TROIS SILHOUETTES BRETONNES
Le curé salua respectueusement les trois personnages , en adressant au baron et aux deux dames de ces phrases pleines d'onctueuse aménité que savent trouver les prêtres. Au bonsoir distrait que lui dit la mailresse du logis, il répondit par un regard d'inquisition ecclésiastique :
— Seriez-vous inquiète ou indisposée, madame la baronne? demanda-l-il.
— Merci , non , dit-elle.
Monsieur Grimont, homme de cinquante ans, de moyenne taille , enseveli dans sa soutane, d'où sortaient deux gros souliers à boucles d'argent, offrait au-dessus de son rabal un visage grassouillet, d'une teinte généralement blanche , mais doré. Il avait la main potelée. Sa figure tout abbatiale, tenait à la fois du bourgmestre hollandais par la placidité de
teint et les tons de chair, et du paysan breton par sa chevelure plate et noire, par la vivacité de ses yeux bruns que contenait néanmoins le décorum du sacerdoce. Sa gaieté , semblable à celle des gens de qui la conscience est calme et pure comme un miroir , admettait la plaisanterie. Son air n'avait rien d'inquiet ni de revèche, comme celui des pauvres curés de qui l'existence ou le pouvoir sont contestés, et qui , au lieu d'être, selon le mot sublime de Napoléon , les chefs moraux de la population et des juges de paix naturels , sont traités en ennemis par leurs paroissiens. A voir monsieur Grimont marchant dans Guérande, le plus incrédule voyageur aurait reconnu le souverain de celle ville catholique ; mais ce souverain abaissait sa supériorité spirituelle devant la suprématie féodale des du Guénic. Il était dans cette salle comme un chapelain chez son seigneur. A l'église, en donnant la bénédiction , sa main s'élendail toujours en premier sur la chapelle appartenant aux du Guénic, et où leur main armée et leur devise étaient sculptées à la ciel de la voûte.
— Je croyais voir mademoiselle de Pcn-Hoël arrivée , dit le curé , qui s'assit en prenant la main de la baronne et la baisant. Elle se dérange. Est-ce que la mode de la dissipation se gagnerait? Car, je le vois, monsieur le chevalier est encore ce soir aux Touches.
— Ne dites rien de ses visites devant mademoiselle de Pen-Huël, s'écria doucement la vieille fille.
— Ah ! mademoiselle , répondit Mariotle, pouvez vous empêcher toute la ville de jaser?
— Et que dit-on? demanda la baronne.
— Les jeunes filles , les commères, enfin tout le monde le croit amoureux de mademoiselle des Tuuches.
— Un garçon tourné comme Calyste fait son métier en se faisant aimer, dit le baron.
— Voici mademoiselle dePen-Hoël, dit Mariolte en coupant la parole au baron.
Le sable de la cour criait en effet sous les pas discrets de cette personne qu'accompagnait un petit domestique armé d'une lanterne. En voyant le domestique, Mariolte transporta son établissement dans la grande salle, afin de pouvoir jaser avec lui à la lueur de la chandelle de résine qu'elle brûlait aux dépens de la riche et avere demoiselle, en économisant ainsi celle de ses maîtres.
Celle demoiselle était une sèche et mince fille jaune, comme le parchemin d'un olim, ridée comme un lac froncé par le vent, à yeux gris , à grande» dents saillantes, à mains d'homme, assez petite, un peu déjetée et peut-êire bossue. Vêtue dans le goût de son amie, mademoiselle du Guénic, elle
iuvait une énorme quantité de linges et de jupes md elle voulait trouver l'une des deux ouvertures sa robe par où elle atteignait ses poches, et le is étrange cliquetis de ciels, de monnaie relenlist alors sous ces étoffes. Elle avait toujours d'un é toute la ferraille des bonnes ménagères, et l'autre sa tabatière d'argent, son dé, son tricot, 1res ustensiles sonores. Au lieu du béguin matesé de mademoiselle du Guénic, elle portait un ipeau vert avec lequel elle devait aller voir ses Ions; il avait passé, comme eux, du vert au nd;et quant à sa forme, après vingt ans, la mode ramenée à Paris sous le nom de bibi. Ce chapeau confectionnait sous ses yeux par les mains de nièces avec du florence vert acheté à Guérande une carcasse qu'elle demandait à Nantes. Ses ;ces lui faisaient également ses robes, taillées sur ; patrons immuables. Cette vieille fille avait en- •e la canne à petit bec dont se servaient les femmes commencement du règne de Marie-Antoinette, e était de la plus haute noblesse de Bretagne. > armes portaient les hermines des anciens ducs, elle et sa sœur finissait l'illustre maison brème des Pen-Hoël. Sa sœur cadette avait épousé Kergarouët , qui, malgré la désapprobation du ys, joignait le nom de Pen-Hoël au sien et se fail appeler le vicomte de Kergarouët-Pen-Hoël. — Le ciel l'a puni , disait la vieille demoiselle : il i que des filles, et le nom de Kergarouët-Pen-Hoël [eindra.
Mademoiselle de Pen-Hoël possédait environ sept lie livres de rente en fonds de terre. Majeure puis trente-six ans, elle administrait elle-même s biens, allait les visiter à cheval comme un homme déployait en toute chose le caractère ferme qui remarque chez la plupart des bossus. Elle était me avarice admirée à dix lieues à la ronde, et i n'y rencontrait aucune désapprobation. Elle ail avec elle une seule femme et ce petit domes- |ue. Toute sa dépense, non compris ses impôts, montait pas à plus de mille Irancs par an. Aussi lit-elle l'objet des cajoleries des Kergarouët-Pen- )ël , qui passaient les hivers à Nantes et les étés leur terre située au-dessus d'ingraude. On la savait sposée à donner sa fortune et ses économies à lie de ses nièces qui lui plairait. Tous les trois ois, une des quatre demoiselles de Kergarouët, mt la plus jeune avait douze et l'aînée vingt ans, :nait passer quelques jours chez elle.
Amie de Zéphirine du Guénic, mademoiselle de sn-Hoël , élevée dans l'adoration des grandeurs retonnes des du Guénic, avait, dès la naissance e Calyste et le mariage de sa sœur avec le vicomte e Kergarouët , formé le projet de transmettre ses iens au chevalier en le mariant à l'une de ses niè-
ces. Elle pensait à racheter quelques-unes des meilleures terres des du Guénic en remboursant les fermiers engagistes. Quand l'avarice se propose un but , elle cesse d'être un vice, elle est le moyen d'une vertu; ses privations excessives deviennent de continuelles offrandes; elle a enfin la grandeur de l'intention cachée sous ses petitesses. Peut-être Zéphirine était-elle dans le secrelde sonamie Jacqueline. Peut être la baronne, dont tout l'esprit était employé dans son amour pour son fils et dans sa tendresse pour le père, avait-elle deviné quelque chose en voyant avec quelle malicieuse persévérance mademoiselle de Pen-Hoël amenait avec elle chaque jour Charlotte de Kergarouët, sa favorite, âgée de quinze ans. Le curé Grimont était certes dans la confidence, il aidait la vieille fille à bien placer son argent. Mais mademoiselle de Pen-Hoël auraitelle eu trois cent mille francs en or, somme à laquelle étaient évaluées ses économies, eùt-ellc eu dix fois plus de terre qu'elle n'en possédait , les du Guénic étaient incapables d'une attention qui pût faire croire à la vieille fille qu'on pensât à sa fortune.
Par un sentiment de fierté bretonne admirable , mademoiselle Jacqueline de Pen-Hoël était heureuse de la suprématie affectée par sa vieille amie Zéphirine et par les du Guénic. Elle se montrait toujours honorée de la visite que daignaient lui faire la fille des rois d'Irlande et Zéphirine. Elle allait jusqu'à cacher avec soin l'espèce de sacrifice qu'elle faisait tous les soirs en permettant à son petit domestique de brûler chez les du Guénic un oribus, nom de cette chandelle couleur de pain d'épice qui se consume dans certaines parties de l'Ouest. Ainsi celte vieille et riche fille était la noblesse, la fierté, la grandeur en personne. Au moment où vous lisez son portrait, une indiscrétion de l'abbé Grimont a fait savoir que dans la soirée où le vieux baron , le jeune chevalier et Gasselin décampèrent munis de leurs sabres et de leurs canardières pour rejoindre Madame en Vendée, à la grande terreur de Fanny, à la grande joie des Bretons , mademoiselle de Pen- Hoël avait remis au baron une somme de dix mille livres en or, immense sacrifice corroboré de dix mille autres livres, produit d'une dîme récollée par le curé , que le vieux partisan fut chargé d'offrir à la mère de Henri au nom des Pen-Hoël et de la paroisse de Guérande.
Cependant, elle traitait Calyste en femme qui se croyait des droits sur lui; ses projets l'autorisaient à le surveiller, non qu'elle apportât des idées étroites en matière de galanterie : elle avait l'indulgence des vieilles femmes de l'ancien régime, mais elle avait en horreur les mœurs révolutionnaires. Calyste , qui peut-être aurait gagné dans son esprit par des aventures avec des Bretonnes, eût perdu
considérablement s'il eût donné dans ce qu'elle appelai les nouveautés. Mademoiselle de Pen-Hoël eût déterré quelque argent pour apaiser une fille séduite; elle aurait cru Calyste un dissipateur en lui voyant mener un tilbury , en l'entendant parler d'aller à Paris. Si elle l'avait surpris lisant des revues ou des journaux impies, on ne sait ce dont elle aurait été capable. Pour elle, les idées nouvelles, c'étaient les assolements de terres renversées, la ruine sous le nom d'améliorations et de méthodes, enfin les biens hypothéqués tôt ou tard par suite d'essais. Pour elle, la sagesse et le vrai moyen défaire fortune, enfin la belle administration consistait à amasser dans ses greniers ses blés noirs, ses seigles, ses chanvres; à attendre la hausse, au risque de passer pour accaparcuse, cl à se coucher sur ses sacs avec obstination. Par un singulier hasard, elle avait souvent rencontré des marchés heureux qui confirmaient ses principes. Elle passait pour malicieuse; elle était néanmoins sans esprit; mais elle avait un ordre de Hollandais , une prudence de chatte, une persistance de prêtre, qui, dans un pays aussi routinier, équivalait à la pensée la plus profonde.
— Aurons-nous ce soir monsieur du Halga ? demanda la vieille fille en otanl ses mitaines de laine tricotée , après l'échange des compliments habituels.
— Oui , mademoiselle , je l'ai vu promenant sa chienne sur le mail , répondit le curé.
— Ah ! notre mouche sera donc animée ce soir? répondit-elle. Hier nous n'étions que quatre.
A ce mot de mouche , le curé se leva pour aller prendre dans le tiroir d'un des bahuts un petit panier rond en fin osier, des jetons d'ivoire devenus jaunes comme du tabac turc par un usage de vingt années, et un jeu de cartes aussi gras que celui des douaniers de Sainl-Nazaire qui n'en changent que tous les quinze jours. L'abbé revint disposer luimême sur la table les jetons nécessaires à chaque joueur, mit la corbeille à côté de la lampe au milieu de la table avec un empressement enfantin et les manières d'un homme habitué à faire ce petit service.
Un coup frappé fortement à la manière des militaires, retentit dans les profondeurs silencieuses de ce vieux manoir. Le petit domestique de mademoiselle de Pen-Hoël alla galamment ouvrir. Bientôt le long corps sec, et méthodiquement vêtu selon le temps, du chevalier du Halga, ancien capitaine de pavillon de l'amiral Kcrgarouët, se dessina en noir dans la pénombre qui régnait encore sur le perron.
— Arrivez, chevalier! cria mademoiselle de Pen- Hoël.
— L'autel est dressé, dit le curé.
Le chevalier était un homme de petite santé, qui
portait de la flanelle pour ses rhumatismes, ur bonnet de soie noir pour préserver sa tète du brouil lard , un spencer pour garantir son précieux bust< des vents soudains qui fraîchissent l'atmosphère d< Guérande. H allait toujours armé d'un jonc à pommi d'or pour chasser les chiens qui faisaient intempes tivement la cour à sa chienne favorite. Cet homme minutieux comme une petite-mailresse, se déran géant devant les moindres obstacles, parlant ba: pour ménager un reste de voix, avait été l'un de; plus intrépides, des plus savants hommes de l'an cienne marine; il avait été honoré de l'estime di bailli du Suffren, de l'amitié du comte d'Estaing Sa belle conduite comme capitaine de pavillon di l'amiral de Kcrgarouët, était décrite en caractère: visibles sur son visage couturé de blessures.
A le voir, personne n'eut reconnu la voix qu dominait la tempête, l'œil qui planait sur la mer le courage indompté du marin breton. Le chevaliei ne fumait, ne jurait pas; il avait la douceur et I; tranquillité d'une fille; il s'occupait de sa chienne Thisbé, de ses petits caprices avec la sollicitude d'une vieille femme, et donnait ainsi la plus hauK idée de sa galanterie défunte. Il ne pariait jamais des actes surprenants qui avaient étonné le bailli de Suffren. (Quoiqu'il eut une attitude d'invalide cl marchât tomme s'il eut craint à chaque pas d'écraser des œufs, qu'il se plaignit de la fraicheur de la brise, de l'ardeur du soleil, de l'humidité du brouillard, il montrait des dents blanches enchâssées dans des gencives rouges qui rassuraient sur sa maladie, un peu coûteuse d'ailleurs: elle consistait à faire quatre repas d'une ampleur monastique. Sa charpente, comme celle du baron, était ossue et d'une force indestructible, couverte d'un parchemin collé sur les os comme la peau d'un cheval arabe sur ses nerfs, qui semblent reluire au soleil. Son teint avait gardé une couleur de bistre , due à ses voyages aux Indes, desquels il n'avait rapporté ni une idée ni une histoire. Il avait émigré, perdu sa fortune; puis retrouvé la croix de Saint-Louis et une pension de deux mille francs légitimement due à ses services, et pajée par la caisse des Invalides de la marine. La légère hypocondrie qui lui faisait inventer mille maux imaginaires s'expliquait facilement par ses souffrances pendant l'émigration. Il avait servi dans la marine russe jusqu'au jour où l'empereur Alexandre voulut l'employer contre la France; il donna sa démission et alla vivre à Odessa, près du duc de Richelieu, avec lequel il revint, et qui fit liquider la pension due à ce vieux débris glorieux de l'ancienne marine bretonne. Pendant toute la restauration, le chevalier du Halga avait été maire de Guérande.
Le curé, le chevalier, mademoiselle de Pen-
oël avaient depuis vingt ans l'habitude de passer urs soirées à l'hôtel du Guénic, où venaient égament quelques personnages nobles de la ville et i la contrée. Chacun devine aisément que les uénic étaient les chefs du petit Faubourg Saintfepiain de l'arrondissement, où ne pénétrait icun des membres de l'administration envoyée ir le nouveau gouvernement. Depuis six ans le iré toussait à l'endroit critique du Domine, salun fac regem. La politique en était toujours là ids Guérande.
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