‹ Œuvres de BalzacChapitre 11 sur 78 · A ELLE · texte numérisé non relu

A ELLE

Du sein de ces torrents de gloire et de himière, Où, sur des sistres d'or, les anges attentifs, Aux pieds de Jéiiova redisent la prière De nos astres plaintifs;

Souvent un rliérnbin à elieveiure Monde, Voilant l'éclat de Dieu sur son front rcllété. Laisse aux pauvres des cieux son plumage argenté, Et descend sur le monde.

11 a compris de Dieu le bienfaisant regard : Du génie aux abois il cn<lorl la soufl'rance ; Jeune fille adorée, il berce le vieillard Dans les fleurs de l'enfance ;

il inscrit des mccliants les tardifs repentirs ; A la mère inquiète il dit en rêve : Espère ! El, le cœur plein de joie, il compte les soupirs Qu'on donne à la misère.

De ces beaux messagers un seul est parmi nous. Que la leire amoureuse arrête dans sa route; Mais il pleure, cl poursuit d'un regard triste et doux La palci'nclle \o(ile.

Ce n'est point de son front l'éclalante blanclieur Qui m'a dit le secret de sa noble origine, Ni l'éclair de ses yeux, ni la féconde ardeur De sa vertu divine

.M;iis par tant de lueur mon amour ébloui A tenté de s'unir à sa sainte nature.

Kl du terrible archange il a lieurté sur lui L'impénétrable armure.

Ali ! gar<lez, gardez bien de lui laisser revoir Le brillant séraphin qui vers les cieux revole, Trop lot il lui dirait la magique parole Qui se chante le soir!

Vous les verriez des nuits perçant les sombres voiles, Comme un point de l'aurore, atteindre les étoiles

l'ar un vol fraternel.

El le marin qui veille, attendant un présage. De leurs pieds lumineux montrerait le passage,

Comme un phare éternel.

— Comprenez-vous? dit Amélie à M. du Chàtelet en lui adressant un regard de coquetterie.

— Ce sont des vers comme nous en avons tous plus ou moins fait au sortir du collège, répondit le baron d'un air ennuyé, pour obéir à son rôle de jugeur que rien n'étoïinait. Autrefois nous donnions dans les brumes ossianiques. C'étaient des Malvina, des Fingal, des apparitions nuageuses, des guerriers qui sortaient de leurs lombes avec des étoiles au-dessus de leurs têtes. Aujourd'hui, cette friperie poétique est remplacée par Jéhova, par les sistres, par les anges , par les plumes des séraphins, par toute la garde-robe du paradis remise à neuf avec les mots : immense, infini, solitude, intelligence; ce sont des lacs, des paroles de Dieu, une espèce de panthéisme christianisé, enrichi de rimes rares, péniblement cherchées, comme émeraude et fraude, aïeul et glaïeul, etc. Enfin nous avons changé de latitude, au lieu d'être au nord nous sommes dans l'orient; mais les ténèbres sont tout aussi épaisses.

— Si l'ode est obscure, dit Zéphirine, la décLiration me semble très-claire.

— Et l'arnmrc de l'archange, dit Francis, est une robe de mousseline assez légère.

Quoique la politesse voulïit que l'on trouvât ostensiblement l'ode ravissante, à cause de madame de Bargelon, les femmes, furieuses de ne pas avoir de poêle à leur service pour les (raiter d'anges, se levèrent connue ennuyées, en ntiirmuranl 'rrès-bi'en. Joli, parfait, d'un air glacial.

— Si vous m'aimez, vous ne complimenterez ni l'auteur ni son songe, dit Lolotte à son cher .Adrien d'un air despotique auquel il dut obéir.

— Après tout ce sont des phrases, dit Zéphirine à Francis, l'amour est une poésie en action.

— Vous avez dit là,Zizine, une chose que je pensais, mais que je n'aurais pas aussi finement exprimée, repartit Stanislas en s'épluchant de la tète auv pieds par un regard caressant.

— Je ne sais pas ce que je donnerais, dit Amélie à Chàtelet, pour voir rabaisser la ficrlc de Nais qui

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se l'ait Iniler d'arcliango commo si elle était plus que nous, et qui nous encanaille avec le lils d'un apothicaire et d'une garde-malade, dont la sœur est une griselte, et qui travaille chez un imprimeur.

— Puisque le père vendait des biscuits contre les vers, dit Jacques, il aurait dû en faire manger à son fds.

— Il continue le métier de son père, car ce qu'il vient de nous donner me sendilc de la drogue, dit Stanislas en prenant une de ses poses les plus agaçantes. Drogue pour drogue, j'aime mieux autre chose.

En un moment chacun s'entendit pour humilier Lucien par quelque mot d'ironie aristocratique. Lili, la (enime pieuse, y vit une action charitalile en disant qu'il était temps d'éclairer Nais prèle à faire une folie. Francis, le diplomate, se chargea de mener à bien celte solte conspiration à laquelle tous ces petits esprits s'intéressèrent comme au dénoiinicnt d'un drame, et dans laquelle ils virent une aventure à raconter le lendemain.

L'ancien consul, peu soucieux d'avoir à se battre avec un jeune poète qui, sous les yeux de sa maîtresse, enragerait d'un mol insultant, comprit qu'il fallait assassiner Lucien avec un fer sacré contre lequel la vengeance fût impossible. Il imita l'exemple que lui avait donné l'adroit du Châtclet quand il avait été question de faire dire des vers à Lucien ; il vint causer avec l'évèque en feignant de partager l'enthousiasme que l'ode de Lucien avait inspiré à monseigneur; puis il le mystifla en lui faisant croire que la mère de Lucien était une femme supérieure et d'une excessive modestie, qui fournissait à son fds les sujets de toutes ses compositions. Le plus grand plaisir de Lucien était de voir rendre justice à sa mère qu'il adorait. Une fois cette idée inculquée à l'évèque, Francis s'en remit sur les hasards de la conversation pour amener le mot blessant qu'il avait médité de faire dire par monseigneur.

Quand Francis et l'évèque revinrent dans le cercle au centre duquel était Lucien, l'attention redoubla parmi les personnes qui déjà lui faisaient boire la ciguë à petits coups. Tout à fait étranger au manège des salons, le pauvre poète ne savait que regarder madame de Bargeton, et répondre gauchement aux gauches questions qui lui étaient adressées. Il ignorait les noms elles qualités d(! la plupart des personnes présentes, et ne savait quelle conversation tenir avec des femmes qui lui disaient des niaiseries dont il avait honte. Il se sentait d'ailleurs à mille lieues de ces divinités angoumoisines en s'enlendant nommer tantôt 31. Chardon, tantôt M. de Ilubempré, tandis qu'elles s'appelaient Lololte, Adrien, Astolphe, Lili, Fifine. Sa confusion fut extrême quand, ayant pris Lili pour un nom

d'homme, il a[ipela monsieur Lili le brutal M. de Senonches qui l'interrompit par un : « Monsieur Lulu?:> dont madame de Bargeton rougit jusqu'aux oreilles.

— Il faut être bien aveuglée pour admettre ici et nous présenter ce petit bonhomme, dit-il à demivoix.

— Madame la marquise, dit Zéphirine à madame de l'imenlel à voix basse, mais de manière à se faire entendre, ne trouvez-vous pas une grande ressemblance entre M. Chardon et 31. de Canle-Croix ?

— La ressemblance est idéale, répondit en souriant madame de Pimcntel.

— La gloire a des séductions que l'on peut avouer, dit madame de Bargeton à la marquise. Il est des femmes qui s'éprennent de la grandeur comme d'autres de la petitesse, ajouta-t-elle en regardant Francis.

Zéphirine ne comprit pas, car elle trouvait son consul très-grand; mais la marquise se rangea du côté de Nais en se mettant à rire.

— Vous êtes bien heureux, monsieur, dit à Lucien 31. de Piincnicl qui se reprit pour le nommer 31. de Rubempré après l'avoir appelé Chardon, vous ne devez jamais vous ennuyer?

— Travaillez-vous promptement? lui demanda Lolotte de l'air dont elle eût dit à un menuisier : Ètes-vous longtemps à faire une boite?

Lucien resta tout abasourdi sous ce coup d'assommoir; mais il releva la tête en entendant madame de Bargeton répondre en souriant :

— 3Ia chère, la poésie ne pousse pas dans la tête de 31. de Rubempré comme l'herbe dans nos cours.

— 3Iadame, dit révcque à Lolotte, nous ne saurions avoir trop de respect pour les nobles esprits en qui Dieu met un de ses rayons. Oui, la poésie est chose sainte. Qui dit poésie, dit souiTrance. Combien de nuits silencieuses ont voulues les strophes que vous admirez ! Saluez avec amour le poêle qui mène presque toujours une vie malheureuse et à qui Dieu réserve sans doute une place dans le ciel, parmi ses prophètes. Ce jeune homme est un poêle, ajoula-t-il en posant la main sur la tète de Lucien, ne voyez-vous pas quelque fatalité imprimée sur ce beau front?

Heureux d'être si noblement défendu, Lucien salua l'évèque par un reganl suave, sans savoir que le digne prélat allait être son bourreau. 3Iadanie de Bargeton lança sur le cercle ennemi des regards pleins de triomphe qui s'enfoncèrent, comme autant de dards, dans le cœur de ses rivales dont la rage redoubla.

— Ah î monseigneur, répondit le poêle, espérant frapper ces têtes imbéciles de son sceptre d'or, le vulgaire n'a ni votre esprit, ni votre charité. Nos

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douleurs sontignorécs, personne ncsait nos travaux. Le mineur a moins de peine à extraire l'or de la mine, que nous n'en avons à arracher nos images aux entrailles de la plus ingrate des langues. Le but de la poésie est de mettre les idées au point précis on tout le monde peut les voir et les sentir; le poëte doit donc incessamment parcourir l'échelle des intelligences humaines aîln de les satisfaire toutes; il doit cacher sous les plus vives couleurs la logique et le sentiment, deu.^ puissances ennemies; il lui iaut enfermer tout un monde de pensées dans un mot, résumer des philosophies entières par une peinture; enfin ses vers sont des graines dont les (leurs doivent éclore dans les cœurs, en y cherchant les sillons creusés par les sentiments personnels; ne fautil pas avoir tout senti pour tout rendre? et sentir vivement, n'est-ce pas souffrir? Aussi les poésies ne s'enfantent-elles qu'après de pénibles voyages entrepris dans les vastes régions de la pensée et de la société. Ce sont des travaux immortels que ceux auxquels nous devons des créatures dont la vie devient plus authentique que celle des èlres qui ont véritablement vécu, comme la Clarisse de îlichardson, la Camille de Chénier, la Délie de Tibulle, Y Anrjé- I-Cjue de l'Arioste , la Francesca du Dante, VAlceste tie Molière, le Figaro de Beaumarchais, la Rebecca de Walter Scott, le don Quichotte de Cervantes.

— Et que nous créerez-vous? demanda 3L du Châlelct.

— Annoncer de telles conceptions, répondit Lucien, n'est-ce pas se donner un brevet d'homme de génie? D'ailleurs ces enfantements subliines veulent une longue expérience du monde, une élude des passions et des intérêts humains que je ne saurais avoir faite; mais je commence, dit-il avec amertume, en jetant un regird veiigcur sur ce cercle. Le cerveau porte longtemps...

— Votre accouchement sera laijorieux, dit 3L du Hautoy en l'interrompant.

— Votre excellente mère pourra vous aider, dit révéquc.

<^e mot si habilement préparé, cette vengeance attendue alluma dans les yeux un éclair de joie; et sur toutes les bouches, il courut un sourire de satisfaction aristocratique, augmentée p;ir rimbéciliité de M. de Bargeton qui se mit à rire après coup.

— Monseigneur, vous êtes un peu trop spirituel pour nous en ce moment, ces dames ne vous conipfeftnenl pas, dit madame de Bargeton qui par ce seul niot paralysa les rires et attira sur elle les regards étonnés. Un poëte, qui prend toutes ses inspirations dans la Bible, a dans TÉgiise une véritable mère. M. de Rubenq)ré, dites-nous Saint Jean dans Patnios, ou le Festin de Balthazar, pour montrer

à Monseigneur que Rome est toujours la Magna parens de Virgile.

Les femmes échangèrent un sourire en entendant Naïs dire les deux mots latins.

Au début de la vie, les plus Gers courages ne sont pas exempts d'abattement; ce coup avait envoyé tout d'aboi'd Lucien au fond de l'eau ; mais il frappa du pied, et revint à la surface, en se jurant de dominer ce monde. Comme le taureau piqué de mille flèches, il se releva furieux, et allait obéir à la voix de Louise en déclamant Saint Jean dansPatmos; mais la plupart des tables de jeu avaient attiré leurs joueurs qui retumJjaient dans l'ornière de leurs habitudes en y trouvant un plaisir que la poésie ne leur avait pas donné. Puis la vengeance de tant d'amours-propres irrités n'eût pas été complète sans le dédain négatif que l'on témoigna pour la poésie indigène, en désertant Lucien et madame de Bargeton. Chacun parut préoccupé ; celui-ci alla causer d'un chemin cantonal avec le préfet, celle-là parla de varier les plaisirs de la soirée en faisant un peu de musique; la haute société d'Angouléme, se sentant mauvais juge en fait de poésie, était surtout curieuse de connaître l'opirùon des Raslignac, des Pimentel sur Lucien, et plusieurs personnes allèrent autour d'eux. La haute influence que ces deux familles exerçaient dans le département était toujours reconnue dans les grandes circonstances ; chacun les jalousait et les courtisait, car tout le monde prévoyait avoir besoin de leur protection.

— Conmient trouvez-vous notre poëte et sa poésie ? dit Jacques à la marquise chez laquelle il chassait.

— Mais pour des vers de province, dit-elle en souriant, ils nesont pas mal; d'ailleursunaussibeau poëte ne peut rien faire mal.

Chacun trouva l'arrêt adorable, et Talia répéter en en étendant la méchanceté.

M. du Chàtelet fut alors requis d'accompagner M. de Bartas qui massacra le grand air de Figaro. Une fois la porte ouverte à la musique, il fallut écouler la romanee chevaleresque faite sous Tcmpire par .M. de (Chateaubriand, chantée par 31. du Chàtelet. Puis vinrent les morceaux à quatre mains exécutés par des petites iilles, cl réclamés par madame du r.rossard qui voulait faire briller le talent de sa fdle Camille aux yeux de M. de Séverac.

Madame de Bargeton, blessée du mépris que chacun marquait à son poëte, rendit dédain j)0ur dédain en s'en allantdanssonboudoirpeudantlctenips que l'on lit de la musique. Elle fut suivie de l'évêque à qui son grand \ieaire avait e\pli(iué la profonde ironie de son involontaire é[)igramme, et qui voulait la racheter. Mademoiselle de Raslignac, que la poésie avait séduite, se coula dans le boudoir à l'insu de sa mère. En s'asseyant sur son canapé à

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matelas piqué où eliccnirairia Lucien, Louise put. sans être cnloiiduc ni vue, lui <)irc à l'oreille :

— Cher anjje, ils ne l'ont pas c(»inpris! mais...

Tes vers sont doux, jaimc ù les répOtti-.

Lucien, consolé par celte flatterie, oublia piur un moment ses douleurs.

— H n'y a pas de gloire à bon marché, lui dit madame de Dargelon en lui prenant la main et la lui serrant. SoulTrez, souffrez, mon ami, vous serez grand, vos douleurs sont le prix de votre itnmortalité. Je voudrais bien avoir à supporter les travaux d"une lutte. Dieu vous garde d'une vie atone et sans condials, où les ailes le l'aigle ne trouvent pasd'air. J'envie vos souffrances, car vous vivrez au moins, vous! \ eus déploierez vos foi ces, vous es[)érerez une victoire, votre lutte sera glorieuse. Ouand vous serez arrivé dans la sphère injpériale où trônent les grandes intelligences, souvenoz-vous des pauvres gens déshérités par le surt, dont rintelligcnce s'annihile sous roppressimi d'un azote moral et qui périssent après avoir cimstamment su ce qu'était la vie sans pouvoirvivre, qui ont eu des yeux perçants et n'ont rien vu, de qui l'odorat était délicat et qui n'ont senti que des (leurs empestées. Chantez alors la plante qui se dessèche au fond d'une forêt, étouffée par des lianes, par des végétations gourmandes, touffues, sans avoir été aimée par le soleil, et qui meurt sans avoir fleuri. Ne serait-ce pas un j)oëme d'horrible mélancolie, un sujet tout fantastique? Oucllc composition sublime que la peinture d'une jeune fille née sous les cieux de l'Asie, ou de quelque lille du désert transportée dans un froid pays d'Uccident, appelant son soleil bien-aimé, mourant de douleurs incomprises, également accablée de froid et d'amour! Ce serait le type de beaucoup d'existences...

— Vous peindriez ainsi rànie qui se souvient du ciel, dit l'évéque, poëme qui doit avoir été fait jadis, et dont je me suis plu à voir un fragment dans le Cantique des cantiques.

— Entreprenez cela, dit Laurc de Rastignac en exjirimant une naïve croyance au génie de Lucien.

— Il manque à la France un grand poëme sacré, dit l'évéque. Cro\ez-moi, la gloire et la fortune appartiendront à l'homme de talent qui travaillera pour la Religion.

— Il l'entre{)rendra, monseigneur, dit madame de Bargeton avec enq)hase; ne voyez-vous pas l'idée du poème poindre déjà dans ses yeux ?

— Nais nous traite bien mal, disait Fiiinc; que fait-elle donc?

— Ne l'enlcndez-vous pas? répondit Stanislas;

elle est à cheval sur ses grands mots qui n'ofit ni queue ni tête.

Amélie, Eiline, Adrien et Francis apparurent à la porte du boud(jir. en accompagnant madame de llastigriac qui venait chercher sa lille pour f)artir.

— Naïs, dirent les deux femmes enchantées de troubler l'aparté du boudoir, vous seriez bien aimable de nous jouer quelque morceau.

— Ma chère enfant, répondit madame de lîargeton, M. de Rubempré va nous dire son J-aint Jean tlaus Pat/nos, un magnifique poëme biblique.

— Biblique! répéta Fifiiie étonnée.

.Vmélie et Filine rentrèrent dans le salon en y apportant ce mol comme une pâture à moquerie. Lucien s'excusa de dire le poëme, en objectant son défaut de mémoire. Quand il reparut, il n'excita plus le moindre intérêt; chacun causait ou jouait, le poëtc avait été dépouillé de tous ses rayons, les propriétaires ne voyaient en lui rien de bien utile, les gens à prétentions le craignaient comme un pouvoir hostile à leur ignorance ; les femmes jalouses de madame de Bargeton, la Béatrix de ce nouveau Dante, avait dit le vicaire général, lui jetaient des regards froidement dédaigneux.

— Voilà donc le monde! se dit Lucien en descendant à l'IIoumeau par les rampes de Beaulieu, car il est des instants dans la vie où l'on aime à prendre le plus long, afin d'entretenir par la marche des choses le mouvement d'idées où Ton se trouve, cl dont on veut suivre le courant.

Loin de le décourager, la rage de Tambitieux re- [loussé donnait à Lucien de nouvelles forces. Comme l(jus les gens poussés par leur instinct dans une sjthèrc élevée où ils arrivent avant de pouvoir s'y soutenir, il se promettait de tout sacrifier pour demeuier dans la haute société. Chemin faisant, il olait un à un les traits envenimés qu'il avait reçus, il se parlait tout haut à lui-même, il gourmandait les niais auxquels il avait eu affaire; il trouvait des réponses fines aux sottes demandes qu'on lui avait faites, et sedésespérait d'avoirainsi de l'esprit après coup. En arrivant sur la route de Bordeaux qui serpente au bas de la montagne et côtoie les rives de la Charente, il crut voir, au clair de lune, Eve et Davirl assis sur une solive au bord de la rivière, jjrès d'une fabrique, et descendit vers eux par un sentier.

Pendant que Lucien courait à sa torture chez madame de Bargeton, si sœur avait pris une robe flepercalinerose à mille raies, son chapeau de paille cousue, un petit châle de soie; mise sinqde qui faisait croire qu'elle était parée, connue il arrive à loutes les personnes chez lesquelles une grandeur naturelle rehausse les moindres accessoires. Aussi quand clic quittait son costume d'ouv ricre, iutinii-

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(iatt-oUo prodigieusement David. Quoique Timprinieur se fût résolu à parler de lui-même, il ne trouva plus rien à dire quand il donna le bras à la belle Eve pour traverser riloumeau; mais l'amour se plail dans ces respectueuses terreurs, semblaldes à celles que la gloire de Dieu cause aux fidèles. Les deux amants marchèrent silencieusement vers le pont Sainte-Anne afin de gagner la rive gauche de la Charente. Eve, qui trouva ce silence gênant, s'arrêta vers le milieu du pont pour contempler la rivière qui, de là jusqu'à l'endroit où se construisait alors la poudrerie, forme une longue nappe où le soleil couchant jetait alors une joyeuse traînée de lumière.

— La belle soirée! dit-elle en cherchant un sujet • le conversation, l'air esta la fois tiède et frais, les (leurs embaument et le ciel est magnifique.

— Tout parle au cœur, répondit David en essayant d'arriver à son amour par analogie. 11 y a pour les gens aimants un plaisir infini à trouver dans les accidents d'un paysage, dans la transparence de Tair, dans les parfums de la terre, la poésie qu'ils ont dans l'âme. La nature parle pour eux.

— Et elle leur délie aussi la langue, dit Eve en riant. Vous étiez bien silencieux en traversant riloumeau; savez-vous que j'étais embarrassée?...

— Je vous trouvais si belle, répondit naïvement David, que j'étais saisi...

— Je le suis donc moins? lui dcmanda-t-elle.

— Non ; mais je suis si heureux de me promener seul avec vous, que...

Il s'arrêta tout interdit et regarda les collines par où descend la route de Saintes.

— Si vous trouvez quelque plaisir à celle promenade, j'en suis ravie, car je me crois obligé à vous donner une soirée en échange de celle dont vous avezfaitlcsacrifice. En refusant d'aller chez madame de Bargeton, vous avez été tout aussi généreux que l'était Lucien en risquant de la fâcher par sa demande.

— Non pas généreux, mais sage, répondit David. Puisque nous sommes seuls sous le ciel, sans autres témoins que les roseaux cl les buissons qui bordent la Charente, permollez-moi , chère Eve, de vous exprimer quelques-unes des inquiétudes que me cause la marche actuelle de Lucien. Après ce que je viens de lui dire, mes craintes vous paraîtront, je l'cypère, un radinement d'amilié. A ous et voire mère, vous avez tout fait pour le mcUrc au-dessus de sa position; mais en excitant son ambition, ne l'avcz-vous pas imprudemment voue à de grandes soLfffrances? Comment se souliendra-t-il dans le montle où le portent ses goûts? Je le connais! il est de nature à aimer les récoltes sans le tra>ail. Les devoirs de société lui dévoreront son tenips, et le temps est le seul capital dos gens qui n'ont que leur

intelligence pour fortune. Il aime à briller, le monde irritera ses désirs qu'aucune somme ne pourra satisfaire; il dépensera de l'argent et n'en gagnera pas. Enfin vous l'avez habitué à se croire grand; mais avant de reconnaître une supériorité quelconque , le monde demande d'éclatants succès. Or, les succès littéraires ne se conquièrent que dans la solilufle et par d'obstinés travaux. Que lui donnera madame de Bargeton, en retour de tant de journées passées à ses pieds? Lucien est trop fier pour accepter ses secours, et nous le savons encore trop pauvre pour continuer à voir sa société qui est doublement ruineuse. Tôt ou tard, celle femme l'abandonnera après lui avoir fait perdre le goût du travail, après avoir développé chez lui le goût du luxe, le mépris de notre vie sobre, l'amour des jouissances, son penchant à l'oisiveté, cette débauche des âmes poétiques. Oui, je trend)le qu'elle ne s'anmse de Lucien comme d'un jouet. Ou elle l'aime sincèrement et lui fera tout oublier, ou elle ne l'aime pas et le rendra malheureux, car il en est fou.

— Vous me glacez le cœur, dit Eve en s'arrêtant au barrage de la Charente. Mais tant que ma mère aura la force de faire son pénible métier, et tant que jcvivrai,les produits de noire travail sulfiront peutêtre aux dépenses de Lucien, et lui permettront d'attendre le moment où sa fortune commencera. Je ne manquerai j.imais de courage, car l'idée de travailler pour une personne aimée, dit i.\c en s'animanl, oie au travail toute son amertume et ses ennuis. Je suis heureuse en songeant pour qui je me donne tant de peine, si toutefois c'est de la peine. Oui, ne craignez rien, nous gagnerons assez d'argent pour que Lucien puisse aller dans le beau monde, car là est sa fortune.

— Là est aussi sa perte, reprit David. Ecoutez moi, chère Eve... la lente exécution des œuvres du génie exige une fortune considérable toute venue, ou le sublime cynisme d'une vie [lanvre. Croyezmoi, Lucien a une si grande horreur des privations de la misère, il a si complaisamment savouré l'arome des festins, la fumée des succès, son amourpropre a si bien grandi dans le boudoir de madame d;; lîargcton, qu'il tentera tout plutôt cpie de déchoir; et les produits de volrc travail ne seront jamais en rapport avec ses besoins.

— Vous n'êtes donc qu'un faux ami! s'écria Eve désespérée, aulrement \ous ne nous décourageriez pas ainsi.

— Eve! Èvc ! répondit David , je voudrais être le frère de Lucien! Vous seule pouvez me doimer ce titre qui lui pern)ettrait de tout accepter de moi, (pii me donnerait le droit de me dévouer à lui avec le saint amour que vous mettez à vos sacrifices, maison y portant le discernement du calculateur.

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NorVKIJJ-S SCK.NES l)i: LA VIK I)L PROVINCI-.

Ave, clièrc llcuraiiiicc, lailcs que Lucien ail un trésor où il puisse puiser sans honte, ]a bourse d'un frère ne sera-t-cllc [ms tonirne la sienne? Si vous saviez toutes les réllexions que m'a suggérées la [(usition nouvelle de Lucien! Sil veut aller chez madame de lîargeton , il ne doit plus être mon proie, il ne doit plus loger à l'IIoumeau, vous ne devez pas rester ouvrière, voire mère ne doit plus faire son métier. Si vous consentiez à devenir ma femme , tout s'aplanirail. Lucien pourrait demeurer au second chez moi pendant queje lui bâtirais un appartement au-dessus de l'appentis au fond de la cour, à moins que mon père ne veuille élever un second étage. Nous lui arrangerions ainsi une vie sans soucis et indépendante. Mon désir de soutenir Lucien me donnera pour faire fortune un courage que je n'aurais pas s'il nes'aiiissaitque de moi ; mais il dépend de vous d'aalu,"i-cr mon dévouement. Peutèire un jour ira-t-il à Paris, le seul théâtre où il puisse se produire et ofi ses talents seront appréciés et rétribués. La vie de Paris est chère, et nous ne serons pas trop de trois pour Vy entretenir; d'ailleurs, à vous comme ;'• votre mère, ne faudra-l il pas alors un appui ? Chère Eve, épousez-moi par amour p.our lui ! plus lard vous m'aimerez peut-être en voyant les efforts que je ferai pour le servir et pour vous rendre heureuse. Nous sommes tous deux également modestes dans nos goùls, il nous faudra peu de chose, le bonheur de Lucien sera notre grande affaire, et son cœur sera le trésor où nous mettrons fortune, sentiments, sensations, tout !

— Les convenances nous séparent , dit Eve émue en voyant combien ce grand amour se faisait petit, vous êtes riche et je suis pauvre, il faut aimer beaucoup pour passer par-dessus une semblable difficulté.

— Vous ne m'aimez donc pas assez encore? s'écria David atterré.

— 3Iais votre père s'opposerait peut-être...

— Bien, bien, répondit David, s'il n'y a que mon père à consulter, vous serez ma femme! Eve, ma chère Eve ! vous venez de me rendre la vie bien facile à porter en un moment, car j'avais le cœur bien lourd de .'cntiments queje ne pouvais ni ne savais exprimer. Dites-moi seulement que vous m'aimez un peu, je prendrai le courage nécessaire pour vous parler de tout le reste.

— En vérité, dit-elle, vous me rendez toute honteuse ; mais puisque nous nous confions nos sentiments, je vous dirai que je n'ai jamais de ma vie pensé à un autre qu'à vous; j'ai vu en vous un de ces hommes auxquels une femme peut se trouver lière d'appartenir, et je n'osais pas espérer, pour moi pauvre uuvrière sans avenir, une aussi grande destinée.

— Assez, assez, dil-il en s'asseyant sur la tra-

verse du barrage auprès duquel ils étaient revenus, car il> allaient et venaient comme des fous, en parcourant le même espace.

— Hu'avez-vous? lui dit-elle en exprimant pour la première fois cette inquiétude si gracieuse que les femmes éprouvent pour un être qui leur appartient.

— llien que de bon, dit-il. En apercevant toute une vie heureuse, l'esprit est connue ébloui , lame est accablée. Pourquoi suis-je le plus heureux? dit-il avec une expression de mélancolie. Mais je le sais.

Elle le regarda d'un air coquet et douleur qui voulait une explication.

— Chère Eve, je reçois plus que je ne donne; aussi vous aimerai -je toujours mieux que vous ne m'aimerez, parce que j'ai plus de raisons de vous aimer, vous êtes un ange et je suis un homme.

— Je ne suis pas si savante, répondit Eve en souriant, je vous aime bien...

— Autant que vous aimez Lucien ? dit-il.

— Assez pour être votre femme, pour me consacrer à vous, et tâcher de ne vous donner aucune peine dans la vie, d'abord un peu pénible, que nous mènerons.

— Vous ètes-vous aperçue, chère Eve, que je vous ai aimée depuis le premier jour où je vous ai vue?

— Quelle est la femme qui ne se sent pas aimée? demanda-t-elle.

— Laissez-moi donc dissiper les scrupules que vous cause ma prétendue fortune, dit David. Je suis pauvre, ma chère Eve. Oui, mon père a pris plaisir à me ruiner, il a spéculé sur mon travail , il a fait comme beaucoup de prétendus bienfaiteurs avec leurs obligés. Si je deviens riche, ce sera par vous. Ceci n'est pas une parole de l'amant, mais une réflexion du penseur. Je dois vous faire connaître mes défauts, cl ils sont énormes chez un homme obligé de faire sa fortune. Mon caractère, mes habitudes, les occupntions qui me plaisent, me rendent impropre à tout ce qui est commerce et spéculation, et cependant nous ne pouvons devenir riches que par l'exercice de quelque industrie. Si je suis capable de découvrir une mine d'or, je suis singulièrement inhai)i!e à l'exploiter; mais vous, qui, par amour pour votre frère, êtes descendue aux plus petits détails, qui avez le génie de l'économie, la patiente attention du vrai commerçant, vous récolterez la moisson que j'aurai semée. Notre situation, car depuis longtemps je me suis mis au sein de la famille, m'oppresse si fort le cœur, que j'ai consumé mes jours et mes nuits à chercher une occasion de fortune. Mes connaissances en chimie el l'observation des besoins du co)nmerce m'ont

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mis sur la voie d'une découverte lucraLive Je ne puis vous en rien dire encore, je prévois trop de lenteurs; nous souffrirons pendant quelques années peut-être, mais je Unirai par trouver ks procédés industriels à la piste desquels je suis depuis quelques jours et qui nous donneront une grande fortune. Je n'ai rien dit à Lucien, son caractère ardent gâterait tout. Puis, il convertirait mes espérances en réalités, il vivrait en grand seigneur, et s'endetterait peut-être. Ainsi gardez-moi le secret. Votre douce et chère compagnie pourra seule me consoler pendant ces longues épreuves, comme le désir de vous enrichir vous et Lucien me donnera de la constance et de la ténacité...

— J'avais deviné aussi, lui dit Eve en l'interrompant, que vous étiez un de ces inventeurs auxquels il faut, comme à mon pauvre père, une femme qui prenne soiii d'eux.

— Vous m'aimez donc? Ah! dites-le-moi sans crainte, à moi qui ai vu dans votre nom un symbole de mon amour. Eve était la seule fennne qu'il y eût dans le monde, et ce qui était matérielleme;it vrai pour Adani l'est moralement pour moi. Mon Dieu, m'aimez-vous?

— Oui, dit-elle en allongeant cettesimple syllabe par la manière dont elle la prononça, comme pour peindre l'étendue de ses scntunents.

— Eh bien, asseyons-nous là, dit-il en conduisant Eve par la main vers une longue poutre qui se trouvait au bas des roues d'une papeterie; laissezmoi respirer l'air du soir, entendre les cris des rainettes, admirer les rayons de la lune qui tremblent sur les eaux; laissez-moi m'emparer de cette nature où je crois voir mon bonheur écrit en toute chose, et qui m'apparait pour la première fois dans sa splendeur, éclairée par l'amour, eniiAdlie par vous. Eve, chère aimée! voici le premier moment de joie sans mélange que le sort m'ait donné! Je doute que Lucien soit aussi heureux...

Kn sentant la main d'Eve humide et treiiîbhmte dans la sienne, il y laissa tomber une larme. Ce fut en ce niomcnt que Lucien les aborda.

— Je. ne sais pas, dit-il, si vous avez trouvé cette soirée belle, mais elle a été cruelle pour moi.

— Mon pauvre Lucien, dit Eve en remarquatit l'animation du visage de son frère, que t'est-il donc arrivé?

Le poëte irrité raconta ses angoisses, en versant dans leurs cœurs les flots de pensées qui l'assaillaie]it. Eve et David l'écoutèreiit en silence, affligés de voir passer ce torrent de douleurs qui révélait autant de grandeur que de petitesse.

— M. de Bargeton , dit Lucien en terminant, est un vieillard qui sera sans doute bientôt emporté par quelque indigestion; eh bien, je domi-

nerai ce monde orgueilleux, j'épouserai madame de Bargeton ! J'ai lu dans ses yeux ce soir un amour égal au mien. Oui , mes blessures, elle les a ressenties ; mes souffrances, elle les a calmées; elle est aussi grande et noble qu'elle est belle et gracieuse ! ^on , elle ne me trahira jamais !

— K'est-il pas temps de lui faire une existence tranquille? dit à voix basse David à Eve.

Eve pressa silencieusement le bras de David, qui, comprenant ses pensées, s'empressa de raconter à Lucien les projets qu'il avait médités. Les deux amants éLaiont aussi pleins d'eux-mêmes que Lucien était plein de lui; en sorte qu'Eve et David, empressés de faire approuver leur bonheur, n'aperçurent point le mouvement de surprise que laissa échapper l'amant de madame de Bargeton en apprenant le mariage de sa sœur et de David. Lucien, qui rè'. ait de faire faire à ^a sa>ur une belle alliance (îuand il aurait saisi quelque haute position, afin (i'éiayer son ambition de l'intérêt que lui porterait une puissante famille, lut désolé de voir dans cette u:!ii;n un obstacle de plus à ses succès dans le monde.

— Si madame de Bargeton consent à devenir mad;:me de Rubempré, jamais elle ne voudra se trouver c-trc la belle-sœur de David Séchard! Cette phrase e?L la formule nette et précise des idées qui tenaillèrent le cœur de Lucien. Louise a raison! les gens d'avenir ne sont jamais compris par leurs familles, pcnsa-t il avec amertume.

Si cette union lui eut été présentée en un moment où il n'eût pas fantastiquement tué ?\I.de Bargeton, il aurait sans doute fait éclater la joie la plus vive; car, en réfléchissant à sa situaîion actuelle, en interrogeant la destinée d'une belle fille sans fortune, d'Eve Chardon, il eut regardé ce mariage conime un bonheur inespéré; mais il habitait un de ces rêves d'or où les jeunes gens, montés sur des */, franchissent foutes les barrières; il venait de se voir dominant la société; le poëte souffrait de tomber si vile dans la réalité. Eve et David jjcnsèrent que leur frèreuccabléde tant de générosité se taisait; et, pour ces deux belles âmes, une acceptation silencieuse prouvait une amitié vraie. L'imprimeur se mita peindre avec une éloquence douce et cordiale le bonheur qui les attendait tous quatre. Malgré les interjections d'Eve, il meubla son premier étage avec le luxe d'un amoureux, il bâtit avec une ingénue bonne foi le second pour Lucien et le dessus de Tappeulis pour madame (ihardon, envers laquelle il voulait déployer tous les soins d'une filiale sollicitude. Enfin il lit la famille si heureuse et son frère si indépendant, que Lucien, charmé par la voix de David et par les caresses d'Eve, oublia sous les ombrages de la route, le long de la (Iharenle calme et

NOi \ i:lli;s sckni-s di- la vu: di: province.

brillaiile, sous la voùlc cloili'c cl dans la lii-dc alinosplàTO de la nuil, la hicssaritt' couroiiiie d'i-pinos (jiK; la sooiclr lui a\ait cnroiicrc sur la lèlc. M. do llubeinprô loionuul cnlin David. !,a luoljiiilé de son laraclère le rcjcia liieuloldaus la vie |)ure, Iravaillousc cl buurfçeoisf qu'il a\ail inciicc; il la vit ein- Ijellic, sans soucis; le bruit du monde aristocratique s'éloij,^na de plus en plus; et quand il atteignit le pavé (le ril(>unieau,randjitieu\ serra la main de son frère et se mit à l'unisson des deux amants.

— l'ourvu que Ion père ne contrarie pas ce mariage, dit-il à IJavid.

— Tu sais s"il s'inquiète de moi! le honliommc \it pour lui; mais j'irai demain le voir à lAlarsac, quand ce ne serait que pour obtenir de lui qu'il lasse les constructions dont nous avons besoin.

David accompagna le frère et la sœur jusque chez madame (iliardon, qui était rentrée, et à laquelle il demanda la main d'Kve, a\ee renq)ressenienl d'un homme qui ne voulait aucun retard, l.a mère prit la main de sa (ille, la mit dans celle de David avec joie, et Tamant enhardi baisa au front sa belle pronn'sc qui lui sourit en rougissant.

— \ oilà les accordaillcs des gens pauvres, dit la mère en levant les yeux comme pour implorer la bénédiction de Dieu. Tous avez du courage, mon enfant, dit-elle à David, car nous sommes dans le nialheur, et je tremble qu'il ne soit contagieux.

— Aous serons riches et heureux, dit gravenient David. Pour commencer, vous ne ferez plus votre métier de garde-malade, et vous viendrez demeurer avec votre lillc et Lucien à Angoulèmc.

Les trois enl'anls s'empressèrent alors de raconter à leur mère étonnée leur charmant projet, en se livrant à l'une de ces folles causeries de famille où l'on se plait à engranger toutes \c> semailles,;! jouir par avance de toutes les joies. Il fallut mettre David à la porte, il aurait voulu que cette soirée fut éternelle. Lue heure du matin sonna quand Lucien le reconduisit jusqu'à la porte, et de la porte jusqu'au carrefour de riloumeau. L'honnête Postel, inquiet de ces mouvemenls extraordinaires, était derrière sa persienne, il avait ouvert la croisée et se disait en voyant de la lumière à cette heure chez Eve : Oue se passc-t-il donc chez les Chardon?

— Mon fiston, dit-il en voyant revenir Lucien, que vous arrive-t-il donc? Auriez-vous besoin de moi?

— Non, monsieur, répondit le poëte ; mais comme vous êtes notre ami, je puis vous dire l'alfairc : ma mère vient d'accorder la main de ma sœur à David Sécliard.

Pour toute réponse Postel ferma brusquement sa fenêtre.

Au lieu de rcnlrer à Angoulème, David [)ril la route de Marsac, il alla tout en se promenant chez

son |)ère, et arriva le long du clos attenant à la maison, au moment où le soleil se levait. L'amoureux aperçut sous un amandier la (êle du \ieil ours qui s'élevait au-dessus d'une haie.

— Ponjour, mon père, lui dit David.

— Tiens, c'est toi, mon garçon ! par quel hasard le Irouvcs-tu sur la route à cette heure? Entre par là, dit le vigneron en indicpiant à son lils une petite porte à claire-voie qu'il alla ou\rir. Mes vignes ont toutes passé lleur, |)as un cep de gelé ! Il y aura plus de vingt poinçons à l'arpent cette année; mais aussi comme c'est fumé!

— Mon père, je viens vous parler d'une affaire iniportatitc.

— Eh bien! comment vont nos presses? Tu dois gagner de l'argent gros comme toi !

— J'en gagnerai, mon père, mais pour le moment je ne suis pas riche.

— Ils me blâment tous ici de fumer à mort, répondit le père. Les bourgeois, c'est-à-dire M. le marquis, M. le comle, MM. Ci et Ça prétendent que j'.ôle de la qualité au vin. A quoi sert l'éducation? A vous brouiller l'entendement. Ecoute! ces messieurs récollent sept, huit, quelquefois dix j)ièces à l'arpent et les vendent quarante francs la pièce, ce qui fait trois cent soixante francs par arpent dans les bonnes années. Moi j'en recolle vingt pièces et les vends trente francs, lolal six cents francs! Où sont les niais? La qualité! la qualité! Qu'est-ce que ça me fait, la qualité? qu'ils la gardent pour eux la qualité, 31M. les marquis! pour moi, la qualité c'est les écus. Tu dis?...

— Mon père, je me marie, je viens vous demander...

— Me demander, quoi ? Rien du tout, mon garçon. Marie-loi, j'y consens, mais pour te domier quelque chose, je me trouve sans un sou. Les façons m'ont ruiné! Depuis deux ans, j'avance des façons, des impositions, des frais de toute nature; le gouvernement prend tout, le plus clair va au gouvernement! Voilà deux ans que les pauvres vignerons ne font rien. Celle année ne se présente pas mal, eh bien ! les gredins de poinçons valent déjà onze francs! On récollera pour le tonnelier. Pourquoi le marier avant les vendanges?...

— Mon père, je ne viens vous demander que votre consentement.

— Ah ! c'est une autre affaire. A l'enconlre de qui le maries-tu, sans curiosité?

— J'épouse mademoiselle Eve Chardon.

— Qu'est-ce que c'est que ça? Qu'est-ce qu'elle mange?

- Elle est nile de feu M. Chardon, le pharmacien de riloumeau.

— Tu épouses une lillc de riloumeau, toi, un

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bourgeois! (oi rimprimcur du roi à Angoulôme ! Voilà les fruits de l'éducation! Blettcz donc vos enfants au collège! Ah çà! elle est donc bien riche, mon garçon? dit le vieux vigneron en se rapprochant de son fils d'un air câlin, car si tu épouses une tille de riloumeau, elle doit en avoir des mille et des cent! Bon ! tu me payeras mes loyers. Sais-tu, mon garçon, que voilà deux ans trois mois de loyers dus , ce qui fait deux mille sept cents francs, qui me viendraient bien à point pour payer le tonnelier. A tout autre qu'à mon fils, je serais en droit de demander des intérêts, car, après tout, les affaires sont les affaires; niais je te les remets. Eh bien, qu'a-t-elic?

— Mais elle a ce qu'avait ma mère.

Le vieux vigneron allait dire : »: Elle n'a que dix mille francs! > 31ais il se souvint d'avoir refusé des comptes à son fils, et s'écria :

— Elle n'a rien!

— La fortune de ma mère était son intelligence et sa beauté.

— Va au marché avec ça, et tu verras ce qu'on le donnera dessus! Nom d'une pipe, les pères sontils malheureux dans leurs enfants! David, quand je me suis marié, j'avais sur la tète un bannct de papier pour toute fortune et mes deux bras, j'étais un pauvre ours; mais'avec la belle imprimerie que je Viii donnée, avec ton industrie et les connaissances, lu dois épouscj^ une bourgeoise de la ville, une femme riche de trente à quarante mille francs. Laisse la [)assion, je te marierai, moi ! Nous avons ici une veuve de trente-deux ans, la femme d'un meunier, qui a cent mille francs de bien au soleil ; voilà ton affaire. Tu peux réunir ses biens à ceux de Marsac, ils se touchent! Ah ! le beau domaine que nous aurions, et comme je le gouvernerais!

— 3Ion père, je suis engagé...

— David, lu n'entends rien au commerce, je le vois ruiné. Oui, si tu le maries avec cette fille de riloumeau, je me mettrai en règle vis-à-vis de toi, je t'assignerai pour me payer mes loyers, car je ne prévois rien de bon. Ah ! mes pauvres presses! mes presses! il vous fallait de l'argent pour vous huiler, vous entretenir et vous faire rouler. Il n'y a qu'une bonne année qui [tuisse me consoler de cela.

— 3Ion père, il me semble que jusqu'à présent je vous ai causé peu de chagrin...

— Et très-peu payé de loyers, répondit le vigneron.

— Je venais vous demander, outre votre consentement à mon mariage, de me faire élever le second étage de votre maison et de construire un logement au-dessus de l'ajipcnlis.

— r>erni(iue, je n'ai [)as le sou, lu le sais bien. D'ailleurs, 'C serait de l'argejil jeté dans l'eau, car

qu'est-ce que ça me rapporterait? Ah! tu te lèves dès le matin pour venir me demander des constructions à ruiner le roi Salomon?3Iais tu es fou, David! On m'a changé mon enfant en nourrice... En voilàt-il un qui aura du raisin! dit-il en s'inlerrompant pour montrer un cep à David. Voilà des enfants qui ne trompent pas l'espoir de leurs parents : vous les fumez, ils vous rapportent. Moi, je t'ai mis au lycée, j'ai payé des sommes énormes pour faire de toi un savant, tu vas étudier chez les Didot; et toutes ces frimes aboutissent à me donner pour bru une fille de riloumeau, sans un sou de dot! Si tu n'avais pas étudié, que tu fusses resté sous mes yeux, tu le serais conduit à ma fantaisie, et tu te marierais aujourd'hui avec une meunière de cent mille francs, sans compter le moulin! Ah! ton esprit te sert à croire que je te récompenserai de ce beau senlimeiit, en te faisant construire des palais! Mais ne t!irait-on pas en vérité que, depuis deux cents ans, la maison où tu es n'a logé que des cochons, et que la fille de l'IIounieau ne peut pas y coucher? Ah ç;'i ! c'et donc la reine de France?

— Eh bien ! mon père, je construirai le second étage à mes frais, ce sera le fils qui enrichira le père. Quoique ce soit le monde renversé, cela se voit quelquefois.

— Cominenl, m )n gars, lu as de l'argent pour bàlir, et tu n'en as pas pour payer les loyers? Finaud, tu ruses avec Ion père! Ça n'est pas bien!

La question ainsi posée devint diffieileà résoudre, car le bonhomme était enchaiilé de mettre son fils dans une position qui lui permit de ne lui rien donlicr tout en paraissant paternel. Aussi David ne putil obtenir de soii père qu'un conscnlcmenl pur cl simple au mariage et la permission de faire à ses frais, dans la maison paternelle, toutes les constructioiis dont il pouvait avoir besoin. Le vieil ours, ce modèle des pères conservateurs, lui fit la grâce de ne pas exiger ses loyei's,et <le ne pas lui preiidre les économies qu'il a\ail eu rim[)ruilenee de laisser voir.

David re\int triste, car il comprit que dans le liialheur il ne pourrait pas compter sur le secours de son père.

(ATAMTROPIIi;.** DK L'A.UOl'R KX PnOVIlVCE.

Le lendemain de cetU; laineuse soirée, il ne fut (jneslion dans loul Angoulème que du mol de l'c- \éque et de la réponse de madame de Uargelon; les m.iindres cvénenienls furent si bien dénatures,

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NOrVELLl-S SCi-M-S I)i: LA VIE DE PROVINCE.

augiiieiités, (.'inbellis, que le puële deviiil le héros du inomcnt; car do la sphère supérieure où gronda ccl orage de cancans, il en tomba quelques gouttes dans la bourgeoisie. Ouand Lucien passa par Beaulieu pour aller chez madame de Dargclon, il s'aperçut de Tatlention envieuse avec laquelle plusieurs jeunes gens le regardèrent, ctsaisit-tjuclques phrases qui renorgucillirent.

— ^'oilà un jeune homme heureux, disait un fils de famille qui avait assisté à la lecture; il est joli garçon, il a du talent, et madame de Bargelon en est folle.'

— La plus belle fenune d'Angoulème est à lui, fut une autre phrase qui remua toutes les vanités de son cœur.

11 avait impatiemment attendu Theure où il savait trouver Louise seule, car il avait besoin de faire accepter le mariage de sa sœur à cette femme qui était devenue l'arbitre de ses dcjtinéesjpuis il comprenait qu'après la soirée de la veille elle serait peut-être plus tendre, et celte tendresse pouvait amener un moment de bonheur. Il ne s'était pas trompé. Madame de Bargeton le reçut avec une emphase de sentiment qui lui parut à lui, tout inexpélient en amour, un touchant progrès de passion. Elle abaîidonna ses beaux chc\eux d'or, ses mains, sa tête au:> baisers enflammé.; du poêle. Lucien avait tant souffert la veille, et il était si beau, si grand, si poétique!

— Si tu avais vu Ion visage pendant que tu lisais! dit-elle, car ils étaient arrivés la veille i'.ii tutoiement, à celle caresse du langage, alors que sur le canapé Louise avait de sa blanche main essuyé les gouttes de sueur qui emperlaient le front où par avance elle posait une couronne. 11 s'échappait des étincelles de tes beaux yeux ! j(! voyais sorlir de tes lèvres les chaînes d'or qui suspendent les cœurs à la bouche des poêles. Tu me liras tout Ciiénier, car il est le poêle des amants. Tu ne souffriras plus, je ne le veux pas! Oui, cher ange, je le ferai une oasis où lu vivras toute la vie de poète, active, molle, indolente, laborieuse, pensive tour à tour; mais n'oubliez jamais que vos lauriers me sont dus, que ce sera pour moi la n;)ble indemnité des souffrances qui nraviendroiit. Pauvre cher, ce monde ne m'épargnera pas plus qu'il ne l'épargne, il se venge de tous les bonheurs qu'il ne partage pas, je serai toujours jalousée, ne l'avez-vous pas vu hier? Ces mouches buveuses de sang sont-elles accourues assez vite pour s'abreuver dans lespiqiirosqu'elles ont faites! Mais j'élais heureuse! je vivais! il y a si longtemps que toutes les cordes de mon cœur n'ont résonné!

Des larmes coulèrent sur les joues de Louise. Lucien lui prit une main, et pour toute réponse la baisa longtemps. Ses vanités étaient caressées '^•"•

celte femme comme par sa mère, par sa sœur et par David. Chacun autour de lui continuait à exhausser le piédestal imaginaire sur lequel il se metU.il; tout rcnlrelenail dans ses croyances ambitieuses; il marchait dans une atmosphère pleine de mirages. Les jeunes imaginations sont si naturellement complices de ces louanges et de ces idées, tout s'empresse lanl à servir un jeune homme beau, plein d'avenir, qu'il faut plus d'une leçon amère et froide pour dissiper de si ardents prestiges.

— Tu veux donc bien, ma belle Louise, être ma Béalrix, mais une Béatrix qui se laisse aimer?

Elle releva ses beaux yeux qu'elle avait tonus baissés, et dit en démenlanl sa parole par un angélique sourire :

— Si vous le méritez... plus tard! N'étcs-vous pas heureux? avoir un cœur à soi, pouvoir tout dire avec la certitude d'être compris, n'est-ce pas le bonheur?

— Oui, répondil-il en faisant une moue d'amoureux contrarié.

■ — Enfant, dit-elle en se moquant. Allons, n'avezvous pas quelque chose à me dire? Tu es entré tout préoccupé, m;)n Lucien.

Lucien confia timidement à sa bien-aimée l'amour de David pour sa sœur, celui de sa sœur pour David, et le mariage projeté.

— Pauvre Lucien, dit-elle, il a peur d'être battu, gronde, comme si c'était lui qui se r^^ariail... Mais où est le mal ? reprit-elle en passant ses mains dans les cheveux de Lucien. Que me fait ta famille, où tu es une exception? Si mon père épousait sa servante, t'en inquiéterais-lu beaucoup? Cher enfant, les amants sont à eux seuls toute leur famille. Aije dans le monde un autre intérêt que mon Lucien? Sois grand, sache conquérir de la gloire, voilà nos aiï;iires!

Lucien fut l'homme du monde le plus heureux de celle égoïste réponse. Au moment où il écoutait les folies raisons par lesquelles Louise lui prouva qu'ils étaient seuls dans le moiide, M. de Bargelon entra; Lucien fronça le sourcil, et parut interdit; Louise lui fit un signe et le pria de rester à dîner avcceuxenlui demandantde lui lireAndréChénier, jusqu'à ce que les joueurs et les habitués vinssent.

— Vous ne ferez pas seulement plaisir à elle, dit M. de Bargelon, mais à moi aussi. Rien ne m'arrange mieux que d'entendre lire après mon diner.

Lucien, câliné par M. de Bargeton, câliné par Louise, servi par les domestiques avec le respect qu'ils ont pour les favoris de leurs maîtres, resta dans l'hùtcl de Bargelon en s'idcntifiant à toutes les jouissances d'une fortune qui n'était pas la sienne, mais dont il avait en quelque sorte l'usufruit. Quand '" salon fut plein de monde, il se sentit si fort de la

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Gl

Ijclise de M. de Bargeloii et de Tamour de Louise, qu'il prit un air dominateur que sa belle maîtresse encouragea ; il savoura les plaisirs du despotisme conquis par Nais et qu'elle aimait à lui faire partager; enfin il s'essaya pondant cette soirée à jouer le rôle d'un héros de petite ville. En voyant la nouvelle attitude de Lucien, quelques personnes pensèrent qu'il était, suivant une expression de l'ancien temps, du dernier bien avec madame de Bargcton. Amélie, venue avec M. du Châtelet, affirmait le grand malheur dans un coin du salon où s'étaient réunis les jaloux et les envieux.

— Ne rendez pas Nais comptable de la vanité dun petit jeune homme tout fier de se trouver dans un monde où il ne croyait jamais pouvoir aller, qui prend les phrases gracieuses d'une femme du monde pour des avances, qui ne sait pas encore distinguer le silence que garde la passion vraie de la phraséologie protectrice que lui méritent sa beauté, sa jeunesse et son talent. Les femm.es seraient trop à plaindre si elles étaient coupables de tous les désirs qu'elles nous inspirent. Il est certainement amoureux, mais quant à Nais...

— Oh! Nais, répéta la perfide Amélie, Naïs est très-heureuse de cette passion. A son âge l'amour d'un jeune homme offre tant de séductions! On redevient jeune auprès de lui, l'on se fait jeune fdle, on en prend les scrupules, les manières, et l'on ne songe pas au ridicule... Voyez donc! le fils d'un pharmacien se donne des airs de maître chez madame de Bargeton!

— L'amour ne connaît pas ces distances-là, chanteronna Adrien.

Le lendemain, il n'y eut pas une seule maison dans Angoulème où l'on ne discutât le degré d'intimité datis lequel se trouvaient M. Chardon , uliàs M. de Rubempré, et madame de Bargeton. A peine coupables de quelques baisers , le monde les accusait déjà du plus criminel bonheur. Madame de Bargeton portait la peine de sa royauté. N'avez-vous pas remarqué, parmi les bizarreries de la société, les caprices de ses jugements et la folie de ses exigences? Il est des personnes auxquelles tout est permis, elles peuvent faire les choses les plus déraisonnables; d'elles, tout est bienséant; c'est à qui justifiera leurs actions : mais il en est d'autres pour lesquelles le monde est d'une incroyable sévérité; celles-là doivent faire tout bien, ne jamais ni se tromper, ni faillir, ni même dire une sottise; vous diriez des statues admirées que l'on ote de leur piédestal dès que Thiver leur a fait tomber un doigt, ou cassé le nez; on ne leur permet rien d"humain, elles sont tenues d'être toujours divines et parfaites. Un seul regard de madame de Bargeton à Lucien équivalait aux douze années de bonlicur de Zizine

et de Francis; un serrement de main entre les deux amants allait attirer sur eux toutes les foudres du département,

David avait rapporté de Paris un pécule secret qu'il destinait aux frais nécessités par son mariage et par la construction du second étage de la maison paternelle. Agrandir celte maison, n'était-ce pas travailler pour lui? Tôt ou tard elle lui reviendrait; son père avait soixante et dix-huit ans; il fit donc construire en colombage l'appartement de Lucien afin de ne pas surcharger les vieux murs de cette maison lézardée; il se plut à décorer, à meubler galamment l'appartement du premier, où la belle Eve devait passer sa vie. Ce fut un temps d'allégresse et de bonheur sans mélange pour les deux amis. Quoique las des chétives proportions de l'existence de province, et fatigué de cette sordide économie qui faisait d'une pièce de cent sous une somme énorme, Lucien supporta sans se plaindre les calculs de la misère et ses privations. Sa sombre mélancolie avait fait place à la radieuse expression de l'espérance. Il voyait briller une étoile au-dessus de sa tête , il rêvait une belle existence en asseyant son bonheur sur la tombe de M. de Bargeton, lequel avait de temps en temps des digestions difficiles, et l'heureuse manie de regarder l'indigestion de iron dîner comme une maladie qui devait se guérir par celle du souper.

Vers le commencement du mois de septembre, Lucien n'était plus prote, il était M. de Rubempré, logé magnifiquement en comparaison de la misérable mansarde à lucarne où le petit Chardon demeurait à l'Houmeau ; il n'était plus un homme de riloumeau, il habitait le haut Angoulème, et dînait près de quatre fois par semaine chez madame de Bargeton ; pris en amitié par monseigneur, il était admis à l'évèché; ses occupations le classaient parmi les personnes les plus élevées, enfin il devait prendre place un jour parmi les illustrations de la France. Certes, en parcourant un joli salon, une charmante chambre à coucher et un cabinet jtlein de goût, il pouvait se consoler de prélever trente on quarante francs par mois sur les salaires si péniblement gagnés par sa sœur et par sa mère, car il apercevait le jour où le roman historique auquel il travaillait depuis deux ans, l'Archer de Cii\rles IX, et un volume de poésies intitulées i,es Marguerites, répandraient son nom dans le monde littéraire, en lui donnant assez d'argent pour s'acquitter envers sa mère, sa sœur et David. Aussi se trouvant grandi, prêtant l'oreille au retenlissement de son nom dans l'avenir, acceptait-il main tenant leurs sacriiices avec une noble assurance; il souriait de sa détresse, il jouissait de ses dernières misères. Eve et David avaient fait passer le bonheur de leur frère avant le

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leur. Lfur mariage était relardé par le temps que (iemaridaienl encore les ouvriers pour achever les meuhk'S, les peintures, les papiers destinés au prcnuer étage, car l<s alTaires de Lucien avaient eu la primauté, (hiicoruiue connaissait Lucien ne se serait pas étonné de ce dévouement : il était si sédui- .'anlîses manières étaient si câlines! son impatience et ses désirs il les exprimait si gracieusement! il avait toujours gagné sa cause avant d'avoir parlé. Ce fatal privilège perd plus de jeunes gens qu'il n'en sauve. Habitués aux prévenances qu'inspire une jolie jeunesse, heureux de cette égoïste protection que le monde accorde à un être qui lui plaît, comme il failTaumùne au mendiant qui réveille un sentiment et lui domie une émotion, beaucoup de ces grands enfants jouissent de cette faveur au lieu de Texploitcr. Trompés sur le sens et le mobile des relations sociales, ils croient toujours rencontrer ce décevant sourire; mais ils arrivent nus, chauves, dépouillés, sans valeur ni fortune, au moment où, comme de vieilles coquettes et de vieux haillons, le monde les laisse à la porto d'un salon ou au coin d'une borne. Eve avait d'ailleurs désiré ce retard, elle voulait établir économiquement les choses nécessaires à un jeune ménage. Que pouvaient refuser deux amants à un frère qui, voyant travailler sa sœur , disait avec un accent parti du cœur :

— Je voudrais savoir coudre !

l'uis le grave et observateur David avait été complice de ce dévouement. Depuis la liaison de Lucien avec madame de Bargeton, il avait eu peur de la transformation qui s'opérait chez Lucien; il craignait de lui voir mépriser les mœurs bourgeoises. Dans le désir de l'éprouver, il avait souvent fait triompher les joies patriarcales des plaisirs du grand monde, et il se disait :

— On ne nous le corrompra point !

Plusieurs fois les trois amis et madame Chardon lirent des parties de plaisir, comme il s'en fait en province : ils allaient se promener dans les bois qui avoisinent Angoulême et longent la Charente, ils dînaient sur l'herbe avec des provisions que l'apprenti de David apportait à un certain endroit et à une heure convenue; puis ils revenaient le soir, un peu fatigués, n'ayant pas dépensé trois francs. Dans les grandes circonstances, quand ils dînaient à ce qui se nomme un rcslavrat , espèce de restaurant champêtre qui tient le milieu entre le bouchon des provinces et la guintjucltc de i'aris , ils allaient jusqu'à cent sous partagés entre David et les Chardon. David savait un gré infini à Lucien de lui sacrifier, dans ces champêtres journées, les vaniteuses satisfactions qu'il trouvait chez uiadame de lîargeton , et les somptueux dîners du monde , car chacun voulait fêter le grand homme d'Angouléme.

Dans ces conjonctures, au moment où il ne manquait presque plus rien au futur ménage, pendant un voyage que David fit à .Marsac pour obtenir de son père qu'il vint assistera son mariage, en espérant que le botdiomme, séduit par sa belle-fille, contribuerait aux énormes dépenses nécessitées par l'arrangement de la maison, il arriva l'un de ces événements qui, dans une petite ville, changent entièrement la face des choses.

Lucien et Louise avaient dans !\I. du Chàtele' un espion intime qui guettait, avec la persislanced'une haine mêlée de passion et d'avarice, l'occasion d'amener un éclat; il voulait forcer madame de Bargeton à si bien se prononcer pour Lucien, qu'elle fut ce qu'on nomme pcrduv. L'ancien diplomate s'était posé comme un hundjlc conlident de madame de Bargeton ; il admirait Lucien rue du Minage , et le démolissait partout ailleurs; il avait insensiblement conquis les petites entrées chez Nais qui ne se défiait plus de son \ieil adorateur ; mais il avait trop présumé des deux amants, leur amour restait pla- , Ionique, au grand désespoir de Louise et de Lucien. Il y a en effet des passions qui s'embarquent mal ou bien, comme on voudra. Deux personnes se jettent dans la tactique du sentiment, parlerît au lieu d'agir, et se battent en plein champ au lieu de faire un siège; elles se blasent ainsi souvent d'ellesmêmes en fatiguant leurs désirs dans le vide. Deux amants se donnent alors le temps de réfléchir, de se juger, et souvent des passions qui étaient entrées en campagne, enseignes déployées, pimpantes, avec une ardeur à tout renverser, finissent par rentrer chez elles, sans victoire, honteuses, désarmées, sottes de leur vain bruit. Ces fatalités sont parfois explicables par les timidités de la jeunesse et par les temporisations auxquelles se plaisent les femmes qui débutent, car ces sortes de tromperies mutuelles n'arrivent ni aux fais qui connaissent la pratique, ni aux coquettes habituées aux manèges de la passion.

La vie de province est d'ailleurs singulièrement contraire aux contentements de l'amour, et favorise les débals intellectuels de la passion, comme aussi les obstacles qu'elle oppose au doux commerce qui lie tant les amants précipitent les âmes ardentes en des partis extrêmes. Cette vie est basée sur un espionnage si méticuleux, sur une si grande transparence des intérieurs, elleadmet si peurintimitéqui console sans que la vertu soit offensée, les relations les plus pures y sont si déraisonnablement incriminées, que beaucoup de femmes sont flétries malgré leur innocence. Certaines d'entre elles se croient alors dupes de ne pas goûter toules les félicités d'une faute dont elles supportent tous les malheurs. La société, qui blàmeoucritiquesansaucun examen sérieux les faits patents par lesquels se terminent de

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longues lulles secrùlcs, csl ainsi primilivenicnl complice de ces éclats; mais la plupart des gens qui glosent sur les prétendus scandales offerts par quelques femmes calomniées sans raison n'ont jamais pensé aux causes qui déterminent leurs résolutions publiques. Madame de Bargeton allait se trouver dans cette bizarre situation où se sont trouvées beaucoup de femmes qui ne se sont perdues qu'après avoir été injustement accusées.

Au début de la passion, les obstacles effravent les gens inexpérimentés, et ceux que rencontraient les deux amants ressemblaient fort aux liens par lesquels les Lilliputiens avaient garrotté Gulliver; c'étaient des riens multipliés qui rendaient tout mouvement impossible et annulaient les plus violents désirs. Ainsi, madame de Bargeton devait rester toujours visible; si elle avait fait fermer sa porte aux heures où venait Lucien , tout eut été dit , autant aurait valu s'enfuir avec lui. Elle le recevait, à la vérité, dans ce boudoir auquel il s'était si bien accoutumé, qu'il s'en croyait le maître; mais les portes demeuraient consciencieusement ouvertes; tout se passait le plus vertueusement du monde. 3L de Bargeton se promenait chez lui comme un hanneton sans croire que sa femme voulut être seule avec Lucien. S'il n'y avait eu d'autre obstacle que lui. Nais aurait très-bien pu le renvoyer ou l'occuper; mais elle était accablée de visites, et il y avait d'autant plus de visiteurs que la curiosité était plus éveillée ; car les gens de province sont naturellement taquins, ils aiment à contrarier les passions naissantes. Les domestiques allaient et venaient dans la maison sans être appelés et sans prévenir de leur arrivée, par suite de vieilles habitudes prises, et qu'une femme qui n'avait rien à cacher leur avait laissé prendre. Changer les mœurs intérieures de sa maison, n'était-ce pas avouer l'amour dont toute la ville doutait encore? 3Ladame de Bargeton ne pouvait pas mettre le pied hors de chez elle, sans que toute la ville sut ce qu'elle faisait, où elle allait. Se promener seule avec Lucien hors de la ville, était une démarche décisive; il aurait été moins dangereux de s'enfermer avec lui chez elle. Si Lucien était resté après minuit chez madame de Bargeton , sans y être en compagnie, toute la ville en aurait glosé le lendemain. Ainsi au dedans comme au dehors, madame de Bargeton vivait toujours en public. Ces détails peignent toute la province, les fautes y sont ou avouées ou impossibles.

Louise, comme toutes les femmes entraînées par une passion sans en avoir l'expérience, reconnaissait une à une les diilicultés de sa position; elle s'en effrayait, et sa frayeur réagissait sur ces amoureuses discussions qui prennent les plus belles heures où deux amants se trouvent seuls. Madame de

Bargeton n'avait pas de terre où elle put emmener son cher poëte, comme font quelques femmes qui, sous un prétexte habilement forgé, vont s'enterrer à la campagne. Fatiguée de vivre en public, poussée à bout par cette tyrannie dont elle apercevait trop tard le joug après en avoir épuisé les plaisirs, elle pensait à l'Escarbas, et méditait d'y aller voir son vieux père, tant elle était violemment irritée par ces misérables obstacles.

M. du Chàlelet ne croyait pas à tant d'innocence. Il guettait les heures auxquelles Lucien venait chez madame de Bargeton, et s'y rendait quelques instants après , en se faisant toujours accompagner de M. de Chandour, l'homme le plus indiscret de la coterie, et auquel il cédait le pas pour entrer, espérant toujours une surprise en cherchant aussi opiniâtrement un hasard. Son rôle et la réussite de son plan étaient d'autant plus difficiles, qu'il devait rester neutre, afin de diriger tous les acteurs du drame qu'il voulait faire jouer. Aussi, pour endormir Lucien qu'il caressait et madame de Bargeton qui ne manquait pas de perspicacité, s'était-il attaché par contenance à la jalouse Amélie. Pour mieux faire espionner Louise et Lucien, il avait réussi depuis quelques jours à établir entre M. de Chandour et lui une controverse au sujet des deux amoureux. Uu Chiàtclet prétendait que madame de Bargeton se jouait de Lucien, qu'elle était trop lière, trop bien née pour descendre jusqu'au fils d'un pharmacien. Ce rôle d'incrédule allait au plan qu'i 1 s'était tracé, car il désirait passer pour le défenseur de madame de Bargeton. Stanislas soutenait que Lucien n'était pas un amant malheureux. Amélie aiguillonnait la discussion en souhaitant savoir la vérité. Chacun donnait ses raisons. Comme il arrive dans les petites villes, souvent quelques intimes de la maison Chandour arri\aient au milieu d'une conversation où du Chàtelet et Stanislas justifiaient à l'envi leur opinion par d'excellentes observations. Il était bien difficile que chaque adversaire ne cherchât pas des partisans en demandant à son voisin :

— Et vous , quel est votre avis'-*

Cette controverse tenait madame de Bargeton et Lucien constamment en vue. Enfin, un jour du Chàtelet fit observer que toutes les fois que M. tic Chandour et lui allaient chez madame de Bargeton et que Lucien s'y trouvait, aucun indice ne trahissait de relations suspectes; la porte du boufloir était ouverte, les gens allaient et venaient, rien de mystérieux n'annonçait les jolis crimes de l'amour, etc. Stanislas, qui ne manquait pas d'une certaine dose de bêtise, se promit d'arriver le lendemain sur la pointe du pied , ce à quoi la perfide Amélie l'engagea fort.

Ce lendemain fut pour Lucien une de ces journées

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où les jeunes gens s'arrachent quelques cheveux en se jurant à eux-mêmes de ne pas continuer le sot métier de soupirant. Il s'élait accoutumé à sa position. Le poëte qui avait si liiiiidcmcMl pris une chaise dans le boudoir sacre de la reine d'Angoulême, s'était métamorphosé en amoureux exigeant. Six mois avaienl sufii pour qu'il se crut l'égal de Louise, et il voulait alors en être le maître. 11 partit de chez lui se promettant d'élrc très-déraisonnable, de mettre sa vie en jeu , d'employer toutes les ressources d'une éloquence enflammée, de dire qu'il avait la lète perdue, quil était incapable d'avoir une pensée ni d'écrire une ligne. Il existe chez certaines femmes une horreur des partis pris qui fait honneur à leur délicatesse, elles aiment à céder à rentraîncmcnl, et non à des conventions. Généralement, personne ne veut d"un j)laisir imposé. Madame de Bargelon remarqua sur le front de Lucien, dans ses yeux, dans sa physionomie et dans ses manières , cet nir aijitè qui trahit une résolution arrêtée; clic se proposa de la déjouer, un peu par esprit de contradiction, mais aussi par une iioblc entente de l'amour. En femme exagérée, elle s'exagérait la valeur de sa personne. A ses yeux, madame de Bargeton était une souveraine, une Béalrix, une Laurc; elle s'asseyait, comme au moyen âge, sous le dais du tournoi littéraire; Lucien devait la mériter après plusieurs victoires, il avait à effacer Vcnfant sublime, Lamartine , Waltcr Scott , Byron. La noble créature considérait son amour comme un principe généreux, les désirs qu'elle inspirait à Lucien devaient être une cause de gloire pour lui. Ce ilon-quichottisme féminin est un sentiment qui donne cà l'amour une consécration respectable, elle l'utilise, elle l'agrandit, elle l'honore. Obstinée à jouer le roie de Dulcinée dans la vie de Lucien pendant sept à huit ans , madame de Bargeton voulait, comme beaucoup de femmes de province, faire acheter sa personne par une espèce de servage, par un temps de constance qui lui permît de juger son ami.

Quand Lucien eut engagé la lutte par une de ces fortes bouderies dont se rient les femmes encore libres d'elles-mêmes et qui n'altriste que les femmes aimées, Louise prit un air digne, et commença l'un de ses longs discours bardés de mots pompeux.

— Est-ce là ce que vous m'aviez promis, Lucien? dit-elle en finissant. Ne mettez pas dans un présent si doux des remords qui plus tard empoisonneraient ma vie. Ne gâtez pas l'avenir ! Et, je le dis avec orgucil,ne gâtez pas le présent ! N'avez-vous pas tout mon cœur? Que vous faut-il donc? Votre amour se laisserait-il influencer par les sens, tandis que le plus beau privilège d'une femme aimée est de leur inqioser silence? Pour qui me prenez-vous

donc? ne suis-je donc plus votre Béatrix? Si je ne suis pas pour vous quelque chose de plus qu'une femme, je suis moins qu'une femme.

— Vous ne diriez pas autre chose à un homme que vous n'aimeriez pas ! s'écria Lucien furieux.

— Si vous ne sentez pas tout ce qu'il y a de véritable amour dans mes idées, vous ne serez jamais digne de moi.

— Vous mettez mon amour en doute pour vous dispenserd'y répondre, dit Lucien en se jetant à ses pieds et pleurant, car il pleura sérieusement en se voyant pour si longtemps à la porte du paradis.

Ce furent des larmes de poêle qui se croyait humilié dans sa puissance, des larmes d'enfant au désespoir de se voir, refuser le jouet qu'il demande.

— Vous ne m'avez jamais aimé ! s'écria-t-il.

— Vous ne croyez pas ce que vous dites, répondit-clle flattée de celte violence.

— Prouvez-moi donc que vous êtes à moi! dit Lucien échevelé.

En ce moment, Stanislas arriva sans être en tendu, •vit Lucien à demi renversé, les larmes aux yeux, la tête appuyée sur les genoux de Louise ; satisfait de ce tableau suffisamment suspect, Stanislas se replia brusquement sur M. du Châtclet qui se tenait à la porte du salon. Madame de Bargeton s'élança vivement, mais elle n'atteignit pas les deux espions qui s'étaient précipitamment retirés comme des gens importuns.

— Qui donc est venu? demanda-t-elle à ses gens.

— MM. de Chandour et du Châtclet, répondit Gentil, son vieux valet de chambre.

Elle rentra dans son boudoir, pâle et tremblante.

— S'ils vous ont vu ainsi , je suis perdue, dit-elle à Lucien.

— Tant mieux! s'écria le poëte.

Elle sourit à ce cri d'égoïsme plein d'amour. En province , une semblable aventure s'aggrave par la manière dont elle se raconte. En un moment, chacun sut que Lucien avait été surpris aux genoux de Nais. M. de Chandour, heureux de l'importance que lui donnait cette affaire, alla d'abord raconter le grand événement au cercle, puis de maison en maison. M. du Châtelet s'empressa de dire partout qu'il n'avait rien vu ; mais, en se mettant ainsi en dehors du fait, il excitait Stanislas à parler, il lui faisait enchérir sur les détails ; et Stanislas, se trouvant spirituel, en ajoutait de nouveaux à chaque récit. Le soir, la société afflua chez Amélie; carie soir les versions les plus exagérées circulaient dans l'Angouléme noble, où chaque iiarrateur avait imité Stanislas. Femmes et hommes étaient impatients de connaître la vérité. Les femmes qui se voilaient la face en criant le plus au scandale, à la perversité, étaient précisément Amélie, Zéphirine, Fifine, Lo-

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lotte, qui toutes étaient plus ou moins grevées de bonheurs illicites. Le cruel thème se variait sur tous les tons.

— Eh bien! disait l'une, cette pauvre Naïs, vous savez? Moi je ne le crois pas, elle a devant elle toute une vie irréprochable; elle est beaucoup trop fière pour être autre chose que la protectrice de M. Chardon. 3rais si cela est. je la plains de tout mon cœur.

— Elle est d'autant plus à plaindre, qu'elle se donne un ridicule affreux, car elle pourrait être la mère de M. Lulu, comme l'appelait Jacques; car il a tout au plus vingt-deux ans; et Naïs, entre nous soit dit, a bien quarante ans.

— 31oi, disait du Chàlelet, je trouve que la situation même dans laquelle était M. de Rubempré prouve l'innocence de Xais. On ne se met pas à genoux pour redemander ce qu'on a déjà eu.

— C'est selon! dit Francis d'un air égrillard qui lui valut de Zéphirine une œillade improbative.

— Mais dites-nous donc bien ce qui en est, demandait-on à Stanislas en se formant en comité secret dans un coin du salon.

Stanislas avait fini par composer un petit conte plein de gravelures, et l'accompagnait de gestes et de poses qui incriminaient prodigieusement la chose.

— C'est incroyable, répétait-on.

— A midi, disait l'une.

— Naïs aurait été la dernière que j'eusse soupçonnée.

— Que va-t-elle faire ?

C'étaient des commentaires, des suppositions infinies. Du Chàtelet défendait madame de Bargeton ; mais il la défendait si maladroitement qu'il attisait le feu du commérage au lieu de l'éteindre. Lili, désolée de la chute du plus bel ange de l'olympe angoumoisin, alla tout en pleurs colporter la nouvelle à révêché. Quand la ville entière fut bien certainement en rumeur, l'heureux du Chàtelet alla chez madame de Bargeton, où il n'y avait, hélas! qu'une seule table de whist; il demanda diplomatiquement à Naïs d'aller causer avec elle dans son boudoir. Tous deux s'assirent sur le petit canapé.

— Vous savez, sans doute, dit du Chàlelet à voix basse, ce dont tout Angouléme s'occupe...

— Non, dit-elle.

— Eh bien, reprit-il, je suis trop votre ami pour vous le laisser ignorer, je dois vous mettre à même de faire cesser des calomnies sans doute inventées par Amélie, qui a l'outrecuidance de se croire votre rivale. Je venais, ce matin, vous voir avec ce singe de Stanislas qui me précédait de quelques pas, lorsqu'en arrivant là , dit-il en montrant la porte du boudoir, il prétend vous avoir rue avec M. de Rubempré dans une situation qui ne lui permettait pas d'entrer; il est revenu sur moi tout effaré en m'en-

PE BAIZKC. I.

traînant, sansmelaisserle temps demereconnaltre; et nous étions à Beaulieu, quand il me dit la raison de sa retraite. Si je l'avais connue, je n'aurais pas bougé de chez vous, afin d"éclaircir cette affaire à votre avantage; mais revenir chez vous après en être sorti ne prouvait plus rien. Maintenant, que Stanislas ait vu de travers, ou qu'il ait raison, ildoit avoir tort. Chère Nais, ne laissez pas jouer votre vie, votre honneur, votre avenir par un sot, imposez-lui silence à l'instant. Vous connaissez ma situation ici. Quoique j'y aie besoin de tout le monde, je vous suis entièrement dévoué. Disposez d'une vie qui vous appartient. Quoique vous ayez repoussé mes vœux, mon cœur sera toujours à vous, et en toute occasion je vous prouverai combien je vous aime. Oui, je veillerai sur vous comme un fidèle serviteur, sans espoir de récompense, uniquement pour le plaisir que je trouve à vous servir, même à votre insu. Ce matin, j'ai partout dit que j'étais à la porte du salon, et que je n'avais rien vu. Si l'on vous demande qui vous a instruite des propos tenus sur vous, servez-vous de moi. Je serais bien glorieux d'être votre défenseur avoué; mais, entre nous, M. de Bargeton est le seul qui puisse demander raison à Stanislas... Quand M. de Rubempré aurait fait quelque folie, l'honneur d'une femme ne saurait être à la merci du premier étourdi qui se met à ses pieds. Voilà ce que j'ai dit.

Naïs remercia du Chàtelet par une inclination de tête, et demeura pensive. Elle était fatiguée, jusqu'au dégoût, de la vie de province. Au premier mot de du Chàtelet, elle avait jeté les yeux sur Paris. Le silence de madame de Bargeton mettait son savant adorateur dans une situation gênante.

— Disposez de moi, dit-il, je vous le répète.

— 3Ierci, répondit-elle.

— Que comptez-vous faire?

— Je verrai.

Long silence.

— Aimez-vous donc tant M. de Rubempré?

Elle laissa échapper un superbe sourire, et se

croisa les bras en regardant les rideaux de son boudoir. M. du Chàtelet sortit sans avoir pu déchiffrer ce cœur de femme allière. Quand Lucien et les quatre fidèles vieillards qui étaient venus faire leur partie sans s"émouvoir de ces cancans problématiques, furent partis, madame de Bargeton arrêta son mari qui se disposait à s'aller coucher, en ouvrant la bouche pour souhaiter une bonne nuit à sa femme.

— Venez par ici, mon cher, j'ai à vous parler, dit-elle avec une sorte de solennité.

M. de Bargeton suivit Anaïs dans le boudoir.

— Monsieur, lui dit-elle, j'ai peut-être eu tort de mettre dans mes soins protecteurs envers M. de Ru-

GO

NOUVKLLl-S SCEiNES DE l\ VIi: DE PROVINCE.

heinpré une chaleur aussi mal comprise par les soties gens de celle ville que par lui-même. Ce malin, ils'esl jelé à mes pieds, là, en me faisant une déclaration d'amour. Stanislas est entré dans le moment où je relevais cet enfant. Au mépris dos devoirs que la courtoisie impose à un gentilhomme envers une femme en loule espèce de circonstance, il a prétendu m'avoir surprise dans une situation équivoque avec M. de llubempré que je traitais alors comme il le mérite. Si ce jeune écervelé savait les calomnies auxquelles sa folie donne lieu, je le connais, il irait insulter Stanislas et le forcerait à se battre, action qui serait comme un aveu public de son amour. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre femme est pure; mais vous penserez qu'il y a quelque chose, de déshonorant pour vous et pour moi à ce que ce soit M. de llubempré qui me défende. Allez à l'instant chez Stanislas, et demandezlui sérieusement raison des insultants propos qu'il a tenus sur moi. Songez que vous ne devez pas souffrir que l'affaire s'arrange, à moins qu'il ne rétracte tout en présence de témoins nombreux et importants. Vous conquerrez ainsi l'estime de tous les honnêtes gens; vous vous conduirez en homme d'esprit, en galant homme, et vous aurez des droits à mon estime. Je vais faire partir Gentil à cheval pour l'Escarbas, mon père doit être votre témoin; malgré son âge, je le sais homme à fouler aux pieds cette poupée qui noircit la réputation d'une Nègrepelisse. Vous avez le choix des armes, battez-vous au pistolet, vous tirez à merveille.

— J'y vais, dit M. de Bargeton qui prit sa canne et son chapeau.

— Bien, mon ami, dit sa femme émue; voilà comme j'aime les hommes. Vous êtes un gentilhomme.

Elle lui présenta son front à baiser, que le vieillard baisa tout heureux et fier. Cette femme, qui portait une espèce de sentiment maternel à ce grand enfant, ne put réprimer une larme en entendant retentirla porte cochère quand elle se ferma surlui.

— Comme il m'aime! se dit-elle. Le pau» re homme tient à la vie, et cependant il la perdrait sans regret pour moi.

M. de Bargeton ne s'inquiétait pas d'avoir à s'aligner le lendemain devant un homme, à regarder froidement la bouche d'un pistolet dirigé sur lui; non, il n'était embarrassé que d'une seule chose, et il en frémissait tout en allant chez M. de Chandour. n Que vais-je dire? pensait-il. Nais aurait bien du me faire un thème! » Et il se creusait la cervelle afin de formuler quelques phrases qui ne fussent point ridicules.

Mais les gens qui vivent comme vivait M. de Bargeton dans un silence imposé parl'étroitesse deleur

esprit et leur peu de portée, ont, dans les grandes circonstances de la vie, une solennité toute faite. Parlant peu, il leur échappe naturellement peu de sottises; puis, réfléchissant beaucoup à ce qu'ils doivent dire, leur extrême défiance d'eux-mêmes les porte à si bien étudier leurs discours, qu'ilss'expriment à merveille par un phénomène pareil à celui qui délia la langue à l'ânessedeBalaam. Aussi, M. de Bargeton se comporta-t-il comme un homme supérieur, et justifia l'opinion de ceux qui le regardaient comme un philosophe de l'école de l'ythagore.

11 entra chez Stanislas à onze heures du soir et y trouva nombreuse compagnie; il alla saluer silencieusement Amélie, et offrit à chacun son niais sourire, qui, dans les circonstances présentes, parut profondément ironique. Il se fit alors un grand silence, comme dans la nature à l'approche d'un orage. Chàtelet, qui était revenu chez sa maîtresse, regarda tour à tour d'une façon très-significative M. de Bargeton et Stanislas, que le mari offensé aborda poliment.

Du Chàtelet comprit le sens d'une visite faite à une heure où co vieillard était toujours couché : Nais agitait évidemment ce bras débile; et comme sa position auprès d'Amélie lui donnait le droit de se mêler des affaires du ménage, il se leva, prit M. de Bargeton à part et lui dit :

— Vous voulez parler à Stanislas?

— Oui , dit le bonhomme, heureux d'avoir un entremetteur qui peut-être prendrait la parole pour lui.

— Eh bien, allez dans la chambre à coucher d'Amélie, lui répondit le directeur des contributions, heureux de ce duel qui pouvait rendre madame de Bargeton veuve, en lui interdisant d'épouser Lucien, la cause du duel.

— Stanislas, dit du Chàtelet à 31. de Chandour, M. de Bargeton vient sans doute vous demander raison des propos que vous tenez sur Nais; venez chez votre femme, et conduisez-vous tous deux en gentilshommes : ne faites point de bruit, affectez beaucoup de politesse, ayez enfin toute la froideur d'une dignité britannique.

En un moment Stanislas et du'Châlelet vinrent trouver M. de Bargeton.

— Monsieur, dit le mari offensé, vous prétendez avoir trouve madame de Bargeton dans une situation équivoque avec M. de Rubempré.

— Avec M. Chardon, reprit ironiquement Stanislas, qui ne croyait pas M. de Bargeton un homme fort.

— Soit, reprit le mari. Si vous ne démentez pas ce propos en présence de la société qui est chez vous en ce moment, je vous prie de prendre un témoin.

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Mon beau-père, M. de Nègrcpclissc, viendra vous chercher à quatre heures du matin. Faisons chacun nos dispositions, car l'affaire ne peut s'arranger que de la manière que je viens d'indiquer. Je choisis le pistolet.

Durant le chemin, M. de Bargeton avait ruminé ce discours, le plus long qu'il eût fait en sa vie, il le dit sans passion et de l'air le plus simple du monde.

Stanislas pâlit et se dit en lui-même : « Qu'ai-je vu, après tout? »

Mais entre la honte de démentir ses propos devant toute la ville, en présence de ce muet qui paraissait ne pas vouloir entendre raillerie, et la peur, la hideuse peur qui lui serrait le cou de ses mains brûlantes, il choisit le péril le plus éloigné.

— C'est bien, à demain, dit-il à M. de Bargeton en pensant que l'affaire pourrait s'arranger.

Les trois hommes rentrèrent, et chacun étudia leur physionomie : du Châtelet souriait; BI. de Bargeton était absolument comme s'il se trouvait chez lui ; mais Stanislas se montra blême. A cet aspect quelquesfemmes devinèrent l'objet de la conl'érence. Ces mots : «c Ils se battent ! » circulèrent d'oreille en oreille. La moitié de l'assemblée pensa que Stanislas avait tort, car sa pâleur et sa contenance accusaient un mensonge; l'autre moitié admira la tenue de M. de Bargeton. Du Châtelet fit le grave et le mystéiic^A. Après être resté quelques instants à examiner les visages, M. de Bargeton se retira.

— Avez-vous des pistolets? dit Châtelet à l'oreille de Stanislas qui frissonna de la tête aux pieds.

Amélie comprit tout et se trouva mal. Les femmes s'empressèrent de la porter dans sa chambre à coucher; il y eut une rumeur affreuse, tout le monde parlait à la fois. Les hommes restèrent dans le salon, et déclarèrent d'une voix unanime que M. de Bargeton était dans son droit.

— Auriez-vous cru le bonhomme capable de se conduire ainsi? dit M. de Saintot.

— Mais, dit l'impitoyable Jacques, dans sa jeunesse il était un des plus forts sous les armes; mon père m'a souvent parlé des exploits de Bargeton.

— Bah! vous les mettrez à vingt pas, et ils se manqueront si vous prenez des pistolets de cavalerie, dit Francis à Châtelet.

Quand tout le monde fut parti , Châtelet rassura Stanislas et sa femme en leur expliquant que tout irait bien, et que dans un duel entre un homme de soixante ans et un homme de trente-six, celui-ci avait tout l'avantage.

Le lendemain matin , au moment où Lucien déjeunait avec David qui était revenu de 3Iarsac sans son père, madame Chardon entra tout effarée.

— Eh bien, Lucien, sais-tu la nouvelle dont on

parle jusque dans le marché? M. de Bargeton aprèsque tué M. de Chandour, ce matin à cinq heures , dans le pré de M. Tulloye, un nom qui donne lieu à des calembours. Il parait que M. de Chandour a dit hier qu'il t'avait surpris avec madame de Bargeton.

— C'est faux! madame de Bargeton est innocente! s'écria Lucien.

— Un homme de la campagne à qui j'ai entendu raconter les détails avait tout vu de dessus sa charrette. M. de Nègrepelisse était venu dès trois heures du matin pour assister M. de Bargeton; il a dit à M. de Chandour que s'il arrivait malheur à son gendre, il se chargeait de le venger. Un officier du régiment de cavalerie a prêté ses pistolets, ils ont été essayés à plusieurs reprises par M. de Nègrepelisse. M. du Châtelet voulait s'opposer à ce qu'on exerçât les pistolets, mais l'officier que l'on avait pris pour arbitre a dit qu'à moins de se conduire comme des enfants, on devait se servir d'armes en état. Les témoins ont placé les deux adversaires à vingt pas l'un de l'autre. M. de Bargeton , qui était là comme s'il se promenait, a tiré le premier, et logé une balle dans le cou de M. de Chandour, qui est tombé sans pouvoir riposter'. Le chirurgien de l'hôpital a déclaré tout à l'heure que M. de Chandour aura le cou de travers pour le reste de ses jours. Je suis venue te dire l'issue de ce duel pour que tu n'ailles pas chez madame de Bargeton, ou que tu ne te montres pas dans Angoulême, car quelques amis de M. de Chandour pourraient te provoquer.

En ce moment , Gentil , le valet de chambre de M. de Bargeton, entra conduit par l'apprenti de l'imprimerie , et remit à Lucien une lettre de Louise.

<i Vous avez sans doute appris, mon ami, l'issue du duel entre M. de Chandour et mon mari. Nous ne recevrons personne aujourd'hui ; soyez prudent, ne vous montrez pas, je vous le demande au nom de l'affection que vous avez pour moi. Ne trouvezvous pas que le meilleur emploi de cette triste journée est de venir écouter votre Béatrix, dont la vie est toute changée par cet événement et qui a mille choses à vous dire? '•

— Heureusement, dit David, mon mariage est arrêté pour après-demain; tu auras une occasion d'aller moins souvent chez madame de Bargeton.

—Cher David, répondit Lucien, elle me demande de venir la voir aujourd'hui ; je crois qu'il faut lui obéir, elle saura mieux que nous comment je dois me conduire dans les circonstances actuelles.

— Tout est donc prêt ici? demanda madame- Chardon.

iNouviiLUis sci:m-s dk la vu: de puovinck.

— Venez voirî.s'écria David, lu'ureux (Je montrer la transformation qu'avait subie Tapparlenient du premier étage où tout était frais et neuf.

Là, respirait ce doux i-spril qui régne dans les jeunes ménages, où les Heurs d'oranger, le voile de la mariée, couronnent encore la vie intérieure, où le printemps de l'amour se reflète dans les choses, où tout est blanc, propre et fleuri.

— Eve sera comme une princesse, dit la mère; mais vous avez dépense trop d'argent, vousavez fait des folies !

David sourit sans rien répondre, car madame Chardon avait mis le doigt dans le vif d'une plaie secrète qui faisait cruellement souffrir le pauvre amant; ses prévisions avaient été si grandement dépassées par l'exécution, qu'il lui était impossible de bâtir au-dessus de l'appentis. Sa belle-mère ne pouvait avoir de longtemps l'appartement qu'il vou- Liit lui domior. Les esprits généreux éprouvent les plus vives douleurs de manquer à ces sortes de promesses qui sont en quelque sorte les petites vanités de la tendresse; et David cachait soigneusement sa gêne, afin de ménager le cœur de Lucien qui aurait pu se trouver accablé des sacrilices qu'il avait faits pour lui.

— Eve et ses amies ont bien travaillé de leur côté, disait madan)e Chardon ; son trousseau, le linge de ménage, tout est prêt. Ces demoiselles l'aiment tant, qu'elles lui ont, sans qu'elle en sût rien, couvert les matelas en futame blanche, bordée de lisérés roses. C'est joli ! ça donne envie de se marier.

La mère et la fille avaient en)ployé toutes leurs économies à fournir la maison de David des choses auxquelles ne pensent jamais les jeunes gens. En sachant combien il déployait de luxe, car il était question d'un service de porcelaine demandé à Limoges, elles avaient tâché de mettre de l'harmonie entre les choses qu'elles apportaient et celles que s'achetait David. Cette petite lutte d'amour et de générosité devait amener les deux époux à se trouver gênés dès le commencement de leur mariage, au milieu de tous les symptômes d'une aisance bourgeoise qui pouvait passer pour du luxe, dans une ville arriérée comme l'était alors Angoulème.

Au moment où Lucien vit sa mère et David passer dans la chambre à coucher dont la tenture bleue et blanche, dont le joli mobilier lui était connu, il s'esquiva chez madame de Bargeton. Il la trouva déjeunant avec son mari, qui, mis en appétit par sa promenade matinale, mangeait sans aucun souci de ce qui s'était passé. Le vieux gentilhomme campagnard, M. de Aègrepelisse, celte imposante figure, reste de la vieille noblesse française, était auprès de sa fille. Quand Gentil eut annoncé M. de Rubempré, le vieillard à tête blanche lui jeta le regard inquisi-

tif d'un père empressé déjuger Ihomme que sa i'ûU' a distingué. L'excessive beauté de Lucien le frappa si vivement, qu'il ne i)ut retenir un regard d'approbation ; mais il semblait voir dans la liaison de sa fille une amourette plutôt qu'une passion, un caprice plutôt qu'une passion durable. Le déjeuner finissait, Louise put se lever, laisser son père et M. de Bargeton, en faisant signe à Lucien de la suivre.

— Mon ami, dit-elle d'un son de voix triste et joyeux en même temps, je vais à Paris, et mon père emmène M. de Bargeton à l'Escarbas, où il restera pendant mon absence. Madame d'Espard, une demoiselle de Navarreins-Lansac, à qui nous sommes alliés par les d'Espard, les aînés de la famille de Nègrepelisse, est en ce moment très-induenle par ellemême et par ses parents. Si elle daigne nous reconnaître, je veux la cultiver beaucoup; car elle peut nous obtenir par son crédit une place pour M. de Bargeton. Mes sollicitations pourront le faire désirer par la cour pour député de la Charente, ce qui aidera ■sa nomination ici ; puis sa dépulalion pourrait plus tard favoriser mes démarches à Paris C'est toi, mon enfant chéri, qui m'as inspiré ce changement d'existence. Le duel de ce matin me force à fermer ma maison pour quelque temps, il y aurait des gens qui prendraient parti pour les Chandour contre nous. Dans la situation où nous sommes, et dans une petite ville, une absence est toujours nécessaire pour laisser aux liaines le temps de s'assoupir. Mais, ou je réussirai et ne reverrai plus AngouIême, ou je ne réussirai pas et veux attendre à Paris le moment où je pourrai passer tous les étés à l'Escarbas et les hivers à Paris. C'est la seule vie d'une femme comme il faut. La journée suffira pour tous nos préparatifs, je partirai demain dans la nuit et vous m'accompagnerez, n'est-ce pas? Vous irez en avant, puis, entre Mansle et Ruffec, je vous prendrai dans ma voiture et nous serons bientôt à Paris. Là, cher, est la vie de gens supérieurs. On ne se trouve à l'aise qu'avec ses pairs, partout ailleurs on souffre. D'ailleurs, Paris, capitale du monde intellectuel, est le théâtre de vos succès. Franchissez promptement l'espace qui vous en sépare! Ne laissez pas vos idées rancir en province, communiquez promptement avec les grands hommes qui représenteront le dix-neuvième siècle! rapprochez-vous de la cour et du pouvoir, car ni les distinctions, ni les dignités ne viennent trouver le talent qui s'étiole dans une petite ville. Nommezmoi d'ailleurs les belles œuvres exécutées en province? Voyez au contraire le sublime et pauvre Jean-Jacques invinciblement attiré par ce soleil moral, qui crée les gloires en échauffant les esprits par le frottement des rivalités. Ne devez-vous pas vous hâter de prendre votre place dans la pléiade

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qui se produit à chaque époque? Vous ne sauriez croire combien il est utile à un jeune talent d'être mis en lumière par la haute société. Je vous ferai recevoir chez madame d'Espard ; personne u'a facilement l'entrée de son salon, où vous trouverez tous les grands personnages, les ministres, les ambassadeurs, les orateurs de la chambre, les pairs les plus influents, des gens riches ou célèbres. Il faudrait êlre bien maladroit pour ne pas exciterleur intérêt, quand on est beau, jeune et plein de génie. Les grands talents n'ont pas de petitesses, ils vous prêteront leur appui. Quand on vous saura haut placé, vos œuvres acquerront une immense valeur. Pour les artistes, le grand problème à résoudre est de se mettre en vue. II se rencontrera donc là pour vous mille occasions de fortune, des sinécures, une pension sur la cassette. Les Bourbons aiment tant à favoriser les lettres et les arts! aussi soyez à la fois poëte religieux et poëte royaliste. Non-seulement ce sera bien, mais vous ferez fortune. Est-ce l'opposition, est-ce le libéralisme qui donne les places, les récompenses, et qui fait la fortune des écrivains ? Ainsi prenez la bonne route et venez là où vont tous les hommes de génie. ^ ous avez mon secret, gardez le plus profond silence, etdisposez-vousàmesuivre. Ne le voulez-vous pas? ajouta-t-elle étonnée de la silencieuse attitude de son amant.

Lucien était hébété par le rapide coup d'oeil qu'il jeta sur Paris, en entendant ces séduisantes paroles. 11 lui sembla que jusqu'alors il n'avait joui que de la moitié de son cerveau, et que l'autre moitié se découvrait, tant ses idées s'agrandirent. 11 se vil, dans Angoulême, comme une grenouille sous sa pierre au tond d'un marécage. Paris et ses splendeurs, Paris, qui se produit dans toutes les imaginations de province comme un Eldorado, lui apparut avec sa robe d'or, la tête ceinte de pierreries royales, et les bras ouverts aux talents. Les gens illustres allaient lui donner l'accolade fraternelle; là tout souriait au génie : il n'y avait ni gentillàtres jaloux qui lançaient des mots piquants pour humilier l'écrivain, ni sotte indifférence pour la poésie; carde là jaillissaient les œuvres des poëtes, là elles étaient payées et mises e.i lumière; après avoir lu la première page de fArclier de Charles IX, les libraires ouvriraient leurs caisses et lui diraient : u Cotnbien voulez-vous? » Il comprenait d'ailleurs qu'après un voyage où ils seraient mariés par les circonstances, madame de Bargelon serait à lui tout entière, qu'ils vivraient ensemble.

A ces mots : " Ne le voulez-vous pas? » il répondit par une larme, saisit Louise par la taille, la serra au creur, et lui marqua le cou par de violents baisers. Puis il s'arrêta tout à coup comme frappé l^;u- un souvenir, et s'écria ;

— Mon Dieu, ma sœur se marie après-demain! Cecrifutlederniersoupirdel'enfant noble etpur.

Les liens si puissants qui attachent les jeunes cœurs à leur famille, à leur premier ami, à tous les sentiments primitifs, allaient recevoir un terrible coup de hache.

— Eh bien, s'écria Laitière Nègrepelisse, qu'a de commun le mariage de votre sœur et la marche de notre amour? Tenez-vous tant à être le coryphée de cette noce de bourgeois et d'ouvriers, que vous ne puissiez m'en sacrifier les nobles joies? Le beau sacrifice! dit-elle avec mépris. J'ai envoyé ce matin mon mari se battre à cause de vous ! Allez, monsieur, quittez-moi ! je me suis trompée.

Elle tomba pâmée sur son canapé. Lucien l'y suivit en demandant pardon, en maudissant sa famille, David et sa sœur.

— Je croyais tant en vous ! dit-elle. M. de Cante- Croix avait une mère qu'il idolâtrait; mais, pour obtenir une lettre où je lui disais : je suis contente! il est mort au milieu du feu. Et vous, quand il s'agit de voyager avec moi, vous ne savez point renoncer à un repas de noces!

Lucien voulait se tuer, et son désespoir fut si vrai, si profond, que Louise pardonna, mais en faisant sentir à Lucien qu'il aurait à racheter cette faute.

— Allez donc, dit-elle enfin, soyez discret et trouvez-vous demain soir à minuit, à une centaine de pas du premier relais après Mansle.

Lucien sentit la terre petite sous ses pieds; il revint chez David suivi de ses espérances comme Oreste l'était par ses furies, car il entrevoyait mille difficultés qui se comprenaient toutes dans ce mot terrible : c Et de l'argent! !> La perspicacité de David l'épouvantait si fort, qu'il s'enferma dans son joli cabinet pour se remettre de l'étourdisscment que lui causait sa nouvelle position. Il fallait donc quitter cet appartement si chèrement établi, rendre inutiles tant de sacrifices. Lucien pensa que sa mère pourrait loger là, David économiserait ainsi la coûteuse bâtisse qu'il avait projeté de faire au fond de la cour; son départ devait arranger sa famille; il trouva mille raisons péremptoires à sa fuite, car il n'y a rien de jésuite comme un désir. Anssilùl il courut à l'iloumcauchez sa sœur, pour lui apprendre sa nouvelle destinée et se concerter avec elle, l'^ii arrivant de\anl la boutique de Poslel, il pensa que, s'il n'y avait d'autre moyen, il emprunterait au successeur de son père la somme nécessaire à son séjour durant un an.

— Si je vis avec Louise, un écii par jour sera pour moi comme une fortune, et cela ne fait que mille francs pour un an, se dit-il. Or dans six mois je serai riche!

l'^c et sa mère cnlcndirent,sous la promesse d'uu

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proloiid secret, les coiifideiices <lc Lucien. Toutes deux pleurèrent en l'écoulant. (^)uan(l il voulut savoir la cause de leur chagrin, elles lui apprirent que tout ce qu'elles |iossédaient avait été absorbé par le linge de table et de ni.iison, par le trousseau d■È^e, par une n)ullitude d'acciuisitions auxquelles n'avait pas |)ensé l)a\id, et qu'elles étaient heureuses d'avoir faites, car l'imprimeur reconnaissait à È\e une dot de dix mille IVancs. Lucien leur fit alors part de son idée demprunl, et madame Chardon ;e chargea d'aller demander à M. Postel mille francs pour un an.

— Mais Lucien, dit l\vc avec un serrement de cœur, tu n'assisteras donc pas à mon mariage ? Oh ! reviens, j'attendrai quelques jours! Elle te laissera bien revenir ici dans une quinzaine, une fois que lu l'auras accompagnée.' Elle nous accordera bien huitjours, à nous qui t'avons élevé pour elle ! Notre union tournera mal si tu n'y es pas... Mais auras-tu assezde mille francs ?(Jil-elie en s'intcrrompant tout à coup. Ouoique ton habit t'aille divinement, tu n'en as qu'un; tu n'as que deux chemises fines, et les six autres sont en grosse toile; tu n'as que trois cravates de batiste, ks trois autres sont en jaconas commun; et puis tes mouchoirs ne sont pas beaux. Trouveras-tu dans Paris une sœur pour te blanchir ton linge dans la journée où lu en auras besoin? Il l'en faut bien davantage. Tu n'as qu'un pantalon de nankin lait celle année, ceux de l'aimée dernière te sont justes. Il faudra donc le faire habiller à Paris, les prix de Paris ne sont pas ceux d'Angoulènie. Tu n'as que deux gilets blancs de mettables, j'ai déjà raccommodé les autres. Je le conseille d'emporter deux mille francs.

En ce moment David, qui entrait, parut avoir entendu ces deux derniers mois, car il examina le frère et la sœur en gardant le silence.

— Ne me cachez rien, dit-il.

— Eh bien ! s'écria Eve, il pari avec elle.

— Postel, dit madame Chardon en entrant sans voir David, consent à prêter les mille francs, mais pour six mois seulement, et il veut une lettre de change de loi acceptée par ton beau-frère, car il dit que lu n'offres aucune garantie.

La mère se relourna, vil son gendre, et ces quatre personnes gardèrent un profond silence. La famille Chardon sentait combien elle avait abusé de David. Tous étaient honteux.

Lne larme roula dans les yeux de l'imprimeur.

— Tu ne seras donc pas à mon mariage ? dit-il; tu ne resteras donc pas avec nous ? El moi qui ai dissipé tout ce que j'avais! Ah ! Lucien, moi qui apportais à Eve ses pauvres petits bijoux de mariée, je ne savais pas, dit-il en essuyant ses yeux et tirant des écrins de sa poche, avoir à rcgrcllcr de les avoir achetés.

11 posa plusieurs boites couvertes en maroquin sur la table, devant sa belle-mère.

— Pourquoi pensez-vous tant à moi? dit Eve avec un sourire d'ange qui corrigeait sa parole.

— Chère maman, dit l'imprimeur, allez dire à M. Postel que je consens à donner ma signature, car je vois sur la figure, Lucien, que tu es bien décide à partir.

Lucien inclina mollement cl tristement la tête en ajoutant, un moment après :

— Ne méjugez pas mal, mes anges aimés.

Il prit Eve et David, les embrassa, les rapprocha de lui, les serra en disant :

— Attendez les résultats, cl vous saurez combien je vous aime. David, à quoi servirait notre hauteur de pensée, si elle ne nous permettait pas de faire abstraction dcspetiles cérémonies danslesquellesles lois entortillent les sentiments? Malgré la dislance, mon àme ne sera-l-elle pas ici? la pensée ne nous réunira-t-ellc pas? N'ai-je pas une destinée à accomplir? Les libraires viendront-ils chercher mon Archer de Cuari.es IX, et LES 3Iargcerites? Ln peu plus tôt, un peu plus lard, ne faul-il pas toujours faire ce que je fais aujourd'hui? Puis-je jamais rencontrer des circonstances plus favorables? N'est-ce pas toute une fortune que d'entrer pour mon début à Paris dans le salon de la marquise d'Espard ?

— lia raison, dit Eve. Vous-même ne me disiezvous pas qu'il devait aller promplemenlà Paris?

David prit Eve par la main, l'emmena dans cet étroit cabinet où elle dormait depuis sept années, et lui dit à l'oreille :

— lia besoin de deux mille francs, disais-lu, mon amour? Postel n'en prêle que mille.

Eve regarda son prétendu par un regard affreux qui disait toutes ses souffrances.

— Écoule, mon Eve adorée, nous allons mal commencer la vie. Oui, mes dépenses ont absorbé tout ce que je possédais. 11 ne me reste que deux mille francs, et la moitié est indispensable pour faire aller l'imprimerie. Donner mille francs à Ion frère, c'est donner noire pain, compromettre notre Iranquillilé. Si j'étais seul, je sais ce que je ferais; mais nous sommes deux. Décide.

Eve éperdue se jeta dans les bras de son amant, le baisa Icndremcnt et lui dit à l'oreille, tout en pleurs :

— Eais comme si lu étais seul, je travaillerai pour regagner celle somme !

David laissaÈveabaltue,el revint trouver Lucien.

— Ne te chagrine pas, lui dil-il, tu auras les deux mille francs.

— Allez voir Postel, dit madame Chardon; car vous devez signer tous deux le papier.

Ouand les deux amis remontèrent, ils surprirent

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Eve et sa mère à genoux, qui priaient Dieu. Si elles savaient combien d'espérances le retour devait réaliser, elles sentaient en ce moment tout ce qu'elles perdaient dans cet adieu, elles trouvaient le bonheur à venir payé trop cher par une absence qui allait briser leur vie et les jeter dans mille craintes sur les destinées de Lucien.

— Si jamais tu oubliais cette scène, dit David à l'i.reille de Lucien, tu serais le dernier des hommes.

L'imprimeur jugea sans doute ces graves paroles lîécessaires, l'inlluence de madame de Bargeton ne l'épouvantait pas moins que la funeste mobilité de caractère qui pouvait tout aussi bien jeter Lucien dans une mauvaise comme dans une bonne voie. Eve eut bientôt fait le paquetde Lucien. Ce Fernand Cortez littéraire emportait peu de chose. Il garda sur lui sa meilleure redingote, son meilleur gilet et Lune de ses deux chemises fines. Tout son linge, son fameux habit, ses effets et ses manuscrits, formèrent un si mince paquet, que David proposa de l'envoyer par la diligence à l'un de ses amis auquel il écrirait de le tenir à la disposition de Lucien.

Malgré les précautions prises par madame de Bargeton pour cacher son départ, M. du Chàtelet l'apprit et voulut savoir si elle ferait le voyage seule ou accompagnée de Lucien ; il envoya son valet de chambre à Ruffec, avec la missiond'examiner toutes les voitures qui relayeraient à la poste.

— Si elle enlève son poëte, pensa-t-il, elle est à moi.

Lucien partit le lendemain au petit jour, accompagné de David qui s'était procuré un cabriolet et un cheval en annonçant qu'il allait traiter d'affaires avec son père, petit mensonge qui dans les circonstances actuelles était probable. Les deux amis se rendirent à Marsac, où ils passèrent une partie de la journée chez le vieil ours; puis le soir, ils allèrent au delà de Mansie, attendirent madame de Bargeton, qui arriva vers le matin. En voyant la vieille calèche sexagénaire qu'il avait tant de fois regardée sous la remise, Lucien éprouva l'une des plus vives émotions de sa vie ; il se jeta dans les bras de David, qui lui dit :

— Dieu veuille que ce soit pour ton bien !

L'imprimeur remonta dans son méchant cabriolet, et disparut le cœur serré, car il avait d'horribles pressentiments sur les destinées de Lucien à l'aris.

t.K» l'RKIUlC'KS DR l'AllIM.

Ni Lucien, ni madame de Bargeton, ni Gentil, ni Albertinc, la femme de chambre, ne parlèrent

jamais des événements de ce voyage; mais il est à croire que la présence continuelle des gens le rendit fort maussade pour un amoureux qui en attendait tous les plaisirs d'un enlèvement. Lucien, qui allait en poste pour la première fois de sa vie, fut très-ebahi de voir semer sur la route d'Angouléme à Paris presque toute la somme qu'il destinait à sa vie d'une année. Comme les hommes qui unissent les grâces de l'enfance à la force du talent, il eut le tort d'exprimer ses naïfs étonnements à l'aspect des choses nouvelles pour lui. Un homme doit bien étudier une femme avant de lui laisser voir ses émotions et ses pensées comme elles se produisent. Une maîtresse aussi tendre que grande sourit aux enfantillages et les comprend ; mais pour peu qu'elle ait de la vanité , elle ne pardonne pas à son amant de s'être montré enfant vain, ou petit. Beaucoup de femmes portent une si grande exagération dans leur culte, qu'elles veulent toujours trouver un dieu dans leur idole; tandis que celles qui aiment un homme pour lui-même avant de l'aimer pour elles, adorent ses petitesses autant que ses grandeurs. Lucien n'avait pas encore deviné que chez madame de Bargeton l'amour était greffé sur l'orgueil. Il eut le tort de ne pas s'expliquer certains sourires qui échappèrent à Louise durant ce voyage, quand, au lieu de les contenir, il se laissait aller à ses gentillesses de jeune rat sorti de son trou.

Les voyageurs débarquèrent à l'hôtel du Gaillard- Bois, rue de l'Échelle, avant le jour. Les deux amants étaient si fatigués l'un et l'autre, qu'avant tout Louise voulut se coucher et se coucha, laissant Lucien demander une chambre au-dessus de Tappartemcnt qu'elle prit. Lucien dormit jusqu'à quatre heures du soir. iAIadame de Bargeton le fit éveiller pour dîner, il s'habilla précipitamment en apprenant l'heure, et trouva Louise dans une de ces ignobles chambres qui sont la honte de Paris , où, malgré taTit de prétentions à réiégance, il n'existe pas encore un seul hôtel où tout voyageur riche puisse retrouver son chez-lui. Quoiqu'il eut sur les yeux ces nuages que laisse un l)rusque réveil, il ne reconnut pas sa Louise dans cetle chambre froide, sans soleil, à rideaux passés, dont le carreau frotté semblait misérable, où le meuble était usé, de mauvais goût, vieux ou d'occasion. Il est en effet certaines pei;sonnes qui n'ont plus ni le même aspect ni la même valeur, une fois séparées des ligures, des choses, des lieux qui leur servent de cadre: les physionomies vivantes ont une sorte d'atmosphère qui leur est propre, connue le clair-obscur des tableaux flamands est nécessaire à la vie des figures qu'y a placées le génie des peintres. Les gens de province sont presque tous ainsi. Puis madame de Bargeton parut i)lus digne, plus pensive qu'elle ne devait

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i'clre en un moinent uù coinincrK'.iit un bunl)our sans entraves. Lucien ne |)uuv<'iil se plaindre, Gentil el Albertine les ser\aient. Le dfner n'avait plus ce caraelère d'abundance et d'essentielle bonté qui distinj;ue la vie en province, lies plats, coupés par la S()éculalion , sortaient d'un restaurant voisin ; ils étaient niaif,'reincnt servis, ils sentaient la portion Congrue, i'aris n'est pas beau dans ces petites choses auxquelles sont condanuiés les {^cns de fortune médiocre. Lucien attendit la fin du repas pour interroger Louise dont le changement lui semblait inexplicable. Il ne se trompait point. In événement grave, car les réllexions sont les événements de la vie morale, était survenu pendant son sommeil.

Sur les deux heures après midi, M. du Chàtelet s'était présenté à l'iiùtel , avait fait éveiller Albertine, avait manifesté le désir de parler à sa maitresse, et il était revenu après avoir à peine laissé le temps à madame de lîargelon de faire sa toilette. Allais, dont la curiosité fut excitée par cette singulière apparition de M. du Chàtelet, ellequisecroyait si bien cachée, l'avait reçu vers trois heures.

— Je vous ai suivie en risquant d'avoir une réprimande à radministralion, dit-il en la saluant, car je prévoyais ce qui vous arrive; mais dussé-je perdre ma place, au moins vous ne serez pas perdue, vous !

— Que voulez-vous dire? s'écria madame de Barge ton.

— Je vois bien que vous aimez Lucien , reprit-il d'un air tendrement résigné , car il faut bien aimer un homme pour ne réfléchir à rien, pour oublier toutes les convenances, vous qui les connaissez si bien! Croyez-vous donc, chère Nais adorée, que vous serez reçue chez madame d'Espard ou dans quelque salon de Paris que ce soit, du moment où l'on saura que vous vous êtes comme enfuie d'Angouléme avec un jeune homme, el surtout après le duel de M. de Bargeton et de M. de Ciiandour? Le séjour de votre mari à l'Escarbas a l'air d'une séparation. En un cas semblable, les gens comme il faut commencent par se battre pour leurs femmes, et les laissent libres après. Aimez M. de Rubempré, protégez-le, faites-en tout ce que vous voudrez, mais ne demeurez pas ensemble! Si quelqu'un ici savait que vous avez fait le voyage dans la même voiture, vous seriez mise à l'index par le monde que vous voulez voir. D'ailleurs, Nais, ne faites pas encore de ces sacrifices à un jeune homme que vous n'avez encore comparé à personne , qui n'a été soumis à aucune épreuve, et qui peut vous oublier ici pour une Parisienne en la croyant plus nécessaire que vous à ses ambitions. Je ne veux pas nuire à celui que vous aimez, mais vous me permettrez de faire passer vos intérêt? avant bs siens , et de vous dire :

ic Étudiez-le! Connaissez bien toute l'importance de votre démarche, n Si vous trouvez les portes fermées, si les femmes refusent de vous recevoir, au moins n'ayez aucun regret de tant de sacrifices, en songeant que celui auquel vous les faites en sera toujours digne, et les comprendra. Madame d'Espard est d'autant plus prude et sévère qu'elle-même est séparée de son mari, sans que le monde ait pu pénétrer la cause de leur désunion ; mais les Navarreins l'ont protégée , tous ses parents l'ont entourée , les femmes les plus collet-monté vont chez elle el l'accueillent avec respect, en sorte que le marquis d'Espard a tort. Dès la première visite que vous lui ferez, vous reconnaîtrez la justesse de mes avi.s. Certes, je pui.s vous le prédire, moi qui connais Paris : en entrant chez la marquise vous seriez au désespoir qu'elle sut que vous êtes à l'hôtel du Gaillard-Bois avec le fils d'un apothicaire, tout M. de Rubempré qu'il est. Vous aurez ici des rivales bien autrement astucieuses et rusées qu'Amélie, elles ne manqueront pas de savoir qui vous êtes, où vous êtes, d'où vous venez, et ce que vous faites. Vous avez compté sur l'incognito, je le vois ; mais vous êtes de ces personnes pour lesquelles l'incognito n'existe point. Ne rencontrerez-vous pas Angoulcme partout? Ce sont les députés de la Charente, qui viennent pour l'ouverture des chambres; c'est le général, qui est à Paris en congé; mais il suffira d'un seul habitant d'Angoulêmc qui vous aperçoive pour que votre vie soit arrêtée d'une étrange manière! Vous ne seriez plus que la maitresse de Lucien. Si vous avez besoin de moi pour quoi que ce soit, je suis chez le receveur général , rue du faubourg Saint-llonoré, à deux pas de chez madame d'Espard. Je connais assez la maréchale de Carigliano, madame de Sérizy et le président du conseil pour vous y présenter ; mais vous verrez tant de monde chez madame d'Espard, que vous n'aurez pas besoin de moi. Loin d'avoir à désirer d'aller dans tel ou tel saion, vous serez désirée dans tous les salons.

Du Chàtelet put parler sans que madame de Bargeton rinterromplt, elle était .saisie par la justesse de ces observations. La reine d'Angouléme avait en effet compté sur Vinco/jni'o.

— V^ous avez raison, cher ami, dit-elle. Mais comment faire?

— Laissez-moi, répondit Chàtelet, vous chercher un appartement tout meublé, convenable; vous mènerez ainsi une vie moins chère que la vie des hôtels, el vous serez chez vous. Et si vous m'en croyez, vous y coucherez ce soir.

— 3Iai.s comment avez-vous connu mon adresse? dit-elle.

— Votre vt»iture était facile à reconnaître, et

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d'ailleurs je vous suivais. A Sèvres, le poslillon qui vous a menée a dil votre adresse au miv^n. 3Ie permettez-vous d"être votre maréchal des logis? Je vous écrirai bientôt pour vous dire où je vous aurai casée.

— Eh bien, faites, dit-elle.

•Ce mot ne semblait rien et c'était tout. Le baron du Chàtelet avait parlé la langue du monde à une femme du monde; il s'était montré dans toute l'élégance d'une mise parisienne; un joli cabriolet bien attelé l'avait amené. Par hasard, madame de Bargeton se mit à la croisée pour réfléchir à sa position, et vit partir le vieux dandy. Quelques instants après, Lucien, brusquement éveillé, brusquement habillé, se produisit à ses regards dans son pan talon de nankin de l'an dernier, avec sa méchante petite redingote. Il était beau, mais ridiculement mis. Habillez TApoUon du Belvédère oul'Antinoùs en porteur d'eau, reconnaîtrez-vous alors la divine création du ciseau grec ou romain? Les yeux comparent avant que le cœur n'ait rectifié ce rapide jugement machinal. Le contraste entre Lucien et Chàtelet fut trop brusque pour ne pas frapper les yeux de Louise. Lorsque vers six heures le dîner fut terminé , madame de Bargeton fit signe à Lucien de venir près d'elle sur un méchant canapé de calicot rouge à fleurs jaunes, où elle s'était assise.

— Mon Lucien, dit-elle, n'es-tu pas d'avis que si nous avons fait une folie qui nous lue également, il y a de la raison à la réparer? Nous ne devons, cher enfant, ni demeurer ensemble à Paris, ni laisser soupçonner que nous y soyons venus de compagnie. Ton avenir dépend beaucoup de ma position, et je ne dois la gâter d'aucune manière. Ainsi, dès ce soir, je vais aller me loger à quelques pas d'ici ; mais tu demeureras dans cet hôtel, et nous pourrons nous voir tous les jours sans que personne \ trouve à redire.

Louise expliqua les lois du monde à Lucien, qui ouvrit de grands yeux. Sans savoir que les femmes qui reviennent sur leurs folies, reviennent sur leur amour, il comprit qu'il n'était plus le ]>ucien d'Angoulème. Louise ne lui parlait que d'elle, de ses intérêts, de sa réputation, du monde ; et pour excuser son égoïsme elle essayait de lui faire croire qu'il s'agissait de lui-mcme. Il n'avait aucun droit sur Louise, si promplcment redevenue madame de Bargeton ; et, chose plus grave, il n'avait aucun pouvoir. Aussi ne put-il retenir de grosses larmes qui roulèrent dans ses yeux.

— Si je suis votre gloire, vous êtes encore plus pour n>oi, vous êtes ma seule espérance, et tout mon avem'r ! J'ai compris que si vous é|)ousiez mes succès, vous deviez épuuser mon infni lune, et voilà que déjà nous nous séparons.

— Vous jugez ma conduite, dit-elle, vous ne m'aimez pas.

Lucien la regarda avec une expression si douloureuse qu'elle ne put s'empêcher de lui dire :

— Cher petit, je resterai si tu veux, nous nous perdrons et resterons sans appui. Mais quand nous serons également misérables et tous deux repoussés, quand l'insuccès, car il faut tout prévoir, nous aura rejetés à l'Escarbas, souviens-toi, mon amour, que j'aurai prévu cette fin , et que je t'aurai proposé d'abord de parvenir scljfi les lois du monde, en leur obéissant.

— Louise, répondit-il en l'embrassant, je suis effrayé de te voir si sage. Songe que je suis un enfant, que je me suis abandonné tout entier à ta chère volonté; moi, je voulais triompher des hommes et des choses de vive force; mais si je puis arriver plus promptement par ton aide que seul, je serai bien heureux de tedevoir toutes mes fortunes. Pardonne ! j'ai trop mis en toi pour ne pas tout craindre; pour moi une séparation est l'avant-coureur de l'abanflon; et l'abandon, c'est la mort.

— 3Iais, cher enfant, le monde te demande peu de chose, répondit-elle; il s'agit seulement de coucher ici, et tu demeureras tout le jour chez moi. sans qu'on y trouve à redire.

Quelques caresses achevèrent de calmer Lucien. Une heure après, Gentil apporta un mot par lequel Chàtelet apprenait à madame de Bargelon qu'il lui avait trouvé un appartement rue Neuve-du-Luxemhourg. Elle se fit expliquer la situation de cette rue qui n'était pas très-éloignée de la rue de l'Échelle, et dit à Lucien qu'ils étaient voisins. Deux heures après, Louise monta dans une voiture que lui envoyait du Chàtelet pour se rendre chez elle. Son appartement était un de ceux où les tapissiers mettent des meubles qui restent pour leur compte, et qu'ils louent à de riches députés ou à de grands personnages venus pour peu de temps à Paris; ilétait somptueux, mais incommode.

Lucien retourna sur les onze heures à son petit hôtel du Gaillard-Bois, n'ayant encore vu de Paris que la partie de la rue Saint-Honoré qui se trouve entre la rue Neuve-du-Luxembourg et la rue de l'Échelle. II se coucha dans sa misérable petite chambre qu'il ne put s'empêcher de comparer au magnifique appartement de Louise.

Au moment où il sortit de chez madame de Bargeton, le baron Chàtelet y arriva, revenant de chez le ministre des affaires étrangères, dans la splendeur d'une mise de bal. Il venait rendre compte de (ouïes les conventions qu'il avait faites pour madame de Bargeton, laquelle était inquiète, car ce luxe l'épouvantait; les mœurs de la province avaient fini par réagir sur elle, elle était devenue méticuleuse dans

.\OrVELLES SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

SCS toinpU's; elle a\ail larit d'ordre, qu'à l'aris elle allait passer pour avare. Elle a\ail emporté près de \inj^t mille francs en un bon du receveur général, en destinant cette somme à couvrir l'excédant de ses dépenses |>cndanl quatre années; elle craignait déjà de ne |)as avoir assez, el de l'aire des dettes. Cliàlelel lui apprit que son appartement ne lui coûtait que sept cents francs par mois.

— l ne misère, dit-il en voya/il le haut-le-corj)S que (it .Nais; vous avez à vos ordres une voiture pour cinq cents francs par mois, ce qui fait en tout cinquante louis. \ous n'aurez plus qu'à penser à votre toilette. Vue femme qui \oit le grand monde ne saurait s'arranger autrement. Si vous voulez faire de M. de Bargelon un receveur général, ou lui obtenir une place dans la maison du roi, vous nedovez pas a\oir un air misérable. Ici l'on ne dorme qu'aux riches. 11 est fort heureux, dit-il, que vous ayez (ienlil pour vous accompagner, et Alberline pour \ous habiller, car les domestiques sont une ruine à l'aris. ^'ous mangerez rarement chez vous, lancée connue vous allez l'être.

-Madame de Rargeton et le baron causèrent de l'aris. Du (ihàtelet raconta les nouvelles du jour, les mille riens qu'on doit savoir sous peine de ne pas être de Paris. Il donna bientôt à Nais des conseils sur les magasins où elle devait se fournir; il lui indiqua Herbault pour les toques, Juliette pour les chapeaux et les bonnets; il lui donna l'adresse de la couturière qui pouvait remplacer Victorine; enfin il lui fit sentir la nécessité de se désawjuulêmer . Puis il partit sur le dernier trait d'esprit qu'il eut le bonheur de trouver.

— Demain, dit-il négligemment, j'aurai sansdoute une loge à quelque spectacle, je viendrai vous prendre, vous et M. de Rubempré, car vous me permettrez de vous faire à tous deux les honneurs de Paris.

— Il a dans le caractère plus de générosité que je ne le pensais, se dit madame de Bargeton en lui \oyant inviter Lucien.

Au mois de septembre les ministres ne savent que faire de leurs loges aux théâtres : les députés ministériels et leurs commettants font leurs vendanges ou veillent à leurs moissons ; leurs comiaissances les plus exigeantes sont à la campagne ou en voyage. Aussi, vers cette époque les plus belles loges des théâtres de Paris reçoivent-elles des botes hétéroclites que les habitués ne revoient plus et qui donnent au i)ublic l'air d'une tapisserie usée. Du Chàtelel avait déjà pensé que, grâce à cette circonstance, il pourrait, sans dépenser beaucoup d'argent, procurer à Nais les amusements qui affriandenl le plus les provinciaux.

Le lendemain, pour la première fois qu'il venait. Lucien ne trouva pas Louise. Madame de Bargeton

était sortie [tourquelquesemplettesindispensables; elle avait été tenir conseil avec les graves el illustres autorités en matière de toilette féminine que Châtelet lui avait citées, car elle avait écrit son arrivée à la marquise d'Espard.QuoiquemadamedeBargelon eiil en elle-même cette confiance que donne une longue domination, elle avait singulièrement peur de paraître provinciale; elle avait assez de tact pour savoir combien les relations entre femmes dépendent des premières impressions ; et quoiqu'elle se sut de force à se mettre promptemeii tau niveau des femmes supérieures conmie madame d'Espard, elle sentait avoir besoin de bienveillance à son début, et voulait surtout ne manquer d'aucun élément de succès. Aussi sut-elle à Chàtelet un gré infini de lui avoir indiqué les moyens de se mettre à l'unisson du i)eau monde parisien.

Par un singulier hasard, la marquise se trouvait dans une situation à être enchantée de rendre service à une personne de la famille de son mari. Sans cause apparente, le marquis d'Espard s'était retiré ("lu monde ; il ne s'occupait ni de ses affaires, ni des affaires politiques, ni de sa famille, ni de sa femme. Devenue ainsi maîtresse d'elle-même, la marquise sentait le besoin d'être approuvée par le monde; elle était doncheureuse de remplacer le marquis en celte circonstance en se faisant la protectrice de sa famille. Elle allait même mettre de rostentation à son patronage afin de rendre les torts de son mari plus évidents. Dans la journée même, elle écrivit à }ncnlame de Bargeton, née I\'ègrejielisse, un de ces charmants billets où la forme est si jolie, qu'il faut bien du temps avant d'y reconnaître le manque de fond.

<i Elle était heureuse d'une circonstance qui rapprochait de la famille une personne de qui elle avait entendu parler, et qu'elle souhaitait connaître, car les amitiés de Paris n'étaient pas si solides qu'elle ne désirât avoir quelqu'un de plus à aimer sur la terre; et si cela ne devait avoir lieu, ce ne serait qu'une illusion à ensevelir avec les autres. Elle se mettait tout entière à la dispositioi* de sa cousine, qu'elle aurait été voir sans une indisposition qui la rclenaitchez elle; mais elle se regardait déjà comme son obligée de ce qu'elle avait songé à elle. »

Pendant cette première promenade vagabonde à travers le Palais-Royal, les boulevards et la rue de la Paix, Lucien, comme tous les nouveaux venus, s'occupa beaucoup plus des choses que des personnes; car, à Paris, les masses s'emparent tout d'abord de l'attention; c'est le luxe des boutiques, la hauteur des maisons, l'afïluence des voitures, les ronstantes oppositions que présentent un extrême luxe el une extrême misère. Surpris de cette foule à laquelle il était étranger, cet homme d'iraagina-

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tion éprouva comme une immense diminution de lui-même. Les personnes qui jouissent en province d'une considéra tion quelconque et qui y rencontrent à chaque pas une preuve de leur importance, ne s'accoutument point à cette perte totale et subite de leur valeur. Etre quelque chose dans son pays et n'être rien à Paris, sont deux états qui veulent des transitions, et ceux qui passent trop brusquement de l'un à l'autre tombent dans une espèce d'anéantissement. Pour un jeune poëte qui trouvait un écho à tous ses sentiments, un confident pour toutes ses idées, une âme pour partager ses moindres sensations, Paris allait être un affreux désert.

Lucien n'avaitpas étéchercherson beliiabitbleu, en sorte qu'il fut gêné par la mesquinerie, pour ne pas dire le délabrement de son costume, en se rendant chez madame de Bargcton à l'heure où elle devait être rentrée. Il y trouva le baron du Châtelet qui les emmena tous deux diner au Rocher de Cancale. Lucien fut étourdi de la rapidité du tournoiement parisien; il ne pouvait rien dire à Louise, car ils étaient tous les trois dans la voiture ; mais il lui pressa la main, elle répondit amicalement à toutes les pensées qu'il exprimait ainsi. Après le diner, Châtelet conduisit ses deux convives au Vaudeville. Lucien éprouvait un secret mécontentement à l'aspect de M. du Châtelet, il maudissait le hasard qui l'avait conduit à Paris, car le directeur des contributions mit le sujet de son voyage sur le compte de son ambition : il espérait être nommé secrétaire général d'une administration, et entrer au conseil d'État comme maître des requêtes ; il venait demander raison des promesses qui lui avaient été faites, car un homme comme lui ne pouvait pas rester directeurdes contributions; il aimait mieux nerien être, devenir député, rentrer dans la diplomatie. Il se grandissait. Lucien reconnaissait vaguementdans ce vieux beau la supériorité de l'homme au fait de la vie parisienne; il était surtout honteux de lui devoir ses jouissances ; là où il était inquiet et gêné, l'ancien secrétaire des commandements se trouvait comme un poisson dans l'eau. Du Châtelet souriait aux hésitations, aux étomicments, aux questions, aux petites fautes que le manque d'usage arrachait à son rival, comme les vieux loups de mer se moquent des novices qui n'ont pas le pied marin. Le plaisir qu'éprouvait Lucien, en voyant pour la première fois le spectacle à Paris, compensa le dé[)!aisir que lui causaient ses confusions. Cette soirée fut remarquable par la répudiation secrète d'une grande quantité de ses idées sur la vie de province ; le cercle s'élargissait, la société prenait d'autres pro|)ortions. Le voisinage de plusieurs j(»li('s Parisiennes si élégamment, si fraîchement mises, lui lit remarquer la vieillerie de la toilette de niadame de Hargeton,

quoiqu'elle fût passablement ambitieuse : ni les étoffes, ni les façons, ni les couleurs, n'étaient de mode; la coiffure qui le séduisait tant à Angoulème lui parut d'un goût affreux comparée aux délicates inventions par lesquelles se recommandait chaque femme. » Va-t-elle rester comme ça? i> se dit-il, sans savoir que la journée avait été employée à préparer une transformation. En province il n'y a ni choix ni comparaison à faire, l'habitude de voir les physionomies leurdon'ie une beauté conventionnelle. Transporîée à Paris, une femme qui passe pour jolie en province n'obtient pas la moindre attention, car elle n'est belle que par l'application du proverbe : dans le rofanme des aveugles les borgnes sont rois. Les yeux de Lucien faisaient la comparaison que madame de Bargeton avait faite la veille entre lui et Châtelet.

De son côté, madame de Bargeton se permettait d'étranges réflexions sur son anlant. Malgré son étrange beauté, le pauvre poëte n'avait point de tourimre; sa redingote dont les manches étaient trop courtes, ses méchants gants de province, son gilet étriqué, le rendaient prodigieusement ridicule auprès des jeunes gens du balcon ; madame de Bargeton lui trouvait un air piteux. Châtelet, occupé d'elle sans prétention, veillant sur elle avec un soin qui trahissait une passion profonde, Châtelet, élégant et à son aise comme un acteur qui retrouve les planches de son théâtre, regagnait en doux jours tout le terrain qu'il avait perdu en six mois.

Quoique le vulgaire n'admette pas que les sentiments changent brusquement, il est certain que deux amants se séparent souvent plus vile qu'ils ne se sont liés. Il se préparait chez madame de Bargeton et chez Lucien un désenchantement sur eux-mêmes dont la cause était Paris. La vie s'y agrandissait aux yeux du poëte, connue la société prenait une face nouvelle aux yeux de Louise. A l'un et à l'autre, il ne fallait plus qu'un accident pour trancher les liens qui les unissaient, et ce coup de hache, terrible pour Lucien, ne se fit pas longtemps attendre. Madame de Bargeton mit le poëte à son hôtel, et retourna chez elle accompagnée de du (Châtelet, ce qui déplut horriblement au pauvre amoureux.

— Qucvont-ilsdiredcmoi? pensait-il en montant dans sa triste chambre.

— Ce pauvre garçon est si ngidièrement ennuyeux, (lit du (Ihâlelet en souriant quand la portière fut refermée.

— Il en est ainsi de tous ceux qui ont un monde de pensées dans le cœur et dans le cerveau. Les hommes qui oiit tant de choses à exprimer en de belles œuvres longlenq)s rêvées professent un certain mé[)ris pour la conversation, conunerce où l'esprit s'amoindrit en se monnayant, dit la lièrc

NOl VrLLl-S SCI-NKS DK LA VIK DK PROVINCE.

Nt'gio()('lis.se, qui oui encore le counigc île (JélViidre Lucien, moins pour Lucien que pour elle-mèuie.

— Je vous accorde volontiers ceci, reprit le baron, mais nous vivons avec les personnes cl non avec les livres. Tenez, chère IS'ais, je le vois, il n'y a encore rien entre vous et lui; j'en suis ravi. Si vous vous décidez à mettre dans votre vie un intérêt qui vous a manqué jusqu'à présent, je vous en supplie, que ce ne soit pas pour ce prétend uliommc de génie. Si vous vous trompiez! Si dans quelques ji urs, en le comparant aux véritables talents, aux lionimes sérieusement remarquables que Mtus allez voir, vous reconnaissiez, chère bolle sirène, avoir pris sur votre dos éblouissant, cl conduit au port, au lieu d'un homme armé de la lyre, un petit singe, sans manières, sans portée, sot et avantageux, qui peut avoir de res{)ril à riloumeau, mais qui devient à Paris un garçon extrêmement ordinaire; car, après tout, il se publie ici par semaine des volumes de poésies dont le moindre vaut encore mieux que celui de M. Chardon. De grâce, attendez et conqjarez ! C'est demain vendredi, jour d'Opéra, dit-il en voyant la voiture entrer dans la rue Neuvc-du-Luxembourg. Madame d'Espard dispose de la loge des gentilshommes de la chambre et vous y mènera sans doute. Pour vous voir dans votre gloire, j'irai dans la loge de madame de Sérizy. On donne les Dunaïdes.

— Adieu, dit-elle.

Le lendemain, madame de Bargeton tacha de se composer une mise du matin convenable pour aller voir sa cousine, madame d'Espard. Il faisait légèrement froid, elle ne trouva rien do mieux dans ses vieilleries d'Angoulème qu'une certaine robe de velours vert, garnie d'une manière assez extravagante. De son côté, Lucien sentit la nécessité d'aller chercher son fameux habit bleu, car il avait pris en horreur sa maigre redingote, et il voulait se montrer toujours bien mis en songeant qu'il pourrait rencontrer la marquise d'Espard, ou aller chez elle à rinq)rovisle II monta dans un tiacreafin de rapporter immédialomont son paquet. En deux heures de temps, il dépensa trois ou quatre francs, ce qui lui domia beaucoup à penser sur les proportions financières de la vie parisienne. Après êlre arrivé au superlatif de sa toilette, il vint rue Neuve-du- Luxond;ourg, où, sur le pas de la porte, il rencontra Gentil en compagnie d'un chasseur magnifiquement cmplumé.

— J'allais chez vous, monsieur; madame m'envoie ce petit mot pour vous, dit Gentil, qui ne connaissait pas les fornmies du respect parisien, habitué qu'il était à la bonhomie des mœurs provinciales.

Le chasseur prit le poète pour un domestique. Lucien décacheta le billet, par lequel il apprit que

madame de Bargeton passait la journée chez la marquise d'Espard et allait le soir à lOpéra ; mais elle disait à Lucien de s'y trouver, sa cousine lui permettait de donner une place dans sa loge au jeune poëte à qui la marquise était enchantée de procurer ce plaisir.

— Elle m'aime donc ! mes craintes sont folles, se dit Lucien, elle mei)résente à sa cousinedès ce soir.

H bondit do joie, et voulut passer joyeusement le temps qui le séparait de cette heureuse soirée. Il s'élança vers les Tuileries en rêvant de s'y promener jusqu'à l'houre où il irait dincr chez Véry. Voilà Lucien gambadant, sautillant, léger de bonlieur, qui débouche sur la terrasse des Feuillants et la parcourt en examinant les promeneurs, les jolies femmes avec leurs adorateurs, les élégants, deux par deux, bras dessus, bras dessous, se saluant les uns les autres, par un coup d'oeil en passant. Quelle différence de cette terrasse avec Beaulieu! Les oiseaux de ce magnifique perchoir étaient autrement jolis que ceux d'Angoulème! C'était tout le luxe de couleurs qui brille sur les familles ornithologiques des Indes ou de l'Amérique, comparé aux couleurs grises des oiseaux de l'Europe ! Lucien passa deux cruelles heures dans les Tuileries, car il fit un violent retour sur lui-même et se jugea. D'abord, il ne vit pas un seul habit à ces jeunes élégants! S'il apercevait un homme en habit, c'était un vieillard hors la loi, quelque pauvre diable, un rentier venu du Marais, ou quelque garçon de bureau. Après avoir reconnu qu'il y avait une mise du matin et une mise du soir, le poëte aux émotions vives, au regard pénétrant, reconnut la laideur de sa défroque, les défectuosités qui frappaient de ridicule son habit dont la coupe était passée de mode, dont le bleu était faux, dont le collet était outrageusement disgracieux, dont les basques de devant, trop longtemps portées, penchaient l'une vers l'autre; les boutons avaient rougi, les plis dessinaient de fatales lignes blanches ; puis son gilet était trop court et la façon si grotesquement provinciale que, pour le cacher, il boutonna brusquement soi habit. Enfin il ne voyait de pantalon de nankin qu'aux gens communs, les gens comme il faut portaient de délicieuses étoffes de fantaisie ou le blanc toujours irréprochable! D'ailleurs tous les pantalons étaient à sous-pieds, et le sien se mariait très-mal avec les talons de ses bottes, pour lesquels les bords de l'étoffe recroquevillée manifeslaient une violente antipathie. Il avait une cravate blancb.e à bouts brodés par sa sœur, qui, après en avoir vu de semblables à M. du Ifautoy et à M. de Chandour, s'était empressée d'en faire depareilsà son frère ; non-seulement personne, excepté les gens graves, quelques vieux financiers, quelques révères administrateurs, ne portait de cra-

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vate blanche le malin; niaisencorelepauvreLucien vit passer de l'autre coté de la grille, sur le trottoir de la rue de Rivoli , un garçon épicier tenant un panier sur sa télé et sur qui rhoinnie d'Angoulênie surprit deux bouts de cravate brodés par la main de quelque grisettt adorée. A cet aspect, Lucien reçut un coup à la poitrine, à cet organe encore mal défini où se réfugie notre sensibilité, où, depuis qu'il existe des sentiments, les hommes portent la main, dans les joies comme dans les douleurs excessives. Ne taxez pas ce récit de puérilité. Certes, pour les riches qui n'ont jamais connu ces sortes de souffrances, il se trouve ici quelque chose de mesquin et d'incroyable; mais les angoisses des malheureux ne méritent pas moins d'attention que les crises qui révolutionnent la vie des puissants et des privilégiés de la terre ; puis, ne se rencontre-t-il pas autant de douleur de part et d'autre? La souffrance agrandit tout; enfin, changez les termes, au lieu d'un costume plus ou moins beau, mettez un ruban, une distinction, un titre; ces apparentes petites choses n'ont-elles pas tourmenté de brillantes existences? La question du costume est d'ailleurs énorme chez ceux qui veulent paraître avoir ce qu'ils n'ont pas, car c'est souvent le meilleur moyen de le posséder plus tard. Lucien avait une sueur froide en pensant que le soir il allait comparaître ainsi vêtu devant la marquise d'Espard, la parente d'un premier gentilhomme de la chambre du roi, devant une femme chez laquelle allaient les illustrations de tous les genres, des illustrations choisies.

— J'ai l'air du fils d'un apothicaire, d'un vrai courtaud de boutique! se dit-il à lui-même avec rage en voyant passer les gracieux, les coquets, les élégants jeunes gens des lamiilesdu faubourg Saint- Germain, qui tous avaient une manière à eux qui les rendait tous semblables par la finesse des contours, par la noblesse de la tenue, par l'air du visage; et tous différents par le cadre que chacun s'était choisi pour se faire valoir; car lous faisaient ressortir leurs avantages par une espèce de mise en scène que les jeunes gens entendent à Paris aussi bien que les jeunes femmes. Lucien tenait de sa mère les précieuses distinctions physiques dont les privilèges éclataient à ses yeux ; mais cet or était dans sa gangue et non mis en œuvre : ses cheveux étaient mal coupés; au lieu de maintenir sa figure haute par une souple baleine, il se sentait enseveli dans un vilain col de chemise, et sa cravate, n'offrant pas de résistance, lui laissait pencher sa tète attristée. Quelle femme eût deviné ses jolis pieds dans la boite ignoble qu'il avait apportée d'Angoulèmc? quel jeune homme eut envié sa jolie taille déguisée par le sac bleu qu'il avait cru jusqu'alors être un habit? Il vdvait de ravissants boutons sur des che-

mises étincelantes de blancheur, la sienne était rousse! Tous ces élégants gentilshommes étaient merveilleusement gantés, et il avait des gants de gendarme! celui-ci badinait avec une canne délicieusement montée, celui-là portait une chemise à poignets retenus par de mignons boutons d'or; en parlant à une femme, l'un tordait une charmante cravache, et les plis abondants de son pantalon tachetés de quelques petites éclaboussures,sis éperons retentissants, sa petite redingote serrée montraient qu'il allait remonter sur un des deux chevaux tenus par un tigre gros comme le poing; un autre lirait de la poche de son gilet une montre plate comme u ne pièce de cent sous, et regardai tl'heure en homme qui avait avancé ou manqué l'heure d'un rendezvous. En regardant ces jolies bagatelles dont Lucien ne soupçonnait pas l'existence, le monde des superfluilés nécessaires lui apparut, et il frissonna en pensant qu'il fallait un capital énorme pour exercer l'état de joli garçon ! Plus il admirait ces jeunes gens à l'air heureux et dégagé, plus il avait conscience de son air étrange, l'air d'un homme qui ignore où aboutit lechemin qu'il suit, qui ne sait où se trouve le Palais-Royal quand il y louche, et qui demande où il est à un passant qui répond : u Vous y êtes. • Lucien se voyait séparé de ce monde par un abîme, il se demandait par quels moyens il pouvait le franchir, car il voulait être sendjlable à cette svelte et délicate jeunesse parisienne. Tous ces patriciens saluaient des femmes divinement mises et divinement belles, des femmes pour lesquelles Lucien se serait fait hacher, pour prix d'un seul baiser, comme le page de la comtesse de Konismarck. Dans les ténèbres de sa mémoire, Louise, comparée à ces souveraines, se dessina comme une vieille femme. Il rencontra plusieurs de ces femmes dont on parlera dans riiisloirc du xix'' siècle, de qui l'esprit, la beauté, les amours ne seront pas moins célèbres que celles des reines du temps passé. Il vit passer une sublime jeune fille, poëte éminent, aussi grande par sa blonde et bleue beauté, que par un esprit supérieur, et dont le nom fut répété tout bas par les promeneurs et par les femmes.

— lia ! se dit-il , voilà la poésie.

Qu'était madame de Bargeton auprès de cet ange, brillant de jeunesse, d'espoir, d'avenir, au doux sourire, et dont l'œil bleu était vaste comme le ciel, ardent comme le soleil? Elle riait en causantavec une femme si belle, si bien semblable à elle qu'il était impossible qu'elles ne fussent pas les deux sœurs, l ne voix lui cria bien : <; L'intelligence est le levier avec lequel on renme le monde. :> Mais une autre voix lui cria que le point d'appui de l'intelligence était l'argent. Il ne voulut pas rester au milieu de ses ruines et sur le théâtre de sa défaite, il prit la

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route du r.ilais-Royal , après l'avoir (k-niaiidé, car il ne coiiiiaissail pas encore la topographie de son quartier. Il entra chez Véry, commanda, pour s'initier aux plaisirs de Paris, un dincr qui le consolil de son désespoir, liie bouteille de vin de Bordeaux, des huitri'sdOstende, un poisson, une perdrix, un macaroni, des fruits furent le nec plus ullià de ses désirs; il savoura celte petite débauche en pensant à faire preuve d'esprit ce soir auprès de la marquise d'Espard, et à racheter la mesquinerie de son bizarre accoutrement par le déploiement de ses richesses intellectuelles. Il fut tiré de ses rêves par le total de la carte qui lui enleva les cinquante francs avec lesquels il croyait aller fort loin dans Paris. Ce diner coûtait un mois de son existence d'Angoulème; aussi ferma-t-il respectueusement la porte de ce palais, en pensant quil n'y remettrait jamais les pieds.

— Èvc avait raison, se dit-il en s'en allant par la galerie de pierre chez lui, pour y reprendre de l'argent, les prix de Paris ne sont pas ceux de rilounieau.

Chemin faisant, il admira les boutiques des tailleurs , et songeant aux toilettes qu'il avait vues le malin :

— Non, s'écria-l-il , je ne paraîtrai pas fagoté conime je le suis devant madame d'Espard.

Il courut avec une vélocilé de cerf jusqu'à l'hôtel du Gaillard-Uois, monta dans sa chambre, y prit cent écus, et redescendit au Palais-Royal pour s'y habiller de pied en cap. 11 avait vu des bottiers, des lingers, des gileliers, des coiffeurs au Palais-Royal, où sa future élégance était dans dix boutiques. Le premier tailleur chez lequel il entra lui fil essayer autant d'habits qu'il voulut en mettre, et lui persuada qu'ils étaient tous de la dernière mode; Lucien sortit possédant un habit vert, un pantalon blanc et un gilet de fantaisie, pour la somme de deux cents francs. 11 eut bientôt lrou\ é une paire de bottes fort élégantes et à son pied. Enfin après avoir fait emplette de tout ce qui lui était nécessaire, il demanda le coiffeur chez lui où chaque fournisseur apporta sa marchandise. A sept heures du soir, il monta dans un fiacre et se fil conduire à l'Opéra frisé comme un Sainl-Jean de procession, bien gilelé, bien cravaté, mais un peu gêne dans l'étui où il se trouvait pour la première fois. Suivant la recommandation de madame de Bargelon, il demanda la loge des premiers gentilshommes de la chambre. A l'aspect d'un homme dont l'élégance empruntée le faisait resseuibler à un premier garçon de noces, le contrôleur le pria de montrer son coupon.

— Je n'en ai pas.

— Vous ne pouvez pas entrer, lui répondit-on sèchement.

— Mais je suis de la société de madame d'Espard, dit-il.

— Nous ne sommes pas tenus de savoir cela, dit l'employé qui ne put s'empêcher d'échanger un imperceptible sourire avec ses collègues du contrôle.

En ce moment, une voiture s'arrêta sous le péristyle, l n chasseur que Lucien ne reconnut pas déplia le marchepied d'un coupé d'où sortirent deux femmes parées. Lucien n'attendit pas, pour se ranger, quelque impertinent avis du contrôleur, il fil place aux deux femmes.

— Mais celle dame est la marquise d'Espard que vous prétendez connaître, monsieur, dit ironiquement le contrôleur à Lucien.

Lucien fut d'autant plus abasourdi, que madame de Bargelon n'avait pas l'air de le reconnaître dan3 son nouveau plumage; mais quand il l'aborda, elle lui sourit et lui dit :

— Cela se trouve à merveille, venez !

Le contrôle était redevenu sérieux. Lucien suivit madame de Bargelon, qui, tout en montant le vaste escalier de l'Opéra, présenta M. de Rubempré à sa cousine. La loge des premiers gentilshommes était celle qui se trouve dans l'un des deux pans coupés au fond de la salle : on y est vu comme on y voit de tous côtés. Lucien se mit derrière la marquise et sa cousine, sur une chaise, heureux d'être dans l'ombre.

— M. de Rubempré, dit la marquise d'un son de voix flatteur, vous venez pour la première fois à l'Opéra, ayez-en tout le coup d'œil, prenez ce siège, mettez-vous sur le devant, nous serons seules. -

Lucien obéit; le premier acte de l'opéra finissait.

— ^ ous avez bien employé votre temps, lui dit Louise à l'oreille dans le premier moment de surprise que lui causa le changement de Lucien.

Louise était restée la même. Le voisinage d'une femme à la mode, de la marquise d'Espard, cette madame de Bargelon de Paris, lui nuisait tant; la brillante Parisienne faisait si bien ressortir les imperfections de la femme de province , que Lucien, doublement éclairé par le beau monde de cettepompeuse salle et par cette femme éminente, vit enfin, dans la pauvre Anaïs de Nègrepelisse, la femme réelle, la femme que les gens de Paris voyaient : une femme grande, sèche, couperosée, fanée, plus que rousse, anguleuse, guindée, précieuse, prétentieuse, provinciale dans son parler, mal arrangée surtout! En effet, les plis d'une vieille robe de Paris attestent encore du goût, on se l'explique, on devine ce qui en esl; mais une vieille robe de province est inexplicable, elle est risible. La robe et la femme étaient sans grâce ni fraîcheur, le velours était miroité comme le teint. Lucien fut honteux d'avoir aimé cet os de seiche, et se promit

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de profiler du premier accès de verlu qu'elle aurait pour la quitter. Son excellente vue lui permettait de voir les lorgnettes braquées sur la loge aristocratique par excellence; les femmes les plus élégantes examinaient cerlaincment madame de Bargeton, car elles souriaient toutes en se parlant.

Si madame d'Espard reconnut, aux gestes et aux sourires féminins, la cause des sarcasmes, elle y fut tout à fait insensible. D'abord, chacun devait reconnaître dans sa compagne la pauvre parente venue de province, de laquelle peut être affligée toute famille parisienne. Puis, sa cousine lui avait parlé toilette en lui manifestant quelque crainte; elle l'avait rassurée en s'apercevant qu'Anaïs, une fois habillée, aurait bientôt pris les manières parisiennes. Si madame de Bargeton manquait d'usage , elle avait la hauteur native d'une femme noble, et ce ye ne sais quoi que l'on peut nommer la race; le lundi suivant, elle prendrait donc sa revanche. D'ailleurs une fois que le public aurait appris que cette femme était sa cousine , la marquise savait qu'il suspendrait le cours de ses railleries et attendrait un nouvel examen avant de la juger. Lucien ne devinait pas le changement que ferait dans la personne de Louise une écharpc roulée autourdu cou, une jolie robe, une élégante coiffure et les conseils de madame d'Espard. En montant l'escalier, la marquise avait déjà dit à sa cousine de ne pas tenir son mouchoir déplié à la main. Le bon ou le mauvais goût tiennent à mille petites nuances de ce genre, qu'une femme d'esprit saisit promptement, et que certaines femmes ne comprendront jamais. Madame de Bargeton, déjà pleine de bon vouloir, était plus spirituelle qu'il ne le fallait pour reconnaître en quoi elle péchait. Madame d'Espard, sure que son élève lui ferait honneur, ne s'était pas refusée à la former. Enfin, il s'était fait entre ces deux femmes un pacte cimenté par leur mutuel intérêt. Madame de Bargeton avait soudain voué un culte à l'idole du jour dont les manières, l'esprit et l'entourage l'avaient séduite, éblouie, fascinée; elle avait reconnu chez madame d'Espard l'occulte pouvoir de la grande dame ambitieuse, et s'était dit qu'elle parviendrait en se faisant la satellite de cet astre. Elle l'avaitdoncfranchemcntadmirée. La marquise avait été sensible à celte naïve conquête, elle s'était inléressée à sa cousine en la trouvant faible et pauvre; puis elle s'était assez bien arrangée d'avoir une élève pour faire école, et ne demandait pas mieux que d'acquérir en madame de Bargeton une espèce de dame d'atour, une esclave qui chanterait ses louanges, trésor encore plus rare parmi les femmes de l'aris qu'un critique dévoué dans la gent lilléraire. Cependant, le mouvement de curiosité de\e-

nait trop visible pour que la nouvelle débarquée ne s'en aperçut pas, et madame d'Espard voulut poliment lui faire prendre le change sur cet émoi.

— S'il nous vient des visites, lui dit-elle, nous saurons peut-être à quoi nous devons l'honneur d'occuper ces dames...

— Je soupçonne fort ma vieille robe de velours et ma figure angoumoisine d'amuser les Parisiennes, dit en riant madame de Bargeton.

— Non, ce n'est pas vous; il y a quelque chose que je ne m'explique pas, ajoula-t-elle en regardant le poëte qu'elle regardait pour la première fois et qu'elle parut trouver singulièrement mis.

— ^ oici M. du Chàlelet, dit en ce moment Lucien, en levant le doigt pour montrer la loge de madame de Sérizy, ou le directeur des contributions venait d'entrer.

A ce signe, madame de Bargeton se mordit les lèvres de dépit, car la marquise ne put retenir un regard et un sourire d'élonnement , qui disait si dédaigneusement : t: D'où sort ce jeune homme ? > que Louise se sentit humiliée dans son amour, la sensation la plus piquante pour une femme, et qu'elle ne pardonne pas à son amant de lui causer. Dans ce monde où les petites choses deviennent grandes, un geste, un mot perdent un débutant, car le principal mérite des belles manières et du ton de la haute compagnie est d'offrir un ensemble harmonieux où tout est si bien fondu que rien ne choque. Ceux mêmes qui, soit par ignorance, soit par un emportement quelconque de la pensée, n'observent pas les lois de cette science, comprendront tous qu'en cette matière, une seule dissonance est, comme en musique, une négation complète de l'art lui-même qui doit être complet sous peine de ne pas être.

— Qui est ce monsieur? demanda la marquise. Connaissez-vous donc déjà madame de Sérizy ?

— Ah ! cette personne est la fameuse madame de Sérizy qui a eu tant d'aventures, et qui néanmoins est reçue partout?

— Une chose inouïe , ma chère, répondit la marquise, une chose explicable mais inexpliquée! Les hommes les plus redoutables sont ses amis, et pourquoi? Personne n'ose sonder ce mystère. Ce monsieur est-il donc le lion d'Angoulême?

— 3Iais M. le baron du Chàtelet, dit Anaïs qui, par vanité, rendit à Paris le titre qu'elle contestait à son adorateur, est un homme qui a fail beaucoup parler de lui ; c'est le compagnon de M. de Montriveau...

— Ah! fit la marquise, je n'entends jamais ce nom sans penser à la pauvre duchesse de Langeais, qui a disparu comme une étoile iilnnle. \oici , reprit-elle, M. de Raslignai' et madame de Nucingen, la femme d'un fournisseur, banquier, homme d'af-

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l'aiii'S,lirot.uilcur cil grand, un lioniniequi binipusc au monde de Paris par sa fortune, et qu'on dit peu scrupuleux sur les moyens de l'augmenter; il se ditntie mille juines pour faire croire à son dévouement pour les Bourbons; il a déjà tenlêde venir chez moi. En prenant la loge de madame de Langeais, sa femme a cru qu'elle en aurait les grâces, l'esprit et le succès! Toujours la fable du geai qui prend les [)lunies du paon!

— Comment font M. et madame de Raslignac, à qui nous ne connaissons pas mille écus de rente, pour soutenir leur fds à Paris? dit Lucien à madame de IJargeton , en s'étonnant de l'élégance et du luxe que révélait la mise de ce jeune homme.

— 11 est facile de voir que vous venez d"Angoulèmc, répondit la marquise assez ironiquement sans quitter sa lorgnette.

Lucien ne comprit pas, il était tout entier à l'aspect des loges on il devinait les jugements qui s'y porlaicnt sur madame de Hargeton et la curiosité dont elle était l'objet. De son coté, Louise était singulièrement mortifiée du peu d'estime que la marquise faisait de la beauté de Lucien.

— Il n'est donc pas si beau que je le croyais! se disait-elle.

De là à le trouver moins spirituel il ny avait qu'un pas. La toile était baissée : Châtelet, qui était venu faire une visite à la duchesse de Carigliano, dont la loge avoisinnit celle de madame d'Espard, y salua madame de Bargeton, qui répondit par une inclination de tête. Une femme du monde voit tout, et la marquise remarqua la tenue supérieure de du Châtelet. En ce moment, quatre personnes entrèrent successivement dans la loge de la marquise, quatre célébrités parisiennes!

Le premier était M. de Marsay, homme fameux parles passions qu'il inspirait, remarquable surtout par une beauté déjeune fille, molle, efféminée, mais corrigée par un regard fixe, calme, fauve et rigide comme celui d'un tigre; on l'aimait et il effrayait. liUcienétait aussi beau, mais chez lui le regard était si doux, son œil bleu était si limpide, qu'il ne paraissait pas susceptible d'avoir cette force et cette puissance à laquelle s'attachent tant les femmes; d'ailleurs, rien ne le faisait encore valoir, tandis que de Marsay avait un entrain d'esprit, une certitude de plaire, une toilette appropriée à sa nature qui écrasait autour de lui tous ses rivaux. Jugez ce que pouvait être dans ce voisinage Lucien gourmé, gommé, roide et neuf comme ses habits. De Marsay avait conquis le droit de dire des impertinences par l'esprit qu'il leur donnait et par la grâce des manières dont il les accompagnait. L'accueil de la marquise indiqua soudain à madame de Bargeton la puissance de ce personnage. Le second était l'un des

deux A andenesse, celui qui avait causé l'éclat de lady Dudley, un jeune homme doux et spirituel, modeste et qui réussissait par des qualités tout opposées à celles qui faisaient la gloire de M. de Marsay. liC troisième était le général Montriveau, l'auteur de la perte de la duchesse de Langeais. Le quatrième était un des plus illustres poètes de cette époque, un jeune homme qui n'en était encore qu'à laube de sa gloire, et qui partant n'avait ni façons byronicmies, ni prétentions impériales, ni plénitude de lui-même, lise contentait d'être un gentilhomme aimable et spirituel, il en était à se faire pardonner son génie; mais on devinait dans ses formes sèches, dans sa réserve, une immense ambition qui devait plus tard étouffer la poésie; il avait une beauté froide et compassée, mais pleine de dignité; c'était Canning maigre et réduit à ses vers.

En voyant ces quatre figures si remarquables, madame de Bargeton s'expliqua le peu d'attention de la marquise pour Lucien. Puis, quand la conversation commença, quand chacun de ces esprits si fins, si délicats, se révéla par des traits qui avaient plus de sens, plus de profondeur que ce qu'Anaïs entendait durant un mois, en province; quand surtout le grand poëte fit entendre une parole vibrante où se retrouvait le positif de celte époque, mais doré de poésie, Louise comprit ce que du Châtelet lui avait dit la veille : Lucien ne fut plus rien. Chacun regardait le'pauvrc inconnu avec une si cruelle indifférence, il était si bien là comme un étranger qui ne savait pas la langue, que la marquise en eut pitié.

— Permettez-moi, monsieur, dit-elle au grand poëte, de vous présenterai, de Rubempré; vous occupez une position trop haute dans le monde littéraire pour ne pas accueillir un débutant. M. de Rubempré arrive d'Angouléme, il aura sans doute besoin de votre protection auprès de ceux qui mettent ici le génie en lumière. 11 n'a pas encore d'ennemis qui puissent faire sa fortune en l'attaquant; n'est-ce pas une entreprise assez originale pour la tenter, que de lui faire obtenir par l'amitié ce que vous tenez de la haine?

Les quatre personnages regardèrent alors Lucien pendant le tenips que la marquise parla. Quoique à deux pas du nouveau venu, de Marsay prit son lorgnon pour le voir; son regard allait de Lucien à madame de Bargeton , et de madame de Bargeton à Lucien, en les appareillant par une pensée moqueuse qui les mortifia cruellement l'un et l'autre; il les examinait comme deux bêtes curieuses, et il souriait; ce sourire fut un coup de poignard pour le poëte de province. Félix de Vandenesse eut un air charitable. 3Iontriveau jeta sur Lucien un regard pour le sonder jusqu'au luf.

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— Madame, dit le grand poëte en s'incliiiant, je vous obéirai, malgré l'intérêt personnel qui nous porte à ne pas favoriser nos rivaux ; mais vous nous avez habitués aux miracles.

— Eh bien , faites-moi le plaisir de venir dîner lundi chez moi avec M. de Rubempré, vous causerez plus à l'aise qu'ici des affaires littéraires ; je tâcherai de racoler quelques-uns des tyrans de la littérature et les célébritésqui la protègent, l'auteur iVOimka, MM. Guillemain Fizot, Ploumet,Didelot, deux jeunes poètes pleins d'avenir et bien pensants!

— Madame la marquise, dit de Marsay, si vous patronez monsieur pour son esprit, moi je le protégerai pour sa beauté, je lui donnerai des conseils qui en feront le pi us heureux dandy de Paris ; après cela, il sera poëte s'il veut.

Madame de Bargeton remercia sa cousine par un regard plein de reconnaissance.

— Je ne vous savais pas jaloux des gens d'esprit, dit Montriveau à de Marsay. Le bonheur tue les poètes.

— Est-ce pour cela que monsieur s'est marié? reprit le dandy en désignant l'homme illustre.

Lucien, qui se sentait dans ses habits comme une statue égyptienne dans sa gatne, était honteux de ne rien répondre ; enfin il dit de sa voix tendre à la marquise :

— Vos bontés, madame, me condamnent à n'avoir que des succès.

Du Châtelet entra dans ce moment; il saisissait aux cheveux l'occasion de se faire appuyer auprès de la marquise par un des lions de Paris; il salua madame de Bargeton, et pria madame d'Espard de lui pardonner la liberté qu'il prenait d'envahir sa loge : il était séparé depuis si longtemps de son compagnon de voyage ! c'était la première fois qu'ils se revoyaient après s'être quittés au milieu du désert.

— Se quitter dans le désert et se retrouver à l'Opéra! dit Lucien.

— C'est une véritable reconnaissance de théâtre, dit Vandenesse.

Montriveau présenta le baron du Châtelet à la marquise, et la marquise fit à l'ancien secrélairt' des commandements de la princesse impériale un accueil d'autant plus flatteur, qu'elle l'avait déjà vu bien reçu dans trois loges, que madame de Sérizy n'admettait que des gens bien posés, et qu'enfin il était le compagnon de Montriveau. O dernier titre avait une si grande valeur, que madame deEargeton put remarquer dans le ton, dans les regards et les manières des quatre personnages, qu'ils reconnaissaient M. du Châtelet pour un des leurs sans discussion; sa conduite sultancsque en province lui fut tout à coup expliquée. Enfin du Châtelet vit Lucien, et lui fit un de ces petits saluts secs et froids par

lesquels un homme en déconsidère un autre, en indiquant aux gens du monde la place infime qu'il occupe dans la société; il accompagna son salut d'un air sardonique, par lequel il semblait dire : Par quel hasard se trouve-t-il là? Du Châtelet fut bien compris, car de Marsay se pencha vers Montriveau pour lui dire à l'oreille, de manière à se faire entendre du baron :

— Demandez-lui donc quel est ce singulier jeune homme, qui a l'air d'un mannequin habillé à la porte d'un tailleur.

Du Châtelet parla pendant un moment à l'oreille de son compagnon, en ayant l'air de renouveler connaissance, et sans doute il coupa son rival en quatre. Surpris par l'esprit d'à-propos, par la finesse avec laquelle ces hommes formulaient leurs réponses, Lucien était étourdi par ce qu'on nomme le trait, le mot, surtout par la désinvolture de la parole et l'aisance des manières. Leluxe qui l'avait épouvanté le matin dans les choses, il le retrouvait dans les idées. Il se demandait par quel mystère ces gens trouvaient à brùle-pourpoint des réflexions piquantes, des reparties qu'il n'aurait imaginées qu'après de longues méditations. Puis, non-seulement CCS cinq hommes du monde étaient à l'aise par la parole, mais ils l'étaient dans leurs habits; ils n'avaient rien de neuf, ni rien de vieux ; en eux rien ne brillait, et tout attirait le regard ; leur luxe d'aujourd'hui était celui d'hier, il devait être celui du lendemain. Lucien devina qu'il avait l'air d'un homme qui s'était habillé pour la première fo^s de sa vie.

— Mon cher, disait de Marsay à Félix de ^'andenesse, ce petit Rastignac se lance comme un cerfvolant; le voilà chez la marquise de Listomère, il fait des progrès, il nous lorgne ! Il connaît sans doute monsieur, reprit le dandy en s'adressant à I^ucien, mais sans le regarder.

— Il est difficile, répondit madame de Bargeton, que le nom du poëte dont nous sommes fiers ne soit pas venu jusqu'à lui ! sa sœur a, entendu dernièrement M. de Rubempré nous lire de très-beaux vers.

Félix de Vandenesse et de Marsay saluèrent la marquise, et se rendirent chez madame de Listomère. Le second acte commença, et chacun laissa madame d'Espard, sa cousine et Lucien seuls, les uns pour aller expliquer madame de Bargolon aux femmes iritriguées de sa présence, les autres pour raconter l'arrivée du poëte et se moquer de sa toilette. Lucien fut heureux de la diversion que produisait le spectacle. Toutes les craintes de madame de Bargeton relativement à Lucien furent augmentées par l'aKenlion que sa cousine avait accordée au baron du Châtelet, et qui avait un tout autre c iractère que sa politesse protectrice envers Lucien.

i)K itAi./.Ar. I.

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Pendant le second acte, la loge de madame de Lislomère resta pleine de monde, et parut agitée par une conversation où il s'agissait de madame de Bargelon et de Lucien. Le jeune Raslignac était évidemment Vanmseur de cette loge, il donnait le branle à ce rire parisien qui, se portant chaque jour sur une nouvelle pâture, s'empresse d'épuiser le sujet présent, en en faisant quelque chose de vieux et d'usé dans un seul moment. Madame d'Espard devint inquiète; mais elle connaissait les mœurs parisiennes, et savait qu'on ne laisse ignorer aucune médisance à ceux qu'elle blesse; elle attendit la fin de l'acte.

Quand les sentiments se sont retournés sur euxmêmes comme chez Lucien et chez madame de Bargeton, il se passe d'étranges choses en peu de temps, car les révolutions morales s'agitent par des lois d'un efTet rapide. Louise avait présentes à la mémoire les paroles sages et politiques que du Châtelet lui avait dites sur Lucien en revenant du Vaudeville ; chaque phrase était une prophétie, et Lucien prit à tâche de les accomplir toutes. En perdant ses illusions sur madame de Bargeton, comme madame de Bargeton perdait les siennes sur lui, le pauvre enfant, de qui la destinée ressemblait un peu à celle de J.-J. Rousseau, Tiniita en ce point qu'il fut fasciné par madame d'Espard ; il s'amouracha d'elle aussitôt. Les jeunes gens ou les hommes qui se souviennent de leurs émotions de jeunesse comprendront que cette passion était extrêmement probable et naturelle. Les jolies petites manières, ce parler délicat, ce son de voix fin, cette femme fluette, si noble, si haut placée, si enviée, cette reine apparaissait au poète comme madame de Bargeton lui était apparue à Angouléme ; la mobilité de son caractère le poussa promptemenl à désirer cette haulc protection ; le plus sur moyen était de posséder la femme, il avait tout alors! Il avait réussi à Angouléme, pourquoi ne rcussirait-il pas à Taris? Involontairement et malgré les magies de l'Opéra, toutes nouvelles pour lui, son regard attiré par cette magnifique Célimène se coulait à tout moment vers elle, et plus il la voyait, plus il avait envie de la voir! Madame de Bargeton surprit un des regards pétillants de Lucien ; elle l'observa et le vit plus occupé de la marquise que du spectacle; elle se serait de bonne grâce résignée à être délaissée pour les cinquante filles de Danaùs ; mais quand un regard plus ambitieux, plus ardent, plus significatif que les autres lui expliqua ce qui se passait dans le cœur de Lucien, elle devint jalouse, mais moins pour l'avenir que pour le passé.

— Il ne m'a jamais regardée ainsi, pensa-t-ellc. Mon Dieu, Châtelet avait raison !

Ellerecunnul Terreur de son amour, et quand une

femme arrive à se repentir de ses faiblesses, elle passe comme une éponge sur sa vie, afin d'en efl"acer tout. Quoique chaque regard de Lucien la courrouçât, elle demeura calme.

I)e Marsay revint à l'enlr'acte en amenant 31. de Lislomère. L'homme grave et le jeune fat apprirent bientôt à l'altièrc marquise que le garçon de noces endimanché qu'elle avait eu le malheur d'admettre dans sa loge, ne se nommait pas plus M. de Rubempré qu'un Juif n'a de nom de baptême; Lucien était le fils d'un apothicaire nommé Chardon. .M. de Rastignac, très au fait des affaires d'Angouléme, avait fait rire déjà deux loges aux dépens de cette espèce de momie que la marquise nommait sa cousine, et de la précaution que celte dame prenait d'avoir près d'elle un pharmacien, pour pouvoir sans doute entretenir par des drogues sa vie artificielle. Enfin de Marsay rapporta quelques-unes des mille plaisanteries auxquelles se livrent en un instant les Parisiens, et qui sont aussi promptement oubliées que dites, mais derrière lesquelles était (Châtelet, l'artisan de cette trahison carthaginoise.

— Ma chère, dit sous l'éventail madame d'Espard à madame de Bargeton, de grâce, dites-moi si votre protégé se nomme réellement M. de Rubempré?

— Il a pris le nom de sa mère, dit Anaïs embarrassée.

— Mais quel est le nom de son père?

— Chardon.

— Et que faisait ce Chardon?

— Il était pharmacien.

— J'étais bien sûre, ma chère amie, que tout Paris ne pouvait se moquer d'une femme que j'adopte. Je ne me soucie pas de voir venir ici des plaisants enchantés de me trouver avec le fils d'un apothicaire; si vous m'en croyez, nous nous en irons ensemble quand le troisième acte commencera.

Madame d'Espard prit un air assez impertinent, sans que Lucien put de\iner en quoi il avait donné lieu à ce changement de visage. 11 pensa que son gilet était de mauvais goût, ce qui était vrai; que la façon de son habit était d'une mode exagérée, ce qui était encore vrai. Il reconnut avec une secrète amertume qu'il fallait se faire habiller par un habile tailleur, et il se promit bien le lendemain d'aller chez le plus célèbre, afin de pouvoir, lundi prochain, rivaliser avec les hommes qu'il trouverait chez la marquise. Quoique perdu dans ses réflexions, ses yeux, attentifs au troisième acte, ne quittaient pas la scène; car tout en regardant les pompes de ce spectacle unique, il se livrait à son rêve sur madame d'Espard, et il était au désespoir de cette subile froideur qui contrariait étrangement l'ardeur inlellectuolle avec laquelle il attaquait ce nouvel amour, insouciant des difficultés immenses qu'il

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apercevait, el qu'il se promettait tic vaincre 11 sortit de sa profonde contemplation pour revoir sa nouvelle idole; mais, en tournant la tête, il se vit seul ; il avait entendu quelque léger bruit, la porte se fermait, madame d"Espard entraînait sa cousine. Lucien fut surpris au dernier point de ce brusque abandon, mais il n'y pensa pas longtemps, précisément parce qu'il le trouvait inexplicable.

Quand les deux femmes furent montées dans leur voiture, cl qu'elle roula par la rue de Richelieu vers le faubourg Saint-Tlonoré,la marquise dit avec un ton de colère déguisée :

— Ma chère enfant, à quoi pensez-vous! mais attendez donc que le fds d"un apothicaire soit réellement célèbre avant de vous y intéresser. Ce n'est ni votre fds, ni votre amant, n'est-ce pas? dit cette femme hautaine en jetant à sa cousine un regard inquisitif et clair.

— Quel bonheur pour moi , pensa madame de Bargeton , d'avoir tenu ce petit à dislance et de ne lui avoir rien accordé !

— Eh bien, reprit la marquise qui prit l'expression des yeux de sa cousine pour une réponse, laissez-le là , je vous en conjure. S'arroger un nom illustre ! mais c'est une audace que la société punit. J'admets que ce soit celui de sa mère , mais songez donc , ma chère , qu'au roi seul appartient le droit de conférer par une ordonnance le nom des Rubempré au fds d'une demoiselle de cette maison; et si elle s'est mésalliée, la faveur est énorme. Pour l'obtenir, il faut une immense fortune, des services rendus, de très-hautes protections! Sa mise de boutiquier endimanché prouve qu'il n'est ni riche ni gentilhomme. Sa figure est belle, mais il me parait fort sot, il ne sait ni se tenir ni parler; enfin il n'est pas élevé. Par quel hasard le protégez-vous?

Madame de Bargeton renia Lucien , comme Lucien l'avait reniée en lui-mêm.e, car elle eut une effroyable peur que sa cousine n'apprit la vérité sur son voyage.

— Mais, chère cousine, je suis au désespoir de vous avoir compromise.

— On ne me compromet pas, dit en souriant madame d'Espard, je ne songe qu'à vous.

— Mais vous l'avez invité à venir diner lundi.

— Je serai malade , répondit vivement la marquise, vous l'en préviendrez, et je le consignerai sous son double nom à ma porte.

Lucien imagina de se promener pendant l'entr'acte dans le foyer en voyant que tout le monde y allait. D'abord aucune des personnes qui étaient venues dans la loge de madame d'Espard ne le salua ni ne parut faire attention à lui, ce qui sembla fort extraordinaire au poëte de province. Puis, du Chàtelet, auquel il essaya de s'accrocher, le guettait du

coin de Tœil , et l'évita constamment. Après s'être convaincu, par l'aspect des hommes qui vaguaient dans le foyer, que sa mise était assez ridicule, Lucien vint se replacer au coin de sa loge et demeura, pendant le reste de la représentation , absorbe tour à tour par le pompeux spectacle du ballet du cinquième acte si célèbre par son Enfer, par l'aspect de la salle dans laquelle son regard alla de loge en loge, et par ses propres réflexions qui furent profondes en j.réscnce de la société parisienne.

— Voilà donc mon royaume, se dit-il , voilà le monde que je dois dompter !

11 retourna chez lui à pied en pensant à tout ce qu'avaient dit les personnages qui étaient venus faire leur cour à madame d'Espard ; leurs manières, leurs gestes, leur façon d'entrer et de sortir, tout revint à sa mémoire avec une étonnante fidélité.

Le lendemain vers midi, sa première occupation fut de se rendre chez Staub, le tailleur le plus célèbre de cette époque; il obtint, à force de prières, et par la vertu de l'argent comptant, que ses habits fussent faits pour le fameux lundi. Staub alla jusqu'à lui promettre une délicieuse redingote, un gilet et un pantalon pour le mardi. Il se commanda des chemises, des mouchoirs, enfin tout un petit trousseau, chez une lingère. 11 alla se faire prendre mesure de souliers et de bottes; il acheta une jolie canne chez Verdier, des gants, des boutons de chemise; enfin il tacha de se mettre à la hauteur des dandys. Quand il eut satisfait ses fantaisies, il alla rue Neuve-du-Luxembourg, et trouva Louise sortie.

— Elle dîne chez madame la marquise d'Espard, et reviendra tard, lui dit Albcrtine.

Lucien alla diner dans un restaurant à quarante sous au Palais-Royal, et se coucha de bonne heure. Le dimanche, il alla dès onze heures chez Louise, elle n'était pas levée. A deux heures, il revint.

— Madame ne reçoit pas encore, lui dit Albertine, mais elle m'a donné un petit mot pour vous.

— Elle ne reçoit pas encore, répéta Lucien, mais je ne suis pas quelqu'un...

— Je ne sais pas, dit Albertine d'un air fort impertinent.

Lucien, moins surpris de la réponse d'Albcrtine que de recevoir une lettre de madame de Bargeton, prit le billet et lut dans la rue ces lignes désespérantes :

.(Madame d'Espard est indisposée, elle ne pourra 11 pas vous recevoir lundi ; moi-même je ne suis pas u bien; et cependant je vais m'habiller pour aller i( lui tenir compagnie; je suis désespérée de celle .; petite contrariété, mais vos talents me rassurent, 1 f-i vous percerez sans charlatanisme. >>

— Et pas de signature! se dit Lucien, qui se

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trouva dans les Tuileries, sans croire avoir niarclié. Le don de seconde vue que possèdent les gens de laleiil lui fil soupçonner la calaslroplio cachée sous ce froid hillel. Il aMail jjerdu rlaris ses pensées, il allait devant lui, regardant les nioiiunienls de la place Louis XV. Il faisait beau, de belles voitures passaient incessamment sous ses yeux en se dirigeant vers la grande avenue des Champs-Elysées, il suivit la foule des promeneurs et vit alors les trois ou quatre mille voitures qui, par une belle journée, aflluenl en cet endroit le dimanche, et improvisent un Longchamp. Étourdi par le luxe <les chevaux, des toilettes et des livrées, il allait toujours, et arriva devant TArc-de-Triomphe commencé. Oue devint-il, quand en revenant il vit venir à lui madame d'Espard et madame de Bargeton dans une calèche admirablement attelée, et derrière laquelle ondulaient les plumes du chasseur dont rhabit brodé d'or les lui fit reconnaître. La iile s'arrêta par suite d'un encombrement. Lucien put voir Louise dans sa transformation , elle n'était pas reconnaissable : les couleurs de sa toilette étaient choisies de manière à faire valoir son teint, sa robe était délicieuse, ses cheveux arrangés gracieusement lui seyaient bien , et son chapeau de bon goiit était remarquable, même à côté de celui de madame d'Espard qui commandait à la mode. Il y a une indéfinissable façon de porter un chapeau : mettez le chapeau un peu trop en arrière, vous avez l'air effronté; mettez-le trop en avant, vous avez l'air sournois; de côté, l'air devient cavalier; les femmes comme il faut posent leurs chapeaux comme elles veulent et ont toujours bon air, madame de Bargeton avait sur-le-champ résolu cet étrange problème. Une jolie ceinture dessinait sa taille svelte; elle avait pris les gestes et les façons de sa cousine , elle était assise comme elle, jouait avec une élégante cassolette attachée à l'un des doigts de sa main droite par une petite chaîne, et montrait ainsi sa main fine et bien gantée sans avoir l'air de vouloir la montrer; elle s'était faite semblable à madame d'Espard sans la singer. Enfin, elle était la digne cousine de la marquise qui paraissait être fière de son élève. Les femmes et les hommes, qui se promenaient sur la chaussée, regardaient la brillante voiture aux armes des d'Espard et des Navarreins-Lansac dont les deux écussons étaient adossés. Lucien fut étonné du grand nombre de personnes qui saluaient les deux cousines, il ignorait que tout ce Paris qui consiste en vingt salons savait déjà la parenté de madame de Bargeton et de madaiiie d'Espard. Des jeunes gens à cheval, parmi lesquels Lucien remarqua de Marsay et Rastignac, se joignirent à la calèche pour conduire les deux cousines au bois. Il fut facile à. Lucien de voir au geste des deux fats.

qu'ils complimentaient madame de Bargeton sur sa métan)orphose. Madame d'Espard pétillait de grâce et de sanlé; ainsi son indisposition était un prétexte pour ne pas recevoir Lucien, puisqu'elle ne remettait pas son dîner à un autre jour. Le poëte furieux s'approcha de la calèche, alla lentement, et quand il fut en vue des deux femmes, il les salua : madame de Bargeton ne voulut pas le voir, la marquise le lorgna et ne répondit pas à son salut. La réprobation de l'aristocratie parisienne n'était pas comme celle des souverains d'Angouléme ; en s'elïorçant de le blesser, ces hobereaux admettaient son pouvoir et le tenaient pour un homme; tandis que pour madame d'Espard , Lucien n'existait même pas. Ce n'était pas un arrêt, mais un déni de justice. In froid mortel le saisit, quand de Marsay le lorgna, car le lion parisien laissa retomber son lorgnon si singulièrement, qu'il semblait à Lucien que ce fût le couteau de la guillotine. La calèche passa. La rage, le désir de la vengeance fondirent sur le cœur du poète; s'il avait tenu madame de Bargeton, il l'aurait égorgée; il se fit Fouquier-ïinville pour se donner la jouissance d'envoyer madame d'Espard à réchafaud; il aurait voulu pouvoir faire subir à de Marsay un de ces supplices raffinés qu'ont inventés les sauvages. Il vit passer le grand poëte à cheval, élégant comme s'il n'était pas sublime, et il saluait les femmes les plus jolies.

— Mon Dieu ! de l'or à tout prix ! se disait Lucien, car l'or est la seule puissance devant laquelle ce monde s'agenouille. Non ! lui cria sa conscience, mais la gloire, et la gloire c'est le travail ! Du travail ! c'est le mot de David. Mon Dieu! pourquoi suis-je ici? Mais je triompherai! je passerai dans cette avenue en calèche à chasseur ! j'aurai des marquises d'Espard.

Au moment où il se disait ces paroles enragées, il était chez Ilurbain et y dînait à quarante sous. Le lendemain , à neuf heures , il alla chez Louise dans l'intention de lui reprocher sa barbarie. Nonseulement madame de Bargeton n'y était pas pour lui , mais encore le portier ne le laissa pas monter. 11 resta dans la rue, faisant le guet, jusqu'à midi. A midi , du Chàtelel sortit de chez madame de Bargeton, vit le poëte du coin de l'œil et l'évita. Lucien, piqué au vif, poursuivit son rival ; et du Chàtelet,se sentant serré, se retourna et le salua dans l'intention évidente d'aller au large après celte politesse.

— De grâce, monsieur, dit Lucien, accordez-moi une seconde, j'ai deux mots à vous dire. Vous m'avez témoigné de l'amitié; je l'invoque pour vous demander le plus léger des services. Vous sortez de chez madame de Bargeton , expliquez-moi la cause de ma disgrâce auprès d'elle et de madame d'Espard.

— M. Chardon, répondit du Châtelet avec une

NOUVELLES SCÈNES DE LA VLE DE PROVINCE

lausse bunlioiiue, savez-vous pourquoi ces danies vous ont quitté à l'Opéra?

— Non, dit le pauvre poëte.

— Eh bien, vous avez été desservi dès votre début par 3L de Rastignac. Le jeune dandy , questionné sur vous, a purement et simplement dit que vous vous nommiez M. Chardon et non M. de Rubempré , que votre mère gardait les femmes en couches, que votre père était en son vivant apothicaire à l'Houmeau, faubourg d'AngouIcme, que votre sœur était une charmante jeune fille qui repassait admirablement les chemises, et qu'elle allait épouser un imprimeur d'Angoulêrae nommé Séchard. Voilà le monde! Mettez-vous en vue, il vous discute ! M. de Marsay est venu rire de vous avec madame d'Espard, et aussitôt ces deux dames se sont enfuies en se croyant compromises auprès de vous. N'essayez pas d'aller chez l'une ou chez l'autre. Madame de Bargeton ne serait pas reçue par sa cousine si elle continuait à vous voir. A'ous avez du génie, tâchez de prendre votre revanche ; le monde vous dédaigne, dédaignez le monde. Réfugiez-vous dans une mansarde, faites-y des chefs-d'œuvre, saisissez un pouvoir quelconque, et vous verrez le monde à vos pieds; vous lui rendrez alors les meurtrissures qu'il vous aura faites là où il vous les aura faites. Plus madame de Bargeton vous a marqué d'amitié, plus elle aura d'éloignenient pour vous; ainsi vont les sentiments féminins ; mais il ne s'agit pas en ce moment de reconquérir l'amitié d'Anaïs, il s'agit de ne pas l'avoir pour ennemie, et je vais vous en donner le moyen. Elle vous a écrit, renvoyez-lui toutes ses lettres. Elle sera sensible à ce procédé de gentilhomme. Plus tard, si vous avez besoin d'elle, elle ne vous sera pas hostile. Quant à moi , j'ai une si haute opinion de votre avenir, que je vous ai partout défendu, et que dès à présent, si je puis ici faire quelque chose pour vous , vous me trouverez toujours prêt à vous rendre service.

Lucien était si morne, si pâle, si défait, qu'il ne rendit pas au vieux beau rajeuni par l'atmosphère parisienne le salut sèchement poli qu'il reçut de lui. Il revint à son hôtel, où il trouva Staub lui-même, venu moins pour lui essayer ses habits, qu'il lui "essaya, que pour savoir de Ihôtesse du Gaillard-Bois ce qu'était sous le rapport financier sa pratique inconnue. Lucien était arrivé en poste, madame de Bargeton l'avait ramené du Vaudeville jeudi dernier en voiture. Ces renseignements étaient bons. Staub nomma Lucien monsieur le comte, et lui flt voir avec quel talent il avait mis ses charmantes formes en lumière.

— Un jeune homme mis ainsi, lui dit-il, peut s'allerpromeneraux Tuileries, il épousera une riche Anglaise au bout de quinze jours.

Celte plaisanterie de tailleur allemand et la perfection de ses habits, la finesse du drap, la grâce qu'il se trouvait à lui-même en se regardant dans la glace, ces petites choses rendirent Lucien moins triste. 11 se dit vaguement que Paris était la capitale du hasard , et il crut au hasard pour un moment. N'avait-il pas un volume de poésies etun magnifique roman, l' ^4 relier de Charles IX, en manuscrit? Il espéra dans sa destinée. Staub promit la redingote et le reste des habillements pour le lendemain.

Le lendemain , le bottier, la lingère et le tailleur revinrent, tous munis de leurs factures. Lucien ignorant la manière de les congédier, Lucien encore sous le charme des coutumes de province, les solda ; mais après les avoir payés, il ne lui resta plus que trois cent soixante francs sur les deux mille francs qu'il avait apportés à Paris : il y était depuis une semaine! Néanmoins il s'habilla, et alla faire un tour sur la terrasse des Feuillants. Il y prit une revanche. Il était si bien mis, si gracieux, si beau, que plusieurs femmes le regardèrent , et deux ou trois furent assez saisies par sa beauté pour se retourner. Lucien étudia la démarche.et les manières de$ jeunes gens, et fit son cours de belles manières tout en pensant à ses trois cent soixante francs.

Le soir, seul dans sa chambre, il lui vint à l'idée d'éclaircir le problème de sa vie à l'hôtel du Gaillard-Bois, où il déjeunait avec les choses les plus simples, en croyant au bon marché de la province. Il demanda son mémoire en homme qui voulait déménager, il sévit débiteur d'une centaine de francs. Le lendemain, il courut au pays latin, que David lui avait recommandé pour le bon marché ; et après avoir cherché pendant longtemps, il finit par rencontrer rue de Cluny, près de la Sorbonne, un misérable hôtel garni , où pour quinze francs par mois il eut une chambre. Aussitôt il paya sou hôtesse du Gaillard-Bois, et vint s'installer rue de Cluny dans la journée. Son déménagement ne lui coûta qu'une course de fiacre. Il inventa dans cette même journée de dîner à vingt sous chez le célèbre Flicotcaux, dont le restaurant, si connu de tous ceux qui ont commencé la gloire par ses misères, est à l'angle de larue Neuve-Richelieu etde la place de la Sorbonne. Lucien calcula que les deux cent quarante-six francs qui lui restaient devaient le faire vivre pendant trois mois; mais pendant ces trois mois, il croyait pouvoir obtenir un succès !

Après avoiressayé du diner de Flicoteau.x^ il prit possession de sa pauvre chambre en y disposant ses affaires. Puis il rassembla toutes les lettres de madame de Bargeton , en fit un paquet, le posa sur sa table, et avant de lui écrire, il se mit à penser à cette fatale semaine. Il ne se dit pas qu'il avait lui , le premier, élourdiment renié son amour, sans sa-

NOUVELLES SCÈNES I)K LA VIE DE l'KOVl.NCE.

voir ce que dcviciiiJrail sa Louise à l'aris; il vit sa silualioii actuelle; il accusa madame de Bargelon : au lieu de l'éclairer, elle l'avait perdu; il se courrouça , il devint lier, et se mit à écrire la lettre suivante dans le paroxysme de sa colère :

Il Madame,

., Oue dirie/-vous d'une femme à qui aurait plu quelque pau\re enfant timide, plein de ces croyances nobles que plus tard l'homme appelle des illusions; cl qui aurait employé toutes les grâces de la coquetterie, toutes les (inesscs de son esprit, et les plus beaux semblants de l'amour maternel pour détourner cet enfant? Ni les promesses les plus caressantes, ni les châteaux de cartes dont il s'émerveille, ne lui coûtent ; elle lemmcne, elle s'en empare, elle le gronde de son peu ih' confiance, elle le flatte tour à tour; quand Eenfaiit abandonne sa mère et sa famille, et la suit avcuiilément, elle le conduit au bord d'une mer immense , le fait entrer par un sourire dans un frêle esquif, et le lance seul , sans secours , à travers les orages ; puis , du rocher où elle reste, elle se met à rire et lui souhaite bonne chance. Celle femme est vous, cet enfant est moi. Aux mains de cet enfant se trouve un souvenir qui pourrait trahirles crimes de votre bienfaisance et les faveurs de votre abandon. Vous pourriez avoir à rougir on rencontrant l'enfant aux prises avec les vagues, si vous songiez que vous l'avez tenu sur votre sein. Quand Vous lirez cette lettre, vous aurez le souvehir en votre pouvoir. Libre à vous de tout oublier. Après les belles espérances que votre doigt m'a montrées dans le ciel, j'apçrçois les réalités de la misère dans

la boue de l'aris. Pendant que \ous irez, brillante et adorée, à travers les grandeur^ de ce monde sur le seuil duquel vous m'avez amené, je grelotterai dans le misérable grenier où vous m'avez jeté. Mais peut-rUeun remords viendra-t-il vous saisir au sein des lèles et des plaisirs, peut-être penserez-vous à l'enfant que vous avez plongé dans un abime! eh bien, madame, pensez-y sans remords ! Du fond de sa misère, cet enfant vous ofl're la seule chose qui lui reste, son pardon dans un dernier regard. Oui, madame, grâce à vous, il ne me reste rien. Ilien ! n'est-ce pas ce qui a servi à faire le monde? Le génie doit imiter Dieu : je commence par avoir sa clémence, sans savoir si j'aurai sa force. \'ous n'aurez à trcn)bler que si j'allais à mal, vous seriez complice de mes fautes. Hélas ! je vous plains de ne pouvoir plus rien être à la gloire vers laquelle je vais tendre conduit par le travail.

t'. LlOIBIf. )>

Après avoir écrit cette lettre emphatique, mais pleine de cette sombre dignité que l'artiste de vingt et un ans exagère souvent, Lucien se reporta par la pensée au milieu de sa famille. D revit le joli appartement que David lui avait décoré en y sacrifiant une i)arlie de sa fortune, il eut une vision des joies tranquilles, modestes, bourgeoises qu'il avait goûtées. Les ombres de sa mère, de sa sœur, de David, vinrent autour de lui; il entendit de nouveau les larmes qu'ils avaient versées au moment de son départ, et il pleura lui-même. Il était seul dans Paris, sans amis, sans protecteurs.

Au cliàlcau (le Sache, juillet — novembre t85l»

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