‹ Œuvres de BalzacChapitre 23 sur 78 · CHAPITRE XIÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIÎ

La secousse qu'Annette avait ressentie était si violente et avait porté sur tous ses sentiments k la fois d'une manière si cruelle, qu'elle fut obligée de garder le lit plusieurs jours, et le médecin déclara qu'elle était réellement malade.

Sa mère vint s'établir au chevet de son lit. Alors, sans qu'Annette le sut, M. de Durantal ne manqua pas un seul jour à venir au salon causer avec le père Gérard, et il apprit même le piquet pour faire la partie du bonhomme... Argow apprendre le piquet!... Le bonhomme Gérard était dans Tenchantenient de se servir de la voiture de M. de Durantal, d'aller diner chez lui , de le voir si assidu , et souvent il se disait avec orgueil :

— C'est mon gendre!...

Les refus d'Annette n'entraient pas dans l'esprit de son père, il la grondait quelquefois, même sérieusement, chose qui, jusque-là, lui avait été impossible. Un soir, il vint auprès du lit d'Annette, et lui dit :

— Ma fille , M. de Durantal est dans le salon , il n'a jamais osé venir te voir, il ne l'a pas demandé, il paraît qu'il faut que l'ordre vienne de loi : pourquoi mon Aimeltc ne le voudrait-elle pas?...

Aces mots, le visage pâle d'Annette devint presque rose, elle regarda sa mère; et, j)ar un geste rempli de terreur, elle s'écria doucement :

' Mclanic de Saiiit-Anilré, dans le Vicaire des Anlciuics . sp traiiiail aux pieds d'Argow, et il riait tic sa douleur.

— Ne cessera-t-il de me tourmenter?

M. Gérard tomba dans un profond étonncment, et ses deux grands yeux ronds essayèrent de peindre une pensée extraordinaire.

— Ma mère, dit Annette quand M. Gérard fut sorti, s'il ne cesse de venir, il m'entraînera dans un affreux précipice. Je ne le hais pas! mais je ne l'aime pas assez encore pour quitter mon Dieu!... OhJ non, Dieu est immuable, et les hommes changent!... je l'ai déjà trop vu! Que l'on élève une barrière entre nous!... Un impie!... (Elle retomba sur son lit, et ne parla plus après avoir répété une seconde fois) : Un impie !

M. Gérard ayant apporté à Argow la réponse d'Annette, Argow cessa d'aller chez M. Gérard, et alors le bonhomme vint tous les jouis diner à l'hôtel de M. de Durantal qui , par ce moyen, eut des nouvelles de la jeune fille.

Annette, au bout de quelques jours, se trouva mieux, se leva et entra en convalescence. Dès lors on ne lui parla plus de M. de Durantal, ainsi qu'elle l'avait voulu; et, de son coté, elle garda sur lui le plus profond silence, si bien que l'on eut dit qu'elle ne l'eut jamais vu. Elle fut plus que jamais assidue à l'église , et , pour se donner tout entière à ses méditations religieuses, elle abandonna même l'étude de la musique, art qu'Annette commençait à trouver trop profane.

Argow ne manqua jamais un seul jour de se trouver à l'église , et il avait la singulière délicatesse de se placer de manière à n'être pas aperçu d'Annette. Mademoiselle Gérard devint de plus en plus silencieuse ; la pâleur de son teint , loin de diminuer, parut augmenter.

Enfin, un jour, étant à table, elle dit à voix basse: — Je souffre !

Ses parents accueillirent en silence cette parole empreinte de tristesse. Le soir, sa mère fit un effort pour obtenir d'elle que M. de Durantal fut reçu, elle s'y opposa constamment, et son système de sévérité devint tel qu'elle refusa à son père de chanter une romance qui parlait d'amour.

Séparée du reste du monde, elle commença à vivre ainsi , par avance, dans le ciel.

Ce fut à cette époque qu'en France les missions commencèrent à faire assez de bruit pour que les missionnaires fu;^sonf admis à venir à Paris essayer sur le peuple de la capitale l'effet de leurs discours. Une mission fut annoncée à l'église où allait Annette, et l'on doit juger de rintérél qu'elle y prit qyand on saura que le curé annonça que ce serait M. de Monlivcrs qui prêcherait. A ce nom, Annette, ne doutant pas que ce ne fût son instituteur et son père en Dieu , témoigna la plus vive joie.

Attendu avec impatience, le jour où M. de Mon-

ANNETTE ET LE CRIMINEL

livers devait prêcher arriva hienlùl. Ce jour fut une véritable fête pour Aniiette, elle se para et l'ut une des premières arrivées à l'éplisc et placées.

Quepariiiiiagirialiori l'on se représente le lieu de la scène: une des églises les plus simples et la moins ornée de la capitale, mais ayant par cela même un caractère imposant, en ce qu'elle offrait moins de sujets à la distraction , et que sa pauvreté présentait un contraste avec la grandeur des idées qui s'agitaient sous cette chélive maçonnerie. Cette église ne suffisait point à la fuule : une nuée de Parisiens attirés, soit par la nouveauté du spectacle, soit par l'envie de trouver ridicule le saint orateur, représentait, sauf les sentiments, une de ces assemblées de l'Eglise primitive. Un silence étonnant régnait. Aucune pompe religieuse n'ornait l'autel, il était couvert même de toiles vertes, et un crucifix, placé devant la chaire, faisait briller à tous les yeux* le sublime spectacle qu'il offre à la pensée d'un chrétien. On attendait avec impatience, tous les yeux se fixaient sur la sacristie d'où devait sortir l'orateur sacré; le jour était faible, et les cœurs involontairement recueillis.

Tout à coup la porte s'ouvre, et l'un voit paraître un homme de trente-cinq ans , les yeux creux , les lèvres ^)àles, les joues livides; sa démarche est grave, son costume imposant de simplicité. A peine a-t-il paru qu'il a imprimé une si haute idée de luimême que telles paroles qu'il prononce on s'attend à des paroles extraordinaires : cet homme estl'abbé de Montivers, abattu par les jeunes, les prières et les obligations de son divin ministère.

11 monte en chaire, regarde rassemblée, y plonge ses regards à plusieurs reprises, et, dédaignant les prières qui commencent ordinairement les sermons, il s'écrie :

<i Mes frères, parmi vous tous, il n'y a pas deux êtres qui soient venus avec un sentiment pareil, entendre la parole sainte : espérons qu'en sortant vous aurez réuni vos cœurs dans une seule pensée , et que j'aurai excité chez vous l'amour du ciel!... Ecoutez-moi donc, non comme un homme, car à ce titre, je dois être sujet à l'erreur, mais comme un faible instrument employé par l'Eternel pour servir ses desseins, et dont il fait résonner les cordes sous sa main sacrée. Esprit céleste! dont le moindre des rayons qui environnent le trône a rempli l'univers de lumière, daigne donc m'assister et me révéler les secrets de la Majesté sainte ou de la bonté touchante. »

Ayant dit, il s'arrête pour reprendre avec une émotion visible :

<i Mes frères , une vierge pure , marchant avec humilité dans le sentier des vertus, soumise à Dieu, craintive, bienfaisante, vivait naguère. Elle était

belle, et la l'rovidence s'était plu à prodigueràcelle qui avait les beautés de l'âme et l'amour des choses célestes tout l'aimable cortège des gracieuses perfections du corps. Elle fut ainiée d'un homme indifférent en ses opinions et sourd à la voix de Dieu. Cachant avec adresse ses sentiments irréligieux à celle qu'il adorait, il réussit à lui plaire, elle l'aima. Cheminant à pas lents dans ce chemin si fleuri que l'on parcourt au commencement de la vie,ilss'aimèrefit sous les yeux de leurs parents qui virent avec joie les prémices d'une union si louchante et si belle. Ainsi l'on pensait sur la terre, et cependant , dans les cieux , les anges tremblaient à l'aspect d'une ame candide et brillante du feu céleste, souillée par le contact du proscrit d'Eden.

»t On vit ces deux êtres approcher des autels, et le sacerdoce reçut et confirma leurs serments. Figurez-vous la joie du banquet, cette seule fête mondaine à laquelle l'Eglise sourie avec plaisir! Admirez la contenance de cette vierge pure, et les regards mutuels de l'époux et de la fiancée, doux regards qui, malgré leurs secrètes joies, sont compris de tout le monde. Y a-t-il un visage chagrin? Quel homme ne contemplerait avec volupté le charme qui résulte du tableau de ces deux êtres unis au printemps de leur vie? Toutes les beautés s'y réunissent, toutes les fleurs de la vie s'épanouissent sous une brise de joie et de plaisir. Ils semaient la terreur-'...

i: 11 a traîné cet ange d'amour dans l'iniquité, elle est morte dans l'impénitence finale, ses belles formes se sont souillées, elle est devenue noire; en vain elle a étendu ses bras décharnés vers le ciel, en vain elle a fait sortir d'entre ses joues flétries une parole digne de son premier âge; celui qui disait : Dieu n'est pas! éiail là, il dardait son œil corrupteur, et ces deux squelettes sont la proie des remords, con)me ils furent celle des voluptés criminelles. Ils brûlent, ils brûleront toujours!...

«! Qui devons, chrétiens, ne fut le fiancé d'une âme belle, pure, vierge et saintement candide? Oui de vous ne l'a vue, dans son printemps, brillante d'affections pures et généreuses? A quelle époque en êtes-vous de votre mariage avec elle?... Frappez vos cœurs, et regardant à votre conscience, voyez jusqu'à quel point les saintes eaux d'une confession peuvent faire reprendre à votre épouse de gloire la blanche tunique qu'elle a portée jadis, et que les crimes et les passions, enfants de la chair, ont souillée. S'il était ici un coupable, personne, pas même moi, n'oserait lui jeter la première pierre. Vous avez tous, tous!... à vous reprocher d'avoir jeté des taches sur votre robe, sur la toge céleste! Cuis non peccavit? Ne semez donc plus la terreur !...

ANJNETTE ET LE CRIMINEL

ti Arrêtez!... c'est une voix divine qui vous en conjure! Regardez en arrière, et feuilletez votre livre de vie...

u Toi, tu as interprété les lois en ta faveur, tu as gagné un injuste procès, et ruiné une famille. Toi, tu as trahi ta patrie. Vous, vous l'avez vendue. Toi, ayant promis à ton épouse foi et honneur, tu l'as délaissée. Vous , arguant des fautes de votre mari, vous vous êtes justifiée à vos propres yeux d'une vie de licence. Toi, un soir, furtif, quand Ion oncle fut mort , tu tournas les yeux vers le bois dépositaire de ses volontés, et, saisissant un testament que le vieillard crédule et séduit par tes semblants de franchise t'avait lu, tu l'as trouvé trop onéreux; tu as approché une bougie, et à l'instant il a été consumé. Avec la mémoire de l'homme juste ont péri les bienfaits qu'il devait répandre, et dont l'espoir avait adouci sa mort.

«I Ce sont peccadilles!... vous n'en passez pas moins dans le monde pour sages et honnéies : vous allez en voiture, on vous voit à la messe, vous n'avez fait banqueroute à personne , excepté à Dieu ! et, bah! Dieu est un créancier obligeant, il ne parle pas!... Il parlera, mes frères, il parlera, la vengeance dans la main, et la colère dans les yeux !... Il parle déjà; car votre conscience gronde; j'en suis certain!...

<( Trouvez-vous ces traits trop tranchants?... Mais, ici, quelqu'un a insinué, par des manœuvres adroites, à un vieillard, que ses neveux ne l'aimaient pas; et, après dix ans, il a fait éclore un testament, perdant ainsi sa vie future pour quelques sous de rente pendant quelques instants d'une vie précaire. Mais ici quelqu'un a refusé sa porte à des parents pauvres ou peu nobles, sous prétexte qu'ils étaient ennuyeux. Mais l'un de vous a été solliciter les juges, a envoyé vers eux sa femme parce qu'elle était jolie; c'est elle qui a débité les arguments qui devaient égarer la justice, on adonné des fêtes, et, à force de soins et de démarches, vous avez étouffé une affaire fâcheuse. Toi, là-bas, si par un regard tu pouvais tuer, à la Nouvelle-Hollande, un homme sur le point de périr, et cela sans que la terre le sût, et que ce demi-crime, dis-tu dans ton cœur, te fît obtenir une fortune brillante, tu serais déjà dans ton hôtel, dans ton carrosse; tu dirais : Mes chevaux, ma terre et mon crédit.' tu n'hésiterais pas à répéter : Un homme d'honneur comme moi.' Vous, plus loin, ayant une pièce fausse, vous l'avez noyée dans vingt bonnes, et vous en avez infesté le commerce. 11 y a ici un millier de crimes dont on ne se doute pas !... et l'on marche toujours dans la vie sans se retourner ! ... On marche. . . où /. . . à la mort éternelle !...

Il Bail! peccadilles! les anges ne tiennent pas re-

gistre de cela, ils n'ont pas le temps, et puis, ditesvous, Dieu est si bon ! . . .

<i Parlerai-je de ce qu'on appelle dans le monde des crimes? interrogerai-je celui qui marche tête levée et qui a empoisonné ses parents? car malheureusement les lois de la terre n'atteignent pas tous les coupables, et, par la flnesse de certains qui sont découverts, on frémit de tout ce qui peut arriver... Dieu me garde de soupçonner qu'il y ait ici un tel coupable !...

u Mais, quelque cruels que soient ces crimes, il se commet mille atrocités sociales dignes de ce nom ! Je m'arrête, mon indignation est trop forte, et je tremble!... AdororiS Dieu, mes frères, recueillezvous pour écouter la voix qui vous parle, car elle est d'accord avec cette voix intérieure qu'une main divine fait gronder dans vos cœurs.

Il Croyez-vous échapper à Dieu après votre mort, quand vous ne lui pouvez échapper de votre vivant?... Sur la terre, vous êtes encore à vous! Eh bien, voyons si vous pouvez éviter ce Dieu que vous relégueriez au loin s'il vous était possible, et dont les temples vous fatiguent au milieu des villes. Coupables, cherchez un asile!...

ti En ce monde vous pouvez encore marcher, aller dans de sombres cavernes ; mais dans peu, dans peu, m'entendez-vous? vous ne verrez que la lueur de son visage, elle emplira les mondes, et rien ne pourra vous cacher. Mais essayez seulement de ne pas reconnaître cette lumière dans cette vie, tâchez de dérober à vos idées le lien qui les rattache toutes à ridée première dont élites émanent, secouez Dieu! Je vous en défie!... Mais essayons!...

« Admirez un vaste effort de l'homme, une basilique immense! elle n'est grande que parce qu'à votre insu vous concevez mieux limmensité par un de ses fragments, l'infini par un immense fini : là, vous touchez Dieu comme un vaisseau touche dans l'Océan un grand récif. Entrez dans une vaste forêt au crépuscule, qu'elle soit épaisse et que ses arbres forment une colonnade végétale , et tâchez de ne pas trembler, car ce sentiment est le premier principe de la prière; prenez garde! vous vous prosternez alors devant toute la nature représentée par cette voûte de verdure , là vous touchez encore à Dieu. Enfin, marchez ! vous avez les fragments d'un mouvement imprimé ; par qui?... par vous., à qui ? avons... Prenez garde à vos pas! ils touchent à l'idée de Dieu! Prenez donc garde à tout ! car Dieu est dans l'eau que vous buvez , et dans le pain et partout! Aimez! et vous aurez un peu le sentiment du Ciel !... Enfin , quoi que vous fassiez, Dieu, et toujours Dieu, vous accable : c'est une idée vivante, le sommaire des idées de l'homme! et une main puissante, sans chercher des caractères , comme

ANNETTE ET LE CRIMLNEL

vous, l'a imprimée dans un livre éternel : i..\ >atire ! elle s'y lit pour qui n'est pas aveugle : levez les yeux, et les cieux vous parleront plus haut que moi. Tremblez donc et frémissez si vous avez quelque chose à vous reprocher, ne i ut-ce que d'avoir vendu à faux poids et mal mesuré! ne fut-ce que d'avoir ri du malheur d'aulrui .'... •->

Ici l'orateur chrétien fut interrompu. Un bruit inusité se perpétuait en un coin de Téglisc : c'était l'endroit où se trouvait Annélte. In homme, placé dans un angle, pleurait à chaudes larmes : toute l'assemblée, émue et interdite, le regardait avec peine ; il s'efforçait de cacher son visage et ses pleurs : cet honimc était Argow; les dernières paroles de M. de Montivers avaient éclairé son ame d'une lueur terrible, et le pirate, au souvenir de ses anciennes actions, n'espérait plus de pardon. Annette le reconnut : cette douleur inllua sur son âme, et cette douce vierge formait par sa piété, et Argow par son désespoir, un tableau trop frappant pour que ceux qui entouraient ces deux êtres n'en fussent pas surpris. Argow était dans un état moral trop . violent pour s'apercevoir de l'attention générale dont il était l'objet. Madame Gérard quitta sa place, fut à lui. et lui dit :

— Cachez-vous dans le confessionnal!...

Il y entra comme par instinct, et l'assemblée ne fut plus distraite.

<; Or, mes frères, continua M. de Montivers avec une énergie toujours croissante, avez-vous fortement réfléchi au peu de durée de notre existence et à l'éternité de notfe seconde vie?... avez-vous jamais pensé qu'un peu de privation ici-bas, un peu de peine, vous obtiendraient une félicité éternelle? . ........ .......j^

Nous n'achèverons pas de donner l'éloquent discours de 31. de Montivers : qu'il nous suRîse de dire que de longtemps les voûtes de cette église n'avaient résonné sous l'effort d'une voix plus pure et plus agréable au ciel ; qu'après ce début terrible, on entendit la parole sainte redevenir onctueuse et compatissante, et qu'à la crainte elle (It succéder l'espoir.

Cette prédication produisit le plus grand effet sur l'assemblée; mais rien n'était comparable à ce qu'elle enfanta dans l'àme du plus criminel des hommes, et à ce qu'elle fît par contre-coup sur le cœur d'Annette.Cettejeunelille n'était atteiiite en rien par les menaces du prédicateur; mais le changement subit de M. de Durantal rendit cette scène terrible pour elle. L'être qu'elle refusait pour époux, à cause de son impiété, acquérait à ses yeux une grandeur et un éclat magiques, par cette conversion subite. Une joie céleste s'éleva dans son âme en pensant que l'amour qu'il avait pour elle était la cause première de sa présence à cette heureuse prédication. Elle se

voyait la source de son salut. « 11 tiendra tout de moi, se disait-elle, les fleurs dans la vie, car j'en sèmerai partout sur ses pas; et les fleurs du ciel, car c'est moi qui, la première, aurai tressé sa couronne céleste en l'amenant ici. »

Quand le prédicateur descendit, et pendant que la foule s'écoula, il fut arrêté, au moment où A passait, par Argow en larmes et dans un état pitoyable.

— Arrêtez, par grâce, disait-il, ô mon [jèrc! arrêtez, écoutez-moi, j'étouffe!...

M. de Montivers entra dans le confessionnal, Argow s'y précipita, et Annctte et sa mère restèrent dans l'église. Annettc pria avec plus de ferveur qu'elle ne l'avait jamais fait. Elle priait les anges intercesseurs, et Dieu de pardonner au repentir... Jamais plus céleste voix d'âme ne parvint au ciel. Elle intercédait pour un amant, pour un époux, et son âme était remplie d'autant d'amour pour Dieu que pour sa créature.

L'église retentissait de sanglots et de paroles entrecoupées : les exclamations foudroyantes et le silence subit de M. de Montivers annonçaient les choses les plus graves. Au bout de deux heures qui ne parurent qu'une minute à Annette, M. de Montivers s'élança hors du tribunal avec les marques de la plus profonde horreur, en laissant M. de Durantal évanoui...

— Secourez-le, dit-il.

Et il disparut épouvanté.

Annctte, rapide et légère, courut et releva Argow ; en le relevant avec peine, elle aperçut que ses cheveux, au sommet de la tête seulement, avaient blanchi tout à coup : elle tressaillit! La jeune fille donna le bras à ce redoutable et terrible corsaire qu'une parole avait comme anéanti; il s'appuya sur le bras d'Annette sans la voir, et comme s'il n'existait plus pour lui ni terre ni humains. Annette se garda bien, toute faible qu'elle était, de se plaindre du poids qu'elle portait : elle en était tière!...

M. de Durantal arriva en proie au plus violent tourment jusqu'à la porte de la maison d'Annette : là, il la regarda, poussa un cri en la reconnaissant, et s'enfuit avec rapidité comme s'il eût rencontré un objet terrible. Cette action plojigea Annette dans le plus profond étonnement.

Elle rentra et fut pendant huit jours sans apercevoir l'ombre de M. de Durantal. Alors ce fut elle qui se mit à la fenêtre pour savoir ce qui se passait dans la maison voisine : nul mouvement, tout y semblait mort. Elle envoya son père demander des nouvelles de M. de Durantal ; on répondit que monsieur n'était pas malade, mais qu'il était impossible de le voir.

Cette réponse causa une vive inquiétude à Annctte; elle commençait à voir l'étendue de l'attache-

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ment qu'elle avait pour cet être extraordinaire, et elle frémit en s'apcrcevant de l'immensité du sentiment qu'elle contenait dans son âme, et qui, à son insu, était plus immense encore qu'elle ne l'imaginait.

Le lendemain, elle l'aperçut à l'eglise; elle admira comme un beau spectacle, comme le plus beau qui pût s'offrir à des yeux humains, Argow en prière : ce visage avait, pendant ces huit jours de retraite profonde, contracté une expression de douleur, mais, en même temps, d'inspiration qu'aucune parole humaine ne saurait dépeindre. Les sublimes idées du grand peintre qui traça la figure de saint Jean, dans Patmos, se trouvaient dans les traits de M. de Durantal ; mais il y apparaissait de plus une douleur éloquente et profonde qui saisissait l'âme. Annette regardait cette prière et cette absorption comme son ouvrage, elle y applaudissait, et son âme se réunit à celle de son époux de gloire * avec une franchise, une exaltation, et par un élan impossibles à rendre. Qu'on se figure deux chérubins prosternés devant le grand autel et combattant d'amour dans leurs hymnes sacrées, et l'on aura l'idée de ces deux êtres dans l'enthousiasme de leurs prières.

Au sortir de l'église, Annette, sa mère et M. Gérard, entourèrent M. Maxendi, et lui demandèrent à le voir avec une telle obstination, qu'il y aurait eu, de la part d'un chrétien, de la dureté.

— Je vous le demande, dit Annette, par l'amour du prochain.

Il vint donc dans ce salon, et retrouva tout dans le même état. Il jeta un profond soupir en s'asseyant, et il regarda Annette avec une tristesse qui la gagna. Ce regard était celui d'un banni qui, ne devant jamais rentrer dans sa patrie, avant de quitter le dernier village jette un coup d'œil, l'adieu du cœur, ;i tout ce qui lui fut cher!...

La jeune fille eut l'âme serrée, et, venant à côté de lui, elle lui demanda de sa douce voix :

— Pourquoi ai-je été si longtemps sans vous voir?. . .

Il y avait, dans cette interrogation, toute la finesse, toute l'innocente coquetterie qu'une vierge, pure comme Annette, pouvait y mettre sans sortir des bornes de la décente tendresse ; il y avait de la bonté même. Argow n'y répondit d'abord que par un regard terrible, et il ajouta :

— Nous sommes séparés à jamais! ...

Quel sens affreux la profondeur du jeu muet de sa figure et les sons de sa voix ajoutèrent à ses paroles! Annette frissonna et lui dit :

— Vous me faites mal !...

Il tressaillit à son tour, la regarda, et vit briller

' llir cril aponsua fjloriœ.

tant d'amour sur sa figure, que son expression de douleur disparut pour un moment ; mais, se levant bientôt, il s'en alla en disant :

— Je l'aime assez pour la fuir!...

Et il disparut.

Ces mystérieuses paroles étonnèrent M. et m.adame Gérard, gens qui avaient bien, si l'on veut, de ce qu'on nomme du bon sens, mais qui n'en étaient pas assez pourvus pour deviner de sembla'oles énigmes. Annette avait recueilli ces paroles, et elles germèrent dans son âme.

I! était clair qu'il existait un grand obstacle, et ce qu' Annette trouvait d'aussi certain, c'est qu'il ne venait plus d'elle. Étrange contradiction de l'esprit de la femme ! tant que mademoiselle Gérard avait été recherchée et en quelque sorte poursuivie par Argow, elle s'était défendue de cet amour avec un soin qui pouvait passer pour de la répugnance, et maintenant que ce dernier semblait vouloir la fuir, l'amour dans l'âme d'Annelte croissait avec une force étonnante. Annette s'en remit là-dessus, comme elle faisait pour tout, à la divine Providence de celui qui entend la voix d'un insecte et les accents des sphères célestes.

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