‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 69 sur 157 · BATAILLE JUDICIAIRE · texte numérisé non relu

BATAILLE JUDICIAIRE

Chesnel ne dormit ni paisiblement ni longtemps. Lvant le jour, sa gouvernante l'éveilla pour lui préenler le plus séduisant personnage de celte hisoire, le plus adorable jeune homme du monde, oadame de Maufrigneuse , venue seule en calèche , t habillée en homme.

— J'arrive pour le sauver ou pour périr avec lui, lit-elle au notaire qui croyait rêver. J'ai cent mille rancs que le roi m'a donnés sur sa cassette pour cheter l'innocence de Victurnien, si son adversaire st corruptible. Si nous échouons, j'ai du poison iour le soustraire à tout, même à l'accusation. Mais ious n'échouerons pas. Le procureur du roi que ai fait avertir de ce qui se passe me suit; il n'a pu enir avec moi, il a voulu prendre les ordres du ;arde des sceaux.

Chesnel rendit scène pour scène à la duchesse : l s'enveloppa de sa robe de chambre et tomba à ses ieds, qu'il baisa, non sans demander pardon de oubli que la joie lui faisait commettre.

— Sauvés ! nous sommes sauvés, criait-il tout en lonnant des ordres à Brigitte pour qu'elle préparât edout pouvait avoir besoin la duchesse après uue luit passée à courir la poste.

11 fit un appel au courage de la belle Diane , en ni démontrant la nécessité d'aller chez le juge d'intruction au petit jour, afin que personne ne fût lans le secret de cette démarche, et ne pût même résumer que la duchesse de Maufrigneuse fût velue.

— N'ai-je pas un passe-port en règle? dit-elle en ni montrant une feuille où elle était désignée comme

BE BALZAC. T. VI

monsieur le vicomte Félix de Vandenesse, maître des requêtes et secrétaire particulier du roi. Ne saisje pas bien jouer mon rôle d'homme? reprit-elle en rehaussant les faces de sa perruque à la Titus et agitant sa cravache. Postillon, en avant, dit-elle ea grossissant sa voix. Faut-il que je jure, que je sacre, que je fume? Je fumerais, jurerais, sacrerais pour sauver ce malheureux enfant.

— Ah! madame la duchesse, vous êtes un ange! s'écria Chesnel les larmes aux yeux. Boutonnez votre redingote, enveloppez-vous jusqu'au nez dans votre manteau , prenez mon bras, et courons chez monsieur Camusot, avant que personne ne puisse nous rencontrer.

— Je verrai un homme qui s'appelle Camusot? dit-elle.

— Et qui a le nez de son nom, répondit Chesnel. Quoiqu'il eût la mort au cœur, le vieux notaire

jugea nécessaire d'obéir à tous les caprices de la duchesse, de rire quand elle rirait, de pleurer avec elle ; mais il gémit de la légèreté d'une femme qui, tout en accomplissant une grande chose, y trouvait néanmoins matière à plaisanter. Que n'aurail-il pas fait pour sauver le jeune homme? Pendant que Chesnel s'habilla, madame de Maufrigneuse dégusta la tasse de calé à la crème que Brigitie lui servit, et convint de la supériorité des cuisinières de province sur les chefs de Paris, qui dédaignaient ces menus détails si importants pour les gourmets. Grâce aux prévoyances que nécessitaient les goûts de son maître pour la bonne chère, Brigitte avait pu offrir à la duchesse une délicieuse collation. Chesnel et son gentil compagnon se dirigèrent vers la maison de monsieur et madame Camusot.

— Ah! il y a une madame Camusot, dit la duchesse, l'affaire pourra donc s'arranger.

— Et d'autant mieux, lui répondit Chesnel , que madame s'ennuie assez visiblement d'être parmi nous autres provinciaux, elle est de Paris.

— Ainsi nous ne devons pas avoir de secret pour elle.

— Vous serez juge de ce qu'il faudra taire ou révéler, dit humblement Chesnel. Je crois qu'elle sera très-flaltée de donner l'hospitalité à la duchesse de Maufrigneuse. Pour ne rien compromettre, il vous faudra sans doute rester chez elle jusqu'à la nuit, à moins que vous n'y trouviez des inconvénients.

— Est-elle bien, madame Camusot? demanda la duchesse d'un air fat.

— Elle est un peu la reine chez elle , répondit le notaire.

— Elle doit alors se mêler des affaires du palais, reprit la duchesse. 11 n'y a qu'en France, cher monsieur Chesnel, que l'on voit les femmes si bien épouser leurs maris qu'elles en épousent les fonctions,

LES RIVALITES EN PROVINCE

Je commerce ou les travaux. En Italie , en Angleterre, en Espagne, les femmes se font un point d'honneur de laisser leurs maris se débattre avec leurs affaires; elles veulent les ignorer, de même que la moitié de nos bourgeoises françaises veulent être au fait des affaires de la communauté. N'est-ce pas ainsi que vous appelez cela, judiciairement? D'une jalousie incroyable en fait de politique conjugale, elles veulent tout savoir; aussi dans les moindres difficultés de la vie en France , sentezvous la main de la femme ; elle conseille, elle prévoit, elle guide, elle éclaire son mari. La plupart des hommes ne s'en trouvent pas mal, en vérité. En Angleterre, un homme marié pourrait être mis vingt-quatre heures en prison pour dettes, sa femme à son retour lui ferait une scène de jalousie.

— Nous sommes arrivés sans avoir fait la moindre rencontre, dit Chesnel. Madame la duchesse , vous devez avoir d'autant plus d'empire ici , que le père de madame Camusot est un huissier du cabinet du roi , nommé Thirion.

— Et le roi n'y a pas songé, il ne pense à rien, s'écria-t-elle. Thirion nous a introduits, le duc de Lenoncourt, monsieur de Vandenesse et moi! Nous sommes les maîtres céans. Combinez bien tout avec le mari, pendant que je vais parler à la femme.

La femme de chambre qui lavait, débarbouillait, habillait les deux enfants, introduisit les deux étrangers dans la petite salle, sans feu.

— Alli'z porter celle carie à votre maîtresse, dit la duchesse à l'oreille de la femme de chambre , et ne la laissez lire qu'à elle. Si vous éles discrète, on vous récompensera, ma petite.

La femme de chambre demeura comme frappée de la foudre en entendant cette voix de femme et voyant celte délicieuse figure déjeune homme.

— Éveillez monsieur Camusot, lui dit Chesnel, et dites que je l'attends pour une affaire importante.

La femme de chambre monta. Quelques instants après, madame Camusot s'élança en peignoir à travers les escaliers, et introduisit le bel étranger après avoir poussé Camusot, en chemise, dans son cabinet avec tous ses vêtements, en lui ordonnant de s'habiller et de l'y attendre. Ce coup de théâtre avait été produit par la carte où était gravé :

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