‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 98 sur 157 · UN MOMENT DE BONHEUR · texte numérisé non relu

UN MOMENT DE BONHEUR

Claude Vignon et mademoiselle des Touches étaient encore à table. Le grand critique avait une pente à la gourmandise , et ce vice était caressé par Félicité , qui savait combien une femme se rend indispensable par ces complaisances. La salle à manger, complétée depuis un mois par des additions importantes , annonçait avec quelle souplesse et quelle promptitude une femme épouse le caractère, embrasse l'étal, les passions et les goûts de l'homme qu'elle aime. La table offrait le riche et brillant aspect que le luxe moderne a imprimé au service, aidé par les perfectionnements de l'industrie. La pauvre cl noble famille de la maison du Guénic ignorait à quel adversaire elle avait affaire et quelle fortune était nécessaire pour jouter avec l'argenterie réformée à Paris et apportée par mademoiselle des Touches, avec ses porcelaines jugées encore bonnes pour la campagne, avec son beau linge, son vermeil , les colifichets de sa table, et la science de son cuisinier. Calyste refusa de prendre des liqueurs contenues dans un de ces magnifiques cabarets en bois précieux.

— Voici votre lettre, dit-il avec une innocente ostentation en regardant Claude, qui dégustait un verre de liqueur des îles.

— Eh bien, qu'en ditesMOUS? lui demanda mademoiselle des Touches en jetant la lettre à travers la table à Vignon , qui se mit à la lire en prenant et déposant tour à tour son petit verre.

— Mais , que les femmes de Paris sont bienheureuses : elles ont toutes des hommes de génie à adorer et qui les aiment.

— Hé bien! vous êtes encore de votre village, dit en riant Félicité. Comment, vous n'avez pas vu qu'elle l'aime déjà moins, et que...

— C'est évident! dit Claude Vignon, qui n'avait encore parcouru que le premier leui lel.O!)->erve-t-on quoi que ce soit de sa situation quand on aime véritablement? est-on aussi subtil? calcule-t-on? dislingue-t-on? La chère Béalrix est attachée par la fierlé à la fierté de Conti ; elle y restera longtemps.

— Pauvre femme !

Calyste avait les yeux fixés sur la table; il n'y voyait plus rien. La belle femme dans le costume fantastique dessiné le malin par Félicité lui était apparue brillante de lumière; elle lui souriait, elle agitait son éventail , et l'autre main , sortant d'un sabot de dentelle et de velours nacarat, tombait blanche et pure sur les plis bouffants de sa robe splendide.

— Ce serait bien votre affaire, dit Claude Vignon en souriant d'un air sardonique à Calyste.

Calysle fut blessé du mot affaire.

— - Ne donnez pas à ce cher enfant l'idée d'une intrigue pareille ; vous ne savez pas combien ces plaisanteries sont dangereuses. Je connais Béatrix , elle a trop de grandiose dans le caractère pour changer , et d'ailleurs Conti serait là.

— Ah! dit railleusement Claude Vignon, un petit mouvement de jalousie.

— Le croiriez-vous? dit fièrement Camille.

— Vous êtes plus perspicace que ne le serait une mère.

— Mais cela est-il possible? dit Camille en montrant Calyste.

— Cependant, reprit Vignon, ils seraient bien assortis. Elle a dix ans de plus que lui , et c'est lui qui semble être la jeune fille.

— Une jeune fille, monsieur, qui a déjà vu le feu deux lois dans la Vendée; et s'il s'était seulement trouvé vingt mille jeunes filles semblables !...

— Je faisais voire éloge, dit Vignon, ce qui est bien plus facile que de vous faire la barbe !

— J'ai une épée qui la fait à ceux qui l'ont trop longue , répondit Calyste.

— Et moi je fais très-bien l'épigramme , dit en souriant Vignon; nous sommes Français, l'affaire peut s'arranger... »

Mademoiselle des Touches jeta sur Calysle un regard suppliant qui le câlina soudain.

— Pourquoi, dil Félicité pour briser ce débat, les jeunes gens comme mon Calyste commencent-ils par aimer des femmes d'un certain âge?

— Je ne sais pas de sentiment qui soit plus naïf ni plus généreux, répondit Vignon; il est la conséquence des adorables qualités de la jeunesse. D'ailleurs, vous êtes jeune et belle et le serez encore vingt ans : on peut s'expliquer devant vous,ajoulat-il en jetant un regard fin à mademoiselle des Touches. D'abord les semi-douairières auxquelles s'adressent les jeunes gens aiment mieux que n'aiment les jeunes femmes. Un jeune homme ressemble trop à une femme pour qu'une jeune lui plaise. Une lelie passion frise trop la fable de Narcisse. Puis la raison qui fait que le cœur des jeunes femmes ne peut être compris que par des hommes très-habiles sous l'apparence de la passion , esl la même, à part les différences des esprits, qui rend une femme d'un certain âge plus apparenle à plaire à un enfant. Le jeune homme sent admirablement qu'il peut se faire aimer, et les vanilés de la femme sont admirablement flattées de sa conquête. Enfin l'automne de la femme a d'admirables attraits. N'est-ce donc rien que ces regards à la fois hardis et réservés, languissants à propos, trempés des der-

nières lueurs de l'amour? cette savante élégance de paroles? ce front plein de sentiments abondants , où la lumière se plaît? cetle chevelure si bien ménagée , si soignée, où d'étroites raies de chair blanche sont admirablement dessinées? Les brunes elles-mêmes prennent alors les teintes blondes, les couleurs d'ambre de la maturité. Puis elles révèlent dans leurs sourires et déploient dans leurs paroles la science du inonde; elles savent causer; elles vous livrent le monde entier pour vous faire sourire; elles ont des dignités, des fiertés sublimes; elles ont des cris de désespoir à fendre l'âme, des adieux à l'amour qu'elles savent inutiles et qui ravivent les passions; elles se font jeunes; elles ont des dévouements absolus ; elles vous écoutent, elles vous aiment enfin ; elles sont comme ces avocats qui plaident tout dans leurs causes sans ennuyer le tribunal ; on ne connaît l'amour que par elles , et je ne crois pas qu'on puisse jamais les oublier, pas plus qu'on n'oublie ce qui est grand, sublime. Une jeune femme a mille distractions, et ces femmes-là n'en ont aucune; elles n'ont plus ni amour-propre, ni vanité, ni petitesse. Enfin, leur amour, c'est la Loire à son embouchure : il est immense, il est grossi de toutes les déceptions, de tous les affluents de la vie, et voilà pourquoi... ma fille esl muette, dit-il en voyant l'attitude extatique, heureuse de mademoiselle des Touches, qui serrait avec force la main de Calysle pour le remercier d'avoir été l'occasion d'un pareil moment, d'un éloge si pompeux, d'une déclaration qui paraissait sincère.

Pendant le reste de la soirée, Claude Vignon et Félicité furent élincelants d'esprit , racontèrent des anecdotes et peignirent le monde parisien à Calyste, qui s'éprit de Claude, car c'est surtout sur les gens de cœur que l'esprit exerce ses séductions.

A la fin de la soirée, Claude dit : Je ne serais pas étonné de voir débarquer demain la marquise de Rochegude et Conti , qui sans doute l'accompagne. Quand j'ai quitté le Croisic , les marins avaient reconnu un petit bâtiment danois, suédois ou norwégien.

Ce soir madame du Guénic attendit encore jusqu'à une heure du malin son fils, sans pouvoir comprendre ce qu'il faisait aux Touches, puisque Félicité ne l'aimait pas.

— Mais il les gène, se disait celte adorable mère.

— Qu'avez-vous donc tant dit? lui demandât-elle.

— Oh! ma mère, je n'ai jamais passé de soirée plus délicieuse! Le génie est une bien grinde, bien sublime chose!... Oh! que je voudrais avoir du

génie F Avec du génie on doit pouvoir choisir parmi les femmes celle qu'on aime ! elle est à vous.

— Mais tu es beau , mon Calysle.

— La beauté n'est bien placée que chez vous. Et puis Claude Vignon est beau ; les hommes de génie ont des fronts lumineux, des yeux d'où jaillissent des éclairs... Et moi , malheureux , je ne sais rien qu'aimer.

— On dit que cela suffit, mon ange , dit-elle en le baisant au front.

— Bien vrai ?

— On me l'a dit; je ne l'ai jamais éprouvé.

Ce fut au tour de Calyste à baiser saintement la main de sa mère.

— Je t'aimerai pour tous ceux qui l'auraient adorée.

— Cher enfant ! c'est un peu ton devoir; tu as hérité de tous mes sentiments. Ne sois donc pas imprudent : lâche de n'aimer que de nobles femmes s'il faut que tu aimes.

(v)uel est le jeune homme, plein d'amour débordant et de vie contenue, qui n'aurait eu l'idée victorieuse d'aller au Croisic voir débarquer madame de Kochegude, afin de pouvoir l'examiner incognito? Calyste surprit étrangement sa mère et son père, qui ne savaient rien de l'arrivée de la belle marquise, en parlant dès le matin sans vouloir déjeuner. Dieu saitavecquelle agililéle Breton levait le pied! Il semblait qu'une force inconnue l'aidât, il se sentait léger, il se coula le long des murs des Touches pour n'être pas vu. Cet adorable enfant avait honle de son ardeur et peut-èlre une crainte horrible d'être plaisanté. Félicité, Claude Vignon étaient si perspicaces! Dans ces cas-là d'ailleurs, les jeunes gens croient que leurs fronts sont diaphanes. 11 suivit les détours du chemin à travers le dédale des marais salants, gagnâtes sables et les franchit comme d'un bond malgré l'ardeur du soleil qui y pétillait. Il arriva au pied de la berge consolidée par un empierrement, au sommet de laquelle est une maison où les voyageurs trouvent un abri contre les orages, les vents de mer, la pluie et les ouragans.

De là se découvrent la pleine mer et la ville du Croisic. De là Calysle vit bientôt arriver deux barques pleines d'effets, de paquets, de coffres, sacs de nuit et caisses dont la forme cl les dispositions annonçaient à un naturel du pays les choses extraordinaires qui ne pouvaient appartenir qu'à des voyageurs de distinction. Dans l'une des barques était une jeune femme, en chapeau de paille à voile vert, accompagnée d'un homme. Leur barque aborda la première. Caljsle de tressaillir ; mais à leur aspect il reconnut un domestique et une femme de chambre et nVa les questionner. — Venez-vous j

au Croisic, monsieur Calyste? demandèrent les marins qui le connaissaient et auxquels il répondit par un signe de tête négatif, assez honteux d'avoir élé nommé.

Calysle fut charmé à la vue d'une caisse couverte en toile goudronnée sur laquelle il lisait : Madame la marquise de Rocheyude. Ce nom brillait à ses yeux comme un talisman, il y sentait je ne sais quoi de falal ; il savait, sans en pouvoir douler, qu'il aimerait celle femme; et les [dus petiles choses qui la concernaient l'occupaient déjà , l'intéressaient et piquaient sa curiosité. Pourquoi? Béatrix avait hérité de l'amour que dédaignait Camille. Calysle regarda faire le débarquement , lout en jetant de temps en temps les yeux sur le Croisic, espérant voir une barque sortir du port , venir à ce promontoire où mugissait la mer, et lui montrer celte Béatrix déjà devenue dans sa pensée ce qu'élait Béatrice pour Dante, une éternelle statue de marbre aux mains de laquelle il suspendrait ses fleurs et ses couronnes. Il demeurait les bras croisés, perdu dans les méditations de l'attente. Un fait digne de remarque et qui cependant n'a point élé remarqué, c'esteomme nous soumettons souvent nos sentiments à une volonté , combien nous prenons une sorte d'engagement avec nous-mêmes , et comme nous nous créons notre sort ; le hasard n'y a certes pas autant de part que nous le croyons.

— Je ne vois point les chevaux, dit la femme de chambre assise sur une malle.

— Etmoijenevoispas de chemin frayé, ditle domestique.

— 11 est cependant venu des chevaux ici, dit la femme de chambre en montrant les preuves de leur séjour. Monsieur, dit-elle en s'adressant à Calyste, est-ce bien là la route qui mène à Guérande?

— Oui, répondit-il. Qui donc attendez vous ?

— On nous a dit qu'on viendrait nous chercher des Touches. Si l'on lardait, je ne sais pas comment madame la marquise s'habillerait, dit-elle au domestique. Vous devriez aller chez mademoiselle des Touches. Quel pays de sauvages !

Calyste eut un vague soupçon de la fausseté de sa position.

— Votre maîtresse va donc aux Touches? demanda-t-il.

— Mademoiselle est venue ce matin à sept heures la chercher, répondit-elle. Ah ! voici des chevaux...

Calyste se précipita vers Guérande avec la vitesse et la légèreté d'un chamois, en faisant un crochet de lièvre pour ne pas êlrc reconnu par les gens des Touches ; mais d en rencontra deux dans le chemin étroit des marais par où il passa.

— Entrerai-je, n'enlrerai-je pas? pensait-il en voyant poindre les pins des Touches.

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11 eut peur, il rentra penaud et contrit à Guérande et se promena sur le mail, où il continua sa délibération.

— Elle ne se doute point de mon agitation ! se disait-il.

Calystc aperçut de loin sur le mail le chevalier du Ualga qui se promenait avec mademoiselle de Penlioël ; il entendit prononcer son nom, il se cacha. I.o chevalier et la \ieille fille , se crovant seuls sur le mail, y parlaient à haute voix.

— Si vous voulez arracher Calysle aux séductions dis Touches, disail le chevalier, faites venir Charlotte de Kergarouët, et gardez-la trois ou quatre mois. Si elle n'a pas été coquetle avec Calyste, c'est qu'elle ne reste jamais assez longtemps ici. Mais en se voyant tous les jours, ces deux enfants finiront par se prendre de belle passion et vous les marierez l'hiver prochain. Si vous dites deux mots de vos intentions à Charlotte, elle en aura bientôt dit quatre à Calyste, et une jeune fille de seize ans aura certes raison d'une femme de quarante et quelques années.

Les deux vieilles gens se retournèrent pour revenir sur leurs pas et Calyste n'entendit plus rien :; mais il ivait compris l'intention de mademoiselle de Pen- Hoël, et dans la situation d'âme où il était , rien ne Jevait être plus fatal. Est-ce au milieu des espérances d'un amour préconçu qu'un jeune homme accepte pour femme une jeune fille imposée? Caljsle, i qui Charlotte de Kergarouët était indifférente, se ienlit disposé à la rebuter. Il était inaccessible aux :onsidéralions de fortune, il avait depuis son enfance iccoulumé sa vie à la médiocrité de la maison paernelle, et d'ailleurs il ignorait les secrètes richeses de mademoiselle de Pen-Hoël , en lui voyant nener une vie aussi pauvre que celle des du Guéu'c. Enfin, un jeune homme élevé comme l'était Cayste , ne devait faire cas que des sentiments , et sa icnsée tout entière appartenait à la marquise. Deant le portrait que lui avait dessiné Camille, qu'éait la petite Charlotte, la compagne de son enfance u'il traitait comme une sœur ? Il ne revint au logis ue vers cinq heures. Quand il entra dans la salle , a mère lui tendit avec un sourire triste une lettre e mademoiselle des Touches.

« Mon cher Calyste, la belle marquise de Rocheuse est venue, nous comptons sur vous pour fêter on arrivée. Claude , toujours railleur , prétend que ous serez Béatrice , et qu'elle sera Danle, 11 y va de honneur de la Bretagne et des du Guénic de bien ecevoir une Casleran. A bientôt donc.

« Votre ami ,

« Camille MAUPm.

« Venez sans cérémonie, comme vous serez, autrement nous serions ridicules. »

Calyste montra la lettre à sa mère et partit.

— Que sont les Casteran? demanda-t-elle au baron.

— Une vieille famille de Normandie, alliée à Guillaume le Conquérant, répondit-il. Ils ont dans leur écusson une pièce des armes de Guillaume.

— Et les Rochegude?

— Je ne connais pas ce nom, il faudrait voir leur blason, dit-il.

La baronne fut un peu moins inquiète en apprenant que la marquise Béatrix de Rochegude appartenait à une vieille maison; mais elle éprouva toujours une sorte d'effroi de savoir son fils exposé à de nouvelles séductions.

Calyste éprouvait en marchant des mouvements nerveux à la fois violents et doux ; il avait la gorge serrée , le cœur gonflé, le cerveau troublé ; la lièvre le dévorait; il voulait ralentir sa marche, une force supérieure la précipitait toujours. Cette impétuosité des sens excitée par un vague espoir, tous les jeunes gens l'ont connue : un feu subtil flambe intérieurement et fait rayonner autour d'eux comme ces nimbes peints autour des divins personnages dans les tableaux religieux, et à travers lesquels ils voient la nature embrasée et la femme radieuse. Ne sont-ils pas alors, comme les saints, pleins de foi, d'espérance, d'ardeur, de pureté, de candeur?

Le jeune Breton trouva la compagnie dans le petit salon de l'appartement de rnademoiselledesTouches; il était alors environ six heures; le soleil en tombant répandait par la fenêtre ses teintes rouges brisées dans les arbres ; l'air était calme; il y avait dans le salon cette pénombre que les femmes aiment tant.

— Voici le député de la Bretagne, dit en souriant Camille Maupin à son amie en lui montrant Calyste quand il souleva la portière en tapisserie, il est exact comme un roi.

— Vous avez reconnu son pas? dit Claude Vignon à mademoiselle des Touches.

Calysle s'inclina devant la marquise, qui le salua par un gesLe de tête ; il ne l'avait pas regardée; il prit la main que lui tendait Claude Vignon.

— Voici le grand homme dont nous vous avons tant parlé, Gennaro Conti , lui dit Camille sans répondre à Vignon, en montrant à Calysle un homme de moyenne taille, mince et fluet, aux cheveux châtains, aux yeux presque rouges, au teint blanc et marqué de taches de rousseur, ayant tout à fait la lête si connue de lord Byron que la peinture en serait superflue, mais mieux portée peut-être. Contiétait assez fier de cette ressemblance.

— Je suis enchanté, pour un jour que je passe

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