‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 90 sur 157 · DEUX AMOURS · texte numérisé non relu

DEUX AMOURS

Dès que Calystevit poindre les girouettes des deux pignons au dessus des ajoncs du grand chemin et les têtes tortues des pins , il trouva l'air plus léger. Guérande lui semblait une prison , sa vie était aux Touches. Qui ne comprendrait les attraits qui s'y trouvaient pour un jeune homme candide! L'amour, pareil à celui de Chérubin , qui l'avait fait tomber aux pieds d'une personne qui devint une grande chose pour lui avant d'être une femme , devait survivre aux indifférences de Félicité. Cet amour est plus le besoin d'aimer que l'amour. Puis là brillaient d'autant plus les merveilles de la civilisation moderne qu'elles contrastaient avec tout Guérande, où la pauvreté des du Guénic était une splendeur. Là se déployèrent aux regards ravis de ce jeune ignorant , qui ne connaissait que les genêts de la Bretagne et de la Vendée, les richesses parisiennes d'un monde nouveau, de même qu'il y entendit un langage inconnu, sonore. Calyste écouta les accents poétiques de la plus belle musique , vit les œuvres de la plus prodigue peinture, où le talent est devenu si commun que lous les yeux , tous les cœurs fatigués de talent appellent à grands cris le génie. Il y lut ces œuvres d'imagination, ces étonnantes créations delà littérature moderne, qui produisirent tout leur effet sur un cœur neuf. Il y satisfaisait le goût du merveilleux , si puissant à son âge, el celte naïve admiration , le premier amour de l'adolescence, qui s'irrite tant de la critique. Il est si naturel que la flamme monte. Il écoula cette jolie moquerie parisienne, cette élégante satire qui

iui révéla l'esprit français et réveilla chez lui mille idées.

Pour lui, mademoiselle des Touches était la mère de son intelligence, une mère qu'il pouvait aimer .«ans crime. Elle était si bonne pour lui, car une femme est toujours adorable pour un homme à qui elle inspire de l'amour, encore qu'elle ne le partage pas. En ce moment Félicité lui donnait des leçons de musique. Pour lui , ces grands appartements du tez-de-chaussée encore étendus par les habiles dispositions des prairies et des massifs du parc; cette cage d'escalier meublée des chefs-d'œuvre de la pa tience italienne, de bois sculplés, de mosaïques véni- (iennes et florentines, de bas-reliefs en ivoire, en marbre, de curiosités commandées par les fées du moyen âge; cet appartement intime, si coquet, si voluptueusement artiste, étaient vivifiés, animés par une lumière, un esprit, un air surnaturels , étranges, indéfinissables. Le monde moderne avec ses poésies s'opposait vivement au monde morne et patriarcal de Guérande, en metlant deux systèmes en présence : d'un côté les mille effets de l'art, de l'autre l'unité de la sauvage Bretagne.

Personne alors ne demandera pourquoi le pauvre enfant, ennuyé comme sa mère des finesses de la mouche, tressaillait toujours en entrant dans celle maison, en y sonnant, en traversant la cour. Il est à remarquer que ces pressentiments n'agitent plus les hommes faits, rompus aux inconvénients de la vie, que rien ne surprend plus, et qui s'attendent à tout. En ouvrant la porte , Calyste entendit les sons du piano; il crut que Camille Maupin était au salon, mais lorsqu'il entra au billard, la musique n'arriva plus a son oreille. Camille jouait sans doute sur le petit piano droit qui lui venait d'Angleterre, rapporté par Conti cl placé dans son salon d'en haut. En montant l'escalier, où l'épais tapis étouffait entièrement le bruit des pas, Calyste alla de plus en plus lcutemenl. 11 reconnut quelque chose d'extraordinaire dans cette musique. Eélicité jouait pour elle seule, elle s'entretenait avec elle-même. Au lieu d'entrer, le jeune homme s'assit sur un banc gothique , garni de velours vert, qui se trouvait le long du palier sous une fenêtre artistement encadrée de bois sculptés , colorés en brou de noix et vernis. Rien de plus mystérieusement mélancolique que l'improvisation de Camille : vous eussiez dit d'une âme criant quelque {fa profundis à Dieu du fond de la tombe. Ce jeune amant y reconnut ia prière de l'amour au désespoir, la tendresse de la plainte soumise, les gémissements de l'affliction. Camille avait étendu , varié , modifié l'introduction à la cavaliue de Grâce pour loi, Grâce pour moi , qui est presque tout le quatrième acte de lîobert le Diable, Eile chanta tout à coup ce morceau d'une

manière déchirante, et s'interrompit. Calyste entra et vil la raison de cette interruption. La pauvre Camille Maupin, la belle Eélicité lui montra sans coquetterie un visage baigné de larmes, prit son mouchoir, les essuya et lui dit simplement : Bonjour. Elle était ravissante. Elle avait fait une toilette du malin délicieuse : elle avait sur la tête une de ces résilles en velours rouge alors à la mode et de laquelle s'échappaient ses luisanles grappes de cheveux noirs; elle avait une redingote Irès-courtc qui formait une tunique grecque moderne, un pantalon de batiste à manchettes brodées et les plus jolies pantoufles turques , rouge cl or.

— Qu'avcz-vous? lui dit Calyste.

— Il n'esl pas revenu , répondit-elle en se tenant debout à la croisée et regardant les sables, le bras de mer et les marais.

Celte réponse de Félicité : « 11 n'est pas revenu,» expliquait sa toilette: elle attendait Claude Vignon, elle élail inquiète, elle avait fait des frais inutiles. Un homme de trente ans aurait vu cela ; Calysle ne vil que sa douleur.

— Vous êtes inquiète ? lui dcmanda-t-il.

— Oui.

Calyste sortit vivement.

— Hé bien ! où allez-vous ?

— Le chercher, répondit-il.

— Cher enfant ! dit-elle en le prenant par la main, le retenant auprès d'elle et lui jetant un de ces regards mouillés qui sont pour les jeunes âmes la plus belle des récompenses. Eles-vous fou? Où voulez- vous le trouver sur cette cùle?

— Je le trouverai.

— Votre mère aurait des angoisses mortelles. D'ailleurs, reslez, allons , je le veux! dit-elle en le faisant asseoir sur le divan. Ne vous attendrissez pas sur moi : les larmes que vous voyez sont de ces larmes qui nous plaisent. Il est en nous une faculté que n'ont point les hommes, celle de nous abandonner à notre nature nerveuse en poussant les sentiments à l'extrême. Eu nous figurant certaines situations el nous y laissant aller, nous arrivons ainsi aux larmes et quelquefois à des étals graves, à des désordres. Nos fantaisies à nous ne sont pas des jeux de l'esprit , mais du cœur. Vous êtes venu à propos : la solitude ne me vaut rien. Je ne suis pas la dupe du désir qu'il a eu de visiter sans moi le Croisic et ses roches, le bourg de Balz et ses sables , les marais salants. Je savais qu'il y mettrait plusieurs jours au lieu d'un. Il a voulu nous laisser seuls, il est jaloux, ou plutôt il joue la jalousie. Vous êtes jeune, vous êtes beau.

— Que ne me le disiez -vous? Faut-il ne plus venir? dit Calyste en retenant une larme qui toucha vivement Félicité.

BÉATR1X OU LFS AMOURS FORCÉS.

— Vous êles un ange ! s'écria-t-elle.

Puis elle chanta gaiement le Restez de Mathilde lans Guillaume Tell, pour ôlcr toute gravité à celle nagnifique réponse de princesse à son sujet.

— lia voulu , reprit-elle , me faire croire ainsi à dus d'amour qu'il n'en a pour moi. Il sait bien [u'il est aimé, mais il est humilié peut-être de se rouver inférieur à moi en ceci. Peut-être aussi lui st-il venu des soupçons et veut-il nous surprendre, lais quand il ne serait coupahle que d'aller cherher les plaisirs de cette sauvage promenade sans noi , de ne m'avoir pas associée à ses courses , aux dées que lui inspireront ces spectacles, et de me lonner de mortelles inquiétudes, n'est-ce pas assez ? e ne suis pas plus aimée par ce grand cerveau que e ne l'ai été par le musicien, par l'homme d'esprit, >ar le militaire ! Sterne a raison : les noms signiient quelque chose, et le mien est la plus sauvage aillerie ! Je mourrai sans trouver chez un homme 'amour que j'ai dans le cœur, la poésie que j'ai dans 'âme.

Elle demeura les bras pendants , la tête appuyée iur son coussin , les yeux stupides de réflexion , «es sur une rosace de son tapis. Les douleurs des ■sprits supérieurs ont je ne sais quoi de grandiose 't d'imposant; elles révèlent d'immenses étendues l'âme que la pensée élend encore. Ces âmes partaient les privilèges de la royauté, dont les affections iennent à tout un peuple et qui frappent alors tout m monde.

— Pourquoi m'avez-vous...?dit Calyste, qui ne )ut achever.

La belle main de Camille Maupin s'était posée irûlante sur la sienne et l'avait éloquemment interompu.

— La nature a interrompu pour moi ses lois en n'accordant encore cinq à six ans de jeunesse ; je ous ai repoussé par égoïsme. Tôt ou tard l'âge nous mrail séparés. J'ai treize ans de plus que lui, c'est léjà bien assez.

— Vous serez encore belle à soixante ans ! s'é- :ria héroïquement Calyste.

— Dieu vous entende ! répondit-elle en souriant. Tailleurs, cher enfant, je l'aime, lui , malgré son nsensibilité , son manque d'imagination, sa lâche nsouciance et l'envie qui le dévore. Je crois qu'il f a des grandeurs sous ces haillons , j'espère galvaniser ce cœur, le sauver de lui-même, me l'attacher. Hélas! j'ai l'esprit clairvoyant et le cœur îveugle.

Elle fut épouvantable de clarté sur elle-même , sur sa passion. Elle souffrait et analysait sa souffrance, comme Cuvier, Dupuytren expliquaient à eurs amis la marche fatale de leur maladie et le progrès que faisait en eux la mort. Camille Maupin

se connaissait en passion aussi bien que ces deux savants se connaissaient en anatomie.

— Je suis venue ici pour le bien juger ; il s'ennuie déjà ; Paris lui manque, je le lui ai dit ; il a la nostalgie de la critique ; il n'a ni auteur à plumer, ni système à creuser, ni poêle à désespérer, et il n'ose pas se livrer ici à quelque débauche au sein de laquelle il put déposer le fardeau de sa pensée, car mon amour n'est pas assez enivrant pour lui détendre le cerveau. Je ne l'enivre pas, enfin ! Grisezvous ce soir avec lui , je me dirai malade et resterai dans ma chambre : je saurai si je ne me trompe point.

Calyste devint rouge comme une cerise et rouge du menton au front ; ses oreilles se bordèrent de feu.

— Mon Dieu ! s'écris-t-clle, et moi qui déprave sans y songer ton innocence de jeune fille! Pardonne-moi, Calyste. Quand lu aimeras, lu sauras qu'on est capable de meltre le feu à la Seine pour donner le moindre plaisir à l'objet aimé, comme disent les tireuses de cartes. Il y a des natures superbes et conséquentes qui s'écrient à un certain âge: « Si je recommençais la vie, je ferais de même! » Moi qui ne me crois pas faible, je m'écrie : « Je serais une femme comme voire mère, Calyste! » Avoir un Calyste, quel bonheur! Eussé-je pris le plus sot des hommes, j'aurais été femme humble et soumise. Et cependant je n'ai pas commis de faute envers la société: je n'ai fait de tort qu'à moi-même. Hélas! cher enfant, la femme ne peut plus aller seule dans la société que dans ce qu'on appelle l'état primitif. Les affections qui ne sont pas en harmonie avec les lois sociales ou naturelles, les affections qui ne sont pas obligées enfin nous fuient. Souffrir pour souffrir, autant être utile. Que m'importent les enfants de mes cousines Eaucombe, qui ne sont pas Faucombe, et que je n'ai pas vues depuis vingt ans, qui ont d'ailleurs épousé des négociants? Vous êtes un fils qui ne m'avez pas coulé les ennuis de la maternité ! Je vous laisserai ma fortune.

— Vous n'avez rien voulu de moi, dit Calyste, je la rendrais à vos héritiers.

— Enfant ! dit Camille d'un sonde voix profond en laissant voir des larmes dans ses yeux. Rien ne me sauvera-t-il donc de moi-même?

— Vous avez une histoire à me dire et une lettre à me..., dit le généreux enfant pour faire diversion à ce chagrin. 11 n'acheva pas, elle lui coupa la parole.

— Vous avez raison, il faut être honnête fille a\ant tout ; il étail trop lard hier, il paraît que nous aurons bien du temps à nous aujourd'hui, dit-elle avec amertume. Pour acquitter ma promesse, je

vais me mettre de manière à plonger sur le chemin qui mène à la falaise.

Calysle lui disposa comme elle le voulait un fauteuil golhiqueet ouvrit la croisée à vitraux. Camille Maupin, qui partageait le goût oriental de l'illustre écrivain de son sexe, alla prendre un magnifique narghilé de Perse que lui avait donné un ambassadeur à Conslantinople ; elle en chargea la cheminée de patchouli, nettoya \cbocchettino, parfuma le luyau de plume qu'elle y adaptait, et dont elle ne se servait jamais qu'une fois, mille feu aux feuilles odorantes, plaça le vase à long col . émaillé bleu et or , de ce bel instrument de plaisir, à quelques pas d'elle, et sonna pour demander du thé.

— Si vous voulez des cigarettes... j'oublie toujours que vous ne fumez pas. Une pureté comme la vôtre est si i arc. Il me semble que, pour caresser le duvet saline de vos joues, il faut la main d'une Eve sortie des mains de Dieu.

Calysle rougit et se posa sur un tabouret ; il ne vit pas la profonde émotion qui fit rougir Camille.

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