‹ Œuvres de BalzacChapitre 3 sur 78 · A MADAME LA COMTESSE NATALIE DE MANERVILLE · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE NATALIE DE MANERVILLE

Je cède à ton désir. Le privilège de la femme que nous aimons plus qu'elle ne nous aime est de nous faire oublier à tout propos les règles du bon sens. Oui, pour ne pas voir un pli se former sur vos fronts, pour dissiper la boudeuse expression de vos lèvres que le moindre refus attriste, nous dépensons l'avenir, nous franchissons miraculeusement les distances, nous donnons notre sang , et par pudeur d'âme, nous vous cachons les difficultés vaincues. Quelle récompense à ces soins? quoi pour ces dévoùments ignorés? hélas ! le lendemain, vous croyez que nous sommes vos obligés? Ne jetons pas de pierre pour sonder la profondeur du gouffre où s'abîment les passions. Seulement, sache-le ])ien, Natalie ! en t'obéissant. j'ai dû fouler aux pieds des répugnances inviolées. Pourquoi suspecter les soudaines et longues rêveries qui me saisissent parfois en plein bonheur? pourquoi la curieuse interrogation d'enfant volontaire sur un passé qui n'appartient qu'aux morts? pourquoi ta jolie colère de femme aimée, à propos d'un silence? Ne pouvais-tu jouer avec les contrastes de mon caractère sans en demander les causes? Si je puis découvriras fronts les mieux voilés, que l'importe; as-tu ilans le cœur des secrets qui , pour se faire absoudre, aient besoin des miens? Si je sais démonter la société pièce à pièce, en indiquer les défauts, et reconnaître en vous le germe de toute maladie , quoi qu'elle atla- (pie, le corps, le cœur ou la tète; as-tu peur de celle fatale science, toi qui, malgré le mariage, es restée vierge pour l'amour? loi que l'absence d'un mari qui ne reviendra peut-être jamais a laissée liltre. Enfin , tu l'as voulu ! je l'ouvre un cœur (pii depuis douze années ne s'était ouvert à personne; ils vont s'en échapper dans le lien les parfiuns ((u'y sema le premier amour. Il fallait ((ueeela filt ainsi:

l'échange de nos cœurs doit être entier. Oui , tu l'as pressenti , Natalie : ma vie est dominée par un fantôme ; il se dessine vaguement au moindre mot qui le provoque , et s'agite souvent de lui-même au-dessus de moi. J'ai d'imposants souvenirs ensevelis au fond de mon âme, comme ces productions marines qui s'aperçoivent par les temps calmes , et que les flots de la tempête jettent par fragments sur la grève. Je souffrirais trop si je continuais à vivre près de toi sans te parler à' elle, si à tout moment je contraignais ma langue et ma pensée. J'ai donc écrit ce que je ne saurais dire. Le travail que nécessitent les idées pour être exprimées a soutenu ces anciennes émotions qui me font tant de mal quand elles se réveillent Irop soudainement. Mais écoute, ma Natalie! toi, fille d'un Castillan, sois généreuse; souviens-toi que tu m'as menacé si je ne t'obéissais pas; ne me punis donc point de l'avoir obéi. Si, pour loyer de ma confession , je trouvais ton amour amoindri , je ne survivrais pas plus à la perle de mon dernier bonheur que les jeunes gens ne survivent à la ruine de leurs premières espérances. Mais, fou que je suis! l'amour est-il soucieux «l'un crime? Je voudrais cpie ma coiifidence redoublât tes tendresses. Pouripioi suis-je aujourd'hui à la merci d'un peut-êti-c? Les gens de trente ans sont lâches; ils ne font plus de conditions, ils en reçoivent. Ah ! l'on ne coiuiail l'amour (|u'en traversant les profondeurs du dernier amour; nos plus vraies passions naissent à (piaraiite ans, âge auquel nous savonsmesurer l'étendue de nos perles, tandis que, jeunes, nous ignorons les bénéfices de la vie. Pardonne-moi. chèie. ces paroles, derniers grondements d'un orage qui se lait. A ce soir.

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