SI
avocat. Le succès fut douteux pour le parquet anime pour le barreau , jusqu'au moment de la éclaralion du jury, laquelle fut affirmative à la lajorilé de sept contre cinq.
L'adjonction de la cour fut nécessaire pour obînir la condamnation. Cette lutte acharnée donna es lors, comme il arrive presque toujours dans ces )rtes d'affaires, naissance à deux opinions diamé- •alement opposées sur la culpabilité du héros : les ns voyaient un innocent opprimé, les autres un riminel justement condamné. Denise, qui, après /oir déjoué les ruses de la justice, ne se permit pas iix débats une réponse sans avoir longtemps songé ce qu'elle devait dire, excita le plus vif intérêt. Ile devint une figure comparable, dans un autre :ns, à Jeanie Deans, dont elle possédait la grâce et
modestie, la religion et la beauté.
Lorsque sa condamnation fut prononcée, Tasche- )n tomba dans une fureur assez naturelle chez un omme plein de force et de vie, mais que les maistrats, les avocats, les jurés et l'auditoire n'ont resque jamais remarquée chez les criminels justelent condamnés.
Depuis l'accès de rage par lequel il avait accueilli i condamnation et qui eût pu être fatal à quelques ersonnes de la cour ou de l'auditoire, sans la pré- :nce des gendarmes, le criminel menaçait indisnctement avec la rage d'une bête féroce tous ceux ni l'approchaient. Le geôlier avait été forcé de lui lettre la camisole , autant pour l'empêcher d'atuter à sa vie que pour éviter les effets de sa furie, uoique maintenu par ce moyen victorieux de lous les espèces de violences, le désespoir deTaschem s'exhalait en mouvements convulsifs qui épouintaient ses gardiens, en paroles, en regards, qu'au loyen âge on eût attribués à la possession.
Il se vantait de rendre son supplice impossible, i annonçant une défense désespérée. L'aumônier e la prison, l'abbé Pascal, ne manquait pas du lient particulier nécessaire pour se faire écouter es prisonniers; il avait religieusement affronté s transports de cet homme, il avait lancé quelues paroles à travers les orages de cette puissante alure en convulsion; mais la dernière lutte de îtte paternité spirituelle avec l'ouragan de ces assions déchaînées, avait abattu le pauvre abbé îscal.
La pieuse résignation des gens qui marchent à la lortest un des triomphes que se réserve l'Église, et ui manque rarement son effet sur la foule : leur reentir atteste trop la puissance des idées religieuses our que, tout intérêt chrétien mis à part, bien qu'il )itla principale vue de l'Église, le clergé ne soit as navré de l'insuccès dans ces éclatantes occaons. En 1828, la circonstance était aggravée par
T>E BALZAC. T. VI
l'esprit de parti qui envenimait les plus petits détails de la vie politique. Le parti libéral se réjouissait de voir échouer, dans une scène aussi publique, le parti prêtre, expression inventée par un royaliste passé aux constitutionnels et entraîné par eux au delà de ses inlenlions.
Les partis commettent en masse des actions infâmes, qui couvriraient un homme d'opprobre; aussi , quand un homme les résume aux yeux de la foule, devient-il Robespierre, Jeffries, Laubardemonl , espèces d'autels expiatoires où tous les complices attachent des ex-voto secrets. Les libéraux tenaient donc pour l'innocence de Tascheron, moins par certitude que pour contrarier les pouvoirs ecclésiastique et judiciaire.
Jean-François Tascheron était jeune, les femmes s'apitoyaient sur celte vie pleine d'amour qui allait être tranchée. Le Dernier jour d'un condamné, sombre élégie, inutile plaidoyer contre la peine de mort, ce grand soutien de la société, et qui avait paru depuis peu comme exprès pour la circonstance, était à l'ordre du jour dans toutes les conversations. Enfin, qui ne se montrait du doigt cette invisible inconnue, debout, les pieds dans le sang, élevée sur les planches de l'échafaud comme sur un piédestal, déchirée par d'horribles douleurs, et condamnée au calme le plus parfait dans son ménage : une Médée limousine, à blanche poitrine doublée d'un cœur d'acier, au front impénétrable? Peut être était-elle chez celui-ci ou chez celui-là, sœur ou cousine, ou femme ou fille d'un tel ou d'une telle. Quelle frayeur au sein des familles ! car, suivant un mot sublime de Napoléon, c'est surtout dans le domaine de l'imagination que la puissance de l'inconnu est incommensurable.
Quant aux cent mille francs volés aux sieur et dame des Vanncaulx, et qu'aucune recherche de police n'avait su retrouver, le silence des accusés mettait au désespoir les des Vanneaulx, frustrés d'une partie de leur héritage.
— Non-seulement il est assassin, mais il est encore sans délicatesse, disaient-ils sérieusement sans connaître la fameuse complainte Fualdès, en apprenant l'insuccès de l'abbé Pascal et voyant tout perdu par l'exécution. A quoi lui servira notre fortune, là où il va? Un assassinat, cela se conçoit; mais le vol inutile est inconcevable. Dans quel temps vivonsnous pour que des gens de la société s'intéressent à un pareil brigand? il n'a rien pour lui.
— Il a peu d'honneur, disait madame des Vanneaulx.
— Cependant si la restitution compromet sa bonne amie, disait une vieille fille.
— Nous lui garderions le secret! s'écriait le sieur des Vanneaulx.
LE CtjkÉ DE VILLAGE.
— Vo'is seriez coupable de non révélation, répondait an avocat.
— ()!i! !c gueux, fut la conclusion du sieur des Vanneaulx.
Ces événements, pressés, tordus dans les salons, dans les ménages, commentés de mille manières, épluchés par les plus habiles langues de la ville, donnaient un cruel intérêt à l'exécution annoncée pour le lendemain. Quelle serait à ses derniers moments l'attitude du criminel7 parlerait-il? se démentirait-il? qui gagnerait le pari? Irez-vous? n'irez-vous pas? Comment y aller? La disposition des localités, qui évite aux criminels les angoisses d'un long trajet, restreint à Limoges le nombre des spectateurs élégants. Le palais de justice où est la prison, occupe l'angle de la rue du Palais et de la rue du Pont-Hérisson. La rue du Palais est continuée en droite ligne par la courte rue de Monte -à- Regret qui conduit à la place d'Aine ou des Arènes où se font les exécutions, cl qui sans doute doit son nom à cette circonstance. Il y a donc peu de chemin, conséquemment peu de maisons, peu de fenêtres. Quelle personne de la société voudrait se mêler à la foule populaire qui remplirait la place d'Aine?
On doit comprendre l'intérêt nouveau qu'allaient exciter dans Limoges le voyage de l'abbé de Raslignac et le sursis accordé par M. de Grandville.
L'abbé Gabriel , à qui l'évêque avait donné sa voilure de voyage, partit vers trois heures du matin pour Monlégnac, distant d'environ neuf lieues de Limoges et situé dans le Limousin qui longe les montagnes de la Corrèze et avoisine la Creuse. M. de Grandville jouait au whist chez le préfet, il fallut attendre son retour, sa décision ne fut connue à l'cvèché que vers minuit. L'abbé de Rastignac laissa donc la capitale du Limousin en proie à toutes les passions soulevées par le spectacle promis pour le lendemain , et qui devait manquer.
Après avoir voir voyagé durant trois heures dans des plaines, alternativement cailluuteuses et poudreuses , où les perdrix allaient en paix par compagnies, et faisaient entendre le bruit sourd et pesant de leurs ailes en s'envolant à l'approche de la voiture, l'abbé Gabriel, comme tous les voyageurs qui ont passé par là, vit poindre avec un certain plaisir les toits du bourg. A l'entrée de Montégnac est un de ces curieux relais de poste qui ne se voient qu'en France. Son indication consiste en une planche en chêne sur laquelle un prétendu postillon a gravé ces
mots : Pauste o chevos , noircis à l'encre, et attachée par quatre clous au-dessus d'une misérable écurie sans cheval. La porte, presque toujours ouverte, a pour seuil une planche enfoncée sur champ, pour garantir des inondations pluviales le sol de l'écurie, plus bas que celui du chemin. Le désolé voyageur aperçoit des harnais blancs, usés, raccommodés, prêts à céder au premier effort des chevaux. Les chevaux sont au labour, au pré, toujours ailleurs que dans l'écurie. Si par hasard ils sont dans l'écurie , ils mangent ; s'ils ont mangé, le postillon est chez sa tante ou chez sa cousine, il rentre des foins, ou il dort; personne ne sait où il est, il faut attendre qu'on l'ait été chercher, il ne vient qu'après avoir fini sa besogne; quand il est arrivé, il se passe un temps infini avant qu'il ait trouvé una veste ou son fouet et bricolé ses chevaux. Sur le pas de la maison, une bonne grosse femme s'impatiente plus que le voyageur et se donne plus de mouvement que ne s'en donneront les chevaux afin d'éteindre l'impatience de ce voyageur inespéré : elle vous représente la maîtresse de poste dont le mari est aux champs.
Le favori de monseigneur laissa sa voiture devant une écurie de ce genre , dont les murs ressemblaient à une carte de géographie, et dont la toiture en chaume , fleurie comme un parierre, cédait sous le poids des joubarbes. Après avoir prié la maîtresse de tout préparer pour son départ qui aura lieu dans une heure , il demanda le chemin du presbytère. La bonne femme lui montra entre deux maisons une ruelle qui menait à l'église, le presbytère était auprès. Pendant que le jeune abbé montait ce sentier plein de pierres et encaissé par des haies, la maîtresse de poste questionnait le postillon. Depuis Limoges, chaque postillon arrivant avait dit à son confrère partant les conjectures de l'évêché promulguées par le postillon de la capitale. Ainsi , tatidis qu'à Limoges les habitants se levaient en s'entretenant de l'exécution de l'assassin du père Pingret, sur toute la roule, les gens de la campagne annonçaient la grâce de l'innocent obtenue par l'évêque, et jasaient sur les prétendues erreurs de la justice humaine. Quand plus tard Jean-François sérail exécuté, peut-être devait-il être regardé comme un martyr.
Après avoir fait quelques pas en gravissant ce sentier rougi par les feuilles de l'automne, noir de mUrons et de prunelles, l'abbé Gabriel se retourna par le mouvement machinal qui nous porte tous à prendre connaissance des lieux où nous allons pour la première fois, espèce de curiosité physique innée que partagent les chevaux et les chiens.
Comme la plupart des villages du monde, Monlégnac n'avait qu'une seule rue, par où passait Ja
LE CURE DE VILLAGE
île. Mais il y avait un haut et un bas Montégnac, isés chacun par des ruelles tombant à angle droit
■ la rue : une rangée de maisons assises sur la upe de la montagne, présentait le gai spectacle jardins étages; leur entrée sur la rue nécessitait sieurs degrés; les unes avaient leurs escaliers en re, d'autres en cailloux, et de ci de là quelques Mies femmes assises , filant ou gardant les ents, animaient la scène, entretenaient la converion entre le haut et le bas Montégnac en se partà travers la rue ordinairement paisible, et se voyaient assez rapidement des nouvelles d'un ît à l'autre du bourg; les jardins, pleins d'ar- I fruitiers, de choux, d'oignons, de légumes, lient tous des ruches le long de leurs terrasses. is une autre rangée de maisons à jardins inclinés
■ la rivière, dont le cours était marqué par de gnifiques chènevières et par ceux d'entre les ars fruitiers qui aiment les terres humides, s'édait parallèlement de niveau avec le sol ; quel- ;s unes, comme celle de la poste, se trouvaient is un creux et favorisaient ainsi l'industrie de 5lques tisserands; presque toutes ombragées par
noyers, l'arbre des terres fortes. De ce côté, is le bout opposé à celui de la grande plaine, it une habitation plus vaste et plus soignée que autres, aulourde laquelle se groupaient d'autres isons également bien tenues. Ce hameau, séparé bourg par ses jardins, s'appelait déjà les Tasrons , nom qu'il conserve aujourd'hui. La comme était peu de chose par elle-même ; mais il en )endait une centaine de métairies éparses. ]e spectacle ne parut pas extraordinaire au jeune bé quand il embrassa par un coup d'oeil ce graux paysage : il ignorait l'état de ce pays avant -rivée du curé Bonnet. Il fit quelques pas de plus montant le sentier, et revit bientôt, à une cenne de toises au dessus des jardins dépendant des isons du haut Montégnac, l'église et le presbye, qu'il avait aperçus les premiers de loin, conément mêlés aux ruines imposantes et envelop- ;s par des plantes grimpantes du vieux castel de utégnac, une des résidences de la maison de Na- *reins au douzième siècle.
I.e presbytère, d'abord bâti pour un garde prinlal ou pour un intendant , s'annonçait par une igue et haute terrasse plantée de tilleuls, d'où, la e planait sur le pays. L'escalier de cette terrasse les murs qui la soutenaient étaient d'une ancienté constatée par les ravages du temps. Les pierres
l'escalier, déplacées par la force imperceptible ïis continue de la végétation, laissaient passer de utes herbes et des plantes sauvages ; la mousse ite qui s'attache aux pierres avait appliqué son )is vert-dragon sur la hauleur de chaque marche.
Les nombreuses familles des pariétaires, la camomille, les cheveux de Venus sortaient par touffes abondantes et variées entre les barbacanes de la muraille, lézardée malgré son épaisseur.
La nature y avait jeté la plus élégante tapisserie de fougères découpées, de gueules de loup violacées à pistils d'or, de vipérines bleues, de cryptogames brunes, si bien que la pierre semblait être un accessoire, et trouait cette fraîche tapisserie à de rares intervalles. Sur celle terrasse, le buis dessinait les figures géométriques d'un jardin d'agrément, encadré par la maison du curé, au-dessus de laquelle le roc formait une marche blanchâtre ornée d'arbres souffrants, et penchés comme un plumage. Ce presbytère, construit en cailloux et en mortier, avait un élage surmonté d'un énorme toit en pente à deux pignons, sous lequel s'étendaient deux greniers sans doute vides, vu le délabrement des lucarnes. Le rez-de-chaussée se composait de deux chambres séparées par un corridor, au fond duquel était un escalier de bois par lequel on montait au premier élage, également composé de deux chambres. Une petite cuisine était adossée à ce bâtiment du côté de la cour où se voyaient une écurie et une étable parfaitement désertes, inutiles , abandonnées. Le jardin potager séparait la maison de l'église. Une galerie en ruines allait du presbytère à la sacristie.
Quand le jeune abbé vit les quatre croisées à vitrages en plomb, les murs bruns et moussus, la porte de ce presbytère en bois brut fendillé comme un p;iquet d'allumettes, loin d'être saisi par l'adorable naïveté de ces détails, par la grâce des végétations qui garnissaient les toits, les appuis en bois pourri des fenêtres, et les lézardes d*où s'échappaient de folles plantes grimpantes, par les cordons de vigne dont les pampres vrillés et les grappillons entraient par les fenêtres comme pour y apporter de riantes idées, il se trouva très-heureux d'être évêque en perspective, plutôt que curé de village.
Cette maison toujours ouverte semblait appartenir à tous. L'abbé Gabriel entra dans la salle qui communiquait avec la cuisine, et y vil un pauvre mobilier: une table à quatre colonnes torses en vieux chêne, un fauteuil en tapisserie, des chaises tout en bois, un vieux bahul pour buffet. Personne dans la cuisine, excepté un chat, qui révélât une femme au logis. L'autre pièce servait de salon. En y jetant un coup d'oeil, il aperçut des fauteuils en bois au naturel et en tapisserie, la boiserie et les solives du plafond étaient en châtaignier et d'un noir d'ébène. 11 y avait une horloge dans sa caisse verte à fleurs peintes, une table couverte d'un lapis vert usé, quelques chaises, et sur la cheminée deux flambeaux entre lesquels était un enfant Jésus en cire sous sa cage de verre. La cheminée, revêtue de
LE CURÉ DE VILLAGE
bois à moulures grossières, était cachée par un devant en papier dont le sujet représentait le bon Pasteur avec sa brebis sur l'épaule, sans doute le cadeau de la fille du maire ou du juge de paix, pour reconnaître les soins donnés à son éducation. Le piteux état de la maison faisait peine à voir : les murs, jadis blanchis à la chaux, étaient décolorés par places, teints à hauteur d'homme par les frottements; l'escalier à gros balustres et à marches en bois, quoique proprement tenu, paraissait devoir trembler sous le pied. Au fond, en face de la porte d'entrée, une autre porte ouverte donnant sur le jardin potager permit à l'abbé de Raslignac de mesurer le peu de largeur de ce jardin, encaissé comme par un mur de fortification taille dans la pierre blanchâtre et friable de la montagne que tapissaient de riches espaliers, de longues treilles mal entretenues , et dont toutes les feuilles étaient dévorées de lèpre. Il revint sur ses pas, se promena dans les allées du premier jardin, d'où se découvrit à ses yeux, pardessus le village, le magnifique spectacle de la vallée, véritable oasis située au bord des vastes plaines qui, voilées par les légères brumes du matin , ressemblaient à une mer calme. En arrière, on apercevait d'un côté les vastes repoussoirs de la forêt bronzée, et de l'autre l'église et les ruines du château perchées sur le roc et qui se détachaient vivement sur l'océan des plaines. En faisant crier sous ses pas le sable des petites allées en étoile, en rond, en losange, l'abbé Gabriel regarda tour à tour le village où les habitants réunis par groupes l'examinaient déjà , puis cette vallée fraîche avec ses chemins épineux, sa rivière bordée de saules si bien opposée à l'infini des plaines; il fut alors saisi par des sensations qui changèrent la nature de ses idées: il admira le calme de ces lieux, il fut soumis à l'influence de cet air pur, à la paix inspirée par la révélation d'une vie ramenée à la simplicité biblique; il entrevit confusément les beautés de cette cure où il rentra pour en examiner les détails avec une curiosité sérieuse. Une petite fille, sans doute chargée de garder la maison, mais occupée à picoter les fruits dans le jardin, entendit sur les grands carreaux qui dallaient les deux salles basses, les pas d'un homme chaussé de souliers craquants. Elle vint. Étonnée d'être surprise un fruit à la main, un autre entre ses dents, elle ne répondit rien aux questions de ce beau, jeune, mignon abbé. La pauvre petite n'avait jamais cru qu'il pût exister un abbé semblable , éclatant de linge en batiste, tiré à quatre épingles, vêtu de beau drap noir, sans aucune tache ni un pli.
— Monsieur Bonnet, dit-elle enfin, monsieur Bonnet dit la messe, et mademoiselle Ursule est à l'église.
L'abbé Gabriel n'avait pas vu la galorie par la-
quelle le presbytère communiquait à l'église, il regagna le sentier pour y entrer par la porte principale. Cette espèce de porche en auvent regardait le village, on y parvenait par des degrés en pierres disjointes et usées qui dominaient une place ravinée par les eaux et ornée de ces gros ormes dont la plantation fut ordonnée par le protestant Sully.
L'église , une des plus pauvres églises de France, où il y en a de bien pauvres , ressemblait à ces énormes granges qui ont au-dessus de leur porte un toit avancé soutenu par des piliers de bois ou de briques. Bâtie en cailloux et en mortier, comme la maison du curé, flanquée d'un clocher carré, sans flèche et couvert en grosses tuiles rondes, cette église avait pour ornements extérieurs les plus riches créations de la sculpture, mais enrichies de lumières et d'ombres, fouillées, massées et colorées par la nature, qui s'y entend aussi bien que Michel-Ange. Des deux côtés, le lierre embrassait les murailles de ses liges nerveuses en dessinant à travers son feuillage autant de veines qu'il s'en trouve sur un écorché. Ce manteau, jeté parle temps pour couvrir les blessures qu'il avait faites , était diapré par les fleurs d'automne nées dans les crevasses, et donnait asile à des oiseaux qui chantaient.
La fenêtre en rosace , au-dessus de l'auvent du porche , était enveloppée de campanules bleues comme la première page d'un missel richement peint. Le flanc qui communiquait avec la cure, à l'exposition du nord, était moins fleuri, la muraille s'y voyait grise et rouge par grandes places où s'étalaient des mousses ; mais l'autre flanc et le chevet entourés par le cimetière offraient des floraisons abondantes et variées. Quelques arbres, entre autres un amandier, un des emblèmes de l'espérance, s'étaient logés dans les lézardes. Deux pins gigantesques adossés au chevet servaient de paratonnerres. Le cimetière, bordé d'un petit mur en ruines que ses propres décombres maintenaient à hauteur d'appui , avait pour ornement une croix en fer montée sur un socle, garnie de buis bénit à Pâques par une de ces touchantes pensées chrétiennes oubliées dans les villes. Le curé des pauvres villages est le seul prêtre qui vienne dire à ses morts au jour de la résurrection pascale : Vous revivrez heureux ! — Çà et là quelques croix pourries jalonnaient les éminences couvertes d'herbes.
L'intérieur s'harmonisait parfaitement au négligé poétique de cet humble extérieur, dont le luxe était fourni par le temps, charitable une fois. Au dedans, l'œil s'attachait d'abord à la toiture, intérieurement doublée en châtaignier, auquel l'âge avait donné les plus riches tons des vieux bois de l'Europe , et que soutenaient, à des distances égales, de nerveux
LE CUBE DE VILLAGE
upporls appuyés sur des poutres transversales. Les ualre murs blanchis à la chaux n'avaient aucun rnement. La misère rendait cette paroisse iconolaste sans le savoir. L'église, carrelée et garnie de ancs , était éclairée par quatre croisées latérales n ogive, à vitrages en plomb. L'autel , en forme e tombeau, avait pour ornement un grand crucifix u-dessus d'un pauvre tabernacle en noyer décoré e quelques moulures propres et luisantes, huit ambeaux à cierges économiques en bois peint en lanc, puis deux vases en porcelaine pleins de eurs artificielles, dont n'aurait pas voulu le porer d'un agent de change , et dont Dieu se contenlit.
La lampe du sanctuaire était une veilleuse placée ans un ancien bénitier portatif en cuivre argenté, uspendu par des cordes en soie qui venaient de uolque château démoli. Les fonts baptismaux Laient en bois comme la chaire et une espèce de âge pour les marguilliers , les praticiens du bourg, n autel de la Vierge offrait à l'admiration publique eux lithographies coloriées , encadrées dans un léchant petit cadre doré. Il était peint en blanc, écoré de fleurs artificielles plantées dans des vases Mimés en bois doré , et recouvert par une nappe îstonnée de méchantes dentelles rousses. Au fond e l'église, une longue croisée voilée par un grand ideau en calicot rouge, produisait un effet magiue. Ce riche manteau de pourpre jetait une teinte ose sur les rnurs blanchis à la chaux ; il semblait u'une pensée divine rayonnât de l'autel et embrasât celte pauvre nef pour la réchauffer.
Le couloir qui conduisait à la sacristie offrait sur ne de ses parois le patron du village, un grand tint Jean Baptiste avec son mouton sculptés en ois et horriblement peints. Malgré tant de paureté , cette église ne manquait pas des douces harlonies qui plaisent aux belles âmes, et que les cou- ;urs mettent si bien en relief. Les teintes brunes t riches du bois relevaient admirablement le blanc ur des murailles, et se mariaient sans discordance
la pourpre triomphante jetée sur le chevet. Cette évère trinité de couleur rappelait la grande pensée alholique.
A l'aspect de celte pauvre maison de Dieu, si le iremier sentiment était la surprise, il était suivi l'une admiration mêlée de pitié : n'exprimait-elle las la misère du pays? ne s'accordait-elle pas à la implicite naïve du presbytère? Elle était d'ailleurs iropre , bien tenue ; on y respirait comme un arfum de vertus champêtres , rien n'y trahissait abandon. Quoique rustique et simple, elle était labitée par la prière, elle avait une âme, on le entait sans s'expliquer comment.
L'abbé Gabriel se glissa doucement pour ne point
troubler le recueillement de deux groupes placés en haut des bancs, auprès du maître-autel, qui était séparé de la nef, à l'endroit où pendait la lampe, par une balustrade assez grossière, toujours en bois de châtaignier, garnie de la nappe destinée à la communion. De chaque côté de la nef, une vingtaine de paysans et de paysannes, plongés dans la prière la plus fervente , ne firent aucune attention à l'étranger quand il monta le chemin étroit qui divisait les deux rangées de bancs.
Arrivé sous la lampe, endroit d'où il pouvait voir les deux petites nefs qui figuraient la croix , et dont l'une conduisait à la sacristie, l'autre au cimetière, l'abbé Gabriel aperçut du côté du cimetière une famille vêtue de noir et agenouillée sur le carreau : ces deux parties de l'église n'avaient pas de bancs.
Le jeune abbé se prosterna sur la marche de la balustrade qui séparait le chœur de la nef, et se mit à prier, en examinant par un regard oblique ce spectacle qui lui fut bientôt expliqué. L'évangile était dit. Le curé quitta sa chasuble et descendit de l'autel pour venir à la balustrade. Le jeune abbé, qui prévit ce mouvement, s'adossa au mur avant que monsieur Bonnet ne put le voir. Dix heures sonnaient.
— Mes frères, dit le curé d'une voix émue, en ce moment même, un enfant de celte paroisse va payer la dette à la justice humaine en subissant le dernier supplice : nous offrons le saint sacrifice de la messe pour le repos de son âme. Unissons nos prières afin d'obtenir de Dieu qu'il ne l'abandonne pas dans ses derniers moments , et que son repentir lui mérite dans le ciel la grâce qui lui a été refusée ici-bas. La perle de ce malheureux enfant, un de ceux sur lesquels nous avions le plus compté pour donner de bons exemples , ne peut être attribuée qu'à la méconnaissance des principes religieux...
Le curé fut interrompu par des sanglots qui parlaient du groupe formé par la famille en deuil, et dans lequel le jeune prêtre, à ce surcroit d'affliction, reconnut les Tascheron, sans les avoir jamais vus.
D'abord étaient collés contre la muraille deux vieillards au moins septuagénaires, deux figures à rides profondes et immobiles, bistrées comme un bronze florentin. Ces deux personnages , stoïquement debout comme des statues dans leurs vieux vêtements rapetassés, devaient être le grand-père et la grand'mère du condamné. Leurs yeux rougis et
LE CUBE DE VILLAGE
vitreux semblaient pleurer du sang, leurs bras tremblaient tant que les bâtons sur lesquels ils s'appuyaient rendaient un léger bruit sur le carreau.
Après eux, le père et la mère, les visages cachés dans leurs mouchoirs, fondaient en larmes.
Autour de ces quatre chefs delà famille se tenaient à genoux deux sœurs mariées accompagnées de leurs maris. Puis, trois fils slupides de douleur.
Cinq petits enfants agenouillés, dont le plus âgé n'avait que sept ans, ne comprenaient sans doute pointée dont il s'agissait; ils regardaient avec la curiosité torpide en apparence qui distingue le paysan, mais qui est l'observation des choses physiques poussée au plus haut degré.
Enfin, la pauvre fille emprisonnée par un désir de la justice, la dernière venue, celte Denise, martyre de son amour fraternel, écoulait d'un air qui tenait à la fois de l'égarement et de l'incrédulité. Pour elle, son frère ne pouvait pas mourir. Elle représentait admirablement celle des trois Marie qui ne croyait pas à la mort du Christ, tout en partageant son agonie.
Les autres habitants s'associaient à l'affliction de cette famille respectable el considérée dans le pays, par une sincère et pieuse commisération qui donnait à tous les visages la même expression. Cette expression devint presque de l'effroi quand les quelques phrases du curé firent comprendre qu'en ce moment le couteau tombait sur la léle de ce jeune homme que tous connaissaient, avaient vu naître. et qui leur avail paru dans son enfance incapable de commettre un crime. Les sanglots qui interrompirent la simple et courte allocution que le prêtre devait faire à ses ouailles, le troublèrent à un point qu'd la cessa promptement en les invitant à prier avec ferveur.
Celle petite assemblée de gens de la campagne pleurant el priant pour celui qu'ils supposaient supplicié, dans une grande place, devant des milliers de gens venus de toutes parts pour agrandir encore le supplice par une honte immense; ce faible contre-poids de sympathies et de prières, opposé à celle mullitude de curiosités féroces et de justes malédictions, était de nature à émouvoir, surtout dans celle pauvre église. L'abbé Gabriel fut tenté d'aller dire aux Tascheron : « Votre fils, votre frère a obtenu un sursis. » Mais il eut peur de troubler la messe; il savait d'ailleurs que ce sursis n'empêcherait pas l'exécution. Au lieu de suivre l'office, il fut irrésistiblement entraîné à observer le pasteur de qui l'on attendait le miracle de la conversion du criminel.
De petite taiileet débile en apparence, M. Bonnet frappait lou^ d'abord par le visage passionné qu'on suppo-eà l'apôtre: une ligure presque triangulaire
commencée par un large front sillonne de plis, achevée, des tempes à la pointe du menton, par les deux lignes maigres que dessinaient ses joues creuses. Dans cette figure endolorie par un teint jaune comme la cire d'un cierge, éclataient deux yeux d'un bleu lumineux de foi, brûlants d'espérance vive; elle élail partagée par un nez long, mince et droit, à narines bien coupées, sous lequel parlait encore, même fermée, une bouche large, à lèvres prononcées, et d'où il sortait une de ces voix qui vont au cœur. La chevelure châtaine, rare, fine el lisse sur la tète, annonçait un tempérament pauvre, soutenu seulement par un régime sobre. La volonté faisait toute sa force. Telles étaient ses distinctions. En descendant de l'autel , le curé rencontra le regard de l'abbé Gabriel ; il le reconnut , et quand le secrétaire de l'évêché se présenta dans la sacristie, Ursule, à laquelle son maître avait donné déjà ses ordres , y élail seule et invita le jeune abbé à la suivre.
— Monsieur, dit Ursule, femme d'un âge canonique , en emmenant l'abbé de Ilastignac par la galerie dans le jardin, M. le curé m'a dit de vous demander si vous aviez déjeuné. Comme vous avez du partir de grand matin de Limoges pour être ici à dix heures, je vais tout préparer pour le déjeuner. M. l'abbé ne trouvera pas ici la table de monseigneur; mais nous ferons de notre mieux. SA. Bonnet ne va pas tarder à revenir , il est allé consoler ces pauvres gens... les Tascheron... Voici la journée où leur fils éprouve un bien terrible accident...
— Mais, dit enfin l'abbé Gabriel, où esl la maison de ces braves gens, je dois emmener 31. Bonnet à l'inslanl à Limoges d'après l'ordre de monseigneur. Ce malheureux ne sera pas exécuté aujourd'hui , monseigneur a obtenu un sursis...
— Ah! dit Ursule à qui la langue démangeait d'avoir à répandre celte nouvelle, monsieur a bien le temps d'aller leur porter celle consolation pendant que je vais apprêter le déjeuner ; la maison aux Tascheron esl au bout du village. Suivez le sentier qui passe au bas de la terrasse, il vous y conduira.
Quand Ursule eut perdu de vue l'abbé Gabriel, elle descendit répandre la nouvelle dans le village, en y allant chercher les choses nécessaires au déjeuner.
Le curé avait brusquement appris à l'église une résolution désespérée inspirée aux Tascheron par le rejet du pourvoi en cassation. Ces braves gens quittaient le pays, et devaient, dans celte matinée, recevoir le prix de leurs biens vendus à l'avance. La vente avait exigé des délais et des formalités imprévus par eux , ils étaient donc restés dans le pays depuis la condamnation de Jean-François. Chaque jour avait été pour ces honnêtes gens un calice d'à-
LE CUttÉ DE VILLAGE.
neiluine à Loire, te projet, accompli si mysléieusemcnt, ne transpira que la veille du jour où 'exécution devait avoir lieu. Les Tascheron crurent louvoir quitter le pays avant celte fatale journée; nais l'acquéreur de leurs biens était an homme tranger au canton, un Corrézien à qui leurs motifs laient indifférents , et qui d'ailleurs avait éprouvé les retards dans la rentrée de ses fonds. Ainsi la aniille était obligée de subir son malheur jusqu'au
)OUt.
Le sentiment qui dictait cette expatriation était i violent dans ces âmes simples , peu habituées à les transactions avec la conscience, que le grandtère et la grand'mère , les filles et leurs maris, le 1ère et la mère, tout ce qui portait le nom de Tasheron ou leur était allié de près, quittait le pays. lette émigration peinait la commune. Le maire liait venu prier le curé d'essayer de retenir les fascheron. Selon la loi nouvelle, le père n'est plus esponsable du fils, le crime du père n'entache plus a famille.
Mais il est encore des coins de province où règne :equ'on nomme le préjugé, où la famille souffre du rime d'un de ses enfants, ou d'un de ses pères. ]ettc croyance rendait le pays inhabitable aux Tas- ;heron. Leur profonde religion les avait amenés à 'église le matin : était-il possible de laisser dire , ians y parliciper, la messe offerte à Dieu pour lui lemander d'inspirer à leur fils un repentir qui le ■endil à la vie éternelle, et d'ailleurs ne doivenl-iis 5as faire leurs adieux à l'autel de leur village? Mais eur projet élait consommé. ^)uand le curé, qui ies luivit, enlra dans leur principale maison, il trouva es sacs préparés pour le voyage. L'acquéreur altenlait ses vendeurs , avec leur argent. Le notaire Iressait les quittances. Dans la cour , derrière la naison , une carriole attelée devait conduire à Limoges les vieillards avec l'argent , et la mère de lean-François. Le reste de la famille comptait partir i pied, nuitamment.
Au moment où le jeune abbé entra dans la salle jasse ou se trouvaient réunis tous ces personnages, e curé de Monlégnac avait épuisé les ressources de ion éloquence.
Les deux vieillards, insensibles à force de doueur, étaient accroupis dans un coin sur leurs sacs, .'ii regardant leur vieille maison héréditaire, ses meubles el l'acquéreur, et se regardant lour à tour :omme pour se dire : Avons-nous jamais cru que pareil événement pût arriver? Ces vieillards qui , depuis longtemps , avaient résigné leur autorité à leur lils, le pè:e du criminel, étaient comme de vieux rois après leur abdication, redescendus au rôle passif des sujets et des enfants.
Tascheron était debout, il écoutait le pasteur
auquel il répondait à voix basse par des monosyllabes. Cel homme, âgé d'environ quarante-huit ans, avait cette belle figure que Titien a trouvée pour tous ses apôtres : une figure de foi , de probité sérieuse et réfléchie, un profil sévère, un nez coupé en angle droit, des yeux bleus, un front noble, des traits réguliers, des cheveux noirs et crépus, résistants, plantés avec cette symétrie qui donne du charme à ces figures brunies par les travaux en plein air. Il était facile de voir que les raisonnements du curé se brisaient devant une inflexible volonté.
Denise était appuyée contre la mette au pain, regardant le notaire qui se servait de ce meuble comme d'une table à écrire, et à qui l'on avait donné le fauteuil de la grand'mère.
L'acquéreur était assis sur une chaise à côté du tabellion.
Les deux sœurs mariées mettaient la nappe sur la table et servaient le dernier repas que les ancêtres allaient offrir et faire dans leur maison , dans leur pays, avant d'aller sous des cieux inconnus. Les hommes étaient à demi assis sur un grand lit de serge verte.
La mère, occupée à la cheminée, y battait une omelette Les petits enfants encombraient la porte devant laquelle était la famille de l'acquéreur.
Le repas élait apprêté pour le notaire, pour l'acquéreur, pour les enfants et les hommes. Le père et la mère, Denise et ses sœurs avaient le cœur trop serré pour satisfaire leur faim. 11 y avait une haute et cruelle résignation dans ces devoirs de l'hospitalité champêtre accomplis. Les Tascheron, ces hommes antiques, finissaient comme on commence, en faisant les honneurs du logis.
Ce tableau sans emphase, et néanmoins plein de solennité, frappa les regards du secrétaire de l'évéché quand il vint apprendre au cure de Montégnac les intentions de ce prélat.
— Le fils de ce brave homme vit encore, dit Gabriel au curé.
A cette parole, comprise par tous au milieu du silence, les deux vieillards se dressèrent sur leurs pieds, comme si la trompette du jugement dernier eut sonné; la mère laissa tomber sa poêle dans ie feu ; Denise jeta un cri de joie.
— Jean-François a sa grâce! cria tout à coup le village entier qui se rua vers la maison des Tascheron. C'est monseigneur i'évèque qui...
— Mes amis , Jean-François n'a pas obtenu sa grâce, répondit le jeune abbé vojantque le coup élait porté; mais l'état de sou âme a tellement inquiété monseigneur, qu'il a fait relarder le dernier jour de votre fils pour au moins le sauver dans l'éternité.
LE CURÉ DE VILLAGE
— Jl vit donc! s'écria Denise.
Le jeune abbé prit à part le curé pour lui expliquer la situation périlleuse où l'impiété de son paroissien mettait la religion , et ce que l'évêque attendait de lui.
— Monseigneur exige ma mort, répondit le curé. J'ai déjà rcfuséà celle famille affligée d'aller assister ce malheureux enfant. Cette conférence et le spectacle qui m'attendrait me briseraient comme un verre. A chacun son œuvre. La faiblesse de mes organes, ou plutôt la trop grande mobilité de mon organisation nerveuse m'interdit d'exercer ces fonctions pénibles de notre ministère. Je suis resté simple curé de village pour être utile à mes semblables dans la sphère où je peux accomplir une vie chrétienne. Je me suis bien consulté pour satisfaire cette vertueuse famille et mes devoirs de pasteur envers ce pauvre enfant.
A la seule pensée de monter avec lui sur la charrette des criminels, à la seule idée d'assister aux fatals apprêts, je sens un frisson de mort dans mes veines. On ne saurait exiger cela d'une mère : pensez, monsieur , qu'il est né dans le sein de ma pauvre église !
— Ainsi, dit l'abbé Gabriel, vous refusez d'obéir à monseigneur ?
— Monseigneur ignore l'état de ma santé, il ne sait pas que chez moi la nature s'oppose..., dit monsieur bonnet en regardant le jeune abbé.
— Il y a des moments où, comme Belzunce à Marseille, nous devons affronter des morls certaines, lui répliqua l'abbé Gabriel en l'inlerrompant.
En ce moment , le curé sentit sa soutane tirée par une main, il entendit des pleurs, se retourna, et vit toute la famille agenouillée : vieux et jeunes, petits et grands, hommes et femmes, tous tendaient des mains suppliantes, il y eut un seul cri quand il leur montra sa face ardente.
— Sauvez au moins son âme !
La vieille grand'mère avait tiré le bas de la soutane, et l'avait mouillée de ses larmes.
— J'obéirai, monsieur.
Celte parole dite , le curé fut forcé de s'asseoir, tant il tremblait sur ses jambes. Le jeunesecrétaire expliqua dans quel état de frénésie était Jean- François.
— Croyez-vous, dit l'abbé Gabriel en terminant, que la vue de sa jeune sœur puisse le faire chanceler?
— Oui, certes, répondit le curé. Denise, vous vous accompagnerez.
— Et moi aussi, dit la mère.
— Non, s'écria le père. Cet enfant n'existe plus , vous le savez. Aucun de nous ne le verra.
— Ne vous opposez pas à son salut, dit le jeune abbé, vous seriez responsable de son âme en nous refusant les moyens de l'attendrir. En ce moment, sa morl peut devenir encore plus préjudiciable que sa vie.
— Elle ira, dit le père. Ce sera sa punition pour s'être opposée à toutes les corrections que je voulais infliger à son garçon !
L'abbé Gabriel et M. Bonnet revinrent au presbytère, où Denise et sa mère furent invitées à se trouver au moment du départ des ecclésiastiques pour Limoges. En cheminant le long de ce sentier qui suivait les contours du haut Montégnac, le jeune homme put examiner, moins superficiellement qu'à l'église, le curé si fort vanté par le vicaire général. Il fut influencé promplement en sa faveur par des manières simples et pleines de dignité, par cette voix pleine de magie, par des paroles en harmonie avec la voix. Le curé n'avait élé qu'une seule fois à l'évèché depuis que le prélat avait pris Gabriel de Rastignac pour secrétaire, à peine avait-il entrevu ce favori destiné à l'épiscopal; mais il savait quelle était son influence ; néanmoins il se conduisit avec une aménité digne, où se trahissait l'indépendance souveraine que l'Eglise accorde aux curés dans leurs paroisses. Les senliments du jeune abbé, loin d'animer sa figure, y imprimèrent un air sévère; elle demeura plus froide, elle glaçait. Un homme capable de changer le moral d'une population devait être doué d'un esprit d'observalion quelconque, être plus ou moins physionomiste. Mais quand le curé n'eût possédé que la science du bien, il venait de prouver une sensibilité rare; il fut donc frappé de la froideur par laquelle le secrétaire de l'évêque accueillait ses avances et ses aménités. Forcé de l'attribuer à quelque mécontentement secret , il cherchait en lui-même où et comment il avait pu le blesser, en quoi sa conduite était reprochable aux yeux de ses supérieurs. Il y eut un moment de silence gênant que l'abbé de Rastignac rompit par une interrogation pleine de morgue aristocratique.
— Vous avez une bien pauvre église, monsieur le curé?
— Elle est trop petite, répondit monsieur Bonnet. Aux grandes fêtes, les vieillards mettent des bancs sous le porche , les jeunes gens sont debout en cercle sur la place; mais il règne un tel silence, que ceux du dehors peuvent entendre ma voix.
Gabriel garda le silence pendant quelques instants.
LE CURE DE VILLAGE
— Mais comment la laissez-vous dans un pareil it de nudité? reprit-il.
— Hélas ! monsieur, je n'ai pas le courage d'y penser des sommes qui peuvent secourir les paues. Les pauvres sont l'église. D'ailleurs , je ne jindrais pas la visite de monseigneur, par un jour
Fêle-Dieu! les pauvres rendent alors ce qu'ils it à l'église! N'avez-vous pas vu, monsieur, les )us qui sont de distance en dislance dans les urs? ils servent à y Gxer une espèce de treillage
fil de fer où les femmes attachent des bouquets : glise est alors en entier revêtue de fleurs qui resît fleuries jusqu'au soir. Ma pauvre église que us trouvez si nue est parée comme une mariée, e embaume, le sol est jonché de feuillages au miu desquels on laisse, pour le passage du saint crement, un chemin de roses effeuillées. Dans lie journée , je ne craindrais pas les pompes de int-Pierre de Rome. Le saint-père a son or, moi i mes fleurs! à chacun son miracle. Ah! mon- :ur, le bourg de Montégnac est pauvre, mais il t catholique. Autrefois on y dépouillait les pasnts, aujourd'hui le voyageur peut y laisser mber un sac plein d'écus, il le trouverait chez oi.
— Un tel résultat fait votre éloge, répondit Gaiel.
— 11 ne s'agit point de moi , répondit le curé non ns rougir, atteint par cette épigramme ciselée, ais de la parole de Dieu , du pain sacrée...
— Du pain un peu bis , reprit en souriant l'abbé îbriel.
— Le pain blanc ne convient qu'aux estomacs ches, répondit modestement le curé.
Le jeune abbé prit alors les mains de monsieur 3nnet, et les lui serra cordialement : Pardonnezoi, monsieur le curé, lui dit-il en se réconciliant 'ec lui tout à coup par un regard de ses beaux ;ux bleus qui alla jusqu'au fond de l'âme du curé, onseigneur m'a recommandé d'éprouver voire itience et voire modestie, mais je ne saurais aller us loin. Je vois déjà que les éloges des libéraux »nt des calomnies.
Le déjeuner était prêt : des œufs frais, du beurre, 11 miel et des fruits, de la crème et du café, servis ir Ursule, au milieu de bouquets de fleurs, sur ne nappe blanche, sur la table antique, dans :lte vieille salle à manger.
— Vous vous plaisez beaucoup ici? demanda le :une abbé.
— Oui , monsieur. Si Dieu le permet , je mourrai Lire de Montégnac. J'aurais voulu que mon exemle fut suivi par des hommes distingués qui ont ru faire mieux en devenant philanthropes. La phiinthropie moderne est le malheur des sociétés, les
principes de la religion catholique peuvent seuls guérir les maladies qui travaillent le corps social. Au lieu de décrire la maladie el d'étendre ses ravages par des plaintes élégiaques, chacun aurait du. mettre la main à l'œuvre, entrer en simple ouvrier dans la vigne du Seigneur. Ma tache est loin d'être achevée ici, monsieur : il ne suffit pas de moraliser les gens que j'ai trouvés dans un état affreux de sentiments, je veux mourir au milieu d'une génération entièrement convaincue.
— Vous avez fait votre devoir , dit encore sèchement le jeune homme qui se sentit mordu au cœur par la jalousie.
— Oui, monsieur, répondit modestement le prêtre après lui avoir jeté un fin regard comme pour lui demander : Est-ce encore une épreuve ? Je souhaite à toute heure , ajoula-t-il , que chacun fasse le sien dans le royaume.
Sa phrase avait une signification profonde ; elle fut accompagne par une accentuation qui prouvait qu'à la fin de 1828, ce prêtre, aussi grand par la pensée que par l'humilité de sa conduite, et qui subordonnait ses pensées à celles de ses supérieurs , voyait clair dans les destinées de la monarchie et de l'Église.
Quand les deux pauvres femmes désolées furent venues, le jeune abbé , très-impatient de revenir à Limoges, les laissa au presbylère et alla voir si les chevaux étaient mis. Quelques instants après, il revint annoncer que tout élail prêl pour le départ. Tous quatre partirent aux yeux de la population entière de Montégnac, groupée sur le chemin, devant la poste. La mère et la sœur du condamné gardèrent le silence. Les deux prêtres, voyant des ccueils dans beaucoup de sujets , ne pouvaient ni paraître indifférents , ni s'égayer. En cherchant quelque terrain neutre, ils traversèrent la plaine, dont l'aspect influa sur la durée de leur silence mélancolique.
— Par quelles raisons avez-vous embrassé l'état ecclésiastique? demanda tout à coup l'abbé Gabriel au curé Bonnet par une étourdie curiosité qui le prit quand la voiture déboucha sur la grande route.
— Je n'ai point vu d'état dans la prêtrise, répondit-il simplement. Je ne comprends pas qu'on devienne prêtre par des raisons autres que les indéfinissables puissances de la vocation. Je sais que plusieurs hommes se sont faits les ouvriers de la vigne du Seigneur après avoir usé leur cœur au service des passions. Les uns ont aimé sans espoir, les autres ont été trahis. Ceux-ci ont perdu la fleur de leur vie en ensevelissant une épouse chérie , une maîtresse adorée; ceux-là sont dégoûtés de la vie sociale à une époque où l'incertain plane sur toutes
LE CURÉ DE VILLAGE
choses, même sur les sentiments, où le doute se joue des plus douces incertitudes en les appelant des croyances. Plusieurs abandonnent la politique à une époque où le pouvoir doit sembler une expiation quand on regarde l'obéissance comme un hasard de la fatalité. Beaucoup quittent une société sans drapeaux, où les contraires s'unissent pour détrôner le bien. Je ne suppose pas qu'on se donne à Dieu par une pensée cupide. Quelques hommes peuvent voir dans la prêtrise un moyen de régénérer notre patrie ; mais selon mes faibles lumières, le prêtre patriote est un non-sens. Le prêtre ne doit appartenir qu'à Dieu. Je n'ai pas voulu offrir à noire Père, qui cependant accepte tout, les débris de mon cœur et les restes de ma volonté, je me suis donné tout entier.
Dans une des louchantes théories des religions paiënnes , la victime destinée à leurs faux dieux allait au temple couronnée de fleurs, dette coutume m'a toujours attendri. Un sacrifice n'est rien sans la grâce. Ma vie est donc simple et sans le plus petit roman. Cependant, si vous voulez une confession entière, je vous dirai tout. Ma famille est au-dessus de l'aisance, elle est presque riche. Mon père, seul artisan de sa fortune, est un homme dur, inflexible; il traite d'ailleurs sa femme et ses enfants comme il se traite lui-même. Je n'ai jamais surpris sur ses lèvres le moindre sourire; sa main de 1er , son visage de bronze , son activité sombre et brusque à la fois, nous comprimaient tous, femme, enfants, commis et domestiques, sous un despotisme étrange. J'aurais pu, je parle pour moi seul , m'accommoder de cette vie si ce pouvoir eut produit une compression égale, mais il était quinleux et vacillant. Nous ignorions toujours si nous faisions bien ou si nous étions en faute. L'horrible attente qui en résultait est insupportable dans la vie domestique. On préfère alors être dans la rue que chez soi. Si j'eusse été seul au logis, j'aurais encore tout souffert de mon père sans murmure ; mais mon cœur était déchiré par les douleurs acérées qui ne laissaient pas de relâche à une mère ardemment aimée, dont les pleurs surpris me causaient des rages pendant lesquelles je ne me connaissais plus.
Le temps de mon séjour au coliége, où les enfants sont en proie à tant de misères et de travaux, fut pour moi comme un âge d'or. Je craignais les jours de congé. Ma mère était elle-même heureuse de me venir voir. Quand j'eus fait mes huma que je dus rentrer sous le toit paternel et devenir commis de mon père, il me fut impossible d'y rester plus de quelques mois : ma raison, égarée par la force de l'adolescence, pouvait succomber. Par une triste soirée d'automne, en me promenant
seul avec ma mère le long du boulevard Bourdon, un des plus tristes lieux de Paris , je déchargeai mon cœur dans le sien, et lui dis que je ne voyais de vie possible pour moi que dans l'Église. Mes goûts, mes idées, mes amours même devaient être contrariés tant que vivrait mon père. Sous la soutane du prêtre, il serait forcé de me respecter, je pourrais ainsi devenir le protecteur de ma famille en certaines occasions. Elle pleura beaucoup. En ce moment mon frère aine, devenu depuis général et mort à Leipsig, s'engageait comme simple soldat, poussé hors du logis par les raisons qui décidaient ma vocation. Je lui indiquai, comme moyen de salut pour elle, de choisir un gendre plein de caractère, de marier ma sœur dès qu'elle serait en âge d'être établie, et de s'appuyer sur cette famille. Sous le prétexte d'échapper à la conscription, sans rien couler à mon père, et en déclarant aussi ma vocation, j'enlrai donc en 1808, à l'âge de 11) ans , au séminaire de Saint-Sulpice.
Dansces vieux bâtiments célèbres, je trouvai lapaix et le bonheur, que troublèrent seulement les souffrances présumées de ma sœur et de ma mère. Leurs douleurs domestiques s'accroissaient sans doute : car lorsqu'elles me voyaient, elles me continuaient dans ma résolution. Initié peut-être par mes douleurs aux secrets de la charité, comme l'a définie le grand saint Paul dans son adorable épitre. je voulus panser les plaies du pauvre dans un coin de terre ignoré, puis prouver par mon exemple, si Dieu daignait bénir mes efforts, que la religion catholique, prise dans ses œuvres humaines, est la seule vraie, la seule bonne et belle puissance civilisatrice. Pendant les derniers jours de mon diaconat, la grâce m'a sans doule éclairé. J'ai pleinement pardonné à mon père, en qui j'ai vu l'instrument de ma destinée. Malgré une longue et tendre lettre où j'expliquais les choses en y montrant le doigt de Dieu imprimé partout, ma mère pleura bien des larmes en voyant tomber mes cheveux sous les ciseaux de l'Eglise. Elle savait, elle, à combien de plaisirs je renonçais, sans connaître à quelles gloires secrètes j'aspirais. Les femmes sont si tendres ! Quand j'appartins à Dieu, je ressentis un calme sans bornes, je ne me sentais ni besoins, ni vanités, ni soucis des biens qui inquiètent tant les hommes. Je pensais que la Providence devait prendre soin de moi comme d'une chose à elle. J'entrais dans un monde d'où la crainle est bannie, où l'avenir est certain , et où toute chose est œuvre divine, même la pensée. Cette quiétude est un des bienfaits de la grâce. Ma mère ne concevait pas qu'on put épouser une église; néanmoins, en me voyant le iront serein, l'air heureux, elle fut heureuse. Après avoir été ordonné, je vins voir en Limousin un de mes parents paler-
LE CUKÉ DE VILLAGE
îels qui, par hasard, me parla de l'élat dans lequel :lait le canton de Monlégnac. Une pensée jaillie ivec l'éclat de la lumière me dit intérieurement : foi là ta vigne! Et j'y suis venu. Ainsi, monsieur, non histoire est, vous le voyez, bien simple et sans nlérêt.
En ce moment, aux feux du soleil couchant, Ljnoges apparut. A cet aspect, les deux femmes ne lurent retenir leurs larmes.
Le jeune homme que ces deux tendresses difféentes allaient chercher, et qui excitait tant d'ingélues curiosités, tant de sympathies hypocrites, gisait sur un grabat de la prison, dans la chambre leslinée aux condamnés à mort. Un espion veillait la porte pour saisir les paroles qui pouvaient lui chapper, soit dans le sommeil, soit dans ses accès e fureur, tant la justice tenait à épuiser tous les noyens humains pour arriver à connaître le comlice de Jean-François Tascheron, et retrouver les ommes volées. Les des Vanneaulx avaient intéressé î police, et la police épiait ce silence absolu. Quand 'homme commis à la garde morale du prisonnier 2 regardait par une meurtrière laite exprès, il le rouvait toujours dans la même altitude, enseveli ans sa camisole, la tète attachée par un bandage n cuir, depuis qu'il avait essayé de déchirer l'étoffe t les ligatures avec ses dents. Jean-François regarait le plancher d'un œil fixe et désespéré, ardent t comme rougi par l'affluence d'une vie que de erribles pensées soulevaient; c'était une vivante culpture du l'rométhée antique. La pensée de son lonheur perdu lui dévorait le cœur. Quand le proureur général élait venu le voir, il n'avait pu s'emlècher de témoigner la surprise qu'inspirait un araclèrc aussi continu. A la vue de tout être vivant ui s'introduisait dans sa prison, Jean-François ntrait dans une rage qui dépassait alors les bornes ounues par les médecins en ces sortes d'affections, lès qu'il entendait tourner la clef dans la serrure u tirer les verrous de la porte garnie en fer, une êgère écume lui blanchissait les lèvres.
Jean-François avait alors vingt-cinq ans, il était élit, mais bien fait. Ses cheveux crépus et durs, ilamés assez bas, annonçaient une grande énergie, ion front, quoique déprimé, ne manquait pas de ,râce. Ses yeux, d'un jaune clair et lumineux, se cuvaient trop rapprochés vers la naissance du nez, lél'aul qui lui donnait une ressemblance avec les •iscaux de proie. Il avait le visage rond et d'un co-
loris brun qui distingue les habitants du centre de la France. Un trait de sa physionomie confirmait une assertion de Lavater sur les gens destinés au meurtre : il avait les dents de devant croisées. Néanmoins sa figure offrait les caractères de la probile, d'une douce naïveté de mœurs. Il n'avait point semblé extraordinaire qu'une femme eut pu l'aimer avec passion. Sa bouche fraîche, ornée de dénis d'une blancheur éclatante, élait gracieuse. Le rouge des lèvres se faisait remarquer par cette teinte de minium qui annonce une férocité contenue, et qui trouve chez beaucoup d'êtres un champ libre dans les ardeurs du plaisir. Son maintien n'accusait aucune des mauvaises habitudes des ouvriers. Aux yeux des femmes qui suivirent les débats, il parut évident qu'une femme avait assoupli ces fibres accoutumées au travail, ennobli la contenance de cet homme des champs, et donné de la grâce à sa personne. Les femmes reconnaissent les traces de l'amour chez un homme, aussi bien que les hommes voient chez une femme si, selon un mol de la conversation, l'amour a passé par là.
Dans la soirée même de ce jour, quelques moments avant le coucher du soleil, Jean-François entendit le mouvement des verrous et le bruit de la serrure. Il tourna violemment la têle et lança le terrible grognement sourd par lequel commençait sa rage ; mais il trembla violemment quand, dans le jour adouci du couchant, les tètes aimées de sa sœur et de sa mère se dessinèrent, et derrière elles le visage du curé de Monlégnac.
— Les barbares! voilà-ce qu'ils me réservaient, dit-il en fermant les yeux.
Denise se défiait de tout dans une prison. L'espion s'élait sans doute caché pour revenir. Elle se précipita sur son frère, pencha son visage en larmes sur le sien, et lui dit à l'oreille: On nous écoulera peut-être.
— Autrement on ne vous aurait pas envoyées, répondit-il à haute voix. J'ai depuis longtemps demande comme une grâce de ne voir personne de ma famille.
— Comme ils l'ont arrangé, dit la mère au curé. Mon pauvre enfant, mon pauvre enfant!
Elle tomba sur le pied du grabat, en cachant sa léte dans la soutane du prêtre qui se tint debout auprès d'elle.
— Je ne saurais le voir ainsi lié, garrotté, mis dans ce sac...
— Si Jean veut me promettre d'être sage, dit le curé, de ne point ailenler à sa vie, et de se bien conduire pendant que nous serons avec lui, j'obtiendrai qu'il soit délié. Mais la moindre infraction à sa promesse retomberait sur moi.
— J'ai tant besoin de me mouvoir à ma fantaisie,
LE CURÉ DE VILLAGE
mon cher monsieur Bonnet, dit le condamné dont les yeux se mouillèrent de larmes, que je vous donne ma parole de vous satisfaire.
Le curé sortit, le geôlier entra, la camisole fut ôtée.
— Vous ne me tuerez pas ce soir, lui dit le porteclefs.
Jean ne répondit rien.
— Pauvre frère ! dit Denise en apportant un panier que Ton avait soigneusement visité, voici quelques-unes des choses que tu aimes, on le nourrit sans doute pour l'amour de Dieu!
Elle lui montra des fruits cueillis aussitôt qu'elle sut pouvoir entrer pour le voir dans sa prison, une galette faite pour le dernier repas, et que sa mère avait aussitôt soustraite. Celte attention, qui lui rappelait son jeune temps; puis sa famille, la voix et les gestes de sa sœur, la présence de sa mère, celle du curé, tout détermina chez Jean une réaction : il fondit en larmes.
— Ah ! Denise, dit-il, je n'ai pas fait un seul repas depuis six mois. J'ai mangé poussé par la faim, voilà tout!
La mère et la fille sortirent, allèrent et vinrent. Animées par cet esprit qui porte les ménagères à procurer aux hommes leur bien-être, elles finirent par servir un souper à leur pauvre enfant. Elles furent aidées : il y avait ordre de les seconder en tout ce qui serait compatible avec la sûreté du condamné. Les des Vanneaulx avaient eu le triste courage de contribuer au hicn-èlrc de celui dont ils attendaient encore leur héritage. Jean eut donc ainsi un dernier reflet des joies de la famille, joies attristées par la teinte sévère que leur donnait la circonstance.
— Mon pourvoi est rejeté, dit-il à M. Bonnet.
— Oui, mon enfant. Il ne te reste plus qu'à faire une fin digne d'un chrétien. Celle vie n'est rien en comparaison de ce qui t'attend; il faut songera ton bonheur éternel. Tu peux t'acquitter avec les hommes en leur laissant la vie, mais Dieu ne se contente pas d'aussi peu de chose.
— Laisser ma vie! Ah! vous ne savez pas tout ce qu'il me faut quitter...
Denise le regarda comme pour lui dire que, jusque dans les choses religieuses, il fallait de la prudence.
— Ne parlons point de cela, reprit-il en mangeant des fruits avec une avidité qui dénotait un feu intérieur d'une grande intensité. Quand doisje...?
— Non, rien de ceci encore devant moi, dit la mère.
— Mais je serais plus tranquille, dit-il tout bas au curé.
— Toujours son même caractère, s'écria monsieur Bonnet qui se pencha vers lui pour lui dire à l'oreille : — Si vous vous réconciliez celle nuit avec Dieu, et si votre repentir me permet de vous absoudre, ce sera demain. Nous avons obtenu déjà beaucoup en vous calmant, répéta-t-il à haute voix.
En entendant ces derniers mots, les lèvres de Jean pâlirent, ses yeux se tournèrent par une violente contraction, et il passa sur sa face un frisson d'orage.
— Comment suis-je calme? se dcmanda-t-il. Heureusement il rencontra les yeux pleins de
larmes de sa Denise, et il reprit de l'empire sur lui.
— Eh bien, il n'y a que vous que je puisse entendre, dit-il au curé. Ils ont bien su par où l'on devait me prendre.
Et il se jeta la tète sur le sein de sa mère.
— Ecoute-le, mon fds, dit-elle en pleurant, il risque sa vie, ce cher monsieur Bonnet, en s'engageant à te conduire... Elle hésita, et dit : A la vie éternelle ! Puis elle baisa la tèle de Jean et la garda sur son cœur.
— H m'accompagnera? demanda Jean.
Le curé prit sur lui d'incliner la tête.
— Eh bien , je l'écouterai, je ferai tout ce qu'il voudra.
— Tu me le promets, dit Denise, car ton âme à sauver, voilà ce que nous voyons tous. Et puis, veux-tu qu'on dise, dans tout Limoges et dans le pays, qu'un Tascheron n'a pas su faire une belle mort? Enfin, pense donc que tout ce que tu perds ici, tu peux le retrouver dans le ciel, où se revoient les âmes pardonnées.
Cet effort surhumain dessécha le gosier de cette héroïque fille. Elle fit comme sa mère, elle se tut. Mais elle avait triomphé. Le criminel, jusqu'alors furieux de se voir arracher son bonheur par la justice, tressaillit à la sublime idée catholique si naïvement exprimée par sa sœur.
Toutes les femmes , même une jeune paysanne comme Denise, savent trouver ces délicatesses. N'aiment-elles pas toutes à éterniser l'amour? Elle avait louché deux cordes bien sensibles. L'orgueil réveillé appela les autres vertus glacées par tant de misère et frappées par le désespoir. Jean prit la main de sa sœur, il la baisa et la mit sur son cœur d'une manière profondément justificative; il l'appuya tout à la fois doucement et avec force.
— Allons, dit-il, il faut renoncera tout : voilà le dernier battement et la dernière pensée. Recueilleles, Denise! ajouta-t-il en lui jetant un de ces regards par lesquels, dans les grandes circonstances, l'homme essaye d'imprimer son âme dans une autre âme,
LE CURÉ DE VILLAGE
Cette parole, cette pensée étaient tout un teslaent. Tous ces legs inexprimés qui doivent être issi fidèlement transmis, la mère, la sœur, Jean et prêtre les comprirent si bien que tous se cachent les uns des autres pour ne pas se montrer leurs rmes et se garder le secret sur leurs idées. Ce peu ; mots étaient l'agonie d'une passion, l'adieu d'une ne qui pressentait son changement. Aussi le curé, lincu par la majesté de toutes les grandes choses imaines, même criminelles, jugea-t-il de cette pason inconnue par l'étendue de la faute ; il leva les iux comme pour invoquer la grâce de Dieu. Là, révélaient les touchantes consolations et les ten- •esses infinies de la religion catholique si humaine, douce de la main qui relève l'homme, si absolue, éthéréc de celle qu'elle tend au ciel. Denise vcïit d'indiquer mystérieusement au curé l'endroit ïr où le rocher céderait, la cassure par où se •écipiteraient les eaux du repentir. Tout à coup imené par les souvenirs qu'il évoquait ainsi, Jean ta le cri glacial de l'hyène surprise par les chassurs.
— Non, non ! s'écria t-il en tombant à genoux, je îux vivre. Ma mère, prenez ma place, donnez-moi 3S habits, je îaurai m'évader! Grâce! grâce! allez air le roi... Dites-lui...
Il s'arrêta, laissa passer un rugissement horrible, t s'accrocha violemment à la soutane du curé.
— Partez, dit à voix basse monsieur Bonnet aux eux femmes accablées.
Jean entendit cette parole; il releva la tête, rearda sa mère, sa sœur, leur baisa les pieds.
— Disons-nous adieu, ne revenez plus, Iaissezioi seul avec monsieur Bonnet, ne vous inquiétez lus de moi , leur dit-il en serrant sa mère et sa oeur par une étreinte où il semblait vouloir mettre )ute sa vie.
— Comment ne meurt-on pas de cela? dit Denise sa mère en atteignant au guichet.
Il était environ sept heures du soir quand cette ëparation eut lieu , et lorsque Jean demeura seul vec l'ami de sa famille, le curé de Montégnac. A la orte de la prison, les deux femmes trouvèrent 'abbé de Rastignac qui leur demanda des nouvelles lu prisonnier.
— Il se réconciliera sans doute avec Dieu, dit )enise. Si le repentir n'est pas encore venu, il est tien proche.
L'évèque apprit, quelques instants après, que le îlergé triompherait en cette occasion, et que le conlamné marcherait au supplice dans les sentiments •eligieux les plus édifiants. L'évèque, auprès de qui ie trouvait le procureur général, manifesta le désir le voir le curé.
Monsieur Bonnet ne vint pas à l'évèché avant minuit. L'abbé Gabriel, qui faisait souvent le voyage de l'évèché à la geôle, jugea nécessaire de venir chercher le curé dans la voilure de l'évèque. Le pauvre curé était dans un état d'abattement qui ne lui permettait pas de se servir de ses jambes. La perspective de sa rude journée du lendemain et les combats secrets dont il avait été témoin , le spectacle du complet repentir qui avait enfin foudroyé son ouaille longtemps rebelle quand le grand calcul de l'éternité lui fut démontré, tout s'était réuni pour briser monsieur Bonnet, dont la nature nerveuse, électrique, se mettait facilement à l'unisson des malheurs d'aulrui. Lésâmes qui ressemblent à celte belle âme épousent si vivement les impressions, les misères, les passions, les souffrances de ceux auxquels elles s'intéressent, qu'elles les ressentent en effet, mais d'une manière horrible, en ce qu'elles peuvent en mesurer l'étendue qui échappe aux gens aveuglés par l'intérêt du cœur ou par le paroxysme des douleurs. Sous ce rapport, un prêtre comme monsieur Bonnet est un artiste qui sent au lieu d'être un artiste qui juge.
Quand le curé se trouva dans le salon de l'évèque entre les deux grands vicaires, l'abbé de Rastignac et M. de Grand ville, le procureur général, il crut entrevoir qu'on attendait quelque nouvelle chose de lui.
— Monsieur, le curé , dit l'évèque , avez-vous obtenu quelques aveux que vous puissiez confier à la justice pour l'éclairer sans manquer à vos devoirs?
— Monseigneur, pour donner l'absolution à ce pauvre enfant égaré , je n'ai pas seulement attendu que son repentir fût aussi sincère et aussi entier que Dieu puisse le désirer, j'ai encore exigé que la restitution de l'argent eut lieu.
— Cette restitution, dit le procureur général, m'amenait chez monseigneur, elle se fera de manière à donner des lumières sur les parties obscures de ce procès. Il y a certainement des complices.
— Les intérêts de la justice humaine, reprit le curé, ne me regardent point. J'ignore où, comment se fera la restitution , mais elle aura lieu. En m'appelant auprès d'un de mes paroissiens, monseigneur m'a replacé dans les conditions absolues qui donnent aux curés, dans l'étendue de leur paroisse, les droits qu'exerce monseigneur dans son diocèse, sauf les cas de discipline et d'obéissance ecclésiastique.
— Bien, dit l'évèque, il ne s'agit pas de cela, mais d'obtenir du condamné des aveux volontaires en face de la justice.
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— Ma mission est d'acquérir une âme à Dieu, répondit monsieur Bonnet.
Monsieur de Grancour, l'un des vicaires généraux, haussa légèrement les épaules, mais l'abbé Dutheil hocha la tète en signe de haute approbation.
— Tasclieron veut sauver quelqu'un que la restitution ferait Connaître, dit le procureur général.
— Monsieur, dit le curé, je ne s;ï îs absolument rienqui puisse ni démenlirni autoriser votre soupçon. Le secret de la confession est d'ailleurs inviolable.
— La restitution aura donc lieu? dit l'homme de la justice.
— Oui , dit l'homme de Dieu.
— Cela me suffit , dit le procureur général qui se fia sur l'habilelé de la police pour saisir des renseignements, comme si les passions et l'intérêt personnel n'étaient pas plus habiles que toutes les polices.
Le lendemain, jour de marché , Jean-François Tascheron lut conduit au supplice, comme le désiraient les âmes pieuses et politiques de la ville. Exemple de modestie et de piété, il baisait avec ardeur un crucifix que lui tendait M. Bonnet d'une main défaillante. Un examina beaucoup le malheureux ; ses regards étaient espionnés par tous les yeux. Les arrètcrait-il sur quelqu'un dans la foule ou sur une maison? sa discrétion fut complète, inviolable. Il mourut bien, en chrétien repentant et absous.
Le pauvre curé de Montégnac fut emporté sans connaissance au pied de l'échafaud, quoiqu'il n'eut pas aperçu la fatale machine.
Pendant la nuit, la veille, à trois lieues de Limoges, en pleine roule, et dans un endroit désert, Denise, quoique épuisée de fatigue et de douleur, supplia son père de la laisser revenir à Limoges avec Louis-Marie Tascheron, l'un de ses frères.
— Que veux-tu laire encore dans celte ville? répondit brusquement le père en plissant son front et contractant ses sourcils.
— Mon père, lui dit-elle à l'oreille, non-seulement nous devons payer l'avocat qui l'a défendu, mais encore il faut restituer l'argent.
— C'est juste, dit l'homme probe en mettant la main dans un sac de cuir qu'il avait sur lui.
— Non, non, fit Denise, il n'est plus votre fils. Ce n'est pas à ceux qui l'ont maudit, mais à ceux qui l'ont béni, de récompenser l'avocat.
— Nous vous attendrons au Havre , dit le père. Denise et son frère rentrèrent en ville, avant le
jour, sans être vus. (v)uand, plus lard, la police apprit leur retour, elle ne put jamais savoir où ils s'étaient cachés.
Denise et son frère montèrent vers les quatre heures à la haute ville en se coulant le long des murs. La pauvre fille n'osait lever les yeux, de peur de rencontrer des regards qui eussent yu tomber la tête
de son frère. Après avoir été chercher le curé Bonnet, qui, malgré sa faiblesse, consentit à servir de père et de tuteur à Denise en celte circonstance, ils se rendirent chez l'avocat.
— Vous avez gagné vous-même l'argent que vous allez lui donner, lui dit le curé.
— Non, monsieur, dit-elle. Aurais-jc pu légitimement en gagner assez pour payer les paroles que j'ai entendu prononcer devant le jury?
Ils étaient arrivés rue de la Comédie, à la porte de l'avocat, rentré depuis un moment du palais.
— Bonjour, mes pauvres enfants, dit-il en saluant M. Bonnet, à quoi puis-je vous être utile? Vous voulez peut-être me charger de réclamer le corps de voire frère?
— Non, monsieur, dit Denise en pleurant à celte idée qui ne lui était pas venue, non, je viens pour nous acquitter envers vous, autant que l'argent petit acquitter une dette éternelle.
— Asseyez-vous donc, dit l'avocat en remarquant alors que Denise et le curé restaient debout.
Denise se retourna pour prendre dans son corset deux billets de cinq cents francs, attachés avec une épingle à sa chemise, et s'assit en les présentant au défenseur de son frère. Le curé jetait sur l'avocat un regard élincelanl qui se mouilla bientôt.
— Gardez, dit l'avocat, gardez cet argent pour vous, ma pauvre fille, les riches ne payent pas aussi généreusement une cause perdue.
— Monsieur, dit Denise, il m'est impossible de vous obéir.
— L'argent ne vient pas de vous? demanda vivement l'avocat.
— Pardonnez-moi , répondit-elle en regardant M. Bonnet, pour savoir si Dieu ne s'offensait pas de ce mensonge.
Le curé tenait les yeux baissés.
— Eh bien , dit l'avocat en gardant un billet de cinq cents francs et tendant l'autre au curé, je partage avec les pauvres. Maintenant, Denise, échangez ceci qui est à moi, dit-il en lui présentant l'autre billet, contre votre cordon de velours et voire croix d'or, je la suspendrai à ma cheminée en souvenir du plus pur et du meilleur cœur de jeune fille que je verrai sans doute dans ma vie d'avocat.
—Je vous la donnerai sans vous la vendre, s'écria Denise en passant sa jeannetle au-dessus de sa tète et la lui offrant.
— Eh bien, monsieur, dit le curé, j'accepte les cinq cents francs pour servir à l'exhumation et au transport de ce pauvre enfant dans le cimetière de Montégnac. Dieu sans doute lui a pardonné. Jean pourra se lever avec tout mon troupeau au grand jour où les justes et les repentis seront appelés à la droite du Père.
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— D'accord, dit l'avocat.
[I prit la main de Denise, et l'attira vers lui pour baiser au front. Mais ce mouvement avait un :re but.
— Mon enfant, lui dit-il, personne n'a de billets cinq cents francs à Montégnac. Cet argent vous :té donné, vous ne me direz pas par qui , je ne îs le demande pas. Mais écoutez-moi : s'il vous te quelque chose à faire dans cette ville relalivcnt à votre pauvre frère, prenez garde! Monur Bonnet, vous et votre frère, vous serez surllés par des espions. Votre famille est partie, on sait. Quand on vous verra ici, vous serez entourés i> que vous puissiez vous en douter.
— Hélas ! dit-elle , je n'ai plus rien à faire ici.
— Elle est prudente, se dit l'avocat en la reiduisanl. Elle est avertie, ainsi qu'elle s'en tire. Dans les premiers jours du mois d'octobre, qui ent aussi chauds que des jours d'été, l'évèque lit donné à dîner aux autorités delà ville, et •mi les invités se trouvaient le procureur du roi le procureur général. Quelques discussions anirent la soirée et la prolongèrent jusqu'à une jre indue. On joua au whist et au trictrac, le
qu'affectionnent les évèques et les curés. Vers te heures du soir, le procureur du roi se trouvait ! les terrasses supérieures. Du coin où il était, il îrçut une lumière dans l'île, qui, par un certain r, avait attiré l'attention de l'abbé Gabriel et de /êque. Cette lueur lui rappela le crime mystérieux nmis par Tascheron. Puis, ne trouvant aucune son pour qu'on fit du feu sur la Vienne à cette are, l'idée secrète qui avait frappé l'évèque et son rétaire le frappa d'une lueur aussi subite, que ait celle de l'immense foyer qui brillait dans le itain.
— Nous avons tous été de grands sots, s'écria- , mais nous tenons les complices.
1 remonta dans le salon, chercha monsieur de indville, lui dit quelques mots à l'oreille , et tous îx disparurent. Gabriel de Rastignac les suivit ' politesse, il épia leur sortie, les vit se dirigeant s la terresse, et remarqua le feu au bord de l'île.
— Elle est perdue, pensa- t-il.
Les envoyés de la justice arrivèrent trop tard. mise et l'un de ses frères, à qui Jean avait aps à plonger, étaient bien au bord de la Vienne, m endroit indiqué par Jean ; mais Louis-Marie >cheron avait déjà plongé quatre fois , et chaque > il avait ramené vingt mille francs en or. La preère somme était contenue dans un foulard noué ' les quatre bouts. Ce mouchoir, aussitôt tordu ur en exprimer l'eau, avait été jeté dans un grand i de bois sec allumé d'avance. Denise ne quitta
le feu qu'après avoir vu l'enveloppe entièrement consumée. La seconde enveloppe était un châle, et la troisième un mouchoir de batiste. Au moment où elle jetait au feu la quatrième enveloppe, les gendarmes, accompagnés d'un commissaire de police, saisirent cette pièce importante, et Denise la laissa prendre sans manifester la moindre émotion.
C'était un mouchoir sur lequel, malgré son séjour dans l'eau, il y avait quelques traces de sang. Questionnée aussitôt sur ce qu'elle venait de faire, elle dit avoir retiré de l'eau l'or du vol d'après les indications de son frère. Le commissaire lui demanda pourquoi elle brûlait les enveloppes, elle répondit qu'elle accomplissait une des conditions imposées par son frère. Quand on demanda de quelle nature étaient les enveloppes, elle répondit hardiment et sans aucun mensonge : — Un foulard, un mouchoir de batiste et un châle.
Le mouchoir saisi appartenait à son frère. Cette pêche et ses circonstances firent grand bruit dans la ville de JJmoges. Ce châle confirma la croyance où l'on était que Tascheron avait commis son crime par amour.
— H y a peut-être dans Limoges un mari qui trouvera chez lui un foulard de moins, dit au procureur général la femme la plus spirituelle de la ville, mais il sera forcé de se taire. Les erreurs de toilette deviennent si compromettantes que je vais vérifier dès ce soir ma garde-robe.
— Quels sont les jolis petits pieds dont la trace a été si bien effacée? dit monsieur de Grandville.
— Bah! peut-être ceux d'une femme laide.
— Elle a payé chèrement son bonheur, dit une autre.
— Savez- vous ce que prouve cette affaire? s'écria le procureur général. Elle montre tout ce que les femmes ont perdu à la révolution qui a confondu les rangs sociaux. De pareilles passions ne se rencontrent plus que chez les hommes qui voient une énorme distance entre eux et leurs maîtresses.
— Vous donnez à l'amour bien des vanités , ditelle.
— Tout est vanité, reprit la voix grave de l'abbé Dutheil.
Dans un autre salon de Limoges, il se passait une scène presque comique. Les amis desdes Vanneaulx venaient les féliciter sur la restitution de leur héritage.
— Eh bien, on aurait dû faire grâce à ce pauvre homme, disait Mme des Vanneaulx , l'intérêt ne l'avait pas conduit là , mais l'amour ; car il n'était ni vicieux ni méchant.
— l\ a été plein de délicatesse, dit le sieur des Vanneaulx , et si je savais où est sa famille, je les obligerais. C'est de braves gens ces Tascheron.