CHAPITRE XI
Annette et sa mère arrivèrent à Paris sans encombre et sans autre aventure. En entrant dans la cour
des diligences, Annette fut singulièrement surprise en apercevant M. Maxendi dans un brillant équipage. Il était posté dans un coin , épiant tout de l'œil, et, lorsqu'il reconnut Annette, la joie parut sur son visage. De l'endroit où il était, il la suivit des yeux, la contempla, examina ses moindres mouvements, et lorsque Annette et sa mère montèrent dans un fiacre, Annette entendit la voiture d'Argow suivre la leur.
Cependant lorsque madame et mademoiselle Gérard furent parvenues à leur maison, bien qu'Annetle se penchât, allât même jusqu'à se retourner, elle n'aperçut aucune voiture.
Leur arrivée surprit étonnamment M. Gérard qu'elles n'avaient point prévenu. Ce prompt retour était fait pour inquiéter; aussi lorsque madame Gérard et sa fille entrèrent chez la voisine, le piquet sentimental que M. Gérard faisait avec elle fui brusquement laissé. Madame Gérard jeta un regard inquisiteur sur son mari et la voisine, et, toute dévote qu'elle fut, son premier mot à madame Parte ubal fut :
— Je trouve M. Gérard bien maigri!...
La voisine eut assez de politique pour ne pas répondre. Alors cette effusion de cœur, si naturelle entre un père qui revoit après un voyage sa fille et sa femme, eut lieu avec un abandon qui ne laisserait rien à désirer pour un romancier descriptif : les cmbrassements, les questions multipliées, la joie, le bonheur de revoir la maison, les longs dis- \ cours et l'embarras de vouloir tout dire à la fois, rien n'y manqua. Quoique M. Gérard ne fût guère observateur, aussitôt que les premiers élans de la joie furent passés et qu'il lui fut permis d'envisager sa fille chérie, il s'écria :
— Oh! Annette, que tu es changée!... en bien! ajouta-t-il sur-le-champ.
— Eh! que me trouvez-vous, mon père?... dcmanda-l-elle.
— Ce que je trouve, Annette? répliqua M. Gérard embarrassé d'expliquer tant d'idées; mais ton visage annonce, ce me semble, de plus hautes pensées que lorsque tu es partie. On a raison de dire que les voyages forment la jeunesse : la figure a pris un certain caractère qui impose ; enfin, je m'entends.
Le bon père Gérard apprit avec chagrin la conduite de ("harles, et plaignit sa fille d'avoir perdu en lui un époux : il la plaignit d'autant plus que l'exemployé voyait en Charles un magistrat, et qu'un magistral étant un homme employé par le gouvernement (selon les idées du bonhomme), sa fille se serait trouvée sur une belle ligne dans l'ordre social. Annette et sa mère n'instruisirent pas M. Gérard de l'enlèvement d'Annette ni de la passion qu'elle avait inspirée, madame Gérard rangeant cette importante
ANNETTE ET LE CRIMINEL
toiilitleiice parmi les choses qu'une femme ne dit à son mari que lorsque leurs lêtes reposent sur l'oreiller conjugal.
(Quelques jours après, Annetle, sa mère et son père, avaient repris leur manière de vivre et leurs habitudes comme jadis ; et, sans l'absence de Charles, le souvenir du voyage cl la conquête de M. de Durantal, le lecteur pourrait voir ces trois personnages tels qu'ils sont représentes dans les premiers chapitres de cette histoire. Annettc brodait et étudiait son piano, allait à la messe tous les matins, et vivait paisiblement, presque heureuse de n'avoir pas revu Argow depuis huit jours. Quant à M. Gérard, on connaît sa vie, et madame Gérard n'avait pas plus changé la sienne, si ce n'est qu'elle pensait toujours que M. de Durantal auraitfaitun beau parti pour sa fille; du reste, elle se gardait bien d'en entretenir Annette, qui, de soncôlé, n'en parlaitpoint. En effet, les belles méditations d'Annette à l'église avaient suffi pour lui faire reprendre son empir;sur les mouvements de son cœur, et se remettre dans un chemin dont elle trouvait qu'elle s'était trop écartée : ce chemin était celui d'une véritable béatitude. Kous avons expliqué comment Annetlc entendait l'exercice du principe religieux : ainsi, pendant son voyage, elle n'avait pu se livrer à ces extases que, nouvelle sainte Thérèse, elle allait chercher à l'église, médiîalions pieuses où l'âme exaltée de la jeune fille s'élançait dans le domaine pur de la pensée, et voltigeait dans les cieux. Or, je le demande, est-il une vie plus séduisante que celle où, s'inquiétant peu de la terre et des besoins corporels, on laisse la forme végéter ici-bas, tandis que l'esprit plane sans cesse dans la belle atmosphère des visions célestes?... Qu'est une créature devant un tel sp-'Ctacle?...
Au bout de huit jours, et le premier dimanche qu'yVnnette arrivait à l'église, au moment où elle prenait sa place habituelle, elle aperçut, à dix pas d'elle, un homme assis dans un confessionnal : elle reconnut aussitôt M. Maxcndi. Il était là dans une altitude qui annonçait combien tout l'appareil de la religion lui était indifférent alors que la céleste créalurc qu'il adorait entrait dans l'église. L'aspect de cet homme produisit un effet extraordinaire sur Aimelle; comme jadis, elle mêla involonlairemcid son nom à ses prières, et elle ne put s'empêcher de jeter, à travers son voile, des regards furlifs sur M. de Durantal.
Au sortir de l'église, M. Maxendi se présenta, salua madame Gérard et l'avcompngna jusque chez elle en lui demandant la permission de venir les visiter. Madame Gérard l'accorda.
Le lendemain, M. Maxendi ne manqua pas à venir, il l'ut reçu, et comnictiça [lar chercher à gagnt-r
l'amitié de M. Gérard : cela ne lui fut pas difficile. En effet, M. Gérard lui ayant raconté l'aventure qui l'avait privé de sa place aux droits réunis, M. Maxendi s'offrit à lui procurer un autre emploi qui ne rempècherait en rien de toucher sa pension. Au bout de trois jours, M. Gérard fut installé caissier d'une vaste entreprise qui obtenait le plus grand succès. Cette place valut ta M. Gérard six mille francs d'appointements, et son exactitude, sa probité, le rendaient bien capable de l'occuper. On voit tout de suite combien M. Gérard dut être reconnaissant envers l'homme qui le rendait à ses habitudes et à la bureaucratie : aussi ce bienfait donna-t-il à Argow la facilité de venir comme il le voulut dans ce mcde-te appartement où résidaient sa vie et son bonheur. II profita souvent de celte permission, mais il trouva toujours Annette froide et réservée.
In soir, Annetle était dans sa chambre, M. Maxendi causait avec madame Gérard, et, en causant, il tournait maintes fois l.~ tête du côté de la porte en attendant l'arrivée d'Annette.
— M. de Durantal, lui dit madame. Gérard, il est impossible de ne pas s'apercevoir que ma fille vous plaît : votre alliance serait pour nous un honneur auquel nous n'aurions jamais eu la pensée de prétendre. M. Gérard et moi sommes de même opinion, et c'estcomme s'il vous parlait en ce moment: ainsi, sachez que, quant à nous , vous n'éprouverez de iiolre part aucune opposition à vos desseins, car je n'imagine pas qu'il soit entré dans votre cœur des projets que nous n'approuverions pas; mais Annette est libre, elle est maîtresse d'elle-même, et il faut lui plaire.
— Madame, répondit Argow, à Valence, et devant tout le monde, j'ai déclaré que jamais je n'aurais d'autre femme que mademoiselle Gérard, si toutefois je parvenais à lui plaire : si je n'ai pas encore osé vous parler de ce dessein, c'est que j'attendais d'avoir réussi auprès d'elle, et je vous jure que je n'épargnerai rien pour cela.
Madame Gérard, satisfaite de celle déclarai ion franche, vit avec plaisir l'élévation future de sa fille. Au bout de quelques jours, Annette, en se levant, vit Argow dans l'hôlel en face; il était à considérer les fenêtres de la maison qu'elle occupait. Surprise de le voir dans cette maison, elle le dit à sa mère qui prit des informations, et madame Parloubat leur apprit que cet inconnu avait en effet acheté cet hôtel, l'avait meublé, et y demeurait depuis peu. Jamais homme ne déploya plus d'emportement et de chaleur dans une telle poursuite; et cette àmc, qui était tout énergie, ne jjouvant rien embrasser avec faililessc, se trouva, dès le début, plus avancée dans la carrière de l'amour, qu'un autre au dernier pas. Celle ardeur Ilallait tellement Annette. que dès
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cejour-làellc consentit à rester dans le salon lorsque M. Maxcndi y viendrait.
Dès lors commença, pour Tàme d'Argow, une ère de bonheur inconnue pour lui, et dans laquelle il trouva dos cliarmes inconcevables et des plaisirs dont il ne s"élait jamais douté.
En effet, chaque jour l'ut marqué pour le bonheur. Argow arrivait et trouvait dans ce salon modeste un ordre et une régularité qui allaient àl'àme: il y voyait cette lionne mère, la simplicité en personne, à la même place, et lui indiquant de la main un siège habituel, comme s'il eût déjà été son fils ; il s'y asseyait, et tressaillait en voyant la placcd'Annettc vide. La bonne mère l'accueillait toujours avec le même sourire, et ce sourire avait un cachet de frajichisc qui excluait toute idée d'intérêt et de bassesse. Quand il entendait tourner la clef, tout son cœur battait; il se levait pour saluer Annette par un regard plein d'amour. Cette vue et l'influence de l'àmc de cette jeune llHe étaient j)our lui un bonheur inimaginable. Il la contemplait faire de la dentelle, en admirant celle attitude religieuse et cette tranquillité d'âme qui brillanlaient une figure gracieuse, et, lorsque de douces paroles venaient errer sur ses lèvres, il atteignait le comble du plaisir.
C'était un véritable tableau que cette mère et cette fille assises dans l'embrasure d'une croisée, et séparées l'une de l'autre par une petite table à ouvrage. Le contraste ofTert par ces trois figures d'expressions si différentes et éclairées par un jour trèsdoux, était remarquable. Argow élincclait de désirs et d'amour, la mère souriait légèrement, et Annette recueillie, mais déployant néanmoins cette affectueuse folàtrerie qui rend la jeunesse si aimable, brillait d'un éclat qui se reflétait surtout le groupe. Souvent ce que l'on disait n'équivalait à rien ; mais ces riens avaient une signification pour l'âme, et une conversation sérieuse, ou décidément enjouée, aurait nui à cette grande tranquillité qui régnait. L'heure, les jours, passaient empreints d'une teinte de félicité pure qui paraissait d'autant plus charmante à Argow qu'elle lui était inconnue.
Il faut avouer que l'esprit do.nt Tàmc d'Annette était pénétrée mettait l'amour d'Argow à une rude épreuve; force lui futd'aimerde l'âme, car Annette, pure et religieuse comme on la connaît, ne lui permettait rien de ce qui rend l'amour si séduisant. Elle avait implicitement tout retranché. Jamais Maxendi ne pouvait surprendre Annette lui jetant un coup d'œil, encore moins admettait-elle cette familiarité charmante qui ren)plil le vide d'une passion lorsqu'elle s'exerce sans trouble. Argow n'aurait pas, pour sa vie, osé risquer une parole d'amour, tant l'innocence d'Aimette agissait sur lui, et jamais le tableau d'un tigre enchaîné et adouci par l'amour
n'eut une ressemblance plus forte et plus vraie. Il fallait donc qu'Argow vainquit tout un système religieux. Kn effet, Annette, ne voyant rien de si beau qu'une jeune fille pure et sans tache, aurait voulu être adorée, mais sans que rien put la changer à ses propres yeux, et Argow ne paraissait pas avoir assez de moyens moraux pour détruire une telle détermination : il fallait un événement ! Cependant l'habitude de voir Annette rendait Argow plus hardi : souvent il lui parlaitct tremblait moins en lui adressant la parole. L'âme d'Anncltc, par cecontact produit par la familiarité, agissait sur râmed'Argow,etil prenait, des manières, du parler et des sentiments d' Annette, ce qu'un homme peut prendre des habitudes d'une femme sans dégrader l'altitude mâle de l'homme. Il s'enhardissait dans l'amour, et son caractère ne pouvant se perdre tout à fait, un jour qu'il se trouva seul avec elle, il osa entreprendre une explication.
— Annette, dit-il, je vous aime, et vous le savez, je vous en ai dotmé mille preuves; mais n'eussiezvous que cejle que je vous offre par le changement total de mes idées et de mon caractère même, vous devriez en être convaincue. Ne me sera-t-il donc jamais permis de voir un seul de vos regards tomber sur moi?... avez-vous décidé que voire voix ne me serait jamais une voix de confiance et d'amitié?... me fermez-vous votre cœur?... Ah! si vous pouviez, sans danger pour moi, connaître ce que je fus et ce q ue je suis, ah ! vous seriez moins sévère !... Annette surprise rougit, et cette rougeur fit palpiter Argow. En ce moment, le ciel était pur, les étoiles scintillaient, la lune brillait ; et, pour toute réponse, la jeune fille, lui faisant contempler cet admirable spectacle, lui répofidit après un long silence : — Celuiquiafaitcelaa toutmonamour : voyez les cicux et comprenez la place que vous pourriez occuper dans mon cœur... L'amour qui, par sa nature, est exclusif de toute affection, ne sera cependant que la seconde passion de mon âme.
— Ah! s'écria Argow, comprenant pour la première fois de sa vie à quelle perfection les idées religieuses amenaient un être, et apercevant un trésor dans l'âme d'Annellc; ail! chère Annette, tel sentiment que vous ayez pour moi, il me sera toujours doux et bienfaisant : je ne demande que la permission d'aimer, d'aimer à ma manière; et le ciel, ditil a\ec énergie, ne vous enlèvera jamais rien en moi, j'aimerai de toutes les forces de mon âme, vous me serez tout au monde ! Jugez de la violence de celte passion ; mon cœur se brisait en silence, et je souffrais avant d'avoir osé vous parler. Oui, mon amour, Annette, sera du feu; il subsistera contre toute atteinte, il est éternel : la paix, la tranquillité, le bonheur, la satisfaction, aucune de ces fleurs qui
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couvrent et éteignent les jouissances humaines, ne pourra l'anéantir. Heureux de pouvoir confondre toute cette énergie brûlante, dont la nature m'a doué, dans une passion pure et honnête! Oh! Annette, que tardez-vous à me reconnaître pour votre appui, votre guide, comme vous serez le mien!...
L'enthousiasme et la violence qu'il mettait à prononcer ces paroles enflammées étaient tellement entrés dans tous ses gestes, qu'il était haletant et arrivé au dernier degré de l'exaltation.
Annette, effrayée, se recula de quelques pas.
— Monsieur, dit-elle, aimez-moi, j'y consens; mais souvenez-vous que cet amour ne devra jamais avoir d'autres témoignages que ceux qui, jusqu'ici, vous ont suffi!... AIï! je vous en supplie, ajoutât-elle avec le regard de l'innocence, laissez toujours entre nous un espace, je vous en aimerai bien plus : et vous, vous aurez de la joie en voyant toujours pure celle qui vous plaît.
A ces derniers mots , elle baissa la voix et ses yeux se voilèrent timidement.
— Comment! reprit Maxendi, vous direz à Dieu mille paroles pleines d'onction, de tendresse , et vous n'accorderez pas un regard à celui qui vous aime plus que tout au monde !... Oh! Annette!...
Annette se tut, mais, en se taisant, un délicieux sourire vint errer sur ses lèvres ; Argow le vit, et ce sourire fit une telle révolution dans son être, qu'il se précipita à genoux, courba sa tête jusqu'aux pieds d'Annette, et il les força de s'appuyer sur sa chevelure, la révérant ainsi à la manière des sauvages.
— Que je vous adore!.... que je vous adore !.... criait-il. "
— Monsieur, dit Annette honteuse et le contraignant de se relever, songez que je n'aimerai jamais que l'homme perde sa dignité devantune femme!... L'adoration ne convient qu'à Dieu!... devant lui seul il convient de s'humilier.
Cette scène changea néanmoins quelque chose aux manières d'Annette : elle devint plus affectueuse avec M. Maxendi, sans néanmoins lui donner l'espoir qu'elle changerait de sentiment, quant à sa façon de considérer l'amour. Plus Annette usait de celte force de répulsion , plus vVrgow s'avançait avec rapidité dans la carrière du seul amour qui put briller dans son cœur sauvage, et Annette, par principe religieux, se conduisait comme une coquette. Argow ne manquait pas un jour à venir, et plus il acquérait de lumière sur le caractère d'Annette, plus son amour devenait passionné : il avait fini par avoir un respect étonnant pour cette jeune fille, et par douter qu'il fût digne de posséder un tel trésor de sublimité. vS'il réussissait à se faire aimer d'Annette, il était évident qu'il serait au monde le seul être existant pour elle; mais il com-
mençait à s'effrayer de la difficulté de l'entreprise, et, par suite de cette difficulté, il s'acharnait de plus en plus à vaincre. Cette âme avait, par conséquent, comme toutes celles qui lui ressemblent, des moments d'horrible désespoir, des désirs sans mesure et des inspirations jalouses, qui devaient porter Argow à des actions hors de tout sens et nuisibles même à Annette.
Un jour qu'elle s'occupait à broder, qu'il était à Gôté d'elle, lui racontant ses périlleux voyages, dont il avait soin de taire les barbaries et l'affreux métier qui les nécessitait; au moment oîi il lui dépeignait le feu des deux équipages, les risques de sauter si le feu prenait au bâtiment, Annette, violemment intéressée, entendit la cloche de l'église voisine, et soudain se leva, prit son châle, son chapeau, et rompit cet entretien.
Argow la suivit la mort dans Tâme, et sa contenance à l'église indiqua avec quel mépris il traitait ces choses saintes qui avaient un tel empire sur Annette, qu'elles lui faisaient quitter son amant avec insensibilité. Argow ressentit une horrible jalousie, et, pendant les vêpres, les pensées les plus sinistres se glissèrent dans son âme; il vint à douter d'Annette, et plus il contemplait cette céleste figure, tout entière aux cieux en ce moment, plus il devenait furieux.
Au retour, il était nuit : Annette s'en alla dans son appartement avec les marques de la plus vive émotion; car, involontairement, elle avait regardé M. Maxendi dans l'église, et son mépris pour la religion avait alors tellement percé sur sa figure qui ne savait rien cacher, qu'Annette avait été effrayée par l'idée que M. de Durantal pouvait ne pas avoir de foi en Dieu.
En se retirant, elle salua Argow, et montra un tel désordre dans ses idées, qu'il en fut frappé.
Or, on saura qu'Argow avait maintes et maintes fois essayé de pénétrer dans l'appartement de la jeune fille; cette prétention avait été le sujet de mille plaisanteries, et Annette avait signifié qu'il n'y entrerait jamais. Aussitôt qu'Annette se fut retirée, Maxendi salua madame Gérard, et sortit; mais, rentrant chez lui, il commanda de mettre les chevaux à sa voiture, et' dès que la nuit fut assez noire pour qu'il put espérer que l'on ne distinguerait pas les objets, il plaça en sentinelle deux de ses gens à chaque bout de la petite rue de l'Échaudé, arrêta sa voiture sous les fenêtres d'Annette, et résolut d'observer ce que taisait la jeune fille.
En effet, il avait remarqué avec quelle facilité l'on pouvait réussir dans ce dessein, et les lecteurs attentifs doivent se rappeler la description minutieuse que nous avons donnée de cette partie de la maison : alors on comprendra comment Argow, en
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ANNETTE ET LE CRIMINEL
inonlant sur le siège du cocher, parvint à atleiiidro le balcon d'Annelte et à s'y cramponner.
Il ne voulait que connaître les motifs qui amenaient Annetle dans ce lieu si sacré, que sa mère même n'y pénétrait que rarement. Le l'arouclic pirate nïlail guère homme à deviner que c'était par un excès de pudeur que la céleste fille dérobait à tous les yeux son lieu de repos. Alors, quand Argow lut arrivé sur le balcon et qu'il tâcha de regarder à travers les carreaux, il vil que la croisée était entr'ouverte. En ce moment, les horribles soupçons qui avaient voltigé dans son imagination devenant plus tyranniques, il se tapit et osa regarder dans l'app.'.rtenicnt pour découvrir le mystère que couvrait cette absolue retraite.
Il vit Amielle à genoux et les mains jointes : elle priait dans une extase angélique. Elle était si belle et si brillante dans ce moment qu'Argow fut transporté; la fougue de son caractère ne lui pcrmeltaiî jamais aucune réflexion : il franchit donc l'espace, se trouva à côté d'elle sur le prie-Dieu, et mii par le rapide changement d'idées que ce spectacle inattendu avait excité :
— J'ai besoin de prier aussi.'... dit-il avec la voix d'un homme forioment exalté.
Annetle jeta un cri et resta stupéfaite en voyant Argow agenouillé. Cette apparition pouvait rentrer dans la classe des présages qui avaient toujours accompagné cet être extraordinaire; il y avait dans cette aventure quelque chose de frappant.
— Je priais pour vous.'... dit-elle, car vous n'avez jamais rien vu sur la route des cieux; vous n'avez jamais cherché à y lire, vous n'êtes pas religieux ! enfin, je m'en suis aperçue tout à l'heure, et je demandais à Dieu qu'il vous convertit. Ah ! ne comptez pas être l'époux d'une créature que vous n'accompagneriez pas dans l'autre vie comme dans celle-ci. \ ous avez mis entre nous une éternelle barrière dès aujourd'hui : l'àme d'un impie ne peut avoir aucun point de contact avec celle d'un être qui fait tout son bonheur des choses saintes, et une affreuse pensée empoisonnerait ma vie si l'homme que je prendrais pour guide m'abandonnait un jour, ou que, par ses maximes et sa conduite, il cherchât à m'égarer du chemin étroit que suit un vrai chrétien... Que vous m'avez fait mal à l'église!... Oh, soyez religieux !...
— Annetle, Annetle!... que me demandizvous !... s'écria Maxendi étonné du sublime repr(jche de la jeune fille.
— Comment!... reprit-elle, à votre exclamation on dirait que cela est impossible, et que vous n'auriez jamais fréquenté les sacrements?...
— Jamais!... répondit-il.
— Jamais? répéta-t-elle avec douleur, quoi ! les
voûtes (l'une église ne vous ont donc point révélé quelque secret sublime?... et votre cœur n'a pas tressailli quand vous enlendites, il y a un momenl, une assemblée d'hommes s'écrier : « O nwn père.'... :< sous les voûtes de ce temple bàli par Ihomme, mais habité par Dieu?...
— Je n'y suis entré que pour vous y voir !...
— Avez-vous communié quelquefois?...
— Jamais !...
— Ètes-vous chrétien?...
— Je ne sais...
— On ne vous a donc jamais parlé de Dieu?...
— Jamais!...
Annetle se tordit les bras et les leva vers le plafond.
— Grand Dieu!... s"écria-t-elle (et des larmes sortirent en abondance de ses yeux), ah ! ta bonté céleste me découvre l'abîme ! 31. de Durantal, sortez ! et ne nous revoyons plus!... jamais... oh ! non, jamais!... ou devenez plus grand que vous n'êtes; courbez votre front à terre, et, quand vous aurez adoré Dieu , vous pourrez le relever mille fois plus fier pour recevoir l'hommage de toutes ses créatures !... sinon ne me revoyez plus jamais!...
Argow était immobile ; elle le regarda et lui dit :
— Non, jamais!... car vous auriez le pouvoir, peut-être, de me faire tout abjurer pour être votre compagne ; je vous crois un être bon, un honnête homme.
A ces mots, il se fit dans le corps du pirate un tremblement et un frisson qu'il prit pour celui de la mort; ces deux phrases : Je vous crois un être bon, un honnête homme., proTioncéespar cette jeune (ille en larmes, lui soulevèrent le rideau qui lui cachait sa vie passée , et il se regarda avec horreur...
— Alors, continua-t-elle, je vous montre le danger que je cours, et je m'en fie à vous pour m'en garantir. Cependant je priais tout à l'heure, et vous avez senti le besoin de prier aussi.,. Ah ! monsieur, si une voix secrète vous a fait précipiter sur cet oratoire, oh ! écoutez-la toujours !... suivez ses avis, et bientôt nous parlerons peut-être le même langage!... alors... oui, je l'espère... vous avez une belle âme, et Oh! j'étouffe.... sortez, sortez!...
Annetle était comme égarée ; Argow était stupéfait, et il obéit par un mouvement machinal des sens. 11 sortait, lorsqu'il se sentit arrêté par une main divine;.... il tressaillit, se rctour.ia, et vit Annelte éplorée ; elle appuya sa tête sur son épaule, ce qui lui imprima comme du feu , et d'une voix l.imentable, elle lui dit :
— Convertissez-vous!...
Il y avait, dans ce cri, tant de choses, il y apparaissait tant d'intérêt, qu'\rgow sentit dans ses en-
ANNETÏE ET LE CRIMINEL
trailles quelque eliose qui frissonnait, et une voix intérieure de conscience qui murmurait :
— Convertissez-vous!... ou ne la revoyez jamais!...
L'idée de faire le malheur de cette créature céleste le lit penser profondément, et cet être, qui avait vu mourir tant d'hommes froidement et sans sourciller, pâlit devant une jeune fille!. ..'il pâlit, et naguère une jeune iille mourante ne lui avait arraché ^ qu'un sourire de joie et de vengeance, un sourire satanique. 11 s'arrêta, la contempla, et lui dit, en pressant sa main :
— Adieu!... (Mais, à ce mot, toutes les co!;séquences qui en dérivaient se déroulant à son esprit, il ajouta, mù par un reste de cette férocité qu'il déployait jadis) : Adieu, toi qui en aimant as le courage de regarder l'opinion religieuse de celui que tu voudrais aimer... adieu ! car tu n'aimeras jamais!...
Annette sentit ses jambes défaillir, elle tomba le visage contre terre, s'évanouit, et ne se releva que pour se trouver en proie à une violente fièvre.