LES DEUX FEMMES
Auprès de ce tronc noueux de l'arbre antique et uant la cheminée , la baronne , assise sur une des eillcs chaires, offrait le type de ces adorables éaturesqui n'existent qu'en Angleterre, en Ecosse
ou en Irlande. Là seulement naissent ces tilles pétries de lait, à chevelure dorée dont les boucles sont tournées par la main des anges, car la lumière du ciel semble ruisseler dans leurs spiralesavec l'air qui s'y joue.
Fanny O'Brien était une de ces sylphides, forte de tendresse, invincible dans !e malheur, douce comme la musique de sa voix , pure comme le bleu de ses yeux, d'une beauté fine, élégante, jolie et douée de cette chair soyeuse à la main . caressante au regard, que ni le pinceau ni la parole ne peuvent peindre. Belle encore a quarante-deux ans, bien des hommes eussent regardé comme un bonheur de l'épouser, à l'aspect des splendeurs de cet août, chaudement coloré, plein de Ueurs et de fruits, rafraîchi par de célestes rosées.
La baronne tenait le journal d'une main frappée de fossettes, «à doigts retroussés , et dont les ongles étaient taillés carrément comme dans les statues antiques. Étendue à demi, sans mauvaise grâce ni affectation, sur sa chaise, les pieds en avant pour les chauffer, elle était velue d'une robe de velours noir, carie vent avait Ira L ni depuis quelques jours. Le corsage montant moulait des épaules d'un contour magnifique et une riche poitrine que la nourriture d'un fils unique n'avait pu déformer. Elle était coiffée de cheveux qui descendaient en ringlels le long de ses joues et les accompagnaient suivant la mode anglaise. Tordue simplement au-dessus de sa lêle el retenue par un peigne d'écaillé, celte chevelure, au lieu d'avoir une couleur indécise, scintillait au jour comme des filigranes d'or bruni. La baronne faisait tresser les cheveux follets qui se iouaient sur sa nuque et qui sont un signe de race. Celte natle mignonne , perdue dans la masse de ses cheveux soigneusement relevés, permettait à l'œil de suivre avec plaisir la ligne onduleuse par laquelle son col se ratlachait a ses belles épaules. Ce petit détail prouvait le soin qu'elle apportait toujours à sa loilelle. Elle tenait à réjouir les regards de ce vieillard; charmante et délicieuse attention! Quand vous verrez une femme déployer dans la vie intérieure la coquetterie que les femmes puisent dans un seul sentiment, tenir à charmer leur ménage, croyez-le, elle est aussi noble mère que noble épouse, elle est la joie et la Ueur du ménage, elle a compris ses obligations de femme, elle a dans l'âme et dans la tendresse les élégances de son extérieur, elle fait le bien en secret, elle sait adorer sans calcul, elle aime ses proches comme Dieu, pour eux mêmes.
Aussi semblait il qu'une vierge du paradis eût récompensé la chaste jeunesse , la vie sainte de cette femme auprès de ce noble vieillard en l'entourant d'une sorte d'auréole qui la préservait des
outrages du temps. Les altérations de sa beauté , Plalon les eût célébr es peut-être comme autant de grâces nouvelles. Son teint si blanc jadis avait pris ces to:is chauds et nacrés que les peintres adorent. Son front large et bien taillé recevait avec amour la lumière qui s'y jouait en de luisants satinés. Sa pruneile, d'un bleu de turquoise, brillail sous un sourcil pâle et velouté, d'une extrême douceur. Ses paupières molles et ses tempes attendries invitaient à je ne sais quelle attendrissante mélancolie. Audessous, le tour des yeux était d'un blanc pâle, semé de fibrilles bleuâtres comme à la naissance du nez. Ce nez, d'un contour aquilin, mince, avait je ne sais quoi de royal qui rappelait l'origine de celle noble fille. Sa bouche, pure et bien coupée, était embellie par un sourire aisé que dictait une inépuisable aménité. Ses dents étaient blanches, petites; elle n'en avait perdu aucune. Elle avait pris un embonpoint lé^er, mais ses hanches délicates, sa taille svclle, n'en souffraient point. L'automne de sa beauté présentait donc quelques vives fleurs de printemps oubliées el les ardentes richesses de l'élé.Scs bras s'étaient noblement arrondis, sa peau tendue avait un grain plus lin et s'était lustrée , les contours avaient acquis leur plénitude. Enfin sa physionomie ouverte, sereine et faiblement rosée, la pureté de ses yeux bleus, qu'un regard trop vif eut blessés, exprimaient tout son caractère, la douceur, la tendresse infinie des anges.
A l'autre coin de la cheminée et dans un fauteuil, la vieille sœur octogénaire, semblable en tout point, sauf le costume , à son frère, écoulait la lecture du journal en tricotant des bas, opération pour laquelle la vue est inutile. Elle avait les yeux couverts d'une laie el s'était obstinément refusée à subir l'opération, malgré les instances de sa belle-sœur. Le secret de son obstination , elle seule le savait : elle se rejetait sur son défaut de courage, mais elle ne voulait pas qu'il se dépensât dix louis pour elle. Celte somme eût été de moins dans la maison. Cependant elle aurait bien voulu voir son frère. Ces deux vieillards faisaient admirablement ressortir la beauté de la baronne. Quelle femme n'eût semblé jeune et jolie entre monsieur du Guénic el sa sœur?
Mademoiselle Zéphirine, privée de la vue, ignorait les changements que ses quatre-vingts ans avaient apportés dans sa physionomie. Son visage pâle et creusé, que l'immobilité des yeux blancs et sans regard faisait ressembler à celui d'une morte, que trois ou quatre dents saillantes rendaient presque menaçant , où la profonde orbite des yeux était cerclée de teintes rouges, où quelques signes de virilité, déjà blanchis, perçaient dans le menton et aux environs de la bouche . ce froid mais calme
visage était encadré par un petit béguin d'indienne brune, piqué comme une courtepointe, garni d'une ruche en percale et noué sous le menton par des cordons toujours un peu roux.
Mademoiselle du Guénic portait, à la lettre, un cotillon de gros drap , sous lequel était une jupe de piqué, vrai matelas où il y avait des doubles louis cousus, et auquel étaient adaptées des poches. Elle avait par-dessus le \r;ii casaquin de la Bretagne, en drap part-il à celui du cotillon , orné d'une collerette à mille plis dont le blanchissage était l'objet de la seule dispute qu'elle eût avec sa belle-sœur; elle n'en voulait changer que tous les huit jours. Des grosses manches ouatées de son casaquin sortaient deux bras desséchés, mais nerveux, au bout disquels s'agitaient ses mains, dont la couleur un peu rousse faisait paraître les bras blancs comme du bois de peuplier. Ces mains crochues, par suite de la contraction que l'habitude de tricoter leur avait fait prendre, étaient comme un métier à bas incessamment monté : le phénomène eût été de les voir arrêtées.
De temps en temps, mademoiselle du Guénic prenait une longue aiguille à tricoter fichée dans sa robe pour passer entre son béguin et ses cheveux cl fourgonnait ses cheveux entièrement blancs et cachés. Un étranger eut ri de voir l'insouciance avec laquelle elle repiquait l'aiguille sans la moindre crainte de se blesser. Elle était droite comme un clocher. Sa prestance de colonne pouvait passer pour une de ces coquetteries de vieillard qui prouvent que l'orgueil est une passion nécessaire à la vie. Elle avait le sourire gai. Elle aussi avait fait son devoir.
Au moment où Fanny vit le baron endormi et cessa la leclure du journal, un rayon de soleil allait d'une fenêtre à l'autre, et partageait en deux, par une bande d'or, l'atmosp'ière de cette vieille salle ; il en faisait resplendir les meubles presque noirs; la lumière bordait les sculptures du plancher, papillotait dans les bahuts, étendait une nappe luisante sur la table de chêne, égayai! cet intérieur brun et doux, comme la voix de Fanny jetait dans l'âme de la vieille octogénaire une musique aussi lumineuse , aussi gaie que ce rayon.
Bientôt les rayons du soleil prirent ces couleurs rougeàlres qui , par d'insensibles dégradations , arrivent aux tons mélancoliques du crépuscule. La baronne tomba dans une méditation grave, dans un de ces silences absolus que sa vieille belle-sœui observait depuis une quinzaine de jours en cherchant à se les expliquer, sans avoir adressé la moin dre question à la baronne; mais elle n'en étudiait pas moins les causes de celte préoccupation, à h
anière des aveugles qui lisent comme dans un
rre noir où les lettres sont blanches, et dans l'âme
isquels tout son retentit comme dans un écho di-
natoire.
La vieille aveugle, sur qui l'heure noire n'avait
us de prise, continuait à tricoter , et le silence
vint si profond que l'on put entendre le bruit des
guilles d'acier quand elles se renconlraient.
— Vous venez de laisser tomber le journal , ma
sur, et cependant vous ne dormez pas, dit la vieille
un air fin.
La nuit était venue, Mariolle vint allumer la mpe , la plaça sur une table carrée devant le feu ; lis elle alla chercher sa quenouille , son peloton î fil , une petite escabelle , et se mit dans l'embraire de la croisée qui donnait sur la cour , occupée filer comme tous les soirs. Gasselin tournait encore ms les communs : il visitait les chevaux du baron
de Calyste, il voyait si tout allait bien dans l'écue, il donnait aux deux beaux chiens de chasse ur pâtée du soir. Les aboiements joyeux des :ux bêtes furent le dernier bruit qui réveilla les :hos cachés dans les murailles noires de celle eillc maison.
Un mot sur ces deux domestiques.
Gasselin était un de ces petits Bretons courts, jais, trapus, à chevelure noire, à figure bistrée, lencieux, lents, têtus comme des mules, mais liant toujours dans la voie qui leur a été tracée. Il vait quarante-deux ans, il était depuis vingt-cinq ris dans la maison; mademoiselle l'avait pris à uinze ans en apprenant le mariage et le retour proable du baron. 11 se considérait comme faisant arlie de la famille; il avait joué avec Calyste, il imait les chevaux , les chiens de la maison , il leur larlait et les caressait comme s'ils lui eussent aptartenu. Il portait une veste bleue en toile de fil , à >eliles poches bailoltanl sur les hanches, un gilet t un pantalon de même étoffe pour loules les saLons, les bas bleus et de gros souliers ferrés. Quand il àisail trop froid ou par des temps de pluie , il avait a peau de bique en usage dans son pays.
Mariolte avait également passé quarante ans, elle îlail en femme ce qu'était Gasselin en homme, lamais attelage ne fut mieux accouplé: même teint, [îiéme taille , mêmes petits yeux vifs et noirs ; on ne comprenait pas comment ils n'étaient pas mariés; peut-être y aurait-il eu inceste : ils semblaient être presque frère et sœur.
Mariotte avait trente écus de gages et Gasselin cent livres; mais mille écus de gages ailleurs ne leur auraient pas fait quitter la maison du Guenic. Tous deux étaient sous les ordres de la vieille demoiselle qui, depuis la guerre de Vendée jusqu'au retour de son frère, avait eu l'habitude de gouver-
ner la maison. Aussi, quand elle sut que le baron allait amener une maîtresse au logis, avait-elle été très-émue en croyant qu'il lui faudrait abandonner le sceptre du ménage et abdiquer en faveur de la baronne du Guénic, de laquelle elle serait la première sujette.
Mademoiselle Zéphirine avait été bien agréablement surprise en trouvant dans miss Fanny O'Brien une fille née pour un haut rang, à qui les soins minutieux d'un ménage pauvre répugnaient excessivement, et qui, semblable à toutes les belles âmes, eût préféré du pain sec, cuit par le boulanger, au meilleur repas dont elle eût été obligée de s'inquiéter; capable d'accomplir les devoirs les plus pénibles de la maternité, forte contre toute privation nécessaire , mais sans courage pour des occupations vulgaires. Quand le baron pria sa sœur, au nom de sa timide femme, de régir leur ménage, la vieille baisa la baronne comme une sœur; elle en fit sa fille, elle l'adora, tout heureuse de pouvoir continuer à veiller au gouvernement de la maison, tenue avec une rigueur et des coutumes d'économie incroyables dont elle ne se relâchait que dans les grandes occasions , telles que les couches , la nourriture de sa belle-sœur, et tout ce qui concernait Calyste, l'enfant adoré par toute la maison. Quoique les deux domestiques fussent habitués à ce régime sévère et qu'il n'y eût rien à leur dire, qu'ils eussent pour les intérêts de leurs maîtres plus de soin que pour les leurs, mademoiselle Zéphirine voyait toujours à tout. Son attention n'étant pas distraite, elle était fiile à savoir, sans y monter, la grosseur du tas de noix dans le grenier, et ce qu'd restait d'avoine dans le coffre de l'écurie sans y plonger son bras nerveux. Elle avait au bout d'un cordon attaché à la ceinture de son casaquin un sifflet de contre-maître avec lequel elle appelait Mariolte par un et Gasselin par deux coups.
Le grand bonheur de Gasselin consistait à cultiver le jardin et à y faire venir de beaux fruits el de bons légumes. Il avait si peu d'ouvrage que, sans celle cullure , il se serait ennuyé. Quand il avait pansé ses chevaux , le matin il frottait les planchers et nettoyait les deux pièces du rez-de-chaussée. Il avait peu de chose à faire après ses maîtres. Aussi n'eussiez-vous pas vu dans le jardin une mauvaise herbe ni le moindre insecte nuisible. Quelquefois on surprenait Gasselin immobile, tète nue en plein soleil , guettant un mulot ou la terrible larve du hanneton ; puis il accourait avec la joie d'un enfant montrer l'animal surpris. C'était un plaisir pour lui d'aller, les jours maigres , chercher le poisson au Croisic, où il le payait moins cher qu'à Guérande.
Ainsi, jamais famille ne fut plus unie, mieux entendue ni plus cohérente que celle sainte et noble
famille. Maîtres et domestiques semblaient avoir été faits les uns pour les autres. Depuis vingt-cinq ans il n'y avait eu ni troubles ni discordes ; les seuls chagrins avaient été les petites indispositions de l'enfant. Les seules terreurs furent causées par les événements de 1814 et par ceux de 1830. Si les mêmes eboses s'y faisaient invariablement aux mêmes heures , si les mets étaient soumis à la régularité des saisons, cette monolonic, semblable à celle de la nature que varient les alternatives d'ombres, de pluie et de soleil, était richement soutenue par l'affection qui rayonnait dans tous les cœurs , et d'autant plus féconde et bienfaisante qu'elle émanait des lois naturelles.
Quand le crépuscule cessa , Gasselin entra dans la salle et demanda respectueusement à son maître si l'on avait besoin de lui.
— Tu peux sortir ou l'aller coucher après la prière, dit le baron en se réveillant, à moins que madame ou sa sœur...
Les deux femmes firent un signe d'acquiescement. Gasselin se mit à genoux en voyant ses maîtres tous levés pour s'agenouiller sur leurs sièges. Mariolte se mit également en prières sur son escabelle. La vieille dcmoLelle du Guénic dit la prière à haute \oix. Quand elle fut finie , on entendit frapper à la porte de la ruelle. Gasselin alla ouvrir.
— Ce sera sans doute monsieur le curé; il vient presque toujours le premier, dit Mariolte.
En effet, chacun reconnut le curé de Guérande au bruit de ses pas sur les marches sonores du perron.