CHAPITRE XIV
Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi au sein du bonheur le plus pur. Les scènes de cette vie d'amour et de joie offrent au pinceau des couleurs que bien des gens trouvent monotones, et de telles descriptions feraient reléguer cet ouvrage avec les romans de Scudéry et de l'Astrée. Alors nous nous contenterons de montrer Annette et Argow cheminant dans le même sentier. Aux yeux des anges, la pure Annette guidait vers le ciel un être malheureux, néophyte de vertu, qui, à chaque pas, regardait sa douce compagne , en se demandant quel droit il avait à cette heureuse alliance!... et, à chaque pas encore, il lui disait : u Suis-je bien sur la route? » S'essayanL ainsi dans la carrière des justes, appuyés l'un sur l'autre, ce devait être pour le ciel un des plus touchants spectacles.
L'union d'Annette et de M. de Durantal n'était cependant pas encore décidée; car madame Gérard, sur les avis de M. de Montivers, s'opposa, pour un temps, à leur mariage. En effet, ce saint homme, effrayé de la confession d'Argow, mais témoin aussi
AXiXETTE ET LE CUIxMlNEL.
d.' son grand repentir, voulait s'assurer de la sincérité de celui auquel Annetle allait confier le soin de son bonheur. Il avait même insinué à madame Gérard que sa fille pouvait risquer beaucoup pour l'avenir.
Les craintes de la mère disparaissaient cependant devant l'amour d'Annette et les témoignages de la tendresse de M. de Durantal; alors madame Gérard ayant confié à M. de 3Iontivers qu'Annetle était éprise au dernier degré d'Argow, et le bon prêtre ayant répondu : <■. S'ils s'aiment autant, unissez-les!... n elle n'opposa plus de résistance au bonheur d'Annette.
In jour Argow réussit, après bien des difficultés, a tlccider Annetto, sa mère et 3L Gérard, à venir entendre un concert spirituel : c'était aux Italiens, et pour la première fois, depuis trois ans, Annette franchissait le seuil d'une salle de spectacle. Elle eut un mouvement de stupéfaction en se voyant au milieu d'une si grande foule ;car il y avait beaucoup de monde, et Argow, ne pouvant entrer dans la même loge qu'Annette, se contenta de se promener dans le corridor.
A chaque morceau de chant, M. Maxendi accourait se placer derrière Annette, en passant la tète par l'ouverture ronde qui se trouve à chaque porte des loges. Là. il voyait une foule de personnes écouter la musique, en arrêtant leurs regards sur Annette , dont la mise simple, si bien en rapport avec le genre de sa beauté, attirait l'admiration. Cette unanimité lui causa un plaisir d'amour-propre dont la vivacité commença à émouvoir son cœur et à le disposer à cet attendrissement qui saisit l'être tout entier.
— Etes-vous contente? demanda-t-il à Annette.
— Non, répondit-elle.
— Et pourquoi ?
— Parce que cette foule s'interpose entre nous, et qu'une heure passée en silence , mais passée à côté de vous, vaut tous les concerts du monde : rien, en fait de musique , rien n'est beau que la voix de ce qu'on aime.
■ — Ne parlez pas ainsi, vous allez me faire mourir, répliqua Argow.
— Il ne faut donc pas vous dire que ma mère consent à notre mariage, et que bientôt !...
Annette s'arrêta. M. de Durantal était pâle, et ses yeux annonçaient que la simple annonce de ce bonheur était au-dessus de ses forces.
— Annette, ma chère Annette, dit-il à voix basse, épargnez-moi, je vous supplie...
Annette pleura en voyant des pleurs rouler sur le visage d"Argow.
— Auriez-vous envie de rester ici avec cette idée? demanda-t-elle à M. de Durantal qu'elle
I)F. B\r.7.AC. I.
voyait inattentif aux plus doux chants que le gosier d'une femme ait jamais modulés, car madame M*** chantait.
— Oh ! non , dit-il , partons, partons...
Ils laissèrent M. et madame Gérard seuls, et s'en retournèrent à pied dans le 3Iarais, savourant la douceur de traverser Paris, en proie à une confusion et à un bruit dont leur cœur offrait le plus grand contraste.
Le lendemain au malin, Argow était agenouillé dans son oratoire, et priait avec une ferveur sans exemple, quand tout à coup il fut interrompu par des éclats de rire immodérés. Il se retourna avec une extrême douceur , et comme alors il montra sa tête, le rieur rit encore plus fort : Argow reconnut Vernyct.
Maxendi attendit patiemment la fin de ce rire, et cette contenance de résignation, cette patience si peu en rapport avec le caractère du pirate , fut ce qui arrêta Vernyct.
— Que diable fais-tu là?... dit-il, et comme ta figure est changée!...
— Qu'a-t-elle d'extraordinaire?... demanda Maxendi.
— Quand on t'aurait rais, répondit Vernyct, un cataplasme de nénufar et de concombre sur le crâne pendant quinze à vingt jours pourt'ôter toute physionomie, toute idée, toute force, on n'aurait pas si bien réussi que toi avec ton air tranquille... Quelle lubie as-tu?...
— Vernyct, reprit Argow, je pleure mes erreurs, nos crimes, et j'en espère le pardon.
— Per secula seculorum, amen, répondit le lieutenant. Par le ventre d'un canon de vingt-quatre ! es-tu fou?... Oh! mon pauvre capitaine! je vais faire dire des prières afin que le ciel te restitue ta raison.
— Vernyct, dit Argow. je prie le ciel qu'il te fasse voir le même jour que moi , et que tu te convertisses pour sauver ton âme!...
— Venlrebleu! je veux que le diable m'emporte si jamais je change!... Quoi! ce serait vrai? le capitaine de la Baphnis, après s'être trompé, en coulant à fond plus de deux mille pauvres diables, croirait que, s'il y a un paradis, on peut efTacer ces petites erreurs de calcul social en disant des orewws, allant à l'église, et fricassant des œillades au ciel!... Mille millions de diables, si tu es sauvé, je rirai bien.
Cette idée fit encore une telle impression sur Vernyct, qu'il se mit encore à rire. Argow fut à lui, et lui prenant le bras avec douceur, il lui dit :
— Vernyct, je suis ton ami , et celte considération devrait l'engager à respecter mes opinions, quelles que soient les tiennes.
— Oh! lui répondit Vernyct, reste comme cela!
ANNETTE ET LE CRIMINEL
lu es vraiment à peindre : feu le père Abraham n'avait pas l'air plus pathétique! dhonneur, tu es louchant. Oh ! qu'un homme comme toi est bien mieux avec un chapelet et un scapulnirc, qu'avec un bon pistolet (l'une main et une hache de l'autre!... Argow, une fuis que ce que j'appelle un homme a mis le pied dans un chemin, (.-n commençant sa vie, il doit, quand le ciel tomberait par pièces sur sa tète, le continuer courageusement. Nom d'un diable! si je puis, je mourrai entoure de soldats morts dans quelque combat, où j'aurai briilc plus d'une cartouche, brisé plus d'un crâne et fendu plus d'un ventre ! mon âme, si tant est qu'il y en ait dans mon pauvre corps, s'exhalera au sein de la destruction et du carnage, et si le cri de victoire rclenlit à mon oreille, je serai joyeux comme un équipage à qui l'on crie : « Terre, terre!... » après un voyage de deux ans. Comment, cela ne le remue pas?... Ah! mon pauvre capitaine, il n'y a plus d'espoir, la tête n'y est plus !... quelque chien l'aura mordu.
— Vernyct, répondit Argow avec calme, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour l'ouvrir les yeux sur la conduite, et l'engager à suivre mon. exemple; si je n'y parviens pas, cl que mes discours te soient à charge, je ferai violence à mon amilié en me taisant; mais alors je ne l'importunerai plus; j'espère alors que tu imiteras ce silence à mon égard : cependant plus tu me représenteras l'infamie de mon ancienne existence, plus je t'aurai d'obligation; car tu redoubleras en moi la force et l'énergie pour demeurer dans le chemin de la pénitence. Des âmes ordinaires s'effrayeraient de l'approcher; moi, ton ancien ami, je veux l'être toujours, et la différence de nos opinions religieuses ne m'elTraye point; laisse-moi prier, et dans quelques moments nous allons nous revoir.
— Eh mais ! dis-moi au moins qui a pu te changer ain^i?...
— Annelte, le ciel et le vertueux prédicateur que j'ai entendu.
— Annelte, reprit Vernyct. Ah! si celte jeune fille a eu le pouvoir d'opérer de si grands changements, mon éloignement approclie , et il faudra nous dire adieu.
— Jamais, dit Argow; tu seras son ami, et lu l'admireras !...
— Ma pipe, mon allure, mes manières l'effrayeront.
— Non , parce que tu es mon ami.
— A'oilà de tes équipées !... dit Vernyct.
Et, regardant l'ameublement de l'oratoire, et donnant un coup de pied au prie-Dieu, il s'en alla en s'écriant :
— Qui l'eut jamais dit !...
Il haussa les épaules, chargea sa pipe , et se croi-
sant les bras, il s'alla promener dans le jardin de l'holel.
Ce jour-là, M. Maxendi introduisit Vernyct chez madame Gérard, et le lieutenant, à l'aspect d'Annelte, devint aussi respectueux qu'il l'était jadis devant son capitaine. .Malgré la tenue sévère de ^'crnyct, il déplut à mademoiselle Gérard qui démêla, dans les manières brusques du lieutenant et dans sa physionomie, quelque chose de grossier et de rude. Aussi, quelques jours après, Annelte demanda à M. de Durantal ce qu'était ce nouveau personnage.
— C'est mon ami, dit-il.
— Il est bien libre dans ses manières, réponditelle.
— C'est, répliqua Argow, un marin, et ils ont toujours quelque chose de sauvage.
— Soit, mais il n'est pas religieux.
— C'est vrai, Annelte; mais c'est mon ami.
— Il me glace le sang par sa présence, continu;! t-elle, et j'ai quelque pressentiment que le bras de cet homme me sera funeste, et cependant ce senlimcnt m'étonne; car je me sens, en général, de la bienveillance pour tous les êtres. J'ai du plaisir à vous regarder; mais lui, je frissonne en l'apercevant!.,.
— Annettc, dit xirgow, je vous aime autant que l'on peut aimerau monde; mais je crois que vous m'aimez, et en vous répétant encore, c'est mon (nui, vous respecterez cette amitié.
— Oui, puisque c'est votre désir, répondit-elle. Un soir, Argow et Vernyct étaient réunis dans la
chambre d'Annetle, et cette charmante fille s'était abandonnée à tout son amour; chaque mot qu'elle avait prononcé avait été un mot brillant de candeur et de tendresse. Elle avait touché du piano, et les accords de sa musique avaient plongé les deux amis dans une rêverie qui se prolongeait encore longtemps après qu'Annclle eut fini; tout à coup Vernyct se leva, fut à elle, et, dans un enthousiasme difficile à décrire, il lui dit, en lui serrant la main :
— ^'ous êtes un ange! mais en devenant l'épouse de M. de Durantal , vous ne savez pas tous les dangers que vous courez; moi, je me charge de vous en garantir : je serai toujours un démon; mais ce démon veillera sans cesse à voire bonheur. Je devine bien que vous devez ne pas m'aimer; mais si je n'ai pas votre amitié , je vous forcerai à avoir de la reconnaissance, et vous serez tout étonnée un beau matin de mêler mon nom à vos prières.
Annelte dégagea son bras d'entre les mains de Vernyct, avec une espèce de dépit qui enchanta Argow, et elle ne répondit rien à ce discours.
Cependant l'énoquc du mariage d'Annetle avec
ANNKTTE ET LE CRLMINEL.
M. de Durantal approchait, et, foute joyeuse (ju'Annetle put être de cotte union, l'approche de ce moment faisait naître bien des réQexions dans son cœur. Par instants elle ressentait comme une terreur sourde, que le souvenir des aveux de son époux excitait. Une nuit^ elle eut encore le même rêve qui l'avait tant effrayée à Durantal ; et, le lendemain, lorsque Argow entra, elle l'examina avec un soin curieux, et lui trouva une Ogure plus sombre qu'à l'ordinaire. Tout en le regardant, elle visitait de l'oeil son cou, et lâchait d'ôter de sa mémoire l'image de cette ligne rouge qui l'épouvantait si fort, et plus elle y mettait d'intention , plus cette ligne brillait à ses regards par-dessus les vêtements même.
— M de Durantal, venez donc ici, lui dit-elle en lui montrant un tabouret sur lequel elle posait ordinairement les pieds.
Argow y vint et s'y assit de manière que sa tête se trouva comme dans les mains d'Arinelte. Elle s'en empara avec une espèce d'avidité, et lui dit :
— Eh mais! vraiment vous avez une tète bien grosse !
Et , passant à plusieurs reprises ses doigts dans les cheveux du pirate, elle cherchait à déranger la cravate qui lui cachait le cou.
La superstition dont elle était possédée lui faisait battre le coeur, comme si elle allait commettre une faute, et ses regards incertains et comme confus se baissaient sur le cou, et l'abandonnaient tour à tour.
— Pourvu, dit Yernyct à l'aspect de ce tableau, qu'il n'y ait que ta fiancée qui joue toujours comme cela avec ta tète!... Elle la remue comme si elle ne tenait pas!...
Ces mots firent pâlir Argow; il se leva brusquement et ce mouvementpermità Annettedes'assurer qu'aucune ligne rouge n'existait sur le cou de M. de Durantal: ce dernier alla droitàVcrnyct, et lui dit :
— Mon ami, de grâce, pas d'idées pareilles !...
— Est-ce que tu en serais venu à craindre la mort? lui dit le lieutenant à voix basse.
Ici, Argow jeta à Yernyct un regard qui lui imposa silence, tant il signifiait do choses, et il ajouta :
— Je ne la crains pas pour moi!...
Cette scène brusque ne satisfit pas Annette, qui crut y entrevoir un mystère qu'on lui cachait, et malgré l'assurance que lui donna Argow, sur ses questions multipliées , qu'elle ne contenait aucune chose qui pût l'alarmer, Annette n'en conserva pas moins des soupçons qui ne se dissipèrent qu'à la longue.
Chaque jour elle était comblée des présents magnifiques d'Argow, et ces présents, par leur nature,
lui disaient que le jour de son mariage approchait de plus en plus.
Ce fut à cette époque que M. Gérard reçut une lettre de Charles Servigné. 11 lui mandait qu'il avait l'espoir de monter à un poste encore plus élevé que celui qu'il occupait, et qu'il saisissait cette occasion pour lui renouveler ses instances au sujet de son mariage avec Annette : il lui apprenait que sa sœur et sa mère avaient abandonné le commerce de détail, et que, grâce à son influence, elles avaient réussi à fonder une maison de commerce qui prospérait et promettait les plus grands avantages.
M. Gérard répondit à cette lettre par l'annonce du mariage d'Annette avec M. le marquis de Durantal, et il huit en prévenant son neveu que les réjouissances de cette heureuse unioa se feraient au château de Durantal , et il priait Charles d'engager toute la famille Servigné à s'y trouver.
Lorsque Charles lut cette lettre en famille, un grand élonnernent succéda à cette lecture : Adélaïde Bouvier sentit une rage se glisser dans son cœur en apprenant qu'Annette devenait une dame de si haut rang et si riche, puis son dépit s'exhala par cette parole :
— On nous apprendra bientôt un baptême !...
Charles dissimula toute sa haine et garda le silence. Le soir, il était invité à un bal qui devait avoir lieu à la préfecture, et il répandit cette nouvelle dans l'assemblée, mais en tirant grande gloire pour lui de cette alliance. Le préfet, en l'apprenant, le complimenta avec une sincérité qui étonna Charles, surtout quand le préfet lui dit qu'il était l'ami intime de M. de Durantal. Charles s'applaudit alors de n'avoir parlé d'Annette et de son époux que dans un sens qui leur fut favorable, et il recommanda à sa sœur et à sa mère de n'en jamais parler qu'avec la plus grande amitié et la plus grande déférence. Aussi Annette et madame Gérard furent très-surprises en recevant de Valence une lettre pleine de tendresse et de compliments sur celte heureuse union. On regrettait même de ne pouvoir assister à la célébration de ce mariage : mais l'on attendait avec impatience l'arrivée des époux et la fête de Durantal.
Aimette, son père et sa mère, crurent aux sentiments exprimés dans cette letlrc, et se réjouirent de ce que la nouvelle du mariage d'Annette n'avait pas été mal reçue par la famille Servigné.
Alors on pressa les préparatifs du mariage et du départ, et l'on fut bientôt à la veille de cette union tant désirée.