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aux Touches, de rencontrer monsieur, dit Gennaro.
— C'était à moi de dire cela de vous, répondit Calysle avec assez d'aisance.
— Il est beau comme un ange, dit la marquise à Félicité.
Placé enlre le divan et les deux hommes. Galyste entendit confusément cette parole , quoique dite en murmurant et à l'oreille. Il s'assit dans un fauteuil et jeta sur la marquise quelques regards à la dérobée. Dans la douce lueur du couchant, il aperçut alors, jetée sur le divan comme si quelque statuaire l'y eût posée , une forme blanche et serpentine qui lui causa des éblouissements. Sans le savoir, Félicité, par sa description, avait bien scr\i son amie.
Béatrix était bien supérieure au portrait peu flatté fait la veille par Camille. N'était-ce pas un peu pour le convive que Béatrix avait mis dans sa royale chevelure des touffes de bluels qui faisaient valoir le ton pâle de ses boucles crêpées, arrangées pour accompagner sa figure en badinant le long des joues? Le tour de ses yeux , cernés par la fatigue, était semblable à la nacre la plus pure, la plus chatoyante; et son teint avait l'éclat de ses yeux. Sous la blancheur de sa peau , aussi fine que la pellicule satinée d'un œuf, la vie étincelait dans un sang bleuâtre. La délicatesse des traits était inouïe. Le front paraissait être diaphane. Celte tête suave et douce, admirablement posée sur un long col d'un dessein merveilleux, se prêtait aux expressions les plus diverses. La taille, à prendre enire les mains, avait un laisser aller ravissant. La robe de mousseline blanche semée de fleurs bleues , les grandes manches, le corsage à pointe et sans ceinture, les souliers à cothurnes croisés sur un bas de fil d'Ecosse accusaient une admirable science de toilette. Deux boucles d'oreilles en filigrane d'argent, miracle d'orfèvrerie génoise qui allait sans doute être à la mode, étaient parfaitement en harmonie avec le flou délicieux de cette blonde chevelure éloilée de bluets.
En un seul coup d'oeil, l'avide regard de Calyste appréhenda ces beautés et les grava dans son âme. La blonde Béatrix et la bonne Félicité eussent rappelé ces constrastes de Eeepsake si fort cherchés par les graveurs et les dessinateurs anglais. C'était la force et la faiblesse dans tous leurs développements, une parfaite antithèse. Ces deux femmes ne pouvaient jamais être rivales, elles avaient chacune leur empire. C'était une délicate pervenche ou un lis auprès d'un somptueux et brillant pavot rouge, une turquoise près d'un rubis. En un moment Calyste fut saisi d'un amour qui couronna l'œuvre secrète de ses espérances , de ses craintes , de ses incertitudes. Mademoiselle des Touches avait
charmé les sens, Béatrix enflammait le cœur et la pensée. Le jeune Breton jeta sur Conti le regard envieux , haineux , sombre et craintif de la rivalité qu'il n'avait jamais eu pour Claude Vignon. Calyste employa toute son énergie à se contenir. Ce furieux ouragan s'apaisait dès que les yeux de Béatrix s'abaissaient sur lui et que sa douce parole se faisait entendre. Déjà la pauvre enfant la redoutait à l'égal de Dieu.
— Galyste, donnez le bras à la marquise, dit mademoiselle des Touches en prenant Conti à sa droite, Vignon à sa gauche, et se rangeant pour laisser pisser le jeune couple.
Descendre ainsi le vieil escalier des Touchesétait pour Calyste comme une première bataille : le cœur lui faillit, il ne trouvait rien à dire, une petite sueur empcrlait son front et lui mouillait le dos , son bras tremblait et tremblait si fort qu'à la dernière marche la marquise lui dit : Qu'avezvous?
— Mais, répondit-il d'une voix étranglée, je n'ai jamais vu de ma vie une femme aussi belle que vous , excepté ma mère , et je ne suis pas maître de mes émotions.
— .Mais vous avez ici Camille Maupin.
— Ah! quelle différence! dit naïvement Galyste.
— Bien, Calyste, lui souffla Félicité dans l'oreille, quand je vous le disais que vous m'oubliericzcomme si je n'avais pas existé. Mettez-vous là, près d'elle, à sa droite, et Vignon à sa gauche. Quant à toi.Gennaro, je te garde, ajouta-t-elle en riant, nous surveillerons ses coquetteries.
L'accent particulier que mit Camille à ce mot frappa Claude, qui lui jeta ce regard sournois et quasi distrait par lequel se trahit en lui l'observation. Il ne cessa d'examiner mademoiselle des Touches pendant tout le dîner.
— Des coquetteries, répondit la marquise en se dégantant et montrant ses magnifiques mains, il y a de quoi. J'ai d'un côté, dit-elle en montrant Claude, un poëte et de l'autre la poésie.
Gennaro Conti jeta sur Calyste un regard plein de flatteries. Aux lumières, Béatrix parut encore plus belle : les blanches clartés des bougies produisaient des luisants satinés sur son front, allumaient des paillettes dans ses yeux de gazelle et passaient à travers ses boucles soyeuses en les brillanlant et y faisant resplendir quelques fils d'or. Elle rejeta son écharpe de gaze en arrière par un geste gracieux. Calysle eut nulle peines à paraître manger, il éprouvait des mouvements nerveux qui lui étaient la faim. Comme chez tous les jeunes gens, la nature était en proie aux convulsions qui précèdent le premier amour et le gravent si profondément dans l'âme.