LA. MARQUISE BÉA.TRIX
— La personne de qui j'ai reçu cette lettre hier, et qui sera neut-ètre demain ici, est la marquise de Rochegudc.la belle-sœur de madame d'Ajuda-Pinto, dit Félicité. \près avoir marié sa fille aînée à un grand seigneur portugais établi pour toujours en France, le vieux Rochegude , dont la maison n'est pas aussi vieille que la vôtre, a voulu apparenter son fds à la haute noblesse, afin de pouvoir lui faire avoir la pairie , qu'il n'avait pu obtenir pour luimême. La comtesse de Monlcomel lui a signalé dans le département de l'Orne une mademoiselle Béatrix-Maximilienne-Rose de Casteran, fille cadette du marquis de Casteran, qui voulait marier ses deux filles sans dot. afin de réserver toute sa fortune au comte de Casteran, son fils. Les Casteran sont, à ce qu'il paraît, de la côte d'Adam. Béalrix , née, élevée au château de Casteran, avait alors, le mariage s'est fait en 1828, une vingtaine d'années. Elle s'était fait remarquer déjà par ce que vous autres provinciaux nommez originalité, et qui n'est simplement que de la supériorité dans les idées, de l"exaltation, un sentiment pour le beau , un certain entraînement [tour les œuvres de l'art. Croyez-en une pauvre femme qui s'est laissée aller à ces pente ; il n'y a rien de plus dangereux pour une femme ; en les suivant on arrive où vous me voyez
et où est arrivée la marquise, à des abîmes. Les hommes ont seuls le bâton avec lequel on se soutient le long de ces précipices, une force qui nous manque et qui fait de nous des monstres quand nous la possédons. Sa vieille grand'mère, la douairière de Casteran, la vit avec plaisir épouser un homme auquel elle devait être supérieure en noblesse et eu idées. Les Rochegude firent très-bien les choses. Béatrix n'eut qu'à se louer d'eux, de même que les Rochegude durent être satisfaits des Casteran , qui , liés aux Gordon, aux d'Esgrignon , aux Troisville, aux Navarreins, obtinrent la pairie pour leur gendre dans cette dernière grande fournée de pairs que fit Charles X, et dont la révolution de juillet a prononcé l'annulation. Le vieux Rochegude est mort, son fils a eu dès lors toute sa fortune. Rochegude est assez sol; il a pris l'ignorance de sa femme pour de l'indifférence: il a classé sa femme parmi les femmes lymphatiques: elle est blonde. 11 est parti de là pour rester dans la plus entière sécurité, pour vivre en garçon et pour compter sur le caractère de la marquise, sur sa fierté, sur son orgueil, sur une manière de vivre grandiose qui entoure une femme à Paris de mille barrières. Vous saurez ce que je veux dire quand vous y irez. Ceux qui comptaient profiter de son insouciante tranquillité lui disaient : « Vous êtes bien heureux, vous avez une femme indifférente de cœur , qui n'aura que des passions de tête. Elle est contente de briller: ses fantaisies sont purement artistiques : sa jalousie, ses vœux se ront satisfaits si elle se fait un salon, où elle réunira tous les beaux esprits: elle fera des débauches de musique, des orgies de littérature. » Et le mari de gober ces plaisanteries par lesquelles à Paris or mystifie les niais. Cependant Rochegude n'est pas un sol ordinaire: il a de la vanité, de l'orgueii autant qu'un homme d'esprit , avec cette différence que les gens d'esprit se frottent de modestie et s( font chais : ils vous caressent pour être caressés Rochegude a un bon gros amour-propre rouge e frais, qui s'admire en public, qui sourit toujours une vanité qui se nourrit à grand bruit au râtebei en tirant son fourrage. Il a ces défauts qui ne son connus que des gens à même de les juger dan; l'intimité. Il devait être insupportable dès qu'il si croirait menacé dans ses foyers; il a celte jalousii louche et mesquine, brutale quand elle est surprise lâche pendant six mois et meurtrière le septième Il croyait tromper sa femme et il la redoutait, deu] causes de tyrannie quand il s'apercevait que la mar quise lui faisait la charité de paraître indiffé rente.
Je vous analyse ce caractère afin d'expliquer I. conduite de Bealrix. La marquise a eu pour moi I. plus vive admiration ; mais de l'admiration à h
jalousie , il n'y a qu'un pas. J'ai l'un des salons les plus remarquables de Paris : elle voulait s'en faire un , elle voulait me prendre mon monde. Je ne sais pas garder ceux qui me quittent. Elle a eu les gens superficiels qui sont amis de tout le monde par oisiveté, dont le but est de sortir d'un salon dès qu'ils y sont entrés; mais elle n'a pas eu le temps de fonder une société. Dans ce temps-là , je l'ai crue dévorée du désir d'une célébrité quelconque. Néanmoins, elle a de la grandeur d'âme, une fierté royale, des idées, une facilité merveilleuse à concevoir et à comprendre tout ; elle parlera métaphysique et musique, théologie et peinture. Vous la verrez femme ce que nous l'avons vue jeune mariée ; mais il y a chez elle un peu d'affectation : elle a trop l'air de savoir les choses difficiles, le chinois ou l'hébreu, de se douter des hiéroglyphes ou de pouvoir expliquer les papyrus qui enveloppent les momies.
Béatrix est une de ces blondes auprès desquelles la blonde Eve paraîtrait une négresse. Elle est mince et droite comme un cierge, et blanche comme une hostie ; elle a une figure longue et pointue, un teint assez journalier, aujourd'hui couleur percale, demain bis et taché sous la peau de mille points, comme si le sang avait charrié de la poussière pendant la nuit; son front est magnifique mais un peu trop audacieux ; ses prunelles sont vert de mer pâle et nagent dans le blanc sous des sourcils faibles, sous des paupières paresseuses; elle a souvent les yeux cernés ; son nez, qui décrit un quart de cercle, est pincé des narines et plein de finesse, mais impertinent; elle a la bouche autrichienne, la lèvre supérieure plus forte que l'inférieure , qui tombe d'une façon dédaigneuse; ses joues pâles ne se colorent que par une émotion très- vive. Elle a une des plus belles tailles que j'aie vues, un col d'une étincelanle blancheur ; le corsage n'a pas élé aussi heureux que les épaules, les bras sont restés maigres; mais elle a une tournure et des manières dégagées qui rachètent ce qu'elle peut avoir de défectueux, et mettent admirablement en relief ses beautés. La nature lui a donne cet air de princesse qui ne s'acquiert point, qui lui sied et ré\èle soudain la femme noble, en harmonie d'ailleurs avec le plus joli pied du monde, avec cette abondante chevelure d'ange que le pinceau de Girodet a tant cultivée et qui ressemble à des flots de lumière. Sans être irréprochablement belle ni jolie, elle produit quand elle le veutdes impressions ineffaçables. Elle n'a qu'à se mettre en velours cerise , avec des bouillons de dentelles, et se coiffer avec des roses rouges, elle est divine. Si elle pouvait, par un artifice quelconque, porter le costume du temps où les femmes avaient des corsets pointus à échel-
les de rubans , s'élançant minces et frêles de l'ampleur étoffée des jupes en brocart à plis soutenus et puissants, où elles s'entouraient de fraises godronnées, cachaient leurs bras dans des manches à crevés^ sabots dcdcnlelles, d'où la main sortait comme le pistil d'un calice, et rejetaient les mille boucles de leur chevelure au delà d'un chignon ficelé de pierreries,Béatrix lutterait avec avantage contre les beautés idéales que vous voyez vêtues ainsi. Et Félicité montrait à Calyste une belle copie du tableau de Miéris, où se voit une femme en satin blanc, debout, tenant un papier el chantant avec un seigneur brabançon, pendant qu'un nègre verse un verre à patte de vieux vin d'Espagne, et qu'une vieille femme de charge arrange des biscuits. Les blondes, reprit-elle, ont sur les femmes brunes l'avantage d'une précieuse diversité : il y a cent manières d'ètra blonde et il n'y en a qu'une d'être brune. Les blondes sont plus femmes que nous autres : nous ressemblons trop aux hommes. Eh bien! dit-elle, n'allez-vous pas tomber amoureux de Béatrix sur le portrait que je vous en fais, absolument comme je ne sais quel prince des Mille et un Jours? Tu arriverais encore trop tard, mon pauvre enfant!
« Tu arriverais encore trop tard , mon pauvre enfant ! » Ces paroles furent dites avec intention par Félicité à Calyste, car l'admiration peinte sur le visage du jeune homme n'était pas excilée par la peinture, mais par le peintre dont le faire lui plaisait. En parlant, Félicité déployait les ressources de son éloquente physionomie.
— Malgré son état de blonde, continua t elle , Béatrix n'a pas la finesse de sa couleur; elle a de la sévérité dans les lignes, elle est élégante el dure, ella a la figure d'un dessin sec, el l'on dirait que dans son âme il y a des ardeurs méridionales ; c'est un ange qui flambe et se dessèche; enfin ses yeux ont soif. Ce qu'elle a de mieux est le profil ; de face, sa figure a l'air d'avoir élé prise entre deux portes. Vous verrez si je me suis trompée.
Voici ce qui nous a rendues amies intimes. Pendant trois ans, de 1828 à 1831 , Béatrix en jouissant des dernières fêles de la restauration , en voyageant à travers les salons, eu allant à la cour, en ornant les bals costumés de l'Elysée- Bourbon, jugeait les hommes, les choses, les événements et la vie, de toute la hauteur de sa pensée. Elle eut l'esprit occupé. Ce premier moment d'étourdissement causé par le monde empêcha son cœur de se réveiller, et il fut encore engourdi par les premières malices du mariage, l'enfant, les couches, et tous ces soins de maternité que je n'aime point; je ne suis point femme de ce côté-là ; les enfants me sont insupportables : ils donnent mille chagrins, des inquiétudes constantes.
Béatrix alla, de 1850 à 1831, passer la tourmente à la (erre de son mari et s'y ennuya comme un saint dans sa stalle au paradis. A son retour à Paris, la marquise jugea peut-être avec justesse que la révolution, en apparence purement politique aux yeux de certaines gens, allait être une révolution morale. Le monde auquel elle appartenait n1ayanl pu se reconstituer pendant le triomphe inespéré des quinze années de la restauration, s'en irait en miettes sous les coups de bélier mis en œuvre par la bourgeoisie. Cette grande parole de M. Laine : — Les rois s'en vont ! — elle l'avait entendue. Cette opinion, je le crois, n'a'pas été sans influence sur sa conduite. Elle prit une part intellectuelle aux nouvelles doctrines qui pullulèrent, durant trois ans, après juillet, comme des moucherons au soleil, et qui ravagèrent plusieurs têtes femelles; mais , comme tous les nobles, en trouvant ces nouveautés superbes, elle voulait sauver la noblesse. Ne voyant plus de place pour les supériorités personnelles , voyant la haute noblesse recommencer l'opposition muette qu'elle avait faite à Napoléon, ce qui était son seul rôle sous I empire de l'action et des faits, mais ce qui , dans une époque morale, équivaut à donner sa démission , elle préféra le bonheur à ce mutisme.
Quand nous respirâmes un peu , la marquise trouva chez moi, l'homme avec qui je croyais finir ma vie, Gennaro Conli, le grand compositeur, d'origine napolitaine, mais né à Marseille. Conli a beaucoup d'esprit, il a du talent comme compositeur, quoiqu'il ne puisse jamais arriver au premier rang , mais, sans Aleyerbcer et Rossini, peut-être eùl-il passé pour un homme de génie, il a sur eux un avantage : il est un chanteur extraordinaire. Il est en musique vocale ce qu'est l'aganini sur le violon , Lislz sur le piano . Taglioui dans la danse, et cequ'élait enfin le fameux Garai qu'il rappelle à ceux qui l'ont eniendu. Ce n\sl pas une voix , mon ami, c'est une âme. Quand ce chant répond à certaines idées , à des dispositions difficiles à peindre, et où se trouve parfois une femme, elle esl perdue en entendant Gennaro. La marquise conçut pour lui la plus folle passion et m'enleva son amour. Le trail est excessivement provincial, mais de bonne guerre. Elle conquit mon estime et mon amitié par la manière dont elle s'y prit avec moi. Je lui paraissais femme à défendre mon bien ; elle ne savait pas que pour moi la chose au monde la plus ridicule dans celle position est l'objet même de la lutte. Elle vint chez moi. Celle femme si (ière était tant éprise qu'elle me livra son secret et me rendit l'arbitre de sa destinée. Elle fut adorable : elle resta femme et marquise à mes yeux. Je vous dirai , mon ami, que les femmes sont parfois mauvaises, mais elles ont des grandeurs secrètes que jamais les hommes ne
sauront apprécier. Ainsi , comme je puis faire mon testament de femme au bord de la vieillesse qui me guette, je vous dirai que j'avais aimé Conti, mais que je le connaissais. C'est une nature charmante en apparence, et détestable au fond. Il est charlatan dans les choses du cœur. Il se rencontre des hommes, comme Nathan , dont je vous ai déjà parlé, qui sont charlatans d'extérieur et de bonne foi, qui se mentent à eux mêmes, qui, montés sur leurs échasses, croient être sur leurs pieds et font leurs jongleries avec une sorte d'innocence ; ils sont nés comédiens, vantards, extravagants de forme comme un vase chinois; leur vanité est dans leur sang ; ils riront peut-être d'eux-mêmes ; leur personnalité est d'ailleurs généreuse, et, comme l'éclat des vêtements royaux de Mural, elle attire le danger. Mais la fourberie de Conli ne sera jamais connue que de sa maîtresse.
Cet artiste a dans son art la célèbre jalousie italienne qui porta le Carlonc à assassiner Piola , qui valut un coup de stylet à Paësiello ; mais celte envie terrible est cachée sous la camaraderie la plus gracieuse : il n'a pas le courage de son vice ; il sourit à Meyerbeer, et le complimente quand il voudrait le déchirer. Il sent sa faiblesse et se donne les apparences de la force; puis il est d'une vanité qui lui fait jouer les sentiments les plus éloignés de son cœur. Il se donne pour un artiste qui reçoit ses inspirations du ciel. Pour lui l'art est quelque chose de saint et de sacré. Il est fanatique, il est sublime de moquerie avec les gens du monde ; il est d'une éloquence qui semble partir d'une conviction profonde. C'est un voyant, un démon, un dieu, un auge. Enfin, quoique prévenu, Calyste , vous serez sa dupe. Cet homme méridional, cet artiste bouillant, a l'âme froide comme une corde à puits. Écoutez-le. L'artiste est un missionnaire, l'art est une religion , elle a ses prêtres et ses martyrs. Il est sublime, il arrive au pathos le plus échevelé que jamais professeur de philosophie allemande ait dégurgité à son auditoire. Il ne croit à rien. En vous enlevant au ciel par un chant qui semble un fluide mystérieux et qui verse l'amour, il jette sur vous un regard extatique, mais il surveille votre admiration; il se demande: Suis je bien un dieu pour eux? et souvent il se dit en lui-même : J'ai mangé trop de macaroni. Vous vous croyez aimée et vous ne savez pourquoi; mais je le savais , il avait vu la veille une femme , il l'aimait avec caprice et m'insultait de son faux amour. Enfin, il esl insatiable d'applaudissements, il singe tout et se joue de tout, il feint la joie aussi bien que la douleur; mais il réussit admirablement; il plail, on l'aime, et il peut être admiré quand il veut. Je l'ai laissé haïssant sa voix; il lui devait plus de succès