GAMBA LIA
Gambara souriait.
Il y a quelques jours, il s'agissait de payer la misérable somme de trente-six francs pour le loyer 3cs greniers où demeure le pauvre couple résigné. L'épicier n'avait pas voulu faire crédit de l'cau-devie avec laquelle la femme grisait son mari pour le faire bien jouer. Il fut alors si détestable que les oreilles de la population riche furent ingrates, et le rond de moiré métallique revint vide. Il était neuf heures du soir, une belle Italienne, la principessa Massimilla di Varesc, eut pitié de ces pauvres gens, elle leur donna quarante francs cl les questionna en reconnaissant au remercîment de la femme qu'elle était Vénitienne. Le prince Emilio leur demanda l'histoire de leurs malheurs. Marianna la dit sans aucune plainte contre le ciel ni contre les hommes.
— Madame, dit en terminant Gambara qui n'était pas gris, nous sommes victimes de notre propre supériorité. Ma musique est belle, mais quand la mu-
sique passe de la sensation à l'idée, elle ne peut avoir que des gens de génie pour auditeurs, car eux seuls ont la puissance de la développer. Mon malheur vient d'avoir écouté les concerts des anges et d'avoir cru que les hommes pouvaient les comprendre. Il en arrive autant aux femmes quand chez elles l'amour prend des formes divines, les hommes ne les comprennent plus.
Cette phrase valait les quarante francs qu'avait donnés la Massimilla; aussi tira-t-elle de sa bourse une autre pièce d'or en disant à Marianna qu'elle écrirait à Andréa Marcosini.
— Ne lui écrivez pas, madame, dit Marianna, et que Dieu vous conserve toujours belle.
En voyant la pièce d'or, le vieux Gambara pleura. Puis il lui vint une réminiscence de ses anciens travaux scientifiques, et le pauvre compositeur dit en essuyant ses larmes une phrase que la circonstance rendit touchante : L'eau est un corps brûlé.
LE CURÉ DE VILLAGE
LE CURÉ DE VILLAGE
A Limoges, le palais épiscopal est assis sur une îlline qui borde la Vienne. Ses jardins, que souennent de fortes murailles couronnées de balus- •ades , descendent par étages en obéissant aux butes naturelles du terrain. L'élévation de cette jlline est telle que, sur la rive opposée, le faubourg aint-Étienne semble couché aux pieds de la derière terrasse. De là, selon la direction que prenent les promeneurs , la rivière se découvre, soit ti enGlade, soit en travers, au milieu d'un riche anorama. Vers l'ouest, après les jardins de l'évéhé, la Vienne se jette sur la ville par une élégante Durbure que borde le faubourg Saint-Martial. Au elà de ce faubourg, à une faible distance, est une )lic maison de campagne, nommée le Cluseau, ont les massifs se voient des terrasses les plus vancées, et qui, par un effet de la perspective, se larient aux clochers du faubourg. En face du Clueau, se trouve une île échancrée, pleine d'arbres t de peupliers. A l'est, le lointain est occupé par les collines en amphithéâtre. La magie du site et a riche simplicité du bâtiment font de ce palais le nonument le plus remarquable de cette ville, où es constructions ne brillent ni par le choix des natériaux ni par l'architecture.
En 1828, par une belle soirée d'automne, deux ;rands vicaires, familiarisés depuis longtemps avec es aspects qui recommandent ces jardins à l'atten-
tion des faiseurs de voyages pittoresques, descendaient de terrasse en terrasse sans faire attention aux couleurs rouges, aux tons orangés, aux teintes violâtres que le couchant jetait sur les vieilles murailles et sur les balustrades des rampes, sur les maisons du faubourg et sur les eaux de la rivière. En proie tous deux à quelque triste préoccupation, ils cherchaient l'évèque alors assis à l'angle de la dernière terrasse sous un berceau de vigne, où il était venu achever son dessert, en s'abandonnant aux charmes de la soirée. Les peupliers de l'île semblaient en ce moment diviser les eaux avec les ombres allongées de leurs têtes déjà jaunies, auxquelles le soleil donnait l'apparence d'un feuillage d'or. Les lueurs du couchant diversement réUéchics par les masses de différents verts produisaient un magnifique mélange de tons pleins de mélancolie. Au fond de cette vallée, une nappe de bouillons pailletés frissonnait dans la Vienne sous la légère brise du soir, et faisait ressortir les plans bruns que présentaient les toits du faubourg Sajnt-Étiennc. Les clochers et les faites du faubourg Saint-Martial, baignés de lumière , se mêlaient au pampre des treilles.
Le doux murmure d'une ville de province à demi cachée dans l'arc rentrant de la rivière, la douceur de l'air, tout contribuait à plonger le prélat dans la quiétude exigée par tous les auteurs qui ont écrit sur la digestion : ses yeux étaient machinalement attachés sur la rive droite de la rivière, à l'endroit
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où les grandes ombres des peupliers de l'île y atteignaient, du côté du faubourg Saint-Etienne, les murs d'un clos ; mais quand sa petite félicité du moment fut troublée par l'affaire que ses grands vicaires lui rappelèrent, ses regards s'emplirent de pensées dont il garda les secrets pour lui. Les deux prêtres attribuèrent celte distraction à l'ennui, tandis qu'au contraire le prélat croyait voir dans les sables de la Vienne, le mot d'une énigime alors cherchée par toute la ville.
— Monseigneur, dit l'un deux en abordant l'évêque, tout est inutile, et nous aurons la douleur de voir mourir ce malheureux en impie; il vociférera les plus horribles imprécations contre la religion, il accablera d'injures le pauvre abbé Pascal, il crachera sur le crucifix, il reniera tout, même l'enfer.
— Il épouvantera le peuple, dit l'autre grand vicaire. Ce grand scandale et l'horreur qu'il inspirera cacheront notre défaite et notre impuissance. Aussi disais-je, en venant, à monsieur de Grancour, que ce spectacle rejettera plus d'un pécheur dans le sein de l'Église.
Troublé par ces paroles, l'évêquo posa sur une table de bois rustique la grappe de raisin jaune qu'il picotait, et s'essuya les doigts en faisant signe de s'asseoir à ses deux grands vicaires.
— L'abbé Pascal s'y est mal pris, dit-il enfin.
— Il est malade de la dernière scène qu'il a subie à la prison, dit l'abbé de Grancour ; sans son indisposition, nous l'eussions amené pour expliquer les difficultés qui rendent impossibles toutes les tentatives que monseigneur ordonnerait de faire.
— Le condamné chante à tue-tête des chansons obscènes aussitôt qu'il aperçoit l'un de nous, et couvre de sa voix les paroles qu'on veut lui faire entendre, dit un jeune prêtre assis auprès de l'évêque.
Ce jeune homme, doué d'une charmante physionomie, tenait son bras droit accoudé sur la table, sa main blanche tombait nonchalamment sur les grappes de raisin dont il choisissait les grains les plus roux, avec l'aisance et la familiarité d'un commensal ou d'un favori. A la fois commensal et favori du prélat, ce jeune homme était le frère cadet du baron de Rastignac, que des liens de famille et d'affection attachaient à l'évêque de Limoges. Au fait des raisons de fortune qui vouaient ce jeune homme à l'Eglise , l'évêque l'avait pris comme secrétaire particulier, pour lui donner le temps d'attendre une occasion d'avancement. L'abbé Gabriel portait un nom qui par avance le destinait aux plus hautes dignités de l'Église.
— Y as-tu donc été, mon fils? lui dit l'évêque.
— Oui, monseigneur. Dès que je me suis montré, ce drôle a vomi contre vous et moi les plus dégoû-
tantes injures; il se conduit de manière à rendre impossible la présence d'un prêtre auprès de lui. Monseigneur veut-il me permettre de lui donnei un conseil ?
— Ecoutons la sagesse que Dieu met quelquefois dans la bouche des enfants, dit l'évêque en souriant.
— N'a-l-il pas fait parler l'ânesse de Balaam"i répondit vivement le jeune abbé de Rastignac.
— Selon certains commentateurs, elle n'a trop su ce qu'elle disait, répliqua l'évêque en riant.
Les deux grands vicaires sourirent : d'abord la plaisanterie était de monseigneur, puis elle raillai! doucement le jeune abbé que jalousaient les dignitaires et les ambitieux groupés autour du prélat.
— Mon avis, dit le jeune abbé, serait de prier monsieur de Grandville, le procureur général, de surseoir à l'exécution. Quand le condamné saura qu'il doit quelques jours de retard à notre intercession, il feindra peut-être de nous écouter, et s'il nous écoute !...
— 11 persistera dans sa conduite en voyant les bénéfices qu'elle lui donne, dit l'évêque en interrompant son favori. Messieurs, reprit-il après un moment de silence, la ville connail-elle ces détails?
— Quelle est la maison où l'on n'en parle pas"! dit l'abbé de Grancour. L'état où son dernier effort a mis le bon abbé Pascal est en ce moment le sujet de toutes les conversations.
— Il doit être exécuté?... demanda l'évêque.
— Demain , jour de marché , répondit monsieui de Grancour.
— Messieurs, la religion ne saurait avoir le dessous , s'écria l'évêque. Plus l'attention est excitée par cette affaire, plus je tiens à obtenir un triomphe éclatant. L'Eglise se trouve en des conjonctures difficiles. Nous sommes obligés à faire des miracles dans une ville industrielle où l'esprit de sédition contre les doctrines religieuses et monarchiques a poussé des racines profondes , où le système d'examen né du protestantisme et qui s'appelle aujourd'hui libéralisme , quitte à prendre demain un autre nom , s'étend à toutes choses. Allez , messieurs , chez monsieur de Grandville, il est tout à nous, dites-lui que nous réclamons un sursis de quelques jours. J'irai voir ce malheureux.
— Vous! monseigneur, dit l'abbé de Rastignac. Si vous échouez , n'aurez-vous pas compromis trop de choses? Vous ne devezyaller que sur du succès.
— Si monseigneur me permet de donner mon opinion, dit le second grand vicaire, je crois pouvoir offrir un moyen d'assurer le triomphe de la religion en celte triste circonstance.
Le prélat répondit par un signe d'assentiment assez froid. Ce grand vicaire, nommé Dutheil, appar-
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naît à la minime portion du clergé français qui snche vers quelques concessions , qui voudrait ascier l'Église aux intérêts populaires pour lui faire conquérir ainsi son ancienne influence sur les asses qu'elle relierait alors à la monarchie. Soit le l'abbé Dutheil eût reconnu l'impossibilité d'éîirer la cour de Rome et le haut clergé , soit qu'il it sacrifié ses opinions à celles de ses supérieurs, il ait demeuré dans les termes de la plus rigoureuse thodoxie, tout en sachant que la seule manifesta- >n de ses principes lui avait à jamais fermé le chein de l'épiscopat. Ce prêtre éminent offrait la réuond'une grande modestie chrétienne etd'un grand ractère. Sans orgueil ni ambilion, il .restait à son »ste en y accomplissant ses devoirs au milieu des srils. Les libéraux de la ville ignoraient les motifs ; sa conduite, ils s'appuyaient de ses opinions et comptaient comme un patriote, mot qui signifie volutionnairedans la langue catholique. Aimé par s inférieurs qui n'osaient proclamer son mérite, ais redouté par ses égaux qui l'observaient, il gêdt l'évêque.
Ses vertus et son savoir, enviés peut-être, empêlaient toute persécution : il était impossible de se aindre de lui , quoiqu'il critiquât les maladresses ilitiques par lesquelles lelrôneet le clergé se com- •omettaient mutuellement, il en signalait les réiltats à l'avance et sans succès, comme la pauvre issandre, également maudite avant et après la mte de sa patrie. L'abbé Dutheil était de ces erres condamnées à rester dans l'angle de l'édite, comme une fondation sur laquelle tout repose, a reconnaissait son utilité, mais on le laissait à sa ace obscure, comme la plupart des solides esprits >nt l'avènement au pouvoir est l'effroi des médioités. Si, comme l'abbé de Lamennais, il eut pris la urne, il eût sans doute été comme lui foudroyé ir la cour de Rome.
— Si quelqu'un peut avoir de l'empire sur cette ne rebelle et la ramener à Dieu , c'est le curé du liage où il est né , monsieur Bonnet.
— Un de vos protégés , dit l'évêque.
— Monseigneur, monsieur le curé Bonnet est un î ces hommes qui se protègent eux-mêmes par urs vertus militantes et par leurs travaux évangéques.
Cette réponse si modeste et si simple fut accueile par un froid silence. Elle parlait pour les gens îéconnus; les trois prêtres voulurent y voir un de es humbles mais irréprochables sarcasmes babile- .îent limés qui distinguent les ecclésiastiques , haitués, en disant ce qu'ils veulent dire , à observer es règles les plus sévères. Il n'en était rien : l'abbé )utheil ne songeait jamais à lui.
— J'entends parler d'Aristide depuis trop de
temps, répondit en souriant l'évêque. Si je laissais cette lumière sous le boisseau , il y aurait de ma part ou injustice ou prévention. Vos libéraux vantent votre monsieur Bonnet comme s'il appartenait à leur parti, je veux enfin juger moi-même cet apôtre rural. Allez, messieurs, chez le procureur général demander de ma part un sursis; j'attendrai sa réponse avant d'envoyer à Montégnac notre cher abbé Gabriel, qui nous ramènera ce saint homme. Nous mettrons sa béatitude à même de faire des miracles.
En entendant ce propos de prélat gentilhomme, l'abbé Dutheil rougit, mais il ne voulut pas relever ce qu'il offrait de désobligeant pour lui. Les deux grands vicaires saluèrent en silence et laissèrent l'évêque avec son favori.
— Les secrets de la confession que nous sollicitons sont sans doute enterrés là, dit l'évêque à l'abbé de Rastignac en lui montrant les ombres des peupliers qui atteignaient une maison isolée , sise entre l'ile et le faubourg Saint-Etienne.
— Je l'ai toujours pensé, répondit le jeune prêtre. Je ne suis pas juge, je ne veux pas être espion ; mais si j'eusse été magistrat, je saurais le nom de la femme qui tremble à tout bruit, à toute parole, et dont néanmoins le front doit rester calme et pur, sous peine d'accompagner à l'échafaud le condamné. Elle n'a cependant rien à craindre : j'ai vu l'homme, il emportera dans l'ombre le secret de ses ardentes amours.
— Petit rusé, dit l'évêque en tortillant l'oreille de son secrétaire et en lui montrant entre l'île et le faubourg Saint-Etienne l'espacequ'une dernière rougeur du couchant illuminait et sur lequel les yeux du jeune prêtre étaient fixés. La justice aurait du, fouiller là, n'est-ce pas ?
— Je suis allé voir le criminel pour essayer sur lui l'effet de mes soupçons, mais il est gardé par des espions : en parlant haut j'eusse compromis la personne pour laquelle il meurt.
— Taisons-nous, dit l'évêque, nous ne sommes pas les hommes de la justice humaine. C'est assez d'une tète. D'ailleurs ce secret nous reviendra tôt ou tard.
L'histoire d'un crime qui, depuis six mois, occupe le Limousin, expliquera ces paroles. La perspicacité que l'habitude des méditations donne aux prêtres , paraîtra dès lors supérieure à celle du parquet et de la police. A force de contempler du haut de leurs terrasses le théâtre du crime, le prélat et son secrétaire avaient, à la vérité, fini par pénétrer des détails encore ignorés, malgré les investigations de l'instruction, et les débats de la cour d'assises.
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La ville de Limoges était en ce moment agitée par le drame violent d'une exécution en province, sp; ctacle rare auquel prêtaient un intérêt extraordinaire et le crime et le criminel.
Un ouvrier porcelainicr avait assassiné, dans le faubourg Saint-Etienne, un vieillard qui habitait la maison isolée que se montraient l'évêque et son favori.
Le vieillard, nommé Pingret, était célèbre par son avarice. Il vivait avec une seule servante, une campagnarde à laquelle il faisait faire ses labours, il soignait lui-même ses espaliers, taillait ses arbres, récollait ses fruits, et les envoyait vendre en ville, ainsi que des primeurs à la culture desquelles il excellait. Sa nièce, sa seule héritière, mariée à un I>clit rentier de la ville, monsieur des Vanneaulx, avait maintes fois prié son oncle de prendre un homme pour garder sa maison, en lui démontrant qu'il y gagnerait les produits de plusieurs carrés plantés d'arbres en plein vent, où il semait lui-même des grenailles, mais il s'y était constamment refusé. Cette contradiction chez un avare avait donné matière à bien des causeries conjecturales dans les maisons où les des Vanneaulx passaient la soirée : bien des réflexions entrecoupèrent les parties de boslon, quelques esprits matois avaient conclu en présumant un trésor enfoui dans les luzernes.
— Si j'étais à la place de madame des Vanneaulx, disait un agréable rieur, je ne tourmenterais point mon oncle : si on l'assassine! eh bien! on l'assassinera. J'hériterais.
Madame des Vanneaulx voulait faire garder son oncle, comme les entrepreneurs du Théâtre-Italien prient leur ténor à recettes de se bien couvrir le gosier, et lui donnent leur manteau quand il a oublié le sien. Elle avait offert au petit Pingret un superbe chien de basse-cour, le vieillard le lui avait renvoyé par Jeanne Malassis, sa servante, qui dit à madame des Vanneaulx : — Votre oncle ne veut point d'une bouche de plus à la maison. L'événement prouva combien les craintes de la nièce étaient fondées. Son oncle fut assassiné, pendant une nuit noire, au milieu d'un carré de luzerne où il ajoutait sans doute quelques louis à un pot plein d'or. La servante, réveillée par la lutte, avait eu le courage de venir au secours du vieil avare. Le meurtrier se trouva dans l'obligation de la tuer pour supprimer son témoignage.
Ce double meurtre fut naturellement accompagné de circonstances bizarres qui donnèrent autant de chances à l'accusation qu'à la défense.
La justice fit enfoncer les portes. On vit bientôt
dans les quatre carrés, quatre trous vides, et jonchés alentour par les débris de pots pleins d'or la veille. Dans deux des trous mal rebouchés, les corps du père Pingret et de Jeanne Malassis avaient été ensevelis avec leurs habits. La pauvre fille était accourue pieds nus, en chemise. Pendant que le procureur du roi, le commissaire de police et le juge d'instruction recueillaient les éléments de la procédure, l'infortuné des Vanneaulx recueillait les débris des pots, et calculait la somme volée d'après leur contenance. Les magistrats reconnurent la justesse des calculs, en estimanf les trésors envolés à mille pièces par pot : étaient-elles de quarantehuit ou de quarante, de vingt-quatre ou de vingt francs?
Les gens de justice ne trouvèrent ni encre ni plume pour verbaliser dans cette maison nue, délabrée, froide et sinistre. Les héritiers aperçurent alors les choses négatives qui sont chez tous les avares. L'effroi du petit vieillard pour la dépense éclatait sur les toits non réparés qui ouvraient leurs flancs à la lumière, à la pluie et à la neige; dans les lézardes vertes qui sillonnaient les murs, dans les portes pourries près de tomber, et les vitres en papier non huilé. Partout des fenêtres sans rideaux, des cheminées sans glaces ni chenets, dont Pâtre propre était garni d'une bûche et de petits bois presque vernis par la sueur du tuyau ; puis des chaises boiteuses, deux couchettes maigres et plates, des pots fêlés, des assiettes rattachées, des fauteuils manchots: à son lit, des rideaux que le temps avait brodés de ses mains hardies, un secrétaire mangé par les vers où il serrait ses graines, du linge épaissi par les reprises et les coutures; enfin, urt tas de haillons qui ne vivaient que soutenus par l'esprit du maître, et qui, lui mort, tombèrent en loques, en poudre, en dissolution chimique, eti ruines, en je ne sais quoi sans nom, dès que les mains brutales des héritiers furieux ou des gens officiels y touchèrent. Ces choses disparurent effrayées d'une vente publique. La grande majorité de la capitale du Limousin s'intéressa longtemps à ces braves des Vanneaulx qui avaient deux enfants ; mais quand la justice eut trouvé l'auteur présumé du crime, ce personnage absorba l'attention, il devint un héros et les des Vanneaulx restèrent dans l'ombre de ce tableau dramatique.
Le prévenu , nommé Jean-François Tascheron, était fils d'un petit fermier chargé de famille , qui habitait le bourg de Montégnac. Douze ans avant ce crime , devenu célèbre en Limousin , le canton de Montégnac se recommandait par ses mauvaises mœurs. Le parquet de Limoges disait proverbialement que sur 100 condamnés du département, 50 appartenaient à l'arrondissement d'où dépendait
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ntégnac. Depuis 1816, deux ans après l'envoi du é Bonnet, Montégnac perdit sa triste réputation, ;es habitants cessèrent d'envoyer leur contingent ; assises. Ce changement fut attribué généraient à l'influence que monsieur Bonnet exerça sur te commune, jadis le foyer des mauvais sujets désolaient le département. Le crime de Jeannçois Tascheron avait donc rendu tout à coup à ntégnac son ancienne renommée, 'ar un insigne effet du hasard, la famille Tascheélait presque la seule du pays qui jadis conserces vieilles mœurs exemplaires et ces habitudes gieuses que les observateurs voient aujourd'hui aaraitre de plus en plus dans les campagnes. ; avait donc offert un point d'appui au curé, qui urellement la portait dans son cœur. Cette t'aie, remarquable par sa probité, par son union , son amour du travail, n'avait donné que de bons mples à Jean-François. Amené à Limoges par nbition louable de gagner honorablement une tune dans l'industrie, ce garçon avait quitté le îrg au milieu des regrets de ses parents et de ses is qui le chérissaient. Durant deux années d'apnlissage, sa conduite fut digne d'éloges : aucun angement sensible n'avait annoncé le crime horle par lequel finissait sa vie. Jean-François Tas- :ron passait à étudier et à s'instruire le temps que autres ouvriers donnent à la débauche ou au taret. Les perquisitions les plus minutieuses de justice de province, qui a beaucoup de temps à ;, n'avaient apporté aucune lumière sur les sets de son existence intime.
Soigneusement questionnée, l'hôtesse de la mais maison garnie où demeurait Jean-François n'at jamais logé de jeune homme dont les mœurs sent aussi pures, dit-elle. II était d'un caractère niable et doux, quasi gai. Environ une année mt de commettre ce crime , son humeur avait mgé, il avait découché plusieurs fois par mois, souvent quelques nuits de suite; dans quelle parde la ville? elle l'ignorait; seulement, elle pensa isieurs fois, à l'état des souliers, que son locataire menait de la campagne ; mais, quoiqu'il sortit de ville, au lieu de prendre des souliers ferrés, il se vait d'escarpins; avant de partir , il se faisait la rbe, se parfumait et mettait du linge blanc. La itice avait étendu ses perquisitions jusque dans maisons suspectes et chez les femmes de mauise vie, mais Jean-François Tascheron leur était :onnu. La justice avait été chercher des renseiements dans la classe des ouvrières et des griset- >, mais aucune des filles dont la conduite était ;ère n'avait eu de relations avec l'inculpé. Un ime sans motif est inconcevable, surtout chez un ane homme à qui sa tendance vers l'instruction et
son ambition devaient faire accorder un sens et des idées supérieurs à ceux des autres ouvriers. Le parquet et le tribunal attribuèrent à la passion du jeu l'assassinat commis par Tascheron. Après de minutieuses recherches , il fut démontré que le prévenu n'avait jamais joué.
Jean-François se renfermait dans un système complet de dénégation qui, en présence du jury, devait tomber devant les preuves, mais qui dénotait l'intervention d'une personne pleine de connaissances judiciaires, ou d'un esprit supérieur. Lès preuves, dont voici les principales, étaient, comme dans tous les assassinats, à la fois graves et légères :
L'absence de Tascheron pendant la nuit du crime, sans qu'il voulût dire où il était : il ne daignait pas forger un alibi;
Un fragment de sa blouse déchirée à son insu par la pauvre servante dans la lutte, emporté par le vent, retrouvé dans un arbre ;
Sa présence le soir autour de la maison, remarquée par des passants, par des gens du faubourg, lesquels ne s'en seraient pas souvenus sans la circonstance du crime;
Une fausse clef fabriquée par lui-même pour entrer par la porte qui donnait sur la campagne, et assez habilement enterrée dans uft des trous, à deux pieds en contre-bas, mais que fouilla par hasard 31. des Vanneaulx. La justice finit par trouver qui avait fourni le fer, qui prêta l'étau, qui donna la lime. Cette clef fut le premier indice, elle mit sur la voie de Tascheron. Une heure plus tard, il eût été parti pour l'Amérique.
Enfin, malgré le soin avec lequel les marques des pas avaient été effacées dans les terres labourées et sur la boue du chemin, le commissaire de police avait trouvé des empreintes d'escarpins qui furent décrites et conservées. Quand on fit des perquisitions chez Tascheron , les escarpins s'adaptaient parfaitement à ces traces. Cette fatale coïncidence concordait avec l'observation de la curieuse hôtesse.
L'instruction attribua le crime à une influence étrangère et non à une résolution personnelle; elle crut à une complicité démontrée par l'impossibilité d'emporter les sommes enfouies. Quelque fort que soit un homme, il ne porte pas très-loin 2o,000 fr. en or. Si chaque pot contenait cette somme, les quatre pots avaient nécessité quatre voyages. Or, une circonstance singulière déterminait l'heure à laquelle le crime fut commis. Dans l'effroi que les cris de son maître avaient dû lui causer, Jeanne Malassis, en se levant, avait renversé la table de nuit sur laquelle était sa montre.
Cette montre, le seul cadeau que lui eût fait l'a-
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vare en cinq ans, avait eu son grand ressort brisé par le choc et indiquait une heure après minuit. Vers la mi-avril, époque du crime, le jour arrive entre quatre et cinq heures du matin. A quelque distance que les sommes eussent été transportées, Tascheron n'avait pu, dans le cercle des hypothèses parcouru par le juge d'instruction et le parquet, opérer seul cet enlèvement. Le soin avec lequel Tascheron avait ratissé les traces des pas en négligeant celles des siens révélait d'ailleurs une mystérieuse assistance. Forcée d'inventer, la justice attribuait ce crime à une frénésie d'amour. L'objet de cette passion ne se trouvant pas dans la classe inférieure, elle jetait les yeux plus haut.
Le vieillard avait été tué à coups de bêche. Ainsi son assassinat n'avait pas été prémédité, mais fortuit. Les deux amants avaient pu s'entendre pour voler, et non pour assassiner. L'amoureux Tascheron et l'avare Pingret, deux passions implacables s'étaient trouvées sur le même terrain, attirées toutes deux par les ténèbres épaisses de la nuit. Pour obtenir quelque lueur sur cette sombre donnée, la justice avait employé contre une sœur très-aimée de Jean-François la ressource de l'arrestation et de la mise au secret, espérant pénétrer par elle les mystères de la vie privée du frère. Denise Tascheron s'était renfermée dans un système de dénégation dicté par la prudence, et qui la fit soupçonner d'être instruite des causes du crime, quoiqu'elle ne sût rien. Cette détention avait flétri sa vie. Le prévenu montrait un caractère bien rare chez les gens du peuple : il avait dérouté les plus habiles moutons avec lesquels il s'était trouvé, sans avoir reconnu leur caractère. Pour les esprits distingués de la magistrature, Jean-François était donc un criminel par passion et non par parti pris, comme la plupart des assassins ordinaires qui passent tous par la police correctionnelle et par le bagne avant d'en venir à leur dernier coup.
D'activés recherches, longues parce qu'elles durent être prudentes , se firent dans le sens de cette idée. L'invariable discrétion du criminel laissa toujours la police sans éléments. Une fois le roman assez plausible de cette passion pour une femme du monde admis, plus d'une interrogation captieuse fut lancée à Jean-François; mais sa discrétion avait triomphé de toutes les tortures morales que l'habileté du juge d'instruction lui imposa. Quand, par un dernier effort, le magistrat dit à Tascheron que la personne pour laquelle il avait commis le crime était connue et arrêtée, il n'avait pas même changé de visage, il s'était contenté de répondre ironiquement : — Je serais bien aise de la voir.
L'attitude de l'accusé aux assises justifia la fabulation adoptée par la ville d'après les conjectures de
la justice. Plus d'une fois, son œil plongea dans l'assemblée de femmes privilégiées qui vinrent savourer les mille émotions de ce drame réel. Chaque fois que le regard de cet homme embrassait cet élégant parterre par un rayon clair, mais impénétrable , il y produisait de violentes secousses, tant on y craignait de paraître sa complice, aux yeux inquisiteurs du parquet et de la cour. Les inutiles efforts de l'instruction reçurent alors leur publicité, et révélèrent les précautions prises pour assurer un plein succès à ce crime nécessaire. Quelques mois avant la fatale nuit, Jean-François s'était muni d'un passe-port pour l'Amérique du Nord. Ainsi le projet de quitter la France avait été formé, donc la femme était mariée, et le crime avait sans doute eu pour but d'entretenir l'aisance de cette inconnue.
La justice ne trouva sur les registres aucun passeport pour cette destination au nom d'aucune femme. Au cas où la complice se fût procuré son passe-port à Paris, les registres avaient été consultés, mais en vain , comme dans les préfectures environnantes. Les moindres détails de l'affaire mettaient en lumière les profondes réflexions d'une maîtresse femme. Si les dames limousines les plus vertueuses attribuaient l'usage , assez inexplicable dans la vie ordinaire , d'escarpins pour aller dans la boue et dans les terres , à la nécessité d'épier le vieux Pingret; les hommes les moins fats étaient enchantés d'expliquer combien les escarpins étaient utiles pour marcher dans une maison, y traverser les corridors, y monter par les croisées sans bruit. Donc, Jean-François et sa maîtresse (jeune, belle, romanesque, chacun en lirait un superbe portrait) avaient évidemment médité d'ajouter, par un faux, et son épouse, sur le passe-port.
Quand un des jurés demanda pourquoi Tascheron avaitpris un passe-port pour l'Amérique , il répondit qu'il voulait y établir une manufacture de porcelaines. Ainsi , sans compromettre son système de défense , il couvrait encore sa complice , en permettant à chacun d'attribuer son crime à la nécessité d'avoir des fonds pour accomplir son ambitieux projet.
Pendant les débats et jusqu'à leur issue, il se tint sans forfanterie , comme sans hypocrisie. Le talent de son avocat l'éblouissait sur le résultat , il croyait échapper à la mort; par moments, l'avocat général remarquait sur son visage une espérance qui tenait à un bonheur plus grand que celui de vivre. Les antécédents de la vie de cet homme, âgé de vingt-trois ans, contredisaient si bien les actions par lesquelles elle se terminait; les preuves accablantes dans l'hypothèse de l'accusation devenaient si faibles dans le roman de la défense , que cette tête fut disputée avec des chances favorables par
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