PRÉFACE
Mes cliers lecteurs, dans la préface du Vicaire des Ardennes, je vous avais sollicités de protéger mes petites opérations de littérature marchande ; mais, hélas ! malgré votre bienveillance, une rafale, un coup de mistral, a renversé un édifice que le pauvre bachelier croyait avoir bien construit. Après avoir travaillé nuit et jour, comme un forçat, pour exciter vos larmes en faveur du Vicaire des Ardennes^ la justice est venue le saisir au moment où il obtenait quelque petit succès qui me mettait à l'aise : mon pauvre libraire a crié, et peu s'en est fallu que je ne me crusse obligé de lui donner de quoi se rafraîchir le gosier, si je ne m'étais souvenu que la pauvre getit des auteurs ressemble à Cassandre que l'on trompe toujours. Hélas ! la moitié, la plus belle moitié de l'édition du Vicaire a été anéantie sous le pilon qui a broyé V Histoire philosophique des Indes et V Emile; cette pensée m'a consolé, car puisque mon ouvrage était criminel, il n'y a rien à regretter, et je n'ai plus qu'à me féliciter de cette ressemblance d'un pauvre petit opuscule avec ces grands monuments; d'autant plus, quen conscience, je dois rendre hommage au bon cœur de mes juges qui ont eu pitié du pauvre bachelier; ils ont rogné les ongles de la déesse quand
elle a fait tomber sa main sur moi, si bien que je ne l'ai presque pas sentie, et je leur dois grande reconnaissance. N'allez pas, mes chers lecteurs, me croire devenu ministériel, d'après ce sincère éloge de la magistrature; d'abord mon éloge ne vaudrait rien pour ces messieurs, car, de commande, il y en a tant qu'on en veut; au lieu qu'être remercié de cœur par un auteur saisi, c'est une chose rare : on ne se quitte presque jamais sans rancune avec dame Justice. Aussi est-ce sur ce sujet que roulera ma préface, car je n'ai qu'elle pour parler de moi (et Dieu sait comme j'aime à en parler, puisque je suis à peu près seul de mon bord) : en effet, il y a longtemps que j'ai annoncé cette suite du Vicaire des Ardennes; et alors, plusieurs personnes m'ont fait l'honneur de me demander comment il pouvait y avoir une suite à un ouvrage à la fin duquel presque tous les personsonnagesse mouraient; à cela, je leur répondais, quand j'étais entrepris par mes hypocondres, que cela ne les regardait pas encore ; et, quand j'étais de bonne humeur, je leur disais en riant que mon ouvrage n'en serait que plus curieux pour les âmes charitables qui me font l'honneur insigne de lire successivement les vingt et quelques lignes de chaque page de mes œuvres