LE LYS
DANS LA VALLËE,
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A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus émouvante élégie, la peinture des pât iments subis en silence par les âmes dont les racines, tendres encore , ne rencontrent que de durs cailloux dans le sol domestique , dont les premières frondaisons sont déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée au moment où elles s'ouvrent? Quel poëte nous dira les douleurs de Tenfant dont les lèvres sucent un sein amer , et dont les sourires sont réprimés par le feu dévorant d'un œil sévère? La fiction qui représenterait ces pauvres cœurs opprimés par les êtres placés autour d'eux pour favoriser les développements de leur sensibilité, serait la véritable histoire de ma jeunesse. Quelle vanité ponvais-je blesser, moi nouveau-né; quelle disgréice physique ou morale causait la froideur de ma mère; étais-je donc l'enfant du devoir, celui dont la naissance est fortuite , ou celui dont la vie est un reproche?
Mis en nourrice à la campagne , oublié par ma famille pendant trois ans, quand je revins à la maison paternelle , j'y comptai pour si peu de chose que j'y s»ibissais la compassion des gens, .le ne connais ni le sentiment, ni l'heiu-eux hasard à l'aide desquels j'ai pu me relever de cette première déchéance : chez moi l'enfant ignore , Thomme ne sait rien. Loin d'adoucir mon sort, mon frère et mes deux sœurs s'amusèrent à me faire souffrir. Le pacte en vertu dutpiel les enfants cachent leurs
peccadilles, et qui leur apprend déjà l'honneur , fut nul à mon égard. Bien plus , je me vis souvent puni pour leurs fautes, sanspouvoir réclamer contre cette injustice. La courtisanerie, en germe chez les enfants, leur conseillait-elle de contribuer aux persécutions qui m'alïligeaient , pour se ménager les boiHics grâces d'une mère également redoutée par eux? Était-ce un effet de leur penchant à l'imitation! était-ce besoin d'essayer leurs forces, ou manque de pitié? Peut-être ces causes réunies me privèrent-elles des douceurs de la fraternité. Déjà déshérité de toute affection, je ne pouvais rien aimer, et la nature m'avait fait aimant! Un ange recueille-t-il les soupirs de cette sensibilité sans cesse rebutée? Si dans quehiucs âmes les sentiments méconnus tournent en haine, dans la mienne ils se concentrèrent et s'y creusèrent un lit doù phis tard ils jaillirent sur ma vie. Suivant les caractères, l'habitude de trembler relâche les fibres, engendre la crainte; la crainte oblige à toujours céder; de là vient une faiblesse qui abâtardit Ihommo et lui communique je ne sais quoi d'esclave ; mais ces continuelles tourmentes m'habituèrent à déployer une force qui s'accrut par son exercice et prédisposa mon âme aux résistances morales. Attendant toujours une donleiu- nouvelle, comme les martyrs attendaient un nouveau coup, tout mon être dut exprimer une résignation morne sous latiuellc les grâces et les mouvements de l'enfance fin-enl étouffés, altitude (jui passa pour un symiilùnu; d'idiotie et justifia les sinistres pronostics tle ma mère. La certitude de ces injustices excita prématurément dans mon âme la fierté . ce fruit de la raison ,
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*|ui s.'iiisdoule aniHa les mauvais pcnchaïUs (lu'iiiie scnildable éiliicalion encourageait.
Oii()ii|iie délaissé par ma mère, j'étais parfois rol>j(l (le sessenipiiles; p.irfois elle parlait de mon inslriielioii et maiiifeslail le désir de s'en oecuper; il me passait alors îles frissons liorrii)les en sonjîeant anx déeliiremenls que me causerait un conlaetjournalier avec elle Jehénissais mon abandon, »'l me. trouvais heureux de j)ouvoir rester dans le jardin à jouer avec des cailloux , à observer des insectes , à regarder le bleu du firmament. (^)uoicpie l'isolement dût me porter à la rêverie, mon goût pour les contemplations vint d'une aventure ipii vous peindra mes |)ieniiers malheurs. 11 était si peu question de moi que souvent la gouvernante oubliait de me faire coucher. Un soir , tranquillement blotti sous un figuier, je regardais une étoile avec cette passion curieuse (pii saisit les enfants, et à la(pi('llo ma précoce mélancolie ajoutait une sorte d'intelligence sentimentale. Mes sœurs s'amusaient et criaient; j'entendais leur lointain tapage comme un accompagnement à mes idées. Le bruit cessa , la nuit vint. Par hasard , ma mère s'aperçut de mon absence, l'our éviter un reproche, notre gouvernante, une terrible mademoiselle Caroline, légitima les fausses appréhensions de ma mère en prétendant que j'avais la maison en horreur; que si elle n'eut pas attentivement veillé sur moi , je me serais enfui déjà; je n'étais pas imbécile, mais sournois ; et , parmi tous les enfants commis à ses soins, elle n'en avait jamais rencontré dont les dispositions fussent aussi mauvaises que les miennes. Klle feignitde mecherchcr et m'appela, jei'épondis; elle vint au figuier où elle savait que j'étais.
— Que faisiez-vous donc là? me dit-elle.
— .Te regardais une étoile.
— A ous ne regardiez pas une étoile, dit ma mère qui nous écoutait du haut do son balcon, (donnait-on l'astronomie à votre âge?
— Ah! madame, s'écria mademoiselle Caroline, il a lAché le robinet du réservoir , le jardin est inondé !
Ce fut une rumeur générale. Mes sœurs s'étaient amusées à tourner ce robinet pour voir couler l'eau, mais surprises par l'écartement d'une gerbe qui les avait arrosées de toutes parts, elles avaient perdu la léle et s'étaient enfuies sans avoir pu fermer le robinet. Atteint et convaincu d'avoir imaginé cette espièglerie, accusé de mensonge (piand j'affirmai mon innocence, je fus sévèrement puni. ]\lais , châtiment horrible! je fus persiHé sur mon amour pour les étoiles , et ma mère me défendit de rester
au jardin le soir. Les défenses tyranniques aiguisent encore plus une i)assion chez les enfants (jue chez les hommes ; les enfants ont sur eux l'avantage de ne penser (pi'à la chose défendue, (pii leur olfre alors des attraits irrésistibles. J'eus donc souvent le fouet pour mon étoile. Ne pouvant me confier à personne, je lui disais mes chagrins dans ce délicieux ramage intérieur par lequel un enfant bégaie ses premières idées, comme naguère il a bégayé ses premières paroles. A l'âge de douze ans, au collège , je la contemplais encore en éprouvant d'indicibles délices, tant les impressions reçues au matin de la vie laissent de profondes traces au cœur.
De cinq ans plus âgé que moi , Charles fut aussi bel enfant cpi'ilest bel homme; il était le privilégié de mon père , l'amour de ma mère , l'espoir de ma famille, parlant le roi de la maison. Bien fait et robuste, il avait un précepteur; moi, chétif et malingre , à cinq ans je fus envoyé comme (externe dans une pension de la ville, conduit le matin et ramené le soir par le valet de chambre de mon père. Jej)arlaisen emportant un panier peu fourni, tandis que mes camarades apportaient d'abondantes provisions. Ce contraste entre mon dénuement et leurs richesses engendra mille souffrances. Les célèbres rillettes et rillons de Tours formaient l'élément princii)al du repas que nous faisions au milieu de la journée, entre le déjeuner du matin et le dîner de la maison dont l'heure coïncidait avec notre rentrée. Cette préparation, si prisée par quelques gourmands , parait rarement à Tours sur les ta])les aristocratiques ; si j'en entendis parler avant d'être mis en pension, je n'avais jamais eu le bonheur de voir étendre pour moi cette brune confiture sur une tartine de pain; mais elle n'aurait pas été de mode à la pension , mon envie n'en eût pas été moins vive, car elle était devenue comme une idée fixe, semblable au désir qu'inspiraient à l'une des plus élégantes duchesses de Paris les ragoûts cuisinés par les portières , et qu'en sa qualité de femme elle satisfit. Les eiifanls devinent la convoitise dans les regards aussi bien que vous y lisez l'amour, et je devins alors un excellent sujet de moquerie. Mes camarades , qui presque tous appartenaient à la petite bourgeoisie, venaient me présenter leiMS excellentes rillettes en me demandant si je savais comment elles se faisaient, où elles se vendaient, pourquoi je n'en avais pas. Ils se pourléchaient en vantant les rillons , ces résidus de porc sautés dans sa giaissc et qui ressemblent à des truffes cuites; ils douanaient mon paniei-, n'y
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Irouvaient que des fromages d'Olivet , ou des fruits secs , et m'assassinaient d'un : — Tu 71" os donc pas de quoi? qui m'apprit à mesurer la différence mise entre mon frère et moi.
Ce contraste entre mon abandon et le bonheur tles autres a souillé les roses de mon enfance , et flétri ma blondissante jeunesse. La première fois que , dupe d'un sentiment généreux , j'avançai la main pour accepter la friandise tant souhaitée qui me fut offerte d'un air hypocrite , mon mystificateur relira sa tartine aux rires des camarades prévenus de ce dénouement. Si les esprits les plus distingués sont accessibles à la vanité, comment ne pas absoudre l'enfant qui pleure de se voir méprisé , goguenarde ? A ce jeu , combien d'enfants seraient devenus gourmands, quêteurs, lâches! Pour éviter les persécutions , je me battis. Le courage du désespoir me rendit redoutable, mais je fus un objet de haine, et restai sans ressources contre les traîtrises. Un soir, en sortant, je reçus dans le dos un coup de mouchoir roulé , plein de cailloux. Quand le valet de chambre , qui me vengea rudement , apprit cet événement à ma mère , elle s'écria : — <> Ce maudit enfant ne nous donnera que des chagrins ! » J'entrai dans une horrible défiance de moi-même , en trouvant là les répulsions que j'inspirais en famille. Là , comme à la maison , je me repliai sur moi-même. Une seconde tombée de neige retarda la floraison des germes semés en mon âme. Ceux que je voyais aimés étaient de francs polissons ; ma fierté s'appuya sur cette observation , et je demeurai seul. Ainsi se continua l'impossibilité d'épancher les sentiments dont mon jiauvre cœur était gros. En me voyant toujours assombri , haï , solifaire , le maître confirma les soupçons erronés que ma famille avait de ma mauvaise nature. Dès que je sus écrire et lire , ma mère me fit exporter à Pout-le-Voy , collège dirigé par des Oratoriens qui recevaient les enfants de mon âge dans une classe nommée la classe des Paslatins, où restaient aussi les écoliers de qui l'intelligence tardive se refusait au rudiment.
Je demeurai là huit ans, sans voir personne , et menant une vie de Pariah. Voici comment et pourquoi. Je n'avais que trois francs par mois pour mes menus plaisirs, somme qui suffisait à peine aux plumes , canifs , règles , encre et papier dont il fallait nous pourvoir. Ainsi , ne pouvant acheter ni les échasses , ni les cordes , ni aucune des choses nécessaires aux amusements du collège, j'étais banni des jeux; pour y être admis, j'aurais dû flagorner les riches ou flatter les forts de ma divi-
sion. La moindre de ces lâchetés , que se permettent si facilement les enfants, me faisait bondir le cœur. Je séjournais sous un arbre , perdu dans de plaintives rêveries, ou je lisais les livres que nous distribuait mensuellement le bibliothécaire. Combien de douleurs étaient cachées au fond de cette solitude monstrueuse ! quelles angoisses engendrait mon abandon ! Imaginez ce que mon âme tendre dut ressentir à la première distribution de prix où j'obtins les deux plus estimés , le prix de thème et celui de version ? En venant les recevoir sur le théâtre au milieu des acclamations et des fanfares , je n'eus ni mon père ni ma mère pour me fêter , alors que le parierre était rempli par les parents de tous mes camarades. Au lieu de baiser le distributeur, suivant l'usage, je me précipitai dans son sein et j'y fondis en larmes. L'hiver venu , je brûlai mes deux couronnes dans le poêle. Les parents demeuraient en ville pendant la semaine employée par les exercices qui précédaient la distribution des prix ; ainsi , mes camarades décampaient tous joyeusement le matin ; tandis que moi , de qui les parents étaient à quelques lieues de là . je restais dans les cours avec les Outre-mer , nom donné aux écoliers dont les familles se trouvaient aux îles ou à l'étranger. Le soir, durant la prière, les barbares nous vantaient les bons dîners faits avec leurs parents. Vous verrez toujours mon malheur s'agrandir en raison de la circonférence des sphères sociales où j'entrerai.
Combien d'efforts n'ai-je pas tentés pour infirmer l'arrêt qui me condamnait à ne vivre qu'en moi ! Que d'espérances longtemps conçues avec mille élancements d'âme et détruites en un jour. Pour décider mes parents à venir au collège , je leur écrivais des épitres pleines de sentiments, peut-être emphatiquement exprimés, mais ces lettres auraient-elles dû in'atlirer les reproches de ma mère ({ui me réprimandait avec ironie sur mon style ? Sans me décourager , je promettais de remplir les conditions que ma mère et mon père mettaient à leur arrivée; j'implorais l'assistance de mes sœurs à qui j'écrivais aux jours de leur fête et de leur naissance , avec l'exactitude des pauvres enfants délaissés, mais avec une vaine persistance. Aux approches de la distribution des prix . je redoublais mes prières, je parlais de triomphes pressentis. Trompé par le silence de mes parents, je les attendais en m'exaltant le cœur, je les annonçais à mes camarades; cl (piaiid , à l'arrivée des familles , le pas du vieux portier (jui ai)pclait les écoliers rcleutissait dans les cours, j'éprouvais alors des palpita-
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lions in;il;itlives. J;iinais co vieillard no prononça mon nom !
1^0 jour où je m'accusai d'avoir maudil l'exislence , mon confesseur nie montra le ciel où fleurissait la palme promise par le Beali qui lugcnt! du Sauveur. J.ors de ma première con)munion, je me jetai donc dans les myst('rieuses prolondeurs de la prière, séduit par les idées religieuses dont les féeries morales enchantent les jeunes esprits. Animé d'une ardente foi . je priais Dieu de renouveler en ma faveur les miracles fascinaleurs que je lisais dans le .Martyrolo^je. A cinq ans , je m'envolais dans une étoile; à douze ans, j'allais frapper aux portes du Sanctuaire. Mon extase fit éclore en moi des songes inénarraldes (pii meultlèrent mon imagination , enrichirent ma tendresse et fortifièrent mes facultés pensantes. J'ai souvent attribué ces sublimes visions à des anges chargés de façonner mon âme à de divines destinées ; elles ont doue mes yeux de la faculté de voir l'esprit intime des choses; elles ont préparé mon cœur aux magies qui font le poëte malheureux , quand il a le fatal pouvoir de comparer ce qu'il sent à ce qui est, les grandes choses voulues au peu qu'il obtient; elles ont écrit dans ma tète un livre où j'ai pu lire ce que je devais exprimer, et mis sur mes lèvres le charbon de l'improvisateur.
Mon père conçut quelipies doutes sur la portée de renseignement oratorien, et vint m'enlever de Ponl-le-Voy , pour me mettre à Paris dans une Institution située au 3Iarais. J'avais quinze ans. Examen fait de ma capacité, le rhétoricien de Pontle-Voy fut jugé digne d'être en troisième. Les douleurs (pie j'avais éprouvées eu famille, à l'école, au collège, je les retrouvai sous une nouvelle forme pendant mon séjoiu- à la pension Lepitre. Mon père ne m'avait point donné d'argent. Quand mes parents savaient que je pouvais être nourri, velu, gorgé de latin , bourré de grec, tout était résolu. Durant le cours de ma vie collégiale, j'ai connu mille camarades environ , et n'ai rencontré chez aucun l'exemple d'une pareille indifférence. Attaché fanaliqiu'menl aux Bourbons, M. Lepilre avait eu des relations avec mon père, à l'époque où des royalistes dévoués essayèrent d'enlever au Temple la reine 3Iarie-Antoinette; ils avaient renouvelé connaissance; M. Lepitre se crut donc obligé de réparer loubli de mon père; mais la somme qu'il me donna mensuellement fut méiliocre, car il ignorait les intentions de ma famille.
l^a pension était installée à l'ancien hùtel Joyeuse, où, connue dans toutes les anciennes demeures
seigneuriales, il se trouvait une loge de Suisse. Pendant la récréation qui précédait l'heure où le giUheux nous conduisait au lycée (Iharlemagne, les camarades opulents allaient déjeuner chez notre portier, nommé Doisy. M. Lepitre ignorait ou souffrait le commerce de Doisy, véritable contrebandier que les élèves avaient intérêt à choyer : il était le secret chaperon de nos écarts , le confident des rentrées tardives, notre intermédiaire entre les loueurs de livres défendus. Déjeuner avec une tasside café au lait était un goût aristocratique, expliqué par le prix excessif auquel montèrent les denrées coloniales sous Napoléon. Si l'usage du sucre et du café constituait un luxe chez les parents, il annonçait parmi nous une supériorité vaniteuse qui aurait engendré notre passion , si la pente à l'imitation , si la gourmandise , si la contagion de la mode n'eussent pas suffi. Doisy nous faisait crédit , il nous supposait à tous des sœurs ou des tantes qui approuvciit le point d'honneur des écoliers et paient leurs dettes. Je résistai longtemps aiix blandices de la buvette. Si mes juges eussent connu la force des séductions , les héroïques aspirations de mon âme vers le stoïcisme , les rages contenues pendant ma longue résistance, ils eussent essuyé mes pleurs au lieu de les faire couler. Mais, enfant, pouvais-je avoir cette grandeur d'âme qui fait mépriser le mépris d'autrui ! puis je sentis peut-être les atteintes de plusieurs vices sociaux dont la puissance fut augmentée par ma convoitise. Vers la fin de la deuxième année, mon père et ma mère vinrent à Paris. Le jour de leur arrivée me fut annoncé par mon frère : il habitait Paris et ne m'avait pas fait une seule visite. Mes sœurs étaient du voyage , et nous devions voir Paris ensemble. Le premier jour nous irions diner au Palais- Royal afin d'être tout portés au Théâtre-Français. Malgié l'ivresse qui me causa ce programme de fêles inespérées , ma joie fut détendue par le vent d'orage (jui impressionne si rapidement les habitués du malheur. J'avais à déclarer cent francs de dettes contractées chez le sieur Doisy qui me menaçait de demander lui-même son argent à mes parents. J'inventai de prendre mou frère pour drogman de Doisy , pour interprète de mon repentir , pour médiateur de mon paidon. 3Ion père pencha vers l'indulgence. Mais ma mère fut impitoyable, son œil bleu foncé me pétrifia; elle fulmina de terribles prophéties.
(i Oue serais-je plus tard, si dès l'âge de dix-sept ans je faisais de semblables équipées! Étais-je bien son fils? allais-je ruiner ma famille? Etais-je donc
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seul au logis? La carrière embrassée par mon frère Charles n'exigeait-elle pas une dotation indépendante , déjà méritée par une conduite qui glorifiait sa famille, tandis que j'en serais la honte? Mes deux sœurs se marieraient-elles sansdot? Ignorais-je donc le prix de l'argent et ce que je coûtais. A quoi servaient le sucre et le café dans une éducation ? Se conduire ainsi , n'était-ce pas apprendre tous les vices? !>
Marat était un ange en comparaison de moi. Après avoir subi le choc de ce torrent qui charria mille terreurs en mon àme. mon frère me reconduisit à ma pension ; je perdis le dîner aux Frères Provençaux , et fus privé de voir Talma dans Britannicus. Telle fut mon entrevue avec ma mère après une séparation de douze ans.
Quand j'eus fini mes humanités , mon père me laissa sous la tutelle de M. Lepitre; je devais apprendre les mathématiques transcendantes, faire une première année de Droit et commencer de hautes études. Pensionnaire en chambre et libéré des classes, je crus à une trêve entre la misère et moi. Mais malgré mes dix- neuf ans, ou peut-être à cause de mes dix-neuf ans, mon père continua le système qui m'avait envoyé jadis à l'ccole sans provisions de bouche , au collège sans menus plaisirs, et donné Doisy pour créancier. 3'eus peu d'argent à ma disposition. Que tenter à Paris sans argent? D'ailleurs , ma liberté fut savamment enchaînée. M. Lepître me faisait accompagner à l'Ecole de Droit par un gâcheux qui me remettait aux mains du professeur, et venait me reprendre. Une jeune fille aurait été gardée avec moins de précautions que les craintes de ma mère n'en inspirèrent pour conserver ma personne. Paris effrayait à bon droit mes parents. Les écoliers sont secrètement occupés de ce qui préoccupe aussi les demoiselles dans leurs pensionnats; quoi qu'on fasse, celles-ci parleront toujours de l'amant, et ceux-là de la femme. Mais à Paris, et dans ce temps, les conversations entre camarades étaient dominées par le monde oriental et sultanesque du Palais-Royal. Le Palais-Royal était un Eldorado d'amour où le soir les lingots couraient tout monnayés. Là cessaient les doutes les plus vierges , là pouvaient s'apaiser nos curiosités allumées! Le Palais-Royal et moi nous fûmes deux asymptotes , dirigées l'une vers l'autre sans pouvoir se rencontrer. Voici comment le sort déjoua mes tentatives.
Mon père m'avait présenté chez une de ses tantes qui demeurait dans l'île Saint-Louis, où je dus aller dîner les jeudis et les dimanches, conduit
par madame ou par M. Lepître qui , ces jours-là . sortaient et me reprenaient le soir en revenant chez eux. Singulières récréations! La marquise de Listomère était une grande dame cérémonieuse qui n'eut jamais la pensée de m'offrir un écu. Vieille comme une cathédrale , peinte comme une miniature , somptueuse dans sa mise , elle vivait dans son hôtel comme si Louis XV ne fût pas mort , et ne voyait que des vieilles femmes et des gentilshommes, société de corps fossiles où je croyais être dans un cimetière. Personne ne m'adressait la parole , et je ne me sentais pas la force de parler le premier; les regards hostiles ou froids me rendaient honteux de ma jeunesse qui semblait importune à tous. Je basai le succès de mon escapade sur cette indifférence , en me proposant de m'esquiver un jour aussitôt le dîner fini, pour voler aux Galeries de Bois. Une fois engagée dans un wisth , ma tante ne faisait plus attention à moi ; Jean , son valet de chambre , se souciait peu de M. Lepître ; mais ce malheureux dîner se prolongeait malheureusement en raison de la vétusté des mâchoires ou de l'imperfection des râteliers. Enfin un soir , entre huit et neuf heures , j'avais gagné l'escalier, palpitant comme Bianca Capello le jotir de sa fuite ; mais quand le suisse m'eut tiré le cordon , je vis le fiacre de M. Lepître dans la rue , et le bonhomme qui me demandait de sa voix grêle. Trois fois le hasard s'interposa fatalement entre l'enfer duPalais-Poyal et le paradis de ma jeunesse. Le jour où, me trouvant honteux à vingt ans de mon ignorance, je résolus d'affronter tous les périls pour en finir; au moment où. faussant compagnie à M. Lepître pendant qu'il montait en voiture, opération difficile, il était gros comme Louis XVIII et pied-bot ; eh bien ! ma mère arrivait en chaise de poste; je fus arrêté par son regard et demeurai comme l'oiseau devant le serpent. Par quel hasard la rencontrai-jc? Rien de plus naturel.
Xapoléon tentait ses derniers coups. Mon père, qui subodorait les Bourbons, venait éclairer mou frère employé déjà dans la diplomatie impériale. Il avait quiité Tours avec ma mère, qui s'était chargée de m'y reconduire pour me soustraire aux dangers dont la capitale semblait menacée à ceux qui suivaient intelligemment la marche des ennemis. En quelques minutes, je fus enlevé de Paris, au moment où son séjour allait m'être fatal. Les tourments d'une imagination sans cesse agitée de désirs réprimés, les ennuis d'une vie attristée par de cons tantes privations , m'avaient contraint à me jeter dans l'étude, comme les hommes lassés de leur
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sort se confinaienl antrerois »l;ms mi cloitic «.liez moi, rétutlcrtail (Irvcriuc imo p.ission qui ixtiivail m'élic falah', en in'omiu-isoimaiU à répoiiiu' où les jeunes gens doivent se livrer aux activités enchanteresses (le leur nature printanière.
Ce léi^er crotiuis (rnnc jeunesse, où vous devinez d'innonddalilcs élégies, était nécessaire pour expli(|uer l'inHuence qu'elle exerça sur mon avenir. Affecte par tant d'éléments morbides, à vingt ans passés , j'étais encore petit , maigre et pAle. Mon Ame, pleine de vouloirs, se déballait avec un corps débib' en apparence, mais qui , selon le mot d'un vieux médecin de Tours , sul)issait la dernière fusion d'un tempérament de fer. Enfant par le corps et vieux par la pensée, j'avais tant lu, tant médité, que je connaissais inétaitbysiipiement la vie dans ses bauteurs au moment où j'allais apercevoir les difficultés tortueuses de ses défilés et les chemins sablonneux de ses plaines. Des hasards inouïs m'avaient laissé dans cette délicieuse période où surgissent les premiers troubles de l'Ame, où elle s'éveille aux voluptés, où pour elle tout est rapide et frais. J'étais entre ma puberté prolongée par mes travaux, et ma virilité qui poussait lardivement ses rameaux verts. Nul jeune homme ne fut, mieux que je ne l'étais, préparé à sentir , à aimer. Pour bien comprendre mon récit, reportezvous donc à ce bel Age où la bouche est vierge de mensonges , où le regard est franc , quoique voilé l)ar des paupières ipi'alourdissent les timidités en contradiction avec le désir, où l'esprit ne se plie point au jésuitisme du monde, où la couardise du cœur égale en violence les générosités du premier mouvement. ^
Je ne vous parlerai point du voyage que je fis de Paris à Tours avec ma mère. La froideur de ses façons réprima l'essor de mes tendresses. En partant de chaque nouveau relais, je me promettais de parler; mais un regard , un mot effaroucbaienl les phrases prudemment méditées pour mon exorde. A Orléans, au moment de se coucher, ma mère me reprocha mon silence. Je me jetai à ses pieds , j'embrassai ses genoux en pleurant à chaudes larmes, je lui ouvris mon cœur gros d'affection, j'essayai de la toucher par l'élocpunce d'une plaidoirie affamée d'amour, et dont les accents eussent remué les entrailles d'une marAtre. Ma mère me répondit que je jouais la comédie. Je me plaignis de son abandon , elle m'aj)pcla (ils dénaturé. J'eus un tel serrement de cœur qu'à Blois je courus sur le i)ont ]u»ur me jeter dans la Loire. Mon suicide fut empêché par la hauteur du parapet.
A mon arrivée, mes deux stt'urs , qui ne me connaissaient point , marquèrent plus d'étonnement que de tendresse ; cependant plus tard , par comparaison , elles me parurent pleines d'amitié pour moi. Je fus logé dans une chambre, au troisième étage. Vous aurez compris l'étendue de mes misères cpiand je vous aurai dit que ma mère me laissa, moi, jeune homme de vingt ans, sans autre linge que celui de mon misérable trousseau de pension , sans autre garde-robe (pie mes vêtements de Paris. Si je volais d'un bout du salon à l'autre pour lui ramasser son mouchoir, elle ne me disait pas le froid merci qu'une femme accorde à son valet. Obligé de l'observer pour reconnaître s'il y avait dans son cœur des endroits friables où je pusse attacher quelques rameaux d'affection , je vis en elle une grande femme sèche et mince, joueuse, égoïste, imj)ertinente comme toutes les Listomère chez qui l'impertinence se compte dans la dot. Elle ne voyait dans la vie que des devoirs à remplir; toutes les femmes froides que j'ai rencontrées se faisaient conmie elle une religion du devoir; elle recevait nos adorations comme un prêtre reçoit l'encens à la messe. Mon frère aîné semblait avoir absorbé le peu de maternité qu'elle avait au cœur. Elle nous piquait sans cesse par les traits d'une ironie mordante, l'arme des gens sans cœur , et dont elle se servait contre nous qui ne pouvions lui rien réiwndre. Malgré ces barrières épineuses, les sentiments instinctifs tiennent par tant de racines, la religieuse terreur inspirée par une mère, de laquelle il coûte trop de désespérer, conserve tant de liens, que la sublime erreur de notre amour se continua jusqu'au jour où , plus avancés dans la vie, elle fut souverainement jugée; en ce jour, commencent les représailles des enfants, dont l'indifférence engendrée par les déceptions du passé, grossie des épaves limoneuses qu'ils en ramènent, s'étend jusque sur la tombe.
Ce terrilde despotisme chassa les idées voluptueuses que j'avais follement médité de satisfaire à Tours. Je me jetai désespérément dans la bibliothècpie de mon père, où je me mis à lire tous les livres que je ne coiuiaissais point. Mes longues séances de travail m'épargnèrent tout contact avec ma mère , mais elles aggravèrent ma situation morale. Parfois ma sœur aînée, aujourd'hui la marquise de Listomère, cherchait à me consoler sans pouvoir calmer l'irritalion à laquelle j'étais en proie. Je voulais mourir.
De grands événements , auxquels j'étais étranger, se pré})araient alors. Parti de Bordeaux pour re-
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joindre Louis XVIII à Paris, le duc d'Angoulènie recevait, à son passage dans chaque ville, des ovations préparées par l'enthousiasme qui saisissait la vieille France au retour des Bourbons. La Touraine en émoi pour ses princes légitimes, la ville en rumeur, les fenêtres pavoisées, les habitants endimanchés , les apprêts d'une fête , et ce je ne sais quoi répandu dans l'air et qui grise, me donnèrent l'envie d'assister au bal offert au prince. Quand je me mis de l'audace au front pour exprimer ce désir à ma mère , alors trop malade pour pouvoir assister à la fête, elle se courrouça grandement. Arrivais-je du Congo pour ne rien savoir? Comment pouvais-je imaginer que notre famille ne serait pas représentée à ce bal? En l'absence de mon père et de mon frère, n'était-ce pas à moi d'y aller? N'avais-je pas une mère? Ne pensaitelle pas au bonheiu' de ses enfants? En un moment, le fils quasi désavoué devenait un personnage.
Je fus autant abasourdi de mon importance que du déluge de raisons ironiquement déduites par lesquelles ma mère accueillit ma supplique. Je questionnai mes sœurs, et j'appris que ma mère , à laquelle plaisaient ces coups de théâtre , s'était forcément occupée de ma toilette. Surpris par les exigences de ses pratiques , aucun tailleur de Tours n'avait pu se charger de mon équipement. Ma mère avait mandé son ouvrière à la journée qui , suivant l'usage des provinces, savait faire toute espèce de couture. Un habit bleu barbeau me fut secrètement confectionné tant bien que mal. Des bas de soie et des escarpins neufs furent facilement trouvés ; les gilets d'homme se portaient courts , je pus mettre un des gilets de mon père; pour la première fois , J'eus une chemise à jabot dont les tuyaux gonflèrent ma poitrine et s'entortillèrent dans le nœud de ma cravate. Quand je fus habillé , je me ressemblai si peu que mes sœurs me donnèrent par leurs compliments le courage de paraître devant la Touraine assemblée. Entreprise ardue ! Cette fête comportait trop d'appelés pour qu'il y eût beaucoup d'élus. Grâce à l'exiguitéde ma taille , je me faufilai sous une tente construite dans les jardins de la maison Papion , et j'arrivai près du fauteuil où trônait le prince. En un moment, je fus suffoqué par la chaleur, ébloui par les lumières, par les tentures rouges, par les ornements dorés, par les toilettes et les diamants de la première fêle publique à laquelle j'assistais. J'étais poussé par une foule d'hommes et de femmes qui se ruaient les uns sinles autres et se heurtaient dans un nuage de pous-
sière. Les cuivres ardents et les éclats bourbonisés de la musique militaire étaient étouffés sous le hourra des : — Vive le duc d'Angoulême! vive le roi ! vivent les Bourbons ! Cette fête était une débâcle d'enthousiasme où chacun s'efforçait de se surpasser dans le féroce empressement de courir au soleil levant des Bourbons , véritable égoïsme de parti qui me laissa froid, me rapetissa, me replia siu- moi-même.
Emporté comme un fétu dans ce tourbillon , j'eus un enfantin désir d'être duc d'Angoulême , de me mêler à ces princes qui paradaient ainsi devant un public ébahi. La niaise envie du Tourangeau fit éclore une ambition que mon caractère et les circonstances ennoblirent. Qui n'a pas jalousé cette adoration dont l'année suivante je vis une répétition grandiose quand Paris tout entier se précipita vers l'empereur à son retour de l'ile d'Elbe? Cet empire exercé sur les masses, dont les sentiments et la vie se déchargent dans une seule âme , me voua soudain à la gloire , cette prêtresse qui égorge les Français d'aujourd'hui , comme autrefois la druidesse sacrifiait les Gaulois. Puis tout à coup , je rencontrai la femme qui devait aiguillonner sans cesse mes ambitieux désirs et les combler en me jetant au cœur de la royauté.
Trop timide pour inviter une danseuse , et craignant d'ailleurs de brouiller les figures, je devins naturellement très-grimaud en ne sachant que faire de ma personne. Au moment où je souffrais du malaise causé par le piétinement auquel oblige une foule à côtoyer, à percer, un officier marcha sur mes pieds gonflés autant par la compression du cuir Cjue par la chaleur. Ce dernier ennui me dégoûta de la fête. 11 était impossible de sortir, je me réfugiai dans un coin, au bout d'une banquette abandonnée, où je restai les yeux fixes, immobile et boudeur.
Trompée par ma chétive apparence , une femme me prit pour un enfant prêt à s'endormir en attendant le bon plaisir de sa mère , et se posa près de moi par un mouvement d'oiseau qui s'abat sur son nid. Aussitôt je sentis une céleste odeur de myrrhe et d'aloes , un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla dei)uis la poésie orientale ; je regardai ma voisine et fns plus ébloui par elle que je ne l'avais été par la fête ; elle devint toute ma fête. Si vous avez bien compris ma vie antérieure, vous devinerez les sentiments qui sourdireut en mon cœur. .Mes yeux furent tout à coup frappés par de blanches épaules rebondies sur lesquelles j'aurais voulu pouvoir me roider. (les
«•paulcs Irgôreinciit rosées (jiii seniM.'iicnt ruinjir comme si elles se Iroiivaienl mies pour la jn'cmière fois, de pudiques épaules qui avaient une âme , et dont la peau satinée érlafail à la lumière comme un tissu (le soie, (.es épaules étaient partagées par une raie, le louf; de lacpielle coula mon regard plus hardi que n'eût été ma main. Je me haussai tout palpitant pour voir le corsage, et fus complètement fasciné jiar une gorge chastement couverte d'une gaze, mais dont les globes azurés et d'une rondeur parfaite étaient douillellemont couchés dans des flots de dentelle. Les plus légers détails de cette tète furent des amorces qui réveillèrent en moi des jouissances infinies : le brillant des cheveux lissés au-dessus d'un cou velouté connue celui d'une petite fille . les lignes blanches que le peigne y avait dessinées et où mon imagination courut comme en de frais sentiers , tout me fit perdre l'esprit. Après m'ètre assuré que personne ne me voyait, je me plongeai dans ce dos comme un enfant se jette dans le sein de sa mère, en baisant à plusieurs reprises toutes ces épaules où se roula ma tète.
Cette femme poussa un cri perçant que la musique empêcha d'entendre; elle se retourna, me vit et me dit : « — Monsieur ! d Ah ! si elle avait dit : — <: Mon petit bonhomme, qu'est-ce qui vous prend donc? )> je l'aurais tuée peut-être; mais à ce Mo7ifiieut^l des larmes chaudes jaillirent de mes yeux. .Te fus pétrifié par un regard animé d'une sainte colère, par une tète sublime couronnée d'un diadème de cheveux cendrés , en harmonie avec ce dos d'amour. Le pourpre de la pudeur offensée étincela sur son visage que désarmait déjà le pardon de la femme qui comprend une frénésie dont elle est le principe , et devine des adorations infinies dans les larmes du repentir. Elle s'en alla par un mouvement de reine. Je sentis alors le ridicule de ma position; alors seulement je compris que j'étais fagotté comme le singe d'un Savoyard , j'eus honte de moi. Je restai tout hébété , savourant le quartier de pomme que je venais de dévorer , gardant sur les lèvres la chaleur de ce sang que j'avais aspiré , ne me repentant de rien , et suivant du regard cette femme descendue des cieux.
Saisi par le premier accès charnel de la grande fièvre du cœur, j'errai dans le bal devenu désert , sans pouvoir y retrouver mon inconnue , et revins me coucher métamorphosé : une àine nouvelle, une âme aux ailes diaprées avait brisé sa larve. Tombée des steppes bleues où je l'admirais , ma chère étoile s'était donc fait femme en conservant sa clarté, ses scintillements et sa fraîcheur. J'aimai soudain ,
sans rien savoir de l'amour. N'est-ce pas une étrange chose que cette première irrui)tion du sentiment le plus vif de l'homme? J'avais rencontré dans le salon de ma tante quelques jolies femmes; aucune ne m'avait causé la moindre impression. Kxiste-t-il donc une heure , une conjonction d'astres , une réunion de circonstances expresses, une certaine femme entre toutes, pour déterminer une passion exclusive , au temps où la passion embrasse le sexe entier ? En pensant que mon Élue vivait en 'l'ouraine, j'aspirais l'air avec délices, je trouvais au bleu du temps une couleur que je ne lui ai plus vue nulle part. Si j'étais ravi mentalement, je parus sérieusement malade, et ma mère eut des craintes mêlées de remords. Semblable aux animaux qui sentent venir la mort, j'allais m'accroupir dans un coin du jardin pour y rêver au baiser que j'avais volé. Quebjues jours après ce bal mémoral)le, ma mère attribua l'abandon de mes travaux, mon indifférenceà ses regards oppresseurs, mon insouciance de ses ironies et ma sombre attitude , aux crises naturelles que doivent subir les jeunes gens de mon âge. La campagne , cet éternel remèùe des affections auxquelles la médecine ne connaît rien, fut regardée comme le meilleur moyen de me sortir de mon apathie. Ma mère décida que j'irais passer quelques jours à Frapesie, château situé sur l'Indre entre Montbazon et Azay-le-Rideau, chez l'un de ses amis, à qui sans doute elle donna des instructions secrètes. Le jour où j'eus ainsi la clé des champs, j'avais si druement nagé dans l'océan de l'amour, que je l'avais traversé. J'ignorais le nom de mon inconnue. Comment la désigner? où la trouver? d'ailleurs, à qui pouvais-jeen parler! Mon caractère timide augmentait encordes craintes inexpliquées qui s'emparent des jeunes cœurs au début de l'amour, et me faisait commencer par la mélancolie qui termine les passions sans espoir. Je ne demandais pas mieux que d'aller, venir, courir à travers champs. Avec ce courage d'enfant qui ne doute de rien et comporte je ne sais quoi de chevaleresque . je me proposais de fouiller tous les châteaux de la Touraine, en y voyageant à pied, en me disant à chaque jolie tourelle : — C'est là!
Donc, un jeudi matin, je sortis de Tours par la barrière Saint-Éloy, je traversai les ponts Saint- Sauveur, j'arrivai dans Poncher, en levant le nez à chaque maison , et gagnai la route de Chinon. Pour la première fois de ma vie , je pouvais m'arrêter sous un arbre , marcher lentement ou vite à mon gré, sans être questionné par personne. Pour un
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pauvre être , écrasé par les différents despoUsmes qui, peu ou prou, pèsent sur toutes les jeunesses, le premier usage du libre arbitre , exercé même sur des riens , apportait à l'âme je ne sais quel épanouissement. Beaucoup de raisons se réunissaient pour faire de ce jour une fête pleine d'enchantements. Dans mon enfance , mes promenades ne m'avaient pas conduit à plus d'une lieue hors la ville. Mes courses aux environs de Pont-Ie-Voy, ni celles que je fis dans Paris, ne m'avaient gâté sur les beautés de la nature champêtre. Néanmoins il me restait, des premiers souvenirs de ma vie, le vague sentiment du beau qui respire dans le paysage de Tours avec lequel je m'étais familiarisé. Quoique complètement neuf à la poésie des sites, j'étais donc exigeant à mon insu , comme ceux qui sans avoir la pratique d'un art en imaginent tout d'abord l'idéal.
Pour aller au château de Frapesle , les gens à pied ou à cheval abrègent la route en passant par les landes dites de Charlemagne , terres en friche , situées au sommet du plateau qui sépare le bassin du Cher de celui de l'Indre , et où mène im chemin de traverse que l'on prend à Champy. Ces landes plates et sablonneuses, qui vous attristent durant une lieue environ , joignent par un bouquet de bois le chemin de Sache, nom de la commune d'où dépend Frapesle. Ce chemin , qui débouche sur la route de Chinon , bien au-delà de Ballan , longe une plaine ondulée sans accidents remarquables, jusqu'au petit pays d'Artanne. Là , se découvre une vallée qui commence à Montbazon , finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ses doublescollines; une magnifique coupe d'émeraude, au fond de laquelle l'Indre se roule par des mouvements de serpent. A cet aspect, je fus saisi d'un étonnement voluptueux que l'ennui des landes ou la fatigue du chemin avaient préparé.
— Si cette femme, la fleur de son sexe, haljite un lieu dans le monde, ce lieu , le voici '
A cette pensée , je m'appuyai contre un noyer sous lequel , depuis ce jour, je me repose toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée. Sous cet arbre confident de mes pensées, je m'interroge sur les changements que j'ai subis pendant le temps qui s'est écoulé depuis le dernier jour où j'en suis parti. Elle demeurait là . mon cœur ne me trompait point : le premier castelqueje vis au penchant d'une lande était son habitation ; quand je m'assis sous mon noyer, le soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres; sa robe de percale produisait le point blanc que je
remarquai dans ses vignes sous im hallebergier. Elle était , comme vous le savez déjà , sans rien savoir encore, le lys de cette vallée où elle croissait pour le ciel , en la remplissant du parfum de ses vertus. L'amour infini , sans autre aliment qu'un objet à peine entrevu dont mon âme était remplie, je le trouvais exprimé par ce long ruban d'eau qui ruisselait au soleil entre deux rives vertes, par des lignes de peupliers qui paraient de leurs dentelles mobiles ce val d'amour , par les bois de chênes qui s'avancent entre les vignobles sur des coteaux que la rivière arrondit toujours différemment , et par ces horizons estompés qui fuient en se contrariant. Si vous voulez voir la nature belle et vierge comme une fiancée, allez là pai- un jour de printemps; si vous voulez calmer les plaies saignantes de votre cœur , revenez-y par les derniers jours de l'automne ! Au printemps, l'amour y bat des ailes à plein ciel; en automne, on y songe à ceux qui ne sont plus. Le poumon malade y respire un fraîcheur mélancolieuse , la vue s'y repose sur des touffes mordorées qui communiquent leurs douceurs et leur paix à l'âme. En ce moment , les moulins situés sur les chutes de l'Indre donnaient une voix à cette vallée frémissante; les peupliers se balançaient en riant, pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les cigales criaient, tout y était mélodie. Ne me demandez plus pourquoi j'aime la Touraine ? je ne l'aime ni comme on aime son berceau , ni comme on aime un oasis dans le désert; je l'aime comme un artiste aime l'art; je l'aime moins que je ne vous aime ; mais sans la Touraine , peut-être ne vivrais-je plus. Sans savoir pourquoi , mes yeux revenaient au point blanc, à la femme qui biillait dans ce vaste jardin , comme au milieu des buissons verts éclatait la clochette d'un convolvulus , flétrie si l'on y touche.
Je descendis , l'âme ém.ue , au fond de celte corbeille , et vis bientôt un village que la poésie qui surabondait en moi me fit trouver sans pareil. Figurez-vous trois moulins posés parmi des îles gracieusement découpées , couronnées de quelques bouquets d'arbres au milieu d'une prairie d'eau ; quel autre nom donner à ces végétations aquatiques, si vivaces, si bien colorées, qui tapissent la rivière, surgissent au-dessus, ondulent avec elle, se laissent aller à ses caprices , et se jdient aux tempêtes de la rivière fouettée par la roue des moulins ? Çà et là , s'élèvent des niasses de gravier sur lesquelles l'eau se brise, en y formant des franges où reluit le soleil. Les amarillys , le nénuphar, le lys d'eau, les joncs décorent les rives de leurs magnifiques
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tapisseries, l ii pont tremblant composé de poutrelles pourries . dont les ]>\]cs sont couvertes de fleurs, dont lesgnrde-fdusidantés d'herbes vivaces et de mousses veloutées se penchent sur la rivière et ne tombent point; des barques usées, des filets de pôcheurs , le chant monotone d'un berger , les canards qui voguaient entre les îles ou s'é|)luchaient sur le jard, nom du gros sable que charrie la Loiie; des garçons meuniers, le bonnet sur l'oreille, occupés à charger leurs mulets; chacun de ces détails rendait cette scène d'une naïveté surprenante. Imaginez au-delà du pont deux ou trois fermes, un colombier, des tourelles, une trentaine des masures séparées par des jardins, par des haies de chèvre-feuilles, de jasmins et de clématites; puis du fumier fleuri devant toutes les portes , des poules et des coqs par les chemins ! voilà le village du Pont-de-Ruan , joli village surmonté d'une vieille église pleine de caractère, une église du temps des croisades, et comme les peintres en cherch<'nt pour leurs tableaux! Flncadrezle tout de noyers antiques . de jeunes peupliers aux feuilles d'or pâle , mettez de gracieuses fabriques au milieu des longues prairies où l'œil se perd sous un ciel chaud et vaporeux , vous aurez une idée d'un des mille points de vue de ce beau pays.
Je suivis le chemin de Sache sur la gauche de la rivière, en observant les détails des collines qui meublent la rive opposée. Puis enfin , j'atteignis un parc orné d'arbres centenaires qui m'indiqua le château de Frapesle. J'arrivai précisément à l'heure où la cloche annonçait le déjeuner. Après le repas, mon hôte, ne soupçonnant pas que j'étais venu de Tours à pied , me fit parcourir les alentours de sa terre où de toutes parts je vis la vallée sous toutes ses formes : ici par une échappée, là toute entière; souvent mes yeux furent attirés à l'horizon par la belle lame d'or delà Loire où, parmi les roulées, les voiles dessinaient de fugaces figures ; en gravissant une crête, j'admirai pour la première fois le château d'Azay, diamant taillé à facettes , serti par l'Indre , monté sur des pilotis masqués de fleurs; puis dans un fond, les masses romantiques du château de Sache, mélancolique séjour, plein d'harmonies trop graves pour les gens superficiels, chères aux poètes dont l'âme est endolorie. Aussi , plus tard , en aimai-je le silence, les grands arbres chenus, et ce je ne sais quoi mystérieux épandu dans son vallon solitaire ! Mais chaque fois queje retrouvais au penchant delà côte voisine le mignon castel aperçu, choisi par mon premier regard , je m'y arrêtais complaisamment.
— lié ! me dit mon hôte en lisant dans mes yeux l'im de ces pétillants désirs si naïvement exprimés à mon âge, vous sentez de loin une jolie femme comme un chien flaire le gibier.
Je n'aimai pas ce dernier mot , mais je demandai le nom du castel et celui de son propriétaire.
— Ceci est CJochegoin-de , me dit-il, jolie maison ajipartenant à M. de Morlsauf, le représentant d'une famille historique de Touraine, et dont la fortune date de Louis XL II est venu s'établir sur ce domaine au retour de l'émigration. Ce bien est à sa femme, une demoiselle de Lenoncourt, de la maison de Lenoncourt-Givry qui va s'éteindre : madame de Mortsauf est fille unique. Le peu de fortune de cette famille contraste si singulièrement avec l'illustration des noms, que par orgueil ou par nécessité peut-être , ils restent toujours à Clochegourde et n'y voient personne. Jusqu'à présent, leur attachement aux Bourbons pouvait justifier leur solitude; mais je doute que le retour du roi change leur manière de vivre. En venant m'établir ici, l'année dernière, je suis allé leur faire une visite de politesse ; ils me l'ont rendue et nous ont invités à dîner; l'hiver nous a séparés pour quelques mois ; puis les événements politiques ont retardé notre retour, car je ne suis à Frapesle que depuis peu de temps. Madame de Mortsauf est une femme qui pourrait occuper partout la première place.
— Vient-elle souvent à Tours?
— Elle n'y va jamais. — Mais , dit-il en se reprenant, elle y est allée dernièrement, au passage du duc d'Angoulême qui s'est montré fort gracieux pour M. de Mortsauf.
— C'est elle! ra'écriai-je.
— Qui, elle?
— Une femme qui a de belles épaules.
— Vous rencontrerez en Touraine beaucoup de femmes qui ont de belles épaules, dit-il en riant. Mais si vous n'êtes pas fatigué , nous pouvons passer la rivière, et monter à Clochegourde où vous aviserez à reconnaître vos épaules.
J'acceptai, non sans rougir de plaisir et de honte. Vers quatre heures, nous arrivâmes au petit château que mes yeux caressaient depuis si longtemps. Cette habitation, qui fait un bel effet dans le paysage , est en réalité modeste ; elle a cinq fenêtres de face; chacune de celles qui terminent la façade exposée au midi s'avance d'environ deux toises, artifice d'architecture qui simule deux pavillons et donne de la grâce au logis; celle du milieu sert de porte , et l'on en descend par un double perron
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dans des jardins étag^és qui atteignent à une étroite prairie située le long- de l'Indre. Quoiqu'un chemin communal sépare cette prairie de la dernière terrasse ombrée par une allée d'acacias et de vernis du Japon , elle semble faire partie des jardins ; car le chemin est creux , encaissé d'un côté par la terrasse, et bordé de l'autre par une haie normande. Les pentes bien ménagées mettent assez de distance entre l'habitation et la rivière, pour sauver les inconvénients du voisinage des eaux sans en ôter l'agrément. Sous la maison se trouvent des remises , des écuries , des resseri'es , des cuisines dont les diverses ouvertures dessinent des arcades. Les toits sont gracieusement contournés aux angles, décorés de mansardes à croisillons sculptés et de bouquets en plomb sur les pignons. La toiture, sans doute négligée pendant la révolution , est chargée de cette rouille produite par les mousses plates et rougeàtres qui croissent sur les maisons exposées au midi. La porte -fenêtre du perron est surmontée d'un campanille d'où pend un écusson aux armes des Blamont-Chauvry. Ces dispositions donnent une élégante physionomie à ce castel ouvragé comme une fleur, et qui semble ne pas peser sur le sol. Vu de la vallée , le rez-dechaussée semble être au premier étage ; mais du côté de la cour, il est de plain-pied avec une large allée sablée donnant sur un boulingrin animé par plusieurs corbeilles de fleurs. A droite et à gauche, les clos de vignes , les vergers , et quelques pièces de terres labourables plaiitées de noyers, descendent rapidement, enveloppent la maison de leurs massifs, et atteignent les bords de l'Indre que garnissent en cet endroit des touffes d'arbres dont la nature a nuancé les verts.
En montant le chemin qui côtoie Clochegourde, j'admirais ces masses si bien disposées , en y respirant un air chargé de bonheur. La nature morale a, comme la nature physique, ses communications électriques et ses rapides changements de température. Mon cœur palpitait à l'approche des événements secrets qui devaient le modifier à jamais, comme les animaux s'égaient en prévoyant un beau temps. Ce jour si marquant dans ma vie ne fut dénué d'aucune des circonstances qui pouvaient le solenniser. La nature s'était parée comme une femme allant à la rencontre du bien-aimé; mon âme avait pour la première fois entendu sa voix ; mes yeux l'avaient admirée aussi féconde, aussi variée que mon imagination me la représentait dans mes rêves de collège dont je vous ai dit quelques mots inhabiles à vous en expliquer l'influence ;
ils ont été comme une Apocalypse où ma vie me fut figurativement prédite ; chaque événement heureux ou malheureux s'y rattache par des images bizarres, liens visibles aux yeux de l'âme seulement.
Nous traversâmes une première cour entourée des bâtiments nécessaires aux exploitations rurales, une grange , un pressoir, des étables , des écuries. Averti par les aboiements du chien de garde , un domestique vint à notre rencontre, et nous dit que 31. le comte, parti pour Azay dès le matin, allait sans doute revenir; madame la comtesse était au logis. Mon hôte me regarda. Je tremblais qu'il ne voulût pas voir madame de 3Iortsauf en l'absence de son mari , mais il dit au domesti(pie de nous annoncer. Toussé par une avidité d'enfant , je me précipitai dans la longue antichambre qui traversait la maison.
— Entrez doue , messieurs ! dit alors une voix d'or.
Quoique madame de Mortsauf n'eût prononcé qu'un mot au bal , je reconnus sa voix qui pénétra mon âme et la remplit comme un rayon de soleil remplit et dore le cachot d'un prisonnier. En pensant qu'elle pouvait se rappeler ma tigure, je voulus m'enfuir. Il n'était plus temps, elle apparut sur le seuil de la porte, nos yeux se rencontrèrent. Je ne sais qui d'elle ou de moi rougit le plus fortement. Assez interdite pour ne rien dire, elle revint s'asseoira sa place, devant un métier à tapisserie, après que le domestique eut approché deux fauteuils; elle acheva de tirer son aiguille afin de donner un prétexte à son silence, compta quelques points et releva sa tête, à la fois douce et altière, vers M. de Chessel, en lui demandant à quelle heureuse circonstance elle devait sa visite. Quoique curieuse de savoir la vérité sur mon apparition , elle ne nous regarda ni l'un ni l'autre , ses yeux furent constamment attachés sur la rivière; mais à la manière dont elle écoutait, vous eussiez dit que, semblable aux aveugles , elle savait reconnaître les agitations de l'âme dans les imperceptibles accents de la parole. Et cela était vrai.
M. de Chessel dit mon nom et fil ma iiiographie. J'étais le fils d'un de ses amis, arrivé depuis quelques mois à Tours, où mes parents m'avaient ramené chez eux quand la guerre avait menacé Paris. Enfant delà Touraine à qui la Touraine était inconnue, elle voyait en moi un jeune homme affaibli par des travaux immodérés, envoyé à Eraposle pour s'y divertir, et auijuel il avait montré sa terre où je venais pour la première fois. Au bas du coteau
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seulement, je lui avais appris ma course tie Tours à Frapcsie, et craiffiiant jxnir ma santé déjà si faible, il s'était avisé d'entrer à Clochegourde en pensant qu'elle me permettrait de m'y reposer. M. de Clu'ssrl disait la vérité, mais le hasard heureux semlile si fort cherché que madame de Mortsauf garda (juelque défiance; elle tourna sur moi des yeux froids et sévères qui me firent baisser les paupières , autant par je ne sais quel sentiment d'himiiliation que pour cacher des larmes que je retins entre mes cils. L'imposante châtelaine me vit le front en sueur; peut-être aussi devina-t-elle mes larmes! car elle m'offrit ce dont je pouvais avoir besoin , en exprimant une bonté consolante qui me rendit la {tarole. En rougissant comme une jeune fille en faute, et d'une voix chevrotante comme celle d'un vieillard , je répondis par un remercîmcnt négatif.
— Tout ce que je souhaite, lui dis-je en levant les yeux sur les siens que je rencontrai pour la seconde fois, mais pendant un moment aussi rapide qu'un éclair, c'est de n'être pas renvoyé d'ici; je suis tellement engourdi par la fatigue que je ne pourrais marcher.
— Pourquoi suspectez-vous l'hospitalité de notre beau pays? me dit-elle. — Vous nous accorderez sans doute le plaisir de dîner à Clochegourde ? ajouta-t-elle en se tournant vers son voisin.
Je jetai sur mon protecteur un regard où éclataient tant de prières , qu'il se mit en mesure d'accepter cette proposition dont la formule voulait un refus. Si l'habitude du monde permettait à M. de Chessel de distinguer ces nuances, un jeune homme sans expérience croit si fermement à l'union de la parole et de la pensée chez une belle femme . que je fus bien étonné, quand en revenant le soir, mon hôte me dit : — Je suis resté, parce que vous en mouriez d'envie ; mais si vous ne raccommodez pas les choses , je suis brouillé peut-être avec mes voisins. Ce si vous ne raccommodez pas les choses me fit long-temps rêver. Si je plaisais à madame de Mortsauf , elle ne pourrait pas en vouloir à celui qui m'avait introduit chez elle. M. de Chessel me supposait donc le pouvoir de l'intéresser; n'étaitce pas me le donner? Cette explication corrobora mon espoir en un moment où j'avais besoin de secours.
— Ceci me semble difficile, répondit-il, madame de Chessel nous attend.
— Elle vous a tous les jours, reprit la comtesse, et nous pouvons l'avertir. Est-elle seule?
— Elle a M. l'abbé de Quélus.
— Eh bien ! dit-elle en se levant pour sonner , vous dinez avec nous.
Cette fois, M. de Chessel la crut franche, et me jeta des regards complimenteurs. Dès que je fus certain de rester pendant une soirée sous ce toit, j'eus à moi comme une éternité. Pour beaucoup d'êtres malheureux, demain est un mot vide de sens , et j'étais alors au nombre de ceux qui n'onl aucune foi dans le lendemain; quand j'avais quel- (jues heures à moi. j'y faisais tenir toute une vie de voluptés. Madame de Mortsauf entama sur le pays, sur les récoltes, sur les vignes, une conversation à laquelle j'étais étranger. Chez une maîtresse de maison, cette façon d'agir atteste un manque d'éducation ou son mépris pour celui qu'elle met ainsi comme à la porte du discours; mais ce fut embarras chez la comtesse. Si d'abord je crus qu'elle affectait de me traiter en enfant, si j'enviai le privilège des hommes de trente ans qui permettait à M. de Chessel d'entretenir sa voisine de sujets graves auxquels je ne comprenais rien , si je me dépitai en me disant que tout était pour lui , à quelques mois de là , je sus combien est significatif le silence d'une femme, et combien de pensées couvre une diffuse conversation.
D'abord j'essayai de me mettre à mon aise dans mon fauteuil ; puis , je reconnus les avantages de ma position en me laissant aller au charme d'entendre la voix de la comtesse. Le souffle de son âme se déployait dans les replis des syllabes, comme le son se divise sous les clefs d'une flûte; il expirait onduleusement à l'oreille, d'où il précipitait l'action du sang. Sa façon de dire les terminaisons en i faisait croire à quelque chant d'oiseau; le c/i prononcé par elle était comme une caresse, et la manière dont elle attaquait les t accusait le despotisme du cœur. Elle étendait ainsi, sans le savoir, le sens des mots, et vous entraînait l'âme dans un monde immense. Combien de fois n'ai-je pas laisst continuer une discussion que je pouvais finir, combien de fois ne me suis-je pas fait injustemeni gronder pour écouter ces concerts de voix humaine.! pour aspirer l'air qui sortait de sa lèvre chargé d» son âme, pour élreindre cette lumière parlée ave( l'ardeur que j'aurais mise à la serrer sur mon sein! Ouel chant d'hirondelle joyeuse, quand elle pouvait rire! mais quelle voix de cygne appelant ses compagnes quand elle parlait de ses chagrins' L'inattention de la comtesse me permit de l'exa miner. Mon regard se régalait en glissant sur libelle parleuse; il pressait sa taille, baisait ses pieds et se jouait dans les boucles de sa chevelure. Cepen
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dani, j'élais en proie à une terreur que comprendront ceux qui, dans leur vie, ont éprouvé les joies illimitées d'une passion vraie. J'avais peur qu'elle ne me surprît les yeux attachés à la place de ses épaules que j'avais si ardemment embrassée. Cette crainte avivait la tentation , et j'y succombais , je les regardais ! mon œil déchirait l'étoffe, je revoyais la lentille qui marquait la naissance de la jolie raie par laquelle son dos était partagé, mouche perdue dans du lait , qui , depuis le bal , flamboyait toujours le soir dans ces ténèbres où semble ruisseler le sommeil des jeunes gens dont l'imagination est ardente et dont la vie est chaste.
Je puis vous crayonner les traits principaux qui partout eussent signalé la comtesse aux regards ; mais le dessin le plus correct, la couleur la plus chaude, n'en exprimeraient rien encore. Sa figure est une de celles dont la ressemblance exige l'introuvable artiste de qui la main saitpeindrele reflet des feux inférieurs , et sait rendre cette vapeur lumineuse que nie la science , que la parole ne traduit pas , mais que voit un amant. Ses cheveux fins et cendrés la faisaient souvent souffrir, et ces souffrances étaient sans doute causées par de subites réactions du sang vers la tète. Son front arrondi , proéminent comme cebii de la Joconde, paraissait plein d'idées inexprimées, de sentiments contenus, de fleurs noyées par des eaux amères. Ses yeux verdàtres , semés de points bruns , étaient toujours pâles; mais s'il s'agissait de ses enfants, s'il lui échappait de ces vives effusions de joie ou de douleur rares dans la vie des femmes résignées, son œil lançait alors une lueur sul)tile qui semblait s'enflammer aux sources de la vie et devait les tarir; éclair qui m'avait arraché des larmes quand elle me couvrit de son dédain formidable, et qui lui suffisait pour abaisser les paupières aux plus hardis. Un nez grec, comme ciselé par Phidias, et réuni par un double arc à des lèvres élégamment sinueuses, spiritualisait son visage de forme ovale , et dont le teint, comparable au tissu des camélias blancs, se rougissait aux joues par de jolis tons roses. Son embonpoint ne détruisait ni la grâce de sa taille , ni la rondeur voulue pour que ses formes demeurassent belles quoicpie développées. Vous comprendrez soudain ce genre de perfection , lorsque vous saurez qu'en s'unissant à l'avant-bras , les éblouissants trésors ipii m'avaient fasciné paraissaient ne devoir former aucun pli. Le bas de sa tète n'offrait point ces creux qui font ressembler la nuque de certaines femmes à des troncs d'arbres ; ses muscles n'y dessinaient point de cordes, et par-
tout les lignes s'arrondissaient en flexuosités désespérantes pour le regard comme pour le pinceau. Un duvet follet se mourait le long de ses joues, dans les méplats du col, en y retenant la lumière qui s'y faisait soyeuse. Ses oreilles petites et bien contournées étaient, suivant son expression, des oreilles d'esclave et de mère. Plus tard, quand j'habitai son cœur, elle me disait : « Voici M. de Mortsauf ! i> et avait raison , tandis que je n'ententendais rien encore , moi dont l'ouïe possède une remarquable étendue. Ses bras étaient beaux, sa main aux doigts recourbés était longue, et, comme dans les statues antiques, la chair dépassait ses ongles à fines côtes. Je vous déplairais en donnant aux tailles plates l'avantage sur les tailles rondes , si vous néliez pas une exception. La taille ronde est un signe de force, mais les femmes ainsi construites sont impérieuses, volontaires, plus voluptueuses que tendres. Au contraire, les femmes à taille plate sont ilévouées, pleines de finesse, enclines à la mélancolie; elles sont mieux femmes que les autres. La taille plate est souple et molle ; la taille ronde est inflexible et jalouse. Vous savez maintenant comment elle était faite! Elle avait le pied d'une femme comme il faut, ce pied qui marche peu, se fatigue promplcment et réjouit la vue quand il dépasse la robe. Quoiqu'elle fût mère de deux enfants . je n'ai jamais rencontré dans son sexe personne de plus jeune fille (pi'elle. Son air exprimait une simplesse, jointe à je ne sais (pioi d'interdit et de songeur qui ramenait à elle comme le peintre nous ramène à la figure où son génie a traduit un monde de sentiments. Ses cpialités visibles ne j)euvent d'ailleurs s'exprimer (|ue par des comparaisons. Raj)pel('Z-vous le parfum chaste et sauvage de cette bruyère que nous avons cueillie en revenant de la Villa-Diodati , cette fleur dont vous avez tant loué le noir et le rose? vous devinerez conunent cette femme pouvait être élégante loin du monde, naturelle dans ses expressions, recherchée dans les choses qui devenaient siennes, à la fois rose et noire. Son corps avait la verdeur que nous admirons dans les feuilles nouvellement dépliées, son esprit avait la profonde concision du sauvage; elle était enfant par le sentiment, grave par la souffrance; châtelaine et bachelelle. Aussi l»laisait-elle sans artifice, par sa manière de s'asseoir, de se lever , de se taire ou de jeter un mot. Habituellement recueillie, attentive connue la sentinelle sur q«ii repose le salut de tous et (pii épie le malheur, il lui échappait parfois des sourires qui trahissaient en elle lui natiu-el rieur enseveli sous
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le mainlion exigé par sa vie. Sa rofjuellcric clait ileveniic du inyslère, elle faisait lever au lieu d'insjiirer l'atleution galante que sollicitent les femmes, et laissait apercevoir sa première nature de flamme vive, ses premiers r«Hes Meus, comme on voit le eiel par des ('«iaircies de nuages. Cette révélation involontaire rendait pensifs ceux qui ne se sentaient pas une larme intérieure sécliée par le feu des désirs. La rareté de ses gestes , et surtout celle de ses regards (excepté ses enfants, elle ne regardait l)ersonne) , donnaient une incroyalile solennité à ce qu'elle faisait ou disait, quand elle faisait ou disait une chose avec cet air que savent prendre les femmes ati moment où elles compromettent leur dignité avecun aveu. O jour-là, madame de Jlortsauf avait i]nc rolte rose à mille raies, une collerette à large om-let, une ceinture et des brodequins noirs; ses cheveux simplement tordus sur sa tète étaient retenus par un peigne d'écaillé.
Telle est l'imparfaite esquisse promise. Mais la constante émanation de son âme sur les siens, cette essence nourrissante épandue à flots comme le soleil émet sa lumière ; mais sa nature intime , son altitude aux heures sereines, sa résignation aux heures nuageuses ; tous ces tournoiements de la vie où le caractère se déploie, tiennent comme les elîets du ciel à des circonstances inattendues et fugitives qui ne se ressemblent entre elles que par le fond d'où elles se détachent, et dont la peinture sera nécessairement mêlée aux événements de cette histoire; véritable épopée domestique, aussi grande aux yeux du sage que le sont les tragédies aux yeux de la foule, et dont le récit vous attachera autant pour la part que j'y ai prise que par sa similitude avec un grand nombre de destinées féminines.
Tout à Clochegourde portait le cachet d'une propreté vraiment anglaise. Le salon où restait la comtesse était entièrement boisé, peint en gris de deux nuances. La cheminée avait pour ornement une pendule contenue dans un bloc d'acajou surmonté d'une coupe, et deux grands vases en porcelaine blanche, à filets d'or, d'où s'élevaient des bruyères du (lap. Une lampe était sur la console. Il y avait un trictrac en face de la cheminée. De larges embrasses en coton retenaient les rideaux de percale blanche, sans franges. Des housses grises bordées de galon vert recouvraient les sièges , et la tapisserie tendue sur le métier de la comtesse disait assez pourquoi son meuble était ainsi caché. Cette simplicité arrivait à la grandeur. Aucun appartement, parmi ceux que j'ai vus depuis, ne m'a causé des impressions aussi fertiles, aussi toulfues
(pie celles dont j'étais saisi dans ce salon de Clochegourde, calme et recueilli comme la vie de la comtesse , et où l'on devinait la régularité conventuelle de ses occupations. La plupart de mes idées, et même les jilus audacieuses en science ou en politique, sont nées là, comme les parfums émanent des fleurs; mais là verdoyait la plante inconnue qui jeta sur mon âme sa féconde poussière; là brillait la chaleur solaire (pii développa mes bonnes et dessécha mes mauvaises (pialités.
De la fenêtre, l'œil embrassait la vallée depuis la colline où s'étale Pont-de-Ruan, jusqu'au château d'Asay, en suivant les sinuosités de la côte opposée, que varient les tours de Frapesle, puis l'église, le bourg et le vieux manoir de Sache dont les masses dominent la prairie. En harmonie avec cette vie reposée et sans autres émotions que celles données par la famille , ces lieux communiquaient à l'âme leur sérénité. Si je l'avais rencontrée là pour la première fois, entre ses deux enfants et 3L de 3Iortsauf, au lieu de la trouver splendide dans sa robe de bal, je ne lui aurais pas ravi ce délirant baiser dont j'eus alors des remords en croyant qu'il détruirait l'avenir de mon amour ! Non,danslesnoiresdisposilions où me mettait le malheur, j'aurais plié le genou, j'aurais baisé ses brodequins , j'y aurais laissé quelques larmes, et j'eusse été me jeter dans l'Indre. Mais après avoir effleuré le frais jasmin de sa peau et bu le lait de celte coupe pleine d'amour, j'avais dans l'âme le goût et l'espérance de voluptés surhumaines ; je voulais vivre et attendre l'heure du plaisir comme le sauvage épie l'heure de la vengeance; je voulais me suspendre aux arbres, ramper dans les vignes, me taj)ir dans l'Indre; je voulais avoir pour complices le silence de la nuit, la lassitude de la vie, la chaleur du soleil, afin d'achever la pomme délicieuse où j'avais déjà mordu. M'eùtclle demandé la fleur qui chante ou les richesses enfouies par les compagnons de Morgan l'exterminateur, je les lui aurais apportées afin d'obtenir les richesses certaines et la fleur muette que je souhaitais !
Quand cessa le rêve où m'avait plongé la longue conleniplalion de mon idole, et pendant lequel un domeslicpie vint et lui parla, je l'entendis causant de M. de Mortsauf; je pensai seulement alors qu'une femme devait appartenir à son mari. Celle pensée me donna des vertiges, j'eus une rageuse et sombre curiosité de voir le possesseur de ce trésor. Deux sentiments me dominèrent, la haine et la peur; une haine qui ne connaissait aucun obstacle et les mesurait tous sans les craindre; une peur vague,
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mais réelle du combat, de son issue, et d'ELLE surtout. En proie à d'indicibles pressentiments , je redoutais ces poignées de mains qui déshonorent , j'entrevoyais déjà ces difficultés élastiques où se heurtent les plus rudes volontés et où elles s'émoussent; je craignais cette force d'inertie qui dépouille aujourd'hui la vie sociale des dénouements dont les âmes passionnées ont soif.
— Voici M. de Mortsauf , dit-elle.
Je me dressai sur mes jambes comme un cheval effrayé; mais quoique ce mouvement n'échappât ni à M. de Chessel ni à la comtesse, il ne me valut aucune observation, car il y eut une diversion faite par une jeune fille à qui je donnai six ans , et qui entra disant ; — Voilà mon père.
— Eh bien! Madelaine? fit sa mère.
L'enfant tendit à M. de Chessel la main qu'il demandait, et me regarda fort attentivement après m'avoir adressé son petit salut plein d'étonnement.
— Ètes-vous contente de sa santé? dit M. de Chessel à la comtesse.
— Elle va mieux , répondit-elle en caressant la chevelure de la petite déjà blottie dans son giron.
Une interrogation de M. de Chessel m'apprit que Madelaine avait neuf ans; je marquai quelque surprise de mon erreur , et mon étonnement amassa des nuages sur le front de la mère. Mon introducteur me jeta l'un de ces regards significatifs par lesquels les gens du monde nous font une seconde éducation. Là, sans doute , était une blessure maternelle dont il fallait respecter l'appareil.
Enfant malingre dont les yeux étaient pâles , dont la peau était blanche comme une porcelaine éclairée par une lueur, Madelaine n'aurait sans doute pas vécu dans l'atmosphère d'une ville. L'air de la campagne, les soins de sa mère qui semblait la couver, entretenaient la vie dans ce corps aussi délicat que l'est une plante venue en serre malgré les rigueurs d'un climat étranger. Quoiqu'elle ne rappelât en rien sa mère , Madelaine paraissait en avoir l'âme , et cette âme la soutenait. Ses cheveux rares et noirs , ses yeux caves , ses joues creuses , ses bras amaigris, sa poitrine étroite, annonçaient un débat entre la vie et la mort , duel sans trêve où Jusqu'alors la comtesse était victorieuse. Elle se faisait vive, sans doute pour éviter des chagrins à sa mère; car, en certains moments où elle ne s'observait plus, elle prenait l'attitude d'un saule pleureur. ^'ous eussiez dit d'une petite Bohémienne souffrant la faim , venue de son pays en mendiant, épuisée, mais courageuse et parée pour son public.
— Où donc avez-vous laissé Jacques? lui de-
manda sa mère en la baisant sur la raie blanche qui partageait ses cheveux en deux bandeaux semblables aux ailes d'un corbeau.
— Il vient avec mon père.
En ce moment, M. de Mortsauf entra suivi de son fils qu'il tenait par la main. Jacques était le portrait de sa sœur , il offrait les mêmes symptômes de faiblesse. En voyant ces deux enfants frêles aux côtés d'une mère si magnifiquement belle , il était impossible de ne pas deviner les sources du chagrin qui attendrissait les tempes de la comtesse, et lui faisait taire une de ces pensées dont Dieu seul est le confident , mais qui donnent au front de terribles signifiances.
En me saluant, M. de Mortsauf me jeta un coupd'œil moins observateur que maladroitement inquiet d'un homme dont la méfiance provient de son peu d'habitude à manier l'analyse. Après l'avoir mis au courant et m'avoir nommé , sa femme lui céda sa place et nous quitta. J^es enfants dont les yeux s'attachaient à ceux de leur mère, comme s'ils en tiraient leur lumière, voulurent l'accompagner; elle leur dit : — Restez, chers anges! et mit son doigt sur ses lèvres. Ils obéirent, mais leurs regards se voilèrent. Ah ! pour s'entendre dire ce mot chers , quelles tâches n'aurait-on pas entreprises? Comme les enfants, j'eus moins chaud quand elle ne fut plus là.
Mon nom changea les dispositions du comte à mon égard. De froid et sourcilleux, il devint sinon affectueux, du moins poliment empressé , me donna des marques de considération et parut heureux de me recevoir. Jadis , mon père s'était dévoué pour nos maîtres à jouer un rôle grand , mais obscur ; dangereux, mais (pii pouvait être efficace. Quand tout fut perdu par l'accès de Napoléon au sommet des affaires, comme beaucoup de conspirateurs secrets, il s'était réfugié dans les douceurs delà province et de la vie privée , en acceptant des accusations aussi dures qu'imméritées ; salaire inévitable des joueurs qui jouent le tout pour le tout , et succombent après avoir servi d'âme à la machine politique. Ne sachant rien de la fortune , rien des antécédents ni de l'avenir de ma famille , j'ignorais également les particularités de cette destinée perdue dont M. de Mortsauf avait gardé souvenir. Cependant, si l'antiquité du nom, la plus précieuse qualité d'un homme à ses yeux , pouvait justifier l'accueil dont je fus surpris et confus , je n'en appris la raison véritable cpie plus tard. Pour le moment , cette transition subite me mit à l'aise. Quand les deux enfants virent la conversation reprise entre
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nous trois, Madelainc dégajïP.i sa tète des mains de son père , regarda la porte ouverte, se glissa dehors comme une anguille, et Jacques la suivit. Tous deux rejoignirent leur mère, car j'entendis leurs voix et leurs mouvements, semblables dans le lointain aux bourdonnements des abeilles autour de la ruche aimée.
Je contemplai le comte en tâchant de deviner son caractère , mais je fus assez intéressé par •luelques traits principaux pour en rester à l'examen superficiel de sa physionomie. Agé seulement de quarante-cinq ans , il paraissait approcher de la soixantaine, tant il avait promptement vieilli dans le grand naufrage qui termina le xviir siècle. La demi-couronne, qui ceignait monasliquement l'arrière de sa tète dégarnie de cheveux, venait mourir aux oreilles en caressant les tempes i)ar des touffes grises mélangées de noir. Son visage ressemblait vaguement à celui d'un loup blanc qui a du sang au museau, car son nez était enflammé comme celui d'un homme dont la vie est altérée dans ses principes, dont l'estomac est affaibli, dont les humeurs sont viciées par d'anciennes maladies. Son front plat , trop large pour sa figure qui finissait en pointe, ridé transversalement par marches inégales , annonçait les habitudes delà vie en plein air et non les fatigues de l'esprit , le poids d'une constante infortune et non les efforts faits pour la dominer. Ses pommettes, saillantes et brunes au milieu des tons blafards de son teint , indiquaient une charpente assez forte pour lui assurer une longue vie. Son œil clair, jaune et dur, tombait sur vous comme un rayon du soleil en hiver, lumineux sans chaleur, inquiet sans pensée, défiant sans objet. Sa bouche était violente et impérieuse; sou menton était droit et long. Maigre et de haute taille, il avait l'attitude d'un gentilhomme appuyé sur une valeur de convention, qui se sait au-dessus des autres par le droit, au-dessous par le fait. Le laisser-aller de la campagne lui avait fait négliger son extérieur. Son habillement était celui du campagnard en qui les paysans aussi bien que les voisins ne considèrent plus que la fortune territoriale. Ses mains brunies et nerveuses attestaient qu'il ne mettait de gants que pour monter à cheval ou le dimanche pour aller à la messe. Sa chaussure était grossière. Ouoitiue les dix aimées d'émigration et les dix années de l'agriculteur eussent influé sur son physique, il subsistait en lui des vestiges de noblesse. Le libéral le plus haineux, mot qui n'était pas encore monnayé, aurait facilement reconnu chez lui la loyauté chevaleresque , les convictions
immarcessibles du lecteur à jamais acquis à la Olotidie>'>e; il eût admiré l'homme religieux, passionné pour sa cause, franc dans ses antipathies p()liti(jues, incapable de servir personnellement son jiarli . très-capable de le perdre, et sans connaissance des choses en France. M. de Mortsauf était , en effet , un de ces hommes droits qui ne se prêtent à rien et barrent opiniâtrement tout, bons à mont ir l'arme au bras dans le poste qui leur serait assigné , mais assez avares pour donner leur vie avant de donner leurs écus. Pendant le diner, je remarcjuai dans la dépression de ses joues flétries, et dans certains regards jetés à la dérobée sur ses enfants , les traces de pensées importunes dont les élancements expiraient à la surface. En le voyant , qui ne l'eût compris? Qui ne l'aurait accusé d'avoir fatalement transmis à ses enfants ces corps auxquels manquait la vie? S'il se condamnait luimême, il déniait aux autres le droit de le juger. Amer comme un pouvoir qui se sait fautif, mais n'ayant pas assez de grandeur ou de charme pour compenser la somme de douleur qu'il avait jetée dans la balance, sa vie intime devait offrir les aspérités que dénonçaient en lui ses traits anguleux et ses yeux incessamment inquiets.
Quand sa femme rentra, suivie des deux enfants attachés à ses flancs , je soupçonnai donc un malheur, comme lorsqu'en marchant sur les voûtes d'une cave , les pieds ont en quelque sorte la conscience de sa profondeur. En voyant ces quatre personnes réunies, en les embrassant de mes regards , allant de l'un à l'autre, étudiant leurs physionomies et leurs attitudes respectives, des pensées trempées de mélancolie me tombèrent sur le cœur , comme une pluie fine et grise embrune un joli pays après quelque beau lever de soleil. Lors(iue le sujet de la conversation fut épuisé, 31. de iMortsauf me mit encore en scène au détriment de M. de Chessel, en apprenant à sa femme plusieurs circonstances concernant ma famille et qui m'étaient inconnues. 11 me demanda mon âge. Quand je l'eus dit, la comtesse me rendit mon mouvement de surprise à propos de sa fille. Peutêtre me donnait-elle quatorze ans. Ce fut, comme je le sus depuis, le second lien qui l'attacha si fortement à moi. Je lus dans son âme. Sa maternité tressaillit éclairée par un laidif rayon de soleil que lui jetait l'espérance. En me voyant , à vingt ans passés, si malingre, si délicat, et néanmoins si nerveux , une voix lui cria peut-être : — Ils virrotill Elle me regarda curieusement, et je sentis ipi'en ce moment il se fondait bien des glaces entre
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nous. Elle parut avoir mille questions à me faire et les garda toutes.
— Si l'élude vous a rendu malade , dit-elle, l'air de notre vallée vous remettra.
— L'éducation moderne est fatale aux enfants , reprit M. de Mortsauf. Nous les bourrons de mathématiques , nous les tuons à coups de science , et les usons avant le temps. — Il faut vous reposer ici , me dit-il ; vous êtes écrasé sous l'avalanche d'idées qui a roulé sur vous. Quel siècle nous prépare cet enseignement mis à la portée de tous , si l'on ne prévient le mal en rendant l'instruction publique aux corporations religieuses !
Ces paroles annonçaient bien le mot qu'il dit un jour aux élections, en refusant sa voix à un homme dont les talents pouvaient servir la cause royaliste : — Je me défierai toujours des gens d'esprit, répondit-il à l'entremetteur des voix électorales. — Il nous proposa de faire le tour de ses jardins, et se leva.
— Monsieur..., lui dit la comtesse.
— Eh bien! ma chère? répondit-il en se retournant avec une brusquerie hautaine, qui dénotait combien il voulait être absolu chez lui , mais combien alors il l'était peu.
— Monsieur est venu de Tours à pied; M. de Chessel n'en savait rien , et l'a promené dans Frapesle.
— Vous avez fait une imprudence , me dit-il , quoique à votre âge... Et il hocha la tête en signe de regret.
La conversation fut reprise. Je ne tardai pas à reconnaître combien son royalisme était intraitable, et de combien de ménagements il fallait user pour demeurer sans choc dans ses eaux. Le domestique, qui avait promptement mis une livrée, annonça le dîner. M. de Chessel présenta son bras à madame de Mortsauf, et le comte saisit gaiement le mien pour passer dans la salle à manger, qui, dans l'ordonnance du rez-de-chaussée , formait le pendant du salon.
Carrelée en carreaux blancs fabriqués en Touraine,et boisée à hauteur d'appui, la salle à manger était tendue d'un tapis vct qui figurait de grands panneaux encadrés de fleurs et de fruits ; les fenêtres avaient des rideaux de percale ornés de galons rouges ; les buffets étaient de vieux meubles de Boulle , et le bois des chaises , garnies en tapisserie faite à la main, était de chêne sculpté. Abondamment servie , la table n'off^rit rien de luxueux : de l'argenterie de famille sans unité de forme , de la porcelaine de Saxe qui n'était pas encore revenue
à la mode , des carafes octogones , des couteaux à manche en agathe , puis sous les bouteilles des ronds en laque de la Chine; mais des fleurs dans des seaux vernis et dorés sur leurs découpures à dents de loup. J'aimai ces vieilleries , je trouvai le papier Réveillon et ses bordures de fleurs superbes. Le contentement qui enflait toutes mes voiles m'empêcha de voir les inextricables difficultés mises entre elle et moi par la vie si cohérente de la solitude et de la campagne. J'étais près d'elle, à sa droite , je lui servais à boire. Oui , bonheur inespéré ! je frôlais sa robe , je mangeais son pain. Au bout de trois heures , ma vie se mêlait à sa vie ! Enfin nous étions liés par ce terrible baiser, espèce de secret qui nous inspirait une honte mutuelle.
Je fus d'une lâcheté glorieuse : je m'étudiais à plaire à M. de Mortsauf qui se prêtait à toutes mes courlisaneries ; j'aurais caressé le chien, j'aurais fait la cour aux moindres désirs des enfants; je leur aurais apporté des cerceaux , des billes d'agathe , je leur aurais servi de cheval; je leur en voulais de ne pas s'emparer déjà de moi comme d'une chose A eux. L'amour a ses intuitions comme le génie a les siennes , et je voyais confusément que la violence, la maussaderie, l'hostilité, ruineraient mes espérances.
Le diiier se passa tout en joies intérieures pour moi ; en me voyant chez elle , je ne pouvais songer ni à sa froideur réelle, ni à l'indifférence que couvrit la politesse du comte. Lamour a comme la vie une puberté pendant laquelle il se suffît à luimême. Je fis quelques réponses gauches en harmonie avec les secrets tumultes de la passion, mais dont personne ne pouvait avoir le mot , pas même elle, qui ne savait rien de l'amour. Le reste du temps fut comme un rêve. Ce beau rêve cessa quand au clair de la lune, et par un soir chaud et parfumé , je traversai l'Indre au milieu des blanches fantaisies qui décoraient les prés , les rives , les collines; en entendant le chant clair , la note unique , pleine de mélancolie, que jette incessamment par temps égaux une rainette dont j'ignore le nom scientifique, mais que depuis ce jour solennel je n'écoute pas sans des délices infinies.
Je reconnus un peu plus tard, là comme ailleurs, cette insensibilité de marbre contre laquelle s'étaient jusqu'alors émoussés mes sentiments ; je me demandai s'il en serait toujours ainsi; je crus être sous une fatale influence; les sinistres événements du passé se débattirent avec les plaisirs purement personnels que j'avais goûtés. Avant de regagner Frapesle , je regardai Clochegourde et vis au bas
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nnc liar(|iic, nommée en Tour.iiiie xiucfouo, atlachée à un frt^ne , cl que l'eau Italaneait. Celte loue appartenait à M. de Morlsauf , qui s'en servait pour |)ôcher.
— Eli liicn ! inc dil M. de Chessel quand nous filmes sans (huiler d'être écoulés, je n'ai pas besoin de vous demander si ce sont vos belles épaules? Il faut vous féliciter de l'accueil que vous a fait M. de Mortsauf. Diantre, vous êtes du premier coup au cœur de la place !
Celte phrase, suivie de celle dont je vous ai parlé , ranima mon cœur abattu. Je n'avais pas dit un mol depuis Clochegourde, et M. de Chessel attribuait mon silence à mon bonheur.
— Comment! répondis-je avec un ton d'ironie qui pouvait aussi bien paraître dicté parla passion contenue.
— 11 n'a jamais si bien reçu qui que ce soit.
— Je vous avoue que je suis moi-même étonné de celte réception , lui dis-je en sentant l'amertume intérieure que me dévoilait ce dernier mot.
Quoicpic je fusse trop inexperl des choses mondaines pour comprendre la cause du sentiment qu'éprouvait M. de Chessel, je fus néanmoins frappé de l'expression par laquelle il le trahissait.
Mon hôte avait l'infirmité de s'appeler Durand . et se donnait le ridicule de renier le nom de son père , illustre fabricant qui pendant la révolution avait fait une immense fortune. Sa femme était l'unique héritière des Chessel , vieille famille parlementaire, bourgeoise sous Henri IV, comme celle de la plupart des magistrats parisiens. En ambitieux de haute portée, 31. de Chessel voulut tuer son Durand originel pour arriver aux destinées qu'il rêvait. H s'appela d'abord Durand de Chessel, puis D. de Chessel, il était alors M. de Chessel. Sous la restauration , il établit un majorai au titre de comte , en vertu de lettres octroyées par Louis XVIIl. Ses enfants recueilleront les fruits de son courage sans en connaître la grandeur. Un mot de certain prince caustique a souvent pesé sur sa tête.
— M. de Chessel se montre généralement peu en Durand , dit-il. Cette phrase a longtemps régalé la Touraine.
Les parvenus sont comme les singes desquels ils ont l'adresse : on les voit en hauteur, on admire leur agilité pendant l'escalade; mais arrivés à la cime, on n'aperçoit plus que leurs côtés honteux. L'envers de mon hôte s'est composé de petitesses grossies par l'envie. La pairie et lui sont jusqu'à présent deux tangentes impossibles. Avoir une
prétention et la justifier est l'impertinence de la force ; mais être au-dessous de ses prétentions avouées constitue un ridicule constant dont se repaissent les petits esjirils. Or M. de Chessel n'a pas eu la marche rerliligue de l'homme fort: deux fois (léj)uté , deux fois repoussé aux élections ; hier directeur-général, aujourd'hui rien, pas même préfet; ses succès ou ses défaites ont gâté son caractère cl lui ont donné l'âprelé de l'ainljitieux invalide. Ouoique galant homme , homme spirituel , et capable de grandes choses , peut-être l'envie, qui passionne l'existence en Touraine où les naturels du pays emploient leur esprit à tout jalouser, lui fut-elle funeste dans les hautes sphères sociales où réussissent peu ces figures crispées par les succès d'autrui; ces lèvres boudeuses, rebelles au compliment, faciles à l'épigramme. En voulant moins, peut-être aurait-il obtenu davantage ; mais malheureusement il avait assez de supériorité pour' vouloir marcher toujours debout.
En ce moment, M. de Chessel était au crépuscule de son ambition ; le royalisme lui souriait. Peutêtre affectait-il les grandes manières, mais il fut parfait pour moi. D'ailleurs , il me plut par une raison bien simple, je trouvais chez lui le repos pour la première fois. L'intérêt, faible peut-être, qu'il me témoignait, me parut à moi , malheureux enfant rebuté, une image de l'amour paternel. Les soins de l'hospitalité contrastaient tant avec l'indilférence qui m'avait jusqu'alors accablé, que j'exprimais une reconnaissance enfantine de vivre sans chaînes et quasiment caressé. Aussi les maîtres de Frapesle sont-ils si bien mêlés à l'aurore de mon bonheur que ma pensée les confond dans les souvenirs où j'aime à revivre. Plus tard , et précisément dans l'affaire des lettres-patentes, j'eus le plaisir de rendre quelques services à mon hôte.
M. de Chessel jouissait desa fortune avec un faste dont s'offensaient quelques-uns de ses voisins; il pouvait renouveler ses beaux chevaux et ses élégantes voitures, sa femme était recherchée dans sa toilette; il recevait grandement; son domestique était plus nombreux que ne le veulent les habitudes du pays, il tranchait du prince. La terre de Frapesle est immense. En présence de son voisin et devant tout ce luxe , M. de Mortsauf, réduit au cabriolet de famille , qui en Touraine tient le milieu entre la patache et la chaise de poste , était obligé par la médiocrité de sa fortune à faire valoir Clochegourde ; il fut donc Tourangeau jusqu'au jour où les faveurs royales rendirent à sa famille un éclat peut-être inespéré. Son accueil au cadet d'une
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famille ruinée, dontréciisson datait descroisades, lui servait à humilier la haute fortune, à rapetisser les bois , les guérets et les prairies de son voisin qui n'était pas gentilhomme. M. de Chessel avait bien compris le comte ; aussi se sont-ils toujours vus poliment, mais'sans aucun de ces rapport journaliers, sans cette agréable intimité qui aurait dû s'établir entre Clochegourde et Frapesle, deux domaines séparés par l'Indre, et d'où chacune des châtelaines pouvait , de sa fenêtre , faire un signe à l'autre. La jalousie tourangelle n'était pas la seule raison de la solitude où vivait M. de Mortsauf. Sa première éducation fut celle de la plupart des enfants de grande famille , une incomplète et superficielle instruction, à laquelle suppléaient les enseignements du monde , les usages de la cour , l'exercice des grandes charge de la couronne ou des places éminentes. M. de Mortsauf avait émigré précisément à l'époque où commençait sa seconde éducation, elle lui manqua. Il fut de ceux qui crurent au prompt rétablissement de la monarchie en France ; dans cette persuasion , son exil avait été la plus déplorable des oisivetés. Quand se dispersa l'armée de Condé, où son courage le fit inscrire parmi les plus dévoués , il s'attendit à bientôt revenir sous le drapeau blanc , et ne chercha pas , comme quelques émigrés , à se créer une vie industrieuse. Peut-être aussi n'eut-il pas la force d'abdiquer son nom , pour gagner son pain dans les sueurs d'un travail méprisé. Ses espérances toujours appointées au lendemain , et peut-être aussi l'honneur , l'empêchèrent de se mettre au service des puissances étrangères. La souffrance mina son courage. De longues courses entreprises à pied sans nourriture suffisante, sur des espoirs toujours déçus, altérèrent sa santé, découragèrent son âme. Par degrés, son dénùment devint extrême. Si pour beaucoup d'hommes la misère est un tonique, il en est d'autres pour qui elle est un dissolvant, et M. de Mortsauf fut de ceux-ci.
En pensant à ce pauvre gentilhomme de Touraine , allant et couchant par les chemins de la Hongrie, partageant un quartier de mouton avec les bergers du prince Esterhazy, auxquels le voyageur demandait le pain que le gentilhomme n'aurait pas accepté du maître , et qu'il refusa maintes fois dos mains ennemies de la France, je n'ai jamais senti dans mon cœur de fiel pour l'émigré, même quand je le vis ridicule dans le triomphe. Les cheveux blancs de M. de Mortsauf m'avaient dit d'épouvantables douleurs, et je sympathise trop avec lesexilés pour pouvoir les juger.
La gaieté française et tourangelle succomba chez M. de Mortsauf; il devint morose, tomba malade, et fut soigné par charité dans je ne sais quel hospice allemand. Sa maladie était une inflammation du mésentère, cas souvent mortel, mais dont la guérison entraîne des changements d'humeur , et cause presque toujours l'hypocondrie. Ses amours, ensevelis dans le plus profond de son âme, et que moi seul ai découverts, furent des amours de bas étage qui n'attaquèrent pas seulement sa vie , ils en ruinèrent encore l'avenir. Après douze ans de misères , il tourna les yeux vers la France où le décret de Napoléon lui permettait de rentrer. Quand en passant le Rhin , le piéton souffrant aperçut le clocher de Strasbourg par une belle soirée , il défaillit. — « La France! France! »
— Je criai : u Voilà la France ! » me dit-il , comme un enfant crie : Ma mère! quand il est blessé.
Riche avant de naître, il se trouvait pauvre; fait pour commander un régiment ou gouverner l'état, il était sans autorité, sans avenir; né sain et robuste, il revenait infirme et tout usé. Sans instruction au milieu d'un pays où les hommes et les choses avaient grandi, nécessairement sans influence possible, il se voyait dépouillé de tout, même de ses forces corporelles et morales. Son manque de fortune lui rendait son nom pesant. Ses opinions inébranlables , ses antécédents à l'armée de Condé, ses chagrins , ses souvenirs, sa santé perdue, lui donnaient une susceptibilité de nature à être peu ménagée en France , le pays des railleries.
A demi-mourant , il atteignit le Maine , où par un hasard dû peut-être à la guerre civile, le gouvernement révolutionnaire avait oublié de faire vendre une ferme considérable en étendue, et que son fermier lui conservait en laissant croire qu'il en était propriétaire. Quand la famille de Lenoncourt, qui habitait Givry, château situé près de celte ferme, sut l'arrivée du comte de Mortsauf, le duc de Lenoncourt alla lui proposer de demeurer à Givry, pendant le temps nécessaire pour arranger une habitation. La famille Lenoncourt fut noblement généreuse envers M. de Mortsauf qui se répara là durant i>lusicurs mois de séjour, et fit des elforts pour cacher ses douleurs pondant cette première halte. Les Lenoncourt avaient perdu leurs immenses biens. Par le nom, M. de Mortsauf était un parti sortablepour leur fille. Loin de s'opposer à son mariage avec un homme âgédetrentecinq ans, maladif et vieilli, mademoiselle de Lcnon-
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court en parut heureuse. Vn mariage lui acquérait le droit de vivre avec sa tante, la marquise d'Uxelles, sœur du prince de Blamont-Chauvry, qui poiuelle était une mère d'adoption.
Amie intime de la duchesse de Bourbon , madame d'rxflles faisait partie d'une société sainte dont l';1me était .M. Saint- ]\lartin , né en Touraine, et surnommé le Philosophe inconnu. Les disciples de ce philosophe pratiquaient les vertus conseillées par les hautes spéculations de l'illuminisme mysti(iue. Cette doctrine donne la clé des mondes divins, explique l'existence par des transformations où l'homme s'achemine à de sublimes destinées, libère le devoir de sa dégradation légale, appli- (jue aux peines de la vie la douceur inaltérable du quaker, et ordonne le mépris de la souffrance en inspirant je ne sais quoi de maternel pour l'ange que nous portons au ciel. C'est le stoïcisme ayant un avenir. La prière active et l'amour pur sont les éléments de cette foi, qui sort du catholicisme de l'église romaine pour rentrer dans le christianisme de l'église primitive. Mademoiselle de Lenoncourt resta néanmoins au sein de l'église apostolique à laquelle sa tante fut toujours également fidèle. Rudement éprouvée par les tourmentes révolutionnaires, la marquise d'Uxelles avait pris, dans les derniers jours de sa vie , une teinte de piété passionnée qui versa dans l'âme de son enfant chéri , la lumière de Vaîuour céleste et V huile de la joie intérieure , pour employer les expressions même de Saint-Martin. Madame de Mortsauf reçut plusieurs fois cet homme de paix et de vertueux savoir à Clochegourde, après la mort de sa tante , chez laquelle il venait souvent. Saint-Martin surveilla de Clochegourde ses derniers livres imprimés à Tours chez Letourmy.
Inspirée par la sagesse des vieilles femmes qui ont expérimenté les détroits orageux de la vie, madame d'I xelles donna Clochegourde à la jeune mariée, pour lui faire un chez elle. Avec la grâce des vieillards qui est toujours parfaite quand ils sont gracieux, la marquise abandonna tout à sa nièce, en se contentant d'une chaml)re au-dessus de celle qu'elle occupait auparavant et que prit la comtesse. Sa mort presque subite jeta des crêpes sur les joies de cette union , et imprima d'ineffaçables tristesses sur Clochegourde comme sur l'âme superstitieuse de la mariée. Les premiers jours de son établissement en Touraine furent pour la comtesse le seul temps, non pas heureux . mais insou- <ieux de sa vie.
Après les pénibles navigations de son séjour à
l'étranger, M. de Mortsauf, satisfait d'entrevoir un clément avenir, eut comme une convalescence d'âme; il respira dans celte vallée les enivrantes odeurs d'une espérance fleurie. Forcé de songer à sa fortune, il se jeta dans les i)réparatifs de son entreprise agronomique et commença par goûter quelque joie ; mais la naissance de Jacques fut un coup de foudre qui ruina le présent et l'avenir : le médecin condamna le nouveau-né. Le comte cacha soigneusement cet arrêt à la mère; puis, il considta pour lui-même et reçut de désespérantes réponses que confirma la naissance de 3Iadelaine. Ces deux événements, une sorte de certitude intérieure sur la fatale sentence, augmentèrent les dispositions maladives de l'émigré. Son nom à jamais éteint, une jeune femme pure, irréprochable , malheureuse à ses côtés , vouée aux angoisses de la maternité, sans en avoir les plaisirs; cet humus de son ancienne vie d'oii germaient de nouvelles souffrances lui tomba sur le cœur, et paracheva sa destruction.
Madame de Mortsauf devina le passé par le présent et lut dans l'avenir. Quoique rien ne soit plus difficile que de rendre heureux un homme qui se sent fautif, la comtesse tenta cette entreprise digne d'un ange. En un jour , elle devint stoïque. Après être descendue dans l'abîme d'où elle put voir encore le ciel, elle se voua, pour un seul homme , à la mission qu'embrasse la sœur de charité pour tous. Afin de le réconcilier avec lui-même , elle lui pardonna ce qu'il ne se pardonnait pas ; M. de Mortsauf devint avare, elle accepta les privations imposées ; il avait la crainte d'être trompé, comme l'ont tous ceux qui n'ont connu la vie du monde que pour en rapporter des répugnances, elle resta dans la solitude et se plia sans murmure à ses défiances; elle employa les ruses de la femme à lui faire vouloir ce qui était bien; il se croyait ainsi des idées et goûtait chez lui les plaisirs de la supériorité qu'il n'aurait eue nulle part. Puis -après s'être avancée dans la voie du mariage , elle se résolut à ne jamais sortir de Clochegourde, en reconnaissant chez le comte une âme hystérique dont les écarts pouvaient, dans unpaysde malice et de commérage, nuire à ses enfants. Aussi, personne ne soupçonnait-il l'incapacité réelle de M. de Mortsauf, car elle avait paré ses ruines d'un épais manteau de lierre. Le caractère variable, non pas mécontent, mais mal content de M. de Mortsauf, rencontra donc chez sa femme une terre douce et facile où il s'étendit en y sentant ses secrètes douleurs amollies par la fraîcheur des baumes.
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Cet historique est la plus simple expression des discours arrachés à M. de Chessel par un secret dépit. Sa connaissance du monde lui avait fait entrevoir quelques-uns des mystères ensevelis à Clochegourde. Mais si par sa sublime attitude Mme de Mortsauf trompait le monde , elle ne put tromper les sens intelligens de l'amour. Quand je me trouvai dans ma petite chambre , la prescience de la vérité me fit bondir dans mon lit; je ne supportai pas d'être à Frapesle lorstpie je pouvais voir les fenêtres de sa chambre; je m'habillai, descendis à pas de loup , et sortis du château par la porte d'une tour où se trouvait un escalier en colimaçon. Le froid de la nuit me rasséréna. Je passai l'Indre sur le pont du moulin Rouge , et j'arrivai dans la bienheureuse toue en face de Clochegourde où brillait une lumière à la dernière fenêtre du côté d'Azay. Je retrouvai mes anciennes contemplations, mais paisibles, mais entremêlées par les roulades du chantre des nuits amoureuses , et par la note unique du rossignol des eaux. Il s'éveillait en moi des idées qui glissaient comme des fantômes en enlevant les crêpes qui jusqu'alors m'avaient dérobé mon bel avenir. L'âme et les sens étaient également charmés. Avec quelle violence mes désirs montèrent jusqu'à elle ! Que de fois je me dis comme un insensé son refrain ; — L'aurai-je? Si durant les jours précédents l'univers s'était agrandi pour moi , dans une seule nuit, il eut un centre. A elle se rattachèrent mes vouloirs et mes ambitions ; je souhaitai d'être tout pour elle , afin de refaire et de remplir son cœur déchiré. Belle fut cette nuit passée sous ses fenêtres , au milieu du murmure des eaux passant à travers les vannes des moulins, et entrecoupée par la voix des heures sonnées au clocher de Sache ! Pendant cette nuit baignée de lumière où cette fleur sidérale m'éclaira la vie , je lui fiançai mon âme avec la foi du pauvre chevalier castillan de qui nous nous moquons dans Cervantes, et par laquelle nous commençons l'amour. A la première lueur dans le ciel , au premier cri d'oiseau , je me sauvai dans le parc de Frapesle; je ne fus aperçu par aucun homme de la campagne , personne ne soupçonna mon escapade , et je dormis jusqu'au moment où la cloche annonça le déjeuner.
Malgré la chaleur, après le déjeuner, je descendis dans la prairie afin d'aller revoir l'Indre et ses îles, la vallée et ses coteaux dont je parus un admirateur passionné ; mais avec cette vélocité de pieds qui défie celle du cheval échappé, je retrouvai mon bateau , mes saules et mon Clochegourde.
Tout y était silencieux et frémissant comme est la campagne à midi. Les feuillages immobiles se découpaient nettement sur le fond bleu du ciel ; les insectes qui vivent de lumière , demoiselles vertes, cantharides , volaient à leurs frênes , à leurs roseaux; les troupeaux ruminaient à l'ombre, les terres rouges de la vigne brûlaient , et les couleuvres glissaient le long des talus. Quel changement dans ce paysage si frais et si coquet avant mon sommeil! Tout à coup, je sautai hors de la barque, et remontai le chemin pour tourner autour de Clochegourde d'où je croyais avoir vu sortir M. de Mortsauf. Je ne me trompais point, il allait le long d'une haie, et gagnait sans doute une porte donnant sur le chemin d'Azay qui longe la rivière.
— Comment vous portez-vous ce matin , monsieur le comte?
Il me regarda d'un air heureux ; il ne s'entendait pas souvent nommer ainsi.
— Bien , dit-il , mais vous aimez donc la campagne , pour vous promener par cette chaleur?
— Ne m'a-t-on pas envoyé ici pour vivre en plein air?
— Hé bien ! voulez-vous venir voir couper mes seigles?
— Mais volontiers, lui dis-je. Je suis, je vous l'avoue, d'une ignorance incroyable. Je ne distingue pas le seigle du blé , ni le peuplier du tremble; je ne sais rien des cultures , ni des différentes manières d'exploiter une terre.
— Hé bien! venez, dit-il joyeusement en revenant sur ses pas. Entrez par la petite porte d'en haut.
Il remonta le long de sa haie en dedans , moi en dehors.
— Vous n'apprendriez rien chez M. de Chessel , me dit-il ; il est trop grand seigneur pour s'occuper d'autre chose que de recevoir les comptes de son régisseur.
Alors il me montra ses cours et ses bâtiments , les jardins d'agrément, les vergers et les potagers. Enfin , il me mena vers cette longue allée d'acacias et de vernis du Japon, bordée par la rivière, où j'aperçus à l'autre bout, sur un banc, madame de Mortsauf occupée avec ses deux enfants. Une femme est bien belle sous ces menus feuillages tremblants et découpés ! Surprise peut-être de mon naïf empressement, elle ne se dérangea pas, sachant bien que nous irions à elle. M. de Mortsauf me fit admirer la vue de la vallée, qui , de là, présentait un aspect tout différent de ceux qu'elle avait dé-
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roulés selon les hauteurs où nous avions passé; là, vous eussiez dit d'un petit coin de la Suisse. La prairie, sillonnée par les ruisseaux qui se jetaient dans l'Indre, se découvrait dans sa longueur, et se perdait en lointains vaporeux. Du côté de Montbazon, l'œil apercevait une immense étendue verte, et sur tous les autres points se trouvait arrêté par des collines, pas des masses d'arbres, par des rochers. Nous allongcclmes le pas pour aller saluer madame de Morlsauf, qui laissa tomber tout à coup le livre où lisait 31adelaine, et prit sur ses genoux Jacques en proie à une toux convulsive.
— lié bien! qu'y a-t-il? s'écria M. de Mortsauf en devenant blême.
— Il a mal à la gorge, répondit la mère qui semblait ne pas me voir, ce ne sera rien.
Elle lui tenait à la fois la tète et le dos , et de ses yeux sortaient deux rayons qui versaient la vie à cette pauvre faible créature.
— Vous êtes d'une incroyable imprudence , reprit M. de Mortsauf avec aigreur, vous l'exposez au froid de la rivière et l'asseyez sur un banc de pierre.
— Mais , mon père , le banc brûle , s'écria 3Iadelaine.
— Ils étouffaient là-haut, dit la comtesse.
— Les femmes veulent toujours avoir raison , dit-il en me regardant.
Pour éviter de l'approuver ou de l'improuver par mon regard, je contemplais Jacques qui se plaignit de souffrir dans la gorge, et que sa mère emporta. Avant de nous quitter, elle put entendre son mari.
— Quand on a fait des enfants si mal portants , on devrait savoir les soigner ! dit-il.
Paroles profondément injustes, mais son amour propre le poussait à se justifier aux dépens de sa femme. La comtesse volait en montant les rampes et les perrons. Je la vis entrer et disparaître par la porte-fenêtre. M. de Mortsauf s'était assis sur le banc, la tête inclinée, songeur. 3Ia situation devenait intolérable, il ne me regardait ni ne me parlait; adieu celte promenade pendant laquelle je comptais me mettre si bien dans son esprit. Je ne me souviens pas d'avoir passé dans ma vie un quart d'heure plus horrible que celui-là. Je suais à grosses gouttes, médisant : — .M'en irai-je? ne m'en irai-je pas? Combien de pensées tristes s'élevèrent en lui pour lui faire oublier d'aller savoir comment se trouvait Jacques ! Il se leva brusquement et vint auprès de moi. ISous nous retournâmes pour regarder la riante vallée.
— Nous remettrons à un autre jour notre pro-
menade, monsieur le comte, lui dis-je alors avec douceur.
— Sortons! répondit-il. Je suis malheureusement habitué à voir souvent de semblables crises, moi qui donnerais ma vie sans aucun regret pour conserver celle de cet enfant!
— Jacques va mieux, il dort, mon ami, dit la voix d'or.
Madame de Mortsauf se montra soudain au bout de l'allée ; elle arriva sans fiel , sans amertume, et me rendit mon salut.
— Je vois avec plaisir, me dit-elle , que vous aimez Clochegourde.
— Voulez-vous, ma chère, que je monte à cheval et que j'aille chercher M. Deslandes? lui dit-il en témoignant le désir de se faire pardonner son injustice.
— Ne vous tourmentez point, dit-elle, Jacques n'a pas dormi celte nuit , voilà tout. Cet enfant est très-nerveux, il a fait un vilain rêve, et j'ai passé
■tout le temps à lui conter des histoires pour le rendormir. Sa toux est purement nerveuse; je l'ai calmée avec une pastille de gomme , et le sommeil l'a gagné.
— Pauvre femme! dit-il en lui prenant la main dans les siennes , et lui jetant un regard mouillé, je n'en savais rien.
— A quoi bon vous inquiéter pour des riens? allez à vos seigles. Vous savez ! Si vous n'êtes pas là, les métayers laisseront les glaneuses étrangères au bourg entrer dans le champ avant que les gerbes n'en soient enlevées.
— Je vais faire mon premier cours d'agriculture, madame , lui dis-je.
— Vous êtes à bonne école, répondit-elle en montrant M. de Mortsauf de qui la bouche se contracta pour exprimer ce sourire de contentement que l'on nomme familièrement la bouche en cœur.
Deux mois après seulement , je sus qu'elle avait passé cette nuit en d'horribles anx-étés ; elle avait craint que son fils n'eût le croup. Et moi , j'étais dans ce bateau, mollement bercé par des pensées d'amour, imaginant (jue, de sa fenêtre, elle me verrait adorant la lueiu- de cette bougie qui éclairait alors son front labouré par de mortelles alarmes. Le croup régnait à Tours , et y faisait d'affreux ravages.
Quand nous fûmes à la porte, le comte me dit d'une voix émue : — .Madame de Mortsauf est un ange ! Ce mot me fit chanceler. Je ne connaissais encore que superficiellement celte famille, et le
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remords si naturel dont une âme jeune est saisie en pareille occasion , me cria : « De quel droit Iroublerais-tu cette paix profonde? )>
Heureux de rencontrer pour auditeur un jeune homme sur lequel il pouvait remporter de faciles triomphes, M. de Mortsr.uf me parla de l'avenir que le retour des Bourbons préparait à la France. Nous eûmes une conversation vagabonde dans laquelle j'entendis de vrais enfantillages qui me surprirent étrangement. Il ignorait des faits d'une évidence géométrique; il avait peur des gens instruits; les supériorités, il les niait ; il se moquait, peut-être avec raison, des progrès; enfin je reconnus en lui une grande quantité de fibres douloureuses qui obligeaient à prendre tant de précautions pour ne le point blesser qu'une conversation suivie devenait un travail d'esprit. Quand j'eus pour ainsi dire palpé ses défauts , je m'y pliai avec autant de souplesse qu'en mettait madame de Mortsauf à les caresser. A une autre époque de ma vie , je l'eusse indubitablement froissé ; mais , timide comme un enfant, croyant ne rien savoir, ou croyant que les hommes faits savaient tout, je m'ébahissais des merveilles obtenues à Clochegourde par ce patient agriculteur. J'écoutais ses plans avec admiration. Enfin, flatterie involontaire qui me valut la bienveillance du vieux gentilhomme , j'enviais cette jolie terre, sa position, ce paradis terrestre, en le mettant bien au-dessus de Frapesle.
— Frapesle, lui dis-je, est une massive argenterie , mais Clochegourde est un écrin de pierres précieuses !
Phrase qu'il répéta souvent depuis en citant l'auteur.
— Hé bien ! avant que nous y vinssions, c'était une désolation , disait-il.
J'étais tout oreilles quand il me parlait de ses semis , de ses pépinières. Neuf aux travaux de la campagne, je l'accablais de questions sur le prix des choses, sur les moyens d'exploitation, et il me parut heureux d'avoir à m'apprendre tant de détails.
— Que vous enseigne-t-on donc? me demandait-il avec étonnement.
Dès cette première journée, le comte dit à sa femme en rentrant : — M. Félix est un charmant jeune homme!
Le soir, j'écrivis à ma mère de m'envoyer des habillements et du linge , en lui annancant que je restais à Frapesle. Ignorant la grande révolution qui s'accomplissait alors, et ne comprenant pas l'influence qu'elle devait exercer sur mes destinées,
je croyais retourner à Paris pour y achever mon droit ; l'école ne reprenait ses cours que dans les premiers jours du mois de novembre, j'avais donc deux mois et demi devant moi.
Pendant les premiers moments de mon séjour , je tentai de m'unir intimement à M. de Mortsauf; ce fut un temps d'impressions cruelles. Je découvris en cet homme une irascibilité sans causes, une promptitude d'action dans un cas désespéré, qui m'effrayèrent; il se rencontrait en lui des retours soudains du gentilhomme si valeureux à l'armée de Condé; quelques éclairs paraboliques de ces volontés qui peuvent, au jour des circonstances graves, trouer la politique à la manière des bombes, et qui, par les hasards de la droiture et du courage, font d'un homme condamné à vivre dans sa gentilhommière un d'Elbée , un Bonchamp , un Charette. Alors son nez se contractait, son front s'éclairait, et ses yeux lançaient une foudre aussitôt amollie. J'avais peur qu'en surprenant le langage de mes yeux, M. de Mortsauf ne me tuilt sans réflexion. A cette époque, j'étais exclusivement tendre. La volonté , qui modifie si étrangementles hommes, commençait seulement à poindre en moi. Mes excessifs désirs m'avaient communiqué ces rapides ébranlements de la sensibilité qui ressemblent aux tremblements de la peur. La lul'e ne me faisait pas trembler, mais je ne voulais pas perdre la vie sans avoir goûté le bonheur d'un amour partagé. Les difficultés et mes désirs grandissaient sur deux lignes parallèles. Comment parler de mes sentiments ? J'étais en proie à de navrantes perplexités. J'attendais un hasard , j'observais , je me familiarisais avec les enfants de qui je me fis aimer, je tâchais de m'identifier aux choses de la maison.
Insensiblement, M. de Mortsauf secontint moins avec moi. Je connus donc ses soudains changements d'humeur, ses profondes tristesses sans motifs, ses soulèvements brusques, ses plaintes amères et cassantes, sa froideur haineuse, ses mouvements de folie réprimés, ses gémissements d'enfant, ses cris d'homme au désespoir, ses colères imprévues. La nature morale se distingue de la nature physique en ceci que rien n'y est absolu ; l'intensité des effets est en laison de la portée des caractères , ou des idées que nous groupons autour d'un fait. Mon maintien à Clochegourde, l'avenir de ma vie, dépendaient de cette volonté fantasque. Je ne saurais vous exprimer quelles angoisses pressaient mon âme, alors aussi facile à s'épanouir qu'à se contracter, quand en entrant , je me disais : — Com-
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ment va-t-il me recevoir! Quelle anxiété de cœur me brisait alors que tout à coup un orage s'amassait sur son front neigeux! C'était un qui-vive continuel. Je tombai donc sous le desjtotisme de cet homme.
Mes souffrances me firent deviner celles de madame de Mortsauf. Nous commençâmes à échanger des regards d'intelligence; mes larmes coulaient quelquefois quand elle retenait les siennes. La comtesse et moi , nous nous éprouvâmes ainsi par la douleur. Combien de découvertes, n'ai-je pas faites durant ces quarante premiers jours pleins d'amertumes réelles, de joies tacites, d'espérances tantôt abîmées , tantôt surnageant ! Un soir, je la trouvai religieusement pensive, devant un coucher de soleil qui rougissait si voluptueusement les cimes en laissant voir la vallée comme un lit qu'il était impossible de ne pas écouter la voix de cet éternel Cantique des Cantiques par lequel la nature convie à l'amour. La jeune fille reprenait-elle des illusions envolées? la femme souffrait-elle de quelque comparaison secrète? Je crus voir dans sa pose un abandon profitable aux premiers aveux, et lui dis : — Il est des journées difficiles !
— Vous avez lu dans mon âme , me dit-elle , mais comment?
— Nous nous touchons par tant de points, répondis -je. N'appartenons -nous pas au petit nombre de créatures privilégiées pour la douleur et pour le plaisir , de qui les qualités sensibles vibrent toutes à l'unisson, en produisant de grands retentissements intérieurs , et dont la nature nerveuse est en harmonie constante avec le principe des choses. Mettez-les dans un milieu où tout est (iissonnance, ces personnes souffrent horriblement, comme aussi leur plaisir va jusqu'à l'exaltation quand elles rencontrent les idées , les sensations ou les êtres qui leur sont sympathiques. Mais il est pour nous un troisième état dont les malheurs ne sont connus que des âmes affectées par la même maladie et chez lesquelles se rencontrent de fraternelles compréhensions. Il peut nous arriver de n'être impressionnés ni en bien ni en mal; un orgue expressif doué de mouvement s'exerce alors en nous dans le vide, se passionne sans objet, rend des sons sans produire de mélodie, jette des accents qui se perdent dans le silence ! espèce de contraction terrible d'ime âme qui se révolte contre l'inulilité du néant ! Jeux accablants dans lesquels notre puissance s'échappe tout entière sans aliment , comme le sang par une blessure inconnue. La sensibilité coule à torrents, il en résulte d'horribles
affaiblissements, d'indicibles mélancolies pour lesquelles le confessionnal n'a pas d'oreilles. N'ai-je pas exprimé nos communes douleurs?
Elle tressaillit , et sans cesser- de regarder le couchant, elle me répondit : — Comment, si jeune, savez-vous ces choses? Avez-vous donc été femme?
— Ah! lui répondis-je d'une voix émue, mon enfance a été comme une longue maladie.
— J'entends tousser Madelaine, dit-elle en me quittant avec précipitation.
La comtesse me vit assidu chez elle sans en prendre ombrage, par deux raisons. D'abord, elle était pure comme un enfant, et sa pensée ne se jetait dans aucun écart. Puis , j'amusais M. de 3Iortsauf ; je fus une pâture à ce lion sans ongles et sans crinière. Enfin, j'avais fini par trouver une raison de venir qui nous parut plausible à tous. Je ne savais pas le trictrac; M. de Mortsauf me proposa de me l'enseigner, j'acceptai; dans le moment où se fit notre accord , la comtesse ne put s'empêcher de m'adresserun regard de compassion qui voulait dire : « Mais vous vous jetez dans la gueule du loup! )> Si je n'y compris rien d'abord, le troisième jour je sus à quoi je m'étais engagé. Ma patience que rien ne lasse, ce fruit de mon enfance, se mûrit pendant ce temps d'épreuve. Ce fut un bonheur pour le comte que de se livrer à de cruelles railleries quand je ne mettais pas en pratique les principes ou la règle qu'il m'avait expliqués; si je réfléchissais, il se plaignait de l'ennui que cause un jeu lent; si je jouais vite, il se fâchait d'être pressé; si je faisais des écoles, il me disait, en en profitant , que je me dépêchais trop. Ce fut une tyrannie de magister, un despotisme de férule , dont je ne puis voiis donner une idée qu'en me comparant à Epictètc tombé sous le joug d'un enfant méchant. Quand nous jouâmes de l'argent, ses gains constants lui causèrent des joies déshonorantes , mesquines. Un mot de sa femme me consolait de tout, et le rendait promptement au sentiment de la politesse et des convenances. Bientôt je tombai dans les brasiers d'un supplice imprévu. A ce métier, mou argent s'en alla. Ouoiipie M. de Mortsauf restât toujours entre sa femme et moi jusqu'au moment où je les quittais , quelquefois fort tard , j'avais toujours l'espérance de trouver un moment où je me glisserais dans son cœur ; mais pour obtenir celte heure attendue avec la douloureuse patience du chasseur, ne fallait-il pas continuer ces taquines parties où mon âme était constamment déchirée, et qui emportaient tout mon argent. Combien de fois déjà n'étions-nous pas demeurés silencieux,
occupés à regarder un effet de soleil dans la prairie, des nuées dans un ciel gris, les collines vaporeuses, ou les tremblements de la lune dans les prairies de la rivière , sans nous dire autre chose que :
— La nuit est belle !
— La nuit est femme , madame !
— Quelle tranquillité!
— Oui , l'on ne peut pas être tout à fait malheureux ici.
A cette réponse, elle revenait à sa tapisserie. J'avais fini par entendre en elle des remuements d'entrailles causés par une affection qui voulait sa place. Sans argent, adieu les soirées. J'avais écrit à ma mère de m'en envoyer, ma mère me gronda , et ne m'en donna pas pour huit jours. A qui donc en demander? Et il s'agissait de ma vie ! Je retrouvais donc au sein de mon premier grand bonheur les souffrances qui m'avaient assailli partout; mais à Paris , au collège , à la pension , j'y avais échappé par une pensive abstinence , mon malheur avait été négatif; à Frapesle, il devint actif; je connus alors l'envie du vol, ces crimes rêvés, ces épouvantables rages qui sillonnent l'âme et que nous devons étouffer sous peine de perdre notre propre estime. Le souvenir des cruelles méditations , des angoisses que m'imposa la parcimonie de ma mère, m'ont inspiré pour les jeunes gens la sainte indulgence de ceux qui , sans avoir failli , sont arrivés sur le bord de l'abîme comme pour en mesurer la profondeur. Quoique ma probité nourrie de sueurs froides se soit fortifiée en ces moments où la vie s'entr'ouvre et laisse voir l'aride gravier de son lit, toutes les fois que la terril)le justice humaine a tiré son glaive sur le cou d'un homme , je me suis dit :
— Les lois pénales ont été faites par des gens qui n'ont pas connu le malheur.
En cette extrémité, je découvris, dans la bibliothèque de M. de Cliessel, le traité du trictrac, et l'étudiai ; puis mon hôte voulut bien me donner quelques leçons ; moins durement mené , je pus faire des progrès , appliquer les règles et les calculs que j'appris par cœur. En peu de jours, je fus en état de dompter M. de Mortsauf. Quand je le gagnai , son humeur devint exécrable ; ses yeux étincelèrent comme ceux des tigres , sa figure se crispa, ses sourcils jouèrent comme je n'ai vu jouer les sourcils de personne. Ses plaintes étaient celles d'un enfant gâté. Parfois, il jetait les dés, se metlait en fureur, trépignait , mordait son cornet et me disait des injures. Ces violences eiu-ent un terme. Quand j'eus acquis un jeu supérieur, je conduisis la bataille à mon gré ; je m'arrangeai pour
qu'à la fin tout fût à peu près égal , en le laissant gagner durant la première moitié de la partie, et rétablissant l'équilibre pendant la seconde moitié. La fin du monde aurait moins surpris le comte que la rapide supériorité de son écolier. H ne l'avoua jamais. Le dénoùment constant de nos parties fut une pâture nouvelle dont son esprit s'empara.
— Décidément, disait-il, ma pauvre tète se fatigue. Vous gagnez toujours vers la fin de la partie, parce qu'alors j'ai perdu mes moyens.
Madame de Mortsauf savait le jeu. Dès la première fois, elle s'aperçut de mon manège, et devina d'immenses témoignages d'affection qui ne peuvent être appréciés que par ceux à qui les horribles difficultés du trictrac sont connues. Que ne disait pas cette petite chose? Mais l'amour, comme le Dieu de Bossuet, met au-dessus des plus riches victoires le verre d'eau du pauvre, l'effort du soldat qui périt ignoré. La comtesse me jeta l'un de ces remerciments muets qui brisent un cœur jeune, elle m'accorda le regard qu'elle réservait à ses enfants! Depuis cette bienheureuse soirée, elle me regarda toujours en me parlant.
Je ne saurais expliquer dans quel état je fus, en m'en allant. Mon âme avait absorbé mon corps, je ne pesais pas, je ne marchais point , je volais. Je sentais en moi-même ce regard , il m'avait inondé de lumière , comme son Adieu monsieur l avait fait retentir en mon âme les harmonies que contient \0 fjlii, ô fîliœl de la résurrection pascale. Je naissais k une nouvelle vie. J'étais donc quelque chose pour elle ! Je m'endormis en des langes de pourpre. Des flammes passèrent devant mes yeux fermés, en se poursuivant dans les ténèbres, comme les jolis vermisseaux de feu qui courent les uns après les autres sur les cendres du papier brrtlé. Dans mes rêves, sa voix devint je ne sais quoi de palpable, une atmosphère qui m'enveloppa de lumière et de parfums, une mélodie qui duloifia mes pores et me caressa l'esprit.
Le lendemain , son accueil exprima la plénitude des sentiments octroyés , et je fus dès lors initié dans les secrets de sa voix. Ce jour devait être un des plus marquants de ma vie. Après le dîner, nous nous promenâmes sur les hauteurs, nous allâmes dans une lande où rien ne pouvait venir; le sol en était pierreux, desséché, sans terre végétale; néanmoins, il s'y trouvait quchpies chênes et des buissons pleins de sinelles , mais au lieu d'herbes, s'étendait un tapis de mousses fauves, crépues, allumées par les rayons du soleil couchant, et sur lequel les pieds glissaient. Je t(>nais Madelaine par
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le liras pour In fioutcnir, et madame de Mortsaiif iloiinait le bras à Jacques. Le comte, qui allait en avant, se retourna, frappa la terre avec sa canne, et me dit avec un accent liorriMe : — Voilà ma vie! — Oh! mais avant de vous avoir connue! reprit-iL en Jetant un rcfyard d'excuse à sa femme. Réiiaration tardive , elle avait ptUi. Quelle femme n'aurait chancelé comme elle en recevant ce coup ?
— Quelles délicieuses odeurs arrivent ici, dis-je, et les beaux effets de lumière ! Je voudrais bien avoir à moi cette lande ; j'y trouverais peut-être des trésors en la sondant; mais la plus certaine richesse serait votre voisinaf^e. Qui d'ailleurs ne paierait cher une vue aussi harmonieuse à l'œil , et cette rivière serpentine oîi l'âme se baigne entre les frênes et les aunes. Voyez la différence de goûts? Pour vous ce coin de terre est une lande, pour moi c'est un paradis !
Elle me remercia par un regard.
— Eglogiie ! fit-il d'un ton amer , ici n'est pas la vie d'un homme qui porte voire nom. Puis il s'interrompit et dit : — Enlendez-vous les cloches d'Azay? J'entends positivemeqt sonner des cloches.
Madame de Mortsauf me regarda d'un air effrayé. Madelaine me serra la main.
— Voulez-vous que nous rentrions faire un trictrac, lui dis-jc, le bruit des dés vous empêchera d'entendre celui des cloches.
Nous revînmes à Clochegourde , en parlant à bâtons rompus. Le comte se plaignait de douleurs vives sans les préciser. Quand nous fûmes au salon , il y eut enire nous tous une indéfinissable incertitude. M. de Mortsauf était plongé dans un fauteuil, absorbé dans une contemplation respectée par sa femme, qui se connaissait aux symptômes de la maladie et savait en prévoir les accès. J'imitai son silence. Si elle ne me pria point de m'en aller, peut-être crut-elle que la partie de trictrac égaierait le comte, et dissiperait ces fatales susceptibilités nerveuses dont les éclats la tuaient.
Rien n'était plus difficile que de faire faire à M. de 3lortsauf cette partie de Irictac, dont il avait toujours grande envie. Semblable à une petite maitresse, il voulait être prié, forcé, pour ne pas avoir l'air d'être l'obligé, peut-être \>ar cela même qu'il en était ainsi. Si , par suite d'une conversation intéressante, j'oubliais pour un moment mes solamaleA-, il devenait maussade, t^pre, blessant, et s'irritait de la conversation en contredisant tout. Averti par sa mauvaise humeur, je lui proposais une partie; alors il coquetait : «D'abord, il était trop tard,
disait-il , jtuis je ne m'en souciais pas. > Enfin des simagrées désordonnées , comme chez les femmes qui finissent pas vous faire ignorer leurs véritables désirs. Je m'humiliais , je le suppliais de m'entretenir dans une science si facile à oublier, faute d'exercice, (letle fois, j'eus besoin d'une gaieté folle pour le décider à jouer. Il se plaignait d'étourdissements qui l'empêcheraient de calculer, il avait le crAne serré comme dans mi élan, il entendait des sifflements, il étouffait et poussait des soupirs énormes. Enfin il consentit à s'attabler.
Madame de Mortsauf nous quitta pour coucher ses enfants et faire dire les prières à sa maison. Tout alla bien pendant son absence, je m'arrangeai pour que 31. de Mortsauf gagn.1t. Son bonheur le dérida brusquement. Le passage subit d'une tristesse qui lui arrachait de sinistres prédictions sur lui-même à cette joie d'homme ivre, à ce rire fou et presque sans raison, m'incjuiéta , me glaça. Je ne l'avais jamais vu dans un accès aussi franchement accusé. Notre connaissance intime avait porté ses fruits, il ne se gênait plus avec moi. Chaque jour, il essayait de ni'envelopper dans sa tyrannie, d'assurer une nouvelle p;\lurc à son humeur, car il semble vraiment que les maladies morales soient des créatures qui ont leurs appétits, leurs instincts, et veulent augmenter l'espace de leur empire comme un propriétaire veut augmenter son domaine.
La comtesse descendit, et vint près du trictac pour mieux éclairer sa tapisserie, mais elle se mit à son métier dans une appréhension mal déguisée. Un coup que je ne pus empêcher changea la face de M. de 3Iorlsauf : de gaie, elle devint sombre; de pourpre , elle devintjaune , ses yeux vacillèrent. Puis arriva un dernier malheur que je ne pouvais ni prévoir , ni réparer ; il amena pour lui-même un dé foudroyant qui décidait sa ruine. Aussitôt il se leva, jeta la table sur moi , la lampe à terre, frappa du poing sur la console , et sauta par le salon , car je ne saurais dire qu'il marcha. Le torrent d'injures, d'imprécations, d'apostrophes , de phrases incohérentes qui sortit de sa bouche , aurait fait croire à quelqu'antique possession , comme au moyen .'Ige. Jugez de mon altitude !
— Allez dans le jardin, me dit-elle en me pressant la main.
Je sortis sans que le comte s'aperçût de ma disparition. De la terrasse où je me rendis à pas lents, j'entendis les éclats de sa voix et ses gémissements qui partaient de sa chambre contiguti à la salle à manger. A travers la tempête, j'entendais aussi la
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voix de l'ange qui , par intervalles , s'élevait comme un chant de rossignol au moment où la pluie va cesser. Je me promenais sous les acacias par la plus belle nuit du mois d'août finissant, en attendant que la comtesse m'y rejoignît. Elle allait venir, son geste me l'avait promis.
Deiniis quelques jours une explication flottait entre nous , et semblait devoir éclater au premier mot qui ferait jaillir la source trop pleine en nos âmes. Quelle honte retardait l'heure de notre parfaite entente? Peut-être aimait-elle autant que je l'aimais ce tressaillement semblable aux émotions de la peur , qui meurtrit la sensibilité , pendant ces moments où l'on retient sa vie prête à déborder, où l'on hésite à dévoiler son intérieur , en obéissant à la pudeur qui agite les jeunes filles avant qu'elles ne se montrent à l'époux aimé. Nous avions agrandi nous-mêmes par nos pensées accumulées cette première confidence devenue nécessaire. Une heure se passa. J'étais assis sur la balustrade en briques , quand le retentissement de son pas mêlé au bruit onduleux de la robe flottante anima l'air calme du soir. Ce sont des sensations auxquelles le cœur ne suffit pas !
— M. de Mortsauf est maintenant endormi , me dit-elle. Quand il est ainsi, je lui donne une tasse d'eau dans laquelle on a fait infuser quelques tètes de pavots , et ses crises sont assez éloignées pour que ce remède si simple ait toujours la même vertu. — Monsieur, me dit-elle en changeant de ton et prenant sa plus persuasive inflexion de voix , un hasard malheureux vous a livré des secrets jusqu'ici soigneusement gardés , promettez-moi d'ensevelir dans votre cœur le souvenir de cette scène. Faites-le pour moi , je vous en prie ! Je ne vous demande pas de serment , dites-moi le oui de l'homme d'honneur , je serai contente.
— Ai-je donc besoin de prononcer ce oui? lui dis- je. Ne nous sommes-nous jamais compris?
— Ne jugez point défavorablement M. de Mortsauf en voyant les effets de longues souffrances endurées pendant l'émigration, reprit-elle. Demain, il ignorera complètement les choses qu'il aura dites, et vous le trouverez excellent et affectueux.
— Cessez, madame , lui répondis-je , de vouloir justifier le comte , je ferai tout ce que vous voudrez. Je me jetterais à l'instant dans l'Indre, si je pouvais ainsi renouveler M. de Mortsauf et vous rendre à une vie heureuse. La seule chose que je ne puisse refaire est mon opinion , rien n'est plus fortement tissu en moi. Je vous donnerais ma vie, je ne puis donner ma conscience 5 je puis ne pas
l'écouter , mais puis-je l'empêcher de parler? or , dans mon opinion, M. de Mortsauf est...
— Je vous entends, dit-elle, en m'interrompant avec une brusquerie insolite, vous avez raison. — M. de Mortsauf est nerveux comme une petite maîtresse, reprit-elle, pour adoucir l'idée de la folie en adoucissant le mot; mais il n'est ainsi que par intervalles, une fois au plus par année, lors des grandes chaleurs. Combien de maux a causés l'émigration ! Combien de belles existences perdues! M. de Mortsauf eut été, j'en suis certaine, un grand homme de guerre, l'honneur de son pays.
— Je le sais, lui dis-je en l'interrompant à mon tour , et lui faisant comprendre qu'il était inutile de me tromper.
Elle s'arrêta, posa l'une de ses mains sur son front, et se dit : — Qui vous a donc ainsi produit dans notre intérieur ? -— Dieu veut-il m'envoyer un secours, une vive amitié qui me soutienne? reprit-elle en appuyant sa main sur la mienne avec force, car vous êtes bon, généreux...
Elle leva les yeux vers le ciel, comme pour invoquer un visible témoignage qui lui confirmât ses secrètes espérances, et les reporta sur moi. Électrisépar ce regard qui jetait une âme dans la mienne, j'eus, selon la jurisprudence mondaine, un manque de tact; mais, chez certaines âmes, n'est-ce pas souvent précipitation généreuse au-devant d'un danger, envie de prévenir un choc, crainte d'un malheur qui n'arrive pas, et plus souvent encore n'est-ce pas l'interrogation brusque faite à un cœur, un coup donné pour savoir s'il résonne à l'unisson? Plusieurs pensées semblables s'élevèrent en moi comme des lueurs, et me conseillèrent de laver la tache qui souillait ma candeur, au moment où je prévoyais une complète initiation.
— Avant d'aller plus loin, lui dis-je d'une voix altérée par des palpitations facilement entendues dans le profond silence où nous étions , permettezmoi de ]i)urifier un souvenir du passé?
— Taisez-vous, dit-elle vivement en me mettant sur les lèvres un doigt qu'elle ôta aussitôt.
Elle me regarda fièrement comme une femme trop haut située pour que l'injurepuisse l'atteindre, et me dit d'une voix troublée : — Je sais de quoi vous voulez parler. Il s'agit du premier, du dernier, du seul outrage (pu' j'aurai reçu ! Ne parlez jamais de ce bal. Si la chrétienne vous a pardonné, la femme souffre encore.
— Ne soyez pas plus impitoyable que ne l'est Dieu , lui dis-je en gardant entre mes cils les larmes (pii me vinrent aux yeux.
LE LYS DANS LA VALLEE
— Je (lois (^liT jiliis sévrrc . jo suis i)liis faiMc . ip|)()n(lit-elle.
— Mais, rppris-jp avec iirio manière do rëvollc enfanline, ('Coulcz-moi , quand ce no serait que pour la première, la dernière el la seule fois de votre vie.
— Eh liien ! dit-elle, |)arl(Z ! Autrement, vous croiriez que je crains de vous entendre.
Sentantalorsqueceniomentctait unique en notre vie, je lui dis, avec cet accent qui commande l'attention, que les femmes au bal m'avaient été toutes indifférentes comme celles que j'avnis aperçues jusqu'alors; mais qu'en la voyant, moi de qui la vie était si studieuse, de qui l'âme était si peu hr.rdie, j'avais été comme empoité par une frénésie qui ne pouvait être condamnée que par ceux qui ne l'avaient jamais éprouvée; que jamais cœind'homme ne fut si hieu empli du désir auquel ne résiste aucune créature, et qui fait tout vaincre, même la mort...
— Et le mépris "i* dit-elle en m'arrètant.
— Vous m'avez donc méprisé ? lui demandai-je.
— Ne parlons plus de ces choses, dit-elle.
— Mais parlons-en ! lui répondis-je avec une exaltation causée par une douleiu" surhumaine. Il s'agit de tout moi-même , de ma vie inconnue , d'un secret que vous devez connaître; autrement, je mourrais de désespoir ! Ne s'agit-il pas aussi de vous, qui, sans le savoir, avez été la Dame aux mains de laquelle reluit la couronne promise aux vainqueurs du tournoi?
Alors je lui contai mon enfance et ma jeunesse, non comme je vous l'ai dite, en la jugeant à distance, mais avec les paroles échevelées du jeune homme de qui les blessures saignaient encore. Ma voix retentit comme la hache des bûcherons dans une forêt. Oui , devant elle tombèrent à grand bruit les années mortes , les longues douleurs qui les avaient hérissées de branches sans feuillages. Je lui peignis avec des mots enfiévrés une foule de détails terribles dont je vous ai fait grâce ; j'étalai le trésor de mes vœux brillants, l'or vierge de mes désirs, tout un cœur brûlant conservé sous les glaces de ces Alpes entassées par un continuel hiver. Lorsque courbé sous le poids de mes souffrances redites avec les charbons d'Isaïe , j'attendis un mot de cette femme qui m'écoutait la tète baissée; elle éclaira les ténèbres par un regard, elle anima les mondes terrestres et divins par un seul mot :
— Nous avons eu la même enfance ! dit-elle en me montrant un visage où reluisait l'auréole des martyrs.
Après une pause où nos âmes se marièrent dans celte même pensée consolante : Nous n'étions donc pas seuls à souffrir ! la comtesse me dit. de sa voix réservée pour i)arler à ses rhers petits, comment elle avait eu le tort d'èlrc une fille quand les fils étaient morts. Elle m'expli<iua les différences que son état de demoiselle sans cesse attachée aux flancs d'une mère mettait entre ses douleurs et celles d'un enfant jeté dans le monde des collèges. Ma solitude avait été comme un paradis, comparée au contact de la meule sous laquelle son âme fut sans cesse meurtrie , jusqu'au jour où sa véritable mère, sa bormc tante, l'avait sauvée en l'arrachant à ce supplice dont clic me raconta les renaissantes douleurs. C'étaient les inexplicables pointilleries, insupportables aux natures nerveuses, (jui ne reculent pas devant un coup de poignard et meurent sous l'épée de Damodès : tantôt une expansion généreuse arrêtée par un oidre glacial , tantôt un •baiser froidement reçu; un silence imposé, reproché tour à tour; des larmes dévorées qui lui restaient sur le cœur; enfin les mille tyrannies du couvent, cachées aux yeux des étrangers sous les apparences d'une maternité glorieusement exaltée. Sa mère tirait vanité d'elle, et la vantait; mais elle payait cher le lendemain ces flatteries nécessaires aux triomphes de l'institutrice. Ouand, à force d'obéissance et de douceur , elle croyait avoir vaincu le cœur de la mère, et qu'elle s'ouvrait à elle, le tyran rej)assait armé de ces confidences. Un espion n'eût pas été si lâche, ni si traître. Tous ses plaisirs de jeune fille, ses fêtes lui avaient été chèrement vendues , car elle était grondée d'avoir été heureuse , comme elle l'eût été poiu* une faute. Jamais les enseignements de sa noble éducation ne lui avaient été donnés avec amour, mais avec une blessante ironie. Elle n'en voulait point à sa mère , elle se reprochait seulement de ressentir moins d'amour que de terreur pour elle. Peut-être, pensait cet ange, ces sévérités étaient-elles nécessaires? ne l'avaient-elles pas préparée à sa vie actuelle ?
En l'écoutant, il me semblait que la harpe de Job dont j'avais tire de sauvages accords, maintenant maniée par des doigts chrétiens, y répondait en chantant les litanies de la Vierge au pied de la croix.
— Nous vivions dans la même sphère avant de nous retrouver ici , vous partie de l'orient, moi de l'occident.
Elle agita la tête par un mouvement désespéré.
— A vous l'orient, à moi l'occident! Vous vivrez heureux, je mourrai de douleur ! Les hommes font
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ciix-mèmcs les événements de leur vie, et la mienne <st à jamais arrêtée. Aucune puissance ne peut briser cette lourde chaîne à laquelle la femme tient par un anneau d'or, em])lème de la pureté des épouses.
Nous sentant alors tombés jumeaux du même sein , elle ne conçut point que les confidences se fissent à demi , entre frères abreuvés aux mêmes sources. Après le soupir naturel aux cœurs purs au moment où ils s'ouvrent, elle me raconta les premiers jours de son mariage , ses premières déceptions , tout le renouveau du malheur. Elle avait, comme moi , connu les petits faits , si grands pour les âmes dont la limpide substance est ébranlée tout entière au moindre choc , de même qu'une pierre jetée dans un lac en agite également la surface et la profondeur. En se mariant , elle possédait ses épargnes de jeune fille, ce peu d'or qui représente les heures joyeuses , les mille désirs de la jeunesse ; en un jour de détresse , elle l'avait généreusement donné sans dire que c'étaient des souvenirs et non des pièces d'or; jamais M. de Mortsauf ne lui en avait tenu compte , il ne se savait pas son débiteur! En échange de ce trésor englouti dans les eaux dormantes de l'oubli, elle n'avait pas obtenu ce regard mouillé qui solde tout, qui pour les âmes généreuses est comme un éternel joyau dont les feux brillent aux jours difficiles. Comme elle avait marché de douleur en douleur! M. de Mortsauf oubliait de lui donner l'argent nécessaire à la maison; il se réveillait d'un rêve, quand après avoir vaincu toutes ses timidités de femme ^ elle lui en demandait. Et jamais il ne lui avait une seule fois évité ces cruels serrements de cœur! Quelle terreur vint la saisir au moment où la nature maladive de cet homme ruiné s'était dévoilée? elle avait été brisée par le premier éclat de ses folles colères. Par combien de réflexions dures n'avaitelle point passé avant de regarder comme nul son mari, cette imposante figure (pii domine l'existence d'une femme! De quelles horribles calamités furent suivies ses deux couches ! Quel saisissement à l'aspect de deux enfants mort-nés? Quel courage pour se dire : — >: Je leur soufflerai la vie ! je les enfanterai de nouveau tous les jours ! » Puis quel désespoir de sentir un obstacle dans le cœur et dans la main d'où les femmes tirent leur secours! Elle avait vu cet immense malheur déroulant ses savanes épineuses à chaque difficulté vaincue. A la montée de chaque rocher, elle avait ai)erçu de nouveaux déserts à franchir, jus(prau jour où elle eut bien connu son mari , l'organisation de ses enfants , et |
le pays où elle devait vivre; jusqu'au jour où, comme l'enfant arraché par Napoléon aux tendres soins du logis , elle eut habitué ses pieds à marcher dans la boue et dans la neige, accoutumé son front aux boulets , toute sa personne à la passive obéissance du soldat.
Ces choses que je vous résume, elle me les dit alors dans leur ténébreuse étendue , avec leur cortège de faits désolants, de batailles conjugales perdues, d'essais infructueux.
— Enfin, me dit-elle en terminant, il faudrait demeurer ici quelques mois pour savoir combien de peines me coûtent les améliorations de Clochegourde ! combien de patelineries fatigantes pour lui faire vouloir la chose la plus utile à ses intérêts! Quelle malice d'enfant le saisit quand une chose due à mes conseils ne réussit pas tout d'abord! Avec quelle joie il s'attribue le bien! Quelle patience m'est nécessaire pour toujours entendre des plaintes, quandjemetue à lui sarcler ses heures, à lui embaumer son air, à lui sabler, à lui fleurir les chemins qu'il a semés de pierres. Ma récompense est ce terrible refrain : — *<■ Je vais mourir, la vie me pèse! » S'il a le bonheur d'avoir du monde chez lui , tout s'efface , il est gracieux et poli. Pourquoi n'est-il pas ainsi pour sa famille? Je ne sais comment expliquer ce manque de loyauté chez un homme parfois vraiment chevaleresque. Il est capable d'aller secrètement à franc élrier me chercher à Paris une parure , comme il le fit dernièrement pour le bal de la ville. Avare pour sa maison, il serait prodigue pour moi , si je voulais. Ce devrait être Tinverse. Je n'ai besoin de rien , et sa maison est lourde. Dans le désir de lui rendre la vie heureuse, et sans songer que je serais mère, peut-être l'ai-je habitué à me prendre pour sa victime? Moi qui, en usant de quelques cajoleries, le mènerais comme un enfant, si je pouvais m'abaisser à jouer un rôle qui me semble infâme! Mais l'intérêt de la maison exige que je sois calme et sévère comme une statue de la justice , et cependant, moi aussi, j'ai l'âme expansive et tendre !
— Pourquoi , lui dis-je , n'usez-vous pas de cette inliuence pour vous rendre maîtresse de lui , pour le gouverner?
— S'il ne s'agissait que de moi seule, je ne saurais ni vaincre son silence obtus, opposé pendant des heiM-fs entières à des arguments justes, ni rél)ondre à des observations sans logique, de véritables raisons d'enfant. Je n'ai de courage ni contre la faiblesse ni contre renfance; elles peuvent me frapper sans (pie je leur résiste ; peut-être oppose-
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lais-jc la force à la force, mais je suis sans énergie conlre ceux que je plains. S'il fallait contraindre Aladclaiiic à (juchiiie chose jiour la sauver, je mourrais avec elle. La fiilié détend toutes mes filtres, et mollifie mes nerfs. Aussi les violentes secousses de cesdix années m'ont-elles abattue. Maintenant, ma sensibilité si souvent attacjuée et parfois sans consistance , rien ne la régénère ; parfois l'énergie avec latpjelle je supportais les orages me manque. Oui , parfois je suis vaincue. Faute de repos et de bains de mer où je retremperais mes fibres, je périrais. M. de Mortsauf m'aura tuée et il mourra de ma mort !
— rourcpioi ne quittez-vous pas Clochegourde pour quelques mois? Tourquoi n'iricz-vouspas, accompagnée de vos enfants , au bord delà mer?
— D'abord , M. de Mortsauf se croirait perdu si je m'éloignais. Quoiqu'il ne veuille pas croire à sa situation , il en a la conscience. 11 se rencontre en lui l'homme et le malade, deux natures différentes, dont les contradictions expliquent bien des bizarreries! Puis, il aurait raison de tremliler. Tout irait mal ici. Vous avez vu peut-être en moi la mère de famille occupée à protéger ses enfants contre le milan qui plane sur eux. Tâche écrasante, augmentée des soins exigés par M. de 3Iorlsauf qui va toujours demandant : — Oîi est madame? Ce n'est rien. Je suis aussi le précepteur de Jacques , la gouvernante de Madelaine. Ce n'est rien encore! Je suis intendant et régisseur. Vous connaîtrez un jour la portée de mes paroles quand vous saurez que l'exploitation d'une terre est ici la plus fatigante des industries. Aous avons peu de revenus en argent, nos fermes sont cultivées à moitié, système qui veut une surveillance continuelle. Il faut vendre soi-même ses grains, ses bestiaux, ses récoltes de toute nature. INous avons pour concurrents nos propres fermiers qui s'entendent au cabaret avec les consommateurs, et font les prix après avoir vendu les premiers. Je vous ennuierais si je vous expliquais les mille difficultés de noire agriculture. (,)uel que soit mon dévoùment , je ne puis veiller à ce que nos colons n'amendent pas leurs propres terres avec nos fumiers; je ne puis, ni aller voir si nos méliviers ne s'enlendenl pas avec eux lors du partage des récoltes, ni savoir le moment opportun poiM- la vente. Or, si vous venez à penser au peu de mémoire de 31. de Mortsauf, aux peines que vous m'avez vu prendre pour l'obliger à s'occuper de ses affaires, vous comprendrez la lourdeur démon fardeau, rimpossibililé de le déposer un moment. Si je m'absentais , nous serions ruinés.
Personne ne l'écouterait; la plupart du temps, ses ordres se contredisent 5 d'ailleurs |)ersonnc ne l'aime, il est trop grondeur, trop absolu; puis, comme tous les gens faibles, il écoute trop facilen)ent ses inférieurs pour insj»irer autour de lui l'affection qui unit les familles. Si je partais, aucun domestique ne resterait ici huit jours. Vous voyez bien que je suis attachée à Clochegourde connue ces bouquets de plomb le sont à nos toits. Je n'ai pas eu d'arrière-pensée avec vous, monsieur. Toute la contrée ignore les secrets de Clochegourde et... maintenant vous les savez. N'en dites rien que de bon et d'obligeant, et vous aurez mon estime... ma reconnaissance , ajonta-t-elle d'une voix encore adoucie. A ce prix, vous pouvez toujours revenir à Clochegourde , vous y trouverez des cœurs amis.
— Mais, dis-je, moi je n'ai jamais souffert! Vous seule...
— Non! reprit-elle en laissant échapper le sou- .rire des femmes résignées qui fendrait le granit,
ne vous étonnez pas de cette confidence; elle vous montre la vie comme elle est , et non comme votre imagination vous l'a fait espérer. Nous avons tous nos défauts et nos qualités. Si j'eusse épousé quelque prodigue, il m'aurait ruinée. Si j'eusse été donnée à quelque jeune homme ardent et voluptueux, il aurait eu des succès ; peut-être n'aurais-je pas su le conserver, il m'aurait abandonnée; je serais morte de jalousie. Je suis jalouse ! dit-elle avec un accent d'exaltation qui ressemblait au coup de tonnerre d'un orage qui passe. Eh bien, M. de Mortsauf m'aime autant qu'il peut m'aimer ; tout ce que son cœur enferme d'affection , il le verse à mes pieds , comme la Madelaine a versé le reste de ses parfums aux pieds du Sauveur. Croyez-le! une vie d'amour est une fatale exception à la loi terrestre : toute fleur périt , les grandes joies ont un lendemain mauvais , quand elles ont un lendemain. La vie réelle est une vie d'angoisses; son image est dans cette ortie, venue au pied de la terrasse, et qui, sans soleil, demeure verte sur sa tige. Ici , comme dans les i)atries du nord , il est des sourires dans le ciel, rares il est vrai, mais qui paient bien des peines. Enfin les femmes cpii sont exclusivement mères ne s"all;i<hent-elles pas plus par les sacrifices que par les plaisirs i' Ici, j'attire sur moi les orages que je vois prêts à fondre sur les gens ou sur mes enfants, et j'éprouve en les détournant je ne sais quel sentiment qui me donne une force secrète. La résignation de la veille a toujours préparé celle du lendemain. Dieu ne me laisse d'ailleurs point sans espoir; si d'abord la santé de
LE LYS DANS LA VALLÉE
mes enfants m'a désespérée, aujourd'hui, plus ils avancent dans la vie, mieux ils se portent. Après tout , notre demeure s'est embellie , la fortune se répare. Qui sait si la vieillesse de M. de Mortsauf ne sera pas heureuse pour moi? Croyez-le! l'être qui se présente devant le Grand Juge, une palme verte à la main , lui ramenant consolés ceux qui maudissaient la vie, cet être a converti ses douleurs en délices. Si mes souffrances servent au bonheur de la famille, sont-ce bien des souffrances?
— Oui, lui dis-je. Mais elles étaient nécessaires comme le sont les miennes pour me faire apprécier les saveurs du fruit mûri dans nos roches. Maintenant peut-être le goùlerons-nous ensemble , peutêtre en admirerons-nous les prodiges ! ces torrents d'affection dont il inonde les âmes, cette sève qui ranime les feuilles jaunissantes. La vie ne pèse plus alors , elle n'est plus à nous. — Mon Dieu ! ne m'entendez-vous pas ? repris-je en me servant du langage mystique auquel notre éducation religieuse nous avait habitués. Voyez par quelles voies nous avons marché l'un vers l'autre? quel aimant nous a dirigés sur l'océan des eaux amères, vers la source d'eau douce, coulant au pied des monts sur un sable pailleté , entre deux rives vertes et fleuries? N'avons-nous pas , comme les Mages, suivi la même étoile? Nous voici devant la crèche d'où s'éveille un divin enfant qui lancera ses flèches au front des arbres nus, qui nous ranimera le monde par ses cris joyeux , qui par des plaisirs incessants donnera du goût à la vie , rendra aux nuits leur sommeil, aux jours leur allégresse. Oui donc a serré chaque année de nouveaux nœuds entre nous? Ne sommes-nous point plus (pie frère et soeur? Ne déliez jamais ce (pie le ciel a réuni! Les souffrances dont vous parlez étaient le grain répandu à flots par la main du Semeur pour faire éclore la moisson déjà dorée par le plus beau des soleils. Voyez! voyez! N'irons-nous pas ensemble tout cueillir brin à brin? Quelle force en moi, pour que j'ose vous parler ainsi! Répondez-moi donc? ou je ne repasserai pas l'Indre.
— Vous m'avez évité le mot A'amour, dit-elle en m'interrompant d'une voix sévère ; mais vous avez parlé d'un sentiment que j'ignore et qui ne m'est point permis. Vous êtes un enfant , je vous pardonne encore , mais pour la dernière fois. Sachez-le, monsieur , mou cœur est comme enivré de maternité! Je n'aime M. do Mortsauf ni par devoir, ni par calcul de béatitudes éternelles à gagner, mais par un irrésistible sentiment (pii l'at-
tache à toutes les fibres de mon cœur. Ai-je été violentée à mon mariage? Il fut décidé par ma sympathie pour les infortunes. N'était-ce pas aux femmes à réparer les maux du temps, à consoler ceux qui coururent sur la brèche et revinrent blessés? Que vous dirais-je ? j'ai ressenti je ne sais quel contentement égoïste, en voyant que vous l'amusiez : n'est-ce pas la maternité pure? 3Ia confession ne vous a-t-elle donc pas assez montré les trois enfants auxquels je ne dois jamais faillir, sur lesquels je dois faire pleuvoir une rosée réparatrice et faire rayonner mon âme sans en laisser adultérer la moindre parcelle. N'aigrissez i)as le lait d'une mère ! Quoique l'épouse soit invulnérable en moi , ne me parlez donc plus ainsi. Si vous ne respectiez pas cette défense si simple, je vous en préviens, l'entrée de cette maison vous serait à jamais fermée. Je croyais à de pures amitiés , à des fraternités volontaires , plus certaines que ne le sont les fraternités imposées. Erreur ! Je voulais un ami qui ne fut pas un juge, un ami pour m'écouter en ces moments de faiblesse où la voix qui gronde est une voix meurtrière, un ami saint avec qui je n'eusse rien à craindre. La jeunesse est noble, sans mensonges, capable de sacrifices, désintéressée 5 en voyant votre persistance, j'ai cru, je l'avoue, A quelque dessein du ciel; j'ai cru que j'aurais une âme qui serait à moi seule comme un prêtre est à tous , un cœur où je pourrais épancher mes douleurs quand elles surabondent , crier quand mes cris sont irrésistibles et pourraient m'étouffcr si je continuais à les dévorer. Ainsi mon existence, si précieuse à ces enfants, aurait pu seprolongcr jusqu'au jour où Jacques serait devenu homme. 3Iais n'est-ce pas être trop égoïste? LaLaurede Pétrarque peut-elle se recommencer? Je me suis trompée, Dieu ne le veut pas. Il faudra mourir à mon poste, comme le soldat sans ami. Mon confesseur est rude, austère! Et... ma tante n'est plus!
Deux grosses larmes éclairées par un rayon de lune sortirent de ses yeux, roulèrent sur ses joues, en atteignirent le bas; mais je tendis la main assez à temps pour les recevoir , et les bus avec une avidité pieuse qu'excitèrent ces paroles déjà signées par dix ans de larmes secrètes, de sensibilité dépensée, de soins constants, d'alarmes perpétuelles, l'héroïsme le plus élevé de votre sexe! Elle me regarda d'un air doucement stupide.
— Voici , lui dis-je , la première, la sainte comnmnion de l'amour. Oui, je viens de participer à vos douleurs, de m'unir à votre âme, comme nous nous unissons au Christ en buvant sa divine sub-
LE LYS J)ANS LA VALLEE
sliince. Aimer s;ti)S espoir ost encore un Itunlieur. Ah ! quelle femme sur la lene pourrait me causer une joie aussi grande que celle d'avoir aspiré ces larmes! J'arc<'i»te ce conlral qui doit se résoudre en souffrances pour moi. Je me donne à vous sans arrière-pensée , et serai ce que vous voudrez que je sois.
Elle m'arrêta par un geste, et me dit de sa voix profonde : — Je consens à ce pacte, si vous voulez ne jamais presser les liens qui nous attacheront.
— Oui , lui dis-je, mais moins vous m'accordez. l)Ius certainement dois-je posséder.
— Vous commencez par une méfiance , réponditelle en exprimant la mélancolie du doute.
— Non , mais par une jouissance pure. Écoutez! je voudrais de vous un nom qui ne fût à personne , comme doit être le sentiment que nous nous vouons.
— C'est licaucoup, dit-elle, mais je suis moins ].etite que vous ne le croyez. M. de 3Iortsauf m'appelle Blanche. Une seule personne au monde , celle que j'ai le jdus aimée , mon adorable tante me nommait Henriette. Je redeviendrai donc Henriette pour vous.
Je lui pris la main et la baisai. Elle me l'abandonna dans cette confiance qui rend la femme si supérieure à nous, confiance qui nous accable. Elle s'appuya près do la balustrade en bri(jues et regarda l'Indre.
— N'avez-vous pas tort , mon ami , dit-elle , d'aller du premier bond au bout de la carrière ? Vous avez é[)uisé, par une première aspiration, toute la coupe offerte avec candeur. Mais un vrai sentiment ne se partage pas , il doit être entier , ou il n'est pas. — 31. de Mortsauf , me dit-elle après \\n moment de silence , est par-dessus tout loyal et fier. Peut-être seriez-vous tenté , pour moi , d'oublier ce qu'il a dit; s'il n'en sait rien, moi demain je l'en instruirai. Soyez quelque temps sans vous montrer à Clochegourde, il vous en estimera davantage. Dimanche prochain, au sortir de l'église, il ira lui-même à vous; je le connais, il effacera ses torts , et vous aimera de l'avoir traité comme un homme responsable de ses actions et de ses paroles.
— Cinq jours sans vous voir , sans vous entendre !
— Ne mettez jamais cette chaleur aux paroles que vous me direz, dit-elle.
Nous rîmes deux fois le tour de la terrasse en silence. Fuis elle me dit d'un ton de commandement qui me prouvait qu'elle prenait posses-
sion de mon ."line : — Il est tard, séparons-nous. Je voulais lui baiser la main; elle hésita, me la rendit, et me dit d'une voix de prière : — Ne la prenez que lorscpie je vous la donnerai ; laissez-moi mon lil»re arbilre, sans quoi se serais une chose à vous, et cela ne doit pas être.
— Adieu , lui dis-je.
Je sortis par la petite porte d'en bas qu'elle m'ouvrit. .\u moment où elle l'allait fermer, elle la rouvrit, me tendit sa main en médisant: — En vérité, vous avez été bien bon, ce soir, vous avez consolé tout mon avenir ; prenez , mon ami , prenez !
Je baisai sa main à plusieurs reprises , et quand je levai les yeux , je vis des larmes dans les siens. Elle remonta sur la terrasse , et me regarda pendant un moment à travers la prairie. Quand je fus dans le chemin de Erapesle; je vis encore sa robe blanche éclairée par la lune ; puis, quelques instants après, une lumière illumina sa chambre.
— 0 mon Henriette ! me dis-je, à toi l'amour le plus pur qui jamais aura brillé sur cette terre !
Je regagnai Frapesle en me retournant à chaque pas. Je sentais en moi je ne sais quel contentement ineffable. Une brillante carrière s'ouvrait enfin au dévoùment dont tout jeune cœur est gros, et qui chez moi fut si longtemps une force inerte ! Semblable au prêtre qui , par un seul pas, s'est avancé dans une vie nouvelle, jetais consacré, voué. Un simple OUI, fnada?ne! m'avait engagé à garder pour moi seul en mon cœur un amour irrésistible, à ne jamais abuser de l'amitié pour amener à petits pas cette femme dans l'amour. Tous les sentiments nobles réveillés faisaient entendre en moi-même leurs voix confuses.
Avant de rentrer au château , de me retrouver à l'étroit dans une chambre, je voulus voluptueusement rester sous l'azur ensemencé d'étoiles, entendre encore en moi-même ces chants de ramier blessé , les tons simples de celte confidence ingénue, rasseuiblcr dans l'air les effluves de cette âme qui toutes devaient venir à moi. Combien elle me parut grande, cette femme , avec son oubli profond du Moi , sa religion pour les êtres blessés , faibles ou souffrants, avec son dévoùment allégé des chaînes légales ! Elle était là , sereine sur son bûcher de sainte et de martyre ! J'admirais sa figure qui m'apparul au milieu des ténèbres, quand soudain je crus deviner un sens à ses paroles , une mystérieuse signifiance qui me la rendit complètement sublime. Peut-être voulait-elle que je fusse pour elle ce qu'elle était pour son petit monde ?
Peut-être voulait-elle tirer de moi sa force et sa consolation, me mettant ainsi tlans sa sphère, sur sa ligne ou plus haut? Les astres, disent quelques hardis constructeurs des mondes, se communiquent ainsi le mouvement et la lumière. Cette pensée ra'éleva soudain à des hauteurs éthérées. Je me retrouvai dans le ciel de mes anciens songes . et m'expliquai les peines de mon enfance par le bonheur immense où je nageais.
Génies éteints dans les larmes , cœurs méconnus, saintes Clarisses ignorées, enfants désavoués, proscrits innocents , vous tous qui êtes entrés dans la vie par ses déserts , vous qui partout avez trouvé les visages froids , les cœurs fermés , les oreilles closes, ne vous plaignez jamais! Vous seuls pouvez connaître l'infini de la joie , au moment où pour vous un cœur s'ouvre, une oreille vous écoute, un regard vous répond. Un seul jour efface les mauvais jours. Les douleurs, les méditations, les désespoirs, les mélancolies passées et non pas oubliées , sont autant de liens par lesquels l'âme s'attache à l'âme confidente. Belle de nos désirs réprimés, une femme hérite des soupirs et des amours perdus, elle nous restitue agrandies toutes les affections trompées , elle explique les chagrins antérieurs comme la soulte exigée par le destin pour les incommensurables félicités qu'elle donne au jour des précordiales fiançailles. Les anges seuls disent le nom nouveau dont il faudrait nommer ce saint amour ? Vous seules , âmes fraternelles , saurez bien ce que madame de Mortsauf était soudain devenue pour moi pauvre seul !
Cc0 premtêrfô ^mourâ.
Cette scène s'était passée un mardi ; j'attendis jus(iu'au dimanche sans passer l'Indre dans mes promenades. Pendant ces cinq jours, de grands événements arrivèrent à Clochegourde.M. de Mortsauf reçut le brevet de maréchal-de-camp, la croix de Saint-Louis, une pension de quatre mille francs. Le ducde Lenoncourt-Givry,nonimépair deFrance, recouvra deux forêts, reprit son service à la cour, et sa femme rentra dans ses biens non vendus qui avaient fait partie du domaine de la couronne impériale. La comtesse de Mortsauf devenait ainsi l'une des plus riches héritières du Maine. Sa mère était venue lui apporter cent mille francs économisés sur les revenus de Givry, le moulant de sa dot qui n'avait point été payée, et dont le comte ne
parlait jamais, malgré sa détresse. Dans les choses de la vie extérieure , sa conduite attestait le plus fier de tous les désintéressements. En joignant à cette somme ses économies, 31. de Mortsauf pouvait acheter deux domaines voisins qui valaient environ neuf mille livres de rente. Son fils devant succéder à la pairie de son grand-père , il pensa tout à coup à lui constituer un majorât qui se composerait de la fortune territoriale des deux familles , sans nuire à Madelaine, à laquelle la faveur du duc de Lenoncourt ferait sans doute faire un beau mariage. Ces arrangements et ce bonheur jetèrent quelque baume sur les plaies de l'émigré.
La duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un événement dans le pays. Je songeai douloureusement que cette femme était une grande dame , et j'aperçus alors dans sa fille l'esprit de caste que couvrait à mes yeux la noblesse de ses sentiments. Qu'étais-je , moi pauvre , sans autre avenir que mon courage et mes facultés ? Je ne pensais aux conséquences de la restauration , ni pour moi , ni pour les autres.
J.e dimanche , de la chapelle réservée où j'étais à l'église avec monsieur, madame de Chessel et l'abbé de Quélus , je lançais des regards avides sur une autre chapelle latérale, où se trouvaient la duchesse et sa fille , M. de Mortsauf et les enfants. Le chapeau de paille qui me cachait mou idole ne vacilla pas, et cet oubli de moi sembla m'attacher plus vivement que tout le passé. Cette grande Henriette de Lenoncourt, qui maintenant était ma chère Henriette, et de qui je voulais fleurir la vie, priait avec ardeur; la foi communiquait à son attitude je ue sais quoi d'abîmé , de prosterné , une pose de statue religieuse qui me pénétra.
Suivant l'habitude des cures de village , les vêpres devaient se dire quelque temps après la messe. Au sortir de l'église , madame de Chessel proposa naturellement à ses voisins de passer les deux heures d'attente à Frapesle , au lieu de traverser deux fois l'Indre et la prairie par la chaleur. L'offre fut agréée. M. de Chessel donna le bras à la duchesse, madame de Chessel accepta celui du comte, je présentai le mien à madame de Mortsauf, et je sentis pour la première fois ce beau bras frais à mes flancs. Pendant le retour de la paroisse à Fra- \iesle , trajet qui se faisait à travers les bois de Sache où la lumière filtrée dans les feuillages produisait , sur le sable des allées , ces jolis jours qui ressemblent à des soieries peintes , j'eus des sensations d'orgueil et des idées qui me causèrent de violentes palpitations.
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— Qu'avcz-vous? me dit-elle après quelques pas faits dans un silence que je n'osais rompre. \'olre cœur bat trop vite.
— J'ai appris des événements heureux pour vous, lui dis-je , et comme ceux qui aiment bien , j'ai des craintes vagues ; vos grandeurs ne nuirontelles point à vos amitiés?
— Moi ! dit-elle , fi ! Encore une idée semblable, et je ne vous mépriserais pas, je vous aurais oublié pour toujours.
Je la regardai en proie à une ivresse qui dut être communicative.
— Nous profitons du bénéfice de lois que nous n'avons ni provoquées ni demandées , mais nous neseronsni mendiants ni avides; et d'ailleurs, vous savez bien, reprit-elle, que ni moi, ni M. de Mortsauf, nous ne pouvons sortir de Clochegourde. Par mon conseil , il a refusé le commandement auquel il avait droit dans la Maison Rouge. Il nous suffit que mon père ait sa charge ! Notre modestie forcée, dit-elle en souriant avec amertume, a déjà bien servi notre enfant. Le roi , près duquel mon père est de service, a dit fort gracieusement qu'il reporterait sur Jacques la faveur dont nous ne voulions pas. L'éducation de Jacques, à laquelle il faut songer, est maintenant l'objet d'une grave discussion ; il va représenter deux maisons , les Lenoncourt et les Morlsauf. Je ne puis avoir d'ambition que pour lui ; voici donc mes inquiétudes augmentées ; non-seulement Jacques doit vivre, mais il doit encore devenir digne de son nom , deux obligations qui se contrarient. Jusqu'à présent, j'ai pu suffire à son éducation en mesurant les travaux à ses forces , mais d'abord où trouver un précepteur qui me convienne? puis, plus tard, quel ami me le conservera dans cet horrible Paris où tout est piège pour l'àme et danger pour le corps? — Mon ami, me dit-elle d'une voix émue, à voir votre front et vos yeux , qui ne devinerait en vous l'un de ces oiseaux qui doivent habiter les hauteurs? prenez votre élan, soyez un jour le parrain de notre cher enfant. Allez à Paris. Si votre frère et votre père ne vous secondent point, notre famille , ma mère surtout qui a le génie des affaires, sera certes très-influente; profilez de notre crédit ! vous ne man(iuerez alors ni d'appui , ni de secours dans la carrière que vous choisirez ! mettez donc le superflu de vos forces dans une noble ambition....
— Je vous entends, lui dis-je en l'inteirompant, mon ambition deviendra ma maîtresse. Je n'ai pas besoin de ceci pour être tout à vous. Non, je ne veux pas ètie récompensé de ma sagesse ici pai-
des faveurs là-bas. J'irai , je grandirai seul , par moi-même. J'accepterais tout de vous; des autres, je ne veux rien.
— Enfantillage !.... dit-elle en murmurant , mais en retenant mal un soinire de contentement.
— D'ailleurs, je me suis voué, lui dis-je. En méditant notre situation, j'ai pensé à m'altacher à vous par des liens qui ne puissent jamais se dénouer.
Elle eut un léger tremblement et s'arrêta pour me regarder.
— Que voulez-vous dire? fit-elle en laissant aller les deux couples qui nous précédaient et gardant ses enfants près d'elle.
— Eh bien , répondis-je , dites-moi franchement comment vous voulez que je vous aime.
— Aimez-moi comme m'aimait ma tante, de qui je vous ai donné les droits en vous autorisant à m'appeler du nom qu'elle avait choisi pour elle parmi les miens.
— J'aimerai donc sans espérance, avec un dévoùment complet, lié bien ! oui , je ferai pour vous ce que l'homme fait pour Dieu. Ne l'avez-vous pas demandé? Je vais entrer dans un séminaire , j'en sortirai i)rêtre , et j'élèverai Jacques. Votre Jacques , ce sera comme un autre moi : conceptions politiques , pensées , énergie , patience, je lui donnerai tout. Ainsi , je demeurerai près de vous, sans que mon amour, pris dans la religion comme une image d'argent dans du cristal, puisse être suspecté. Vous n'avez à craindre aucune de ces ardeurs immodérées qui saisissent un homme et par lesquelles une fois déjà je me suis laissé vaincre. Je me consumerai dans la flamme, et vous aimerai d'un amour purifié.
Elle pâlit, et dit à mol pressés : — Félix, ne vous engagez i»as en des liens qui, un jour, seraient un obstacle à votre bonheur. Je mourrais de chagrin d'avoir été la cause de ce suicide. Enfant , un désespoir d'amour est-il donc une vocation ? Attendez les épreuves de la vie pour juger de la vie! je le veux , je l'ordonne. Ne vous mariez ni avec l'église ni avec une femme , ne vous mariez d'aucune manière, je vous le défends. Restez libre. Vous avez vingt-un ans. A i)eirH; savez-vous ce que vous réserve l'avenir; allez-vous faire la sottise de ces maréchaux de Bonaparte qui se sont mariés quand ils étaient capitaines. 3Ion Dieu ! vous auraisje mal jugé? (À^pendanl, j'ai cru que deux mois suffisaient à connaître certaines âmes.
— (^)uel espoir avez-vous? lui dis-je en jetant des éclairs par les yeux.
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— Mon ami , acceptez mon aide , élevez-vous , faites fortune, et vous saurez quel est mon espoir. — Enfin, dit-elle en paraissant laisser échapper un secret, ne quittez jamais la main de Madelaine que vous tenez en ce moment.
Elle s'était penchée à mon oreille pour me dire ces paroles qui prouvaient combien elle était occupée de mon avenir.
— Madelaine? lui dis-je , jamais !
Ces deux mots nous rejetèrent dans un silence plein d'agitations. Nos âmes étaient en proie à ces renversements qui les sillonnent de manière à y laisser d'éternelles empreintes. Tsous étions en vue d'une porte en bois par laquelle on entrait dans le parc de Frapesle, et dont il me semble voir encore les deux pilastres ruinés, couverts de jdantes grimpantes et de mousses, d'herbes et de ronces. Tout à coup une idée , celle de la mort de M. de Mortsauf, passa comme une flèche dans ma cervelle, et je lui dis ; — Je vous comprends.
— C'est bien heureux, répondit-elle d'un ton qui me fit voir que je lui supposais une pensée qu'elle n'aurait jamais.
Sa pureté m'arracha une larme d'admiration que l'égoïsme de la passion rendit bien amère ; car, en faisant un retour sur moi, je songeai qu'elle ne m'aimait pas assez pour souhaiter sa liberté. Tant que l'amour recule devant uh crime, il nous semble avoir des bornes, et l'amour doit être infini. J'eus une horrible contraction de cœur.
— Elle ne m'aime pas ! pensai-je.
J'embrassai Madelaine sur ses cheveux afin de ne
pas laisser lire dans mon âme.
— J'ai peur de votre mère , dis-je à la comtesse pour reprendre l'entretien.
— Et moi aussi , répondit-elle en faisant un geste plein d'enfantillage ; mais n'oubliez pas de toujours la nommer madame la duchesse et de lui parlera la troisième personne. La jeunesse actuelle a perdu l'habitude de ces formes polies, reprenezles? faites cela pour moi. D'ailleurs, il est de si bon goût de respecter les femmes quel que soit leur âge, et de reconnaître les dislinclions sociales sans les mettre en question! Les honneurs que vous rendez aux supériorités établies ne sont-ils pas la garantie de ceux qui vous sont dus. Tout est solidaire dans la société. Le cardinal de la llovère et Raphaël d'Urbin étaient autrefois deux puissances également révélées. Vous avez sucé dans vos lycées le lait de la révolution, et vos idées polilicpies peuvent s'en ressentir ; mais en avançant dans la vie , vous apprendrez combien les principes de liberté
mal définis sont impuissants à créer le bonheur des peuples. Avant de songer, en ma qualité de Lenoncourt à ce qu'est ou ce que doit être une aristocratie , mon bon sens de paysanne me dit que les sociétés n'existent que par la hiérarchie. Vous êtes dans un moment de la vie où il faut choisir bien !
soyez de votre parti surtout, ajouta-t-elle en
riant , quand il triomphe !
Je fus vivement touché par ces paroles , où la profondeur politique se cachait sous la chaleur de l'affection , alliance qui donne aux femmes un si grand pouvoir de séduction; elles savent toutes prêter aux raisonnements les plus aigus les formes du sentiment. II semblait que, dans son désir de justifier les actions du comte , Henriette eût prévu les réflexions qui devaient sourdre en mon âme au moment où je vis, pour la première fois , les effets de la courtisanerie. M. de Mortsanf , roi dans son castel , entouré de son auréole historique , avait pris à mes yeux des proportions grandioses , et j'avoue que je fus singulièrement étonné de la distance qu'il mit entre la duchesse et lui , par des manières au moins obséquieuses. L'esclave a sa vanité; il ne veut obéir qu'au plus grand des despotes; je me sentais comme humilié de voir l'abaissement de celui qui me faisait trembler en dominant tout mon amour. Ce mouvement intérieur me fit comprendre le supplice des femmes de quil'àme généreuse est accouplée à celle d'un homme dont elles enterrent journellement les lâchetés. Le désir de rester grand devant mon idole me fit trouver le secret de garder ma dignité. Le respect est une barrière qui protège également le grand et le petit; chacun de son côté peut se regarder en face ; je tâchai d'être avec la duchesse respectueux sans courbettes.
Nous entrâmes dans la grande cour de Frapesle où nous trouvâmes la compagnie. Le comte de 3Iortsauf me présenta fort gracieusement à la duchesse qui m'examina d'un air froid et réservé. Madame de Lenoncourt était alois une femme de cinquante-six ans, parfaitement conservée et qui avait de grandes manières. En voyant ses yeux d'un bleu dur, ses tempes rayées, son visage maigre et macéré, sa taille imposante et droite, ses mouvements rares , sa blancheur fauve (|ui se revoyait si éclatante dans sa fille ; je reconnus la race froide d'où procédait ma mère, aussi promplement (pi'un minéralogiste reconnaît k" fer de Suède. Son langage était celui de la vieille cour, elle prononçait les oit en ait et disait fniid pour froid, portcux au lieu de porteurs. Je ne fus ni
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ronrlisan , ni (;oiiiinc; j<> ni<' conduisis si bien, tpren allant à vôpiTS , la coinlcssc me dit à l'oreille: — Parfait!
M. (le Mortsauf vint à moi , me prit la main et me dit : — Nous ne sommes pas fichés, Félix? Si j'ai eu quelques vivacités , vous les pardonnerez à votre vieux camarade. Nous allons rester ici pro- Itablemenl à dîner, et nous vous inviterons poin* jeudi , la veille du départ de la duchesse. Je vais à Tours y terminer quelques affaires. Ne négligez pas Clochegourde. Ma belle-mère est une connaissance que je vous engaj;c à cultiver. Son salon donnera le ton au fau])Ourg Saint-Germain, car elle a les traditions de la grande compagnie; elle possède une immense instruction, elle connaît le blason du premier comme du dernier gentilhomme en Europe.
Le bon goût du comte, peut-être les conseils de son génie domestique , se montrèrent dans les circonstances où le mettait le triomi)he de sa cause. Il n'eut ni arrogance ni blessante politesse, il fut sans emphase , et la duchesse fut sans airs prolecteurs. M. et madame de Chessel en eurent une sorte de reconnaissance , et acceptèrent le dîner du jeudi suivant. Je plus à la duchesse. Ses regards m'apprirent qu'elle examinait en moi un homme de qui sa fille lui avait parlé. Ouand nous revînmes de vêpres, elle me questionna sur ma famille et me demanda si le Vandenesse occupé déjà dans la diplomatie était mon parent. Ouand j'eus répondu qu'il était mon frère, elle devint affectueuse à demi. Elle m'apprit (pie ma grand'tante, la vieille marquise de Listomère, était une Grandlieu. Ses manières furent polies comme l'avaient été celles de M. de Morlsauf, le jour où il me vit pour la première fois; et son regard perdit cette expression de hauteur par laipielle les princes de la terre vous font mesurer la distance (pii se trouve entre eux et vous. Elle me nomma M. le vicomte, nom au- (piel je n'étais pas habitué , car je n'avais rien lu de la Charte , et ne savais prescpie rien de ma famille. La duchesse m'apprit cpie mon grand-oncle, vieil abbé que je ne connaissais même pas de nom, faisait partie du conseil privé ; que mon frère avait reçu de l'avancement ; et que , par je ne sais (juel article de la Charte, je redevenais M. le vicomte.
— Je ne suis qu'une chose , ilis-je tout bas à la comtesse, le serf de Clochegourde.
Le coup de baguette de la restauration s'accomplissait avec une rapidité qui stupéfiait les enfants élevés sous le régime impérial. Celte révolution ne
fut rien pour moi. La moindre parole, le plus simple geste de madame do Morlsauf étaient les seuls événements auxquels j'allach'iis de l'imjtortance. J'ignorais ce (prêtait le conseil privé ; je ne connaissais rien à la politi<[ue, ni aux choses du monde ; je n'avais d'autre ambition que celle d'aimer Henriette, mieux que Pétrarqiu; n'aimait Laure. Cette insouciance me fit prendre pour un enfant i)ar la duchesse.
Il vint beaucoup de monde à Frapesle, nous y fûmes trente personnes à dîner. Ouel enivrement pour tm jeune homme de voir la femme (pfil aime être la plus belle entre toutes, devenir l'objet de regards passionnés , et de se savoir seul à recevoir la lueur de ses yeux chastement réservés , de connaître assez toutes les nuances de sa voix pour trouver dans sa parole , en apparence légère ou moqueuse, les preuves d'une pensée constante, même quand on se sent au cœur une jalousie dévorante contre les distractions du monde. M. de Mortsauf, heureux des attentions dont il se vit l'objet, fut presque jeune ; sa femme en espéra quelque changement d'humeur. Moi, je riais avec Madelaine, qui, semblable aux enfants chez lesquels le corps succombe sous les étreintes de l'âme, me faisait rire par des observations étonnantes, et pleines d'un esprit moqueur sans malignité, mais qui n'épargnait personne. Ce fut une belle journée. Un mot, un espoir né le matin avait rendu la nature lumineuse ; et me voyant si joyeux , Henriette Tétait aussi.
— Ce bonhein- à travers sa vie grise et nuageuse lui sembla bien bon, me dit-elle le lendemain.
Le lendemain, je passai naturellement la journée à Clochegourde; j'en avais été banni pendant cin(| jours, j'avais soif de ma vie. 3L de Morlsauf était parti dès six heures pour aller faire dresser ses contrats d'ac(iuisition à Tours.
Un grave sujet de discorde s'était ému entre la mère et la fille. La duchesse voulait que la comtesse la suivît à Paiis, où elle devait obtenir pour elle une charge à la cour, où M. de Morlsauf, en revenant sur son refus , pouvait occuper de hautes fondions. Henriette, qui passait pour une femme heureuse , ne voulait dévoiler à pers »nne , pas même au C(i;ur il'une mère, ses horribles souffrances, ni trahir l'incapacité de son mari. Pour que sa mère ne pénétrât point le secret de son ménage , elle avait envoyé JL. de Morlsauf à Tours, où il devait se débattre avec les notaires. Moi seul, comme elle l'avait dit, connaissais les secrets de Clochegourde. Après avoir expérimenté combien
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l'air pur, le ciel bleu de celte vallée, calmaient les irritations de l'esprit ou les anières douleurs de la maladie, et quelle influence l'habitation de Clochegourde exerçait sur la santé de ses enfants, elle opposait des refus motivés que combattait la duchesse , femme envahissante , moins chagrine qu'humiliée du mauvais maiiage de sa fille. Henriette aperçut que sa mère s'inquiétait peu de Jacques et de Madelaine , affreuse découverte ! Comme toutes les mères habituées à continuer sur la femme mariée le despotisme qu'elles exerçaient sur la jeune fille , la duchesse procédait par des considérations qui n'admettaient point de répliques ; elle affectait tantôt une amitié captieuse afin d'arracher un consentement à ses vues, tantôt une amère froideur pour avoir par la crainte ce que la douceur ne lui obtenait pas; puis, voyant ses efforts inutiles , elle déploya le même esprit d'ironie que j'avais observé chez ma mère.
En dix jours , Henriette connut tous les déchirements que causent aux jeunes femmes les révoltes nécessaires à l'établissement de leur indépendance. Vous qui, pour votre bonheur, avez la meilleure des mères, vous ne sauriez comprendre ces choses. Pour avoir une idée de cette lutte entre une femme sèche, froide, calculée, ambitieuse, et sa fille, pleine de cette onctueuse et fraîche bonté qui ne tarit jamais, il faudrait vous figurer /e lys, auquel mon cœur l'a sans cesse comparée, broyé dans les rouages d'une machine en acier poli.
Cette mère n'avait jamais eu rien de cohérent avec sa fille , elle ne sut deviner aucune des véritables difficultés qui l'obligeaient à ne pas profiter des avantages de la Restauration , et à continuer sa vie solitaire. Elle crut à quelque amourette entre sa fille et moi. Ce mot dont elle se servit pour exprimer ses soupçons ouvrit entre ces deux femmes des abîmes que rien ne pouvait combler désormais. Quoique les familles enterrent soigneusement ces intolérables dissidences, pénétrez-y? vous trouverez dans presque toutes des plaies profondes, incurables , qui diminuent les sentiments naturels : ou ce sont des passions réelles , attendrissantes, que la convenance des caractères rend éternelles et qui donnent à la mort un contre-coup dont les noires meurtrissures sont inelfaçables ; ou ce sont des haines latentes qui glacent lentement le cœur et sèchent les larmes au jour des adieux éternels.
Tourmentée hier, tourmentée aujourd'hui, frappée par tous, même par ses deux anges souffrants qui n'étaient complices ni des maux qu'ils souf-
fraient ni de ceux qu'ils causaient, comment cette pauvre âme n'aurait-elle pas aimé celui qui ne la frappait point, et qui voulait l'environner d'une triple haie d'épines, afin de la défendre des orages, de tout contact, de toute blessure. Si je souffrais de ces débats, j'en étais parfois heureux en sentant qu'elle se rejetait dans mon cœur, car Henriette me confia ses nouvelles peines ; je pus alors apprécier son calme dans la douleur, et la patiente énergie qu'elle savait déployer; chaque jour , j'appris mieux le sens de ces mots : — Aimez-moi comme m'aimait ma tante.
— Vous n'avez donc point d'ambition? me dit à dîner la duchesse d'un air dur.
— Madame , lui répondis-je en lui lançant un regard sérieux , je me sens une force à dompter le monde : mais je n'ai que vingt et un ans , et je suis tout seul.
Elle regarda sa fille d'un air étonné, car elle croyait que pour me garder près d'elle , sa fille éteignait en moi toute ambition. Le séjour que fit la duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un temps de gène perpétuelle. La comtesse me recommandait le décorum , elle s'effrayait d'une parole doucement dite; et, pour lui plaire, il fallut en dosser le harnais de la dissimulation. Le grand jeudi vint; ce fut un jour d'ennuyeux cérémonial, un de ces jours que haïssent les amants habitués aux cajoleries du laisser-aller quotidien, accoutumés à voir leur chaise à sa place et la maîtresse du loj]is toute à eux. L'amour a horreur de tout ce qui n'est pas lui-même. La duchesse alla jouir des pompes de la cour, et tout rentra dans l'ordre à Clochegourde.
Ma petite brouille avec le comte avait eu pour résultat de m'y implanter encore plus avant que par le passé : j'y pus venir à tout moment sans exciter la moindre défiance , et les antécédents de ma vie me portèrent à m'étendre comme une plante grimpante , dans la belle âme où s'ouvrait pour moi le monde enchanteur des sentiments partagés.
A chaque heure, de moment eu moment, notre fraternel mariage, fondé sur la confiance, devint plus cohérent; nous nous établissions chacun dans notre position : la comtesse m'enveloppait dans les nourricières protections , dans les blanches draperies d'un amour tout maternel ; tandis (lue mon amour, séraphique en sa présence, devenait loin d'elle mordant et altéré comme ini fer rouge; je l'aimais d'un double amour, qui décochait tour à tour les mille flèches du désir, et les perdait au ciel où elles se mour.iienl dans un éllier infranchissable.
LE LYS DANS LA VALLÉE
Si vous me demaniloz ponniuoi , jeune et plein (le fougueux vouloirs , je deuieuiai dans les abusives croyances de l'amour platonique, je vous avouerai (pie je n'étais \r,\s assez homme encore pour tourmenter cette femme, toujours en crainte de quelque catastrophe chez ses enfants; toujours attendant un éclat , une orageuse variation d'hum(?ur chez son mari ; frappée par lui , quand elle n'était pas affligée i)ar la maladie de Jacques ou de .Madelaine; assise au chevet de l'un d'eux (piand son mari calmé pouvait lui laisser prendre un peu de repos. Le son d'une parole trop vive éiiranlait son être, un désir l'offensait; pour elle, il fallait être amour voilé, force mêlée de tendresse, enfin tout ce qu'elle était pour les autres. Puis, vous le dirai-je, à vous si bien femme? cette situation comportait des langueurs enchanteresses, des moments de suavité divine cl les contentements qui suivent de tacites immolations. Sa conscience était contagi«;use , son dévoilment sans récompense terrestre imposait par sa persistance ; cette vive et secrète piété qui servait de lien à ses autres vertus agissait à l'entour comme un encens spirituel. Puis j'étais jeune! assez jeune pour concentfr ma nature dans le baiser qu'elle me permettait si rarement de mettre sur sa main dont elle ne voulut jamais me donner que le dessus et jamais la paume , limite où pour elle commen(jaient peutêtre les voluptés sensuelles. Si jamais deux âmes ne s'élreignirent avec plus d'ardeur, jamais le corps ne fut plus intrépidement ni plus victorieusement donq)té. Enfin , plus lard , j'ai reconnu la cause de ce bonheur plein : à mon âge, aucun intérêt ne me distrayait le cœur, aucune ambition ne traversait le cours de ce sentiment déchaîné comme un torrent et qui faisait onde de tout ce qu'il emportait. Oui, plus tard, nous aimons la femme dans une femme; tandis que de la première femme aimée , nous aimons tout : ses enfants sont les nôtres , sa maison est la n(jtre , ses intérêts sont nos intérêts, son malheur est notre plus grand malheur; nous aimons sa robe et ses meultles; nous sommes plus fâchés de voir ses blés versés que de savoir notre argent perdu ; nous sommes prêts à gronder le visiteur qui dérange nos cuiiosilés sur la cheminée. Ce saint amour nous fait vivre dans un autre, tandis que plus tard, hélas! nous attirons ime autre vie en nous-mêmes, en demandant à la femme d'enrichir de ses jeunes sentiments nos facultés appauvries.
Je fus bientôt de la maison , et j'éprouvai pour la première fois une de ces douceurs infinies qui
sont à l'âme tourmentée ce qu'est un bain pour le corps fatigué; l'âme est alors rafraîchie sur toutes ses surfaces, caressée dans ses plis les plus profonds. Vous ne sauriez me comprendre , vous êtes fenune; et il s'agit ici d'un bonheur que vous donnez, sans jamais recevoir le pareil. Un homme seul connaît le friand plaisir d'être, au sein d'une maison étrangère, le privilégié de la maîtresse, le centre secret de ses affections : les chiens n'aboient plus après vous , les domcsti»pies reconnaissent , aussi bien que les chiens , les insignes cachés que vous portez; les enfants, chez lesquels rien n'est faussé, qui savent que leur pari ne s'amoindrira jamais, et que vous êtes bienfaisant à la lumièr(; de leur vie, ces enfants possèdent un esprit divinateur; ils se font chats pour vous, ils ont de ces bonnes tyrannies (pi'ils réservent aux être adorés et adorants; ils ont des discrétions spirituelles et sont d'innocents complices; ils viennent à vous sur Ja pointe des pieds, vous sourient et s'en vont sans bruit ; pour vous, tout s'empresse, tout vous aime et vous rit. Les passions vraies semldent être de belles fleurs qui font d'autant plus de plaisir à voir que les terrains où elles se produisent sont plus ingrats ?
Mais si j'eus les délicieux bénéfices de cette naturalisation dans une familleoù je trouvaisdes parents selon mon cœur, j'en eus aussi les charges. Jusqu'alors M. de Mortsauf s'était gêné pour moi; je n'avais vu que les masses de ses défauts : j'en sentis bientôt l'application dans toute son étendue, et vis comljien la comtesse avait été noltlenient charitable en me dépeignant ses luttes ({uolidiennes. Je connus alors tous les angles de ce caractère intolérable : j'entendis ces criailleries continuelles à propos de rien , ces plaintes sur des maux dont aucun signe n'existait au dehors, ce mécontentement inné (pii déflorait la vie , et ce besoin incessant de tyrannie qui lui aurait fait dévorer chaque année de nouvelles victimes. Ouand nous nous promenions le soir, il dirigeait lui-même la promenade; mais quelle qu'elle fût, il s'y était toujours ennuyé; de retour au logis, il mettait sur les autres le fardeau de sa lassitude; sa femme en avait été la cause en le menant contre son gré là où elle voulait aller; ne se souvenant jtlus de nous avoir conduits, il se plaignait d'être gouverné par elle dans les moindres détails de la vie , de ne pouvoir garder ni une volonté, ni une pensée à lui, d'être un zéro dans sa maison. Si ses duretés rencontraient une silencieuse patience, il se fâchait en sentant une limite à son pouvoir; il demandait aigrement
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81 la religion n'onlonnait pas aux femmes de complaire à leurs maris , s'il était convenable de mépriser le père de ses enfants. Il finissait toujours par attaquer chez sa femme une corde sensible ; et quand il l'avait fait raisonner, il semblait goûter un plaisir particulier à ces nullités dominatrices. Quelquefois, il affectait un mutisme morne, un abattement morbide , qui soudain effrayait sa femme de laquelle il recevait alors des soins touchants; comme ces enfants gâtés, joyeux d'exercer leur pouvoir sans se soucier des alarmes maternelles, il se laissait dorloter. Enfin, à la longue, je découvris que, dans les plus petites comme dans les plus grandes circonstances , le comte agissait envers ses domesti(|ues, ses enfants et sa femme , comme envers moi au jeu de trictrac.
Le jour où j'embrassai dans leurs racines et dans leurs rameaux ces difficultés qui , semblables à des lianes, étouffaient, comprimaient les mouvements et la respiration de cette famille , emmaillotaient de fils légers mais multipliés la marche du ménage, et relardaient l'accroissement de la fortune en compliquant les actes les plus nécessaires; j'eus une admirative épouvante qui domina mon amour, et le refoula dans mon cœur. Qu'ctais-je , mon Dieu ? Les larmes que j'avais bues engendrèrent en moi comme une ivresse sublime, et je trouvai du bonheur à épouser les souffrances de cette femme. Je m'étais plié naguère au despotisme du comte comme un contrebandier paie ses amendes; désormais, je m'offris volontairement aux coups du despote, pour être au plus près d'Henriette. La comtesse me devina , me laissa prendre une place à ses côtés, et me récompensa par la permission de partager ses douleurs, comme jadis l'apostat repenti , jaloux de voler au ciel de conserve avec ses frères, obtenait la grâce de mourir dans le cirque.
— Sans vous j'allais succomber à cette vie , me dit Henriette, un soir où M. de Mortsauf avait été , comme les mouches par un jour de grande chaleur, plus piquant , plus acerbe , plus changeant qu'à l'ordinaire.
Le comte s'était couché. Nous restâmes, Henriette et moi, pendant une partie de la soirée, sous nos acacias ; les enfants jouaient autour de nous, l)aignés dans les rayons du couchant. Nos paroles rares et purement exclamatives nous révélaient la mutualité des pensées par lesquelles nous nous reposions de nos communes souffrances. Quand les mots mancjuaient, le silence servait fidèlement nos âmes, qui, pour ainsi dire, entraient l'une chez l'autre sans obstacle, mais sans y être
conviées par le baiser ; savourant toutes deux les charmes d'une torpeur pensive , elles s'engageaient dans les ondulations d'une même rêverie, se plongeaient ensemble dans la rivière, en sortaient rafraîchies comme deux nymphes aussi parfaitement unies que la jalousie le peut désirer , mais sans aucun lien terrestre. Nous allions dans un gouffre sans fond , et nous revenions à la surface , les mains vides, en nous demandant par un regard : — " Aurons-nous un seul jour à nous , parmi tant de jours ? ;> Quand la volupté nous cueille de ces fieurs nées sans racines , pour(iuoi la chair murmure-t-elle ?
Malgré l'énervante poésie du soir, qui donnait aux briques de la balustrade ces tons orangés , si calmants et si purs ; malgré cette religieuse atmosphère, qui nous communiquait en sons adoucis les cris des deux enfants, et nous laissait tranquilles; le désir serpenta dans mes veines comme le signal d'un feu de joie. Après trois mois , je commençais à ne plus me contenter de la part qui m'était faite, et je caressais doucement la main d'Henriette en essayant de transborder ainsi les riches voluptés qui m'embrasaient. Henriette redevint madame de Mortsauf et me retira sa main ; quelques pleurs roulèrent dans mes yeux , elle les vit et me jeta un regard tiède en portant sa main à mes lèvres.
— Sachez donc bien, me dit-elle, que ceci me coûte des larmes ! L'amitié qui vent une si grande faveur est bien dangereuse.
J'éclatai , je me répandis en reproches , je parlai de mes souffrances, et du peu d'allégement que je demandais pour les supporter. J'osai lui dire qu'à mon âge , si les sens étaient tout âme, l'âme aussi avait un sexe; que je saurais mourir, mais non mourir les lèvres closes. Elle m'imposa silence en me lançant son regard fier , où je crus lire le — £t moi, suis-je sur des roses? Peut-être aussi me trompai-je. Depuis le jour où , devant la porte de Frapesle , je lui avais à tort prêté celle pensée •{ui faisait naître notre bonheur d'une; tombe, j'avais honte de tacher son âino par des souhaits empreints de passion brutale. Elle prit la parole; et, d'une lèvre emmiellée, me dit (pi'elle ne pouvait pas être tout pour moi , que je devais le savoir.
Je compris, an moment où elle disait ces paroles, que, si je lui obéissais, je creuserais des abîmes entre nous deux. Je baissai la tète.
Elle continua , disant qu'elle avait la certitude religieuse de pouvoir aimer un frère, sans offenser ni Dieu ni les honunes; cpi'il y avail (pu'lque dou-
LE LYS DANS LA VALLEE
ceiir à faire de oe culte une image réelle de l'amour divin, qui, selon son bon Saint-Martin , est la vie du monde. Si je ne pouvais pas être pour elle quelque chose oomme son vieux confesseur, moins qu'un amant, mais plus ([u'un frère, il fallait ne pins nous voir; elle saurait mourir en portant à Dieu ce surcroît de souffrances vives , supportées non sans larmes ni décliircments.
— J'ai donné, dit-elle eu finissant, plus que je ne devais pour n'avoir plus rien à laisser prendre, et j'en suis déjà punie.
11 fallut la calmer, promettre de ne jamais lui causer une peine . et de l'aimer à vingt ans comme les vieillards aiment leur dernier enfant.
Lelendemain, je vins de bonne heure. Elle n'avait plus de fleurs à mettre dans les vases de son salon gris. Je m'élançai dans la campagne et j'allai dans les champs, dans les vignes, chercher des fleurs pour lui composer deux bouquets; mais tout en les cueillant une à une , les coupant au pied , les admirant, je pensai qu'il existait dans les couleurs et les feuillages une harmonie, une poésie qui se faisait jour dans l'entendement en charmant les regards , comme les phrases musicales réveillent mille souvenirs dans les cœurs aimés. Si la couleur est la lumière organisée, ne doit-elle pas avoir un sens comme les combinaisons de l'air ont le leur ? Aidé par Jacques et par Madelaine , heureux tous trois de conspirer une surprise pour notre chérie, j'entrepris, sur les dernières marches du perron où nous éta!)Iimes le quartier-général de nos fleurs, deux bouquets par lesquels j'essayai de peindre un sentiment. Figurez-vous une source de fleurs sortant des deux vases par nu bouillonnement, retombant en vagues frangées , et du sein de laquelle s'élançaient mes vœux en roses blanches, en lis à la coupe d'argent ; sur cette fraîche étoffe brillaient les bleuets , les myosotis , les vipérines , toiites les fleurs bleues dont les nuances, prises dans le ciel, se marient si bien avec le blanc : ce sont deux innocences, celle qui ne sait rien et celle qui sait tout , une pensée de l'enfant , une pensée du martyr.
L'amour a son blason , et la comtesse le déchiffra secrètement; elle me jeta l'un de ces regards incisifs qui ressemblent au cri d'un malade touché dans sa plaie : elle était à la fois honteuse et ravie. Quelle récompense dans ce regard ! La rendre heureuse, lui rafraîchir le cœur, quel encouragement ! J'inventai donc la théorie de père Castel au profit de l'amour, et retrouvai pour elle une science perdue en Europe où les fleurs de l'écritoire rempla-
cent les pages écrites en Orient avec des couleurs embaumées. Quel charme (jue de faire exprimer ses sensations par ces filles du soleil , les sœurs des fleurs écloses sous les rayons de l'amour? Je m'entendis bientôt avec les productions de la flore champêtre comme un homme cpie j'ai rencontré plus tard à Fitz-James s'entendait avec les abeilles.
Deux fois par semaine, pendant le reste de mon séjour à Frapesle, je recommençai le long travail de cette œuvre poétique, à l'accomplissement de laquelle étaient nécessaires toutes les variétés des graminées dont je fis une étude approfondie, moins en botaniste qu'en poète , étudiant plus leur esprit que leur forme. Pour trouver une fleur là où elle venait . j'allais souvent à d'énormes distances , au bord des eaux, dans les vallons, au sommet des rochers , en pleines landes , butinant des pensées au sein des bois et des bruyères.
Dans ces courses, je m'initiai moi-même à des plaisirs inconnus au savant qui vit dans la méditation , à l'agriculteur occupé des spécialités, à l'artisan cloué dans les villes , au commerçant attaché à son comptoir; mais connus de quelques forestiers , de quelques bûcherons , de quelques rêveurs. Il est des effets de la nature dont les signifiances sont sans bornes , et qui s'élèvent à la hauteur des plus grandes conceptions morales : Soit une bruyère fleurie , couverte des diamants de la rosée qui la trempe, et dans laquelle se joue le soleil , immensité parée pour un seul regard qui s'y jette à propos. Soit un coin de forêt environné de roches ruineuses , coupé de sables , vêtu de mousses, garni de genévriers, qui vous saisit par je ne sais quoi de sauvage, de heurté , d'effrayant , et d'où sort le cri de l'orfraie. Soit une lande chaude , sans végétation, pierreuse, à pans raides, dont les horizons tiennent de ceux du désert, et où je rencontrais une fleur sublime et solitaire, une pulsatille au pavillon de soie violette étalé pour ses étamines d'or ; image attendrissante de ma blanche idole , seule dans sa vallée! Soit de grandes mares d'eau sur lesquelles la nature jette aussitôt des taches vertes, espèce de transition entre la plante et l'animal , où la vie arrive en quchpies jours , des plantes et des itisecles flottant là, comme un monde dans l'éther! Soit encore une chaumière avec son jardin plein de choux, sa vigne, ses palis, suspendue audessus d'une fondrière , encadrée par quelques maigres champs de seigle; figure de tant d'humbles existences ! Soit une longue allée de forêt semblable à quelque nef de cathédrale , où les ar-
LE LYS DANS LA VALLÉE
lires sont des piliers, où leurs branches forment les arceaux de la voûte, au bout de laquelle une clairière lointaine, aux jours mélangés d'ombres ou nuancés par les teintes rouges du couchant, pointe ;t travers les feuilles et montre comme les vitraux coloriés d'un chœur plein d'oiseaux qui chantent. Puis au sortir de ces bois frais et touffus, une jachère crayeuse, où sur des mousses ardentes et sonores des couleuvres repues rentrent chez elles en levant leurs tètes élégantes et fines. Jetez sur ces tableaux tantôt des torrents de soleil ruisselant comme des ondes nourrissantes , tantôt des amas de nuées grises alignées comme les rides au front d'un vieillard . tantôt les tons froids d'un ciel faiblement orangé, sillonné de bandes bleu pâle; puis écoutez? vous entendrez d'indéfinissables harmonies au milieu d'un silence qui confond.
Pendant les mois de septembre et d'octobre, je n'ai jamais construit un seul bouquet qui m'ait coûté moins de trois heures de recherches , tant j'admirais , avec le suave abandon des poètes , ces fugitives allégories où pour moi se peignaient les phases les plus contrastantes de la vie humaine , majestueux spectacles où va maintenant fouiller ma mémoire. Souvent aujourd'hui je marie à ces grandes scènes le souvenir de l'âme alors épandue sur la nature ; j'y promène encore la souveraine dont la robe blanche ondoyait dans les taillis, flottait sur les pelouses, et dont la pensée s'élevait, comme un fruit promis, de chaque calice plein d'étamines amoureuses.
Aucune déclaration, nulle preuve de passion insensée n'eut de contagion plus violente que ces symphonies de fleurs , où mon désir trompé me faisait déployer les efforts que Beethoven exprimait avec ses notes ; retours profonds sur hii-méme . élans prodigieux vers le ciel. Madame de Mortsauf n'était plus qu'Henrielle à leur aspect. Elle y revenait sans cesse , elle s'en nourrissait, elle y reprenait toutes les pensées que j'y avais mises, quand pour les revoir elle relevait la tète de dessus son métier à tapisserie en disant : — Mon dieu , que cela est beau !
Vous comprendrez cette délicieuse correspondance par le détail d'un bouquet , comme d'après un fragment de poésie vous comprendriez Saadi. Avez-vous senti, dans les prairies, au mois de mai, ce parfum qui communi({ue à tous les êtres l'ivresse de la fécondation, qui fait qu'en bateau vous trempez vos mains dans l'onde, que vous livrez au vent votre chevelure , et que vos pensées reverdis- I
sent comme les touffes forestières? Une petite herbe, la flouve odorante, est un des plus puissants principes de cette harmonie voilée. Aussi personne ne peut-il la garder impunément près de soi. Mettez ses lames luisantes et rayées comme une robe à filets blancs et verts dans un bouquet , ses inépuisables exhalations remueront au fond de votre cœur les roses en bouton que la pudeur y écrase. Autour du col évasé de la porcelaine, supposez une forte marge uniquement composée des touffes blanches particulières au sédum des vignes en Touraine; vague image des formes souhaitées, roulées comme celles d'une esclave soumise. De celte assise sortent les spirales des liserons à cloches blanches, les brindilles de la bugrane rose, mêlées de quelques fougères , de quelques jeunes pousses de chêne aux feuilles magnifiquement colorées et lustrées; toutes s'avancent prosternées, humbles comme des saules pleureurs, timides et suppliantes comme des prières. Au-dessus, voyez les fibrilles déliées , fleuries , sans cesse agitées de l'amourette purpurine qui verse à flots ses anthères flavescentes; les pyramides neigeuses du paturin des champs et des eaux, la verte chevelure des bromes stériles , les panaches effilés de ces agrostis nommés les épis du vent; violâlres espérances dont se couronnent les premiers rêves , et qui se détachent sur le fond gris de lin où la lumière rayonne autour de ces herbes en fleurs. Mais déjà plus haut, quelques roses du Bengale clairsemées parmi les folles dentelles du daucus, les plumes de la linaigrette, les marabous de la reine des prés, les ombellules du cerfeuil sauvage , les blonds cheveux de la clématite en fruits, les mignons sautoirs de la croisette au blanc de lait , les corymbes des millefeuilles, les liges diffuses delà fumeterreaux fleurs roses et noires, les vrilles de la vigne, les brins tortueux des chèvre-feuilles; enfin tout ce que ces naïves créatures ont de plus échevelé , de plus déchiré ; des flammes et de triples dards , des feuilles lancéolées , déchiiiuctées , des tiges tourmentées comme les désirs entortillés au fond de l'âme. Du sein de ce prolixe torrent d'amour qui déborde , s'élance un magnifique double pavot rouge accompagné de ses glands prêts à s'ouvrir, déployant les flammèL-hes de son incendie au-dessus des jasmins étoiles et dominant la pluie incessante du pollen, beau nuage qui papillote dans l'air en reflétant le jour dans ses mille parcelles luisantes ! Oiu'lle femme, enivrée par la senteur d'Aj)hrodise cachée dans la flouve, ne comprendra ce luxe d'idées soumises, cette blanche tendresse troublée
LE LYS DANS LA VALLÉE
par des mouvements indomptés, et ce rouf^e désir de l'amour qui demande tin boidieiir refusé dans les luttes cent f(HS rerommenrées de la passion contenue , infatif^altle, éternelle? Mettez ce discours dans la lumière d'une croisée, afin d'en montrer les frais détails, les délicates oppositions, les aral>esques, afin que la souveraine émue y voie une fleur plus épanouie et d'où foml)e une larme; elle sera prtHe à s'abandonner; il faudra qu'un aujje ou la voix de son enfant la retienne au bord de l'abîme. One donne-t-on à Dieu? des parfums, de la lumière et des chants , les expressions les plus épurées de notre nature. F.h bien ! tout ce qu'on offre à Dieu n'était-il pas offert à l'amotn- dans ce poème de fleurs lumineuses qui bourdonnait incessamment ses mélodies au cœur, en y caressant des voluptés cachées, des espérances inavouées, des illusions qui s'enflamment et s'éteignent comme des fils de la vierge par une nuit chaude.
Ces plaisirs neutres nous furent d'un grand secours pour tromper la nature irritée par les longues contemplations de la personne aimée, par ces regards qui jouissent en rayonnant jusqu'au fond des formes pénétrées ; ils furent pour moi, je n'ose dire pour elle , comme ces fissures par lesquelles jaillissent les eaux contenues dans un barrage invincible , et qui souvent empêchent un malheur en faisant une part à la nécessité. L'abstinence a des épuisements mortels que préviennent quelques miettes tombées une à une de ce ciel , qui. de Dan à Sahara, donne la manne au voyageur. Cependant, à l'aspect de ces bouquets, j'ai souvent surpris Henriette les bras pendants , abîmée en ces rêveries orageuses pendant lesquelles les pensées gonflent le sein, animent le front, viennent par vagues, jaillissent écumeuses, menacent et laissent une lassitude énervante. Jamais depuis je n'ai fait de bouquet pour personne ! quand nous eûmes créé cette langue à notre usage , nous éprouvâmes un contentement semblable à celui de l'esclave qui trompe son maître.
Pendant le reste de ce mois , quand j'accourais par les jardins , je voyais parfois sa ligure collée aux vitres ; et quand j'entrais au salon , je la trouvais à son métier. Si je n'arrivais pas à l'heure, convenue sans que jamais nous l'eussions indiquée, parfois sa forme blanche errait sur la terrasse ; et quand je l'y surprenais, elle me disait : — Je suis venue au-devant de vous. Ke faut-il ]>as avoir un peu de coquetterie pour son dernier enfant?
Les cruelles parties de trictrac avaient été inter-
rompues entre le comte et moi. Ses dernières acquisitions l'obligeaient à une foule de courses, de reconnaissances, de vérifications, de bornages et d'arpentage; il était occupé d'ordres à donner, de travaux champêtres qui voulaient l'œil du maître, et qui se décidaient entre sa femme et lui. Nous alhlmes souvent , la comtesse et moi , le retrouver dans les nouveaux domaines, avec ses deux enfants, qui diu-ant le chemin couraient après des insectes, des cerfs-volants, des couturières, et faisaient aussi leurs bouquets, ou, pour être exact, leurs bottes de fleurs. Se promener avec la femme qu'on aime, lui donner le bras, lui choisir son chemin! ce sont des joies illimitées qui suffisent à une vie. Le discours est alors si confiant ! Nous allions seuls, nous revenions avec le général , surnom de raillerie douce que nous donnions à 31. de Mortsauf quand il était de bonne humeur. Ces deux manières de faire la route nuançaient notre plaisir par des oppo- . sitions dont les cœurs gênés mais unis ont seuls le secret. Au retour, les mêmes félicités, un regard, un serrement de main, étaient entremêlées d'inipiiétudes. La parole, si libre pendant l'aller, avait au retour de mystérieuses significations, quand l'un de nous trouvait, après quelque intervalle, une réponse à des interrogations insidieuses, ou qu'une discussion commencée se continuait sous ces formes énigmatiques auxquelles se prête si bien notre langue et que créent si ingénieusement les femmes. Qui n'a goûté le plaisir de s'entendre ainsi comme dans une sphère inconnue où les esprits se séparent de la foule et s'unissent en trompant les lois vulgaires.
Un jour, j'eus un fol espoir, promptement dissipé, quand, à une demande de M. de 3Iortsauf qui voulait savoir de quoi nous parlions, Henriette répondit par une phrase à double sens dont il se paya. Cette innocente raillerie amusa 3Iadelaine et fit après coup rougir sa mère, qui m'apprit par un regard sévère qu'elle pouvait me i-etirer son âme comme elle m'avait naguère retiré sa main , voulant demeurer une irréprochable épouse; mais cette union purement spirituelle a tant d'atlraits que le lendemain nous recommençâmes.
I>es heures, les journées, les semaines s'enfuyaient ainsi pleines de félicités renaissantes. Nous arrivâmes à l'époque des vendanges , qui sont en Touraine de véritables fêtes. Vers la fin du mois de septembre, le soleil, moins chaud que durant la moisson . permet de demeurer aux champs sans avoir à craindre ni le hâle ni la fatigue; il est plus facile de cueillir les grappes que de scier les blés ;
LE LYS DANS LA VALLÉE
les fruits sont tous mûrs ; la moisson faite , le pain devient moins cher ; cette abondance rend la vie heureuse; les craintes qu'inspirait le résultat des travaux champêtres, où s'enfouissent autant d'argent que de sueurs, ont disparu devant la grange pleine et les celliers prêts à s'emplir ; la vendange est alors comme le joyeux dessert du festin récolté; leciel y sourittoujoursen Touraine où les autom.ncs sont magnifiques. Puis , dans ce pays hospitalier , les vendangeurs sont nourris au logis. Ces repas étant les seuls où ces pauvres gens aient, chaque année, des aliments substantiels et bien préparés, ils y tiennent comme dans les familles patriarcales les enfants tiennent aux galas des anniversaires, et ils courent en foule dans les maisons où les maîtres les traitent sans lésinerie. Ainsi , la maison est pleine de monde et de provisions ; les pressoirs sont constamment ouverts; il semble que tout soit animé par ce mouvement d'ouvriers tonneliers, de charrettes chargées de filles rieuses , de gens qui , touchant des salaires meilleurs que pendant le reste de l'année, chantent à tout propos. D'ailleurs, autre cause de plaisir, les rangs sontconfondus : femmes, enfants , maîtres et gens , tout le monde participe à la dive cueillette.
Ces diverses circonstances peuvent expliquer l'hilarité transmise d'âge en âge, q»ii se développe en ces derniers beaux jours de l'année, et dont le souvenir inspira jadis à Rabelais la forme bachique de son grand ouvrage. Jamais les enfants, Jacques et Madelaine. toujours malades, n'avaient été en vendange; j'étais comme eux; ils eurent je ne sais quelle joie enfantine de voir leurs émotions partagées; leur mère avait promis de nous y accompagner. IVous avions été à Yillaines, où se fabriquent les paniers du pays, nous en commander de jolis; il était question de vendanger à nous quatre quelques chaînées réservées à nos ciseaux ; mais il était convemi qu'on ne mangerait pas trop de raisin. Manger dans les vignes le gros co noir de Touraine paraissait chose si délicieuse que l'on dédaignait les plus beaux raisins siu* la table. Jacques me fit jurer de n'aller voir vendanger nulle part, et de me réserver pour le clos de Clochegourde. Jamais ces deux petits êtres, habituellement soulFrants et pâles, ne furent plus frais, ni plus roses, ni aussi agissants et remuants que durant cette matinée. Ils babillaient pour babiller , allaient, trottaient, revenaient sans raison apparente, mais, comme les autres enfants, ils semblaient avoir trop de vie à secouer. M. et madame de Mortsauf ne les avaient jamais vus ainsi. Je redevins enfant avec eux, plus
enfant qu'eux peut-être , car j'espérais aussi ma récolte. Nous allâmes par le plus beau temps vers les vignes , et nous y restâmes une demi-journée. Comme nous nous disputions à qui trouverait les plus belles grappes, à qui remplirait plus vite son panier! c'étaient des allées et venues des ceps à la mère ; il ne se cueillait pas une grappe qu'on ne la lui montrât. Elle se mit à rire du bon rire plein de sa jeunesse, quand arrivant après sa fille, avec mon panier , je lui dis comme Madelaine : c Et les miens , maman ? » Elle me répondit : «c — Cher enfant , ne t'échautfe pas trop ! n Puis me passant la main tour à tour sur le cou et dans les cheveux, elle me donna un petit coup sur la joue en ajoutant : — (;Tu es en nage! »
Ce fut la seule , l'unique fois , que j'entendis cette caresse de la voix , le tu des amants. Je regardai les jolies haies couvertes de fruits rouges, de sinelles et de murons ; j'écoutai les cris des enfants, je contemplai la troupe des vendangeuses, la charrette pleine de tonneaux et les hommes chargés de hottes ; je gravai tout dans ma mémoire, tout jusqu'au jeune amandier sous lequel elle se tenait, fraîche, colorée, rieuse! sous son ombrelle dépliée. Puis je me mis à cueillir des grappes, à remplir mon panier, à l'aller vider dans le tonneau de vendange avec une application corporelle, silencieuse et soutenue , par une marche lente et mesurée qui laissa mon âme libre. Je goûtai l'ineffable plaisir d'un travail extérieur qui voiture la vie en réglant le cours de la passion , près , sans ce mouvement mécanique, de tout incendier. Je sus combien le labeur uniforme contient de sagesse, et je compris les règles monastiques !
Pour la première fois depuis longtemps, le comte n'eut ni maussaderie , ni cruauté. Son fils si bien portant , le futur duc de J^enoncourt-Mortsauf , blanc et rose, barbouillé de raisin, lui réjouissait le cœur. Ce jour était le dernier de la vendange ; le général promit de faire danser le soir devant Clochegourde en l'honneur des Bourbons revenus; la fête fut ainsi comi)lète pour tout le monde. En revenant , la comtesse prit mon bras ; elle s'appuya sur moi de manière à faire sentir à mon cœur le poids du sien , mouvement de mère qui voulait conununi(pier sa joie, et me dit à l'oreille : — Vous nous portez bonheur !
Certes , pour moi qui savais ses nuits sans sommeil , ses alarmes et sa vie antérieure, où elle était sotUenue par la main de Dieu, mais où tout était aride et fatigant, celte phrase accentuée par sa voix si riche développait des plaisirs qu'aucune
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femme au monde ne pouvait plus me rendre. — L'uniformité malheureuse de mes jours est rompue; la vie devient l>elie avec des espérances, me dit-elle après une pause. Oh ! ne me quittez pas! ne trahissez jamais mes innocentes sui)erslitions; soyez l'aîné qui devient la providence de ses frères! Ici , Natalie, rien n'est romanesque ; pour y découvrir l'infini des sentiments profonds, il faut dans sa jeunesse avoir jeté la sonde dans ces grands lacs au bord desquels on a vécu ; car si, pour heaucoup d'êtres, les passions ont été des torrents de lave écoulés entre des rives desséchées, n'est-il pas des ^mes où la passion contenue par d'insurmontables difficultés a rempli d'eau le cratère du volcan? Nous eûmes encore une fête semblable. Madame de Mortsauf voulait habituer ses enfants aux choses de la vie, et leur donner connaissance des pénibles labeurs par lesquels s'obtient l'argent; elle leur avait donc constitué des revenus soumis aux chances de l'agriculture : à Jacques appartenait le produit des noyers, à Madelaine celui des châtaigniers. A quelques jours de là , nous eûmes la récolte des marrons et celle des noix. Aller gauler les niarroniers de Madelaine, entendre tomber les fruits que leur bogue faisait rebondir sur le velours mat et sec des terrains ingrats où vient le châtaignier; voir la gravité sérieuse avec laquelle la petite fille examinait les las en estimant leur valeur , qui pour elle représentait les plaisirs qu'elle se donnait sans contrôle; les félicitations de Manette, la femme de charge qui seule suppléait la comtesse auprès de ses enfants; les enseignements que préparait le spectacle des peines nécessaires pour recueillir les moindres biens, si souvent mis en péril par les alternatives du climat, ce fut une scène où les ingénues félicités de l'enfance paraissaient charmantes au milieu des teintes graves de l'automne commencé. Madelaine avait son grenier à elle, où je voulus voir serrer sa brune chevanche, en partageant sa joie. Eh bien ! je tressaille encore aujourd'hui en me rappelant le bruit que faisait chaque bottée de marrons, roulant sur la bourre jaunâtre mêlée de terre qui servait de plancher. 31. de Mortsauf en prenait pour la maison ; les métiviers , les gens, chacun autour de Clochegourde procurait des acheteurs à la Mignonne , épithète amie que dans le pays les paysans accordent volontiers même à des étrangers , mais qui semblait appartenir exclusivement à Madelaine.
Jacques fut moins heureux pour la cueillette de ses noyers, il plut pendant quelques jours; mais je le consolai eu lui conseillant de garder ses noix,
pour les vendre un peu plus tard. M. de (Micssel m'avait appris cpie les noyers ne donnaient rien dans le Bréhémont, ni dans le pays d'Amboise ni dans celui de \ ouviay. L'iiuile de noix est de grand usage en Touraine; Jacques devait trouver au moins quarante sous de chaque noyer, il en avait deux cents, la somme était donc considérable ! Il voulait s'acheter un équipement pour monter à cheval. Son désir émut une discussion publique où son père lui fil faire des réflexions sur riuslabililé des revenus, sur la nécessité de créer des réserves pour les années où les arbres seraient inféconds afin de se procurer un revenu moyen. Je reconnus l'âme de la comtesse dans son silence; elle était joyeuse de voir Jacques écoulant son père , et le père reconquérant un peu de la sainteté qui lui manquait, grâce à ce sublime mensonge qu'elle avait préparé. Ne vous ai-je pas dit , en vous peignant cette femme, que le langage terrestre serait impuissant à en rendre les traits et le génie ?
Quand ces sortes de scènes arrivent, l'âme en savoure les délices sans les analyser: mais avec quelle vigueur elles se détachent plus tard sur le fond ténébreux d'une vie agitée? pareilles à des diamants, elles brillent serties par des pensées pleines d'alliage, regrets fondus dans le souvenir des bonheurs évanouis! Pourquoi les noms des deux domaines récemment achetés , dont M. et madame de Mortsauf s'occupaient tant, la Cassine et la Rhétorière, m'émeuvent-ils plus que les plus beaux noms de la Terre-Sainte ou de la Grèce? Qui awie^ le die ! s'est écrié Lafonlaine. Ces noms possèdent les vertus talisniani(iues des paroles constellées en usage dans les évocations; ils m'expliquent la magie, ils réveillent des figures endormies qui se dressent aussitôt et me parlent; ils me mettent dans celle heureuse vallée, ils créent un ciel et des paysages; mais les évocations ne se sont-elles pas toujours passées dans les régions du monde spirituel i* Ne vous étonnez donc pas de me voir vous entretenir de scènes aussi familièics : les moindres détails de celte vie simple et presque commune ont été comme autant d'allaches faibles en apparence par lesquelles je me suis étroitement uni à la comtesse.
Les intérêts de ses enfanls lui causaient autant de chagrins que lui en donnait leur faible santé. Je reconnus bientôt la vérité de ce qu'elle m'avait dit relativement à son rôle secret dans les affaires de la maison, aux(|uelles je m'initiai lentement en apprenant sur le pays des détails que doit savoir l'homme délai.
Après dix ans d'efforts , madame de Mortsaiif avait changé la culture de ses terres; elle les avait 7nis en quatre^ expression dont on se sert dans le pays pour expliquer les résultats de la nouvelle méthode suivant laquelle les cultivateurs ne sèment de blé que tous les quatre ans , afin de faire rapporter chaque année un produit à la terre. Pour vaincre l'obstination des paysans , il avait fallu résilier des baux, partager ses domaines en quatre grandes métairies , et les avoir à moitié, le cheptel particulier à la Touraine et aux pays d'alentour. Le propriétaire donne l'habitation , les bâtiments d'exploitation et les semences, à des colons de bonne volonté avec lesquels il partage les frais de culture et les produits. Ce partage est surveillé par un métitjier, l'homme chargé de prendre la moitié due au propriétaire, système coûteux et compliqué par une comptabilité que varie à tout moment la nature des partages. La comtesse avait fait cultiver par M. de Mortsauf une cinquième ferme composée des terres réservées, sises autour de Clochegourdc, autant pour l'occuper que pour démontrer par l'évidence des faits, à ses /erffiiers à iiwitié, l'excellence des nouvelles méthodes. Maîtresse de diriger les cultures, elle avait fait lentement, et avec sa persistance de femme , rebâtir deux de ses métairies sur le plan des fermes de l'Artois et de la Flandre.
II est aisé de deviner son dessein. Après l'expiration des baux à moitié , la comtesse voulait composer deux belles fermes de ses quatre métairies , et les louer en argent à des gens actifs et intelligents, afin de simplifier les revenus de Clochegourdc. Craignant de mourir la première, elle tâchait de laisser à M. de Mortsauf des revenus faciles à percevoir, et à ses enfants des biens qu'aucune impéritie ne pourrait faire péricliter. En ce moment, les arbres fruitiers plantés depuis dix ans étaient en plein rapport; les haies qui garantissaient les domaines de toute contestation future étaient poussées ; les peupliers, les ormes , tout était bien venu. Avec ses nouvelles acquisitions , et en introduisant partout le nouveau système d'exploitation , la terre de Clochegourdc , divisée en quatre grandes fermes, dont deux restaient à !)âtir, était susceptible de rapporter seize mille francs en écus , à raison de quatre mille francs par chaque ferme; sans compter le clos de vigne, ni les deux cents arpents de bois qui les joignaient, ni la ferme-modèle. Les chemins de ses quatre fermes pouvaient tous aboutir à une grande avenue qui de Clochegourdc irait ^'w droite ligne s'embrancher sur la route de Chinoii.
La dislance, entre cette avenue et Tours, n'étant que de cinq lieues, les fermiers ne devaient pas lui manquer, surtout au moment où tout le monde parlait des améliorations faites par M. de Mortsauf, de ses succès et de la bonification de ses terres. Elle voulait faire jeter dans chacun des deux domainesachetés une quinzaine de mille francs, pour convertir les maisons de maître en deux grandes fermes , afin de les mieux louer après les avoir cultivées pendant une année ou deux , en y envoyant pour régisseur un certain Jlartineau , le meilleur, le plus probe de ses métiviers , lequel allait se trouver sans place; car les baux à moitié de ses quatre métairies finissaient , et le moment de les réunir en deux fermes et de louer en argent était venu.
Ces idées si simples , mois compliquées de trente et quelques mille francs à dépenser, étaient en ce moment l'objet de longues discussions enti-e elle et M. de Mortsauf; querelles affreuses , et dans lesquelles elle n'était soutenue que par l'intérêt de ses deux enfants. Cette pensée : — « Si je mourais demain, qu'adviendrait-il? » lui donnait des palpitations.
Les âmes douces et paisibles chez lesquelles la colère est impossible , qui veulent faire régner autour d'elles leur profonde paix intérieure, savent seules combien de force est nécessaire pour ces luttes ; quelles abondantes vagues de sang affluent au cœur avant d'entamer le combat; quelle lassitude s'empare de l'être quand , après avoir lutté , rien n'est obtenu.
Au moment où ses enfants étaient moins étiolés, moins m.aigres, plus agiles , caria saison des fruits avait produit ses effets siu* eux ; au moment où elle les suivait d'un œil mouillé dans leurs jeux , en éprouvant un contentemeni: qui renouvelait ses forces en lui rafraîchissant le cœur, la pauvre femme subissait les poinlilleries injurieuses et les attaques lancinantes d'une acre opposiliou. I^e comte, effrayé de ces changements , en niait les avantages et la possibilité par un entêtement compact ; à des raisonnements concluants, il répondait par l'objection d'un enfant qui mettrait en question l'influence du soleil en été. La comtesse l'emporta. La victoire du bon sens sur la folie calma ses plaies, elle oublia ses blessures.
Ce jour, elle s'alla promener à la Cassine et à la Rhétorière afin d'y décider les constructions. M. de .^lortsauf marchait seul en avant, les enfants nous séparaient, et nous étions tous deux en arrière. suivant lentement, car elle me pailait de ce ton
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doux et bas qui faisait ressembler ses phrases à des flols menus, murmurés par la mer sur unsaltle fin.
•I ¥Ah' était certaine du succès, me disait-elle. Il allait s'établir une concurrence pour le service de Tours à (Jiinou , entrei)rise par un homme actif, par un messager , cousin de Manette , qui voulait avoir une {grande ferme sur la route. Sa famille était nombreuse : son fils aîné conduirait les voitures, le second ferait les roulages; lui placé sur la route, à la Ilabelaye , une des fermes à louer et située au centre, il pourrait veiller aux relais, et cultiverait bien les terres en les amendant avec les fumiers que lui donneraient ses écuries. Quant à la seconde ferme . la Baude , celle qui se trouvait à deux pas de Clochegourde ; un de leurs quatre colons, homme probe, intelligent, actif, et qui sentait les avantages de la nouvelle culture , offrait déjà de la prendre à bail. Quant à la Cassine et à la Rhétorière, ces terres étaient les meilleures du pays ; une fois les fermes bâties et les cultures en pleine valeur, il suffirait de les afficher à Tours. En deux ans, Clochegourde vaudrait ainsi vingt mille francs de rente environ; la Gravelotte, cette ferme du 3Iaine, retrouvée par M. de Mortsauf, venait d'être prise à sept mille francs pour neuf ans; la pension de maréchal-de-camp était de quatre mille francs ; si ces revenus ne constituaient pas encore une fortune, ils procureraient une grande aisance ; plus tard , d'autres améliorations lui permettraient peut-être d'aller un jour à Paris pour y veiller à l'éducation de Jacques , dans deux ans, quand la santé de l'héritier présomptif serait affermie. ;>
Avec quel tremblement elle prononça le mol Pam.' J'étais au fond de ce projet, elle voulait se séparer le moins possible de l'ami. Sur ce mot je m'enflammai . je lui dis qu'elle ne me connaissait pas; que sans lui en parler, j'avais comploté d'achever mon éducation en travaillant nuit et jour, afin d'être le précepteur de Jacques; car je ne supporterais pas l'idée de savoir dans son intérieur un jeune homme. A ces mots , elle devint sérieuse.
— Non, Félix, dit-elle, cela ne sera pas plus que votre prêtrise. Si vous avez par un seul mot atteint la mère jusqu'au fond de son cœur , la femme vous aime trop sincèrement pour vous laisser devenir victime de votre attachement. Une déconsidération sans remède serait le loyer de ce dévoilment, et je n'y pourrais rien. Oh ! non . que je ne vous sois funeste en rien! Vous, vicomte de Vandenesse, précepteur! Fussiez-vous un Riche-
lieu , vous vous seriez à jamais barré la vie. Vous causeriez les plus grands chagrins à votre frère. Mon ami, vous ne savez pas ce qu'une femme comme ma mère sait mettre d'impertinence dans un regard protecteur, d'abaissement dans une parole, de mépris dans un salut.
— Et si vous m'aimez, que me fait le monde? Elle feignit de ne pas avoir entendu, et dit en
continuant : — Quoique mon père soit excellent et disposé à m'accorder ce que je lui demande, il ne vous pardonnerait pas devons être mal placé dans le monde et se refuserait à vous y protéger. Je ne voudrais pas vous voir précepteur du dauphin ! Acceptez la société comme elle est. ne commettez point de fautes dans la vie. Mon ami , cette propo sition insensée de....
— Damour,lui dis-je à voix basse.
— iS'on , de charité, dit-elle en retenant ses larmes , cette pensée folle m'éclaire sur votre caj-actère : votre coeur vous nuira. Je réclame , dès ce moment, le droit de vous apprendre certaines choses; laissez à mes yeux de femmele soin de voir quelquefois pour vous? Oui, du fond de mon Clochegourde , je veux assister , muette et ravie , à vos succès. Quant au précepteur, eh bien ! soyez tranquille, nous trouverons un bon vieil abbé, quelque ancien savant jésuite , et mon père sacrifiera volontiers une somme pour l'éducation de l'enfant qui doit porter son nom. Jacques est mon orgueil. — Il a pourtant onze ans! dit-elle, après une pause. Mais il en est de lui comme de vous : en vous voyant , je vous avais donné treize ans.
Nous étions arrivés à la Cassine, où Jacques, Madelaine et moi, nous la suivions comme des petits suivent leur mère; mais nous la gênions; je la laissai pour un moment et m'en allai dans le verger où .Martineau l'aîné , son garde , examinait de compagnie avec 3Iartineau cadet, le mélivier, si les arbres devaient être ou non abattus ; ils discutaient ce point comme s'il s'agissait de leurs propres biens. Je vis alors combien la comtesse était aimée. J'exprimai mon idée à un pauvre journalier qui, le pied sur sa bêche et le coude posé sur le manche, écoutait les deux docteurs.
— Ah! oui, monsieur, me répondit-il, c'est une bonne femme , et pas fière comme toutes ces guenons d'Azay qui nous verraient crever comme des chiens plutôt que de nous céder un sou sur une toise de fossé ! Le jour où cette femme quittera le pays, la Sainte- Vierge en pleurera, et nous aussi. Elle sait ce qui lui est dû ; mais elle connaît nos peines et y a égard.
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Avec quel plaisir je donnai tout mon argent à cet homme !
Quelques jours après, il vint un poney pour Jacques ; son père , excellent cavalier , voulait le plier lentement aux fatigues de l'équitation. L'enfant eut un joli habillement de cavalier, acheté sur le produit des noyers. Le malin où il prit la première leçon , accompagné de son père , aux cris de Bladelaine étonnée qui sautait sur le gazon autour duquel courait Jacques , ce fut pour la comtesse la première grande fête de sa maternité. Jacques avait une collerette brodée par sa mère , une petite redingote en drap bleu de ciel serrée par une ceinture de cuir verni , un pantalon blanc à plis et une toque écossaise d'où ses cheveux cendrés s'échappaient en grosses boucles : il était ravissant à voir. Aussi tous les gens de la maison se groupèrent-ils en partageant cette félicité domestique. Le jeune héritier souriait à la comtesse en passant, et se tenait sans peur. Ce premier acte d'homme chez cet enfant de qui la mort parut si souvent prochaine, l'espérance d'un bel avenir, garanti par celte promenade qui le lui montrait si beau , si joli , si frais , quelle délicieuse récompense ! La joie du père , qui redevenait jeune et souriait pour la première fois depuis longtemps , le bonheur peint dans les yeux de tous les gens de la maison , le cri d'un vieux piqueur de Leuoncourt qui revenait de Tours, et qui, voyant la manière dont l'enfanl tenait la bride, lui dit : — » Bravo, monsieur le vicomte ! » c'en fut trop , Madame de Mortsauf fondit en larmes. Elle, si calme dans ses douleurs, se trouva faible pour supporter la joie, en admirant son enfant chevauchant sur ce sable où souvent elle l'avait pleuré par avance, et le promenant au soleil. En ce moment, elle s'appuya sur mon bras , sans remords , et me dit : — Je crois n'avoir jamais souffert. Ne nous quittez pas aujourd'hui.
La leçon finie, Jacques se jeta dans les bras de sa mère qui le reçut et le garda sur elle avec la force que prèle l'excès des voluptés, et ce furent des baisers, des caresses sans fin. J'allai faire avec Madelaine deux bouquets magnifiques pour en décorer la table en l'honneur du cavalier. Quand nous revînmes au salon, la comtesse me dit : — Le quinze octobre sera certes un grand jour ! Jacques a pris sa première leçon d'équilalion , et je viens de faire le dernier point de mon meuble.
— Hé bien! Blanche, dit M. dcMorlsauf enrianl, je veux vous le payer.
Il lui offrit le bras, et l'amena dans la première
cour où elle vit une calèche dont son père lui faisait présent, et pour laquelle M. de Mortsauf avait acheté deux chevaux en Angleterre , amenés avec ceux du duc de Lenoncourt. Le vieux piqueur avait tout préparé dans la première cour pendant la leçon. Nous étrennâmes la voiture, en allant voir le tracé de l'avenue qui devait mener en droite ligne de Clochegourde à la route de Chinon , et que les récentes acquisitions permettaient de faire à travers les nouveaux domaines. En revenant, la comtesse me dit d'un air plein de mélancolie : — Je suis trop heureuse ; pour moi le bonheur est comme une maladie, il m'accable, et j'ai peur qu'il ne s'efface comme un rêve.
J'aimais trop passionnément pour ne pas être jaloux, et je ne pouvais lui rien donner, moi ! Dans ma rage, je cherchais un moyen de mourir pour elle. Elle me demanda quelles pensées voilaient mes yeux , je les lui dis naïvement, elle en fut plus touchée que de tous les présents, et jeta du baume dans mon cœur, quand, après ni'avoiiemmené sur le perron , elle me dit à l'oreille : — Aimez-moi comme m'aimait ma tante , ne sera-ce pas me donner votre vie ? et si je la prends ainsi , n'est-ce pas me faire votre obligée à toute heure i*
— 11 était temps de finir ma tapisserie , repritelle en rentrant dans le salon où je lui baisai la main comme pour renouveler mes serments. Vous ne savez peut-être pas , Félix , pourquoi je me suis imposé ce long ouvrage ? Les hommes trouvent dans les occupations de leur vie des ressources contre les chagrins, le mouvement des affaires les distrait; mais nous autres femmes, nous n'avons dans l'àme aucun point d'appui contre nos douleurs. Afin de pouvoir sourire à mes enfants et à mon mari quand j'étais en proie à de tristes images, j'ai senti le besoin de régulariser la soulfrance par un mouvement physique; j'évitais ainsi les atonies qui suivent les grandes dépenses de force , aussi bien que les éclairs de l'exaltation. L'action de lever le bras en temps égaux berçait ma pensée et conniuiniquait à mon âme, où grondait l'orage, la paix du flux et du reflux en réglant ainsi ses émotions. Chaque point avait la confidence de mes secrets , comprenez-vous ? lié bien , en faisant mon dernier fauteuil, je pensais trop à vous ! oui beaucoup trop, mon ami. Ce que vous mettez dans vos bouquets, moi , je le disais à mes dessins.
Le dîner fut gai. Jacques, comme tous les enfants dont on s'occupe, me sauta au cou, eu voyant les fleurs que je lui avais cueillies en guise de couronne. Sa mère affecta de me bouder à cause de celte infi-
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délité; le cher enfant lui offrit ce bouquet jalousé, avt'c (juelle grc^re , vous le savez! Le soir, nous rimes tous trois un trictrar, moi seul contre M. et madame de .Mortsauf, et le comte fut charmant. Knfin , à la tomliée du Jour , ils me reconduisirent jusqu'au chemin de Frapesle, par une de ces tranquilhs soirées dont les harmonies fout gagner en [>rof(»ndeur aux sentiments ce qu'ils perdent en vivacité.
Ce fut une journée unique en la vie de cetle pauvre femme, un point brillant que vint souvent caresser son souvenir aux heures difficiles. En effet, les leçons d'équitation devinrent bientôt un sujet de discorde. La comtesse craignit avec raison les dures apostrophes du père pour le fils. Jacques maigrissait déjà, ses beaux yeux bleus se cernaient; pour ne pas causer de chagrin à sa mère, il aimait mieux soulfrir en silence. Je trouvai un remède à ses maux en lui conseillant de dire à son père qu'il était fatigué , quand le comte se mettrait en colère; mais ces palliatifs furent insuffisants, il fallut substituer le vieux piqueur au père (jui ne se laissa pas arracher son écolier sans des tiraillements; les criailleries et les discussions revinrent ; le comte trouva des textes à ses plaintes continuelles dans le peu de reconnaissance des femmes ; il jeta vingt fois par jour la calèche, les chevaux et les livrées, au nez de sa femme.
Enfin il arriva l'un de ces événements auxquels les caractères de ce genre et les maladies de cette espèce aiment à se prendre : la dépense dépassa de moitié les prévisions à la Cassine et à la Rhétorière où des murs et des planchers mauvais s'écroulèrent. Un ouvrier vint maladroitement annoncer cette nouvelle à M. de Morlsauf, au lieu de la dire à la comtesse. Ce fut l'objet d'une querelle commencée doucement, mais qui s'envenima par degrés, et où l'hypocondrie du comte , apaisée depuis quelques jours, demanda ses arrérages à la pauvre Ilenriette.
Ce jour là, j'étais parti de Frapesle à dix heures et demie, après le déjeuner, pour venir faire à Clochegourde un bourpiet avec Madelaine. L'enfant m'avait apporté sur la balustrade de la terrasse les deux vases, et j'allais des jardins aux environs, courant après des fleurs d'automne, si belles, mais si rares. En revenant de ma dernière course, je ne vis plus mon petit lieutenant à ceinture rose , à pèlerine dentelée, et j'entendis des cris à Clochegourde.
— Le général, me dit Madelaine en pleurs, et chez elle ce mot était un mot de haine contre son
père , le général gronde notre mère ; allez donc la défendre.
Je volai par les escaliers, et j'arrivai dans le salon sans être aperçu ni salué jiar le comte ni par sa femme. En entendant les cris aigus du fou, j'allai fermer toutes les portes, puis je revins; j'avais vu Henriette aussi blanche que sa robe.
— -Ne vous mariez jamais, Félix, médit le comte, une femme est conseillée par le diable ; la plus vertueuse inventerait le mal s'il n'existait pas ; toutes sont des bètes brutes.
J'entendis alors des raisonnements sans commencement ni fin. Se prévalant de sos négations antérieures, M. de Mortsauf répéta les niaiseries des paysans qui se refusaient aux nouvelles méthodes ; il prétendait que s'il avait dirigé Clochegourde, il serait deux fois plus riche qu'il ne l'était. En formulant ces blasphèmes violemment et injurieusement, il jurait , il sautait d'un meuble à .l'autre, il les déplaçait et les cognait; puis au milieu d'une phrase, il s'interrompait pour parler de sa moelle qui, disait-il, le brûlait; ou de sa cervelle qui s'échappait à flots, con)me son argent. Sa femme le ruinait, le malheureux! Des trente et quelques mille livres de rente qu'il possédait, elle lui en avait déjà apporté plus de vingt. Les biens du duc et ceux de la duchesse valaient plus de cinquante mille écus de rente, réservés à Jacques. La comtesse souriait superbement et regardait le ciel.
— Oui , s'écria-t-il , Blanche , vous êtes mon bourreau, vous m'assassinez! je vous pèse; tu veux te débarrasser de moi , tu es un monstre d'hypocrisie. Elle rit! — Savez-vous pourquoi elle rit, Félix ? elle me sèvre de tout bonheur, me dit-il. Elle est autant à moi qu'à vous, et prétend être ma femme ! elle porte mon nom et ne remplit aucun des devoirs que les lois divines et humaines lui imposent; elle ment ainsi aux hommes et à Dieu. Elle m'excède de courses et me lasse pour que je la laisse seule ; je lui déplais , elle me hait , et met tout son art à rester jeune fille ; elle me rend fou par les privations qu'elle me cause, car tout se porte alors à ma pauvre tète ; elle se croit une sainte, elle me tue à petit feu , et elle communie !
La comtesse pleurait (n ce moment à chaudes larmes, humiliée par l'abaissement de cet homme , auquel elle disait pour toute réponse : Monsieur ! monsieur ! monsieur !
Ouoique les paroles du comte m'eussent fait rougir pour lui comme pour Henriette, elles me j remuèrent violemment le cœur , car elles répon-
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liaient aux sentiments de chasteté, de délicatesse, qui sont pour ainsi dire l'étoffe des premières amours.
— Elle est pure à mes dépens, disait le comte. A ce mot, la comtesse s'écria : — Monsieur !
— Qu'est-ce que c'est, dit-il, que votre monsieur impérieux? ne suis-je pas le maître? faut-il enfin vous l'apprendre ?
Il s'avança sur elle en lui présentant sa tête de loup blanc devenue hideuse , car ses yeux jaunes eurent une expression qui le fit ressembler à une bête affamée sortant d'un bois. Henriette se coula de son fauteuil à terre pour recevoir le coup qui n'arriva pas ; elle s'était étendue sur le parquet en perdant connaissance , toute brisée. M. de Mortsauf fut comme un meurtrier qui sent rejaillir à son visage le sang de sa victime , il resta tout hébété. Je pris la pauvre femme dans mes bras; le comte me la laissa prendre comme s'il se fût trouvé indigne de la porter, mais il alla devant moi pour m'ouvrir la porte de la chambre contiguë au salon, chambre sacrée où je n'étais jamais entré. Je mis la comtesse debout , et la tins un moment dans un bras , en passant l'autre autour de sa taille , pendant que 31. de 3Iortsauf ôtait la fausse couverture, l'édredon , l'appareil du lit. Nous la soulevâmes et retendîmes tout habillée. En revenant à elle, elle nous pria par un geste de détacher sa ceinture; M. de Mortsauf trouva des ciseaux et coupa tout. Je lui fis respirer des sels , elle ouvrit les yeux. Le comte s'en alla , plus honteux que chagrin. Deux heures se passèrent en un silence profond. Henriette avait sa main dans la mienne et me la pressait sans pouvoir parler. De temps en temps, elle levait les yeux poiu- me dire, par un regard , qu'elle voulait demeurer calme et sans bruit; puis il y eut un moment de trêve où elle se releva sur son coude , et me dit à l'oreille : — Le malheureux ! si vous saviez...
Elle se remit la tète sur l'oreiller. Le souvenir lui rendit des convulsions nerveuses que je n'avais calmées que par le magnétisme de l'amour, effet qui m'était encore inconnu , mais dont j'usai par instinct. Je la maintins avec une force tendrement adoucie , et pendant celte dernière crise, elle jeta des regards qui me firent pleurer. Quand ces mouvements nerveux cessèrent , je rétablis ses cheveux en désordre que je maniai pour la seule et unique fois de ma vie; puis je repris encore sa main et contemplai longtemps cette chambre à la fois brune et grise, ce lit simple à rideaux de Perse, cette table couverte d'une toilette parée à la mode an-
cienne , ce canapé mesquin à matelas piqué. Que de poésie dans ce lieu ! Quel abandon du luxe pour sa personne! son luxe était lapins exquise propreté. Noble cellule de religieuse mariée pleine de résignation sainte , où le seul ornement était le crucifix de son lit , au-dessus duquel se voyait le portrait de sa tante; puis , de chaque côté du bénitier, ses deux enfants dessinés par elle au crayon, et leurs cheveux du temps où ils étaient petits. Quelle retraite pour une femme de qui l'apparition dans le grand monde eût fait pâlir les plus belles ! Tel était le boudoir où pleurait toujours la fille d'une illustre famille , inondée en ce moment d'amertume, et se refusant à l'amour qui l'aurait consolée. 3Ialheur secret, irréparable, et des larmes chez la victime pour le bourreau , et des larmes chez le bourreau pour la victime ! Quand les enfants et la femme de chambre entrèrent , je sortis. 31. de Mortsauf m'attendait , il m'attendait déjà comme un pouvoir médiateur entre sa femme et lui ; et il me saisit par les mains en me criant : — Restez ! restez , Félix !
— 3Ialheureusement, lui dis-je , 31. de Chessel a du monde ; il ne serait pas convenable que l'on cherchât les motifs de mon absence ; mais après le dîner, je reviendrai.
Il sortit avec moi , me reconduisit jusqu'à la porte d'en bas sans me dire un mot; puis il m'accompagna jusqu'à Frapesle , sans savoir ce qu'il faisait. Enfin là , je lui dis : — Au nom du ciel , monsieur le comte , laissez-lui diriger votre maison , si cela peut lui plaire , et ne la tourmentez plus.
— Je n'ai pas longtemps à vivre, me dit-il d'un air sérieux; elle ne souffrira pas longtemps par moi , je sens que ma tète éclate.
Et il me quitta dans un accès d'égoïsme involontaire. Après le dîner, je revins savoir des nouvelles de madame de 3Iorlsauf , que je trouvai déjàmieux. Si telles étaient, pour elle , les joies du mariage , si de semblables scènes se renouvelaient souvent , comment pouvait-elle vivre? Quel lent assassinat impuni ! Pendant cette soirée , je compris par quelle torture inouie le comte lénervait. Devant quel tribunal apporter de tels litiges ? Ces réflexions m'hébétaient , je ne pus lui rien dire. Le soir , je passai la nuit à lui écrire. Des trois ou quatre lettres que je fis , il m'est resté ce commencement dont je ne fus pas content ; mais s'il me i)arut ne rien exprimer, ou trop parler de moi quand je ne devais m'occuper que d'elle , il vous dira dans quel étal était mon àme.
LE LYS DANS LA VALLÉE
A madame de Mortsanf.
li Combien de choses n'avais-je pas à vous dire en arrivant, auxquelles Je pensais pendant le chemin et qu(! j'ouliiie en vous voyant. Oui, dès que je vous vois, chère Henriette, je ne trouve plus mes paroles en harmonie avec les reflets de votre âme qui çrandisseut votre beauté; puis, j'éprouve près de vous un bonheur tellement infini, que le sentiment actuel elface les sentiments de la vie antérieure. Chaque fois , je nais à une vie plus étendue et suis comme le voyageur qui , en montant (pielque grand rocher, découvre à chaque pas un nouvel horizon. A chaque nouvelle conversation , n'ajoulai-je pas à mes immenses trésors un nouveau trésor? Là, je crois, est le secret des longs, des inépuisables attachements. Je ne puis donc vous parler de vous , que loin de vous. En votre présence , je suis trop ébloui i)our voir, trop heureux pour interroger mon bonheur, trop plein de vous pour être moi , trop éloquent par vous pour parler, trop ardent à saisir le moment présent pour me souvenir du passé. Sachez bien cette constante ivresse pour m'en pardonner les erreurs. Près de vous je ne puis que sentir. Néanmoins j'oserai vous dire , ma chère Henriette , que jamais , dans les nombreuses joies que vous avez faites, je n'ai ressenti de félicités sem!)lables aux délices qui remplirent mon âme hier quand, après cette tempête horrible où vous avez lutté contre le mal avec un courage surhumain , vous êtes revenue à moi seul, au milieu du demi-jour de votre chambre, où cette malheureuse scène m'a conduit. Moi seul ai su de quelles lueurs peut briller une femme quand elle arrive des portes de la mort aux portes de la vie , et que l'aurore d'une renaissance vient nuancer son front. Combien votre voix était harmonieuse! Combien les mots , même les vôtres , me semblaient petits alors que. dans le son de votre voix adorée, reparaissaient les ressentiments vagues d'une douleur passée mêlés aux consolations divines par lesquelles vous m'avez enfin rassuré, en me donnant ainsi vos premières pensées. Je vous connaissais brillante de toutes les splendeurs humaines ; mais hier j'ai entrevu une nouvelle Henriette qui serait à moisi Dieu le voulait. Hier, j'ai entrevu je ne sais quel être dégagé des entraves corporelles qui nous empêchent de secouer les feux de l'àme. Tu étais bien belle dans ton abattement , bien majestueuse dans ta faiblesse. Hier, j'ai trouvé quehpie chose de plus beau que ta beauté, quehpie chose
de plus doux (pie ta voix, des lumières plus étince lantes (pie ne l'est la lumière de tes yeux, des par fums pour les(piels il n'est point de mots; hier , ton âme a été visible et palpable. Ah! j'ai bien souff(;rt de n'avoir pu t'ouvrir mon cœur pour t'y faire revivre. Enfin , hier, j'ai quitté la terreur respectueuse que lu m'inspires, cette défaillance ne nous avait-elle pas rapprochés? Alors j'ai su ce que c'était que respirer en respirant avec loi , quand la crise te permit d'aspirer notre air. Combien de prières élevées au ciel en un moment ! Si je n'ai pas expiré en traversant les espaces que j'ai franchis pour aller demander à Dieu de te laisser en core à moi , l'on ne meurt ni de joie ni de douleur. Ce moment m'a laissé des souvenirs ensevelis dans mon cime et qui ne paraitront jamais à sa surface sans que mes yeux ne se mouillent de pleurs; chaque joie en augmentera le sillon , chaque douleur les fera plus profonds. Oui , les craintes dont mon âme fut agitée hier seront un terme de comparaison pour toutes mes douleurs à venir, comme les joies que tu m'as prodiguées, chère éternelle pensée de ma vie ! domineront toutes les joies que la main de Dieu daignera m'épancher. Tu m'as fait comprendre l'amour divin , cet amour sûr qui , plein de sa force et de sa durée , ne connaît ni soupçons ni jalousies. »
Une mélancolie profonde me rongeait l'âme , h; spectacle de cette vie intérieure était navrant pour un cœur jeune et neuf aux émotions sociales. Trouver cet abîme à l'entrée du monde , un abîme sans fond, une mer morte ! Cet horrible concert d'infortune me suggéra des pensées infinies , et j'eus à mon premier pas dans la vie sociale une immense mesure à la(]uelle les autres scènes rapportées ne pouvaient plus être que petites. Ma tristesse lit juger à M. et madame de Chessel que mes amours étaient malheureuses, et j'eus le bonheur de ne nuire en rien à ma grande Henriette par ma passion. Le lendemain , quand j'entrai dans le salon, elle y était seule ; elle me contempla pendant un instant en me tendant la main; et me dit : — L'ami sera donc toujours trop tendre? Ses yeux devinrent humides, elle se leva, puis me dit avec un ton de supplication désespérée : — Ne m'écrivez plus ainsi !
M. de Mortsanf était prévenant. La comtesse avait repris son courage et son front serein ; mais son teint trahissait ses soulîiances de la veille, qui étaient calmétîs sans être éteintes. Elle me dit le soir, en nous promenant dans les feuilles
LE LYS DANS LA VALLÉE
sèches de l'automne qiii résonnaient sous nos pas : — La douleur est infinie , la joie a des limites. 3Iot qui révélait ses souffrances , par la comparaison qu'elle en faisait avec ses félicités fugitives.
— Ne médisez pas de la vie , lui dis-je , vous ignorez l'amour, et il a des voluptés qui rayonnent jusque dans les cieux.
— Taisez-vous, dit-elle, je n'en \eux rien connaître. Le Groenlandais mourrait en Italie? Je suis calme et heureuse près de vous , je puis vous dire toutes mes pensées ; ne détruisez pas ma confiance. Pourquoi n'auriez-vous pas la vertu du prêtre et le charme de l'homme libre ?
— Vous feriez avaler des coupes de ciguë , lui dis-je en lui mettant la main sur mon cœur qui battait à coups pressés.
— Encore ! s'écria-t-elle en retirant sa main comme si elle eût ressenti quelque vive douleur. "Voulez-Yous donc m'ôter le triste plaisir de faire étancher le sang de mes blessures par une main amie ? N'ajoutez pas à mes souffrances , vous ne les savez pas toutes ! les plus secrètes sont les plus difficiles à dévorer. Si vous étiez femme, vous comprendriez en quelle mélancolie mêlée de dégoût tombe une âme fière, alors qu'elle se voit l'objet d'attentions qui ne réparent rien et avec lesquelles on croit tout réparer. Pendant quelques jours , je vais être courtisée , on va vouloir se faire pardonner le tort que Von s'est donné. Je pourrais alors obtenir un assentiment aux volontés les plus déraisonnables. Je suis humiliée par cet abaissement, par ces caresses qui cessent le jour où Von croit que j'ai tout oublié. Ne devoir la bonne grâce de son maître qu'à ses fautes...
— A ses crimes , dis-je vivement.
— N'est-ce pas une affreuse condition d'existence? dit-elle en me jetant un triste sourire. Puis, je ne sais pas user de ce pouvoir passager. En ce moment, je ressemble aux chevaliers (|ui ne portaient pas de coup à leur adversaire tombé. Voir à terre celui que nous devons honorer , le relever pour en recevoir de nouveaux coups, souffrir de sa chute plus qu'il n'en souffre lui-même, et se trouver déshonorée si l'on profite d'une passagère influence, même dans un but d'utilité; dépenser sa force, épuiser les trésors de l'âme en ces luttes sans noblesse , ne régner qu'au moment où l'on
reçoit de mortelles blessures! Mieux vaut la
mort. Si je n'avais pas d'enfants, je me laisserais aller au courant de cette vie; mais, sans mon courage inconnu, que deviendraient-ils? je dois vivre pour eux , quelque douloureuse que soit la vie.
Vous me parlez d'amour ! eh ! mon ami , songez donc en quel enfer je tomberais , si je donnais à cet être sans pitié , comme le sont tous les gens faibles , le droit de me mépriser ? je ne supporterais pas un soupçon ! La pureté de ma conduite fait ma force. La vertu, cher enfant, a des eaux saintes où l'on se retrempe et d'où Ton sort renouvelé à l'amour de Dieu !
— Écoutez , chère Henriette , je n'ai plus qu'une semaine à demeurer ici, je veux que....
— Ah ! vous nous quittez ! dit-elle en m'interrompaut.
— Mais ne dois-je pas savoir ce que mon père décidera de moi? Voici bientôt trois mois....
— Je n'ai pas compté les jours , me réponditelle avec l'abandon de la femme émue. Elle se recueillit et me dit : — Marchons , allons à Frapesle.
Elle appela M. de Mortsauf, ses enfants, demanda son schal ; puis, quand tout fut prêt, elle si lente, si calme, eut une activité de Parisienne; et nous partîmes en troupe pour aller à Erapesle y faire une visite que la comtesse ne devait pas; elle s'efforça de parler à madame de Chessel , qui heureusement fut très-prohxe dans ses réponses.
Le comte et M. de Chessel s'entretinrent de leurs affaires. J'avais peur que 31. de .Mortsauf ne vantât sa voiture et son attelage, mais il l'ut d'un goût parfait. Son voisin le questionna sur les travaux qu'il entreprenait à la Cassine et à la Rhétorière. En entendant la demande, je regardai le comte, croyant qu'il s'abstiendrait d'un sujet de conversation si fatal en souvenirs, si cruellement amer pour lui ; mais il prouva combien il était urgent d'améliorer l'état de l'agriculture dans le canton, de bâtir de belles fermes dont les locaux fussent sains et salubres; enfin, il s'attribua glorieusement les idées de sa femme. Je contemplai la comtesse en rougissant. Ce manque de délicatesse chez un homme qui dans certaines occasions en montrait tant, cet oubli de la scène mortelle, cette adoption des idées contre lesquelles il s'était si violemment élevé, cette croyance en soi, me pétrifiaient.
Quand M. de Chessel lui dit : — Croyez-vous pouvoir retrouver vos dépenses?
— Au-delà! fit-il avec un geste affirmatif.
De semblables crises ne s'expliquaient que par le mol cle'mefice. Henriette, la céleste créature, était radieuse. 31. deMortsauf ne paraissait-il pas homme de sens, bon administrateur, excellent agronome? elle caressait avec ravissement les cheveux de Jacques, heureuse pour elle, heureuse pour son fils !
LE LYS DANS LA VALLÉE
Quel comique horril)le, quel tlrame rnilloni- ! j'en fus épouviinté. Plus t.ird , quand le ride.iu de la scène sociale se releva pour luoi,' combien de Mortsauf n'ai-je pas vus, moins les éclairs de loyauté, moins la religion de celui-ci ! Ouelle singulière et mordante })uissance est celle qui perpétuellement jette au fou un ange, à l'homme d'amour sincère et poétique une femme mauvaise, au petit la grande, à ce magot une belle et sublime créature; à lady Brandon le colonel Franchcssini , à la belle Juana de Mancini le capitaine Diard de qui vous avez su l'histoire à Bordeaux, à madame de Beauséaut M. d'Ajuda, à madame d'Aiglemont son mari? J'ai cherché longtemps le sens de cette énigme , je vous l'avoue. J'ai fouillé bien des mystères, j'ai découvert la raison de plusieurs lois naturelles, le sens de qtiehjues hiéroglyphes divins ; de celui-ci, je ne sais rien , je l'étudié toujours comme une figure du casse-tète indien dont les brames se sont réservé la construction symbolique. Ici le génie du mal est trop visiblement le maître, et je n'ose accuser Dieu. Malheur sans remède, qui donc s'amuse à vous tisser? Henriette et son Philosophe Inconnu auraient-ils donc raison? leur mysticisme contiendrait-il le sens général de l'humanité !
Les derniers jours que je passai dans ce pays furent ceux de l'automne effeuillée, jours obscurcis de nuages , qui parfois cachèrent le ciel de la ïouraine , toujours si pur et si chaud dans cette belle saison. La veille de mon départ , madame de Mortsauf m'emmena sur sa terrasse , avant le dîner.
— Mon cher Félix, me dit-elle après un tour fait en silence sous les arbres dépouillés, vous allez entrer dans le monde , et je veux vous y accompagner en pensée. Ceux qui ont beaucoup souffert ont beaucoup vécu ; ne croyez pas que les times solitaires ne sachent rien de ce monde , elles le jugent. Si je dois vivre par mon ami, je neveux être mal à l'aise ni dans son cœur ni dans sa conscience; au fort du combat, il est bien difficile de se souvenir de toutes les règles , permettez-moi de vous donner quebpies enseignements de mère à fils. Le jour de votre départ, je vous remettrai, cher enfant! une longue lettre où vous trouverez mes pensées de femme sur le monde , sur les hommes, sur la manière d'aborder les difficultés dans ce grand remuement d'intérêts. Promettezmoi de ne la lire qu'à Paris? Ma prière est l'expression d'une de ces fantaisies de sentiment qui sont notre secret à nous autres femmes ; je ne crois pas (|u'il soit impossible de la comprendre , mais peut-
être serions-nous chagrines de la savoir comprise; laissez-moi ces petits sentiers où la femme aime à se promener seule.
— Je vous le promets, lui dis-je en lui baisant les mains.
— Ah ! dit-elle , j'ai encore un serment à vous demander; mais engagez-vous d'avance à le souscrire.
— Oh ! oui ! lui dis-je en croyant qu'il allait être question de fidélité.
— Il ne s'agit pas de moi, reprit-elle en souriant avecamertume. Félix, nejouez jamais dans quelque salon que ce puisse être ; je n'excepte celui de personne.
— Je ne jouerai jamais, lui répondis-je.
— Bien, dit-elle. Je vous ai trouvé un meilleur usage du temps que vous dissiperiez au jeu; vous verrez que là où les autres doivent perdre tôt ou tard, vous gagnerez toujours.
— Comment?
— La lettre vous le dira , répondit-elle d'un air enjoué qui ôtait à ses recommandations le caractère sérieux dont les grands parents accompagnent les leurs.
La comtesse me parla pendant une heure environ et me prouva la profondeur de son affection , en me révélant avec quel soin elle m'avait étudié pendant ces trois derniers mois , car elle entra dans les derniers replis de mon cœur, en tâchant d'y appli(pier le sien. Son accent était varié, convaincant, ses paroles tombaient d'une lèvre maternelle, et montraient , autant par le ton que par la substance, combien de liens nous attachaient déjà l'un à l'autre.
— Si vous saviez, dit-elle en finissant, avec quelles anxiétés je vous suivrai dans votre route ! quelle joie si vous allez droit ! quels pleurs si vous vous heurtez à des angles ! Croyez-moi , mon affection est sans égale ; elle est à la fois involontaire et choisie. Ah ! je voudrais vous voir heureux , puissant , considéré , vous qui serez pour moi comme un rêve animé.
Elle me fit pleurer , car elle était à la fois douce et terrihie ; son sentiment se mettait trop audacieusement à découvert, il était trop pur pour permettre le moindre espoir au jeune homme altéré de i)laisir. En retour de ma chair laissée en lambeaux dans son cœur, elle me versait les lueurs incessantes et incorruplibles tle ce divin amour qui ne satisfaisait que l'âme. Elle montait à des hauteurs où les ailes diaprées de l'amour qui me fit dévorer ses éi)aules ne pouvaient me porter; pour
LE LYS DANS LA VALLÉE
arriver près d'elle, un homme devait avoir conquis les ailes blanches du Séraphin.
— En toutes choses , lui dis-je , je penserai : Que dirait mon Henriette ?
— Bien, je veux être l'étoile et le sanctuaire, dit-elle en faisant allusion aux rêves de mon enfance , et cherchant à m'en offrir la réalisation.
— Vous serez ma religion et ma lumière , vous serez tout , m'écriai-je.
— Non , répondit-elle , je ne puis être la source de vos plaisirs.
Elle soupira, et me jeta le sourire des peines secrètes, ce sourire de l'esclavage un moment révolté. Dès ce jour, elle fut non pas la bien-aimée , mais la pins aimée ; elle ne fut pas dans mon cœur comme une femme qui veut une place , qui s'y grave par le dévoilment ou par l'excès du plaisir; non , elle eut tout le cœur , et fut quelque chose de nécessaire au jeu des muscles; elle devint ce qu'était la Béatrix du poète Florentin , la Laure sans tache du poëte Vénitien , la mère des grandes pensées, la cause inconnue des résolutions qui sauvent, le soutien de l'avenir, la lumière qui brille dans l'obscurité comme le lys dans les feuillages sombres. Oui , elle dicta ces hautes déterminations qui coupent la part au feu , qui restituent la chose en péril; elle m'a donné cette constance à la Coligny pour vaincre les vainqueurs , pour renaître de la défaite, pour lasser les plus forts lutteurs.
Le lendemain , après avoir déjeuné à Frapesle et fait mes adieux à mes hôtes si complaisants à l'égoïsme de mon amour , je me rendis à Clochegourde. M. et madame de Mortsauf avaient projeté de me reconduire à Tours , d'où je devais partir dans la nuit pour Paris. Pendant ce chemin , la comtesse fut affectueusement muette ; elle prétendit d'abord avoir la migraine, puis elle rougit de ce mensonge et le pallia soudain en disant qu'elle ne me voyait point partir sans regret. M. de Mortsauf m'invita à venir chez lui , quand, en l'absence des Chessel, j'aurais l'envie de voir la vallée de l'Indre. Nous nous séparâmes héroïquement, sans larmes apparentes ; mais, comme quelques enfants maladifs, Jacques eut un mouvement de sensibilité qui lui fit répandre quchpies larmes , tandis que Jladelaine , déjà femme, serrait la main de sa mère.
— Cher petit ! dit la comtesse en baisant Jacques avec passion.
Quand je me trouvai seul à Tours, il méprit après le diner une de ces rages inexpliquées que l'on n'éprouve qu'au jeune âge. Je louai un cheval
et franchis en cinq quarts d'heures la distance entre Tours et Pont-de-Ruan. Là , honteux de montrer ma folie , je courus à pied dans le chemin, et j'arrivai comme un espion , à pas de loup , sous la terrasse. La comtesse n'y était pas , j'imaginai qu'elle souffrait ; j'avais gardé la clé de la petite porte , j'entrai ; elle descendait en ce moment le perron avec ses deux enfants pour venir respirer, triste et lente , la douce mélancolie empreinte sur ce paysage, au coucher du soleil.
— Ma mère , voilà Félix ! dit Madelaine.
— Oui, moi, lui dis-je à l'oreille. Je me suis demandé pourquoi j'étais à Tours, quand il m'était encore facile de vous voir. Pourquoi ne pas accomplir un désir que dans huit jours je ne pourrai plus réaliser !
— 11 ne nous quitte pas, ma mère? cria Jacques en sautant à plusieurs reprises.
— Tais-toi donc, dit Madelaine, tu vas attirer ici le général.
— Ceci n'est pas sage, reprit-elle ; quelle folie ! Cette consonnance dite dans les larmes par sa
voix, quel paiement de ce qu'on devrait appeler les calculs usuraires de l'amour !
— J'avais oublié de vous rendre cette clé , lui (lis-je en souriant.
— Vous ne reviendrez donc plus? dit-elle.
— Est-ce que nous nous quittons, demandai-je en lui jetant un regard qui lui fit abaisser ses paupières pour voiler sa muette réponse.
Je partis après quelques moments passés dans une de ces heureuses stupeurs des âmes arrivées là où finit l'exaltation et où commence la folle extase. Je m'en allai d'un pas lent, en me retournant sans cesse. Quand, au sommet du plateau, je contemplai la vallée une dernière fois, je fus saisi du contraste qu'elle m'offrit en la comparant à ce qu'elle était quand j'y vins : ne verdoyait-elle pas, ne flambait-elle pas alors comme flambaient, comme verdoyaient mes désirs et mes espérances ? Initié maintenant aux sombres et mélancoliques mystères d'une famille, partageant les angoisses d'une Niobé chrétienne , triste comme elle , lame rembrunie , je trouvais en ce moment la vallée au ton de mes idées. En ce moment, les champs étaient dépouillés, les feuilles des peupliers tombaient, et celles qui restaient avaient la couleur de la rouille ; Us pampres étaient brûlés, la cime des bois offrait les teintes graves de cette couleur tonnée que jadis les rois adoptaient {tour leur costtmie et qui cachait la pourpre du pouvoir sous le brun des chagrins. Toujours en harmonie avec mes pensées, la vallée.
LE LYS DANS LA VALLÉE
où se mouraiont les rayons jaunes d'un soleil tiède . me présentait eneore une vivante imaj^c de mon Ame.
Ouitter une femme aimée est une silnnlion horrible oti simple, selon les natures; moi je me trouvai soudain comme dans un pays étranger dont j'ifynorais la lanpfue ; je ne pouvais méprendre à rien . en voyant des choses auxquelles je ne sentais plus mon ilme attachée. Alors l'étendue de mon amour se déploya, et ma chère Henriette s'éleva de toute sa hauteur dans ce désert où je ne vécus que par son souvenir. Elle fut une fif^ure si relifïieusement adorée que je résolus de rester sans souillure en présence de ma divinité secrète , et me revêtis idéalement de la robe blanche des lévites , imitant ainsi Pétrarque qui ne se présenta jamais devant Laure de Noves qu'entièrement habillé de blanc.
Avec quelle impatience j'attendis la première nuit où , de retour chez mon père . je pourrais lire cette lettre que je touchais durant le voyage , comme un avare tâte une sonune en billets qu'il est forcé de porter sur lui. Pendant la nuit, je baisais le papier sur lequel Henriette avait manifesté ses volontés, où je devais reprendre les mystérieuses effluves échappées de sa main, d'où les accenlualions de sa voix s'élanceraient dans mon entendement recueilli. Je n'ai jamais lu ses lettres , que comme je lus la première, au lit et au milieu d'un silence absolu; je ne sais pas comment on peut lire autrement les lettres écrites par une personne aimée ; cependant, il est des hommes indignes d'être aimés qui mêlent la lecture de ces lettres aux préoccupations du jour , la quittent et la reprennent avec une odieuse tranquillité.
Voici, Natalie, l'adorable voix qui tout à coup retentit dans le silence de la nuit; voici la sublime figure qui se dressa pour me montrer du doigt le vrai chemin dans le carrefour où j'étais arrivé.
Lettre de la comtesse de Mortsauf à M. le vicomte Félix de Vandenesse.
Quel bonheur, mon ami, d'avoir à rassembler les éléments épars de mon expérience pour vous la transmettre et vous en armer contre les dangers du monde à travers lequel vous devrez vous conduire habilement. J'ai ressenti les plaisirs permis de l'affection maternelle, en m'occupant devons durant (juelques nuits. Pendant que j'écrivais ceci, phrase à phrase , en me transportant par avance dans la vie que vous mènerez, j'allais parfois à ma
fenêtre; en voyant de là les tours de Frapesle éclairées par la lune, souvent je me disais : « H dort, et je veille pour lui ! :> Sensations charmantes (pii m'ont rappelé les pi'<'miers botdieurs de ma vie, alors que je contemplais Jacques endormi dans son berceau, en attendant son réveil pour lui donner mon lait. N'êtes-vous pas un homme-enfant, de qui l'iime doit être réconfortée jtnr ipielques préceptes dont vous n'avez pu vous nourrir dans ces affreux collèges où vous avez tant souffert ; mais que, nous autres femmes, avons le privilège de vous présenter. Ce sont des riens ; mais ils influent sur vos snccès , ils les préparent et les consolident. Ne sera-ce pas une maternité spirituelle que cet engendrement du système auquel un homme doit rapporter les actions de sa vie, une maternité bien comprise par l'enfant? Cher Félix, laissez-moi , quand même je commettrais ici quelques erreurs , imprimer à notre amitié le désintéressement qui la sanctifiera : vous livrer au monde, n'est-ce pas renoncer à vous; mais je vous aime assez pour sacrifier mes jouissances à votre bel avenir. Depuis bientôt quatre mois, vous m'avez fait étrangement réfléchir aux lois et aux mœurs qui régissent notre époque. Les conversations que j'ai eues avec ma tante , et dont le sens vous appartient, à vous qui la remplacez ! les événements de sa vie que y[. de Mortsauf m'a racontés; les paroles de mon père à qui la cour fut si familière; les plus grandes comme les plus petites circonstances; tout a surgi dans ma mémoire au profit de mon enfant adoptif que je vois prêt à se lancer au milieu des hommes , presque seul ; prêt à se diriger sans conseil dans un pays ou plusieurs périssent par leurs bonnes qualités étourdiment déployées , où certains réussissent par leurs mauvaises bien employées.
Avant tout, méditez l'expression concise de mon opinion sur la société considérée dans son ensemble, car avec vous, peu de paroles suffisent. J'ignore si les sociétés sont d'origine divine ou si elles sont inventées par l'homme ; j'ignore également en quel sens elles se meuvent; ce qui me semble certain est leur existence; dès que vous les acceptez, au lieu de vivre à l'écart, vous devez en tenir les conditions constitutives pour bonnes ; entre elles et vous , demain il se signera comme un contrat. La société d'aujourd'hui se sert-elle plus de l'homme qu'elle ne lui profite? je le crois; mais que l'homme y trouve plus de charges que de bénéfices, ou qu'il achète trop chèrement les avantages qu'il en recueille, ces questions regardent les légis-
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lateurs et non rindivitlu. Selon moi , vous devez donc obéir en toute chose à la loi générale , sans la discuter, qu'elle blesse ou flatte votre intérêt. Quelque simple que puisse vous paraître ce principe , il est difficile en ses applications; il est comme une sève qui doit s'infiltrer dans les moindres tuyaux capillaires pour vivifier l'arlire, lui conserver sa verdure, développer ses fleurs, et bonifier ses fruits si magnifiquement qu'il excite une admiration générale. Cher, les lois ne sont pas toutes écrites dans un livre ; les mœurs aussi créent des lois, les plus importantes sont les moins connues; il n'est ni professeurs, ni traités, ni école, pour ce Droit qui régit vos actions, vos discours, votre vie extérieure , la manière de vous présenter au monde ou d'aborder la fortune. Faillir à ces lois secrètes, c'est rester au fond de l'état social au lieu de le dominer. Quand même cette lettre ferait de fréquents pléonasmes avec vos pensées, laissez-moi donc vous confier ma politique de femme.
Expliquer la société par la théorie du bonheur individuel pris avec adresse aux dépens de tous , est une doctrine fatale dont les déductions sévères amènent l'homme à croire que tout ce qu'il s'attribue secrètement sans que la loi , le monde ou l'individu s'aperçoivent d'une lésion , est bien et dûment acquis. D'après cette charte , le voleur habile est absous, la femme qui manque à ses devoirs sans qu'on en sache rien est heureuse et sage ; tuez un homme sans que la justice en ait une seule preuve , si vous conquérez ainsi quelque diadème à la Macbeth , vous avez bien agi ; votre intérêt devient une loi suprême , la question consiste à tourner , sans témoins ni preuves, les difficultés que les mœurs et les lois mettent entre vous et vos satisfactions. A qui voit ainsi la société, le problème que constitue une fortune à faire , mon ami , se réduit à jouer une partie dont les enjeux sont un million ou le bagne, une position politique ou le déshonneur. Encore le tapis vert n'a-t-il pas assez de drap pour tous les joueurs , et faut-il une sorte de génie pour combiner un coup. Je ne vous parle ni de croyances religieuses , ni de sentiments ; il s'agit ici des rouages d'une machine d'or et de fer, et de ses résultats immédiats dont s'occupent les hommes. Cher enfant de mon cœur, si vous partagez mon horreur envers cette théorie des criminels, la société ne s'expliquera donc à vos yeux que comme elle s'explique dans tout entendement sain , par la théorie des devoirs. Oui , vous vous devez les uns aux autres sous mille formes diverses. Selon moi , le duc
et pair se doit bien plus à l'artisan ou au pauvre, que le pauvre et l'artisan ne se doivent au duc et pair. Les obligations contractées s'accroissent en raison des bénéfices que la société présente à l'homme; principe vrai en commerce comme en politique , car la gravité des soins est partout en raison de l'étendue des profits. Chacun paie sa dette à sa manière. Quand notre pauvre homme de la Rhétorière vient se coucher fatigué de ses labours , croyez-vous qu'il n'ait pas rempli des devoirs; il a certes mieux accompli les siens que beaucoup de gens haut placés. En considérant ainsi la société dans laquelle vous voudrez une place en harmonie avec votre intelligence et vos facultés , vous avez donc à poser, comme principe générateur, cette maxime : Ne se rien permettre ni contre votre conscience ni contre la conscience publique. Quoique mon insistance puisse vous sembler superflue , je vous supplie, oui, votre Henriette vous supplie de bien peser le sens de ces deux paroles. Simples en apparence , elles signifient , cher , que la droiture , rhonneur, la loyauté, la politesse, sont les instruments les plus sûrs et les plus prompts de votre fortune. Dans ce -monde égoïste, une foule de gens vous diront que l'on ne fait pas son chemin par les sentiments; que les considérations morales trop respectées retardent leur marche; vous verrez des hommes mal élevés , mal appris ou incapables de toiser l'avenir , froisser un petit , se rendre coupables d'une impolitesse envers une vieille femme, refuser de s'ennuyer un moment avec quelque bon vieillard , sous prétexte qu'ils ne leur sont utiles à rien; plus tard, vous apercevrez ces hommes accrochés à des épines qu'ils n'auront pas épointées et manquer leur fortune pour un rien; tandis que l'homme rompu de bonne heure à cette théorie des devoirs ne rencontrera point d'o])Stacles ; peutêtre arrivera-til moins promptement , maissa fortune sera solide et restera quand celle dos autres croulera !
Quand je vous dirai que l'application de cette doctrine exige avant tout la science des manières , vous trouverez peut-être que ma jurisprudence sent un peu la cour et les enseignements (pie j'ai reçus de la maison de Lenoncourt. 0 mon ami , j'attache la plus grande importance à cette instruction, si petite en apparence. Les habitudes de la grande compagnie vous sont aussi nécessaires que peuvent l'être les connaissances étendues et variées que vous possédez; elles les ont souvent suppléées: certains hommes ignorants en fait, mais doués d'un esprit naturel , habitués à mettre de la suite
dans leurs idées, sont arrivés A une (grandeur qui fuyait de plus diijMosquVux. Je vous ai l»ien étudié, Félix , avant de savoir si votre édncadoii , prise en commun dans les collèges, n'avait rien gâté chex vous. Avec quelle joie ai-je reconnu que vous pouviez acquérir le peu qui vous manque. Dieu seul le sait ! (liiez beaucoup de personnes élevées dans ces traditions, les manières spnt purement extérieures; car la politesse exquise, les belles façons viennent du cœur et d'un grand sentiment de dignité personnelle; voilà pourquoi, malgré leur éducation . quelques nobles ont mauvais ton , tandis (pic certaines personnes d'extraction bourgeoise ont naturellement bon goût, et n'ont plus qu'à prendre (juclques leçons pour se donner , sans imitation gauche, d'excellentes manières. Croyezen une pauvre femme qui ne sortira jamais de sa vallée : ce ton noble , celte simplicité gracieuse empreinte dans la parole , dans le geste , dans la tenue et jusque dans la maison , constitue comme tine poésie physique dont le charme est irrésistible; jugez de sa puissance quand elle prend sa source dans le cœur. La politesse, cher enfant, consiste à paraître s'oublier pour les autres; chez beaucoup de gens, elle est une grimace sociale qui se dément aussitôt que l'intérêt trop froissé montre le Jjout de l'oreille ; un grand devient alors ignoble. Mais, et je veux que vous soyez ainsi, Félix, la vraie politesse implique une pensée chrétienne; elle est comme une fleur de la charité , et consiste à s'oublier réellement; en souvenir d'Henriette, ne soyez donc pas une fontaine sans eau, ayez l'esprit et la forme! Ne craignez pas d'être souvent la dupe de cette vertu sociale; tôt ou tard vous recueillerez le fruit de tant de grains en apparence jetés au vent. Mon père a remarcpié jadis qu'une des façons les plus blessantes dans la politesse mal entendue est l'abus des promesses. Quand il vous sera demandé quelque chose que vous ne sauriez faire , refusez net, en ne laissant aucune fausse espérance; puis accordez promptement ce que vous voulez octroyer : vous acquérez ainsi la grâce du refus et la grâce du bienfait, doulde loyauté qui relève merveilleusement un caractère. Je ne sais si on ne nous en veut pas plus d'un espoir déçu qu'on ne nous sait gré d'une faveur. Surtout, mon ami, car ces petites choses sont bien dans mes attributions, et je puis m'appcsantir sur ce que je crois savoir, ne soyez ni confiant, ni banal, ni empressé, trois écueils ! La trop grande confiance diminue le respect , la banalité nous vaut le mépris, le zèle nous rend excellents à exploiter. Et d'abord, cher enfant.
vous n'aurez pas plus de deux ou trois amis dans le cours de votre existence, votre entière confiance est leur bien; la donner à plusieurs, n'est-ce pas les trahir ? Si vous vous liez avec quebpies hommes plus intimement (ju'avec d'auti-es , soyez donc discret sur vous-même , soyez toujours réservé comme si vous deviez les avoir un jour pour compétiteurs, pour adversaires ou pour ennemis; les hasards de la vie le voudront ainsi. Gardez donc une attitude qui ne soit ni froide ni chaleureuse, sachez trouver cette ligne moyenne sur laquelle un homme peut demeurer sans rien compromettre. Oui, croyez que le galant homme est aussi loin de la lâche complaisance de Philinte que de l'âpre vertu d'Alceste. Le génie du pofme comique brille dans l'indication du milieu vrai que saisissent les spectateurs nobles; certes, tous pencheront plus vers les ridicules de la vertu (pie vers le souverain mépris caché sous la bonhomie de l'égoïsme; mais ils sauront se préserver de l'un et de l'autre. Quant à la banalité , si elle fait dire de vous par quelques niais que vous êtes un homme charmant, les gens habitués à sonder, à évaluer les capacités humaines , déduiront votre tare et vous serez promptement déconsidéré , car la banalité est la ressource des gens faibles; or les faibles sont malheureusement méprisés par une société (|ui ne voit dans chacun de ses membres que des organes; peut-être d'ailleurs a-t-elle raison; la nature condamne à mort les êtres imparfaits. Aussi peut-être les touchantes protections de la femme sont-elles engendrées par le plaisir qu'elle trouve à lutter contre une force aveugle , à faire triompher l'intelligence du cœur sur la brutalité de la matière. Mais la société , plus marâtre que mère , adore les enfants qui flattent sa vanité. Quant au zèle, cette première et sublime erreur de la jeunesse qui trouve un contentement réel à déployer ses forces et commence ainsi par être dupe d'elle-même , avant de l'être d'autrui , gardez-le pour vos sentiments partagés , gardez-le pour la femme et pour Dieu. N'apportez ni au monde ni aux spéculations de la politique des trésors en l'échange desquels ils vous rendront des verroteries. Vous devez croire la voix qui vous commande la noblesse en toute chose, alors qu'elle vous supplie de ne pas vous prodiguer inutilement, car malheureusement les hommes vous estiment en raison de votre utilité , sans tenir compte de votre valeur. Pour employer une image qui se grave en votre esprit poétique , que le chiffre soit d'une grandeur démesurée , tracé en or , écrit au crayon , ce ne
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sera jamais qu'un chiffre. Comme l'a dit un homme de cette époque : i;N'ayez jamais de zèle! » Le zèle effleure la duperie , il cause des mécomptes ; vous ne trouveriez jamais au-dessus de vous une chaleur en harmonie avec la vôtre : les rois comme les femmes croient que tout leur est dû. Quelque triste que soit ce principe, il est vrai, mais ne déflore point l'âme. Placez vos sentiments purs en des lieux inaccessibles où leurs fleurs soient passionnément admirées, où l'artiste rêvera presque amoureusement au chef-d'œuvre. Les devoirs, mon ami, ne sont pas des sentiments ; faire ce qu'on doit n'est pas faire ce qui plaît; un homme doit aller mourir froidement pour son pays et peut donner avec bonheur sa vie à une femme. Une des règles les plus importantes de la science des manières est un silence presque absolu sur vous-même. Donnez-vous la comédie , quelque jour, de parler de vous-même à des gens de simple connaissance. Entretenez-les de vos soufi^rances , de vos plaisirs ou de vos affaires? vous verrez l'indifférence succéder à l'intérêt joué ; puis l'ennui venu , si la maîtresse du logis ne vous interrompt poliment, chacun s'éloignera sous des prétextes habilement saisis. 3Iais voulez-vous grouper autour de vous toutes les sympathies , passer pour un homme aimable et spirituel, d'un commerce sur, entretenezles d'eux-mêmes? cherchez un moyen de les mettre en scène, même en soulevant des questions en apparence inconciliables avec les individus? les fronts s'animeront, les bouches vous souriront, et quand vous serez parti . chacun fera votre éloge. Votre conscience et la voix du cœur vous diront la limite où commence la lâcheté des flatteries, où finit la grâce de la conA'crsation. Encore un mot sur les discours publics. Mon ami, la jeunesse est toujours encline à je ne sais quelle promptitude de jugement qui lui fait honneur, mais qui la dessert; de là venait le silence imposé par l'éducation d'autrefois aux jeunes gens qui faisaient auprès des grands un stage pendant lequel ils étudiaient la vie; car autrefois la Noblesse comme l'Art avait ses apprentis, ses pages dévoués aux maîtres qui les nourrissaient. Aujourd'hui, la jeunesse possède une science de serre chaude , partant tout acide , qui la porte à juger avec sévérité les actions , les pensées elles écrits; elle tranche avec le fil d'une lame qui n'a pas encore servi. N'ayez pas ce travers! vos arrêts seraient des censures qui blesseraient beaucoup de personnes autour de vous; et toutes pardonneront moins peut-être une blessure secrète qu'un tort que vous vous donneriez publiquement.
Les jeunes gens sont sans indulgence, parce qu'ils ne connaissent rien de la vie ni de ses difficultés ; le vieux critique est bon et doux, le jeune critique est implacable; celui-ci ne sait rien, celui-là sait tout. D'ailleurs , il est au fond de toutes les actions humaines un labyrinthe de raisons déterminantes, desquelles Dieu s'est réservé le jugement définitif. Ne soyez sévère que pour vous-même. Votre fortune est devant vous , mais personne en ce monde ne peut faire la sienne sans aide; pratiquez donc la maison de mon père, l'entrée vous en est acquise; les relations que vous vous y créerez vous serviront en mille occasions; mais n'y cédez pas un pouce de terrain à ma mère; elle écrase celui qui s'abandonne et admire la fierté de celui qui lui résiste ; elle ressemble au fer qui battu peut se joindre au fer, mais qui brise par son contact tout ce qui n'a pas sa dureté. Cultivez donc ma mère ; si elle vous veut du bien , elle vous introduira dans les salons où vous acquerrez cette fatale science du monde, l'art d'écouter, de parler, de répondre, de vous présenter, de sortir, le langage précis , ce./e we sms quoi qui n'est pas plus la supériorité que l'habit ne constitue le génie , mais sans lequel le plus beau talent ne sera jamais admis. Je vous connais assez pour être sûre de ne me faire aucune illusion en vous voyant par avance comme je souhaite que vous soyez : simple dans vos manières , doux de ton, fier sans fatuité, respectueux près des vieillards , prévenant sans servilité , discret surtout. Déployez votre esprit , mais ne servez pas d'amusement aux autres ; car, sachez bien que si votre supériorité froisse un homme médiocre, il se taira, puis dira de vous : — « Il est très-amusant! » terme de mépris. Que votre supériorité soit toujours léonine. Ne cherchez pas d'ailleurs à complaire aux hommes. Dans vos relations avec eux , je vous recommande une froideur qui puisse arriver jusqu'à cette impertinence dont ils ne peuvent se fâcher; tous respectent celui qui les dédaigne; et ce dédain vous conciliera la faveur de toutes les femmes qui vous estimeront en raison du peu de cas que vous ferez des hommes. Ne souffrez jamais près de vous des gens déconsidérés , quand même ils ne mériteraient pas leur réputation, carie monde nous demande également compte de nos amitiés et de nos haines; à cet égard, que vos jugements soient longtemps et mûrement pesés, mais qu'ils soient irrévocables. Quand les hommes repoussés par vous auront justifié votre répulsion, votre estime sera recherchée ; ainsi vous inspirerez ce respect tacite qui grandit un homme parmi les hommes.
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Vous voilà donc armé de la jeunesse qui plaît, de la grâce qui séduit, de la sagesse qui conserve les conquêtes. Tout ce que je viens de vous dire peut se résMuicr par un vieux mot : Noblesse oblige !
Maintenant ai>pliqnez ces préceptes à la ])oliti(pic des affaires. Vous entendrez plusieurs personnes disant que la finesse est l'élément du succès, que le moyen de percer la foule est de diviser les hommes pour se faire faire place. Mon ami, ces principes étaient ]»ons au mojen-<1ge, quand les princes avaient des forces rivales à détruire les unes par les autres; mais aujourd'hui tout est à jour, et ce système vous rendrait de fort mauvais services. En effet, vous rencontrerez devant vous, soit un homme loyal et vrai , soit un ennemi traître, un homme qui procédera par la calomnie , par la médisance, par la fourberie. Eh hien! sachez que vous n'avez pas de plus puissant auxiliaire que celui-ci; l'ennemi de cet homme est lui-même ; vous pouvez le combattre en vous servant d'armes loyales, il sera tôt ou tard méprisé. Quant au premier , votre franchise vous conciliera son estime; et, vos intérêts conciliés (car tout s'arrange), il vous servira. Ne craignez pas de vous faire des ennemis, malheur à qui n'en a pas dans le monde où vous allez; mais tâchez de ne donner prise ni au ridicule ni à la déconsidération ; je dis tâchez , car à Paris un homme ne s'appartient pas toujours, il est soumis à de fatales circonstances; vous n'y pourrez éviter ni la boue du ruisseau , ni la tuile qui tombe; la morale a ses ruisseaux d'où les gens déshonorés essayent de faire jaillir sur les plus nobles personnes la boue dans laquelle ils se noient; mais vous pouvez toujours vous faire respecter en vous montrant dans toutes les sphères implacable dans vos dernières déterminations. Dans ce conflit d'ambitions , au milieu de ces difficultés entrecroisées, allez toujours droit au fait, marchez résolument à la question , et ne vous battez jamais que sur un point , avec toutes vos forces. Vous savez combien M. de Mortsauf haïssait Napoléon, il le poursuivait de sa malédiction, et veillait sur lui comme la justice sur le criminel , lui redemandant tous les soirs le duc d'Enghien , seule infortune , seule mort qui lui ait fait verser des larmes; eh bien! il l'admirait comme le plus hardi des capitaines , il m'en a souvent expliqué la tactique. Cette stratégie ne peut-elle donc s'appliquer dans la guerre des intérêts? Elle y économiserait le temps, comme l'autre économisait les hommes et l'espace ; songez à ceci, car une femme se trompe souvent en ces choses que nous jugeons par instinct et par senti-
ment. Je puis insister sur un point : toute finesse, toute tromperie est découverte et finit par nuire; tandis que toute situation me paraîtètre moinsdangereusequand unhommese place sur le terrain de la franchise. Si je |»ouvais citer mon exemple, je vous dirais qu'à Clochegourde, forcée par le caractère de M. de Mortsauf à prévenir tout litige, à faire arbitrer immédiatement les contestations qui seraient pour lui comme une maladiedans laquelle il se complairait en y succombant, j'ai toujours tout terminé moi-même en allant droit au nœud, et disant à l'adversaire : Dénouons ou coupons? Il vous arrivera souvent d'être utile aux autres, de leur rendre service, et vous en serez peu récompensé; mais n'imitez pas ceux qui se plaignentdes hommes, et se vantent de ne trouver que des ingrats. N'estce pas se mettre sur un piédestal? puis n'est-il pas un peu niais d'avouer son peu de connaissance du monde? Maisferez-vous le bien comme un usurier prête son argent? ne le ferez-vous paspour le bien en lui-même? Noblesse oblige! Néanmoins ne rendez pas de tels services que vous forciez les gens à l'ingratitude , car ceux-là deviendraient pour vous d'irréconciliables ennemis : il y a le désespoir de l'obligation, comme le désespoir de la ruine qui piète des forces incalculables. Quant à vous , acceptez le moins que vous pouvez des autres ; ne soyez le vassal d'aucune âme , ne relevez que de vous-même. Je ne vous donne d'avis , mon ami , que sur les petites choses de la vie ; dans le monde politique , tout change d'aspect ; les règles qui régissent votre personne fléchissent devant les grands intérêts. Mais si vous parveniez à la sphère où se meuvent les grands hommes , vous seriez, comme Dieu , seul juge de vos résolutions. Alors , vous ne serez plus un homme, vous serez la loi vivante; vous ne serez plus un individu , vous vous serez incarné la nation. Mais si vous jugez, vous serez jugé aussi ; plus tard vous comparaîtrez devant les siècles, et vous savez assez l'histoire pour avoir apprécié les sentiments et les actes qui engendrent la vraie grandeur.
J'arrive à la question grave, à votre conduite auprès des femmes. Dans les salons où vous irez , ayez pour principe de ne pas vous prodiguer en vous livrant au petit manège de la coquetterie. Un des hommes qui , dans l'autre siècle, eurent le plus de succès, avait l'habitude de ne jamais s'occuper que d'une seule personne dans la même soirée , et de s'attacher à celles qui paraissaient négligées. Cet homme, cher enfant, a dominé son époque; il avait sagement calculé que, dans un temps donné.
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son éloge serait obstinément fait par tout le monde. La plupart des jeunes gens perdent au jeu leur plus précieuse fortune, le temps nécessaire pour se créer des relations qui sont la moitié de la vie sociale ; comme ils plaisent par eux-mêmes , ils ont peu de chose à faire pour qu'on s'attache à leurs intérêts; mais ce printemps est rapide, sachez-le bien employer. Cultivez donc les femmes influentes : les femmes influentes sont les vieilles femmes; elles vous apprendront les alliances, les secrets de toutes les familles , et les chemins de traverse qui peuvent vous mener rapidement au but ; elles seront à vous de coeur, la protection est leur dernier amour quand elles ne sont pas dévoles ; elles vous serviront merveilleusement , elles vous prôneront et vous rendront désirable. Fuyez les jeunes femmes! Ne croyez pas qu'il y ait le moindre intérêt personnel dans ce que je vous dis ? La femme de cinquante ans fera tout pour vous , la femme de vingt ans rien; celle-ci veut toute votre vie, l'autre ne vous demandera qu'un moment, une attention. Raillez les jeunes femmes , prenez d'elles tout en plaisanterie, car elles sont incapables d'avoir une pensée sérieuse. Les jeunes femmes, mon ami, sont égoïstes, petites, sans amitié vraie; elles n'aiment qu'elles, elles vous sacrifieraient à un succès. D'ailleurs, toutes veulent du dévoùment, et votre situation exigera qu'on en ait pour vous; ce seraient deux prétentions inconciliables. Aucune d'elles n'aura l'entente de vos intérêts , toutes penseront à elles et non à vous, toutes vous nuiront plus par leur vanité qu'elles ne vous serviront par leur attachement ; elles vous dévoreront sans scrupule votre temps , vous feront manquer votre fortune , vous détruiront de la meilleure grâce du monde. Si vous vous plaignez , la plus sotte d'entre elles vous prouvera que son gant vaut le monde , que rien n'est plus glorieux que de la servir. Toutes vous diront qu'elles donnent le bonheur, et vous feront oublier vos belles destinées: leur bonheur est muable , votre grandeur sera certaine. Vous ne savez pas avec quel art perfide elles s'y prennent pour satisfaire leurs fantaisies , pour convertir un goût passager en un amour qui commence sur la terre, et doit se continuer dans le ciel. Le jour oïl elles vous quitteront, elles vous diront que le mot/e ri aime /?/m* justifie l'abandon , comme le mot faim e excusait leur amour; que l'amour est involontaire. Doctrine absurde , cher ! Croycz-le , le véritable amour est éternel , infini , semblable à lui-même ; il est égal et pur , sans démonstrations violentes; il se voit, en cheveux blancs, jeune de
cœur. Rien de ces choses ne se trouve parmi les femmes mondaines, elles jouent toutes la comédie: celle-là vous intéressera par ses malheurs, elle paraîtra la plus douce , et la moins exigeante des femmes ; mais quand elle se sera rendue nécessaire, elle vous dominera lentement et vous fera faire ses volontés; vous voudrez être diplomate, aller, venir, étudier les hommes , les intérêts , les pays ; non , vous resterez à Paris ou à sa terre , car elle vous coudra malicieusement à sa jupe de dessus ; et plus vous montrerez de dévoùment . plus elle sera ingrate. Celle-là tentera de vous intéresser par sa soumission , elle se fera votre page , elle vous suivra romanesquement au bout du monde, elle se compromettra pour vous garder et sera comme une pierre à votre cou ; vous vous noierez un jour, et la femme surnagera. Les moins rusées des femmes ont des pièges infinis ; la plus imbécile triomphe par le peu de défiance qu'elle excite ; la moins dangereuse serait une femme galante qui vous aimerait sans savoir pourquoi , et qui vous quitterait sans motif. Mais toutes vous nuiront dans le présent ou dans l'avenir, car toute jeune femme qui va dans le monde, qui vit de plaisirs et de vaniteuses satisfactions, est une femme à demi corrompue qui vous corrompra. Là ne sera pas la créature chaste et recueillie dans l'àme de laquelle vous régnerez toujours. Ah ! elle sera solitaire celle qui vous aimera; ses plus belles fêtes seront vos regards, elle vivra de vos paroles ; qu'elle soit pour vous le monde entier , Félix , celle que vous choisirez , car vous serez tout pour elle; aimez-la bien, ne lui donnez ni chagrins, ni rivales, n'excitez pas sa jalousie. Être aimé, cher, être compris, est le plus grand bonheur ; je souhaite que vous le goûtiez ; mais ne compromettez pas la fleur de votre âme, soyez bien sûr du cœur où vous placerez vos affections. Cette femme ne sera jamais elle , elle ne devra jamais penser à elle, mais à vous; elle ne vous disputera rien , elle n'entendra jamais ses propres intérêts, et saura flairer pour vous un danger là où vous n'en verrez point, là où elle oubliera le sien propre ; enfin si elle souff^re , elle souffrira sans se plaindre, elle n'aura point de coquetterie personnelle , mais elle aura comme un respect de ce que vous aimerez en elle. Répondez à cet amour en le surpassant , si vous êtes assez heureux pour rencontrer ce qui manquera toujours à votre pauvre amie , un amour égalenirnt inspiré, également ressenti. Songez, quelle que soit la perfection de cet amour, que, dans une vallée, vivra pour vous une mère de qui le cœur est si creusé par le sentiment
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iloiil vous l'avez rempli que vous n'en pourrez j;im;iis (rouver le fond. Oui , je vous porte une aff<'clion ilonl vous ne eonnailrez jamais rélonilue; car, pour qu'elle se montre ce (prelle est. il faudrait que vous eussiez perdu votre belle intelligence, et alors vous ne sauriez pas jusqu'où pourrait aller mon dévoiiment. .'^uis-je suspecte en vous disant d'éviter les jeunes femmes , toutes plus ou moins artificieuses , moqueuses, vaniteuses, futiles , gaspilleuses ; de vous attacher aux femmes inHucntes, à ces imposantes douairières, pleines de sens comme l'était ma tante . et (pii vous serviront si bien , qui vous défendront contre les accusations secrètes en les détruisant, qui diront de vous ce que vous ne pourriez en dire vous-même. Enfin , ne suis-je ])as généreuse en vous ordonnant de réserver vos adorations pour l'ange au cœur pur. Si ce mot Noblesse oblige contient une grande partie de mes premières recommandations, mes avis sur vos relations avec les femmes sont aussi dans ce mot de chçsvA^r'xG: Les servir toutes; n'en aiwer qu'une.
Votre instruction est immense , votre cœur conservé par la souffrance est resté sans souillure; tout est beau . tout est bien en vous : Veuillez donc! \o\ve avenir est maintenant dans ce seul mot, le mot des grands hommes, ^''est-ce pas, mon enfant, que vous obéirez à votre Henriette? que vous lui permettrez de continuer à vous dire ce qu'elle pense de vous et de vos rapports avec le monde? Car j'ai dans l'iîme un œil qui voit l'avenir pour vous, comme pour mes enfants ; laissez-moi user de cette faculté, à votre profit; ce don mystérieux que m'a fait la paix de ma vie, et qui loin de s'affaiblir s'entretient dans la solitude et le silence, je vous demande en retour de me donner un grand bonheur; je veux vous voir grandir parmi les hommes , sans qu'un seul de vos succès me fasse plisser le front ; je veux que vous mettiez promptement votre fortune à la hauteur de votre nom et pouvoir me dire que j'ai contribué mieux que par le désir à votre grandeur. Cette secrète coopération est le seul plaisir que je puisse me permettre. J'attendrai. Je ne vous dis pas adieu. Nous sommes séparés, vous ne pouvez avoir ma main sous vos lèvres; mais vous devez bien avoir entrevu quelle place vous occupez dans mon cœur.
Henriette.
Quand j'eus fini cette lettre, je sentais palpiter sous mes doigts un cœur maternel au moment où
j'étais encore glacé par le sévère accueil de ma mère. Je devinai pourquoi la comtesse m'avait interdit en Touraine la lecture de cette lettre; elle craignait sans doute de voir ma tète à ses pieds et de les sentir mouillés par mes pleurs.
Je fis enfin la connaissance de mon frère Charles qui jusqu'alors avait été comme tm étranger pour moi; mais il eut dans ses moindres relations une morgue qui mettait trop de distance entre nous pour que nous nous aimassions en frères, car tous les sentiments doux reposent sur l'égalité des cœurs. Il m'enseignait dortoralement ces riens que l'esprit ou le cœur devinent; à tout propos, il paraissait se défier de moi, en affectant de croire que je ne savais rien ; si je n'avais pas eu pour point d'appui mon amour, il m'eût rendu gauche et bête. Néanmoins, il me présenta dans le monde où ma niaiserie devait faire valoir ses qualités. Sans les malheurs de mon enfance , j'aurais pu prendre sa vanité de protecteur pour de l'amitié fraternelle; mais la solitude morale produit les mêmes effets que la solitude terrestre : le silence permet d'y apprécier les plus légers retentissements, et Thabitude de se réfugier en soi-même développe une sensibilité dont la délicatesse révèle les moindres nuances des affections qui nous touchent. Si , avant d'avoir connu madame de ^lortsauf , un regard dur me blessait, si l'accent d'un mot brusque me frappait au cœur, j'en gémissais sans rien savoir de la vie des caresses ; mais à mon retour de Clochegourde, je pouvais établir des comparaisons qui perfectionnaient ma science prématurée. L'observation qui repose sur les souffrances est incomplète ; le bonheur a sa lumière aussi. Je me laissai d'autant plus volontiers écraser sous la supériorité du droit d'aînesse que je n'étais pas la dupe de Charles. J'allai seul chez la duchesse de Lenoncourt où je n'entendis point parler de sa fille , où personne , excepté le bon vieux duc, la simplicité même , ne m'en parla ; mais à la manière dont il me reçut, je devinai les secrète» recommandations d Henriette.
Au moment où je commençais à perdre le niais étonnement que cause à tout débutant la vue du grand monde, au moment où j'y entrevoyais des plaisirs en comprenant les ressources qu'il offre aux ambitieux, et que je me plaisais à mettre en usage les maximes d'Henriette en admirant leur profonde vérité , les événements du 20 mars arrivèrent. -Mon frère suivit la cour à Gand; moi, par le conseil de madame de Mortsauf avec qui j'entretenais une correspondance active de mon côté seulement , j'y accompagnai M. de Lenoncourt. La
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bienveillance habituelle du duc devint une sincère protection quand il me vit attaché de cœur, de tête et de pied aux Bourbons ; il me présenta lui-même à Sa Majesté. Les courtisans du malheur sont peu nombreux, la jeunesse a des admirations naïves, des fidélités sans calcul, et le roi savait juger les hommes ; ce qui n'eût pas été remarqué aux Tuileries le fut donc beaucoup à Gand ; j'eus le bonheur de plaire à Louis XVIIL Une lettre de madame de Mortsauf apportée au duc avec des dépêches, par un émissaire des Vendéens , et dans laquelle il y avait un mot pour moi , m'apprit que Jacques était malade. M. de Mortsauf, au désespoir autant de la mauvaise santé de son fils que de voir une seconde émigration commencer sans lui, avait ajouté quelques mots qui me firent deviner la situation de la bien-aimée. Tourmentée par lui sans doute, quand elle passait tous ses instants au chevet de Jacques , n'ayant de repos ni le jour ni la nuit, supérieure aux taquineries , mais sans force pour les dominer quand elle employait toute son âme à soigner son enfant, mndarne de Mortsauf devait désirer le secours d'une amitié qui lui avait rendu la vie moins pesante , ne fût-ce que pour s'en servir à occuper M.deMortsauf. Déjà plusieurs fois j'avais emmené le comte au dehors quand il menaçait de la tourmenter; innocente ruse dont le succès m'avait valu quelques-uns de ces regards qui expriment une reconnaissance passionnée où l'amour voit des promesses. Quoique je fusse impatient de marcher sur les traces de Charles envoyé récemment au congrès de Vienne , quoique je voulusse au risque de mes jours justifier les prédictions d'Henriette et m'affranchir de la vassalité fraternelle; mon ambition , mes désirs d'indépendance , l'intérêt que j'avais à ne pas quitter le roi , tout pâlit devant la figure endolorie de madame de Mortsauf, et je méditai de quitter la cour de Gand pour aller servir la vraie souveraine. Dieu me récompensa. L'émissaire envoyé par les Vendéens ne pouvait pas retourner en France; Sa Jlajesté voulait un homme qui se dévouât à y porter ses instructions. Le duc de Lenoncourt savait que le roi n'oul)lierait point celui qui se chargerait de celte périlleuse entreprise; il me fit agréer sans me consulter, et j'acceptai , bien heureux de pouvoir me retrouver à Clochegourde tout en servant le roi.
Après avoir eu, dès vingt et un ans, une audience du roi, je revins en France oîi, soit à Paris, soit en Vendée, j'eus le bonheur d'accomplir les intentions de Sa Majesté. Vers la fin de mai , poursuivi par les autorités bonapartistes auxipiellcs j'étais
signalé,je fus obligé de fuir en homme qui semblait retourner à son manoir, allant à pied de domaine en domaine, de bois en bois, à travers la haute Vendée , le Bocage et le Poitou , changeant de route suivant l'occurrence. J'atteignis Saumur, de Saumur je vins à Chinon , et de Chinon , en une seule nuit , je gagnai les bois de Xueil où je rencontrai M. de Mortsauf à cheval dans une lande; il me prit en croupe , et m'amena chez lui , sans que nous rencontrassions personne qui put me reconnaître.
— Jacques est mieux, avait été son premier mot.
Je lui avouai ma position de fantassin diplomatique traqué comme une bête fauve, et le gentilhomme s'arma de son royalisme pour disputer à M. de Chessel le danger de me recevoir. En apercevant Clochegourde, il me sembla que les huit mois qui venaient de s'écouler étaient un songe. Quand M. de Mortsauf dit à sa femme en me précédant : — Devinez qui je vous amène?... Félix.
— Est-ce possible! demanda- t-elle les bras pendants, le visage stupéfié.
Je me montrai : nous restâmes tous deux immobiles, elle clouée sur son fauteuil , moi sur le seuil de sa porte , nous contemplant avec l'avide fixité de deux amants qui veulent réparer par un seul regard tout le temps perdu ; mais honteuse d'une surprise qui laissait son cœur sans voile, elle se leva, je m'approchai.
— J'ai bien prié pour vous! me dit-elle après m'avoir tendu sa main à baiser.
Elle me demanda des nouvelles de son père; puis elle devina ma fatigue , et alla s'occuper de mon gîte, tandis que iM. de Mortsauf me faisait donner à manger, car je mourais de faim. Ma chambre fut celle qui se trouvait au-dessus de la sienne , celle de sa tante; elle m^y lit conduire par M. de Mortsauf, après avoir mis le pied sur la première marche de l'escalier, en délibérant sans doute avec elle-même si elle m'y accompagnerait; je me retournai, elle rougit, me souhaita un bon sommeil, et s'en alla précipitamment.
Quand je descendis pour dîner, j'appris les désastres de M'aterloo, la fuite de Napoléon, la marche des alliés sur Paris et le retoiu- probable des Bourbons. Ces événements étaient tout pour M. de Mortsauf, ils ne furent rien pour nous. Savez-vous la plus grande nouvelle . après les enfants caressés, car je ne vous parle pas de mes alarmes en voyant la comtesse pâle et maigrie; je connaissais le ravage que pouvait faire un geste d'étonnement, et n'exprimai que du plaisir en la voyant. La grande
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nouvelle pour nous, fut : « — Vous aurez de la glace! )> Elle s'était souvent dépitée, l'année dernière, de ne pas avoir d'eau assez fraîche pour mol <pii, n'ayant pas d'autre boisson, l'aimais glacée. Pieu sait au prix de combien d'importunités elle avait fait construire une glacière ! Vous savez mieux (lue personne qu'il suffit à l'amour d'un mot, d'un regard , d'une inflexion de voix , d'une attention légère en apparence ; son plus beau privilège est de se prouver par lui-même. Hé bien ! son mot, son regard , son plaisir, me révélèrent l'étendue de ses sentiments, comme je lui avais naguère dit tous les miens par ma conduite au trictrac. Mais les naïfs témoignages de sa tendresse abondèrent; car, le sej>tième jour après mon arrivée, elle redevint fraîche , elle pétilla de santé , de joie et de jeunesse; je retrouvai mon cher lys, embelli, mieux épanoui , de même que je trouvai mes trésors de cœur augmentés. N'est-ce pas seulement chez les petits esprits, ou dans les cœurs vulgaires, que l'absence amoindrit les sentiments , elface les traits de l'Ame et diminue les beautés de la personne aimée? Pour les imaginations ardentes, pour les êtres chez lesquels l'enthousiasme passe dans le sang , le teint d'une pourpre nouvelle , et chez qui la passion prend les formes de la constance, l'absence n'a-t-elle pas l'effet des supplices qui raffermissaient la foi des premiers chrétiens , et leur rendaient Dieu visible? N'existe-t-il pas chez un cœur rempli d'amour des souhaits incessants qui donnent plus de prix aux formes désirées en les faisant entrevoir colorées par le feu des rêves; n'éprouve-t-on pas des irritations qui communiquent le beau de l'idéal aux traits adorés en les chargeant de pensées? Le passé, repris souvenir à souvenir, s'agrandit; l'avenir se meuble d'espérances. Entre deux cœurs où surabondent ces nuages électriques, une première entrevue devient alors comme un bienfaisant orage qui ravive la terre et la féconde en y portant les subites lumières de la foudre. Combien de plaisirs suaves ne goùtai-je pas en voyant que chez nous ces pensers, ces ressentiments étaient réciproques ; de quel œil charmé je suivis les progrès du bonheur chez Henriette ! Une femme qui revit sous les regards de l'aimé donne peut-être une plus grande preuve de sentiment que celle qui meurt tuée par un doute , ou séchée sur sa tige , faute de sève ; je ne sais qui des deux est la plus touchante. La renaissance de madame de Mortsauf fut naturelle , comme les effets du mois de mai sur les prairies, comme ceux du soleil et de l'onde sur les fleurs abattues. Comme notre
vallée d'amour, elle avait eu son hiver; elle renaissait comme elle au printemps.
Avant le dîner, nous descendîmes sur notre chère terrasse. Là, tout en caressant la tête de son pauvre enfant devenu plus débile que je ne l'avais vu , qui marchait aux flancs de sa mère, silencieux conmie s'il couvait encore une maladie, elle me raconta ses nuits passées au chevet du malade.
— Durant ces trois mois, elle avait , me disaitelle, vécu d'une vie toute intérieure; elle avait habité comme un palais sombre en craignant d'entrer en de somptueux appartements où brillaient des lumières, où se donnaient des fêtes à elle interdites, et à la porte desquels elle se tenait, un œil à son enfant, l'autre sur une figure indistincte, une oreille pour écouter les douleurs, une autre pour entendre une voix.
Elle disait des poésies suggérées par la solitude, comme aucun poète n'en a jamais inventé; mais tout cela naïvement, sans savoir qu'il y eût le moindre vestige d'amour , ni trace de voluptueuse pensée, ni poésie orientalement suave, comme une rose du Frangistan. Ouand 31. de Mortsauf nous rejoignit, elle continua du même ton, en femme fière d'elle-même, qui peut jeter un regard d'orgueil à son mari , et mettre sans rougir un baiser sur le front de son fils. Elle avait beaucoup prié , elle avait tenu Jacques pendant des nuits entières sous ses mains jointes, ne voulant pas qu'il mourût.
— J'allais , disait-elle , jusqu'aux portes du sanctuaire demander sa vie à Uieu.
Elle avait eu des visions, elle me les racontait; au moment où elle prononçait de sa voix d'ange ces paroles merveilleuses : — Quand je dormais, mon cœur veillait !
— C'est-à-dire que vous avez été presque folle, répondit M. de Mortsauf en l'interrompant.
Elle se tut , atteinte d'une vive douleur, comme si c'était la première blessure reçue , comme si elle eût oublié que , depuis treize ans , jamais cet homme n'avait manqué de lui décocher une flèche au cœur; oiseau sublime, atteint dans son vol par ce grossier grain de plomb , elle tomba dans un stupide abattement.
— Hé quoi ! monsieur, dit-elle après une pause, jamais une de mes paroles ne trouvera-t-elle grâce au tribunal de votre esprit? n'aurez-vous jamais d'indulgence pour ma faiblesse, ni de compréhension pour mes idées de femme ?
Elle s'arrêta : déjà cet ange se repentait de ses murmures , et mesurait d'un regard son passé comme son avenir; pourrait-elle être comprise.
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n'allait-elle pas faire jaillir une virulente apostrophe? Ses veines bleues battirent violemment dans ses tempes , elle n'eut point de larmes , mais le vert de ses yeux devint pâle ; puis elle abaissa ses regards vers la terre pour ne pas voir dans les miens sa peine agrandie, ses sentiments devinés, son âme caressée en mon âme , et surtout la compatissance encolérée d'un jeune amour, prêt, comme un chien fidèle , à dévorer celui qui blesse sa maîtresse , sans discuter ni la force ni la qualité de l'assaillant. Dans ces cruels moments, il fallait voir l'air de supériorité que prenait M. de Mortsauf ; il croyait triompher de sa femme , et l'accablait alors i d'une grêle de phrases qui répétaient la même i idée, et ressemblaient à des coups de hache ren- I dant le même son.
— Il est donc toujours le même? lui dis-je ) quand M. de Mortsauf nous quitta forcément , r réclamé par son piqueur qui vint le chercher.
— Toujours , me répondit Jacques.
— Toujours excellent, mon fils, dit-elle à Jacques en essayant ainsi de soustraire M. de 3Iortsauf au jugement de ses enfants. Vous voyez le présent, vous ignorez le passé; vous ne sauriez critiquer votre père sans commettre quelqu'injustice ; mais eussiez-vous la douleur de trouver votre père en faute , l'honneur des familles exige que vous ensevelissiez de tels secrets dans le plus profond silence.
— Comment ont été les changements à la Cassine et à la Rhétorière , lui demandai-je pour la tirer de ses amères pensées.
— Au-delà de mes espérances, dit-elle. Les bâtiments finis, nous avons trouvé deux fermiers excellents, qui ont pris l'une à quatre mille cinq cents francs , impôts payés , l'autre à cinq mille francs ; les baux sont consentis pour quinze ans. Nous avons déjà planté trois mille pieds d'arbres sur les deux nouvelles fermes. Le parent de Manette est enchanté d'avoir la Rabelaye. Martineau est à la Baude. Le bien de nos quatre fermiers consiste en prés et en bois, dans lesquels ils ne portent point , comme le font quelques fermiers peu consciencieux, les fumiers destinés à nos terres de labour. Ainsi nos efforts ont été couronnés par le plus beau succès. Clochegourde, sans les réserves que nous nommons la ferme du château , sans les bois ni les clos, rapporte dix-neuf mille francs, et les plantations nous ont préparé de belles annuités. Je bataille pour faire donner nos terres réservées à 3Iartineau, notre garde, qui maintenant peut se faire remplacer par son fils. Il en offre trois mille francs,
si 31. de Mortsauf veut lui bâtir une ferme à la Commanderie. Nous pourrions alors dégager les abords de Clochegourde , achever notre avenue projetée jusqu'au chemin de Chinon, et n'avoir que nos vignes et nos bois à soigner. Si le roi revient, notre pension reviendra; nous y consentirons après quelques jours de croisière contre le bon sens de notre femme. La fortune de Jacques sera donc indestructible. Ces choses achevées, je laisserai M. de Mortsauf thésauriser pour Madelaine , que le roi dotera d'ailleurs selon l'usage. J'ai la conscience tranquille, ma tâche s'accomplit. Et vous? me dit-elle.
Je lui expliquai ma mission , et lui fis voir combien son conseil avait été fructueux et sage. Étaitelle douée de seconde vue pour ainsi pressentir les événements ?
— - Ne vous l'ai-je pas écrit, dit-elle. Pour vous seul , j'ai retrouvé l'exercice d'une faculté surprenante , dont je n'ai parlé qu'à 31. de la Berge, mou confesseur , et qu'il explique par une intervention divine. Souvent , après quelques méditations profondes provoquées par des craintes sur l'état de mes enfants , mes yeux se fermaient aux choses de la terre , et voyaient dans une autre région ; quand j'y apercevais Jacques et 3Iadelaine lumineux , ils étaient pendant un certain temps en bonne santé; si je les y trouvais enveloppés d'un brouillard , ils tombaient bientôt malades. Pour vous , non-seulement je vous vois toujours brillant; mais j'entends une voix douce qui m'explique sans paroles, mais par une communication mentale, ce que vous devez faire. Je ne puis user de ce don merveilleux que pour mes enfants et pour vous, dit-elle en tombant dans la rêverie. Dieu veut-il leur servir de père? se demanda-t-elle après une pause.
— Laissez-moi croire, lui dis-je, que je n'obéis qu'à vous!
Elle me jeta un de ces sourires entièrement gracieux qui me causaient une si grande ivresse de cœur que je n'aurais pas alors senti un coup mortel.
— Dès que le roi sera dans Paris, allez-y, quittez Clochegourde, reprit-elle. Autant il est dégradant de quêter des places et des grâces , autant il est ridicule de ne pas être à portée de les accepter. II se fera de grands changements, les hommes capables et sûrs seront nécessaires au loi ; ne lui manquez pas. Vous entrerez jeune aux alfaires, et vous vous en trouverez bien, car, pour les hommes d'état comme pour les acteurs, il est des choses de métier que le génie ne révèle pas , il faut les
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apprendre. Mon père tient ceci du duc de Ciioiseul. Songez à moi, me dit-elle après une pause, faitesmoi goûter les plaisirs de la sui)CMiorJté clans ime c'inic toute à moi. N'èles-vous pas mon fils?
— Votre Jils? repris-je d'un air boudeur.
— Rien que mon fils! dit-elle en se moquant de moi; n'est-ce pas avoir une assez belle place dans mon cœur ?
La cloche sonna le dîner ; elle prit mon bras et s'y appuya coniplaisamment.
— Vous avez grandi, me dit-elle en montant les escaliers.
l'uis , quand nous fûmes au perron , elle m'agita le bras comme si mes regards l'atteignaient trop vivement; quoiqu'elle eût les yeux baissés, elle savait bien que je ne regardais qu'elle; elle me dit alors de cet air faussement impatienté, si gracieux, si coquet : — Allons , voyez donc un peu notre chère vallée? Elle se retourna, mit son ombrelle de soie blanche au-dessus de nos tètes , en collant Jacques sur elle; le geste de tète par lequel elle me montra l'Indre, la toue et les prés, prouvait que, depuis mon séjour et nos promenades, elle s'était entendue avec ces horizons fumeux , avec leurs sinuosités vaporeuses. La nature était le manteau sous lequel s'abritaient ses pensées. Elle savait ce que soupire le rossignol pendant les nuits, et ce que répète le chantre des marais avec sa note plaintive.
A huit heures, le soir, je fus témoin d'une scène qui m'émut profondément et que je n'avais jamais pu voir, car je restais toujours au salon , jouant avec M. de Mortsauf, pendant qu'elle se passait dans la salle à manger avantlecoucherdesenfants. La cloche sonna deux coups , tous les gens de la maison vinrent.
— Vous êtes notre hôte , soumettez-vous à la règle du couvent! dit-elle en m'entraînant par la main avec cet air d'innocente raillerie qui dislingue les femmes vraiment pieuses.
M. de Mortsauf nous suivit. Maîtres, enfants, domestiques, tous s'agenouillèrent, tètes nues, en se mettant à leurs places habituelles. C'était le tour de Madelaine à dire les prières; la chère petite les prononça de sa voix enfantine dont les tons ingénus se détachèrent avec clarté dans l'harmonieux silence de la campagne , et prêtèrent aux phrases la sainte candeur de l'innocence , cette grevée des anges. Ce fut la plus émouvante prière que j'aie entendue. La nature répondait aux paroles de l'enfant par les mille bruissements du soir, accompagnement d'orgue légèrement touché, Madelaine
était à droite de sa mère et Jacques à la gauche. Les touffes gracieuses de ces deux tètes, entre les- (piellcs s'élevait la coiffure nattée de la mère et que dominaient les cheveux entièrement blancs et le crâne jauni de M. de Mortsauf, composaient un tableau dont les couleurs répétaient en quelque sorte à l'esprit les idées réveillées par les mélodies de la prière; enfin, pour satisfaire aux conditions de l'unité qui distingue le sublime, cette assemblée recueillie était enveloppée par la lumière adoucie du couchant dont les teintes rouges coloraient la salle, en laissant croire ainsi aux âmes, ou poétiques ou superstitieuses , que les feux du ciel visitaient ces fidèles serviteurs de Dieu agenouillés là sans distinction de rang , dans l'égalité voulue par l'église. En se reportant aux jours de la vie patriarcale, mes pensées agrandissaient encore cette scène déjà si grande par sa simplicité. Les enfants dirent bonsoir à leur père, les gens nous saluèrent, la comtesse s'en alla , donnant une main à chaque enfant, et je rentrai dans le salon avec M. de 3Iortsauf.
— îsous vous ferons faire votre salut par là et votre enfer par ici, dit-il en me montrant le trictrac.
La comtesse nous rejoignit une demi-heure après et avança son métier près de notre table.
— Ceci est pour vous, dit-elle en déroulant le canevas; mais depuis trois mois l'ouvrage a langui. Entre cet œillet rouge et cette rose , mon pauvre enfant a bien souffert!
— Allons, allons, dit 3L de Mortsauf, ne parlons pas de cela. Six-cinq, monsieur l'envoyé du roi.
Quand je me couchai, je me recueillis pour l'entendre aller et venir dans sa chambre. Si elle fut calme et pure , je fus travaillé par des idées folles qu'inspiraient d'intolérables désirs. — Pourquoi ne serait-elle pas à moi? me disais-je. Peut-être est-elle , comme moi , plongée dans cette tourbillonnante agitation des sens ? A une heure , je descendis, je pus marcher sans faire de bruit, j'arrivai devant sa porte, je m'y couchai, l'oreille appliquée à la fente , j'entendis son égale et douce respiration d'enfant. Quand le froid m'eut saisi, je remontai, je me remis au lit et dormis tranquillement jusqu'au malin. Je ne sais à quelle prédestination, à quelle nature doit s'attribuer le plaisir que je trouve à m'avancer jusqu'au bord des précipices , à sonder l'abîme du mal , à en interroger le fond , en sentir le froid , et me retirer tout ému. Cette heure de nuit passée au seuil de sa porte où j'ai pleuré de rage, sans qu'elle ait jamais su que le
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Itiulemain elle avait marché sur mes pleurs et sur mes baisers , sur sa vertu tour à tour détruite et respectée, maudite et adorée; cette heure, sotte aux yeux de plusieurs , est une inspiration de ce sentiment inconnu qui pousse des militaires (quel- (jiies-uns m'ont dit avoir ainsi joué leur vie) à se jeter devant une batterie pour savoir s'ils échapperaient à la mitraille , et s'ils seraient heureux en chevauchant ainsi les abîmes, en fumant comme Jean Bart sur un tonneau de poudre.
Le lendemain, j'allai cueillir et faire deux bouquets; M. de Mortsauf les admira, lui que rien en ce genre n'émouvait, et pour qui le mot de Champcenetz : « Il fait des cachots en Espagne, )> semblait avoir été dit. Je passai quelques jours à Clochegourde , n'allant faire que de courtes visites à Fra- I)esle où je dinai trois fois cependant. L'armée française vint occuper Tours. Quoique je fusse évidemment la vie et la santé de madame de Mortsauf, elle me conjura de gagner Châteauroux , pour revenir en toute hâte à Paris , par Issoudun et Orléans. Je voulus résister, elle commanda disant que le génie familier avait parlé ; j'obéis. Nos adieux furent cette fois trempés de larmes , elle craignait pour moi l'entraînement du monde où j'allais vivre. Ne fallait-il pas entrer sérieusement dans le tournoiement des intérêts, des passions, des plaisirs, qui font de Paris une mer aussi dangereuse aux chastes amours qu'à la pureté des consciences. Je lui promis de lui écrire chaque soir les événements et les pensées de la journée, même les plus frivoles. A cette promesse, elle appuya sa tète allanguie sur mou épaule, et me dit : — N'oubliez rien, tout m'intéressera.
Elle me donna des lettres pour le duc et la duchesse chez lesquels j'allai le second jour de mon arrivée.
— Vous avez du bonheur , me dit le duc , dînez ici , venez avec moi ce soir au château , votre fortune est faite. Le roi vous a nommé ce matin, eu disant : u U est jeune, capable et fidèle! » Et Sa Majesté regrettait de ne pas savoir si vous étiez mort ou vivant, en quel lieu vous avaient jeté les événements , après vous être si bien acquitté de votre mission.
Le soir, j'étais maître des requêtes au conseild'état, et j'avais auprès du roi Louis XVIII un emploi secret d'une durée égale à celle de son règne , place de confiance, sans faveur éclatante , mais sans chance de disgrâce, (|ui me mit au cœur du gouvernement et fut ht source de mes prospérités. Madame de 3Iorlsauf avait vu juste, io lui devais
donc tout : pouvoir et richesse , le bonheur et la science, elle me guidait et m'encourageait, purifiait mon cœur et donnait de l'unité à mes vouloirs.
Plus tard j'eus un collègue. Chacun de nous fut de service pendant six mois. Nous pouvions nous suppléer l'un l'autre au besoin ; nous avions une chambre au château, notre voiture, et de larges rétributions pour nos frais quand nous étions obligés de voyager. Singulière situation! Etre les disciples secrets d'un monarque à la politique duquel ses ennemis ont rendu depuis une éclatante justice; de l'entendre jugeant tout, intérieur, extérieur , d'être sans influence patente et de se voir parfois consultés comme Laforêt par 3Iolière , de sentir les nutations d'une vieille expérience , affermie par la conscience de la jeunesse. Notre avenir était d'ailleurs fixé de manière à satisfaire l'ambition. Outre mes appointements de maître des requêtes , payés par le budget du conseil-d'état , le roi me donnait mille francs par mois sur sa cassette , et me remettait souvent lui-même quelques gratifications. Quoique Sa Majesté sentîtqu'un jeune homme de vingt-trois ans ne résisterait pas longtemps au travail dont il m'accablait, mon collègue, aujourd'hui pair de France , ne fut choisi que vers le mois d'août 1817. Ce choix était si difficile, nos fonctions exigeaient tant de qualités , que le roi fut longtemps à se décider. 11 me fit l'honneur de me demander quel était celui des jeunes gens entre lesquels il hésitait avec qui je m'accorderais le mieux. Parmi eux se trouvait un de mes camarades de la pension Lepîlre, et je ne l'indiquai point. Sa Majesté me demanda pourquoi.
— Le roi , lui dis-je , a choisi des hommes également fidèles, mais de capacités différentes; j'ai nommé celui que je crois le plus habile , certain de toujours bien vivre avec lui.
Mon jugement coïncidait avec celui du roi , qui me sut toujours gré du sacrifice que j'avais fait. En cette occasion , il me dit : — Vous serez , monsieur, le Premier. U ne laissa pas ignorer cette circonstance à mou collègue qui , en retour de ce service, m'accorda son amitié. La considération que me marqua le duc de Lenoncourt donna la mesure à celle dont m'environna le monde. Ces mots : u Le roi prend un vif intéiêl à ce jeune homme, ce jeune homme a de l'avenir, le roi le goûte , » auraient tenu lieu de talents ; mais ils communi(piaientau gracieux accueil dont les jeunes gens sont l'objet, ce je ne sais quoi tpi'on accorde au pouvoir. Soit chez le duc de JAnoncoint , soit chez ma sœur qui épotisa vers ce temps son cousiu
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le marquis de Listomère, le fils de la vieille parente chez qui j'allais à l'île St-Louis , je fis insensi- Mcment la connaissance des personnes les plus influentes au f.iujiourjj Saint-Germain , et particulièrement celles du duc deNavarrcins,de la vicomtesse de Grandlieu, de la marquise d'Aiglemont, du comte de Fontaine, de madame Firmiani , des Maulincourt auxquels votre mariage vous allie. Puis .j'allai chez la comtesse de Sérizy où se trouvaient des personnes comme les Restaud, les Grandville, la duchesse de Carigliano, les Nucin- [jen , les Lanty, les Feraud, qui tous avaient la prétention d'être du faubourg Saint-Germain, et n'y étaient que reçus. Henriette me mit bientôt au cœur de la société dite le Petit- Château, par les soins de la princesse deBlamont-Chauvry dont elle était la petite belle-nièce; elle lui écrivit si chaleureusement à mon sujet que la princesse m'invita sur le champ à la venir voir; je la cultivai, je sus lui plaire, et elle devint non pas ma protectrice, mais une amie dont les sentiments eurent je ne sais quoi de maternel. La vieille princesse eut à cœur de me lier avec la duchesse de Langeais et la vicomtesse de Beauséant, deux femmes qui tenaient alors le sceptre de la mode et qui furent d'autant plus gracieuses pour moi que j'étais sans prétention auprès d'elles, et toujours prêt à leur être agréable. Mon frère Charles, loin de me renier, s'appuya dès-lors sur moi ; mais ce rapide succès lui inspira une secrète jalousie qui plus tard me causa bien des chagrins. Mon père et ma mère, surpris de celte fortune inespérée , sentirent leur vanité flattée , et m'adoptèrent enfin pour leur fils; mais comme leur sentiment était en quelque sorte artificiel , pour ne pas dire joué , ce retour eut peu d'influence sur un cœur ulcéré; d'ailleurs, les affections entachées d'égoïsme excitent peu les sympathies ; le cœur abhorre les calculs et les profits de tout genre.
J'écrivais fidèlement à ma chère Henriette , qui me répondait une ou deux lettres par mois. Son esprit planait sur moi, ses pensées traversaient les distances et me faisaient une atmosphère pure. Aucune femme ne pouvait me captiver. Le roi , qui sut ma réserve, et qui , sous ce rapport , était de l'école de Louis XV , me nommait en riant mademoiselle Vandenesse, mais la sagesse de ma conduite lui plaisait fort. J'ai la conviction que la patience dont j'avais pris l'habitude pendant mon enfance et surtout à Clochegourde servit beaucoup à me concilier les bonnes grâces du roi , qui fut toujours excellent pour moi. H eut sans doute la
fantaisie de lire mes lettres , car il ne fut pas longtemps la dupe de ma réserve. Un jour , le duc était de service . j'écrivais sous la dictée du roi qui, voyant entrer M. de Lenoncourt, nous enveloppa d'un regard malicieux.
— lié bien ! ce diable de Mortsauf veut donc toujours vivre? lui dit-il de sa belle voix d'argent, à laquelle il savait communiquer à volonté le mordant de l'épigramme.
— Toujours, répondit le duc.
— La comtesse de Mortsauf est un ange que je voudrais cependant bien voir ici, reprit le roi; mais si je ne puis rien , mon chancelier , dit-il en se tournant vers moi, sera plus heureux. Vous avez six mois à vous ; je me décide à vous donner pour collègue le jeune homme dont nous parlions hier. Amusez -vous bien à Clochegourde, monsieur Caton ! Et il se fit rouler hors du cabinet en souriant.
Je volai comme une hirondelle en Touraine. Pour la première fois, j'allais me montrer à celle que j'aimais, non-seulement un peu moins niais, mais encore dans l'appareil d'un jeune homme élégant dont les manières avaient été formées par les salons les plus polis, dont l'éducation avait été achevée par les femmes le plus gracieuses, qui avait enfin recueilli le prix de ses soulfrances, et qui avait mis en usage l'expérience du plus bel ange que le ciel ait commis à la garde d'un enfant. Vous savez comment j'étais équipé pendant les trois mois de mon premier séjour à Frapesle; quand je revins à Clochegourde , lors de ma mission en Vendée , j'étais en chasseur; je portais une veste verte à boutons blancs rougis, un pantalon à raies, des guêtres de cuir et des souliers ; la marche, les halliers m'avaient si mal arrangé, que M. de 3Iortsauf fut obligé de me prêter du linge. Cette fois, deux ans de séjour à Paris , l'habitude d'être avec le roi, les façons de la fortune, ma croissance achevée, une physionomie jeune qui recevait un lustre inexplicable de la placidité d'une âme magnétiquement unie à l'âme pure qui de Clochegourde rayonnait sur moi ; tout m'avait transformé : j'avais de l'assurance sans fatuité , j'avais un contentement intérieur de me trouver, malgré ma jeunesse, au sommet des affaires ; j'avais la conscience d'être le soutien secret de la plus adorable femme qui fût ici-bas, son espoir inavoué. Peut-être eus-je un petit mouvement de vanité quand le fouet des postillons claqua dans la nouvelle avenue qui de la route de Chinon menait à Clochegourde, et qu'une grille que je ne connaissais pas s'ouvrit au milieu
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d'une enceinte circulaire récemment bâtie. Je ne lui avais pas écrit mon arrivée , voulant lui causer une surprise, et j'eus doublement tort; d'abord, elle éprouva le saisissement que donne un plaisir longtemps espéré , mais considéré comme impossible ; puis elle me prouva que toutes les surprises calculées étaient de mauvais goût. Quand elle vit le jeune homme là où elle n'avait jamais vu qu'un enfant, elle abaissa son regard vers la terre par un mouvement d'une tragique lenteur ; elle se laissa prendre et baiser la main sans témoigner ce plaisir intime dont j'étais averti par son frissonnement de sensilive ; et quand elle releva son visage pour me regarder encore , je la trouvai pâle.
— Hé bien ! vous n'oubliez donc pas vos vieux amis? me dit M. de Mortsauf qui n'était ni changé ni vieilli.
Les deux enfants me sautèrent au cou. J'aperçus à la porte la figure grave de l'abbé de Dominis , précepteur de Jacques.
— Oui, dis-je au comte; j'aurai désormais par an six mois de liberté qui vous appartiendront toujours. Hé bien! qu'avez-vous ? dis-je à la comtesse en lui passant mon bras pour lui envelopper la taille et la soutenir , en présence de tous les siens.
— Oh ! laissez-moi , me dit-elle en bondissant , ce n'est rien.
Je lus dans son âme , et répondis à sa pensée secrète en lui disant : — Ne reconnaissez-vous donc plus votre fidèle esclave ?
Elle prit mon bras , quitta M. de Mortsauf , ses enfants , l'abbé , les gens accourus , et me mena loin de tous, en tournant le boulingrin, mais en restant sous leurs yeux. Puis, quand elle jugea que sa voix ne serait point entendue : — Félix , mon ami, dit-elle , pardonnez la peur à qui n'a qu'un fil pour se diriger dans un labyrinthe souterrain , et qui tremble de le voir se briser; répétez-moi que je suis plus que jamais Henriette pour vous , que vous ne m'abandonnerez point, que rien ne prévaudra contre moi , que vous serez toujours un ami dévoué. J'ai vu tout à coup dans l'avenir, et vous n'y étiez pas comme toujours la face brillante et les j'eux sur moi ; vous me tourniez le dos.
— Chère Henriette adorée , itlole dont le culte l'emporte sur celui de Dieu , lys chéri, fleur de ma vie, ma force et ma conscience, comment ne savezvous donc plus que je me suis incarné à votre cœur, voué à votre personne, que mon âme est ici quand ma personne est à I*aris. Faut-il donc vous dire que je suis venu en dix-sept heures , (pie chaque tour de roue emportait un monde de pen-
sées et de désirs qui a éclaté comme une tempête aussitôt que je vous ai vue....
— Dites, dites, je suis sûre de moi, je puis vous entendre sans crime. Dieu ne veut pas queje meure; il vous envoie à moi comme il dispense son souffle à ses créations, comme il épandla pluie des nuées sur une terre aride ; dites ! dites ! m'aimez-vous saintement?
— Saintement.
— A jamais?
— A jamais.
— Comme une vierge Marie , qui doit rester dans ses voiles et sous sa couronne blanche?
— Comme une vierge Marie visible.
— Comme une sœur?
— Comme une sœur trop aimée.
— Comme une mère ?
— Comme une mère secrètement désirée.
— Chevaleresquement , sans espoir ?
— Chevaleresquement, mais avec espoir.
— Enfin, comme si vous n'aviez encore que vingt ans , et que vous portiez votre petit méchant habit bleu du bal ?
— Oh ! mieux. Je vous aime ainsi, et je vous aime encore comme.... Elle me regarda dans une vive appréhension. Comme vous aimait votre tante !
— Je suis heureuse , vous avez dissipé mes terreurs , dit-elle en revenant vers la famille étonnée de notre conférence secrète ; mais soyez bien enfant ici ! car vous êtes encore un enfant. Si votre politique est d'être homme avec le roi, sachez, monsieur, qu'ici la vôtre est de rester enfant. Enfant, vous serez aimé ! Je résisterai toujours à la force de l'homme; mais que refuserais-je à l'enfant, rien ! il ne peut rien vouloir que je ne puisse accorder. — Les secrets sont dits, fit-elle en regardant M. de 31ortsauf d'un air malicieux où reparaissait la jeune fille et son caractère primitif. Je vous le laisse , je vais m'habiller.
Jamais , depuis trois ans , je n'avais entendu sa voix aussi pleinement heureuse. Pour la première fois , je connus ces jolis cris d'hirondelle , ces notes enfantines dont je vous ai parlé.
J'apportais un équipage de chasse à Jacques, à 31adclaine une boite à ouvrage dont sa mère se servit toujours; enfin je réparai la mestiuinerie à laquelle m'avait condamné jadis la parcimonie de ma mère. Lajoie que témoignaient les douxenfants, enchantés de se montrer l'un à l'autre leurs cadeaux, jiarut importuner le conUe (pii était toujours chagrin quand on ne s'occupait pas de lui ; je fis un signe d'intelligence à Madelaine et je suivis M. de
LE LYS DANS LA VALLEE
Mortsaufqiii voulait causer dcliii-nu^nio avec moi. Il in'cnunena vers la terrasse; mais nous nous arrôtc^mes sur le perron à chaque fait grave dont il m'entretenait.
— Mon pauvre Félix, me dit-il, vous les voyez tous heureux et hien portants, moi je fais ombre au tableau ; j'ai pris leins maux , et je bénis Dieu de me les avoir donnés. Autrefois j'ignorais ce que j'avais, mais aujouidMiui je le sais, j'ai le pylore attaqué, je ne digère plus rien.
— l'aripu'l hasard èles-vous devenu savant comme un professeur de l'École de médecine ? lui dis-je en souriant. Votre médecin est-il assez indiscret pour vous dire ainsi...
— Dieu me préserve de consulter les médecins ! s'écria-t-il , en manifestant la répulsion que la plupart des malades imaginaires éprouvent pour la médecine.
Je subis alors une conversation folle, pendant la(pielle il me fit les plus ridicules confidences, se plaignant de sa femme, de ses gens , de ses enfants et de la vie , en prenant un plaisir évident à répéter ses dires de tous les jours à un étranger qui , ne les connaissant pas, pouvait s'en étonner, à un ami que la politesse obligeait à les écouter avec intérêt; il dut être content de moi , car je lui prêtais une profonde attention , en essayant de pénétrer ce caractère inconcevable, et de deviner les nouveaux tourments qu'il infligeait à sa femme et qu'elle me taisait. Henriette mit fin à ce monologue en apparaissant sur le perron ; en la voyant, le comte hocha la tête et me dit : — Vous m'écoutez , vous, Félix!
Ft il s'en alla , comme s'il eût eu la conscience du trouble qu'il aurait porté dans mon entretien avec Henriette, ou que, par une attention chevaleresque pour elle , il eût su qu'il lui faisait plaisir en nous laissant seuls. Son caractère offrait des désinences vraiment inexplicables , car il était jaloux comme tous les gens faibles; mais aussi sa confiance dans la sainteté de sa femme était sans bornes; peut-être même, les souffrances de son amour-propre blessé par la supériorité de cette haute vertu engendraient-elles son opposition constante aux volontés de la comtesse qu'il bravait comme les enfants bravent leurs maîtres ou leurs mères. Jacques prenait sa leçon, Madelaine faisait sa toilette; jjendant une heure environ je pus donc me promener seul avec la comtesse sur la terrasse.
— Hé bien! chère ange, lui dis-je, la chaîne s'est alourdie, les sables se sont enllammés. les épines se multiplient?
— Taisez-vous , me dit-elle en d(;vinant les pon sées que m'avait suggérées ma conversation avec U comte , vous êtes ici , tout est oublié ! Je ne souffr point , je n'ai pas souffert!
File fit (pi(d(|ues pas légers , comme pour at?rei sa blanche toilette , pour livrer au zéphyr ses ru chcs de tulle neigeuses, ses manches flottantes, se8 rubans frais , sa pèlerine et les boucles fluides d« sa coiffure à la Sévigné. Je la vis pour la premièn fois, jeune fille, gaie de sa gaieté naturelle, prête à jouer comme un enfant; je connus alors les larmes du bonheur et la joie cpie l'homme éprouve àl donner le plaisir.
— Belle fleur humaine que caresse ma pensée et que baise mon âme! ô mon lys ! lui dis-je, toujours intact et droit sur ta tige, toujours blanc, fier, parfumé, solitaire!
— Assez, monsieur, dit-elle en souriant. Parlezmoi de vous, racontez-moi bien tout.
Alors nous eûmes sous cette mobile voûte de feuil lages frémissants une longue conversation pleine de parenthèses interminables , prise , quittée et reprise, où je la mis au fait de ma vie, de mes occupations; je lui décrivis mon appartement à Paris,' car elle voulut tout savoir ; et , bonhein- alors inap-j précié, je n'avais rien à lui cacher. En connaissani ainsi mon àme , et tous les détails de cette existence remplie par d'écrasants travaux, en apprenani l'étendue de ces fonctions où, sans probité sévère, on pouvait si facilement tromper, s'enrichir; maii que j'exerçais avec tant de rigueur que le roi , lu dis-je, m'appelait 7nademoiselle de Vandenosse elle saisit ma main , et la baisa en y laissant tombei une larme de joie. Cette subite transposition de! rôles, cet éloge si magnifique, cette pensée si rapidement exprimée, mais plus rapidement comprise : (I Voici le maître que j'aurais voulu , voib mon rêve, mon idole! » Tout ce qu'il y avait d'a-i veux dans cette action où l'abaissement était de 1;} grandeur, où l'amour se trahissait dans une régioij interdite aux sens, cet orage de choses célestes mij tomba sur le cœur et m'écrasa. Je me sentis petit j j'aurais voulu mourir à ses pieds. [
— Ah ! dis-je, vous nous surpasserez toujours ei; tout. Comment pouvez-vous douter de moi? car oii en a douté tout à l'heure, Henriette. |
— Non pour le présent, reprit-elle en me regarf dant avec une douceur ineffable qui, pour moj seulement, voilait la lumière de ses yeux; mais ei| vous voyant si beau , je me suis dit : — Nos projet' sur Madelaine seront dérangés par quelque femm. dangereuse qui brisera tout ici.
LE LYS DANS LA VALLÉE
— Toujours Madelaine ! dis-je en exprimant une surprise dont elle ne s'affligea qu'à demi. Est-ce donc à Madelaine que je suis fidèle?
Nous tombâmes dans un silence que M. de Mortsauf vint malencontreusement interrompre. Il fallut , le cœur plein , soutenir une conversation hérissée de difficultés, où mes sincères réponses sur la politique alors suivie par le roi heurtèrent les idées de M. de Mortsauf qui me força de défendre les intentions de Sa Majesté. Malgré mes interrogations sur les chevaux du comte , sur la situation de ses affaires agricoles , s'il était content de ses cinq fermes , s'il couperait les arbres d'une vieille avenue; il en revenait toujours à la politique avec une taquinerie de vieille fille et une persistance d'enfant , car ces sortes d'esprits se heurtent volontiers aux endroits où brille la lumière ; ils y reviennent toujours en bourdonnant sans rien pénétrer, et fatiguent l'âme comme les grosses mouches fatiguent l'oreille en fredonnant le long des vitres. Henriette se taisait. Pour éteindre cette conversation que la chaleur du jeune ùge pouvait enflammer, je répondis par des monosyllabes approbatifs en évitant ainsi d'inutiles discussions , mais M. de Mortsauf avait beaucoup trop d'esprit pour ne pas sentir tout ce que ma politesse avait d'injurieux. Au moment où , fâché d'avoir toujours raison, il se cabra , ses sourcils et les rides de son front jouèrent, ses yeux jaunes éclatèrent, son nez ensanglanté se colora davantage , comme le jour où, pour la première fois, je fus témoin d'un de ses accès de démence. Henriette me jeta des regards suppliants en me faisant comprendre qu'elle ne pouvait déployer en ma faveur l'autorité dont elle usait pour justifier ou pour défendre ses enfants; je répondis alors à M. de Mortsauf en le prenant au sérieux et maniant avec une excessive adresse son esprit ombrageux.
— Pauvre cher, pativre cher ! disait-elle en murmurant plusieurs fois ces deux mots qui arrivaient à mon oreille comme une brise; puis quand elle crut pouvoir intervenir avec succès, elle nous dit en s'arrèlanl: — Savez -vous, messieurs, que vous êtes parfaitement ennuyeux.
Ramené par celte interrogation à la chevaleresque obéissance due aux femmes. 31. de Mortsauf cessa de parler politique ; nous l'ennuyâmes à notre tour en disant des riens, et il nous laissa libres de nous promener en prétendant que la tète lui tournait à parcourir ainsi continuellement le même espace.
Mes tristes conjectures étaient vraies. Les doux
paysages, la tiède atmosphère, le beau ciel, l'enivrante poésie de cette vallée qui , pendant quinze ans , avaient calmé les lancinantes fantaisies de ce malade, étaient impuissants aujourd'hui. A l'époque de la vie où chez les autres hommes les aspérités se fondent et les angles s'émoussent, le caractère du vieux gentilhomme était encore devenu plus agressif que par le passé. Depuis quelques mois, il contredisait pour contredire, sans raison, sans justifier ses opmions ; il demandaitle pourquoi de toute chose , s'inquiétait d'un retard ou d'une commission, se mêlait à tout propos des affaires intérieures, et se faisait rendre compte des moindres minuties du ménage de manière à fatiguer sa femme ou ses gens , en ne leur laissant point leur libre arbitre. Jadis il ne s'irritait jamais sans quelque motif spécieux , maintenant son irritation était constante. Peut-être les soins de sa fortune, les spéculations de l'agriculture, une vie de mouvement avaient-ils jusqu'alors détourné son humeur atrabilaire en donnant une pâture à ses inquiétudes, en employant l'activité de son esprit ; et peut-être aujourd'hui le manque d'occupations mettait-il sa maladie aux prises avec elle-même ; ne s'exerçant plus au-dehors , elle se produisait par des idées fixes; \e?noi moral s'était emparé du //loi physique. Il était devenu son propre médecin . il compulsait des livres de médecine , croyait avoir les maladies dont il lisait les descriptions, et prenait alors pour sa santé des précautions inouies , variables, impossibles à prévoir, partant impossibles à contenter. Tantôt il ne voulait pas de bruit . et quand la comtesse établissait autour de lui un silence absolu , tout-à-coup il se plaignait d'être comme dans une tombe; il disait qu'il y avait un milieu entre ne pas faire de bruit et le néant de la Trappe. Tantôt il alfertaitune parfaite indifférence des choses terrestres, la maison entière respirait , ses enfants jouaient, les travaux ménagers s'accomplissaient sans aucune crititpie; soudain, au milieu du bruit, il s'écriait lamentablement : — «■ On veut me tuer! -i
— Ma chère, s'il s'agissait de vos enfants, vous sauriez bien deviner ce qui les gêne ! disait-il à sa femme, en aggravant l'injuslice de ces paroles par le ton aigre et froid dont il les aecouipagnait.
Il se vêlait et se dévêtait à tout nionuMil. en étudiant les plus légères variations de l'atmosphère, et ne faisait rien sans consuller le baromètre. Malgré les maternelles atlentiitns de sa femme, il ne trouvait aucune nonirilure à son goût, car il prétendait avoir ini estomac délabré dont les dou-
LE LYS DANS LA VALLÉE
loureuscs digestions lui caiisaient îles insomnies continuelles; et néanmoins , il manijeait, buvait, digérait, dormait, avec une perfection que le plus savant médecin aurait admirée. Ses volontés changeantes lassaient les gens de sa maison, qui , routiniers comme le sont tous les domestiques , étalent incapables de se conformer aux exigences de systèmes incessamment contraires. Le comte ordonnait-il de tenir les fenêtres ouvertes sous prétexte que le grand air était désormais nécessaire à sa santé, (juehjues jours après, le grand air, ou trop humide ou trop chaud , devenait intolérable; il grondait alors, il entamait une querelle, et pour avoir raison, il niait souvent sa consigne antérieure. Ce défaut de mémoire ou cette mauvaise foi lui donnait gain de cause dans toutes les discussions où sa femme essayait de l'opposer à luimême. L'habitation de Clochegourde était devenue si insupportable que l'abbé de Dominis , homme profondément instruit, avait pris le parti de chercher la résolution de quelques problèmes , et se retranchait dans une distraction affectée. La comtesse n'espérait plus, comme par le passé, pouvoir enfermer dans le cercle de la famille les accès de ses folles colères ; déjà les gens de la maison avaient été témoins de scènes où l'exaspération sans motif de ce vieillard prématuré passa les bornes ; ils étaient si dévoués à la comtesse qu'il n'en transpirait rien an-dehors , mais elle redoutait chaque jour un éclat public de ce délire que le respect humain ne contenait plus. J'appris plus tard d'affreux détails sur la conduite du comte envers sa femme ; au lieu de la consoler il l'accablait de sinistres prédictions et la rendait responsable des malheurs à venir, parce qu'elle refusait les médications insensées auxquelles il voulait soumettre ses enfants. La comtesse se promenait-elle avec Jacques et Madelaine, M. de Morisauf lui prédisait un orage malgré la pureté du ciel; si par hasard l'événement justifiait son pronostic, la satisfaction de son amour-propre le rendait insensible au mal de ses enfants ; l'un d'eux élait-il indisposé, le comte employait tout son esprit à rechercher la cause de cette souffrance dans le système de soins adopté par sa femme et qu'il épiloguait dans les plus minces détails , en concluant toujours parces mots assassins : — t! Si vos enfants retombent malades, vous l'aurez bien voulu! » Il agissait ainsi dans les moindres détails de l'administration domestifpie où il ne voyait jamais cpie le pire côté des choses, se faisant à tout propos r avocat du diable , suivant une expression de son vieux cocher. La comtesse avait
indicpié pour Jacques et Madelaine des heures de repas différentes des siennes, et les avait ainsi soustraits à la terrible action de la maladie du comte, en attirant sur elle tous les orages. Madelaine et Jacques voyaient rarement leur père. Par une de ces hallucinations particulières aux égoïstes, le comte n'avait pas la plus légère conscience du mal dont il était l'auteur; dans la conversation confidentielle que nous avions eue , il s'était surtout i)laint d'être trop bon pour tous les siens. 11 maniait donc le tléau, abattait, brisait tout autour de lui comme eût fait un singe; puis , après avoir blessé sa victime , il lui disait : — D'où souffrezvous?
Je compris alors d'où provenaient les lignes comme marquées avec le fil d'un rasoir sur le front de la comtesse, et que j'avais aperçues en la revoyant. Il est chez les âmes nobles une pudeur qui les empêche d'exprimer leurs souffrances ; elles en dérobent orgueilleusement l'étendue à ceux qu'elles aiment par un sentiment de charité voluptueuse. Aussi, malgré mes instances, n'arrachai-jepas tout d'un coup cette confidence à Henriette. Elle craignait de me chagriner , elle me faisait des aveux interrompus par de subites rougeurs; mais j'eus bientôt deviné l'aggravation que le désœuvrement du comte avait apportée dans les peines domestiques de Clochegourde.
— Henriette, lui dis-je quelques jours après , en lui prouvant que j'avais mesuré la profondeur de ses nouvelles misères , n'avez-vous pas eu tort de si bien arranger votre terre que M. de Mortsauf n'y trouve plus à s'occuper?
— Cher , me dit-elle en souriant , ma situation est assez critique pour mériter toute mon attention; croyez que j'en ai bien étudié les ressources, et toutes sont épuisées. En effet, les tracasseries ont toujours été grandissant ; et comme M. de Mortsauf et moi nous sommes toujours en présence , je ne puis les affaiblir en les divisant sur plusieurs points; tout serait également douloureux pour moi. J'ai songé à distraire M. de Mortsauf, en lui conseillant d'établir une magnanière à Clochegourde où il existe déjà quebiucs mûriers, vestiges de l'ancienne industrie de la Touraine; mais j'ai reconnu qu'il serait tout aussi despote au logis , et que j'aurais de plus les mille ennuis de cette entreprise. Apprenez, monsieur l'observateur, me dit-elle, que dans le jeune âge les mauvaises qualités de l'homme sont contenues par le monde, arrêtées dans leur essor par le jeu des passions, gênées par le respect humain; plus tard, dans la solitude,
LE LYS DANS LA VALLÉE
chez un homme âgé , les petits défauts se montrent d'autant plus terribles qu'ils ont été longtemps coraprimés. Les faiblesses humaines sont essentiellement lâches, elles ne comportent ni paix ni trêve ; ce que vous leur avez accordé hier , elles l'exigent aujourd'hui, demain et toujours; elles s'établissent dans les concessions et les étendent. La puissance est clémente, elle se rend à l'évidence, elle est juste et paisible ; tandis que les passions engendrées par la faiblesse sont impitoyables; elles sont heureuses quand elles peuvent agir à la manière des enfants qui préfèrent .les fruits volés en secret à ceux qu'ils peuvent manger à table ; ainsi M. de Mortsauf éprouve une joie véritable à me surprendre; et lui qui ne tromperait personne, me trompe avec délices pouvu que la ruse reste dans le for intérieur.
Un mois environ après ifion arrivée , un matin , en sortant de déjeuner, la comtesse me prit le bras, se sauva par une porte à claire-voie qui donnait dans le verger, et m'entraîna vivement dans les vignes.
— Ah ! il me tuera ! dit-elle. Cependant je veux vivre , ne fût-ce que pour mes enfants ! Comment, pas un jour de relâche! Toujours marcher dans les broussailles , manquer de tomber à tout moment , et à tout moment rassembler ses forces pour garder son équilibre. Aucune créature ne saurait suffire à de telles dépenses d'énergie. Si je connaissais bien le terrain sur lequel doivent porter mes efforts , si ma résistance était déterminée , l'âme s'y plierait; mais non, chaque jour l'attaque change de caractère, et me surprend sans défense; ma douleur n'est pas une, elle est multiple. Félix, Félix, vous ne sauriez imaginer quelle forme odieuse a pris sa tyrannie, et quelles sauvages exigences lui ont suggérées ses livres de médecine. Oh ! mon ami... ditelle, en appuyant sa tète sur mes épaules, sans achever sa confidence. — Que devenir , que faire ? reprit-elle en se débattant contre les pensées qu'elle n'avait pas exprimées. Comment résister. Il me tuera! Non, je me tuerai moi-même, et c'est un crime cependant! M'enfuir?.. oh! mes enfants ! Me séparer?... mais comment, après quinze ans de mariage, dire à mon père que je ne puis demeurer avec M. de Mortsauf; quand, si mon père ou ma mère viennent, il sera posé, sage, poli, spirituel. D'ailleurs les femmes mariées ont-elles des pères, ont-elles des mères! Elles appartiennent corps et biens à leurs maris! Je vivais tranquille, sinon heureuse; je puisais quelques forces dans ma chaste solitude, je l'avoue; mais si je suis privée de ce
bonheur négatif, je deviendrai folle aussi, moi !.... Ma résistance est fondée sur de puissantes raisons qui ne me sont pas personnelles. N'est-ce pas un crime que de donner le jour à de pauvres créatures condamnées par avance à de perpétuelles douleurs ? Cependant ma conduite soulève de si graves questions que je ne puis les décider seule ; je suis juge et partie. J'irai demain à Tours consulter l'abbé Birotteau, mon nouveau directeur, car mon cher et vertueux abbé de la Berge est mort , dit-elle en s'interrompant. Quoiqu'il fût sévère, sa force apostolique me manquera toujours ; son successeur est un ange de douceur qui s'attendrit au lieu de réprimander; néanmoins, au cœur de la religion quel courage ne se retremperait? quelle raison ne s'affermirait à la voix de l'Esprit-Saint? — Mon Dieu , reprit-elle en séchant ses larmes et levant les yeux au ciel , de quoi me punissez-vous ? Mais il faut le croire, dit-elle en appuyant ses doigts sur mon bras, oui, croyons-le, Félix : nous devons passer par un creuset rouge avant d'arriver saints et parfaits dans les sphères supérieures. Dois-je me taire? me défendez-vous, mon Dieu, de crier dans le sein d'un ami? l'aimai-je trop? Elle me pressa sur son cœur comme si elle eût craint de me perdre: — Qui me résoudra ces doutes ? Ma conscience ne me reproche rien. Les étoiles rayonnent d'en haut sur les hommes; pourquoi l'âme, cette étoile humaine, n'envelopperait-elle pas de ses feux un ami, quand on ne laisse aller à lui que de pures pensées ?
J'écoutais cette horrible clameur en silence , tenant la main moite de cette femme dans la mienne plus moite encore ; je la serrais avec une force à laquelle Henriette répondait par une force égale.
— Vous êtes donc par là? cria le comte, qui venait à nous, la tête nue. Depuis mon retour, il voulait obstinément se mêler à nos entretiens, soit qu'il en espérât (juebjue amusement, soit qu'il crût que la comtesse me contait ses douleurs et se plaignait dans mon sein, soit encore qu'il fût jaloux d'un plaisir qu'il ne partageait point.
— Comme il me suit! dit-elle avec l'accent du désespoir. Allons voir les clos , nous l'éviterons. Baissons-nous le long des haies pour qu'il ne nous aperçoive pas.
Nous nous finies un rempart d'une haie touffue, nous gagnâmes les clos en courant, et nous nous trouvâmes bientôt loin du comte, dans une allée d'amandiers.
— Chère Henriette, lui dis-je alors en serrant son bras contre mon cœur, et m'arrèlant pour la
LE LYS DANS LA VALLEE
contempler dans sa douleur, vous m'avez naguère dirigé savamment à travers les voies périlleuses du grand monde ; permettez-moi de vous donner quelques instructions pour vous aider à finir le duel sans témoins dans lequel vous succomberiez infailliblement, car vous ne vous battez point avec des armes égales. Ne luttez pas plus longtemps contre un fou...
— Chut! dit-elle en réprimant des larmes qui roulèrent dans ses yeux.
— Écoutez-moi, chère? Après une heure de ces conversations que je suis obligé de subir par amour pour vous, souvent ma pensée est pervertie, ma tète est lourde ; le comte me fait douter de mon intelligence , les mêmes idées répétées se gravent malgré moi dans mon cerveau. Les monomanies bien caractérisées ne sont pas contagieuses ; mais quand la folie réside dans la manière d'envisager les choses , et qu'elle se cache sous des discussions constantes, elle peut causer des ravages sur ceux qui vivent auprès d'elle. Votre patience est sublime, mais ne vous mène-t-elle pas à l'abrutissement ? Ainsi pour vous , pour vos enfants , changez de système avec M. de Mortsauf. Votre adorable complaisance a développé son égoïsme, vous l'avez traité comme une mère traite un enfant qu'elle gâte; mais aujourd'hui, si vous voulez vivre... Et, dis-je en la regardant , vous le voulez ! déjdoyez l'empire que vous avez sur lui. Vous le savez , il vous aime et vous craint; faites-vous craindre davantage; opposez à ses volontés diffuses une volonté rectiligne. Étendez vôtre-pouvoir comme il a su étendre , lui , les concessions que vous lui avez faites ; et renfermez sa maladie dans une sphère morale , comme on renferme les fous dans une loge.
— Cher enfant , me dit-elle en souriant avec amertume, une femme sans cœur peut seule jouer ce rôle. Je suis mère , je serais un mauvais bourreau. Oui, je sais souffrir, mais faire souffrir les aulres!... jamais! dit-elle, pas même pour obtenir un résultat honorable ou grand. D'ailleurs, ne devrais-je pas faire mentir mon cœur, déguiser ma voix, armer mon front, corrompre mon geste... ne me demandez pas de tels mensonges. Je puis me placer entre M. de Mortsauf et ses enfants, je recevrai ses coups pour qu'ils n'atteignent ici personne; voilà tout ce que je puis pour concilier tant d'intérêts contraires.
— Laisse-moi t'adorer ! sainte, trois fois sainte! dis-je en mettant un genou en terre , en baisant sa robe ely essuyant des pleurs (pii me vinrent aux yeux.
Mais, s'il vous tue? lui dis-je.
Klle pâlit, et répondit en levant les yeux au ciel: — La volonté de Dieu sera faite!
— Savez-vous ce que le roi disait à votre père à propos de vous? — 'i Ce diable de Mortsauf vit donc toujours! '•
— Ce qui est une plaisanterie dans la bouche du roi, répondit-elle , est un crime ici.
Malgré nos précautions, le comte nous avait suivis à la piste; il nous atteignit tout en sueur sous un noyer où la comtesse s'était arrêtée pour me dire cette parole grave. En le voyant, je me mis à parler vendiMige. Eut-il d'injustes soupçons? je ne sais ; mais il resta sans mot dire à nous examiner, sans prendre garde à la fraîcheur que distillent les noyers. Après un moment employé par quelques paroles insignifiantes entrecoupées de pauses trèssignificatives, le comte dit avoir mal au cœur et à la tête; il se plaignit doucement, sans quêter notre pitié, sans nous peindre ses douleurs par des images exagérées. Nous n'y fîmes aucune attention. En rentrant , il se sentit plus mal encore, parla de se mettre au lit, et s'y mit sans cérémonie, avec un naturel (pii ne lui était pas ordinaire. Nous profitâmes de l'armistice que nous donnait son humeur hypocondriaque, et nous descendîmes à notre chère terrasse, accompagnés de Madelaine.
— Allons nous promener sur l'eau , dit la comtesse après quelques tours ; nous irons assister à la pèche que le garde fait pour nous aujourd'hui.
Nous sortons par la petite porte, nous gagnons la toue, nous y sautons, et nous voilà remontant l'Indre avec lenteur. Comme trois enfants amusés à des riens, nous regardions les herbes des bords, les demoiselles bleues ou vertes; et la comtesse s'étonnait de pouvoii" goûter d'aussi tranquilles plaisirs, au milieu de ses poignants chagrins; mais le calme de la nature qui marche insouciante de nos luttes n'exerce-t-il pas sur nous un charme consolateur?L'agitation d'un amour plein de désirs contenus s'harmonie à celle de l'eau ; les fleurs que la main de l'homme n'a point perverties expriment ses rêves les plus secrets; le voluptueux balancement d'une barque imite vaguement les pensées qui flottent dans l'âme; nous éprouvâmes l'engourdissante influence de cette double poésie : les paroles montées au diapazon de la nature déployèrent une grâce mystérieuse, et les regards eurent de plus éclatants rayons en participant à la lumière si largement versée par le soleil dans la prairie flamboyante ; la rivière fut comme un sentier sur lequel nous volions, et n'étant pas diverti par le mouvement qu'exige la marche à pied , notre esprit s'em-
LE LYS DANS LA VALLÉE
para de la création. La joie tumultueuse d'une petite fille en liberté, si gracieuse dans ses gestes, si agaçante dans ses propos , n'était-elle pas aussi la vivante expression de deux âmes libres qui se plaisaient à former idéalement celte merveilleuse créature rêvée par Platon , connue de tous ceux dont la jeunesse fut remplie par un heureux amour. Pour vous peindre celte heure , non dans ses détails indescriptibles , mais dans son ensemble , je vous dirai que nous nous aimions en tous les êtres , en toutes les choses qui nous entouraient; nous sentions hors de nous le bonheur que chacun de nous souhaitait ; il nous pénétrait si vivement que la comtesse ôta ses gants et laissa tomber ses belles mains dans l'eau comme pour rafraîchir une secrète ardeur; ses yeux parlaient, mais sa bouche, qui s'entr'ouvrait comme une rose à l'air, se serait fermée à un désir. Vous connaissez la mélodie des sons graves parfaitement unis aux sons élevés, elle m'a toujours rappelé la mélodie de nos deux âmes en ce moment qui ne se retrouva plus jamais.
— Où faites-vous pêcher , lui dis-je , si vous ne pouvez pêcher que sur les rives qui sont à vous?
— Près du pont de Ruan, me dit-elle. Ah ! nous avons maintenant la rivière à nous, depuis le pont de Ruan jusqu'à Clochegourde. M. de Mortsauf vient d'acheter quarante arpens de prairie, avec les économies de ces deux années et l'arriéré de sa pension. Cela vous étonne?
— Moi , je voudrais que toute la vallée fût à vous! m'écriai-je.
Elle me répondit par un sourire. NoJis arrivâmes au-dessous du pont de Ruan , à un endroit où l'Indre est large , et où l'on péchait.
— Eh bien, Marlineau? dit-elle.
— Ah! madame la comtesse, nous avons du guignon. Depuis trois heures que nous y sommes, en remontant du moulin ici, nous n'avons rien pris.
Nous abordâmes afin d'assister aux derniers coups de filet, et nous nous plaçâmes tous trois à l'ombre d'un bouillard, espèce de peuplier dont l'écorce est blanche, qui se trouve sur le Danul)e, sur la Loire, probablement sur tous les grands fleuves , et qui jette au printemps un coton blanc soyeux, l'enveloppe de sa fleur. La comtesse avait repris son auguste sérénité; elle se repentait presque de m'avoir dévoilé ses douleurs, et d'avoir crié comme Job , au lieu de pleurer comme la Madelaine, une Madelaine sans amours ni fêtes, ni dissipations, mais non sans parfums, ni beautés. La seine ramenée à ses pieds fut pleine de poissons : des tanches , des barbillons , des brochets ,
des perches, et une énorme carpe sautillant sur l'herbe.
— C'est un fait exprès , dit le garde.
Les ouvriers écarquillaient les yeux en admirant cette femme qui ressemblait à une fée dont la baguette avait touché les filets. En ce moment, le piqueur parut chevauchant à travers la prairie au grand galop, et lui causa d'horribles tressaillements; nous n'avions pas Jacques avec nous, et la pi-emière pensée des mères est , comme l'a si poétiquement dit Virgile , de serrer leurs enfants sur leur sein au moindre événement.
— Jacques ! cria-t-elle. Où est Jacques ? qu'estil arrivé à mon fils !
Elle ne m'aimait pas ! Si elle m'avait aimé, elle aurait eu pour mes souffrances cette expression de lionne au désespoir.
— Madame la comtesse , monsieur le comte se trouve plus mal.
Elle respira , courut avec moi , suivie de Madelaine.
— Revenez lentement , me dit-elle , que cette chère fille ne s'échauffe pas ; vous le voyez , la course de M. de Mortsauf par ce temps si chaud l'avait mis en sueur, et sa station sous le noyer a pu devenir la cause d'un malheur.
Ce mot dit au milieu de son trouble accusait la pureté de son âme. La mort de M. de Mortsauf, un malheur ! Elle gagna rapidement Clochegourde , passa par la brèche d'un mur et traversa les clos. Je revins lentement en effet; l'expression d'Henriette m'avait éclairé , mais commt éclaire la foudre qui ruine les moissons engrangées. Durant cette promenade sur l'eau , je m'étais cru le préféré; je sentis amèrement qu'elle était de bonne foi dans ses paroles. L'amant qui n'est pas tout, n'est rien. J'aimais donc seul avec les désirs d'un amour qui sait tout ce qu'il veut, qui se repait par avance de caresses espérées, et se contente des voluptés de l'âme parce qu'il y mêle celles que lui réserve l'avenir. Si Henriette aimait , elle ne connaissait rien, ni des plaisirs de l'amour, ni de ses tempêtes ; elle vivait du sentiment même , comme une sainte avec Dieu. J'étais l'objet auquel s'étaient rattachées ses pensées, ses sensations méconnues, com.me un essaim s'attache à (pielque branche d'arbre fleuri ; mais je n'étais i)as le principe , j'étais un accident de sa vie , je n'étais pas toute sa vie. Roi détrôné , j'allais me demandant qui pouvait me rendre mon royaume. Dans ma folle jalousie , je me reprochais de n'avoir rien osé, ne n'avoir pas resserré les liens d'une tendresse , qui me semblait alors plus
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subtile que vraie, j>nr les chaînes du droit positif que crée la possession.
L'indisposition de M. de Mortsauf, déterminée ])eut-(^tre par le froid du noyer, devint (jrave en quelques heures. J'allai quérir à Tours un médecin renommé, M. Origct, que je ne pus ramener que dans la soirée; mais il resta pendant toute la nuit et le lendemain à Clochegourde. Quoiqu'il eût envoyé chercher une grande quantité de sangsues par le piqueur, il jugea qu'une saignée était urgente, et n'avait point de lancette sur lui. Aussitôt, je courus à Azay par un temps affreux ; je réveillai le chirurgien M. Deslandes, et le contraignis à venir avec une célérité d'oiseau. Dix minutes plus tard, et le comte eût succombé; la saignée le sauva. Malgré ce premier succès, le médecin pronostiquait la fièvre inflammatoire la plus pernicieuse , une de ces maladies comme en font les gens qui se sont bien portés pendant vingt ans. La comtesse atterrée croyait être la cause de cette fatale crise. Sans force pour me remercier de mes soins , elle se contentait de me jeter quelques sourires dont l'expression équivalait au baiser qu'elle avait mis sur ma main ; j'aurais voulu y lire les remords d'un illicite amour, mais c'était l'acte de contrition d'un repentir qui faisait mal à voir dans une âme aussi pure; c'était l'expansion d'une admirative tendresse pour celui qu'elle regardait comme noble, en s'accusant, elle seule, d'un crime imaginaire. Certes, elle aimait comme Laure de Noves aimait Pétrarque, et non comme Francesca di Rimini aimait Paolo ; affreuse découverte pour qui rêvait l'union de ces deux sortes d'amour ! La comtesse gisait, le corps affaissé , les bras pendants , sur un fauteuil sale dans cette chambre qui ressemblait à la bauge d'un sanglier. Le lendemain soir, avant de partir, le médecin dit à la comtesse, qui avait passé la nuit, de prendre une garde. La maladie devait être longue.
— Une garde , répondit-elle, non, non! Nous le soignerons, s'écria-t-elle en me regardant, nous nous devons de le sauver!
A ce cri , le médecin nous jeta un coup d'oeil observateur, plein d'étonnement ; l'expression de cette parole était de nature à lui faire soupçonner quelque forfait manqué; il promit de revenir deux fois par semaine, indiqua la marche à tenir à M. Deslandes, et désigna les symptômes menaçants qui pouvaient exiger qu'on vînt le chercher à Tours. Afin de procurer à la comtesse au moins une nuit de sommeil sur deux, je lui demandai de me laisser veiller le comte alternativement avec elle. Ainsi je
la décidai, non sans peine, à s'aller coucher la troisième nuit. Quand tout reposa dans la maison , pendant un moment où le comte s'assoupit, j'entendis chez Henriette un douloureux gémissement; mon inijuiétude devint si vive que j'allai la trouver. Elle était à genoux devant son prie-dieu , fondant en larmes, et s'accusait : — Mon Dieu , si tel est le prix d'un murmure, criait-elle, je ne me plaindrai jamais!
Vous l'avez quitté ! dit-elle en me voyant.
— Je vous entendais pleurer et gémir, j'ai eu peur pour vous.
— Oh ! moi, dit-elle, je me porte bien !
Elle voulut être certaine que M. de Mortsauf dormît ; nous descendîmes tons deux, et tous deux à la clarté d'une lampe , nous le regardâmes : le comte était plus affaibli par la perte du sang tiré à flots qu'il n'était endormi ; ses mains agitées cherchaient à ramener sa couverture sur lui.
— On prétend que ce sont des gestes de mourants , dit-elle. Ah ! s'il mourait de cette maladie que nous avons causée , je ne me marierais jamais, je le jure! ajouta-t-elle en étendant la main sur la tète du comte par un geste solennel.
— J'ai tout fait pour le sauver, lui dis-je.
— Oh ! vous , vous êtes bon , dit-elle. Mais moi , je suis la grande coupable !
Elle se pencha sur ce front décomposé , en balaya la sueur avec ses cheveux, et le baisa saintement; mais je ne vis pas sans une joie secrète qu'elle s'acquittait de cette caresse comme d'uneexpiation.
— Blanche, à boire, dit le comte d'une voix éteinte.
— Vous voyez , il ne connaît que moi , me ditelle en lui portant un verre. Et par son accent, par ses manières affectueuses, elle cherchait à insulter aux sentiments qui nous liaient, en les immolant au malade.
— Henriette, lui dis-je, allez prendre quelque repos , je vous en supplie.
— Plus d'Henriette ! dit-elle en m'interrompant avec une impérieuse précipitation.
— Couchez-vous afin de ne pas tomber malade. Vos enfants, lui-même , vous ordonnent de vous soigner; il est des cas où l'égoïsme devient une sublime vertu.
— Oui , dit-elle.
Elle s'en alla, me recommandant son mari par
des gestes qui eussent accusé quelque prochain délire , s'ils n'avaient pas eu les grâces de l'enfance mêlées à la force suppliante du repentir. Cette scène , terrible en la mesurant à l'état habituel de
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cette âme pure, m'effraya ; je craignis l'exaltation de sa conscience. Quand le médecin revint, je lui révélai les scrupules d'hermine effarouchée qui peignaient ma blanche Henriette. Quoique discrète, cette confidence dissipa les soupçons de M. Origet, et il calma les agitations de cette belle âme, en disant qu'en tout état de cause, M. de Mortsauf devait subir cette crise , et que sa station sous le noyer avait été plus utile que nuisible en déterminant la maladie.
Pendant cinquante-deux jours, le comte fut entre la vie et la mort 5 nous veillâmes chacun à notre tour, Henriette et moi, vingt-six nuits. Certes, M. de Mortsauf dut son salut à nos soins, à la scrupuleuse exactitude avec laquelle nous exécutions les ordres de M. Origet. Semblable aux médecins philosophes que de sagaces observations autorisent à douter des belles actions quand elles ne sont que le secret accomplissement d'un devoir , cet homme, tout en assistant au combat d'héroïsme qui se passait entre la comtesse et moi, ne pouvait s'empêcher de nous épier par des regards inquisilif«, tant il avait peur de se tromper dans son admiration.
— Dans une semblable maladie, me dit-il lors de sa troisième visite, la mort rencontre un prompt auxiliaire dans le moral , quand il se trouve aussi gravement altéré que l'est celui de M. de Mortsauf. Le médecin, la garde, les gens qui entourent le malade , tiennent sa vie entre leurs mains ; car alors un seul mot, une crainte vive exprimée par un geste, ont la puissance du poison.
En me parlant ainsi , M. Origet étudiait mon visage et ma contenance; mais il vit dans mes yeux la claire expression d'une àme candide. En effet , durant le cours de cette cruelle maladie , il ne se forma pas dans mon intelligence la plus légère de ces mauvaises idées involontaires qui parfois sillonnent les consciences les plus innocentes. Pour qui contemple en grand la nature, tout y tend à l'homogénéité par l'assimilation ; le monde moral doit être régi par un principe analogue; dans une sphère pure, tout est pur; près d'Henriette, il se respirait im parfum du ciel ; il semblait qu'un désir reprochable devait à jamais vous éloigner d'elle. Ainsi, non-seulement elle était le bonheur, mais elle était aussi la vertu. En nous trouvant toujours également attentifs et soigneux, le docteur avait je ne sais quoi de pieux et d'attendri dans les paroles et dans les manières; il semblait se dire: — « Voilà les vrais malades; ils cachent leur blessure et l'oublient ! 11 Par un contraste qui, selon cet excellent
homme, était assez ordinaire chez les hommes ainsi détruits, M. de Mortsauf fut patient, plein d'obéissance , ne se plaignit jamais et montra la plus merveilleuse docilité, lui qui, bien portant, ne faisait pas la chose la plus simple sans mille observations. Le secret de cette soumission à la médecine, tant niée naguère , était une secrète peur de la mort , autre contraste chez un homme d'une bravoure irrécusable ! Cette peur pourrait assez bien expliquer plusieurs bizarreries du nouveau caractère que lui avaient prêté ses malheurs.
Vous l'avouerai-je , Natalie, et le croirez-vous? ces cinquante jours et le mois qui les suivit furent les plus beaux moments de ma vie. L'amour n'estil pas dans les espaces infinis de l'âme comme est dans une belle vallée le grand fleuve où se rendent les pluies , les ruisseaux et les torrents , où tombent les arbres et les fleurs , les graviers du bord et les plus élevés quartiers de roc; il s'agrandit aussi bien par les orages que parle lent tribut des claires fontaines. Oui, quand on aime, tout arrive à l'amour. Les premiers grands dangers passés , la comtesse et moi, nous nous habituâmes à la maladie. Malgré le désordre incessant introduit par les soins qu'exigeait M. de Mortsauf, sa chambre que nous avions trouvée si mal tenue, devint propre et coquette. Bientôt nous y fûmes comme deux êtres échoués dans une île déserte ; car non-seulement les malheurs isolent, mais encore ils font taire les mesquines conventions de la société. Puis l'intérêt du malade nous obligea d'avoir des points de contact qu'aucun autre événement n'aurait autorisés. Combien de iois nos mains, si timides auparavant, ne se rencontrèrent-elles pas en rendant quelque service au comte ; n'avais-je pas à soutenir , à aider Henriette. Souvent, emportée par une nécessité comparable à celle du soldat en vedette, elle oubliait de manger; je lui servais alors, qiK'l([uefois sur ses genoux, un repas pris en hâte et qui nécessitait mille petits soins ; c'était une scène d'enfance à côté d'une tombe entr'ouverte. Elle me commandait vivement les apprêts qui pouvaient éviter quelque souffrance au comte, et m'employait à mille menus ouvrages. Pendant le premier temps où l'intensité du danger étouffait, comme durant une bataille, les subtiles distinctions qui caractérisent les faits de la vi<' oïdinaire, elle dépouilla nécessairement ce décorum que toute feiinne, même la plus naturelle, garde en ses paroles, dans ses regards, dans son maintien, quand elle est en présence du monde ou de sa famille, et qui n'est plus de mise en déshabillé. Ne venait-elle pas me relever
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aux premiers ehanfs de l'oiseau, dans ses vêtements du malin qui me permirent de revoir parfois les éblouissants trésors que, dans mes folles espérances, je considérais comme miens. Tout en restant imposante et fière. pouvait-elle ainsi ne pas être familière? D'ailleurs, pendant les premiers jours, le danger ôta si bien toute signification passionnée aux privautés de notre intime union qu'elle n'y vit point de mal; puis quand vint la réflexion, elle songea peut-être que ce serait une insulte pour elle comme pour moi que de changer ses manières. Nous nous trouvâmes insensiblement apprivoisés, mariés à demi. Elle se montra bien noblement confiante , silre de moi comme d'elle-même. J'entrai donc plus avant dans son cœur. La comtesse redevint mon Henriette, Henriette contrainte d'aimer davantage celui qui s'efforçait d'être sa seconde âme. Bientôt, je n'attendis plus sa main toujours irrésistiblement abandonnée au moindre coup-d'œil solliciteur ; je pouvais , sans qu'elle se dérobât à ma vue, suivre avec ivresse les lignes de ses belles formes durant les longues heures pendant lesquelles nous écoutions le sommeil du malade. Les chétives voluptés que nous nous accordions, ces regards attendris, ces paroles prononcées à voix basse pour ne pas éveiller le comte, les craintes , les espérances dites et redites , enfin , les mille événements de cette fusion complète de deux cœurs longtemps séparés, se détachaient \ivement sur les ombres douloureuses de la scène actuelle. Nous connûmes nos âmes à fond dans cette épreuve à laquelle succombent souvent les affections les plus vives qui ne résistent pas au laisser-voir de toutes les heures , qui se détachent en éprouvant cette cohésion constante où l'on trouve la vie ou lourde ou légère à porter.
Vous savez quel ravage fait la maladie d'un maitre, quelle interruption dans les affaires! le temps manque pour tout ; la vie embarrassée chez lui dérange les mouvements de sa maison et ceux de sa famille. Quoique tout tombât sur madame de Mortsauf , le comte était encore utile au dehors ; il allait parler aux fermiers, se rendait chez les gens d'affaires , recevait les fonds ; si elle était l'âme, il était le corps. Je me fis son intendant pour qu'elle pût soigner le comte sans rien laisser péricliter au-dehors. Elle accepta tout sans façon, sans un remercîment. Ce fut une douce communauté de plus que ces soins de maison partagés, que ces ordres transmis en son nom. Je m'entretenais souvent le soir avec elle , dans sa chambre , et de ses intérêts et de ses enfants. Ces causeries donnèrent
Jin semblant de plus à notre mariage éphémère. Avec quelle joie Henriette se prêtait à me laisser jouer le rôle de son mari , à me faire occuper sa place à fable , à m'envoyer parler au garde ; et tout cela dans une complète innocence, mais non sans cet intime plaisir (lu'éjjrouve la plus vertueuse femme du monde à trouver un biais où se réunissent la stricte observation des lois et le contentement de ses désirs inavoués. Annulé par la maladie, le comte ne pesait plus sur sa femme, ni sur sa maison ; et alors la comtesse fut elle-même , elle eut le droit de s'occuper de moi , de me rendre l'objet d'une foule de soins. Quelle joie quand je découvris en elle la pensée vaguement conçue peut-être, mais délicieusement exprimée, de me révéler tout le prix de sa personne et de ses qualités, de me faire apercevoir le changement qui s'opérerait en elle si elle était comprise. Cette fleur, incessamment fermée dans la froide atmosphère de son ménage, s'épanouit à mes regards, et pour moi seul; elle prit autant de joie à se déployer, que j'en sentis en y jetant l'œil curieux de l'amour. Elle me prouvait par tous les riens de la vie combien j'étais présent à sa pensée. Le jour où, après avoir passé la nuit au chevet du malade, je dormais tard, Henriette se levait le matin avant tout le monde, elle faisait régner autour de moi le plus absolu silence ; sans être avertis, Jacques et Madelaine jouaient au loin; elle usait de mille supercheries pour conquérir le droit de mettre ellemême mon couvert; enfin elle me servait, avec quel pétillement de joie dans les mouvements , avec quelle fauve finesse d'hirondelle, quel vermillon sur les joues , quels tremblements dans la voix , quelle pénétration de lynx ! Ces expansions de l'âme se peignent-elles? Souvent elle était accablée de fatigue; mais "si par hasard en ces moments de lassitude H s'agissait de moi , pour moi comme pour ses enfants, elle trouvait de nouvelles forces, elle s'élançait agile, vive et joyeuse. Comme elle aimait à jeter sa tendresse en rayons dans l'air ! Ah Natalie ! oui, certaines femmes partagent icibas les privilèges des Esprits Angéliques, et répandent comme eux cette lumière que Saint-Martin, le Philosophe Inconnu, disait être intelligente, mélodieuse et parfumée. Sûre de ma discrétion , Henriette se plut à me relever le pesant rideau qui nous cachait l'avenir, en me laissant voir en elle deux femmes : la femme enchaînée qui m'avait séduit malgré ses rudesses , et la femme libre dont la douceur devait éterniser mon amour. Quelle dilîérence ! madame de Mortsauf était le bengali
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liaiisporté dans la froide Europe, tristement posé sur son bâton , muet et mourant dans sa cage où \c garde un naturaliste; Henriette était l'oiseau (hantant ses poëmes orientaux dans son bocage au Ixird du Gange, et comme une pierrerie vivante volant de branche en branche parmi les roses d'un immense volkaméria toujours fleuri. Sa beauté se lit plus belle , son esprit se raviva. Ce continuel feu de joie était un secret entre nos deux esprits , car l'oeil de l'abbé de Dominis , ce représentant du monde, était plus redoutable pour Henriette que celui de M. de Mortsauf ; mais elle prenait comme moi grand plaisir à donner à sa pensée des tours ingénieux, elle cachait son contentement sous la plaisanterie, et couvrait d'ailleurs les témoignages de sa tendresse du brillant pavillon de la reconnaissance.
— Nous avons mis votre amitié à de rudes épreuves , Félix ! Nous pouvons bien lui permettre les licences que nous permettons à Jacques , M. l'abbé ? disait-elle à table.
Le sévère abbé répondait par l'aimable sourire de l'homme pieux qui lit dans les cœurs et les trouve purs; il exprimait d'ailleurs pour la comtesse le respect mélangé d'adoration qu'inspirent les anges.
Deux fois, en ces cinquante jours, la comtesse s'avança peut-être au-delà des bornes dans lesquelles se renfermait notre affection; mais encore ces deux événements furent-ils enveloppés d'un voile qui ne se leva qu'au jour des aveux suprêmes. Un matin , dans les premiers jours de la maladie du comte, au moment où elle se repentit dem'avoir traité si sévèrement en me retirant les innocents privilèges accordés à ma chaste tendresse , je l'attendais , elle devait me remplacer. Trop fatigué , je m'étais endormi, la tête appuyée sur la muraille. Je me réveillai soudain en me sentant le front touché par je ne sais quoi de frais qui me donna une sensation comparable à celle d'une rose qu'on y eût appuyée. Je vis la comtesse à trois pas de moi, qui me dit : — « J'arrive ! » Je m'en allai; mais en lui souhaitant le bonjour , je lui pris la maiu , et la sentis humide et tremblante.
— Souffrez-vous ? lui dis-je.
— Pourquoi me faites-vous cette question ? me demanda-t-elle.
Je la regardai, rougissant, confus : — J'ai rêvé, dis-je.
Un soir, pendant une des dernières visites de M. Origet. qui avait positivement annoncé la convalescence du comte, je me trouvais avec Jacques et Madelainc sur le perron où nous étions tous
trois couchés sur les marches, emportés par l'attention que demandait une partie d'onchets que nous faisions avec des tuyaux de paille et des crochets armés d'épingles. M. de 3Iortsauf dormait. En attendant que son cheval fût attelé, le médecin et la comtesse causaient à voix basse dans le salon. M. Origet s'en alla sans que je m'aperçusse de son départ. Après l'avoir reconduit, Henriette s'appuya sur la fenêtre d'où elle nous contempla sans doute pendant quelque temps, à notre insu. La soirée était une de ces soirées chaudes où le ciel prend les teintes du cuivre, où la campagne envoie dans les échos mille bruits confus. Un dernier rayon de soleil se mourait sur les toits , les fleurs des jardins embaumaient les airs , les clochettes des bestiaux ramenés aux étables retentissaient au loin. Nous nous conformions au silence de cette heure tiède en étouffant nos cris de peur d'éveiller M. de 3Iortsauf. Tout à coup , malgré le bruit onduleux d'une robe, j'entendis la contraction gutturale d'un soupir violemment réprimé; je m'élançai dans le salon, j'y vis la comtesse assise dans l'embrasure de la fenêtre, un mouchoir sur la figure; elle reconnut mon pas, et me fit un geste impérieux pour m'ordonner de la laisser seule. Je vins, le cœur pénétré de crainte, et voidus lui ôter son mouchoir de force ; elle avait le visage baigné de larmes, elle s'enfuit dans sa chambre , et n'en sortit que pour la prière. Pour la première fois, depuis cinquante jours, je l'emmenai sur la terrasse et lui demandai compte de son émotion ; mais elle affecta la gaîté la plus folle et la justifia par la bonne nouvelle que lui avait donnée 31. Origet.
— Henriette , Henriette, lui dis-je, vous la saviez au moment où je vous ai vue pleurant ! Entre nous deux un mensonge serait une monstruosité. Pourquoi m'avez-vous empêché d'essuyer ces larmes? M'appartenaient-elles donc?
— J'ai pensé, me dit-elle, que pour moi, cette maladie a été comme une halte dans la douleur. Maintenant que je ne tremble plus pour 31. de 3Iortsauf, il faut trembler pour moi!
Elle avait raison. La santé du comte s'annonça par le retour de son humeur fantasque; il commençaità dire que ni sa femme , ni moi, ni le médecin, ne savaient le soigner, nous ignorions tous et sa maladie et son tempérament, et ses souffrances et les remèdes convenables; 31. Origet, infatué de je ne sais quelle doctrine, voyait une altération dans les humeurs, tandis qu'il ne devait s'occuper que du pylore. Un jour, il nous regarda malicieusement comme un homme qui nous aurait épiés ou devinés,
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et il dit en souriant à sa femme : — Eh bien, ma chère , si j'étais mort , vous m'auriez ref^retté sans doute, mais avouez-le, vous vous seriez résignée...
— J'aurais porté le deuil de cour, rose et noir, répondit-elle en riant afin de faire taire son mari. Mais il y eut surtout, à propos de la nourriture que le docteur déterminait sagement en s'opposant à ce que l'on satisfit la faim du convalescent, des scènes de violences et des criaillerics qui ne pouvaient se comparer à rien dans le passé, car le caractère du comte se montra d'autant plus terrible qu'il avait pour ainsi dire sommeillé. Forte des ordonnances du médecin et de l'obéissance de ses gens , stimulée par moi qui vis dans cette lutte un moyen de lui apprendre à exercer sa domination stn* son mari , la comtesse s'enhardit à la résistance; elle sut opposer un front calme à la démence de ses cris ; elle s'habitua , le prenant pour ce qu'il était, pour un enfant , à entendre ses épilhètes injurieuses. J'eus le bonheur de lui voir saisir enfin le gouvernement de cet esprit maladif. M. de Mortsauf criait, mais il obéissait et il obéissait surtout après avoir beaucoup crié. 3Ialgré l'évidence des résultats , Henriette pleurait parfois à l'aspect de ce vieillard décharné, faible, au front plus jauni que la feuille prête à tomber, aux yeux pâles , aux mains tremblantes ; elle se reprochait ses duretés , elle ne résistait pas souvent à la joie qu'elle voyait dans les yeux du comte quand , en lui mesurant ses repas , elle allait au-delà des défenses du médecin. Elle se montra d'ailleurs d'autant plus douce et gracieuse pour lui qu'elle l'avait été pour moi ; mais il y eut cependant des différences qui remplirent mon cœur d'une joie illimitée. Elle n'était pas infatigable, elle savait appeler ses gens pour servir M. de jlortsauf quand ses caprices se succédaient un peu trop rapidement et qu'il se plaignait de ne pas être compris.
La comtesse voulut aller rendre grâce à Dieu du rétablissement de M. de 3Iortsauf; elle fit dire une messe et me demanda mon bras pour se rendre à l'église, je l'y menai; mais pendant le temps que dura la messe, je vins voir BI. et madame deChessel. Au retour, elle voulut me gronder.
— Henriette, lui dis-je, je suis incapable de fausseté. Je puis me jeter à l'eau pour sauver mon ennemi qui se noie, lui donner mon manteau pour le réchauffer; enfin je lui pardonnerais, mais sans oublier l'olfense.
Elle garda le silence, et pressa mon bras sur son cœur.
— Vous êtes un ange, vous avez dû être sincère dans vos actions de grâces, dis-je en continuant. La mère du prince de la l'aix fut sauvée des mains d'une populace furieuse qui voulait la tuer, et quand la reine lui demanda : que faisiez-vous? elle répondit ; je priais pour eux! La femme est ainsi. Moi je suis homme et nécessairement imparfait.
— Ne vous calomniez point, dit-elle en me remuant le bras avec violence , peut-être valez-vous mieux que moi.
— Oui, repris-je, car je donnerais l'éternité pour un seul jour de bonheur, et vous!...
— Et moi? dit-elle en me regardant avec fierté. Je me tus et baissai les yeux pour éviter la foudre
de son regard.
— Moi, reprit-elle, de quel zwoe' parlez-vous? Je sens bien des moi, en moi! Ces deux enfants, ajouta-t-elle en montrant 3Iadelaine et Jacques, sont des moi. Félix, dit-elle avec un accent déchirant, me croyez-vous donc égd'iste? ne pensez-vous pas que je puisse sacrifier toute une éternité pour récompenser celui qui me sacrifie sa vie? Cette pensée est horrible, elle froisse à jamais les sentiments religieux : une femme ainsi déchue peut-elle se relever; son bonheur peut-il l'absoudre? Vous me feriez bientôt décider ces questions!... Oui, je vous livre enfin un secret de ma conscience, cette idée m'a souvent traversé le cœur, je l'ai souvent expiée par de dures pénitences, elle a causé les larmes dont vous m'avez demandé compte avant-hier.
— Ne donnez-vous pas trop d'importance à certaines choses que les femmes vulgaires mettent à haut prix et que vous devriez...
— Oh! dit-elle en m'interrompent, leur en donnez-vous moins?
Cette logique arrêta tout raisonnement.
— Eh bien, reprit-elle, sachez-le? Oui, j'aurais la lâcheté d'abandonner ce pauvre vieillard dont je suis la vie? Mais, mon ami, ces deux petites créatures si faibles qui sont en avant de nous, Madelaiue et Jacques, ne resteraient-ils pas avec leur père? Eh bien, croyez-vous, je vous le demande, croyez-vous qu'ils vécussent trois mois sous la domination insensée de cet homme? Si en manquant à mes devoirs, il ne s'agissait que de moi !... Elle laissa échapper un superbe sourire. Mais n'est-ce pas tuer mes deux enfants? leur mort serait certaine. Mon Dieu, s'écria-t-elle , pourquoi parlonsnous de ces choses? Mariez-vous, et laissez-moi mourir !
Elle dit ces paroles d'un ton si amer, si profond, qu'elle étouffa la révolte de ma passion.
LE LYS DANS LA VALLÉE
— Vous avez crié, là haut, sous ce noyer; je viens de crier, moi, sous ces aulnes, voilà tout. Je me tairai désormais.
— Vos générosités me tuent, dit-elle enlevant les yeux au ciel.
Nous étions arrivés sur la terrasse , nous y trouvâmes M. de Mortsauf, assis dans un fauteuil, au soleil ; l'aspect de sa figure fondue , à peine animée par un sourire faible , éteignit les flammes sorties des cendres. Je m'appuyai sur la balustrade, en contemplant le tableau que m'offrait ce moribond , entre ses deux enfants toujours malingres , et sa femme pâlie par les veilles , amaigrie par les excessifs travaux , par les alarmes et peut-être par les joies de ces deux terribles mois, mais que les émotions de cette scène avaient colorée outre mesure. A l'aspect de cette famille souffrante , enveloppée des feuillages tremblottants à travers lesquels passait la grise lumière d'un ciel d'automne nuageux , je sentis en moi-même se dénouer les liens qui rattachent le corps à l'esprit. Pour la première fois , j'éprouvai ce spleen moral que connaissent, dit-on, les plus robustes lutteurs au fort de leurs combats , espèce de folie froide qui fait un lâche de l'homme le plus brave , un incrédule du dévot, qui rend indifférent à toute chose , même aux sentiments les plus vitaux, à l'honneur, à l'amour; car alors le doute nous ôte la connaissance de nous-même , et nous dégoûte de la vie. Pauvres créatures nerveuses que la richesse de votre organisation livre sans défense à je ne sais quel fatal génie, où sont vos pairs et vos juges? Je conçus comment 31. de Mortsauf , le jeune audacieux qui avançait déjà la main sur le bâton des maréchaux de France, habile négociateur autant qu'intrépide capitaine, avait pu devenir l'innocent assassin que je voyais! Mes désirs, aujourd'hui couronnés de roses, pouvaient avoir cette fin! Epouvanté par la cause autant que par l'effet, demandant comme l'impie où était ici la Providence, je ne pus retenir deux larmes qui roulèrent sur mes joues.
— Qu'as-tu, mon bon Félix ! me dit Madelaine de sa voix enfantine.
Puis Henriette acheva de dissiper ces noires vapeurs et ces ténèbres par un regard de sollicitude qui rayonna dans mon âme comme le soleil. En et; moment, le vieux piqueur m'apporta de Tours une lettre dont la vue m'arracha je ne sais quel cri de surprise , et qui fit trembler madame de Mortsauf par contre-coup ; je voyais le cachet du cabinet, le roi me rappelait. Je la lui tendis, elle la bit dun regard .
— Il s'en va ! dit M. de Mortsauf.
— Que vais-je devenir? me dit-elle en apercevant pour la première fois son désert sans soleil.
Nous restâmes dans une stupeur de pensée qui nous oppressa tous également, car nous n'avions jamais si bien senti que nous nous étions tous nécessaires les uns aux autres. La comtesse eut, en me parlant de choses même indifférentes , un son de voix nouveau , comme si l'instrument eût perdu plusieurs cordes , et que les autres se fussent détendues. Elle eut des gestes d'apathie et des regards sans lueur. Je la priai de me confier ses pensées.
— En ai-je? me dit-elle.
Elle m'entraîna dans sa chambre, me fit asseoir sur son canapé, fouilla le tiroir de sa toilette, se mit à genoux devant moi , et me dit : — Voilà les cheveux qui me sont tombés depuis un an , prenez les, ils sontbien à vous, vous saurez un jour comment et pourquoi.
Je me penchai lentement vers son ft-ont , elle ne se baissa pas pour éviter mes lèvres, je les appuyai saintement , sans coupable ivresse , sans volupté chatouilleuse, mais avec un solennel attendrissement. Voulait-elle tout sacrifier? Allait-elle seulement, comme je l'avais fait, au bord du précipice? Si l'amour l'avait amenée à se livrer, elle n'eût pas eu ce calme profond, ce regard religieux, et ne m'eût pas dit de sa voix pure : — Vous ne m'en voulez plus?
Je partis au commencement de la nuit , elle voulut m'accompagner par la route de Frapesle, et nous nous arrêtâmes au noyer : je le lui montrai , lui disant comment de là je l'avais aperçue quatre ans auparavant : — La vallée était bien belle ! m'écriai-je.
— Et maintenant ? reprit-elle vivement.
— Vous êtes sous le noyer, lui dis-je , et la vallée est à nous !
Elle baissa la tète, et notre adieu se fit là. Elle remonta dans sa voiture avec Madelaine, et moi dans la mienne, seul. De retour à Paris, je fus heureusement absorbé par des travaux pressants ipii me donnèrent une violente distraction et me forcèrent à me dérober au monde qui m'oublia. Je correspondis avec madame de Mortsauf, à qui j'envoyais mon journal toutes les semaines , et qui me répondait deux fois par mois. Aie obscure et pleine, semblable à ces endroits touffus, fleuris, ignorés, que j'avais admirés naguère encore au fond des bois en faisant de nouveaux poèmes de fleurs pendant les deux tlernières semaines.
Ovous qui aimez! imposez-vous de ces belles
LE LYS DANS LA VALLÉE
oMijjations, charf^oz-vous de iTgles à accomplir comme l'Église en a douné pour chaque jour aux Chrétiens. Ce sont de grandes idées que les observances rigoureuses créées par la Religion Romaine ; elles tracent toujours plus avant dans l'Ame les sillons du devoir par la répétition des actes qui conservent l'espérance et la crainte; les sentiments courent toujours vifs dans ces ruisseaux cretisés qui retiennent les eaux, les purifient, rafraîchissent incessannnent le cœur, et fertilisent la vie par les abondants trésors d'une Foi cachée, source divine où se multiplie l'unique pensée d'un unique amour.
Cfô îreux Stnmus.
Ma passion , qui recommençait le moyen-âge et rappelait la chevalerie, fut connue je ne sais comment. Peut-être le roi et 31. le duc de Lenoncourt en causèrent-ils; de cette sphère supérieure , l'histoire à la fois romanesque et simple d'un jeune homme qui adorait pieusement une femme belle sans public, grande dans la solitude, fidèle sans l'appui du devoir , se répandit sans doute au coeur du faubourg Saint-Germain? Dans les salons, je me trouvais l'objet d'une attention gênante, caria modestie de la vie a des avantages qui, une fois éprouvés, rendent insupportable l'éclat d'une mise en scène constante. De même que les yeux habitués à ne voir que des couleurs douces sont blessés par le grand jour, de même il est certains esprits auxquels déplaisent les violents contrastes. J'étais alors ainsi : vous pouvez vous en étonner aujourd'hui, mais prenez patience, les bizarreries du Vandenesse actuel vont s'expliquer. Je trouvais donc les femmes bienveillantes et le monde parfait pour moi. Après le mariage du duc de Berry , la cour reprit du faste, les fêtes françaises revinrent. L'occupation étrangère avait cessé , la prospérité reparaissait , les plaisirs étaient possibles; des personnages illustres par le rang , considérables par la fortune, abondèrent de tous les points de l'Europe dans la capitale <le l'intelligence, où se retrouvent les avantages des autres pays et leurs vices agrandis, aiguisés par l'esprit français. Cinq mois après avoir quitté Clochegourde au milieu de l'hiver, ma pauvre Henriette m'écrivit une lettre désespérée en me racontant une grave maladie de son fils , et à laquelle il avait échappé, mais qui laissait des craintes pour l'avenir, car le médecin avait parlé des précau-
tions à prendre pour la poitrine, mot terrible, qui, prononcé par la science, teint en noir toutes les heures d'une mère. A peine la pauvre femme respirait-elle, à peine Jacques entrait-il en convalescence, que sa sœur inspira des intpiiétudes.Madelaine, cette jolie plante (pii répondait si bien à la culture maternelle, subissait une crise prévue, mais redoutable pour une aussi frêle constitution. Abattue déjà par les fatigues que lui avait causé la longue maladie de Jacques, la comtesse se trouvait sans courage pour supporter ce nouveau coup , et le spectacle que lui présentaientcesdeuxchersètres la rendait insensible aux tourmentes redoublées du caractère de son mari. Ainsi , des orages de plus en plus troubleset chargés de graviers déracinaient par leurs vagues âpres les espérances le plus profondément plantées dans son cœur. Elle s'était d'ailleurs abandonnée à la tyrannie du comte qui , de guerre lasse, avait regagné le terrain perdu.
.u Quand toute ma force enveloppait mes enfants, m'écrivait-elle, pouvais-je l'employer contre M. de Mortsauf et pouvais-je me défendre de ses agressionsenmedéfendant contre la mort?£n marchant aujourd'hui, seule et affaiblie, entre les deux jeunes mélancolies qui m'accompagnent.je suis atteinte par un invincible dégoût delà vie. Quel coup puis-je sentir, àquelleaffection puis-je répondre, quand je vois sur la terrasse Jacques immobile, dont la vie ne m'est plus attestée que par ses deux beaux yeux agrandis de maigreur , caves comme ceux d'un vieillard , et dont , fatal pronostic ! l'intelligence avancée contraste avec sa débilité corporelle ! Quand je vois à mes côtés cette jolie 3Iadelaine si vive, si caressante, si colorée , maintenant blanche comme une morte; ses cheveux et ses yeux me semblent avoir pâli, elle tourne sur moi des regards languissants comme si elle voulait me faire ses adieux ; aucun mets ne la tente , ou si elle désire quelque nourriture, elle m'effraye par l'étrangeté de ses goûts; la candide créature, quoiqu'élevée dans mon cœur, rougit en me les confiant. Malgré mes efforts, je ne puis les amuser , chacun d'eux me sourit ; mais ce sourire leur est arraché par la puissance de mes coquetteries , et ne vient pas d'eux ; ils pleurent de ne pouvoir répondre à mes caresses. La souffrance a tout détendu dans leur âme , même les liens qui nous attachent. Ainsi vous comprenez combien Clochegourde est triste, M. de 3Iortsauf y règne sans obstacle. 0 mon ami, vous ma gloire! m'écrivait-elle plus loin , vous devez bien m'aimer pour m'aimer encore, pour m'aimer inerte, ingrate, et pétrifiée par la douleur! n
LE LYS DANS LA VALLÉE
En ce moment , où jamais je ne me sentis plus vivement atteint clans mes entrailles, et où je ne vivais que dans cette âme , sur laquelle je tâchais d'envoyer la brise lumineuse des matins , et l'espérance des soirs empourprés, je rencontrai dans les salons de l'Élysée-Bourbon une femme, une Anglaise célèbre par sa beauté, l'une de ces illustres ladys qui sont à demi-souveraines. D'immenses richesses, la naissance dans une famille qui depuis la Conquête était pure de toute mésalliance , un mariage avec l'un des hommes les plus distingués de la pairie anglaise, un beau titre à porter, tous ces avantages n'étaient que des accessoires qui rehaussaient la beauté de cette personne, ses grâces, ses manières, son esprit, je ne sais quel brillant qui éblouissait avant de fasciner. Elle fut l'idole du jour , et régna d'autant mieux sur la société parisienne, qu'elle eut les qualités nécessaires à ses succès, la main de fer sous un gant de velours dont parlait Bernadotte. Vous connaissez la singulière personnalité des Anglais, cette orgueilleuse Manche infranchissable, ce froid canal Saint-Georges qu'ils mettent entre eux et les gens qui ne leur sont point présentés. L'humanité semble être une fourmillière sur laquelle ils marchent; ils ne connaissent de leur espèce que les gens admis par eux ; les autres , ils n'en entendent pas le langage ; ce sont bien des lèvres qui se remuent et des yeux qui voient, mais ni le son ni le regard ne les atteignent; pour eux, ces gens sont comme s'ils n'étaient point. Ils offrent ainsi comme une image de leur île où la loi régit tout, où tout est uniforme dans chaque sphère, où l'exercice des vertus semble être le jeu nécessaire de rouages qui marchent à heure fixe. Les fortifications d'acier poli élevées autour d'une femme anglaise, encagée dans son ménage par des fils d'or, mais où sa mangeoire et son abreuvoir, où ses bâtons et sa pâture sont des merveilles, lui prêtent d'irrésistibles attraits. Jamais un peuple n'a mieux préparé l'hypocrisiede la femme mariée en la mettant à tout propos entre la mort et la vie sociale; pour elle, aucun intervalle entre la honte et l'honneur : ou la faute est complète, ou elle n'est pas; c'est tout ou rien, le to be^ or not to be d'Hamlet. Cette alternative, jointe au dédain constant auquel leurs mœurs les habituent, fait d'une femme anglaise un être à part dans le monde; c'est une pauvre créature, vertueuse par force et prête à se dépraver, condamnée à de continuels mensonges enfouis en son cœur, mais délicieuse par la forme, parce que ce peuple a tout mis dans la forme. De là les beautés particulièresaux femmes de ce pays : cette exaltation
d'une tendresse où pour elles se résume nécessairement la vie , l'exagération de leurs soins pour elles-mêmes , la délicatesse de leur amour si gracieusement peinte dans la fameuse scène de Roméo et de Juliette , où le génie de Shakespeare a d'un trait exprimé la femme anglaise. A vous qui leur enviez tant de choses, que vous dirai-je que vous ne sachiez de ces blanches syrènes , impénétrables en apparence et sitôt connues , qui croient que l'amour sufïît à l'amour, et qui importent le spleen dans les jouissances en ne les variant pas; dont l'âme n'a qu'une note , dont la voix n'a qu'une syllabe , océan d'amour où qui n'a pas nagé ignorera toujours quelque chose de la poésie des sens , comme celui qui n'auia pas vu la mer aura des cordes de moins à sa lyre? Vous connaissez le pourquoi de ces paroles. Mon aventure avec la marquise de Dudley eut une fatale célébrité; je lui fus présenté , sur sa demande , par un des gentilshommes du duc de Berry , et je devins l'objet de ses séductions. Eh bien, dans un âge où les sens ont tant d'empire sur nos déterminations, chez un jeune homme où leurs ardeurs avaient été si violemment comprimées, l'image de la sainte qui souffrait son lent martyre à Clochegourde rayonna si fortement que je pus me contenir et résister. Cette fidélité fut le lustre qui me valut l'attention de lady Arabelle. Ma résistance aiguisa sa passion, car ce qu'elle désirait, comme le désirent beaucoup d'Anglaises , était l'éclat , l'extraordinaire ; elle voulait du poivre , du piment pour la pâture du cœur, de même que les Anglais veulent des condiments enflammés pour réveiller leur goût. L'atonie que met dans l'existence de ces femmes une perfection constante dans les choses , une régularité méthodicpie dans les habitudes, les conduit à l'adoration du romanesque et du difficile. Je ne sus pas juger ce caractère. Plus je me renfermais dans un froid dédain, plus lady Dudley se passionnait. Cette lutte dont elle se faisait gloire excita la curiosité de quehpies salons; ce fut pour elle un premier bonheur (}ui lui faisait une obligation du triomphe. Ah! j'eusse été sauvé, si quelqu'ami m'avait répété le mot atroce qui lui échappa sur madame de Mortsauf et sur moi.
— Je suis, dit-elle, ennuyée de ces soupirs de tourterelle 1
Sans vouloir ici justifier mon crime, je vous ferai observer, Natalie, qu'un homme a moins de ressources pour résister à une femme que vous n'en avez pour échapper à nos poursuites. Nos mœurs interdisent à noire sexe les brutalités de la répres-
LE LYS DANS LA VALLEE
«ion qui, chez vous, sont des amorces pour un amant, et que d'ailleurs les convenances vous imposent ; à nous, au contraire, je ne sais quellejurispnidence de fatuité nias(Miiine ridiculise notre réserve ; nous vous laissons le monopole de la modestie pour que vous ayez le privilège des faveurs; mais intervertissez les rôles, l'homme succombe sous la moquerie. Ouoique gardé par ma passion , je n'étais pas à l'ige où l'on reste insensible aux triples séductions de l'orgueil , du dévoùment et de la beauté. Quand lady Arabelle mettait à mes pieds, au milieu d'un bal dont elle était la reine, les hommages qu'elle y recueillait, et qu'elle épiait mon regard pour savoir si sa toilette était de mon goût , et qu'elle frissonnait de volupté lorscju^elle me plaisait, j'étais ému de son émotion. Elle se tenait d'ailleurs sur un terrain où je ne pouvais pas la fuir; il m'était difficile de refuser certaines invitations parties du cercle diplomatique; sa qualité lui ouvrait tous les salons, et avec cette adresse que les femmes déploient pour obtenir ce qui leur plaît, elle se faisait placer à table par la maîtresse de la maison auprès de moi ; puis elle me parlait à l'oreille.
— Si j'étais aimée comme l'est madame de Mortsauf, me disait-elle, je vous sacrifierais tout!
Kllc me soumettait en riant les conditions les plus bund>les, elle me promettait une discrétion à toute épreuve , ou me demandait de souffrir seulement qu'elle m'aimât. Elle me dit un jour ces mots qui satisfaisaient toutes les capitulations d'une conscience timorée et les effrénés désirs du jeune homme : u — Votre amie toujours, et votre maîtresse quand vous le voudrez ! ;• Enfin elle médita de faire servir à ma perte la loyauté même de mon caractère; elle gagna mon valet de chambre, et après une soirée où elle s'était montrée si belle qu'elle était sûre d'avoir excité mes désirs, je la trouvai chez moi. Cet éclat retentit dans l'Angleterre, et son aristocratie se consterna comme le ciel à la chute de son plus bel ange; elle quitta son nuage dans l'empyrée britannique , se réduisit à sa fortune, et voulut éclipser par ses sacrifices CELLE dont la vertu causa ce célèbre désastre. Lady Arabelle prit plaisir, comme le démon sur le faite du temple, à me montrer les plus riches pays de son ardent royaume.
Lisez-moi, je vous en conjure, avec indulgence. Il s'agit ici d'un des problèmes les plus intéressants de la vie humaine, d'une crise à laquelle ont été soumis la plus grande part des hommes, et que je
voudrais exi)li(picr, ne filt-ce que pour allumer un phare sur cet écueil.
Cette belle lady, si svelte, si frêle, cette femme de lait si brisée , si brisable, si douce, d'un front si caressant, couronnée de cheveux de couleur fauve et si fins, cette créature dont l'éclat semble phosphorescent et passager, est une organisation de fer. Quelque fougueux qu'il soit , aucun cheval ne résiste à son poignet nerveux , à cette main molle en apparence et que rien ne lasse. Elle a le pied de la biche, un petit pied sec et musculeux, sous une grâce d'enveloppe indescriptible. Elle est d'une force à ne rien craindre dans une lutte; nul homme ne peut la suivre achevai , elle gagnerait la* prix d'un steeple c'//r/*e sur des centaures; elle tire les daims et les cerfs sans arrêter son cheval. Son, corps ignore la sueur, il aspire le feu dans l'atmosphère et vit dans l'eau sous peine de ne pas vivre. Aussi sa passion est-elle tout africaine; son désir va comme le tourbillon du désert, le désert dont ses yeux expriment l'ardente immensité, le désert plein d'azur et d'amour , avec son ciel inaltérable , avec ses fraîches nuits étoilées, où l'excès arrive à la grandeur, où la volupté nue charme l'œil par le calme desa force. Quelles oppositions avec Clochegourde ! L'orient et l'occident; l'une attirant à elle les moindres parcelles humides pour s'en nourrir, l'autre exsudant son âme , enveloppant ses fidèles d'une lumineuse atmosphère; celle-ci, vive et svelte; celle-là, lente et grasse. Enfin, avez-vous jamais réfléchi au sens général des mœurs anglaises? N'est-ce pas la divinisation de la matière, un épicuréisme défini, médité, savamment appliqué. Quoi qu'elle fasse ou dise , l'Angleterre est matérialiste, à son insu peut-être; elle a des prétentions religieuses et morales d'où la spiritualité divine, d'où l'âme catholique est absente , et dont la grâce fécondante ne sera remplacée par aucune hypocrisie, quelque bien jouée qu'elle soit. Lady Arabelle possédait au plus haut degré cette science de l'existence qui bonifie les moindres parcelles de la matérialité , qui fait que votre pantoufle est la plus exquise pantoufle du monde, qui donne à votre linge une saveur indicible, qui double en cèdre et parfume les commodes; qui verse à l'heure dite un thé suave, savamment déplié, qui bannit la poussière, cloue des tapi» depuis la première marche jus(pie dans les derniers replis de la maison , brosse les murs des caves, polit le marteau de la porte, assouplit les ressorts du carrosse, qui fait de la matière une pulpe nourrissante et cotonneuse, brillante et propre , au sein de laquelle l'âme expire
sous la jouissance , et produit l'affreuse monotonie du bien-èlre, donne une vie sans opposition dénuée de spontanéité, et qui, pour tout dire, vous machinise. Ainsi , je connus tout à coup au sein du luxe anglais une femme peut-être unique en son sexe, qui m'enveloppa dans les rets de cet amour renaissant de son agonie et aux prodigalités duquel j'apportais une continence sévère, de cet amour qui a des beautés accablantes , une électricité à lui , qui vous introduit souvent dans les cieux parles portes d'ivoire de son demi-sommeil , ou qui vous y enlève en croupe sur ses reins ailés. Amour horriblement ingrat qui rit sur les cadavres de ceux qu'il tue ; amour sans mémoire , un cruel amour qui ressemble à la politique anglaise, et dans lequel tombent presque tous les hommes. Vous comprenez déjà le prolilème. L'homme est composé de matière et d'esprit ; l'animalité vient aboutir en lui et l'ange commence à lui. De là cette lutte que nous éprouvons tous entre une destinée future que nous pressentons et les souvenirs de nos instincts antérieurs'dont nous ne sommes pas entièrement détachés ; un amour charnel , et un amour divin. Tel homme les résout en un seul, tel autre s'abstient; celui-ci fouille le sexe entier pour y chercher la satisfaction de ses appétits antérieurs; celui-là l'idéalise en une seule femme dans laquelle se résume l'univers; les uns flottent indécis entre les voluptés de la matière et celles de l'esprit, les autres spiritualisenl la chair en lui demandant ce qu'elle ne saurait donner. Si , pensant à ces traits généraux de l'amour, vous tenez compte des répulsions et des affinités qui résultent de la diversité des organisations et qui brisent les pactes conclus entre ceux qui ne se sont pas éprouvés; si vous y joignez les erreurs produites par les espérances des gens qui vivent plus spécialement par l'esprit , par le cœur ou par l'action, qui pensent, qui sentent ou qui agissent , et dont les vocations sont trompées, méconnues dans une association où il se trouve deux êtres , également doubles , vous aurez une grande indulgence pour les malheurs envers lesquels la société se montre sans pitié. Eh bien , lady Arabelle satisfaisais les instincts, les organes, les appétits, les vices et les vertus de la matière subtile dont nous sommes faits , elle était la maîtresse du corps. Madame de Mortsauf était l'épouse de l'âme. L'amour que satisfait la maîtresse a des bornes, la matière est finie, ses propriétés ont des forces calculées, elle est soumise à d'inévitables saturations; je sentais souvent je ne sais quel vide à Paris, près de lady Dudley. T/infini est le do-
maine du cœur : l'amour était sans bornes à Clochegourde. J'aimais passionnément lady Arabelle, et certes, si la bète était sublime en elle, elle avait aussi de la supériorité dans l'intelligence; sa conversation moqueuse embrassait tout ; mais j'adorais Henriette. La nuit, je pleurais de bonheur; le matin , je pleurais de remords.
Il est certaines femmes assez savantes pour cacher leur jalousie sous la bonté la plus angélique ; ce sont celles qui, semblables à lady Dudley, ont dépassé trente ans ; elles savent alors sentir et calculer , presser tout le suc du présent et penser à l'avenir ; elles peuvent étouffer des gémissements souvent légitimes avec l'énergie du chasseur qui ne s'aperçoit pas d'une blessure en poursuivant son bouillant halali. Sans parler de madame de Mortsauf, Arabelle essayait delà tuer dans mon âme où elle la retrouvait toujours, et sa passion se ravivait au souffle de cet amour invincible. Afin de triompher par des comparaisons qui fussent à son avantage , elle ne se montra ni soupçonneuse , ni tracassière, ni curieuse, comme le sont la plupart des jeunes femmes ; mais , semblable à la lionne qui a saisi dans sa gueule et rapporté dans son antre une proie à ronger, elle veillait à ce que rien ne troublât son bonheur et me gardait comme une conquête insoumise. J'écrivais à Henriette sous ses yeux , jamais elle ne lut une seule ligne , jamais elle ne chercha par aucun moyen à savoir l'adresse écrite sur mes lettres. J'avais maliberté. Elle semblait s'être dit : ■ — Si je le perds, je n'en accuserai que moi. Et elle s'appuyait fièrement sur un amour si dévoué qu'elle m'aurait donné sa vie sans hésiter, si je la lui avais demandée. Enfin elle m'avait fait croire que, si je la quittais , elle se tuerait aussitôt. Il fallait l'entendre à ce sujet célébrer la coutume des veuves indiennes qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris.
— Quoique dans l'Inde cet usage soit une distinction réservée à la classe noble, et que sous ce rapport il soit peu compris des Européens incapables de deviner la dédaigneuse grandeur de ce privilège, avouez, me disait-elle, que, dans nos plates mœurs modernes, Taristocratie ne peut plus se relever (juc par l'exlraordinaire des sentiments? Comment puis-je apprendre aux bourgeois que le sang de mes veines ne ressemble pas au leur , si ce n'est en mourant autrement qu'ils ne meurent? Des femmes sans naissance peuvent avoir les diamanis, les étoffes, les chevaux , Icsécussons même qui devraient nous être réservés, car on achète un nom ! Mais, aimer, tète levée , à contre-sens de la loi;
LE LYS DANS LA VALLÉE
mourir pour l'idole que l'on s'est choisie en se l;iill;uit un linceul dans les draps de son lit; sounu'Urc le monde cl le ciel à un homme en dérobant ainsi au Toul-lMiissaiit le droit de faire un Dieu ; ne le traliir j)our rien, pas nit^me pour la vertu, car se refuser à lui au nom du devoir, n'est-ce pas se donner à quoique chose qui n'est pas/wz'/... que ce soit un honune ou une idée, il y a toujours trahison ! \'()ilà des grandeurs où n'atteignent pas les femmes vulgaires; elles ne connaissent que deux routes communes, ouïe grand chemin de la vertu, ou le boiu-hcux sentier de la courtisane!
Elle procédait, vous le voyez, par l'orgueil, elle flattait toutes les vanités en les déifiant, elle me mettait si haut qu'elle ne pouvait vivre qu'à mes genoux ; aussi toutes les séductions de son esprit étaient-elles exprimées par sa pose d'esclave et par son entière soimiission. Elle savait rester tout un jour, étendue à mes pieds, silencieuse, occupée à me regarder, épiant l'heure du plaisir comme une cadinedu sérail, et l'avançant par d'habiles coquetteries tout en paraissant l'attendre.
Par quels mots peindre les six premiers mois pendant lesquels je fus en proie aux énervantes jouissances d'un amour fertile en plaisirs et qui les variait avec le savoir que donne l'expérience, mais en cachant son instruction sous les emportemonts de la passion. Ces plaisirs, subite révélation de la poésie des sens, constituent le lien vigoureux par lequel les jeunes gens s'attachent aux femmes plus âgées qu'eux; mais ce lien est l'anneau du forçat; il laisse dans l'Ame une ineffaçable empreinte, il y met un dégoût anticipé pour les amours frais, candides, riches de fleurs seulement, et qui ne savent pas servir d'alcool dans des coupes d'or curieusement ciselées, enrichies de pierres où brillent d'inépuisables feux. En savourant les voluptés que je rêvais sans les connaître, que j'avais exprimées dans mes selam, et que l'union des ilmes rend mille fois plus ardentes , je ne manquai pas de paradoxes pour me justifier à moi-même la complaisance avec laquelle je m'abreuvais à cette belle coupe. Souvent lorsque, perdue dans l'infini de la lassitude, mon âme dégagée du corps voltigeait loin de la terre , je pensais que ces plaisirs étaient un moyen d'annuler la matière et de rendre l'esprit à son vol sublime. Souvent lady Dudley , comme beaucoup de femmes , profitait de l'exaltation à laquelle conduit l'excès du bonheur, pour me lier par des serments; et sous le coup d'un désir, elle m'arrachait des blasphèmes contre l'ange de Clochegourde. Une fois traître, je devins fourbe.
Je continuai d'écrire à madame de Morlsauf comme si j'étais toujours le même enfant au méchant petit habit bleu (lu'elle aimait tant; mais, je l'avoue, son don de seconde vue m'épouvantait quand je pensais aux désastres qu'une indiscrétion pouvait causer dans le joli château de mes espérances. Souvent, au milieu de mes joies, une soudaine douleur me glaçait, j'entendais le nom d'Henriette prononcé par une voix d'en haut comme le : — Caïn, où est yibel? de l'Ecriture.
Mes lettres restèrent sans réponse. Je fus saisi d'une horrible inquiétude, je voulus partir pour Clochegourde. Arabelle ne s'y opposa point, mais elle parla naturellement de m'accompagner en Touraine. Son caprice aiguisé par la difficulté, ses pressentiments justifiés par un bonheur inespéré, tout avait engendré chez elle un amour réel qu'elle désirait rendre unique. Son génie de femme lui fit a})ercevoir dans ce voyage un moyen de me détacher entièrement de madame de Mortsauf; tandis qu'aveuglé par la peur, emporté par la naïveté de la passion vraie , je ne vis pas le piège où j'allais être pris. Lady Dudley proposa les concessions les plus humbles et prévint toutes les objections; elle consentit à demeurer près de Tours, à la campagne, inconnue, déguisée, sans sortir le jour, et à choisir pour nos rendez-vous les heures de la nuit où personne ne pouvait nous rencontrer.
Je partis de Tours à cheval pour Clochegourde. J'avais mes raisons en y venant ainsi : ne me fallait-il pas pour mes excursions nocturnes un cheval rapide dont je pusse disposer; et le mien était \\\\ barbe, présent de lady Esther Stanhope, à laquelle la marquise appartenait par alliance. Je pris le chemin que j'avais parcouru pédestrement six ans auparavant, et m'arrêtai sous le noyer. De là, je vis madame de Mortsauf en robe blanche au bord de la terrasse. Aussitôt je m'élançai vers elle avec la rapidité de l'éclair, et fus en quelques minutes au bas du mur, après avoir franchi la distance en droite ligne, comme s'il s'agissait d'une course au clocher. Elle entendit les bonds prodigieux de l'hirondelle du désert ; et quand je l'arrêtai net au coin delà terrasse, elle me dit : — Ah! vous voilà !
Ces trois mots me foudroyèrent. Elle savait mon aventure. Oui la lui avait apprise? sa mère dont plus tard elle me montra la lettre odieuse! ha faiblesse indifférente de cette voix, jadis pleine de vie, la pâleur mate du son, révélaient une douleur mûrie , exhalaient je ne sais quelle odeur de fleurs coupées sans retour. L'ouragan de l'infidélité ,
LE LYS DANS LA VALLÉE
semblable à ces crues de la Loire qui ensablent à jamais une terre, avait passé sur son âme en faisant un désert là où verdoyaient d'opulentes prairies. Je fis entrer mon cheval par la petite porte ; il se coucha sur le gazon à mon commandement . et la comtesse, qui s'était avancée à pas lents, s'écria : — Le bel animal !
Elle se tenait les bras croisés pour que je ne prisse pas sa main , je devinai son intention.
— Je vais prévenir M. de Mortsauf , dit-elle en me quittant.
Je demeurai debout , confondu , la laissant aller, la contemplant, toujours noble, lente, fière, plus blanche que je ne l'avais vue; mais gardant au front la jaune empreinte du sceau de la plus amère mélancolie , et penchant la t(^te comme un lys trop chargé de pluie.
— Henriette ! criai-je avec la rage de l'homme qui se sent mourir.
Elle ne se retourna point , elle ne s'arrêta pas , elle dédaigna de me dire qu'elle m'avait retiré son nom, qu'elle n'y répondait plus, elle marchait toujours. Je pourrai, dans cette épouvantable vallée où doivent tenir des millions de peuples devenus poussière et dont l'âme anime maintenant la surface du globe , je pourrai me trouver petit au sein de cette foule pressée sous les immensités lumineuses qui l'éclaireront de leur gloire; mais alors je serai moins aplati que je ne le fus devant cette forme blanche, montant comme monte dans les rues d'une ville quelque inflexible inondation, montant d'un pas égal à son château de Clochegourde , sa gloire et son supplice , son bûcher , son auréole ; Didon chrétienne! Je maudis Arabelle par une seule imprécation qui l'eût tuée si elle l'eût entendue, elle qui avait tout laissé pour moi , comme on laisse tout pour Dieu! Je restai perdu dans un monde de pensées, en apercevant de tous côtés l'infini de la douleur. Je les vis descendre tous. Jacques courait avec l'impétuosité naïve de son âge. Gazelle aux yeux mourants , Madelaine accompagnait sa mère. Je serrai Jacques contre mon cœur en versant sur lui les effusions de l'âme et les larmes que rejetait sa mère. M. de Mortsauf vint à moi, me tendit les bras, me pressa sur lui, m'embrassa sur les joues , en me disant : — Félix , j'ai su que je vous devais la vie !
Madame de Mortsauf nous tourna le dos pendant cette scène, en prenant le prétexte de montrer le cheval à Madelaine stupéfaite.
— Ah, diantre! voilà bien les femmes, cria le comte en colère, elles examinent votre cheval.
Madelaine se retourna , vint à moi , je lui baisai la main en regardant la comtesse qui rougit.
— Elle est bien mieux , Madelaine , dis-je.
— Pauvre fillette ! répondit la comtesse en la baisant au front.
— Oui , pour le moment ils sont tous bien , répondit le comte. Moi seul , mon cher Félix , suis délabré comme une vieille tour qui va tomber.
— 11 paraît que le général a toujours ses dragons noirs, repris-jeen regardant madame de Mortsauf.
— Nous avons tous nos blues devils, réponditelle. N'est-ce pas le mot anglais?
Nous remontâmes vers les clos en nous promenant ensemble , et sentant tous qu'il était survenu quelque grave événement. Elle n'avait aucun désir d'être seule avec moi , enfin j'étais son hôte.
— Pour le coup, et votre cheval! dit le comte quand nous fûmes sortis.
— Vous verrez , reprit la comtesse , que j'aurai tort en y pensant et tort en n'y pensant plus.
— Mais oui, dit-il, il faut tout faire en temps utile.
— J'y vais, dis-je en trouvant ce froid accueil insupportable. Moi seul puis le faire sortir, et le caser comme il faut. Itlon grootfi, qui vient par la voiture de Chinon , saura le panser.
— \,^ groom arrive-t-il aussi d'Angleterre? ditelle.
— Il ne s'en fait que là, répondit 3L de Mortsauf, qui devint gai en voyant sa femme triste.
La froideur de sa femme fut une occasion de la contredire, et il m'accabla de son amitié. Je connus la pesanteur de l'attachement d'un mari. Ne croyez pas que le moment où leurs attentions assassinent les âmes nobles soit le temps où leurs femmes prodiguent une affection qui semble leur être volée, non ! ils sont odieux et insupportables le jour où cet amour s'envole. La bonne intelligence, condition essentielle aux attachements de ce genre, apparaît alors comme un moyen; elle pèse alors, elle est horrible comme tout moyen que sa fin ne justifie plus.
— Mon cher Félix, me dit le comte en me prenant les mains et me les serrant affectueusement, pardonnez à madame de 3Iortsauf ; les femmes ont le droit d'être quinteuses. leur faiblesse les excuse, elles ne sauraient avoir l'égalité d'humeur que nous donne la force du caractère. Elle vous aime beaucoup, je le sais; mais....
Pendant (jue le comte parlait , madame de Mort-
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sauf s'éloigna ilc nous insonsil)lcmcnt de manière à nous laisser seuls.
— Félix, me dit-il alors à voix basse en contemplant sa femme qui remontait au château accompa- {yiiée de ses deux enfants , j'i}i;nore ce qui se passe d.iiis r.hiie de madame de Mortsauf, mais son caractère a coMiplélenienlciiniifîé depuis six semaines. Elle si douce , si dévouée jusqu'ici , devient d'une maussaderie incroyable!
!\ranetl»' m'apprit plus tard que la comtesse était tombée dans un abattement qui la rendait insensible aux tracasseries de 31. de Mortsauf. En ne rencontrant plus de terre molle où planter ses flèches , le comte était devenu inquiet comme l'enfant qui ne voit plus remuer le pauvre insecte qu'il tourmente. En ce moment, il avait besoin d'un confident comme l'exécuteur a besoin d'un aide.
— Essayez , dit-il après une pause , de questionner madame de Mortsauf : une femme a toujours des secrets pour son mari, mais elle vous confiera peut-être le sujet de ses peines. Dût-il m'en coûter la moitié des jours qui me restent et la moitié de ma fortune, je sacrifierais tout pour la rendre heureuse. Elle est si nécessaire à ma vie ! Si dans ma vieillesse je ne sentais pas toujours cet ange à mes côtés, je serais le plus malheureux des hommes ! je voudrais mourir tranquille. Dites-lui donc qu'elle n'a pas longtemps à me supporter. Moi , Félix , mon pauvre ami . je m'en vais , je le sais ! Je cache à tout le monde la fatale vérité , pourquoi les affliger par avance? Toujours le pylore , mon ami ! J'ai fini par saisir les causes de la maladie, la sensibilité m'a tué. En effet, toutes nos affections frappent sur le centre gastrique....
— En sorte , lui dis-je en souriant, que les gens de cœur périssent par l'estomac !
— Ne riez pas , Félix , rien n'est plus vrai ! Les peines trop vives exagèrent le jeu du grand sympathique. Cette exaltation de la sensibilité entretient dans une constante irritation la muqueuse de l'estomac. Si cet état persiste, il amène des perturbations d'abord insensibles dans les fonctions digestives : les sécrétions s'altèrent , l'appétit se déprave et la digestion se fait capricieuse ; bientôt des douleurs poignantes apparaissent, s'aggravent et deviennent de jour en jour plus fréquentes; puis la désorganisation arrive à son comble comme si quelque poison lent se mêlait au bol alimentaire; la muqueuse s'épaissit, l'induration de la valvule du pylore s'opère et il s'y forme un squirre dont il faut mourir. Eh bien j'en suis là, mon cher! L'induration marche sans que rien ne puisse l'arrêter.
Voyez mon teint jaune paille , mes yeux secs et brillants, ma maigreur excessive! Je me dessèche. Que voidez-vous? j'ai rapporté de l'émigration le germe de cette maladie; j'ai tant souffert alors! Mon mariage, qui pouvait réparer les maux de l'émigration, loin de calmer mon Ame ulcérée, a ravivé la plaie. Ou'ai-je trouvé ici? d'éternelles alarmes causées par mes enfants , des chagrins domestiques, une fortune à refaire, des économies qui engendraient mille privations que j'imposais à ma femme et dont je pAlissais le premier. Enfin , je ne puis confier ce secret qu'à vous, mais voici ma plus dure peine. Ouoique Blanche soit un ange, elle ne me comprend pas ; elle ne sait rien de mes douleurs, elle les contrarie, je lui pardonne! Tenez, ceci est affreux à dire, mon ami, mais une femme moins vertueuse qu'elle m'aurait rendu plus heureux en se prêtant à des adoucissements que Blanche n'imagine pas, car elle est niaise comme un" enfant ! Ajoutez que mes gens me tourmentent, ce sont des buses qui entendent grec lorsque Je parle français. Quand notre fortune a été reconstruite, coussi-coussi, quand j'ai eu moins d'ennui , le mal était fait, j'atteignais la période des appétits dépravés; puis est venue ma grande maladie, si mal prise par Origet. Bref, aujourd'hui je n'ai pas six mois à vivre....
J'écoutais le comte avec terreur. En revoyant la comtesse, le brillant de ses yeux secs et la teinte jaune paille de son front m'avaient frappé; j'entraînai le comte vers la maison en paraissant écouter ses plaintes mêlées de dissertations médicales; mais je ne songeais qu'à Henriette et voulais l'observer.
Je la trouvai dans le salon , où elle assistait à une leçon de mathématiques donnée à Jacques par l'abbé de Dominis, en montrant à Madelaine un point de tapisserie. Autrefois elle aurait bien su , le jour de mon arrivée, remettre ses occupations pour être tout à moi , mais mon amour étaif si profondément vrai que je refoulai dans mon cœur le chagrin que me causa ce contraste entre le présent et le passé; car je voyais la fatale teinte jaune paille qui, sur ce céleste visage, ressemblait au reflet des lueursdivines dontlespeintres illuminentla figure des saintes. Je sentis alors en moi le vent glacé de la mort. Puis quand le feu de ses yeux , dénués de l'eau limpide où jadis nageait son regard, tomba sur moi, je frissonnai; car j'aperçus alors quelques changements dus au chagrin et que je n'avais point remarqués en plein air : les lignes si menues qui . à ma dernière visite , n'étaient que légèrement
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imprimées sur son front, l'avaient creusé; ses tempes bleuâtres semblaient ardentes et concaves ; ses yeux s'étaient enfoncés sous leurs arcades attendries, et le tour avait bruni; elle était mortifiée comme le fruit sur lequel les meurtrissures commencent à paraître et qu'un ver intérieur fait prématurément blondir. Moi , dont toute l'ambition était de verser le bonheur à flots dans son âme, n'avais-je pas jeté l'amertume dans la source où se rafraîchissait sa vie, où se retrempait son courage? Je vins m'asseoir à ses côtés, et lui dis d'une voix où pleurait le repentir : — Êtes -vous contente de votre santé?
— Oui , répondit-elle en plongeant ses yeux dans les miens. Ma santé, la voici, reprit-elle en me montrant Jacques et Madelaine.
Sortie victorieuse de sa lutte avec la nature , à quinze ans Madelaine était femme; elle avait grandi, ses couleurs de rose du Bengale renaissaient sur ses joues bistrées; elle avait perdu l'insouciance de l'enfant qui regarde tout en face, et commençait à baisser les yeux ; ses mouvements devenaient rares et graves comme ceux de sa mère ; sa taille était svelte, et les grâces de son corsage fleurissaient déjà; déjà la coquetterie lissait ses magnifiques cheveux noirs, séparés en deux bandeaux sur son front d'Espagnole. Elle ressemblait aux jolies statuettes du moyen-âge , si fines de contour , si minces de forme que l'œil caressant craint de les voir briser; mais la santé, ce fruit éclos après tant d'efforts, avait mis sur ses joues le velouté de la pèche, et le long de son col le soyeux duvet où, comme chez sa mère, se jouait la lumière. Elle devait vivre ! Dieu l'avait écrit, cher bouton de la plus belle des fleurs humaines! surleslongs cils de tes paupières, sur la courbe de tes épaules qui promettaient de se développer richement comme celles de ta mère! Cette brune jeune fille, à la taille de peuplier, contrastait avec Jacques, frêle jeune homme de dix-sept ans, de qui la tète avait grossi, dont le front inquiétait par sa rapide extension , dont les yeux fiévreux , fatigués , étaient en harmonie avec une voix profondément sonore. L'organe livrait un trop fort volume de son, de même que le regard laissait échapper trop de pensées. C'était l'intelligence, l'âme, le cœur d'Henriette, dévorant de leur flamme rapide un corps sans consistance ; car Jacques avait ce teint de lait animé des couleurs ardentes qui distinguent les jeunes Anglaises marquées par le fléau pour être abattues dans un temps déterminé ; santé trompeuse ! En obéissant au signe par lequel Henriette , après m'avoir montré Madelaine, indiquait Jacques qui
traçait des figures de géométrie et des calculs algébriques sur un tableau devant l'abbé de Dominis, je tressaillis à l'aspect de cette mort cachée sous les fleurs , et respectai l'erreur de la pauvre mère.
— Quand je les vois ainsi, la joie fait taire mes douleurs , de même qu'elles se taisent et disparaissent quand je les vois malades. Mon ami, dit-elle l'œil brillant de plaisir maternel, si d'autres affec tions nous trahissent , les sentiments récompensés ici , les devoirs accomplis et couronnés de succès compensent la défaite essuyée ailleurs. Jacques sera comme vous un homme d'une haute instruction, plein de vertueux savoir, il fera comme vous l'honneur de son pays, qu'il gouvernera peut-être , aidé par vous qui serez si haut placé ; mais je tacherai qu'il soit fidèle à ses premières afl^ections. Madelaine, la chère créature, a déjà le cœur sublime, elle est pure comme la neige du plus haut sommet des Alpes ; elle aura le dévoûment de la femme et sa gracieuse intelligence, elle est fière, elle sera digne des Lenoncourt! La mère jadis si tourmentée est maintenant bien heureuse , heureuse d'un bonheur infini , sans mélange; oui, ma vie est pleine, ma vie est riche ! Vous le voyez. Dieu faitéclore mes joies au sein des affections permises, et mêle de l'amertume à celles vers lesquelles m'entraînait un penchant dangereux...
— Bien, s'écria joyeusement l'abbé. M. le vicomte en sait autant que moi...
En achevant sa démonstration , Jacques toussa légèrement.
— Assez pour aujourd'hui, mon cher abbé, dit la comtesse émue, et surtout pas de leçon de chimie. Montez à cheval , Jacques , reprit-elle en se laissant embrasser par son fils avec la caressante mais digne volupté d'une mère, et les yeux tournés vers moi comme pour insulter mes souvenirs. — Allez, cher, et soyez prudent.
— Mais, lui dis-je pendant qu'elle suivait Jacques par un long regard , vous ne m'avez pas réj^ndu ! ressentez-vous quelques douleurs?
— Oui , parfois à l'estomac. Si j'étais à Paris , j'aurais les honneurs d'une gastrite, la maladie à la mode.
— Ma mère souffre souvent et beaucoup, me dit Madelaine.
— Ah! dit-elle, ma santé vous intéresse!
Madelaine, étonnée de la profonde ironie empreinte dans ces mots , nous regarda tour à tour : mes yeux comptaient des fleurs roses sur le coussin de son meuble gris et vert qui ornait lesalon.
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— Cette situation est intolérable, lui dis-je à l'oreille.
— Est-ce moi qui l'ai créée? me demanda-t-elle. Cher enfant, ajouta-t-elle à haute voix, en affectant ce cruel enjouement par lequel les femmes enjolivent leurs veni^cances , ignorez-vous l'histoire moderne ? la France et l' Auf^leterre ne sont-elles pas toujours ennemies? Madelaine sait cela, elle sait qu'une mer immense les sépare, mer froide, mer orageuse.
Les vases de la cheminée étaient remplacés par des candélabres, afin sans doute de m'ôter le plaisir de les remplir de fleurs ; je les retrouvai plus tard dans sa chambre. Quand mon domestique arriva . je sortis pour lui donner des ordres ; il m'avait apporté quelques affaires que je voulus placer dans ma chambre.
— Félix , me dit la comtesse , ne vous trompez pas ! L'ancienne chambre de ma tante est maintenant celle de Madelaine, vous êtes au-dessus de M. de Mortsauf.
Quoique coupable , j'avais un cœur , et tous ces mots étaient des coups de poignard froidement donnés aux endroits les plus sensibles qu'elle semblait choisir pour frapper. Les souffrances morales ne sont pas absolues , elles sont en raison de la délicatesse des âmes, et la comtesse avait durement parcouru cette échelle des douleurs; mais, par cette raison même, la meilleure femme sera toujours d'autant plus cruelle qu'elle a été plus bienfaisante. Je la regardai , mais elle baissa la tète. J'allai dans ma nouvelle chambre qui était jolie , blanche et verte. Là, je fondis en larmes. Henriette m'entendit, elle y vint en apportant un bouquet de fleurs.
— Henriette, lui dis-je, en ètes-vous à ne point pardonner la plus excusable des fautes?
— Ne m'appelez jamais Henriette, reprit-elle, elle n'existe plus , la pauvre femme ; mais vous trouverez toujours madame de Mortsauf, une amie dévouée qui vous écoulera , qui vous aimera. Félix, nous causerons plus tard. Si vous avez encore de la tendresse pour moi, laissez-moi m'habituer à vous voir; et au moment où les mots me déchireront moins le cœur, à l'heure où j'aurai reconquis un peu de courage, eh bien ! alors , alors seulement. Voyezvous cette vallée , dit-elle en me montrant l'Indre, elle me fait mal, je l'aime toujours.
— Ah! périsse l'Angleterre et toutes ses femmes; je donne ma démission au roi, je meurs ici, pardonné.
— Non , aimez-la cette femme ! Henriette n'est
plus, ceci n'est pas un jeu, vous le saurez! Elle se retira , dévoilant par l'accent de ce dernier mot l'étendue de ses plaies. Je sortis vivement, la retins et lui dis : — Vous ne m'aimez donc plus !
— Vous m'avez fait plus de mal que tous les autres ensemble! Aujourd'hui je souffre moins, je vous aime donc moins: mais il n'y a (ju'en Angleterre où l'on dise ni jamais, ni toujours; ici nous disons toujours. Soyez sage, n'augmentez pas ma douleur, et si vous souffrez, songez que je vis, moi!
Elle me retira sa main que je tenais froide, sans mouvement, mais humide, et se sauva comme une flèche en traversant le corridor où cette scène véritablement tragique avait eu lieu. Pendant le dîner, le comte me réservait un supplice auquel je n'avais pas songé.
— La marquise Dudley n'est donc pas à Paris? me dit-il.
Je rougis excessivement en lui répondant : — Non.
— Elle n'est pas à Tours? dit le comte en continuant.
— Elle n'est pas divorcée, elle peut aller en Angleterre. Son mari serait heureux si elle voulait revenir à lui , dis-je avec vivacité.
— A-t-elle des enfants? demanda madame de Mortsauf d'une voix altérée.
— Oui, lui dis-je, deux fils.
— Où sont-ils?
— En Angleterre, avec le père.
— Voyons, Félix, soyez franc. Est-elle aussi belle qu'on le dit?
— Pouvez-vous lui faire une semblable question? s'écria la comtesse.
— Vous êtes heureux, reprit-il, oui, vous êtes un heureux coquin! Ah! dans ma jeunesse, j'aurais été fou d'une semblable conquête....
— Assez , dit madame de Mortsauf en montrant par un regard Madelaine à son père.
— Je ne suis pas un enfant, dit le comte qui se plaisait à redevenir jeune.
En sortant de table , la comtesse m'amena sur la terrasse , et quand nous y filmes , elle s'écria : — Comment, il se rencontre des femmes qui sacrifient leurs enfants à un homme? La fortune, le monde, je le conçois, l'éternité, oui peut-être! Mais les enfants ! se priver de ses enfants !
— Oui, et ces femmes voudraient avoir encore à sacrifier plus, elles donnent tout
Pour la comtesse, le monde se renversa, ses
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idées se confondirent. Saisie par ce grandiose, soupçonnant que le bonheur devait justifier cette immolation , entendant en elle-même les cris de la chair révoltée, elle demeura stupide en face de sa vie manquée. Oui, elle eut un moment de doute horrible; mais elle se releva grande et sainte, portant haut la tète.
— Aimez-la donc bien. Félix , cette femme, ditelle avec des larmes aux yeux , ce sera ma sœur heureuse. Je lui pardonne les maux qu'elle m'a faits, si elle vous donne ce que vous ne deviez jamais trouver ici , ce que vous ne pouvez plus tenir de moi. Vous avez eu raison, je ne vous ai jamais dit que je vous aimasse, et je ne vous ai jamais aimé comme on aime dans ce monde. Mais si elle n'est pas mère, comment peut-elle aimer?
— Chère sainte, repris-je, il faudrait que je fusse moins ému que je ne le suis pour l'expliquer que tu planes victorieusement au-dessus d'elle, qu'elle est une femme de la terre, une fille des races déchues , et que tu es la fille des cieux , l'ange adoré , que tu as tout mon cœur et qu'elle n'a que ma chair; elle le sait, elle en est au désespoir, et elle changerait avec toi , quand même le plus cruel martyre lui serait imposé pour prix de ce changement. Mais tout est irrémédiable. A toi l'cime, à toi les pensées. Taniour pur, à toi la jeunesse et la vieillesse; à elle les désirs et les plaisirs de la passion fugitive ; à toi mon souvenir dans toute son étendue, à elle l'oubli le plus profond.
— Dites , dites, dites-moi donc cela , ô mon ami i Elle alla s'asseoir sur un banc et fondit en larmes. — I.a vertu, Félix, la sainteté de la vie, l'amour maternel , ne sont donc pas des erreurs. Oh ! jetez ce baume sur mes plaies! Répétez une parole qui me rend aux cieux où je voulais tendre d'un vol égal avec vous ! Bénissez-moi par un regard , par un mot sacré , je vous pardonnerai les maux que j'ai soufferts depuis deux mois.
— Henriette, il est des mystères de notre vie que vous ignorez. Je vous ai rencontrée dans un âge auquel le sentiment peut étouffer les désirs inspirés par notre nature; mais plusieurs scènes dont le souvenir me réchaufferait à l'heure où viendra la mort ont dû vous attester que cet âge finissait, et votre constant triomphe a été d'en prolonger les muettes délices. Un amour sans possession se soutient par l'exaspération même des désirs; puis il vient un moment où tout est souffrance en nous. qui ne ressemblons en rien à vous. Nous possédons une puissance qui ne saurait être abdi(iuée , sous peine de ne plus être hommes. Privé de la
nourriture qui le doit alimenter, le cœur se dévoie lui-même, et sent un épuisement qui n'est pas la mort, mais qui la précède. La nature ne peut d.)nc pas être longtemps trompée; au moindre accident, elle se réveille avec une énergie qui ressemble à la folie. Non, je n'ai pas aimé, mais j'ai eu soif au milieu du désert.
— Du désert ! dit-elle avec amertume en montrant la vallée. Et, ajouta-t-elle, comme il raisonne, et combien de distinctions subtiles! les fidèles n'ont pas tant d'esprit.
— Henriette, lui dis-je, ne nous querellons pas pour quehjues expressions hasardées. Non, mon âme n'a pas vacillé , mais je n'ai pas été maître de mes sens. Cette femme n'ignore pas que tu es la seule aimée. Elle joue un rôle secondaire dans ma vie, elle le sait et s'y résigne; j'ai le droit de la quitter comme on quitte une courtisane....
— Et alors....
— Elle m'a dit qu'elle se tuerait, répondis-je en croyant que cette résolution surprendrait Henriette. Mais en m'entendant , elle laissa échapper un de ses dédaigneux sourires plus expressifs encore que les pensées qu'ils traduisaient. — ila chère conscience , repris-je , si tu me tenais compte de mes résistances et des séductions ipii conspiraient ma perte, tu concevrais cette fatale
— Oh ! oui , fatale ! dit-elle. J'ai cru trop en vous! J'ai cru que vous ne manqueriez pas de la vertu que pratique le prêtre et... que possède M. dt; Mortsauf, ajouta-t-elle en donnant à sa voix le mordant de l'épigramme. — Tout est fini, repritelle après une pause , je vous dois beaucoup , mou ami; vous avez éteint en moi les flammes de la vie corporelle. Le plus difficile du chemin est fait, l'âge approche, me voilà souffrante, bientôt maladive; je ne pourrais être pour vous la brillante fée qui vous verse une pluie de faveurs. Soyez fidèle à lady Arabelle. Madelaine, que j'élevais si bien pour vous , à qui sera-t-elle ? l'auvre Madelaine, pauvre 3Iadelaine! répéta-t-elle comme un douloureux refrain. Si vous l'aviez entendue me disant: «i — Ma mère, vous n'êtes pas gentille pour Félix? ;t La chère créature !
Elle me regarda sous les tièdes rayons du soleil couchant qui glissaient à travers le feuillage; et prise de je ne sais quelle compassion pour nos débris, elle se replongea dans notre passé si pur, en se laissant aller à des contemplations ipii furent mutuelles. Nous reprenions nos souvenirs, nos yeux allaient de la vallée aux clos, des fenêtres de (]lochegourde à Frapesie , en peuplant celte rêverie de
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nos l»on(|ii»'ls ciiiliaimios. dos romans de nosdésirs. C.r fut s;i dernière vohijtlé, snvourée avec la candenr de IMnie chrclienne. Cette scène, si grande |»(»nr nous . nous avait jetés dans une même mélaneolie. Kl le crut à mes pandes, et se vit où je la mettais, dans les cicnx.
— Mon ami. me dit-elle, j'obéis à Dieu , car son doifft est dans tout ceci.
Mot dont je ne connus que j»lns tard la profondeur. Nous remontâmes lentement par les terrasses. Elle prit mon bras, s'y appuya résignée, saignant, mais ayant mis un appareil sur ses blessures.
— La vie humaine est ainsi, me dit-elle. Qu'a fait M. de Mortsauf pour mériter son sort? Ceci nous démontre l'existence d'un monde meilleur. Malheur à ceux qui se plaindraient d'avoir marché dans la bonne voie!
Alors elle se mil à bien évaluer la vie, à la si profondément considérer sous ses diverses faces . «jue ces froids calculs me révélèrent le dégoût qui l'avait saisie pour toutes les choses d'ici bas. En arrivant sur le perron , elle quitta mon bras, et dit cette dernière phrase : — Si Dieu nous a donné le sentiment et le goût du bonheur, ne doit-il pas se charger des âmes innocentes qui n'ont trouvé que des afflictions ici bas. Cela est, ou Dieu n'est pas , ou notre vie serait une amère plaisanterie.
A ces derniers mots, elle rentra brusquement, et Je la trouvai sur son canapé, couchée comme si elle avait été foudroyée par la voix qui terrassa saint Paul.
— Qu'avez-vous? lui dis-je.
— .Te ne sais plus ce qu'est la vertu, dit-elle, et n'ai pas conscience de la mienne!
Nous restâmes pétrifiés tous deux , écoutant le son de cette parole connue celui d'une pierre jetée dans un gouffre.
— Si je me suis trompée dans ma vie, elle a raison , eliel reprit madame de Mortsauf.
Ainsi son dernier combat suivit sa dernière volupté. Quand M. de .Mortsauf vint , elle se plaignit, elle qui ne se plaignait jamais; je la conjurai de me préciser ses souffrances, mais elle refusa de s'expliquer, et s'alla coucher en me laissant en proie à des remords qui naissaient les uns des autres. Madelaine accompagna sa mère ; et le lendemain, je sus par elle que la comtesse avait été prise de vomissements causés, dit-elle, par les violentes émotions de cette journée. Ainsi, moi qui souhaitais donner ma vie pour elle, je la tuais.
— Cher comte, dis-je à M. de Mortsauf qui me força déjouer au trictrac, je crois la comtesse très-
sérieusement malade ; il est encore temps de la sauver, appelez M. Origet , et suppliez-la de suivre ses avis....
— M. Origet qui m'a tué! dit-il en m'interrompant. Non, non, je consulterai Carbonneau.
Pendant cette semaine, et surtout les premiers jours, tout me fut souffrance, commencement de paralysie au cœur, blessure à la vanité , blessure à l'âme. Il faut avoir été le centre de tout, des regards et des soupirs, avoir été le principe de la vie , le foyer d'où chacun tirait sa lumière , pour connaître l'horreur du vide. Les mêmes choses étaient là. mais l'esprit qui les vivifiait s'était éteint comme une flamme soufflée. J'ai compris l'affreuse nécessité où sont les amants de ne plus se revoir, quand l'amour est envolé. N'être plus rien , là où l'on a régné ! Trouver la silencieuse froideur de la mort là où scintillaient les joyeux rayons de la vie! les com]»araisons accablent. Piientôt. j'en vins à regretter la douloureuse ignorance de tout bonheur qui avait assombri ma jeunesse. Aussi mon désespoir devint-il si profond que la comtesse en fut, je crois, attendrie. In jour, après le diner, pendant que nous nous promenions tous sur le bord de l'eau, je fis un dernier effort pour obtenir mon pardon. Je priai Jacques d'emmener sa sœur en avant , je laissai le comte aller seul, etconduisant madame de Mortsauf vers la toue : — Henriette, lui dis-je, un mot de grâce, ou je me jette dans l'Indre ! J'ai failli , oui, c'est vrai ; mais n'imitai-je pas le chien dans son sublime allacliement , je reviens comme lui, comme lui plein de honte; s'il fait mal, il est châtié, mais il adore la main qui le frappe; brisez-moi, mais rendez-moi votre cœur...
— Pauvre enfant! dit-elle, n'êtes-vous pas toujours mon fils?
Elle prit mon bras et regagna silencieusement Jacques et Madelaine avec lesquels elle revint à Clochegourde par les clos, en me laissant à M. de Mortsauf qui se mit à parler politique, à propos de ses voisins.
— Rentrons, lui dis-je, vous avez la tète nue, et la rosée du soir pourrait causer quelque accident.
— Vous me plaignez , vous ! mon cher Félix , me répondit-il en se méprenant sur mes intentions. Ma femme ne m'a jamais voulu consoler, par système peut-être.
Jamais elle ne m'aurait laissé seul avec son mari , maintenant j'avais besoin de prétextes pour l'aller rejoindre. Elle était avec ses enfants, occupée à expliquer les règles du trictrac à Jacques.
— Voilà , dit le comte, toujours jaloux de l'afFec-
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tion qu'elle portait à ses deux enfants , voilà ceux pour lesquels je suis toujours abandonné! Les maris, mon cher Félix, ont toujours le dessous; la femme la plus vertueuse trouve encore le moyen de satisfaire son besoin de voler l'affection conjugale.
Elle continua ses caresses sans répondre.
— Jacques, dit-il , venez ici !
Jacques fit quelques difficultés.
— Votre père vous veut, allez , mon fils , dit la mère en le poussant.
■ — Ils m'aiment par ordre, reprit ce vieillard qui parfois voyait sa situation.
— Monsieur, répondit-elle en passant à plusieurs reprises sa main sur les cheveux de Madelaine, qui était coiffée en belle Ferronnière, ne soyez pas injuste pour les pauvres femmes; la vie ne leur est pas toujours facile à porter , et peut-être les enfants sont-ils les vertus d'une mère!
— Ma chère, répondit le comte qui s'avisa d'être logique, ce que vous me dites signifie que, sans leurs enfants , les femmes manqueraient de vertu et planteraient là leurs maris.
La comtesse se leva brusquement et emmena Madelaine sur le perron.
— Voilà le mariage , mon cher ! dit le comte. — Prétendez-vous dire, en sortant ainsi, que je déraisonne? cria -t- il en prenant son fils par la main et venant au perron auprès de sa femme, sur laquelle il lança des regards furieux.
— Au contraire, monsieur, vous m'avez effrayée. Votre réflexion me fait un mal affreux , dit-elle d'une voix creuse en me jetant un regard de criminelle. Si la vertu ne consiste pas à se sacrifier pour ses enfants et pour son mari , qu'est-ce donc que la vertu ?
— Se sa-cri-fi-er ! reprit M. de Morsauf en faisant de chaque syllabe un coup de barre sur le cœur de sa victime. Que sacrifiez-vous donc à vos enfants ? que me sacrifiez-vous donc? qui? quoi? répondez ! répondrez-vous ? Que se passe-t-il donc ici? que voulez-vous dire ?
— Monsieur, répondit -elle, seriez-vous donc satisfait d'être aimé pour l'amour de Dieu , ou de savoir votre femme vertueuse pour la vertu en ellemême?
— Madame a raison , dis-je en prenant la parole d'une voix émue qui vibra dans ces deux cœurs où je jetai mes espérances à jamais perdues , et que je calmai par l'expression de la plus haute de toutes les douleurs dont le cri sourd éteignit cette querelle, comme quand le lion rugit, tout se tait. Oui, le
plus beau privilège que nous ait conféré la raison , est de pouvoir rapporter nos vertus aux êtres de qui le bonheur est notre ouvrage , et que nous ne rendons heureux ni par calcul , ni par devoir, mais par une inépuisable et volontaire affection.
En entendant ces mots, une larme brilla dans les yeux d'Henriette.
— Et, cher comte, si par hasard une femme était involontairement soumise à quelque sentiment étranger à ceux que la société lui impose, avouez que plus ce sentiment serait irrésistible , plus elle serait vertueuse en Tétouffant, en se sacrifiant à ses enfants, à son mari. Cette théorie n'est d'ailleurs applicable ni à moi , qui malheureusement offre un exemple du contraire, ni à vous qu'elle ne concernera jamais....
Une main à la fois moite et brûlante se posa sur ma main et s'y appuya silencieusement.
— Vous êtes une belle âme, Félix, dit M. deMortsauf qui passa non sans grâce sa main sur la taille de sa femme et l'amena doucement à lui , pour lui dire : ■ — Pardonnez, ma chère, à un pauvre malade qui voudrait sans doute être aimé plus qu'il ne le mérite.
— 11 est des cœurs qui sont tout générosité, répondit-elle en appuyant sa tête sur l'épaule de M. de Mortsauf qui prit cette phrase pour lui. Cette erreur causa je ne sais quel frémissement à la comtesse; son peigne tomba, ses cheveux se dénouèrent, elle pâlit; son mari qui la soutenait poussa une sorte de rugissement en la sentant défaillir; il la saisit comme il eût fait de sa fille, et la porta sur le canapé du salon où nous l'entourâmes. Henriette garda ma main dans la sienne, comme pour me dire que nous seuls savions le secret de celte scène si simple en apparence , si épouvantable par les déchirements de son âme.
— J'ai tort, me dit-elle à voix basse, en un moment où M. de Mortsauf nous laissa seuls pour aller demander un verre d'eau de fleurs d'oranger; j'ai mille fois tort envers vous que j'ai voulu désespérer, quand j'aurais dû vous recevoir à merci. Cher, vous êtes d'une adorable bonté ([ue moi seule puis apprécier. Oui, je le sais, il est des bontés qui sont inspirées par la passion. Les hommes ont plusieurs manières d'être bons; ils sont bons par dédain, par entraînement, par calcul, par indolence de caractère; mais vous, mon ami, vous venez d'être d'une bonté absolue.
— Si cela est, lui dis-je , apprenez que tout ce que je puis avoir de grand en moi vient de vous. Ne savez-vous donc plus que je suis votre ouvrage?
LE LYS DANS LA VALLEE
— C.rKc ii.nnlc siiMil ;iii lionliciir d'iUK! fciiiinc , n''|)on(lil-('ll(';in nioiiiciil (»ii M. de Moris.nif revint. — Je suis mini\ , (Mt-clic en se Icvjml. il me f.iiit tic r.'iir.
\(nis(l<'scf'n<lîm('sl(»iis sur la lerrassecmlianinéc par les acacias encore en Heiirs. Klle avait prisnioii l»ras droit et le serrait contre son cœur en exprimant ainsi de douloureuses pensées; mais c'était , suivant son expression, de ces douleurs qu'elle aimait. Klle voulait sans doute Hvc seule avec moi; niais sou ima:;ination iidiahile aux ruses de femmes ne liri suf;p,érait aucun moyen de renvoyer ses enfants et son mari ; nous causions donc de choses indifférentes, pendant qu'elle se creusait la tête en cliercliant à se niénai^er un moment où elle pourrail enfin décharger son C(X'ur dans le mien.
— 11 y a l)icn lonp,temps que je ne me suis promenée en voiture, dit-elle enfin en voyant la beauté de la soirée. Monsieur, donnez des ordres , je vous prie . pour que je puisse aller faire un tour.
Elle savait qu'avant la prière toute explication serait impossible, et craignait que M. de 3Iortsauf ne voulût faire un trictrac. Elle pouvait bien se trouver avec moi sur cette tiède terrasse embaumée, quand son mari serait couché ; mais elle redoutait peut-être de rester sous ces ombrages à travers lesquels passaient des lueurs voluptueuses, de se promener le long de la balustrade d'où nos yeux embrassaient le cours de l'Indre dans la prairie. De même (|u'une cathédrale aux voûtes sombres et silencieuses conseille la prière; de même les feuillages éclairés par la lune , parfumés de senteurs pénétrantes, et animés par les bruits sourds du l)rintemps remuent les fibres et affaiblissent la volonté. La campagne, (jui calme les passions des vieillards, excite celles des jeunes cœurs; nous le savions! Deux coups de cloche annoncèrent l'heure de la prière , la comtesse tressaillit.
— Ma chère Henriette , qu'avez-vous?
— Henriette n'existe plus, répondit-elle. Ne la faites pas renaître, elle était exigeante, capricieuse; maintenant vous avez une paisible amie dont la vertu vient d'être raffermie par des paroles que le ciel vousadictées. Nousparleronsde tout ceci plus lard. Soyons exacts à la prière. Aujourd'hui , mon tour de la dire est arrivé.
Quand la comtesse prononça les paroles par les- ([uelles elle demandait à Dieu son secours contre les adversités de la vie, elle y mit un accent dont je ne fus pas frappé seul ; elle semblait avoir usé de son don de seconde vue pour entrevoir la terrible émotion à laquelle devait la soumettre une mala-
dresse causée par mon oubli de mes conventions avec Arabelle.
— Nous avons le temjts de faire trois rois avant que les chevaux ne soient attelés, dit M. de Mortsauf en m'entraînant au salon. Vous irez vous promener avec ma fenune , moi je me coucherai.
tlomme toutes nos parties, celle-ci fut orageuse. De sa chanibre ou de celle de .Madelaine, la comtesse put entendre la voix de son mari.
— Vous abusez étrangement de l'hospitalité! ditelle au comte (piand elle revint au salon.
.Te la regardai d'un air hébété, je ne m'habituais point à ses duretés; elle se serait certes bien gardée jadis de me soustraire à la tyrannie du comte ; autrefois elle aimait à me voir partageant ses souffrances, et les endiu-ant avec patience pour l'amour d'elle.
— Je donnerais ma vie, lui dis-je à l'oreille, pour vous entendre encore murmurant : — Pauvre c/ïer ! pauvre cher !
Elle baissa les yeux en se souvenant de l'heure à laquelle je faisais allusion; son regard se coula vers moi , mais en dessous , et il exprima la joie de la femme qui voit les plus fugitifs accents de son cœur préférés aux profondes délices d'un autre amour. Alors, comme toutes lesfoisquejesubissais pareille injure, je la lui pardonnais en me sentant compris. M. de Mortsauf perdait, il se dit fatigué pour pouvoir quitter la partie , et nous allâmes nous promener autour du boulingrin en attendant la voiture; aussitôt qu'il nous eut laissés, le plaisir rayonna si vivement sur mon visage que la comtesse m'interrogea par un regard curieux et surpris.
— Henriette existe, lui dis-je, je suis toujours aimé ; vous me blessez avec intention évidente de me briser le cœur ; je puis encore être heureux !
— Il ne restait plus qu'un lambeau de la femme, dit-elle avec épouvante, et vous l'emportez en ce moment. Dieu soit béni ! lui (pii me donne le courage d'endurer mon martyre mérité. Oui, je vous aimeencoretrop, j'allais faillir, l'Anglaise m'éclaire un abîme.
En ce moment, nous montâmes en voiture, le cocher demanda l'ordre.
— Allez sur la roule de Chinon par l'avenue; vous nous ramènerez par les landes de Charlemagne et le chemin de Sache.
— Quel jour sommes-nous? dis-je avec trop de vivacité.
— Samedi.
— N'alleX point par-là, madame; le samedi soir
LE LYS DANS LA VALLEE
la roule est pleine de cocquassiers qui vont à Tours, et nous rencontrerions leurs charrettes.
— Faites ce que je vous dis, reprit-elle en regardant le cocher.
Nous connaissions trop l'un et l'autre les modes de notre voix, quelque infinis qu'ils fussent, pour nous déguiser la moindre de nos émotions. Henriette avait tout compris.
— Vous n'avez pas pensé aux cocquassiers , en choisissant cette nuit, dit-elle avec une légère teinte d'ironie. Lady Dudley est à Tours. Ne mentez pas, elle vous attend près d'ici, (^uel jour sommes-nous ! les cocquassiei^s ! les charrettes l reprit-elle. Avez -vous jamais fait de semblables observations quand nous sortions autrefois?
— Elles prouvent que j'oublie tout à Clochegourde , répondis-je simplement.
— Elle vous attend? reprit-elle.
— Oui.
— A quelle heure?
— Entre onze heures et minuit.
— Où?
— Dans les landes.
— Ne me trompez point , n'est-ce pas sous le noyer?
— Dans les landes.
— Nous irons, dit-elle , je la verrai.
En entendant cette parole , je regardai ma vie comme définitivement arrêtée. Je résolus en un momentdefairedivorcer lady Dudley, de l'épouser, et de terminer ainsi la lutte douloureuse qui menaçait d'épuiser ma sensibilité, d'enlever par tant de chocs répétés ces voluptueuses délicatesses qui ressemblent à la fleur des fruits. Mon silence farouche blessa la comtesse dont toute la grandeur ne m'était pas connue.
— Ne vous irritez point contre moi , dit-elle de sa voix d'or; ceci, cher, est ma punition. Vous ne serez jamais aimé comme vous l'êtes ici , reprit-elle en posant sa main sur son cœur. Ne vous l'ai-je pas avoué? La marquise Dudley m'a sauvée. A elle les souillures, je ne les lui envie point. A moi le glorieux amour des anges! J'ai parcouru des champs immenses depuis votre arrivée. J'ai jugé la vie. Elevez l'âme, vous la déchirez; plus vous allez haut, moins de sympathie vous rencontrez ; au lieu de souffrir dans la vallée , vous souffrez dans les airs comme l'aigle qui plane en emportant au cœur une flèche décochée par quelque pâtre grossier. Je comprends aujourd'hui ipu' le ciel cl la lerre sont inconqtalibles. Oui . pour qui veul
vivre dans la zone céleste, Dieu seul est possible. Notre âme doit être alors détachée de toutes les choses terrestres; il faut aimer ses amis comme on aime ses enfants, pour eux et non pour soi ; le moi cause les malheurs et les chagrins. Mon cœur ira plus haut que ne va l'aigle ; là , est un amour qui ne me trompera point. Quant à vivre de la vie terrestre, elle nous ravale trop en faisant dominer l'égoïsme des sens sur la spiritualité de l'ange qui est en nous. Les jouissances que donne la passion sont horriblement orageuses , payées par d'énervantes inquiétudes qui brisent les ressorts de l'âme. Je suis venue au bord de la mer où s'agitent ces tempêtes , je les ai vues de trop près ; elles m'ont souvent enveloppée de leurs nuages, la lame ne s'est pas toujours brisée à mes pieds, j'ai senti sa rude étreinte qui froidit le cœur; je dois me retirer sur les hauts lieux , je périrais au bord de cette mer immense. Je vois en vous , comme en tous ceux qui m'ont affligée, les gardiens de ma vertu. Ma vie a été mêlée d'angoisses heureusement proportionnées à mes forces , et s'est entretenue ainsi pure des passions mauvaises, sans repos séducteur et toujours prête à Dieu. Notre attachement /«^ la tentative insensée, l'effort de deux enfants candides essayant de satisfaire leur cœur, les hommes et Dieu. Folie, Félix !... — Ah ! dit-elle après une pause, comment vous nomme-t-elle?
— Amédée , répondis-je. Félix est un être à part, qui n'appartiendra jamais qu'à vous.
^Henriette a peine à. mourir! dit-elle enlaissant échapper un pieux sourire. Mais, reprit-elle, elle périra dans le premier effort de la chrétienne humble , de la mère orgueilleuse , de la fenune aux vertus chancelantes hier, raffermies aujoiu'd'hui. Que vous disai-je? Eh bien, oui : ma vie est conforme à elle-même dans ses i»lus grandes circonstances comme dans ses plus petites. Le cœur où je devais attacher les premières racines de la tendresse , le cœur de ma mère s'est fermé pour moi , malgré ma persistance à y chercher un pli où je pusse m'élendre. J'étais fille, j<! venais après trois garçons morts , et je tâchai vainement d'occuper leur place dans l'affection de mes parents; je ne guérissais point la plaie faite à l'orgueil de la famille. Quand , après cette sombre enfance, je connus mon adorable tante, la mort me l'enleva promptement. M. de Morlsauf , à qui je me suis vouée, m'a constamment frappée sans relâche, sans le savoir, pauvre honmie! son amour a Icnaifégoïsme de celui ipu' nous portent nos enfants; il n'est pas dans le secret des maux qu'il me cause, il est ton-
LE LYS DANS LA VALLÉE
jours i»;wtIoriné ! Mes enfants, ces chors enfants «jiii tiennent à ma eliair par toutes leurs doulein-s, à mon lime par toutes leurs qualités, à ma nature par leurs joies innocentes; ces enfants ne ni'ontils pas été donnés pour montrer combien il se trouve (le force, de patience, dans le sein des mères. Oli ! oui , ce sont mes vertus ! Vous savez si je suis flagellée par eux, en eux, malgré eux! Devenir mère, pour moi ce fut acheter le droit de toujours sou(frir. Quand Agar a crié dans le désert, uu ange a fait jaillir i)our cette esclave trop aimée une source pure; mais à moi, ipiand la source limpide vers laquelle ( vous en souvenez-vous ? ) vus vouliez me guider , est venue couler autour de (>lochegoin-de, elle ne m'a versé que des eaux amères. Oui, vous m'avez infligé des souffrances inouïes. Dieu pardonnera sans doute à qui n'a connu l'affection que par la douleur. Mais si les plus vives peines que j'aie éprouvées m'ont été imposées par vous, peut-être les ai-je méritées. Dieu n'est pas injuste. Ah ! oui , Félix, un baiser furtivement déposé sur un front comporte des crimes peut-être ! Peut-être doit-on rudement expier les pas que l'on a faits en avant de ses enfants et de son mari , lorsqu'on se promenait le soir, afin d'être seule avec des souvenirs et des pensées qui ne leur appartenaient pas, et qu'en marchant ainsi, l'^me était mariée à un autre ! Quand l'être intérieur se ramasse et se rapetisse pour occuper la place que l'on offre aux embrassements , peut-être est-ce le pire des crimes. I-orsqu'une femme se baisse afin de recevoir dans ses cheveux le baiser de son mari pour se garder un front neutre, il y a crime ! 11 y a crime à se forger un avenir en s'appuyant sur la mort ! Crime à se figurer dans l'avenir une maternité sans alarmes , de beaux enfants jouant le soir avec un père adoré de toute sa famille , et sous les yeux attendris d'une mère heureuse. Oui. j'ai péché, j'ai grandement péché ! J'ai trouvé goilt aux pénitences infligées par l'Église, et qui ne rachetaient point assez ces fautes pour lesquelles le prêtre fut sans doute trop indulgent. Dieu , sans doute , a placé la punition au cœur de toutes ces erreurs en chargeant de sa vengeance celui pour qui elles furent commises. Donner mes cheveux , n'était-ce pas me promettre? Pourquoi donc aimai-je à mettre une robe blanche ? Ainsi , je me croyais mieux votre lys ; ne m'aviez-vous pas aperçue , pour la première fois , ici, en robe blanche? Ilélas ! j'ai moins aimé mes enfants, car toute affection vive est prise sur les affections dues. Vous voyez bien , Félix? Toute souffrance a sa signification. Frappez,
frappez plus fort que n'ont frappé M. de Mortsauf et mes enfants. Celte femme est un instrument de la colère de Dieu , je vais l'aborder sans haine, je lui sourirai. Sous peine de ne pas être chrétienne, épouse et mère, je dois l'aimer. Si , comme vous le dites, j'ai pu contribuer à préserver votre cœur du contact qui l'eût défleuri , cette Anglaise ne saurait me haïr. Une femme doit aimer la mère de celui qu'elle aime, et je suis votre mère ! Qu'ai-je voulu dans votre cœur? la place laissée vide par madame de Vandenesse. Oh ! oui , vous vous êtes toujours plaint de ma froideur ; je ne suis que votre mère! Tardonnez-moi donc les duretés involontaires que je vous ai dites à votre arrivée , car une mère doit se réjouir en sachant son fils si bien aimé.
Elle appuya sa tête sur mon sein , en répétant: — Pardon ! pardon ! J'entendis alors des accents inconnus. Ce n'était ni sa voix déjeune fille et ses notes joyeuses , ni sa voix de femme et ses terminaisons despotiques, ni les soupirs de la mère endolorie; c'était une déchirante, une nouvelle voix pour des douleurs nouvelles.
— Quant à vous , Félix , reprit-elle en s'animant, vous êtes l'ami qui ne saurait mal faire. Ah ! vous n'avez rien perdu dans mon cœur, ne vous reprochez rien , n'ayez pas le plus léger remords. N'étaitce pas le comble de l'égoïsme que de vous demander de sacrifier à un avenir impossible les plaisirs les plus immenses, puisque pour les goûter une femme abandonne ses enfants, abdique son rang, et renonce à l'éternité. Combien de fois ne vous ai-je pas trouvé supérieur à moi! vous étiez grand et noble , moi j'étais petite et criminelle ! Allons , voilà qui est dit , je ne puis être qu'une étoile pour vous , une lueur élevée , scintillante et froide , mais inaltérable. Seulement, Félix, faites que je ne sois pas seule à aimer le frère (pie je me suis choisi. Chérissez-moi ! L'amour d'une sœur n'a ni mauvais lendemain, ni moments difficiles; vous n'aurez pas besoin de mentir à cette âme indulgente qui vivra de votre belle vie , qui ne manquera jamais à s'affliger de vos douleurs , qui s'égaiera de vos joies , aimera les femmes qui vous rendront heureux et s'indignera des trahisons. Moi je n'ai pas eu de frère à aimer ainsi. Soyez assez grand pour vous dépouiller de tout amour-propre, pour résoudre notre attachement jusqu'ici douteux et plein d'orages par cette douce et sainte affection. Je puis encore vivre ainsi. Je commencerai la première en serrant la main de lady Dudiey.
Klle ne pleurait pas, elle! en prononçant ces
paroles pleines d'une science amère, et par lesquelles, en arrachant le dernier voile qui me cachait son âme et ses douleurs , elle me montrait par coml)ien de liens elle était attachée à moi , combien de fortes chaînes j'avais hachées. Nous étions dans un tel délire , que nous ne nous apercevions point de la pluie qui tombait à torrents.
— Madame la comtesse ne veut-elle pas entrer un moment ici ? dit le cocher en désignant la principale auberge de Ballan.
Elle fit un signe de consentement , et nous restâmes une demi-heure environ sous la voûte d'entrée, au grand étonnement des gens de l'hôtellerie qui se demandèrent pourquoi madame de 3Iortsauf était à onze heures par les chemins. Allait-elle à Tours? En revenait-elle? Quand l'orage eut cessé, que la pluie fut convertie en ce qu'on nomme à Tours une brouëe, qui n'empêchait pas la lune d'éclairer les brouillards supérieurs rapidement emportés par le vent du haut, le cocher sortit et retourna sur ses pas , à ma grande joie.
— Suivez mon ordre, lui cria doucement la comtesse.
Nous prîmes donc le chemin des landes de Charlemagne où la pluie recommença. A moitié des landes , j'entendis les aboiements du chien favori d'Arabelle; un cheval s'élança tout à coup de dessous une truisse de chêne , franchit d'un bond le chemin, sauta le fossé creusé par les propriétaires pour distinguer leurs terrains respectifs dans ces friches que l'on croyait susceptibles de culture, et lady Dudley s'alla placer dans la lande pour voir passer la calèche.
— Quel plaisir d'attendre ainsi son amant , quand on le peut sans crime, dit Henriette.
Les aboiements du chien avaient appris à lady Dudley que j'étais dans la voiture ; elle crut sans doute que je venais ainsi la chercher à cause du mauvais temps. Quand nous arrivâmes à l'endroit où se tenait la marcpiise, elle vola sur le bord du chemin avec cette dextérité de cavalier (pii lui était particulière , et dont Henriette s'émerveilla comme d'un prodige. Par mignonnerie, Arabelle ne disait que la dernière syllabe de mon nom , prononcée à l'anglaise, espèce d'ajjpel qui sur ses lèvres avait un charme digne d'une fée. Elle savait ne devoir être entendue que de moi en criant : — My Dec.
— C'est lui, madame, répondit la comtesse en contemplant sous un clair rayon de la lune la fantastique créature dont le visage impatient était bizarrement accompagné de ses longues boucles défrisées.
Vous savez avec quelle rapidité deux femmes s'examinent. L'Anglaise reconnut sa rivale, et fut glorieusement Anglaise ; elle nous enveloppa d'un regard plein de son mépris anglais , et disparut dans la bruyère avec la rapidité d'une flèche.
— Vite à Clochegourde ! cria la comtesse pour qui cet âpre coup d'oeil fut comme un coup de hache au cœur.
Le cocher retourna pour prendre le chemin de Chinon qui était meilleur que celui de Sache. Quand la calèche longea de nouveau les landes, nous entendîmes le galop furieux du cheval d'Arabelle et les pas de son chien ; tous trois rasaient les bois de l'autre côté de la bruyère.
— Elle s'en va, vous la perdez à jamais, me dit Henriette.
— Eh bien, lui répondis-je, qu'elle s'en aille! Elle n'aura pas un regret.
— Oh ! les pauvres femmes ! s'écria la comtesse en exprimant une compatissante horreur. Mais où va-t-elle?
— A la Grenadière, une petite maison près de Saint-Cyr, dis-je.
— Elle s'en va seule ! reprit Henriette d'un ton qui me prouva que les femmes se croient solidaires en amour et ne s'abandonnent jamais.
Au moment où nous entrions dans l'avenue de Clochegourde, le chien d'Arabelle jappa d'une façon joyeuse en accourant au-devant de la calèche.
— Elle nous a devancés! s'écria la comtesse. Puis elle reprit, après une pause : — Je n'ai jamais vu de plus belle femme ! Quelle main ! quelle taille et quel pied! son teint efface le lys, et ses yeux ont l'éclat du diamant! mais elle monte trop bien à cheval, elle doit aimer à déployer sa force; je la crois active et violente. Puis, elle me semble se mettre un peu trop hardiment au-dessus des conventions; la femme qui ne reconnaît pas de lois est bien près de n'écouler que ses caprices. Ceux qui aiment tant à briller, à se mouvoir, n'ont jtas icçu le don de constance. Selon mes idées, l'amour veul plus de tranquillité. Je me le suis figuré comme un lac immense où la sonde ne trouve point de fond, où les tempêtes peuvent être violentes, mais rares et contenues en des boriu's infranchissables, où deux êtres vivent dans une île fleurie , loin du monde dont ils abhorrent le luxe et l'éclat. Mais l'amour doit prendre l'empreinle des caractères: j"ai tort peut-être. Si les principes de la nature se plient aux formes voulues par les climats, pounpioi n'en serait-il pas ainsi des sentiments? Sans doute ils tiennent à la loi générale par la masse, et con-
Irastent dans l'expression seulement. Chaque âme a sa manière. La marquise est la femme forte qui franchit les distances . invente et af;it avec la puissancedcrhomme; qui délivrerait son amant de captivité , tuerait geôlier, gardes et l»ourrean\ ; tandis que certaines créatures ne savent qu'aimer de toute leur Ame; dans ledanger, elles s'agenouillent, prient et nunuent. Ouelle est de ces deux femmes celle qui vous plaît le plus, voilà toute la ipiestion !... Mais oui, la marquise vous aime, elle vous a fait tant de sacrifices ! l'eut-ètre est-ce elle qui vous aimera toujours quand vous ne l'ainuMez plus!
— Permettez-moi, cher ange, de répéter ce que vous m'avez dit un jour : comment savez-vous ces choses ?
— Chaque douleur a son enseignement, et j'ai souffert sur tant de points que mon savoir est vaste !
Mon groom qui avait entendu donner l'ordre erutque nous Hîviendrionspar les terrasses ; il tenait mon cheval tout prêt dans l'avenue ; le chien d'Arahelle avait senli groom et cheval; sa maîtresse, conduite par une curiosité bien légitime , l'avait suivi à travers les bois où sans doute elle était cachée.
— Allez faire votre paix , me dit Henriette en souriant et sans trahir de mélancolie. Dites-lui combien elle s'est trompée sur mes intentions : je voulais lui révéler tout le prix du trésor qui lui est échu ; mon cœur n'enferme que de bons sentiments pour elle, et n'a surtout ni colère ni mépris; (ixpliquez-lui que je suis sa sœur et non sa rivale.
— Je n'irai point! m'écriai-je.
— N'avez-vous jamais éprouvé, dit -elle avec l'étincelantc fierté des martyrs, que certains ménagements arrivent jusqu'à l'insulte? Allez, allez !
Je sautai sur mon cheval et courus vers lady DiiiUey pour savoir eu quelles dispositions elle était. — Si elle pouvait se fâcher et meipiittcr ! pensai-je, je reviendrais à Clochegourde. Le chien me conduisit sous un chêne, d'où la marquise s'élança en me criant : — Atcay! awayl Tout ce que je pus faire fut de la suivre jusqu'à Sainl-Cyr, où nous airivàmes à minuit.
— Cette dame est en parfaite santé! me dit Arabelle quand elle descendit de cheval.
Ceux qui l'ont connue peuvent seuls imaginer tous les sarcasmes que contenait cette observation sèchement jetée d'un air qui voulait dire : — Moi , je serais morte !
— Je te défends de hasarder une seule de tes
plaisanteries à triple dard sur madamedeMorlsauf ! lui ré|)ondis-je.
— Serait-ce déplaire à ^'otre Grâce que de remarquer la i>arfait(; santé dont jouit un être cher à votre précieux cœur. Les femmes françaises haïssent, dit-on, jus(ju'au chien de leurs amants; en Angleterre . nous aimons tout ce que nos souverains seigneurs aiment, nous haïssons ce qu'ils haïssent, parce que nous vivons dans la peau de nos lords. Permettez-moi donc d'aimer cette dame autant que vous l'aimez vous-même. — Seulement , cher enfant, dit-elle en m'enlaçaut de ses bras humides de pluie, si tu me trahissais, je ne serais ni debout, ni couchée, ni dans une calèche flanquée de laquais , ni à me promener dans les landes de Charlemagne, ni dans aucune des landes d'aucun pays du monde , ni dans mon lit, ni sous le toit de mes pères! Je ne serais plus, moi! Je suis née dans le Lancashire , pays où les femmes meurent d'amour. Te connaître et te céder! Je te ne céderais pas à la mort , car je m'en irais avec toi !
Elle m'emmena dans sa chambre où déjà le comfort avait étalé ses jouissances.
— Aime-la , ma chère , lui dis-je avec chaleur, elle l'aime, elle, non pas d'une façon railleuse, mais sincèrement.
— Sincèrement, petit? dit-elle en délaçant son amazone.
Par vanité d'amant, je voulus révéler la sublimité du caractère d'Henriette à cette orgueilleuse lady. Pendant que sa femme de cham])re, qui ne savait pas un mot de français , lui arrangeait les cheveux , j'essayai de peindre madame de Mortsauf en esquissant sa vie, et je répétai les grandes pensées que lui avait suggérées la crise où toutes les femmesdeviennent petites et mauvaises. Quoique Arabelle parût ne pas me prêter la moindre attention, elle ne perdit aucune de mes paroles.
— Je suis enchantée, dit-elle quand nous fûmes seuls, de connaître ton goût pour ces sortes de conversations chrétiennes ; il existe dans une de mes terres un vicaire qui s'entend comme personne à composer des sermons; nos paysans les comprennent, tant ils sont bien tournés. J'écrirai demain à mon père de me l'envoyer par le paquebot, et tu le trouveras à Paris. Quand tu l'auras une fois écouté , tu ne voudras plus écouter que lui, d'autant plus qu'il jouit aussi d'iuie parfaite santé. Sa morale ne te causera point de ces secousses qui font pleurer; elle coule sans tempêtes, comme une source claire, et procure un délicieux sommeil. Tous les soirs, si cela te plaît, tu satisferas ta passion pour
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les sermons en digérant ton dîner. La morale anglaise, cher enfant, est aussi supérieure à celle de Touraine , que notre coutellerie , notre argenterie et nos chevaux le sont à vos couteaux et à vos bètes. Fais-moi la grâce d'entendre mon vicaire , promets-le moi! Je ne suis que femme, mon amour; je sais aimer, je puis mourir pour toi, si tu le veux ; mais je n'ai pas étudié à Eton , ni à Oxford , ni à Edimbourg ; je ne suis ni docteur, ni révérend , je ne saurais donc te préparer de la morale ; j'y suis tout à fait impropre , je serais de la dernière maladresse si j'essayais. Je ne te reproche pas tes goûts; tu en aurais de plus dépravés que celui-ci , je tâcherais de m'y conformer ; car je veux te faire trouver près de moi tout ce que tu aimes, plaisirs d'amour, plaisirs de table, plaisirs d'église, bon clairet et vertus chrétiennes. Veux-tu que je mette un cilice ce soir? Elle est bien heureuse cette femme de te servir de la morale ! Dans quelle université les femmes françaises prennent-elles leurs grades? Pauvre, moi! je ne puis que me donner, je ne suis que ton esclave....
— Alors pourquoi t'es-tu donc enfuie, quand je voulais vous voir ensemble.
— Es-tu fou , petit'i' J'irais de Paris à Rome déguisée en laquais , je ferais pour toi les choses les plus déraisonnables; mais comment puis-je parler sur les chemins à une femme qui ne m'a pas été présentée , et qui allait commencer un sermon en trois points? Je parlerai à des paysans; je demanderai à un ouvrier de partager son pain avec moi , si j'ai faim; je lui donnerai quelques guinées, et tout sera convenable ; mais arrêter une calèche , comme font les gentleman of the road (gentilshommes de grande route) en Angleterre, ceci n'est pas dans mon code, à moi ! Tu ne sais donc qu'aimer, pauvre enfant, tu ne sais donc pas vivre? D'ailleurs , je ne te ressemble pas encore complètement , petit! Je n'aime pas la morale. Mais pour te plaire, je suis capable des plus grands elforts. Allons, tais-toi, je m'y mettrai! Je tâcherai de devenir prêcheuse. Auprès de moi Jérémie ne sera bientôt qu'un Itoulfon. Je ne me pei-mettrai pas de caresses, sans les larder de versets de laBiltle.
Elle usa de son pouvoir; elle en abusa dès qu'elle vit dans mon regard cette ardente expression qui s'y peignait aussitôt que commençaient ses sorcelleries. Elle triompha de tout, et je miscomplaisammeiit au-dessus des (inasseiies catholicpies la grandeur de la femme qui se perd, qui renonce à l'avi'nir et fait toute sa vertu de l'amour.
— Elle s'aime donc mieux qu'elle ne t'aime? me
dit-elle. Elle te préfère donc quelque chose qui n'est pas toi? Comment attacher à ce qui est de nous d'autre importance que celle dont vous l'honorez? Aucune femme, quelque grande moraliste qu'elle soit , ne peut être l'égale d'un homme. Marchez sur nous , tuez-nous , n'embarrassez jamais votre existence de nous. A nous de mourir, à vous de vivre grands et fiers ! De vous à nous le poignard , de nous à vous l'amour et le pardon ! Le soleil s'inquiète-t-il des moucherons qui sontdans ses rayons et qui vivent de lui? ils y restent tant qu'ils peuvent, et quand il disparait, ils meurent...
— Ou ils s'envolent, dis-je en l'interrompant.
— Ou ils s'envolent, reprit-elle avec une indifférence qui aurait piqué l'homme le plus déterminé à user du singulier pouvoir dont elle l'investissait. Crois-tu qu'il soit digne d'une femme de faire avaler à un homme des tartines beurrées de vertu pour lui persuader que la religion est incompatible avec l'amour? Suis-je donc une impie? On se donne, ou l'on se refuse; mais se refuser et moraliser, il y a double peine, ce qui est contraire au droit de tous les pays. Ici tu n'auras que d'excellents ^owrfî^?ic//e5 apprêtés par la main deta servante Arabelle, de qui toute la morale sera d'imaginer des caresses qu'aucun homme n'a encore ressenties et que les anges m'inspirent.
Je ne sais rien de plus dissolvant que la plaisanterie maniée par une Anglaise ; elle y met le sérieux éloquent , l'air de pompeuse conviction sous lequel les Anglais couvrent les hautes niaiseries de leur vie à préjugés. La plaisanterie française est une dentelle dont les femmes savent embellir la joie qu'elles donnent et les querelles qu'elles inventent; c'est une parure morale, gracieuse comme leur toilette. Mais la plaisanterie anglaise est un acide qui corrode si bien les êtres sur lesquels il tombe qu'il en fait des squelettes lavés et brossés. La langue d'une Anglaise spirituelle ressemble à celle d'un tigre qui emporte la chair jusqu'à l'os en voulant jouer. Arme toute puissante du démon (pii vient dire en ricanant: ce n'est que cela! la moquerie laisse un venin mortel dans les blessures quelle ouvre à plaisir. Pendant cette nuit, Arabelle voulut montrer son pouvoir comme un sultan ([ui . pour prouver son adresse, s'amuse à décoller des innocens.
— Mon ange, me dit-elle quand elle m'eut plongé dans ce demi-sommeil où l'on oublie tout excepté le l)onlieur, je viens de me faire de la niorale aussi moi ! Je me suis demaiulé si je commettais un crime en t'aimant, si je violais les lois tUvines, et j'ai trouvé que rien n'était plus religieux, ni plus na-
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liirel. Pourquoi nieu créerait-il des êtres plus beaux (jne les autres si ce n'est pour nous indiquer que nous (levons les adorer. I.e crime serait de ne pas t'aiiner; n'es-tu pas un ange? cette dame t'insulte en te confondant avec les autres hommes; les règles de la morale ne te sont pas applicables. Dieu t'a mis au-dessus de tout. N'est-ce pas se rapprolicer (le lui que de t'aimer? pourra-t-il en vouloir à une pauvre femme d'avoir appétit des choses divines? Ton vaste et lumineux cœur ressemble tant au ciel que je m'y trompe comme les moucherons qui viennent se briller aux bougies d'une fête! les l)unira-t-on ceux-ci de leur erreur? d'ailleurs, est-ce une erreur? n'est-ce pas une haute adoration de la lumière? Ils périssent par trop de religion , si l'on appelle périr se jeter au cœur de ce qu'on aime? J'ai la faiblesse de t'aimer, tandis que cette femme a la force de rester dans sa chapelle catholique. Ne fronce pas le sourcil ! tu crois que je lui en veux? Non, petit! J'adore sa morale qui lui a conseillé de te laisser libre , et m'a permis ainsi de te conquérir, de te garder à jamais, car tu es à moi pour toujours , n'est-ce pas ? —Oui.
— A jamais?
— Oui.
— Me fais-tu donc une grâce , sultan? Moi seule ai deviné tout ce que tu valais ! Elle sait cultiver les terres, dis-tu ?... Moi je laisse cette science aux fermiers, j'aime mieux cultiver ton cœur !
Je tâche de me rappeler ces enivrants bavardages, afin de vous bien peindre cette femme, de vous justifier ce que je vous en ai dit, et vous mettre ainsi dans tout le secret du dénoilment. Mais comment vous décrire les accompaguemonts de ces jolies parolcsquevoussavez! C'étaient des folies comparables aux fantaisies les plus exorbitantes de nos rêves ; tant(5t des créations semblables cà celles de mes bouquets : la grtke unie à la force , la tendresse et ses molles lenteurs opposées aux irruptions volcaniques de la fougue ; tantôt les gradations les plus savantes de la musique appliquées au concert de nos voluptés; puis des jeux pareils à ceux des serpents entrelacés ; enfin les plus caressants discours ornés des plus riantes idées, tout ce que l'esprit peut ajouter de poésie aux plaisirs des sens. Elle voulait anéantir sous les foudroyements de son amour impétueux les impressions laissées dans mon cd'ur par l'àmc chaste et recueillie d'Henriette. La mar([uise avait aussi bien vu madame de Mortsauf, que madame de Mortsauf l'avait vue ; elles s'étaient J)ien jugées toutes d(Mix. La grandeur de l'attaque
faite par Arabelle me révélait l'étendue de sa peur et sa secrète admiration pour sa rivale. Au malin, je la trouvai les yeux en pleurs et n'ayant pas dormi.
— Qu'as-tu? lui dis-je.
— J'ai peur que mon extrême amour ne me nuise, répondit-elle. Je t'ai tout donné. Plus adroite que je ne le suis, cette femme possède quebpie chose en elle que tu i)eux désirer. Si tu la préfères, ne pense plus à moi , je ne t'ennuierai point de mes douleurs, de mes remords, de mes souffrances; non, j'irai mourir loin de toi, comme une plante sans son vivifiant soleil !
Elle sut m'arracherdes protestations d'amour qui la comblèrent de joie. Que dire en effet à une femme qui pleure au matin ? Une dureté me semble infâme ! Si nous ne lui avons pas résisté la veille , le lendemain , ne sommes-nous pas obligés à mentir , car le Code-Homme nous fait en galanterie un devoir du mensonge.
• — Eh bien, je suis généreuse, dit-elle en essuyant ses larmes , retourne auprès d'elle ; je ne veux pas te devoir à la force de mon amour, mais à ta propre volonté. Si tu reviens ici, je croirai que tu m'aimes autant que je t'aime , ce qui m'a toujours paru impossible.
Elle sut me persuader de retourner à Clochegourde. La fausseté de la situation dans la(|uelle j'allais entrer ne pouvait être devinée par un homme gorgé de bonheur. En refusant d'aller à Clochegourde, je donnais gain de cause à lady Dudley sur Henriette; Arabelle m'emmenait alors à Paris. Mais y aller, n'était-ce pas insulter madame de Mortsauf? dans ce cas, je devais revenir encore plus sûrement à Arabelle. Une femme a-t-elle jamais pardonné de semblables crimes de lèse-amour? A moins d'être un ange descendu dos cieux, et non l'esprit purifié (jui s'y rend , une femme aimante préférerait voir son amant souffrir une agonie à le voir heureux par une autre; plus elle aime, plus elle sera blessée. Ainsi vue sous ses deux faces, ma situation, une fois sorti de Clochegourde pour aller à la Crenadière, était aussi mortelle à mes amours d'élection que profitable à mes amours de hasard. La marquise avait calculé tout avec une profondeur étudiée. Elle m'avoua plus tard que si madame de .Mortsauf ne l'avait pas rencontrée dans les landes , elle avait médité de me compromettre en rôdant autour de Clochegourde.
Au moment où j'abordai madame de Mortsauf, que je vis pâle, abattue, comme une personne qui a souffert quelque dure insomnie, j'exerçai soudain non pas ce tact , mais le flairer qui fait ressentir
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aux cœurs encore jeunes et généreux la portée de ces actions indifférentes aiix yeux de la masse, criminelles selon la jurisprudence des grandes âmes. Aussitôt, comme un enfant qui, descendu dans un abîme en jouant , en cueillant des fleurs, voit avec angoisse qu'il lui sera impossible de remonter, n'aperçoit plus le sol humain qu'à une distance infranchissable, se sent tout seul, à la nuit, et entend les hurlements sauvages , je compris que nous étions séparés par tout un monde. Il se fit dans nos deux âmes une grande clameur, et comme un retentissement du lugubre consummattmi est! qui se crie dans les églises, le vendredi-saint, à l'heure où le Sauveur expira, horrible scène qui glace les jeunes âmes pour qui la religion est un premier amour. Toutes les illusions d'Henriette étaient mortes d'un seul coup: son cœur avait souffert une Passion. Elle, si respectée par le plaisir qui ne l'avait jamais enlacée de ses engourdissants replis , devinait-elle aujourd'hui les voluptés de l'amour heureux, pour me refuser ses regards; car elle me retira la lumière qui depuis six ans brillait sur ma vie. Elle savait donc que la source des rayons épanchés de nos yeux était dans nos âmes auxquelles ils ^ servaient de route pour pénétrer l'une chez l'autre ou pour se confondre en une seule , se séparer , jouer comme deux femmes sans défiance qui se disent tout? Je sentis amèrement la faute d'apporter sous ce toit inconnu aux caresses un visage où les ailes du plaisir avaient semé leur poussière diaprée. Si la veille, j'avais laissé lady Dudley s'en aller seule , si j'étais revenu à Clochegourde où
peut-être Henriette m'avait attendu, peut-être
enfin peut-être madame Mortsauf ne se serait-elle pas aussi cruellement proposé d'être ma sœur. Elle mit à toutes ses complaisances le faste d'une force exagérée ; elle entrait violemment dans son rôle pour n'en point sortir. Pendant le déjeuner, elle eut pour moi mille attentions , des attentions humiliantes; elle me soignait comme un malade dont elle avait pitié.
— Vous vous êtes promené de bonne heure, me dit le comte; vous devez alors avoir un excellent appétit, vous dont l'estomac n'est pas détruit...
Cette phrase, qjii n'attira pas sur les lèvres de la comtesse le sourire d'une sœur rusée, acheva de me prouver le ridicule de ma position. Il était impossible d'être à Clochegourde le jour, à Saint-Cyr la nuit. Arabelle avait compté sur ma délicatesse et siu" la grandeur de madame de Mortsauf. Pendant cette longue journée, je sentis combien il est difficile de devenir l'ami d'une femme longtemps dé-
sirée. Cette transition , si simple quand les ans la préparent, est une maladie au jeune âge. J'avais honte, je maudissais le plaisir, j'aurais voulu que madame de Mortsauf me demandât mon sang. Je ne pouvais lui déchirer à belles dents sa rivale, elle évitait d'en parler, et médire d'Arabelle était une infamie qui m'aurait fait mépriser par Henriette . magnifique et noble jusque dans les derniers replis de son cœur. Après cinq ans de délicieuse intimité, nous ne savions de quoi parler; nos paroles ne répondaient point à nos pensées ; nous nous cachions mutuellement de dévorantes douleurs, nous pour qui la douleur avait toujours été un fidèle truchement! Henriette effectait un air heureux et pour elle et pour moi ; mais elle était triste. Quoiqu'elle se disait à tout propos ma sœur, et qu'elle fût femme , elle ne trouvait aucune idée pour entretenir la conversation , et nous demeurions la plupart du temps dans un silence contraint. Elle accrut mon supplice intérieur, en feignant de se croire la seule victime de cette lady.
— Je souffre plus que vous , lui dis-je en un moment où la sœur laissa échapper une ironie toute féminine.
— Comment ? répondit-elle avec ce ton de hauteur que prennent les femmes quand ou veut primer leurs sensations.
— Mais j'ai tous les torts!
Il y eut un moment où madame de Mortsauf prit avec moi un air froid et indifférent qui me brisa ; je résolus de partir. Le soir, sur la terrasse, je fis mes adieux à la famille réunie. Tous me suivirent au boulingrin où piaffait mon cheval dont ils s'écartèrent. Elle vint à moi , quand j'en pris la bride.
— Allons seuls , à pied , dans l'avenue , me ditelle.
Je lui donnai le bras , et nous sortîmes par les cours en marchant à pas lents, comme si nous savourions nos mouvements confondus; nous alteigninies ainsi un bouquet d'arbres t[ui enveloppait un coin de l'enceinte extérieure.
— Adieu , mon ami , dit-elle en s'arrêtant , en jetant sa tête sur mon cœur et ses i)ras à mon cou. Adieu , nous ne nous reverrons plus. Dieu ma donné le triste pouvoir de regarder dans Tavenir. Ne vous rappelez-vous pas de la terreur qui m'a saisie, un jour, (juand vous êtes revenu si beau! si jeune! et que je vous ai vu me tournant le <los comme aujourd'hui cpie vous (piiltez Clochegourde l)our aller à la Grenatlière? Eh bien, encore une fois, pendant cette nuit, j'ai pu jeter un coup d'œil
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sur nos dcslinées. Mon ami chéri , nous nous parlons en ce moment luun- l;t dernière fois. A peine pourrais-j(; vous dire eneore (piehpiesmols, car ce ne sera plus moi tout entière qui vous parlerai. La mort a déjà frappé (jnelipie chose en moi. Vous aurez alors eidevé leur mère à mes enfants: remplacez-la près d'eux? vous le i)oin-rez! Jacques et Madclaine vous aiment comme si vo»is les aviez toujours fait souffrir.
— .Mourir ! dis-je effrayé en la regardant, et revoyant le feu sec de ses yeux luisants dont on ne peut donner une idée, à ceux qui n'ont pas connu des êtres ehers atteints de cette horrible maladie, qu'en comparant ces yeux à des globes d'argent bruni. Mourir! Henriette, je t'ordonne de vivre; tu m'as autrefois demandé des serments, eh bien, aujourd'hui j'en exige un de toi : jure-moi de consulter Origet et de lui obéir en tout...
— Voulez-vous donc vous opposer à la clémence de Dieu? dit-elle en m'interrompant par le cri du désespoir indigné d'être méconnu.
— Vous ne m'aimez donc pas assez pour m'obéir aveuglément en toute chose, comme cette misérable lady?...
— Oui, tout ce que tu voudras! dit-elle poussée par une jalousie qui lui fit en un moment franchir les distances qu'elle avait respectées jusqu'alors.
— Je reste ici ! lui dis-je en la l>aisant sur les yeux.
Effrayée de ce consentement , elle s'échappa de mes bras , alla s'appuyer contre un arbre ; puis elle rentra chez elle en marchant avec précipitation , sans tourner la tète; mais je la suivis, elle pleurait et priait. Arrivée au boulingrin , je lui pris la main et la baisai respectueusement. Cette soumission inespérée la toucha.
— A toi , quand même ! lui dis-je ; car je t'aime comme t'aimait la tante.
Elle tressaillit en me serrant alors violemment la main.
— Un regard , lui dis-je , encore un de nos anciens regards! La femme qui se donne tout entière, m'écriai-je en sentant mou âme illuminée par le regard (pi'elle y jeta , donne moins de vie et d'âme que je viens d'en recevoir. Henriette, tu es la plus aimée , la seule aimée !
— Je vivrai ! me dit-elle . mais guérissez-vous aussi.
Ce regard avait effacé l'impression des sarcasmes d'Arabelle. J'étais donc le jouet des deux passions inconcilialilesqiieje vous ai décrites et dont j'éprou-
vais alternativement l'influence. J'aimais un ange et im démon; deux femmes également belles, parées l'une de tontes les vertus que nous meurtrissons en haine de nos imperfections , l'autre «le tous les vices qtie nous déifions par égoïsme. En parcourant cette avenue, où je me retournais de moments en moments i)our revoir madame de Mortsaiif appuyée sur un arbre . et entourée de ses enfans qui agitaient leurs mouchoirs , je surpris dans mon âme un mouvement d'orgueil de me savoir l'arbitre de deux destinées si belles, d'être la gloire à des litres si différents de deux femmes aussi supérieures, et d'avoir inspiré de si grandes passions que de chaque côté la mort arriverait si je leur manquais. Cette fatuité passagère a été doublement punie, croyez-le bien ! Je ne sais quel démon médisait d'attendre près d'Arabelle le moment où quelque désespoir, où la mort de 3L de 3Iortsauf me livrerait Henriette, car Henriette m'aimait toujours: Ses duretés, ses larmes , ses remords, sa chrétienne résignation, étaient d'éloquentes traces d'un sentiment qui ne pouvait pas plus s'effacer de son cœur que du mien. En allant au pas dans cette jolie avenue, et faisant ces réflexions, je n'avais plus vingtcinq ans, j'en avais cinquante. N'est-ce pas encore plus le jeune homme que la femme qui passe en un moment de trente à soixante ans? Quoique j'aie chassé d'un souffle ces mauvaises pensées , elles m'obsédèrent , je dois l'avouer ! Peut-être leur principe se trouvait-il aux Tuileries, sous les lambris du cabinet royal. Qui pouvait résister à l'esprit déflorateur de Louis XVIII , lui qui disait qu'on n'a de véritables passions que dans l'âge mur , parce que la passion n'était belle et furieuse que quand il s'y mêlait de l'impuissance , et qu'on se trouvait alors à chaque plaisir comme un joueur à son dernier enjeu. Quand je fus au bout de l'avenue , je me retournai , la franchis en un clin-d'œil en voyant qu'Henriette y était encore, elle seule! Je vins lui dire un dernier adieu , mouillé de larmes expialrices dont elle ignorait la cause. Larmes sincères , données sans le savoir à ces belles amours à jamais perdues, à ces vierges émotions, à ces fleurs de la vie qui ne renaissent plus ; car plus tard l'homme ne donne plus, il reçoit; il s'aime lui-même dans sa maîtresse; tandis qu'au jeune âge, il aiinc sa maîtresse en lui; plus tard, nous inoculons nos goûts, nos vices peut-être à la femme qui nous aime; tandis qu'au début de la vie, celle que nous aimons nous impose ses vertus, ses délicatesses ; elle nous convie au beau par un sourire , et nous apprend le dévoùment par son exemple. Malheur à «jui n'a
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pas ou son Henriette ! Malheur à qui n'a pas connu quelque lady Dudley. S'il se marie , celui-ci ne gardera pas sa femme, celui-là sera peut-être abandonné par sa maîtresse; mais heureux qui peut trouver les deux en une seule ; heureux , Natalie , l'homme que vous aimez !
De retour à Paris , Arahelle et moi nous devînmes plus intimes que par le passé. Bientôt nous abolîmes insensiblement l'un et l'autre les lois de convenances que je m'étais imposées , et dont la stricte observation fait souvent pardonner par le monde la fausseté de la position où s'était mise lady Dudley. Le monde, qui aime tant à pénétrer audelà des apparences , les légitime dès qu'il connaît le secret qu'elles enveloppent. Les amants forcés de vivre au milieu du grand monde auront toujours tort de renverser ces barrières exigées par la jurisprudence des salons , tort de ne pas obéir scrupuleusement à toutes les conventions imposées par les mœurs ; il s'agit alors moins des autres que d'eux-mêmes. Les distances à franchir, le respect extérieur à conserver, les comédies à jouer, le mystère à obscurcir , toute cette stratégie de l'amour heureux occupe la vie, renouvelle le désir, et protège notre cœur contre les relâchements de l'habitude. Mais essentiellement dissipatrices, les premières passions, de même que les jeunes gens, coupent leurs forêts à blanc au lieu de les aménager. Arabelle n'adoptait pas ces idées bourgeoises , elle s'y était pliée pour me plaire ; semblable au bourreau marquant d'avance sa proie afin de se l'approprier , elle voulait me compromettre à là face de tout Paris pour faire de moi son sposo. Aussi employa-t-elle ses coquetteries à me garder chez elle, car elle n'était pas contente de son élégant esclandre qui , faute de preuves , n'encourageait que les chuchotteries sous l'éventail. En la voyant si heureuse de commettre une imprudence qui dessinerait franchement sa position , comment n'aurais-je pas cru à son amour?
Une fois plongé dans les douceurs d'un mariage morganatique, le désespoir me saisit; je regardais ma vie arrêtée au rebours des idées reçues et des recommandations d'Henriette ; je vécus alors avec l'espèce de rage qui saisit un poitrinaire, quand, pressentant sa lin , il ne veut pas qu'on interroge le bruit de sa respiration. 11 y avait un coin de mon cœnr où je ne pouvais me retirer sans souffrance; un esprit vengeur me jetait incessamment des idées sur lesquelles je n'osais m'appesantir. Mes lettres à Henriette peignaient cette maladie morale et lui causaient un mal infini. <i Au prix de tant de tré-
sors perdus, elle me voulait au moins heureux ! » me dit-elle dans la seule réponse que je reçus. Et je n'étais pas heureux! Chère Natalie, le bonheur est absolu , il ne souffre pas de comparaisons. Ma première ardeur passée , je comparai nécessairement ces deux femmes l'une à l'autre, contraste que je n'avais pas encore pu étudier. En effet, toute grande passion pèse si fortement sur notre caractère qu'elle en refoule d'abord les aspérités , et comble la trace des habitudes qui constituent nos défauts ou nos qualités; mais plus tard, chez deux amants bien accoutumés l'un à l'autre, les traits de la physionomie morale reparaissent; tous deux se jugent alors mutuellement, et souvent il se déclare, durant cette réaction du caractère sur la passion, des antipathies qui préparent ces désunions dont les gens superficiels s'arment pour accuser le cœur humain d'instabilité. Cette période commença donc. Moins aveuglé par les séductions et détaillant pour ainsi dire mon plaisir , j'entrepris , sans le vouloir peutêtre , un examen qui nuisit à lady Dudley.
Je lui trouvai d'abord en moins l'esprit qui distingue la Française entre toutes les femmes , et la rend la plus délicieuse à aimer, selon l'aveu des gens que les hasards de leur vie ont misa même d'éprouver les manières d'aimer de chaque pays. Quaiul une Française aime , elle se métamorphose : sa coquetterie si vantée, elle l'emploie à parer son amour; sa vanité si dangereuse, elle l'immole et met toutes sesprétentionsàbien aimer. Elle épouse les intérêts, les haines, les amitiés de son amant; elle acquiert en un jour les subtilités expérimentées de l'homme d'affaires ; elle étudie le code , elle comprend le mécanisme du crédit et séduit la caisse d'un banquier; étourdie et prodigue, elle ne fera pas une seule faute et ne gaspillera pas un seul louis; elle devient à la fois mère , gouvernante , médecin , et donne à toutes ses transformations une grâce de bonheur qui révèle dans les plus légers détails un amour infini ; elle réunit les qualités spéciales([ui recommandent les femmes do chaque pays, en donnant à ce mélange de l'unité par l'esprit, cette semence française qui anime, permet, justifie, varie tout , et détruit la monotonie d'un sentiment appuyé sur le premier temps d'un seul verbe. La femme Française aime toujours. sansrolàcheni fatigue,à tout moment, on public et seule; en public, elle trouve un accent qui ne résonne que dans nnooreillo;elle parle par son silence mêuie . et sait vous regarder les yeux baissés; si l'occasion lui interdit la parole et le regard, elle emploiera le sable sur lequel s'imprime son pied pour y écrire une pensée; seule ,
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clic exprime sa passion même pendant le sommeil; enfin clic plie le monde à son amour.
An contraire, l'Anglaiseplieson amour nn monde; hahilnée par son éducation à conserver son habitude f^laeiale. ce maintien britannique si égoïste dont je vous ai parlé, elle ouvre et ferme son cœur avec la facilité d'une mécanique auj^laise. Elle possède un masque impénétraMe iprelle metet qu'elle ôte flegmaticpiement ; passionnée comme une Italienne (piand aucun œil ne la voit, elle devient froidement digne aussitôt quele monde intervient. L'homme le plus aimé doute ah^rs de son empire en voyant la profonde immobilité du visage, le calme de la voix , la parfaite liberté de contenance qui distingue nnc Anglaise sortie de son boudoir; son hypocrisie va jusqu'à l'indifférence , elle a tout oublié. Certes la femme qui sait jeter son amour comme un vêtement fait croire qu'elle peut en changer. Ouellestempètes soulèvent alors les vagues du cœur . quand elles sont remuées par l'amourpropre Messe de voir une femme constamment prendre, interrompre, reprendre l'amour comme une tapisserie cà la main. Ces femmes sont trop maîtresses d'elles-mêmes pour vous bien appartenir; elles accordent trop d'influence au monde, pour que votre règne soit entier. Là où la Française console le patient par un regard, trahit sa colère contre les visiteurs par quelques jolies moqueries, le silence des Anglaises est absolu , agace l'àme et taquine l'esprit; elles trônent si constamment en toute occasion que, pour la plupart d'entre elles, l'omnipotence de la fashion doit s'étendre jusque sur leurs plaisirs. Qui exagère la pudeur doit exagérer l'amour, les Anglaises sont ainsi ; elles mettent tout dans la forme : quoi qu'elles puissent dire , le protestantisme et le catholicisme expliquent les différences qui donnent à l'âme des Françaises tant de supériorité sur l'amour raisonné, calculateur des Anglaises. Le protestantisme tue l'amour , car il doute . il examine et tue les croyances.
Là où le monde commande , les gens du monde doivent obéir; mais les gens pasionnés le fuient aussitôt, il leur est insupportable. Vous comprenez alors combien fut choqué mon amour-proi)re en découvrant que lady Uudley ne pouvait point se passer du monde, et que la transition britannique lui était familière; ce n'était pas un sacrifice que le monde lui imposait; non, elle se manifestait naliu-ellement sous deux formes ennemies l'une de l'autre: quand elle aimait, elle aimait avec ivresse, aucune femme d'aucun pays ne lui était comparable, elle valait tout un sérail; mais le rideau tombé
sur cette scène de féerie en bannissait jusqu'au souvenir. Klh; ne répondait ni à un regard, ni à un sourire ; elle n'était ni maîtresse ni esclave, elle était comme une ambassadrice obligée d'arrondir ses phrases et ses coudes , elle impatientait par son calme, elle outrageait le cœur par son décorum; elle ravalait ainsi l'amour jusqu'au besoin, au lieu de l'élever jusqu'au ciel par l'enthousiasme. Elle n'exprimait ni crainte, ni regrets, ni désir; mais à l'heure dite sa tendresse se dressait comme des feux subitement allumés, et semblait insulter à sa réserve. A laquelle de ces deux femmes devais-je croire?
Je sentis alors par mille piqûres d'épingles les différences infinies qui séparaient Henriette d'Arabelle. Ouand madame de 3Iortsauf me quittait pour un moment, elle semblait laisser à l'air le soin de me parler d'elle ; les plis de sa robe quand elle s'en allait s'adressaient à mes yeux comme leur bruit on- 'duleux arrivait joyeusement à mon oreille quand elle revenait; il y avait des tendresses infinies dans la manière dont elle dépliait ses paupières en abaissant ses yeux vers la terre ; sa voix , cette voix musicale, était une caresse continuelle; ses discours témoignaient d'une pensée constante, elle se ressemblait toujours à elle-même . elle ne scindait pas son àme en deux atmosphères, l'une ardente et l'autre glacée; enfin madame de Mortsauf réservait son esprit et la fleur de sa pensée pour exprimer ses sentiments, elle se faisait coquette par les idées avec ses enfants et avec moi. 3Liis l'esprit d'Arabelle ne lui servait pas à rendre la vie aimable, elle ne l'exerçait pointa mon profit, il n'existait que par le monde et pour le monde , elle était purement moqueuse, elle aimait à déchirer, à mordre, non pour s'amuser, mais pour satisfaire son goût. Madame de Mortsauf aurait dérobé son bonheur à tous les regards , lady Arabelle voulait montrer le sien à tout Paris; et par une horrible grimace, elle restait dans les convenances tout en paradant au Bois avec moi. Ce mélange d'ostentation et de dignité, d'amour et de froideur, blessait constamment mon àme , à la fois vierge et passionnée ; et comme je ne savais point passer ainsi d'une température à l'autre, mon humeur s'en ressentait; j'étais palpitant d'amour quand elle reprenait sa pudeur de convention.
Quand je m'avisai de me plaindre, non sans de grands ménagements, elle tourna sa langue à triple dard contre moi, mêlant les gasconnades de sa passion à ces plaisanteries anglaises que j'ai tâché de vous peindre. Aussitôt qu'elle se trouvait
en contradiction avec moi , elle se faisait un jeu (le froisser mon coeur et d'iumiilier mon esprit, elle me maniait comme une pâte. A des observations sur le milieu que l'on doit garder en tout, elle répondait par la caricature de mes idées qu'elle portait à l'extrême. Quand je lui reprochais son attitude , elle me demandait si je voulais qu'elle m'embrassât devant tout Paris, aux Italiens; elle s'y engageait si sérieusement , que connaissant son envie de faire parler d'elle, je tremblais de lui voir exécuter sa promesse. Malgré sa passion réelle , je ne sentais jamais rien de recueilli, de saint, de profond , comme chez Henriette ; elle était toujours insatiable comme une terre sablonneuse. Madame de Mortsauf était toujours rassurée et sentait mon âme dans une accentuation ou dans un coup d'oeil, tandis que la marquise n'était jamais accablée par un regard, ni par un serrement de main, ni par une douce parole. Il y a plus ! le bonheur de la veille n'était rien le lendemain ; aucune preuve d'amour ne l'étonnait; elle éprouvait un si grand désir d'agitation, de bruit, d'éclat, que rien n'atteignait sans doute à son beau idéal en ce genre , et de là ses furieux efforts d'amour ; dans sa fantaisie exagérée, il s'agissait d'elle et non de moi. Cette lettre de madame de Mortsauf, lumière qui brillait encore sur ma vie , et qui prouvait la manière dont la -femme la plus vertueuse sait obéir au génie de la Française, en accusant une perpétuelle vigilance, une entente continuelle de toutes mes fortunes ; cette lettre a dû vous faire comprendre avec quel soin Henriette s'occupait de mes intérêts matériels , de mes relations politiques , de mes conquêtes morales , avec quelle ardeur elle embrassait ma vie par les endroits permis. Sur tous ces points, lady Dudley affectait la réserve d'une personne de simple connaissance; jamais elle ne s'informa ni de mes affaires, ni de ma fortune, ni de mes travaux, ni des difficultés de ma vie, ni de mes haines , ni de mes amitiés d'homme. Prodigue pour elle-même sans être généreuse, elle séparait vraiment un peu trop les intérêts et l'amour ; tandis que, sans l'avoir éprouvé, je savais qu'afin de m'évitcr un chagrin , Henriette aurait trouvé pour moi ce qu'elle n'aurait pas cherché pour elle. Dans un de ces malheurs qui peuvent accabler les hommes les plus élevés et les plus riches, l'histoire en atteste assez ! j'aurais consulté Henriette ; mais je me serais laissé traîner en prison sans dire un mot à lady Dudley.
Jusqu'ici le contraste repose sur les sentiments, mais il en était de même pour les choses. Le luxe
est en France l'expression de l'homme , la reproduction de ses idées , de sa poésie spéciale ; il peint le caractère , et donne entre amants du prix aux moindres soins en faisant rayonner autour de nous la pensée dominante de l'être aimé ; mais ce luxe anglais dont les recherches m'avaient séduit par leur finesse était mécanique aussi ! lady Dudley n'y mettait rien d'elle, il venait des gens , il était acheté. Les mille attentions caressantes de Clochegourde étaient, aux yeux d'Arabelle, l'affaire des domestiques; à chacun d'eux, son devoir et sa spécialité. Choisir lesmeilleurslaquais était l'affaire de son majordome , comme s'il se fût agi de chevaux ; elle ne s'attachait point à ses gens ; la mort du plus précieux d'entre eux ne l'aurait point affectée; on l'eût à prix d'argent remplacé par quelqu'aulre également habile. Quant au prochain, jamais je ne surpris dans ses yeux une larme pour les malheurs d'autrui, elle avait même une naïveté d'égoïsme dont il fallait absolument rire. Les draperies rouges de la grande dame couvraient celle nature de bronze. La délicieuse Aimée qui se roulait le soir sur ses tapis , qui faisait sonner tous les grelots de son amoureuse folie, réconciliait promptement un homme jeune avec l'Anglaise insensible et dure; aussi ne découviis-je que pas à pas le tuf sur lequel je perdais mes semailles, et qui ne devait point donner de moissons. Madame de Mortsauf avait pénétré tout d'un coup cette nature dans sa rapide rencontre ; je me souvins de ses paroles prophétiques; Henriette avait eu raison en tout, car l'amour d'Arabelle me devenait insupi)ortable. J'ai remarqué depuis que la plupart des femmes qui montent bien à cheval ont peu de tendresse; comme aux amazones, il leur manque une mamelle , et leurs cœurs sont endurcis en un certain endroit, je ne sais lequel.
Au moment où je commençais à sentir la pesanteur de ce joug, où la fatigue me gagnait le corps et l'âme , où je comprenais bien tout ce cpie le sentiment vrai donne de sainteté à l'amour, où j'étais accablé par les souvenirs de Clochegourde en respirant, malgré la distance, le parfum de toutes ses roses, la chaleur de sa terrasse , en enlendant le chant de ses rossignols, en ce moment affreux où j'apercevais le lit pierreux du torrent sous ses eaux diminuées , je reçus un coup (pii retentit encore dans ma vie, car à chaque heure il trouve un écho. Je travaillais dans le caltinot du roi qui devait sortira quatre heures; le duc de Lenoncourt était de service; en le voyant entrer, le roi lui demanda des nouvelles de la comtesse; je levai
il2
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brusquciucnl In l(Hf d'iiiK; f.iron Irop significative; le roi. choqué »lc ce mouvciiM'iil . me Jeta le ref,au\ tiiii i>iécétlait ces mots chirs ({u'il savait si bien dire.
— Sire, ma pauvre fille se meurt! répomlit le duc.
— Le roi daij;neia-t-il m'accorder un congé? dis-je les larmes aux yeux, en bravant une colère près d'éclater.
— Courez, mylord! me rcpondit-il en souriant de mettre une épigramme dans chaque mot, et me faisant grâce de sa réprimande en faveur de son esprit.
Plus courtisan que père, le duc ne demanda point de congé et monta dans la voiture du roi pour l'accompagner. Je partis sans dire adieu à lady Dudley, qui par bonheur était sortie , et à laquelle j'écrivis que j'allais en mission pour le service du roi. A la Croix de Berny , je rencontrai sa majesté qui revenait de Verrières ; en acceptant un bouquet de Heurs qu'Elle laissa tomber à ses pieds, Klle me jeta un regard plein de ces royales ironies accablantes de profondeur, et qui semblait me dire : — « Si tu veux être quelque chose en politique, reviens! Ne t'amuse pas à parlementer avec les morts ! » Le duc me fit avec la main un signe de mélancolie. Les deux pompeuses calèches à huit chevaux , les colonels dorés, l'escorte et ses tourbillons de poussière passèrent rapidement aux cris (le : Vive le roi ! Il me sembla que la cour avait foulé le corps de madame de Mortsauf avec l'insensibilité que la nature témoigne pour nos catastrophes. Quoique ce fût un excellent homme, le duc allait sans doute faire le whist de 3Io>'Sieur, après le coucher du Roi. Quant à la duchesse, elle avait porté le premier coup à sa fille en lui parlant de lady Dudley.
Mon rapide voyage fut comme un rêve, mais un rêve de joueur ruiné; j'étais au désespoir de ne point avoir reçu de nouvelles. Le confesseur avaitil poussé la rigidité jusqu'à m'interdire l'accès de Clochegourde? J'accusais Madelaine , Jacques, l'abbé de Dominis, tout, jus(|u'à 31. de 3Iortsauf. Au-delà de Tours, en débouchant par les ponts Saint-Sauveur, pour descendre dans le chemin bordé de peupliers qui mène à Poncher, et que j'avais tant admiré quand je courais à la recherche de mon inconnue, je rencontrai 3L Origet; il devina que je me rendais à Clochegourde, je devinai qu'il en revenait; nous arrêtâmes chacun notre voiture et nous en descendîmes, moi pour demander des nouvelles et lui pour m'en doimer.
— Eh bien , comment va madame de Mortsauf ? lui dis-je.
— Je doute cpie vous la trouviez vivante, me répondit-il. Klle meurt d'une affreuse mort , elle meurt d'inanition. Quand elle me fit appeler au mois de juin dernier, aucune puissance médicale ne pouvait plus combattre la maladie; elle avait les alfreux symptômes (]ue 31. 3Iortsauf vous aura sans doute décrits, puisqu'il croyait les avoir éprouvés. 3Iadame la comtesse n'était pas alors sous l'influence passagère d'ime perturbation due à une lutte intérieure que la médecine dirige et qui devient la cause d'un état meilleur, ou sous le coup d'une crise commencée et dont le désordre se répare; non, la maladie était arrivée au point où l'art est inutile; c'est l'incurable résultat d'un chagrin , comme une blessure mortelle est la conséquence d'un coup de poignard. Cette affection est produite par l'inertie d'un organe dont le jeu est aussi nécessaire à la vie que celui du cœur. Le chagrin a fait l'office du poignard. Ne vous y trompez pas ! madame de 3Iortsauf meurt de quelque peine inconnue.
— Inconnue ! dis-je. Ses enfants n'ont point été malades ?
— Non , me dit-il en me regardant d'un air significatif, et depuis qu'elle est sérieusement atteinte , 3L de 3Iortsauf ne l'a plus tourmentée. Je ne suis plus utile, M. Deslandes d'Azay suffit; il n'existe aucun remède, et les souffrances sont horribles. Riche, jeune, belle, et mourir maigrie , vieillie par la faim , car elle mourra de faim ! Depuis quarante jours , l'estomac étant comme fermé rejette tout aliment, sous quelque forme qu'on le présente.
3L Origet me pressa la main que je lui tendis; il me l'avait presque demandée par un geste de respect.
— Du courage, 3L le vicomte! dit-il en levant les yeux au ciel.
Sa phrase exprimait de la compassion pour des peines qu'il croyait également partagées; il ne soupçonnait pas le dard envenimé de ses paroles qui m'atteignirent comme une flèche au cœur. Je montai brusquement en voiture en promettant une bonne récompense au postillon si j'arrivais à temps.
Malgré mon impatience, je crus avoir fait le chemin en tpielques minutes tant j'étais absorbé par les réflexions amères qui se pressaient dans mon àme. Elle meurt de chagrin , et ses enfants vont bien! elle mourait donc par moi! 3Ia con-
LE LYS DANS LA VALLEE
lia
science menaçante prononça un de ces réquisitoires qui retentissent dans toute la vie et quelquefois au-delà. Quelle faiblesse et quelle impuissance dans la justice humaine ! elle ne venge que les actes patents. Pourquoi la mort et la honte au meurtrier qui tue d'un coup , qui vous surprend généreusement dans le sommeil et vous endort pour toujours, ou qui frappe à l'improviste en vous évitant l'agonie ? Pourquoi la vie heureuse , pourquoi l'estime au meurtrier qui verse goutte à goutte le fiel dans l'âme et mine le corps pour le détruire? Combien de meurtriers impunis! Quelle complaisance pour le vice élégant ! quel acquittement pour l'homicide causé par les persécutions morales !
Je ne sais quelle main vengeresse leva tout à couple rideau peint qui couvre la société; je vis plusieurs de ces victimes qui vous sont aussi connues qu'à moi : madame de Beauséant partie mourante en Normandie, quelques jours avant mon départ ! La duchesse de Langeais compromise ! Lady Brandon arrivée en Touraine pour y mourir dans cette humble maison où lady Dudley était restée deux semaines , et tuée , par quel horrible dénouement? vous le savez! Notre époque est fertile en événements de ce genre. Qui n'a connu cette pauvre jeune femme qui s'est empoisonnée vaincue par la jalousie qui tuait peut-être madame de Mortsauf? Qui n'a frémi du destin de cette délicieuse jeune fille qui , semblable à une fleur piquée par un taon , a dépéri en deux ans de mariage , victime de sa pudique ignorance , victime des débauches d'un Maxime de ïrailles auquel RonqueroUes , Mantriveau, deMarsay, donnent la main parce qu'il sert leurs projets politiques? Qui n'a palpité au récit des derniers moments de cette femme qu'aucune prière n'a pu fléchir et qui n'a jamais voulu revoir son mari dont elle avait si noblement payé les dettes? Madame d'Aiglemonl n'a-t-elle pas vu la tombe de bien près , et sans les soins de mon frère vivrait-elle?
Le monde et la science sont complices de ces crimes pour lesquels il n'est point d'assises. Il semble que personne ne meure de chagrin , ni de désespoir, ni d'amour, ni de misères cachées, ni d'espérances cultivées sans fruit, incessamment replantées et déracinées; la nomenclature nouvelle a des mots ingénieux pour tout expliquer : la gastrite, la péricardite, les mille maladies de femme dont les noms se disent à l'oreille , servent de passeport aux cercueils escortés de larmes hypocrites que la main du notaire a bientôt essuyées.
Y a-t-il au fond de ce malheur quelque loi que nous ne connaissons pas? Le centenaire doit-il impitoyablement joncher le terrain de morts, et le dessécher autour de lui pour s'élever , de même que le millionnaire s'assimile les efforts d'une multitude de petites industries? Y a-t-il une vie venimeuse qui se repaît des créatures douces et tendres! Mon Dieu, appartenais-je donc à la race des tigres?
Le remords me serrait le cœur de ses doigts brûlants, et j'avais les joues sillonnées de larmes quand j'entrai dans l'avenue de Clochegourde par une humide matinée d'octobre qui détachait les feuilles mortes des peupliers dont Henriette avait dirigé la plantation , dans cette avenue où naguère elle agitait son mouchoir comme pour me rappeler ! Vivaitelle? Pourrais-je sentir ses deux blanches mains sur ma tète prosternée! En un moment je payai tous les plaisirs donnés par Arabelle et les trouvai chèrement vendus ! je me jurai de ne jamais la revoir, et je pris en haine l'Angleterre, Quoique lady Dudley soit une variété de l'espèce , j'enveloppai toutes les Anglaises dans les crêpes de mon arrêt.
Enentrantà Clochegourde, je reçus un nouveau coup. Je trouvai Jacques, Madelaine et l'abbé de Dominis agenouillés tous trois au pied d'une croix de bois , plantée au coin d'une pièce de terre qui avait été comprise dans l'enceinte , lors de la construction de la grille, et que ni le comte, ni la comtesse n'avaient voulu abattre. Je sautai hors de ma voiture et j'allai vers eux le visage plein de larmes, et le cœur brisé par le spectacle de ces deux enfants et de ce grave personnage implorant Dieu. Le vieux piqueur y était aussi , à quelques pas , la tète nue.
— Eh bien, monsieur? dis-jeà l'abbé de Dominis en baisant au front Jacques et Madelaine qui me jetèrent un regard froid , sans cesser leur prière.
L'abbé se leva , je lui pris le bras pour m'y appuyer en lui disant : —Vit-elle encore?
11 inclina la tète par un mouvement triste et doux.
— Parlez , je vous en supplie au nom de la Passion de Notre Seigneur! Pourtpioi priez-vous au pied de cette croix? jmurquoi ètes-vous ici et non près d'elle ? pourquoi ses enfants sont-ils dehors par une aussi froide matinée? dites-moi tout afin que je ne cause pas quelque malheur par ignorance.
— Depuis plusieurs jours , madame la comtesse ne veut voir ses enfants qu'à des heures déterminées.— Monsieur, reprit-il après une pause, peut-
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Olro ilevrit'Z-voiis ;iUiii»lit' (|ii(Iqii('s lu'urcs avant (le revoir niadaiiu' de Morisaiif; clli' esl bien changée ! Mais il esl nlile de la préparer à cette entrevue, vous pourriez lui causer quclcpio surcroit de souffrance... Quant à la mort, ce serait un bienfait.
Je serrai la main de cet homme divin, de qui le regard et la voix caressaient les blessures sans les aviver.
— Nous prions tous ici pour elle, reprit-il; car elle, si sainte, si résignée, si faite à mourir, depuis quelques jours elle a pour la mort une horreur secrète, elle jette sur ceux qui sont pleins de vie des regards où, pour la première fois, se peignent des sentiments sombres et envieux. Ses vertiges sont excités, je crois, moins par l'effroi de la mort que i)ar une ivresse intérieure, par les fleurs fanées de sa jeunesse qui fermentent en se flétrissant. Oui , le mauvais ange dispute cette belle <1me au ciel ; madame subit sa lutte au mont des Oliviers ; elle accompagne de ses larmes la chute des roses blanches qui couronnaient sa tête de Jephtc mariée , et qui sont tombées une à une. Attendez, ne vous montrez pas encore, vous lui apporteriez les clartés de la cour ; elle retrouverait sur votre visage un reflet des fêtes mondaines, et vous rendriez de la force à ses plaintes. Ayez pitié d'une faiblesse que Dieu lui-même a pardonnée à son lîls devenu homme. Quels mérites aurionsnous d'ailleurs à vaincre sans adversaire? Permettez que son confesseur ou moi , deux vieillards dont les ruines n'ofi'ensent point sa vue , nous la préparions à une entrevue inespérée , à des émotions auxquelles l'abbé Birotteau avait exigé qu'elle renonçât. Mais il est dans les choses de ce monde iine invisible trame de causes célestes qu'un œil religieux aperçoit , et si vous êtes venu ici , peutêtre y êtes-vous amené par une de ces célestes étoiles qui brillent dans le monde moral, et qui conduisent vers le tombeau comme vers la crèche....
Il me dit alors, en employant cette onctueuseéloquence qui tombe sur le cœur comme une rosée, que depuis six mois la comtesse avait chaque jour souffert davantage, malgré les soins de M. Origet. Le docteur était venu pendant deux mois, tous les soirs à Clochegourde , voulant arracher cette proie à la mort, car la comtesse avait dit : — «i Sauvezmoi ! i> — «Mais pour guérir le corps, il aurait fallu que le cœur soit guéri ! » s'était un jour écrié le vieux médecin.
— Selon les progrès, du mal, les paroles de cette
femme si douce sont devenues amères, me dit l'abbé de Dominis. Elle crie à la terre de la garder, au lieu de crier à Dieu de la prendre; puis, elle se repent tie murmurer contre les décrets d'en haut. Ces alternatives lui déchirent le cœur, et rendent hoiriide la lutte du corps et de l'âme. Souvent le corps triomphe ! — n Vous me coûtez bien cher ! n a-t-elle dit un jour à Madelaine et à Jacques en les repoussant de son lit. Mais rappelée en ce moment à Dieu i)ar ma vue, elle a dit à mademoiselle Madelaine ces angéliques paroles : " Le bonheur des autres devient la joie de ceux qui ne peuvent plus être heureux. » Et son accent fut si déchirant que j'ai senti mes paupières se mouiller. Elle tombe, il est vrai ; mais à chaque faux pas , elle se relève plus haut vers le ciel.
Frapi)é des messages successifs que le hasard m'envoyait , et qui , dans ce grand concert d'infortunes , préparaient par de douloureuses modulations ■ le thème funèbre , le grand cri de l'amour expirant, je m'écriai : — Vous le croyez, ce beau lys coupé refleurira dans le ciel !
— Vous l'avez laissée fleur encore, me répondit-il , mais vous la retrouverez consumée , purifiée dans le feu des douleurs, et pure comme un diamant encore enfoui dans les cendres. Oui, ce brillant esprit , étoile angélique , sortira sj»lendide de ses nuages pour aller dans le royaume de lumière.
Au moment où je serrais la main de cet homme évangélique, le cœur oppressé de reconnaissance, le comte montra hors de la maison sa iète entièrement blanchie, et s'élança vers moi par un mouvement où se peignait la surprise.
— Elle a dit vrai! le voici. ^ Félix, Félix, voici Félix qui vient! i> s'est écriée Madame de Mortsauf. Mon aini, reprit-il en me jetant des regai-ds insensés de terreur, la mort est ici ! Pourquoi n'a-t-elle pas pris un vieux fou comme moi, qu'elle avait entamé...
Je marchai vers le château , rappelant mon courage ; mais sur le seuil de la longue anti-chambre qui menait du boulingrin au perron , en traversant la maison , l'abbé Birotteau m'arrêta.
— Madame la comtesse vous prie de ne pas entrer encore , me dit-il.
En jetant un coup d'œil, je vis les gens aller et venir, tous affairés, ivres de douleur, et surpris sans doute des ordres que Manette leur communiquait.
— - Qu'arrive-t-il? dit le comte effarouché de ce mouvement.
— Une fantaisie de malade, répondit l'abbé, madame la comtesse ne veut pas recevoir monsieur le
vicomte dans l'état où elle est, elle parle de toilette, pourquoi la contrarier?
Manette alla chercher Madelaine , et nous vîmes "\Iadelaine sortir quelques moments après être entrée chez sa mère. Puis en nous promenant tous les cinq . Jacques et son père . les deux abbés et moi . tous silencieux le long de la façade sur le boulinfyrin , nous dépassâmes la maison ; je contemplai tour à tour Monbazon et Azay , regardant la vallée jaunie dont le deuil répondait alors comme en toute occasion aux sentiments qui m'agitaient. Tout à coup, j'aperçus la chère mignonne coiu'ant après les fleurs d'automne et les cueillant sans doute pour composer des bouquets. En pensant à tout ce que signifiait cette réplique de mes soins amoureux , il se fit en moi je ne sais quel mouvement d'entrailles, je chancelai , ma vue s'obscurcit, et les deux abbés entre lesquels je me trouvais me portèrent sur la margelle d'une terrasse où je demeurai pendant un moment comme brisé, mais sans perdre entièrement connaissance.
— Pauvre Félix , me dit le comte , elle avait bien défendu de vous écrire , car elle sait combien vous l'aimez!
Quoique préparé à souffrir, je m'étais trouvé sans force contre une attention qui résumait tous mes souvenirs de bonheur.
— La voilà, pensai -je, cette lande desséchée comme un squelette, éclairée par un jour gris, au milieu de laquelle s'élevait un seul buisson de fleurs, que jadis, dans mes courses , je n'ai pas admirée sans un sinistre frémissement, et qui était l'image de cette heure lugubre.
Tout était morne dans ce petit castel , autrefois si vivant, si animé! tout pleurait, tout disait le désespoir et l'abandon. C'étaient des allées ratissées à moitié , des travaux commencés et abandonnés , des ouvriers debout regardant le château. Quoique l'on vendangeât les clos, l'on n'entendait ni bruit ni babil; les vignes semblaient inhabitées, tant le silence était profond. Nous allions comme des gens dont la douleur repousse des paroles banales, et nousécoulions lecomte, le seul de nous qui parlât. Après les phrases dictées par l'amour machinal qu'il ressentait pour sa femme , M. de Mortsauf fut conduit par la pente de son esprit à se plaindre de la comtesse. Sa femme n'avait jamais voulu se soigner ni l'écouter quand il lui donnait de bons avis; i' s'était aj)erçu le premier des symptômes de la maladie, car il les avait étudiés sur lui-même, les avait combattus et s'en était guéri tout seul, sans autre secours que celui d'un régime, et en
évitant toute émotion forte. 11 aurait bien pu guérir aussi la comtesse; mais un mari ne saurait accepter de semblables responsabilités, surtout lorsqu'il a le malheur de voir en toute affaire son expérience dédaignée. Malgré ses représentations , la comtesse avait pris Origet pour médecin. Origet, qui l'avait jadis si mal soigné, lui tuait sa femme. Si cette maladie a pour cause d'excessifs chagrins, il avait été dans toutes les conditions pour l'avoir; mais quels pouvaient être les chagrins de sa femme? La comtesse était heureuse, elle n'avait ni peines ni contrariétés ! leur fortune était , gi'àces à ses soins et à ses bonnes idées, dans un état satisfaisant; il laissait madame de Mortsauf régner à Clochegourde; ses enfants , bien élevés , bien portants , ne donnaient plus aucune inquiétude ; d'où pouvait donc procéder le mal? El il discutait, et il mêlait l'expression de son désespoir à des accusations insensées. Puis , ramené bientôt par quelque souvenir à l'admiration que méritait cette noble créature, quelques larmes s'échappaient de ses yeux secs depuis si longtemps.
31adelaine vint m'avertir que sa mère m'attendait. L'alibé Birotteau me suivit. La grave jeune fille resta près de son père, disant que la comtesse désirait être seule avec moi , et prétextait la fatigue que lui causerait la présence de plusieurs personnes. La solennité de ce moment produisit en moi cette impression de chaleur intérieure et de froid au dehors qui nous brise dans les grandes circonstances de la vie.
— M. le vicomte, me dit l'abbé Birotteau, l'un de ces hommes que Dieu a marqués comme siens en les revêtant de douceur, de simplicilé. en leur accordant la patience et la miséricorde, sachez que j'ai fait tout ce qui était humainement possible pour empêcher cette réunion; le salut de cette sainte le voulait ainsi. Je n'ai vu qu'elle et non vous... Maintenant que vous allez revoir celle dont l'accès aurait dû vous être interdit par les anges, apprenez que je resterai entre vous pour la défendre tontn' vous-même et contre elle peut-être ! Respectez sa faiblesse! je ne vous demande pas grâce pour elle comme prêtre, mais comme un humbh; ami que vous ne saviez pas avoir, et qui veut vous éviter des remords. Notre chère malade (M. Origet a dû vous le dire) meurt exactement de faim et de soif. Depuis ce matin , elle est en proie à l'irritation fiévreuse qui précède cette horrible mort, et je ne puis vous cacher combien elle regrette la vie. Les cris de sa chair révoltée s'éteignent dans mon cœur où ils blessent des échos encore trop tendres; mais
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M, (IcDoiDiniscl moi nous nvons arccpto celle l;khe relifîk'uso , .iliii de ilrrolicr le sixclacle de celte .ijjonie nioi-ile A celle noltle famille (iiii ne reconnallphisson éloiledusoirct dumaliii. Carrépoux, les enfanls. les servileurs, loiis demandent: Où esl-elle? tant elle est changée! A votre aspect, les plaintes vont lenaitre. Ouiltez donc les pensées de riionunc du monde, ouMiez les vanités du cœur, soyez près d'elle l'auxiliaire du ciel et non celui de la terre. One celle sainte ne meure pas dans une lieure de doute, en laissant éehapjter des paroles (le désespoir....
Je ne répondis rien et mon silence consterna le panvre confesseur. Je voyais, j'entendais, je marchais et je n'étais cependant plus sur la terre. Cette réflexion : — Ou'esl-il donc arrivé? dans quel étal dois-je la trouver, punr que chacun use de telles précautions? Celte réflexion engendrait des appréhensions d'autant plus cruelles qu'elles étaient indéfinies; elle comprenait toutes les douleurs ensemble.
Nous arrivilmes à la porte de la chambre que m'ouvrit le confesseur inquiet. J'aperçus alois Henriette en robe blanche, assise sur son petit canapé, placé devant la cheminée ornée de nosdeux vases pleins de fleurs; puis des fleurs encore sur le guéridon placé devant la croisée. Le visage de l'abW Birotleau , stupéfait à l'aspect de cette fête improvisée et du changement de cette chambre subitement rétablie en son ancien état, me fit deviner que la mourante avait banni le repoussanl appareil qui environne le lit des malades; elle avait dépensé les dernières forces d'une fièvre expirante à parer sa chambre en désordre pour y recevoir dignement celui qu'elle aimait en ce moment plus que tout. Sous les flots de dentelles dont elle était enveloppée , sa figure amaigrie , qui avait la pâleur verdâtre des fleurs du magnolia quand elles s'en- Ir'ouvrent , apparaissait comme sur la toile jaune d'un portrait les premiers contours d'une lèle chérie dessinée à la craie; mais pour sentir combien la griffe du vautour s'enfonça profondément dans mon cœur, il faut que vous supposiez achevés et pleins de vie les yeux de celte esquisse, des yeux caves qui brillaient d'un éclat inusité dans une figure éteinte. Elle n'avait plus la majesté calme que lui communiquait la constante victoire remportée sur ses douleurs. Son front , seule partie du visage qui eût gardé ses belles proportions, exprimait l'audace agressive du désir et des menaces réprimées. Malgré les Ions de cire de sa face alongée , des feux intérieurs s'en échappaient par un ardent rayonne-
ment semblable an fluiilc qui flambe au-dessus des champs par une chaude journée. Ses len)pes creusées, ses joues rentrées montraient les formes intérieures du visage, et le sourire que formaient ses lèvres blanches ressemblait vaguement au ricanement de la mort. Sa robe croisée sur son sein alteslait la maigreur de son beau corsage. L'»'xpression de sa tète disait assez (pi'elle se savait changée et qu'elle en était au désespoir. Ce n'était plus ma délicieuse Henriette, ni la sublime et sainte madame de Mortsauf ; c'était le quelque chose sans nom de Bossuet qui se débattait contre le néant, et (pie la faim , les désirs trompés poussaient au combat égoïste de la vie contre la mort.
Je vins m'asseoir près d'elle en lui prenant pour la baiser sa main que je sentis brûlante et desséchée. Elle devina ma douloureuse surjjrise dans l'effort même que je fis pour la déguiser. Ses lèvres décolorées se tendirent alors sur ses dents alfamées pour essayer un de ces sourires forcés sous lesquels nous cachons également l'ironie de la vengeance, l'attente du plaisir, l'ivresse de l'âme et la rage d'une déception.
— Ah! c'est la mort, mon pauvre Félix! me ditelle , et vous n'aimez pas la mort! la mort odieuse, la mort dont toute créature, même l'amant le plus intrépide, a horreur. Ici finit l'amour, Tamour éternel que l'on jure aux belles formes seulement ! Je le savais bien ! l'amour vit de plaisirs. Elle a raison voire Arabelle, elle se plonge dans les voluptés pendant ses jeunes années... Elle ne vous verra pas étonné de son changement ! Ah ! pourquoi vous ai-je tant souhaité , Félix ! Vous l'avez quittée , elle ne vous aime pas , je le sais , elle vous aime pour elle, et non pour vous ; mais vous êtes venu, cl je vous récompense de ce dévoûment par l'horrible spectacle qui fil jadis du comte de Comminges un trappiste. Et moi qui désirais demeurer belle et grande dans votre souvenir, y vivre comme un lys éternel, je vous enlève vos illusions. Le véritable amour ne calcule rien ! Mais ne vous enfuyez pas, restez. M. Origet m'a trouvée beaucoup mieux ce matin, je vais revenir à la vie , je renaîtrai sous vos regards. Puis, quand j'aurai recouvré quelques forces, que je commencerai à pouvoir prendre quelque nourriture , je redeviendrai belle. A peine ai-je trente-cinq ans , je puis encore avoir de belles années. D'ailleurs le bonheur rajeunit, et je veux connaître le bonheur pour lequel tant de femmes se perdent. Oui , j'y ai bien pensé, j'ai fait des projets délicieux : nous les laisserons à Clochegourde et nous irons ensemble en Italie.
LE LYS DANS LA VALLEE
Des pleins hunieclèrenl mes yeux, je me tournai \ ors la fenêtre comme pour regarder les fleurs ; l'abbé Birotteau vint à moi précipitamment, et se pencha vers le bouquet : — Pas de larmes ! me ditil à l'oreille.
— Henriette, vous n'aimez donc plus notre chère vallée? lui répondis-je afin de justifier mon brusrpie mouvement.
— Si, dit-elle en apportant son front sous mes lèvres par un mouvement de calinerie; mais, sans vous, elle m'est funeste... sans toi! reprit-elle en effleurant mon oreille de ses lèvres chaudes pour y jeter ces deux syllabes comme deux soupirs.
Cette folle caresse m'épouvanta , car elle agrandissait encore les terribles discours des deux abbés. En ce moment ma première surprise se dissipa ,* mais si je pus faire usage de ma raison, ma volonté ne fut pas assez forte pour réprimer le mouvement nerveux qui m'agita pendant cette scène. J'écoutais sans répondre ou plutôt je répondais par un sourire fixe et par des signes de consentement, pour ne pas la contrarier, agissant comme une mère avec son enfant. En effet, après avoir été frappé de la métamorphose de la personne, je m'aperçus que la femme, autrefois si imposante par ses sublimités, avait dans l'attitude , dans la voix , dans les manières , dans les regards et les idées, la naïve ignorance d'un enfant, les grâces ingénues, l'avidité de mouvement, l'insouciance profonde de ce qui n'est pas ou son désir ou lui , enfin toutes les faiblesses qui recommandent l'enfance à la protection. En est-il ainsi de tous les mourants? dépouillent-ils tous les déguisements sociaux , de mémo que l'enfant ne les a pas encore revêtus? Ou se trouvant au bord de l'éternité, la comtesse en n'acceptant j»lus de tous les sentiments humains cpie l'amour, en exprimait-elle la suave innocence à la manière de Chloé?
— Comme autrefois vous allez me rendre à la santé, Eélix , dit-elle, et ma vallée me sera bienfaisante. Comment ne mangorais-jc pas ce que vous me présenterez? Vous êtes un si bon garde-malade! l'uis, vous êtes si riche de force et de santé, qu'auprès de vous la vie est contagieuse; d'ailleurs, vous devez me guérir, vous cpii avez été mon assassin! Oui, vous m'avez tuée en no devinant pas combien je vous aimais. Toute femme est voilée, et tout voile veut être levé, vous avez manqué de hardiesse, une hardiesse m'aurait fait vivre!... 3Ion ami, prouvez-moi donc que je ne puis mourir! moinir trompée, sans avoir coiuni le boidieur , el par votre faute, Eéliv! Ils rroyent (|ue ma plus
vive douleur est la soif. Oh oui , j'ai bien soif, mon ami. L'eau de l'Indre me fait bien mal à voir; mais j'éprouve une plus ardente soif! — J'avais soif de toi! me dit-elle d'une voix plus étouffée, en me prenant les mains dans ses mains brûlantes, et m'attirant à elle pour me jeter ces paroles à l'oreille : — Mon agonie , c'était de ne pas te voir ! Ne m'as-tu pas dit de vivre , je veux vivre ! Je veux monter à cheval aussi moi! je veux tout connaître, Paris, les fêtes, les plaisii'S. Us me parlent de paradis !... Non , l'enfer, s'écria-t-elle , mais le bonheur î
Ah ! Natalie, cette clameur horrible (pie le matérialisme des sens trompés rend froide à distance, nous faisait tinter les oreilles au vieux prêtre et à moi ; car les accents de cette voix magnifique peignaient les combats de toute une vie , les angoisses de l'amour déçu. La comtesse se lova par un mouvement d'impatience , comme un enftmt qui veut un jouet. Quand le confesseur vit sa pénitente ainsi , le pauvre homme tomba soudain à genoux , joignit les mains, et récita des prières.
— Oui, vivre ! dit-elle en me faisant lever et s'appuyant sur moi , vivre de réalités , et non de mensonges. Tout a été mensonge dans ma vie; je les ai comptées depuis quelques jours, ces impostures. N'ai-je pas rêvé plus de nuits heureuses que lady Arabolle ne vousen a données? Est-il possiblequeje meure, moi qui n'ai pas vécu? moi cpii n'ai jamais été chercher quelqu'un dans une lande? Pourquoi m'a-t-on douée d'une âme qui ne peut vivre que d'amour , et qu'avais-je à expier pour en être privée? A qui mon bonheur aurait-il nui? Et voyez tout ce que tue mon malheur? Si vous aviez été moins soumis, FélLx, je vivrais, je pourrais veiller au bonheur de mes enfants, les marier, les guider dans la vie. Pourquoi ne m'avcz-vous pas surprise, la nuit... Mourir sans eonnailro l'amour! l'amour joyeux, l'amour dont les extases eulèvenl nos i\mes jusque dans les cieux ; car le ciel ne descend pas vers nous, ce sont nos sons (pii nous con (luisent au ciel. Nous ne nous sonuues aimes (ju'à demi. L'union des ;tmosnei)rée(de pas l'amour houleux, elle en estla conséquence. Mon don do soooudo vue m'a révélé ces plaisirs pour lesquels vous m'avez trahie; vous aviez raison de urabandonner pour les goûter: c'est toute la vie. et je mo suis trompée moi-même, car mes sacrifiiTS ont été faits au inonde et non à Dieu ! El l'on me console en me parlant de l'autre vie; mais y a-l-il une autre vie? Celle-ci. je la (^onnais , je l'aiino, je ne veux pas mourir? Lue heure do lady Dudley vaut r('lornlté.
Elle s'arrc^tn, parut troiiter, cl sciilil à travers h'S murs je ne sais (|U('Ilc odeur.
— Félix! les vendangeuses vont diner, et moi? moi, dit-elle d'une voix d'enfant, qui suis la maîtresse,j'ai faim! lien est ainsi de l'amour, ellessont heureuses , elles!
— Kijn'i' cknjsotil disait le pauvre abbé , (jui, les mains jointes, l'œil au ciel, récitait les litanies.
Elle entendit ces paroles, regarda son confesseur, et se mit à rire.
— Personne n'a eu pitié de moi! répondit-elle. Vous me parlez toujours du paradis! y sera-t-il, Félix?
Elle jeta ses bras autour de mon cou, m'embrassa violemment, et me serra en disant: — Vous ne m'échapperez plus! je ne veux plus porter de robe blanche ! Je veux être aimée conuiic lady Dudley, je ferai des folies comme elle, j'apprendrai l'anglais pour lùen dire : my dce. J'irai à la cour , chez la duchesse de Berry ; je porterai de ravissantes toilettes, et vous serez fier de moi. Ma mère me proposait cette vie de luxe et d'éclat; si j'avais suivi ses conseils, je vous aurais conservé, je n'aurais pas eu de chagrins, et je ne mourrais pas de mille désirs trompés. Mourir quand on aime la vie !
— Non , non , lui dis-je.
Elle m'entendit enfin , et me fit un signe de tète comme elle en faisait autrefois en me quittant, pour me dire (pi'clle allait revenir à l'instant.
— Nous dînerons ensemble, me dit-elle, je vais prévenir Manette...
Elle fut arrêtée par une faiblesse qui survint, et je la couchai tout habillée sur son lit.
— Une fois déjà, vous m'avez portée ainsi, me dit-elle en ouvrant les yeux.
Elle était bien légère, mais surtout bien ardente ; en la prenant je sentis son corps entièrement bradant. M. Dcslandes entra, fut étonné de trouver la chambre ainsi parée; mais en me voyant, tout lui parut expliqué.
— On souffre bien pour mourir, monsieur! ditelle d'une voix altérée.
Il s'assit, lui tâta le pouls, se leva brusquement, vint parler à voix basse au prêtre , et sortit. Je le suivis.
— Qu'allez-vous faire? lui demandai-jc.
— Lui éviter une épouvantable agonie, me dit-il. Qui pouvait croire à tant de vigueur? Nous ne comprenons comment elle vil encore cpi'en pensant à la manière dont elle a vécu. Voici le qua-
rante-deuxième jour que madame la comtesse n'a ni bu, ni mangé, ni dormi.
M. Deslandes demanda Manette. L'abbé Birolteau m'emmena dans les jardins.
— Laissons faire le docteur , me dit-il. Aidé par Manette, il va l'envelopper d'opium. Eh bien, vous l'avez entendue, me dit-il; si toutefois elle est complice de ces mouvements de folie!...
— Non, dis-je, car ce n'est plus elle.
J'étais hébété de douleur; plus j'allais, plus chatpie détail de celle scène prenait d'étendue. Je sortis brusquement par la petite porte au bas de la terrasse , et vins m'asseoir dans la loue , où je me cachai pour demeurer seul à dévorer mes pensées. Je tâchai de me détacher moi-même de cette force par laquelle je vivais ; supplice comparable à celui dont les Tartares punissaient l'adultère en prenant une main du coupable dans une pièce de bois, et lui laissant un couteau pour se la couper, s'il ne voulait pas mourir de faim : leçon terrible que subissait mon âme, dont il fallait me retrancher la plus belle moitié. Ma vie était manquée aussi! IjC désespoir me suggérait les plus étranges idées. Tantôt je voulais mourir avec elle, tantôt aller m'enfermer à la Meilleraye où venaient de s'établir les trappistes. Mes yeux ternis ne voyaient plus les objets extérieurs; je contemplais les fenêtres de la chambre où souffrait Henriette , croyant y apercevoir la lumière qui l'éclairait pendant la nuit où je m'étais fiancé à elle. N'aurais-je pas dû obéir à la vie simple qu'elle m'avait créée , en me conservant à elle dans le travail des affaires? Ne m'avaitelle pas ordonné d'être un grand homme , afin de me préserver des passions basses et honteuses cpie j'avais subies , comme tous les hommes ! La chasteté n'étail-elle pas une sublime distinction que je n'avais pas su garder? L'amour, comme le concevait Arabelle, me dégoûta soudain.
Au moment où je relevais ma tète abattue en me demandant d'où me viendraient désormais la lumière et l'espérance, quel intérêt j'aurais à vivre, l'air fut agité d'un léger bruit; je me tournai vers la terrasse, où j'aperçus Madelaine se promenant seule, à pas lents. Pendant que je remontais vers la terrasse pour demander compte à celte chère enfant du froid regard qu'elle m'avait jeté au pied de la croix, elle s'était assise sur le banc; quand elle m'aperçut à moitié chemin , elle se leva et feignit de ne pas m'avoir vu, pour ne pas se trouver seule avec moi; sa démarche était hâléc, significative. Elle me haïssait , elle fuyait l'assassin de sa mère. En revenant par les perrons à Clochegourdc,
LE LYS DANS LA VALLEE
je la vis comme une statue, immobile et debout, écoutant le bruit de mes pas. Jacques était assis sur une marche , et son attitude exprimait la même insensibilité qui m'avait frappé quand nous nous étions promenés tous ensemble , et m'avait inspiré de ces idées que nous laissons dans un coin de notre âme , pour les reprendre et les creuser plus tard à loisir. J'ai remarqué que les jeunes gens qui portent en eux la mort sont tous insensibles aux funérailles, et je voulus interroger cette âme sombre. Gardait-elle ses pensées pour elle seule , avait-elle inspiré sa haine à Jacques?
— Tu sais , lui dis-je pour entamer la conversation, que tu as en moi le plus dévoué des frères?
— Votre amitié m'est inutile, je suivrai ma mère! répondit-il en me jetant un regard farouche de douleur.
— Jacques! m'écriai-je, toi aussi?
Il toussa, s'écarta loin de moi, puis quand il revint, il me montra rapidement son mouchoir ensanglanté.
— Comprenez-vous? dit-il.
Ainsi chacun d'eux avait un fatal secret; et, comme je le vis depuis, la sœur et le frère se fuyaient. Henriette tombée , tout était en ruine à Clochegourde.
— Madame dort! vint nous dire Manette, heureuse de savoir la comtesse sans souffrance.
Dans ces affreux moments , quoique chacun en sache l'inévitable fin , les affections vraies deviennent folles et s'attachent à de petits bonheurs ; les minutes sont des siècles que l'on voudrait rendie bienfaisants; on voudrait que les malades reposassent sur des roses ; on voudrait prendre leurs souffrances; on voudrait que le dernier soupir fut pour eux inattendu.
— M. Deslandes a fait enlever les fleurs qui agissaient trop fortement sur les nerfs de madame , me dit Manette.
Ainsi donc les fleurs avaient causé son délire , elle n'en était pas complice. Les amours de la terre, les fêtes de la fécondation , les caresses des plantes l'avaient enivrée de leurs parfums et sans doute avaient réveillé chez elle les pensées d'amour heureux qui sommeillaient depuis sa jeunesse.
— Venez donc , monsieur Félix , me dit-elle , venez voir Madame, elle est belle comme un ange.
Je revins chez la mourante au moment où le soleil se couchait et dorait la dentelle des toits du château d'Azay. Tout était calme et pur. Une douce lumière éclairait le lit où reposait lienrielle baignée d'opium. En ce moment , le corps était pour
ainsi dire annulé , l'âme seule régnait sur ce visage serein comme un beau ciel après la tempête. Blanche et Henriette , ces deux sublimes faces de la même femme, reparaissaient d'autant plus belles que mon souvenir, ma pensée , mon imagination , aidant la nature, réparaient les altérations de chaque trait où l'âme triomphante envoyait ses lueurs confondues avec celles de la respiration. Les deux abbés étaient assis auprès du lit. M. de Mortsauf resta foudroyé, debout, en reconnaissant les étendards de la mort qui flottaient sur cette créature adorée. Je pris sur le canapé la place qu'elle avait occupée. Puis nous échangeâmes tous quatre des regards où l'admiration de celte beauté céleste se mêlait à des larmes de regret. Les lumières de la pensée annonçaient le retour de Dieu dans un de ses plus beaux tabernacles. L'abbé de Dominis et moi , nous nous parlions par signes , en nous communiquant des idées mutuelles. Oui , les anges la veillaient? Oui , leurs glaives brillaient au-dessus de ce noble front où revenaient les augustes expressions de la vertu qui en faisaient jadis comme une âme visible avec laquelle s'entretenaient les esprits de sa sphère. Les lignes se purifiaient; tout s'agrandissait et devenait majestueux sous les invisibles encensoirs des Séraphins qui la gardaient ! Les teintes vertes de la souffrance corporelle faisaient place aux tons entièrement blaucs, à la pâleur mate et froide de la mort prochaine. Quelle heure mystérieuse !
Jacques et Madelaine entrèrent. Madelaine nous fit tous frissonner par le mouvement d'adoration qui la précipita devant le lit, lui joignit les mains et lui inspira cette sublime exclamation : — Enfin , voilà ma mère !
Jacques souriait, il était sur de mourir.
— Elle est au port, dit l'abbé Birolteau.
M. de Dominis me regarda comme pour me répéter : — N'ai-je pas dit que l'étoile se lèverait brillante ?
Madelaine resta les yeux attachés sur sa mère , respirant quand elle respirait, imitant son souffle léger, dernier fil par lequel elle tenait à la vie, et que nous suivions avec terreur, craignant à chaque effort de le voir se rompre. Comme un ange aux portes du sanctuaire , la jeune fille était avide et calme , forte et prosternée. En ce moment , l'angelus fut sonné au clocher du bourg; les flots de l'air adouci jetèrent par ondées les liulements qui nous annonçaient qu'à cette heure la chrétienté tout entière répétait les paroles dites par l'ange à la femme qui racheta les fautes de son sexe. Ce soir ,
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VAre }Iana nous parut une salutation du ciel; la prophétie était si claire et l'événement si proche que nous fondîmes en larmes. Les murmures du soir, brise mélodieuse dans les feuillages, derniers gazouillements d'oiseau, refrains et bourdonnements d'insectes, voix des eaux, cri plaintif de la rainette, toute la campagne disait adieu au plus beau lys de la vallée, à sa vie simple et champêtre. Otte poésie religieuse, unie à toutes ces poésies naturelles . exprimait si bien le chant du départ que nos sanglots furent aussitôt répétés. Quoique la porte de la chambre fût ouverte , nous étions si bien plongés dans cette suave et terrible contemplation, comme pour en empreindre à jamais dans notre âme le souvenir, que nous n'avions pas aperçu les gens de la maison agenouillés en un groupe où se disaient de ferventes prières. Tous ces pauvres gens, habitués à l'espérance , croyaient encore conserver leur maîtresse, et ce présage si clair les accabla.
Sur un geste de l'abbé Birotteau , le vieux piqueur sortit pour aller chercher le curé de Sache; car le médecin, debout près du lit, calme comme la science, et qui tenait la main endormie de la malade, avait fait un signe au confesseur pour lui dire que ce sommeil était la dernière heure sans souffrance qui restait à l'ange rappelé. Le moment était venu de lui administrer les derniers sacrements de l'Église. A neuf heures, elle s'éveilla doucement, nous regarda d'un œil surpris, mais doux, et nous revîmes tous notre idole dans la beauté de ses beaux jours.
— 3Ia mère, tu es trop belle pour mourir ; c'est la vie et la santé ! cria Madelaine.
— Chère fille, dit-elle en souriant, je vivrai, mais en toi.
Ce furent des embrassements déchirants de la mère aux enfants, et des enfants à la mère. M. de Blortsauf baisa sa femme pieusement au front. La comtesse rougit en me voyant.
— Cher Félix, dit-elle, voici, je crois, le seul chagrin que je vous aurai donné, moi! Mais oubliez ce que j'aurai pu vous dire, pauvre insensée que je suis.
Elle me tendit la main, et quand je la pris pour la baiser , elle me dit avec son gracieux sourire de vertu : — Comme autrefois , Félix !
Nous sortîmes tous , et nous allâmes dans le salon , pendant tout le temps que devait durer la dernière confession de la malade. Je me plaçai près de Madelaine , qui ne pouvait , en présence de lous. nie fuir sans impolitesse; comme sa mère,
elle ne regardait personne, et garda le silence, sans jeter une seule fois les yeux sur moi.
— Chère Madelaine , lui dis-je à voix basse , qu'avez-vous contre moi? Pourquoi des sentiments froids quand en présence de la mort chacun doit se réconcilier ?
— Je crois entendre ce que dit en ce moment ma mère ! me répondit-elle en prenant l'air de tète qu'Ingres a trouvée pour sa Iflère de Dieu, cette vierge déjà douloureuse, et qui s'apprête à protéger le monde où son fils va périr.
— Et vous me condamnez au moment où votre mère m'absout , si toutefois je suis coupable.
— Vous, et toujours vous!
Son accent trahissait une haine réfléchie comme celle d'un Corse, implacable comme sont les jugements de ceux qui, n'ayant pas étudié la vie, n'admettent aucune atténuation aux fautes commises contre les lois du cœur. Une heure s'écoula dans un silence profond. L'abbé Birotteau revint après avoir reçu la confession générale de la comtesse de Mortsauf, et nous rentrâmes au moment où, suivant une de ces idées qui saisissent ces nobks âmes, toutes sœurs d'intention , Henriette s'était fait revêtir d'un long vêtement qui devait lui servir de linceul. Nous la trouvâmes sur son séant, belle de ses expiations, car je vis dans la cheminée les cendres noires de mes lettres , qui venaient d'être brûlées, sacrifice qu'elle n'avait voulu faire, me dit son confesseur , qu'au moment de la mort. Elle nous sourit à tous de son sourire d'autrefois ; ses yeux humides de larmes annonçaient le dessillement suprême ; elle apercevait déjà les joies célestes de la terre promise.
— Cher Félix, me dit-elle en me tendant la main et en serrant la mienne , restez. Vous devez assister à l'une des dernières scènes de ma vie et qui ne sera pas la moins pénible de toutes, mais où vous êtes pour beaucoup.
Elle fit un geste, la porte se ferma. Sur son invitation, le comte s'assit, l'abbé Birotteau et moi nous restâmes debout. Aidée de Manette, la comtesse se leva, se mit à genoux devant le comte surpris, et voulut rester ainsi. Puis, quand Manette se fut retirée, elle releva sa tête qu'elle avait appuyée sur les genoux de M. de 3Iortsauf étonné.
— Quoique je me sois conduite envers vous comme une fidèle épouse , lui dit-elle d'une voix altérée, il peut m'ètre arrivé, monsieur, de manquer parfois à mes devoirs ; mais je viens de prier Dieu de marcorder la force de vous demander pardon de mes fautes. Oui. j'ai pu porter dans les
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soins d'une amitié placée hors de la famille des attentions plus affectueuses que celles que je vous devais. Peut-être vous ai-je irrité contre moi par la comparaison que vous pouviez faire de ces soins, de ces pensées et de celles que je vous donnais. J'ai eu, dit-elle à voix basse , une amitié vive que personne, pas même celui qui en fut l'objet, n'a connue en entier. Quoique je sois demeurée vertueuse , selon les lois humaines , que j'aie été pour vous une épouse irréprochable , souvent des pensées involontaires ou volontaires ont traversé mon cœur, et j'ai peur en ce moment de les avoir accueillies. Mais comme je vous ai tendrement aimé , que je suis restée votre femme soumise , et que les nuages , en passant sous le ciel , n'en ont point altéré la pureté , vous me voyez sollicitant votre bénédiction d'un front pur; je mourrai sans aucune pensée amère si j'entends de votre bouche une douce parole pour votre Blanche , pour la mère de vos enfants , et si vous lui pardonnez toutes ces choses qu'elle ne s'est pardonnées à elle-même qu'après les assurances les plus saintes du tribunal d'où nous relevons tous.
— Blanche ! Blanche ! s'écria le vieillard en versant soudain des larmes sur la tète de sa femme , veux-tu me faire mourir ?
Il l'éleva jusqu'à lui avec une force inusitée, la baisa saintement au front, et la gardant ainsi :
— IN 'ai-je pas des pardons à te demander ? repritil; n'ai-je pas été souvent dur, moi? ne te grossistu pas des scrupules d'enfant?
— Peut-être, reprit-elle, mon ami; mais soyez indulgent aux faiblesses des mourants, et tranquillisez-moi. Quand vous arriverez à cette heure, vous penserez que je vous ai quitté vous bénissant. Me permettez-vous de laisser à notre ami que voici ce gage d'un sentiment profond , dit-elle en montrant une lettre qui était sur la cheminée? il est maintenant mon fils d'adoption, voilà tout. Le cœur, cher comte , a ses testaments ; mes derniers vœux imposent à notre cher Félix des œuvres sacrées à accomplir, je ne crois pas avoir trop présumé de lui; faites que je n'aie pas trop présumé de vous en me permettant de lui léguer quelques pensées. Je suis toujours femme, dit-elle en penchant la tête avec une suave mélancolie; après mon pardon, je vous demande une grâce !
— Lisez après ma mort, dit-elle en me tendant le mystérieux écrit.
M. de Mortsauf vit pâlir sa femme ; il la prit et la porta lui-même sur le lit où nous l'entourâmes.
— Félix, me dit-elle, je puis avoir des torts
envers vous ; souvent j'ai pu vous causer quelques douleurs en vous promettant des joies devant lesquelles j'ai reculé ; mais n'est-ce pas à l'égoisme de l'épouse et de la mère que je dois de mourir réconciliée avec tous? Vous me pardonnerez donc aussi, vous qui m'avez accusée si souvent , et dont l'injustice me faisait plaisir!
L'abbé Birotteau mit un doigt sur ses lèvres. A ce geste la mourante pencha la tète , une faiblesse survint; elle agita les mains pour dire de faire entrer le clergé, ses enfants et ses domestiques. Puis elle me montra par un geste impérieux le comte anéanti et ses enfants qui survinrent. La vue de ce père dont nous seuls connaissions la secrète démence, devenu le tuteur de ces êtres si délicats, lui inspira de muettes supplications qui tombèrent dans mon âme comme un feu. Avant de recevoir le sacrement de l'extrême-onclion , elle demanda pardon à ses gens de les avoir quelquefois brusqués; elle implora leurs prières , et les recommanda tous individuellement à M. de Mortsauf. Puis elle avoua avoir noblement proféré , durant ce dernier mois , des plaintes peu chrétiennes qui avaient pu scandaliser ses gens; elle avait repoussé ses enfants, elle avait conçu des sentiments peu convenables ; mais elle rejeta ce défaut de soumission aux volontés de Dieu surses intolérables douleurs. Enfin elle remercia publiquement avec une touchante effusion de cœur l'abbé Birotteau de lui avoir montré le néant des choses humaines.
Quand elle eut cessé de parler , les prières commencèrent; puis le curé de Sache lui donna le viatique. Quelques moments après, sa respiration s'embarrassa , un nuage se répandit sur ses yeux qui bientôt se réouvrirent; elle me lança un dernier regard, et mourut aux yeux de tous, en entendant peut-être le concert de nos sanglots. Par un hasard assez naturel à la campagne, nous entendîmes alors le chant alternatif de deux rossignols (jui répétèrent plusieurs fois leur note unique, purement lîlée comme un tendre appel. Au moment où son dernier soupir s'exhala , dernière souffrance d'une vie qui fut une longue souffrance , je sentis en moimême un coup dont toutes mes facultés furent atteintes.
Le comte et moi , nous restâmes auprès du lit funèbre pendant toute la nuit , avec les deux abbés et le curé, veillant à la lueur des cierges la morte étendue sur le sonuuier de son lit; maintenant calme, où elle avait tant souffert. Ce fut ma première comminiication avec la mort : je demeurai pendant toute celle nuit les yeux attachés sur
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lïenricllc , fascine par l'expression pure que donne rapaiscment de loiitcs les tempcHes, parla Manchcur du visage que je douais encore de ses innomhraltles affections, mais qui ne répondait plus à mon amour. Ouelle majcslc dans ce silence et dans ce froid ! coudiicn de réHexions n'inspire-t-il pas? Quelle beauté dans ce repos al)SoIu, quel desi»olismc dans cette immobilité! tout le passé s'y trouve encore, et l'avenir y commence. Ah! je l'aimais morte autant <pic je l'aimais vivante.
Au matin , 31. de Mortsauf s'alla coucher, les trois prêtres fatigués s'endormirent à cette heure pesante, si connue de ceux qui veillent. Je pus alors, sans témoins, la baiser au front avec tout l'amour qu'elle ne m'avait jamais permis d'exprimer.
Le surlendemain, par une fraîche matinée d'automne , nous accompagnâmes la comtesse à sa dernière demeure ;ellcélait portée par le vieux piqueur, les deux Martineau et le mari de Manette. Nous descendîmes i)ar le chemin que j'avais si joyeusement monté le jour où je la retrouvai; nous traverstlmes la vallée de l'Indre pour arriver au petit cimetière de Sache ; pauvre cimetière de village, situé au revers de l'église, sur la croupe d'une colline, et où par humilité chrétienne elle voulut être enterrée avec une simple croix de bois noir , comme une pauvre femme des champs, avait-elle dit. Lorsque du milieu de la vallée j'aperçus l'église du bourg et la place du cimetière , je fus saisi d'un frisson convulsif. Hélas! nous avons tous dans la vie un Golgotha où nous laissons trente-trois premières années en recevant un coup de lance au cœur, en sentant sur notre tète la couronne d'épines qui remplace la couronne de roses, et cette colline devait être pour moi le mont des expiations.
Nous étions suivis d'une foule immense accourue pour dire les regrets de celte vallée où elle avait enterré dans le silence une foule de belles actions. On sut, par Manette, sa confidente, que pour secourir les pauvres, elle économisait sur sa toilette, quand ses épargnes ne suffisaient plus. C'étaient des enfants nus habillés , des layettes envoyées , des mères secourues, des sacs de blé payés aux meuniers en hiver pour des vieillards impotents, une vache donnée à propos à (juclque pauvre ménage ; enfin les œuvres de la chrétienne, de la mère et de la châtelaine ; puis des dots offertes à propos pour unir des couples qui s'aimaient, et des remplacements payés à des jeunes gens tombés au sort, louchantes offrandes de la femme aimante qui disait :
— Le bonheur des autres est la consolation de ceux qui ne peuvent plus être heureux. Ces choses s'étaient contées à toutes les veillées depuis trois jours, aussi la foule fut-elle immense.
Je marchais avec Jacques et les deux abbés derrière le cercueil: car suivant l'usage , ni Madelaine, ni le comte n'étaient avec nous; ils demeuraient seuls à Clochegourde. Manette voulut absolument venir.
— Pauvre madame! Pauvre madame! la voilà heureuse !.... entendis-je à plusieurs reprises à travers ses sanglots.
Au moment où le cortège quitta la chaussée des moulins, il y eut un gémissement unanime mêlé de pleurs qui semblait faire croire que cette vallée pleurait son âme.
L'église était pleine de monde. Après le service, nous allâmes au cimetière où elle devait être enterrée près de la croix. Quand j'entendis rouler les cailloux et le gravier de la terre sur le cercueil , mon courage m'abandonna, je chancelai, je priai les deux Martineau de me soutenir , et ils me conduisirent mourant jusqu'au château de Sache, dont les maîtres m'offrirent poliment un asile que j'acceptai. Je vous l'avoue , je ne voulus point retourner à Clochegourde, je répugnais à me retrouver à Frapesle d'où je pouvais voir le castel où n'était plus Henriette. Là , j'étais près d'elle. Je demeurai (jnelques jours dans une chambre dont les fenêtres donnaient sur ce vallon tranquille et solitaire dont je vous ai parlé; vaste pli de terrain bordé par des chênes deux cents fois centenaires, et où par les grandes pluies coule un torrent. Cet aspect convenait à la méditation sévère et solennelle à laquelle je voulais me livrer. J'avais reconnu , pendant la journée qui suivit la fatale nuit , combien ma présence allait être importune à Clochegourde. Le comte avait ressenti de violentes émotions à la mort d'Henriette, mais il s'attendait à ce terrible événement , et il y avait dans le fond de sa pensée un parti pris qui ressemblait à de rindiffé.ence. Je m'en étais aperçu plusieurs fois; et quand la comtesse prosternée me remit cette lettre que je n'osais ouvrir, quand elle parla de son affection pour moi, cet homme ombrageux ne me jeta pas le foudroyant regard que j'attendais de lui. T.es paroles d'Henriette, il les avait attrijjuées à l'excessive délicatesse de celle conscience qu'il savait si pure. Celte insensibilité d'égoïste était naturelle. Leurs âmes ne s'étaient pas plus mariées que leurs corps; ils n'avaient jamais eu ces constantes communications qui ravissent les sentiments ; ils n'avaient jamais
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échangé ni peines ni plaisirs, ces liens si forts qui nous brisent par mille points quand ils se rompent, parce qu'ils touchent à toutes nos fibres, parce qu'ils se sont attachés dans les replis de notre chair, en même temps qu'ils ont caressé l'âme qui sanctionnait chacune de ces attaches. L'hostilité de Madelaine me fermait Clochegourde ; elle n'était pas disposée à pactiser avec sa haine sur le cercueil de sa mère , et j'aurais été horriblement gêné entre le comte qui m'aurait parlé de lui , et la maîtresse de la maison qui m'aurait marqué d'invincibles répugnances. Être ainsi , là où jadis les fleurs même étaient caressantes, où les marches des perrons étaient éloquentes , où tous mes souvenirs revêtaient de poésie les balcons, les margelles, les balustrades et la terrasse , les arbres et les points de vue ; être haï , là où tout m'aimait ; je ne supportais point cette pensée. Aussi, dès l'abord mon parti fut-il pris. Hélas ! tel était donc le dénouement du plus vif amour qui jamais ait atteint le cœur de l'homme. Aux yeux des étrangers, ma conduite allait être condamnable , mais elle avait la sanction de ma conscience. Voilà comment finissent les plus beaux sentiments et les plus grands drames de la jeunesse. Nous partons presque tous au matin , comme moi de Tours pour Clochegourde, nous emparant du monde , le cœur aff^amé d'amour; puis, quand nos richesses ont passé par le creuset, quand nous sommes mêlés aux hommes et aux événements, tout se rapetisse insensiblement, nous trouvons peu d'or parmi beaucoup de cendres. Voilà la vie ! la vie telle qu'elle est : de grandes prétentions, de petites réalités ! Je méditai longuement sur moi-même , en me demandant ce que j'allais faire après un coup qui fauchait toutes mes fleurs. Je résolus de m'clancer vers la politique et la science , dans les sentiers tortueux de l'ambition, d'ôter la femme de ma vie et d'être un homme d'état , froid et sans passions , de demeurer fidèle à la sainte que j'avais aimée. Mes méditations allaient à perte de vue, pendant que mes yeux restaient attachés sur la magnifique tapisserie des chênes dorés , aux cîmcs sévères et aux pieds de bronze : je me demandais si la vertu d'Henriette n'avait pas été de l'ignorance, si j'étais bien coupable de sa mort. Je me débattais au milieu de mes remords.
Enfin , par un suave midi d'automne , un de ces derniers sourires du ciel, si beaux en Touraine, je lus sa lettre que , suivant sa recommandation , je ne devais ouvrir (ju'après sa morl. Jugez de mes imi)ressions en la lisant.
Lettre de madame de Mortsaufau vicomte Félix de Vandenesse.
Félix , ami trop aimé , je dois maintenant vous ouvrir mon cœur, moins pour vous montrer combien je vous aime, que pour vous apprendre la grandeur de vos obligations en vous dévoilant la profondeur et la gravité des plaies que vous y avez faites. Au moment où je tombe harassée par les fatigues du voyage , épuisée par les atteintes reçues pendant le combat, heureusement la femme est morte; la mère seule a survécu. Vous allez voir, mon ami, comment vous avez été la cause première de mes maux ; et si plus tard je me suis complaisamment offerte à vos coups , aujourd'hui je meurs atteinte par vous d'une dernière blessure; mais il y a d'excessives voluptés à se sentir brisée par celui qu'on aime. Bientôt les souffrances me priveront sans doute de ma force, je mets donc à profit les dernières lueurs de mon intelligence pour vous supplier encore de remplacer auprès de mes enfants le cœur dont vous les aurez privés. Je vous imposerais cette charge avec autorité si je vous aimais moins; mais je préfère vous la laisser prendre de vous-même , par l'effet d'un saint repentir , et aussi comme une continuation de votre amour; l'amour ne fut-il pas en nous constamment mêlé de repentantes méditations et de craintes expiatoires? Et,jelesais, nous nous aimons toujours. Votre faute ne m'est pas si funeste par vous que par le retentissement que je lui ai donné au-dedans de moi-même. Ne vous avais-je pas dit que j'étais jalouse, maisjalouseàmourir?Ehbien je meurs ! Consolez-vous cependant : nous avons satisfait aux lois humaines; l'Église, par l'une de ses voix les plus pures, m'a dit que Dieu serait indulgent à ceux qui avaient immolé leurs penchants naturels à ses commandements. Mon aimé , apprenez donc tout, car je ne veux pas que vous ignoriez une seule de mes pensées. Ce que je confierai à Dieu dans mes derniers moments , vous devez le savoir aussi , vous le roi de mon cœur , comme il est le roi du ciel.
Jusqu'à cette fête donnée au duc d'Angoulêmc, la seule à laquelle j'aie assiste, le mariage m'avait laisse dans rignorancequidoinie à l'àme des jeunes filles la beauté des anges. J'étais mère , il est vrai ; mais l'amour ne m'avait point environnée de ses plaisirs permis. Comment suis-je restée ainsi? je n'en sais rien; je ne sais pas davantage par (pielles lois tout en moi l'ut ehaiiive dans un instant. Vous
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souvenez-vous encore aujourd'hui tic vos liaiscrs? ils ont iloniiné ma vie, ils ont sillonné mon ."Inie; rartlcnr de votre sang a révoillé l'ardeur du mien ; votre jeunesse a pénétré ma jeunesse, vos désirs sont entrés dans mon cœur. Ouand je me suis levée si fière, j'éprouvais une sensation pour laquelle je ne sais de mol dans aucun langaf^e, car les enfants n'ont i»as encore trouvé de parole pour exprimer le mariage de la lumière et de leurs yeux , ni le baiser de la vie sur leurs lèvres. Oui , c'était bien le son arrivé dans l'écho, la lumière jetée dans les ténèbres , le mouvement donné à l'univers, ce fut du moins rapide comme toutes ces choses; mais beaucoup plus beau, car c'était la vie de l'âme! Je compris qu'il existait je ne sais quoi d'inconnu pour moi dans le monde, une force plus belle que la pensée; c'était toutes les pensées , toutes les forces, tout un avenir dans une émotion partagée! Je ne me sentis plus mère qu'à demi. En tombant sur mon cœur, ce coup de foudre y alluma des désirs qui sommeillaient à mon insu; je devinai soudain tout ce que voulait dire ma tante (piand elle me I)aisait sur le front en s'écriant : — Pauvre lienriette! En retournant à Clochegourde , le printemps , les premières feuilles , le parfum des fleurs, les jolis nuages blancs , l'Indre , le ciel , tout me parlait un langage jusqu'alors incompris, et qui rendait à mon àme un peu du mouvement que vous aviez imprimé à mes sens. Si vous avez oublié ces terribles baisers, moi je n'ai jamais pu les effacer de mon souvenir, j'en meurs! Oui, chaque fois que je vous ai vu depuis , vous en ranimiez l'empreinte ; j'étais émue de la tête aux pieds par votre aspect , par le seul pressentiment de votre arrivée; ni le temps, ni ma ferme volonté n'ont pu dompter cette volupté impérieuse. Et je me demandais involontairement : Que doivent être les plaisirs ! Nos regards échangés , les respectueux baisers que vous mettiez sur mes mains, mon bras posé sur le vôtre, votre voix dans ses tons de tendresse, enfin les moiiulres choses me remuaient si violemment que presque toujours il se répandait un nuage sur mes yeux; le bruit des sens révoltés remplissait alors mon oreille. Ah! si dans ces moments où je redoublais de froideur, vous m'eussiez prise dans vos bras, je serais morte! J'ai parfois désiré de vous (pielque violence , mais la prière chassait promptemeut celle mauvaise pensée. Votre nom prononcé par mes enfants m'emplissait le cœur d'un sang pluscliaiul qui colorait aussitôt mon visage, et je tendais des pièges à ma pauvre Madelaine poiu* le lui faire dire, tant j'aimais les bouillonnemenls de
cette sensation. (^)ue vous dirai-je? votre écriture avait un charme, je regardais vos lettres comme on contemple un portrait.
Si , dès ce premier jour , vous aviez déjà conquis sur moi je ne sais quel fatal pouvoir, vous comprenez, mon ami, qu'il devint infini, quand il me fut donné de lire dans votre àme. Quelles délices m'inondèrent en vous trouvant si pur , si complètement vrai , doué de qualités si belles , capable de si grandes choses , et déjà si éprouvé ! Homme et enfant, timide et courageux ! Quelle joie quand je nous trouvai sacrés tous deux par de communes souffrances! Depuis cette soirée où nous nous confiâmes l'un à l'autre , vous perdre, pour moi c'était mourir ; aussi vous ai-je laissé près de moi par égoïsme. La certitude qu'eut M. de la Berge de la mort (pie me causerait voire éloignement le toucha beaucoup, car il lisait dans mon âme ; il jugea que j'étais nécessaire à mes enfants, à M. de Mortsauf; il ne m'ordonna point de vous fermer l'entrée de ma maison , car je lui promis de rester pure d'action et de pensée. — « La pensée est involontaire, me dit-il, mais elle peut être gardée au milieu des supplices! » — <t Si je pense, lui répondis-je, tout sera perdu , sauvez-moi de moi-même. Faites qu'il demeure près de moi, et que je reste pure! ;> Le bon vieillard , quoique bien sévère , fut alors indidgent à tant de bonne foi. — « Vous pouvez Taimer comme on aime un fils , en lui destinant votre fille! i» me dit-il. J'acceptai courageusement une vie de souffrances pour ne pas vous perdre; et je souffris avec amour en voyant que nous étions attelés au même joug. Mon dieu! je suis restée neutre, fidèle à mon maii , ne vous laissant pas faire un seul pas , Félix, dans votre propre royaume. La grandein- de mes passions a réagi sur mes facultés , j'ai regardé les tourments que m'infligeait M. de Mortsauf comme des expiations , et je les endurais avec orgueil , pour insulter à mes penchants coupables. Autrefois j'étais disposée à murmurer, mais depuis que vous êtes demeuré près de moi , j"ai repris quelque gaieté dont M. de Mortsauf s'est bien trouvé. Sans cette force que vous me prêtiez, j'aurais succombé depuis longlemps à ma vie intérieure que je vous ai racontée. Si vous avez été pour beaucoup dans mes fautes, vous avez été pour beaucoup dans l'exercice de mes devoirs. 11 en fut de même pour mes enfants: je croyais les avoir privés de quelque chose, et je craignais de ne jamais faire assez pour eux. Ma vie fut dès lors une continuelle douleur qu(; j'aimais. En sentant que j'étais moins mère, moins hoiuiète fenmie , le remords s'est assis dans
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mon cœur , et craignant de manquer à mes obligations, j'ai constamment voulu les outrepasser.
Pour ne pas faillir , j'ai donc mis Madelaine entre vous et moi; je vous ai destinés l'un à l'autre, en mettant ainsi des barrières entre nous deux. Barrières impuissantes ! Oui , rien ne pouvait étouffer les tressaillements que vous me causiez. Absent ou présent, vous aviez la même force. J'ai préféré Madelaine à Jacques, parce que Madelaine devait être avons. Mais je ne vous cédais pas à ma fille sans combats; je médisais que je n'avais que vingthuit ans quand je vous rencontrai , que vous en aviez presque vingt-deux ; je rapprochais les distances, jeme livrais à de fauxespoirs. 0 mon Dieu ! Félix , je vous fais ces aveux afin de vous épargner des remords ; peut-être aussi afin de vous apprendre que je n'étais pas insensible , que nos souffrances d'amour étaient bien cruellement égales , et qu'Arabelle n'avait aucune supériorité sur moi ! J'étais aussi une de ces filles de race déchue que les hommes aiment tant. Il y eut un moment où la lutte fut si terrible que je pleurais pendant toutes les nuits, mes cheveux tombaient; ceux-là , vous les avez eus ! Vous vous souvenez de la maladie que fit M. de Mortsauf; votre grandeur d'âme d'alors, loin de m'élever, m'a rapetissée.IIélas! dès ce jour je souhaitai me donner à vous comme une récompense due à tant d'héroïsme ; mais cette folie a été courte , je l'ai mise aux pieds de Dieu pendant la messe à laquelle vous avez refusé d'assister. La maladie de Jacques et les souffrances de Madelaine m'ont paru des menaces de Dieu qui tirait fortement à lui la brebis égarée. Puis, votre amour si naturel pour cette Anglaise m'a révélé des secrets que j'ignorais moi-même : je vous aimais plus que je ne croyais vous aimer. Madelaine a disparu. Les constantes émotions de ma vie orageuse , les efforts que je faisais pour me dompter moi-même sans autre secours que la religion , tout avait préparé la maladie dont je meurs. Ce coup terrible a déterminé des crises sur lesquelles j'ai gardé le silence ; car je voyais dans la mort le seul dénouement possible de cette tragédie inconnue. Il y a eu toute une vie emportée, jalouse, furieuse, pendant les deux mois qui se sont écoulés entre la nouvelle que me donna ma mère et votre arrivée : je voulais aller à Paris , j'avais soif de meurtre , je souhaitais la mort de cette femme , j'étais insensible aux caresses de mes enfants. La prière, qui jusqu'alois avait été pour moi con)me un baume , fnt sans action sur mon âme. La jalousie a fait la large brèche par où la mort est entrée. Je suis restée néan-
moins le front calme. Oui , cette saison de combats fut un secret entre Dieu et moi. Quand j'ai bien su que j'étais aimée autant que je vous aimais moi-même et que je n'étais trahie que par la nature et non par votre pensée , j'ai voulu vivre. Il n'était plus temps. Dieu m'avait mis sous sa protection , pris sans tloute de pitié pour une créature vraie avec elle-même, vraie avec lui, et que ses souffrances avaient souvent amenée aux portes du sanctuaire. Mon bien aimé, Dieu m'a jugé, M. de Mortsauf me pardonnera sans doute ; mais vous ! serez-vous clément? écouterez-vous la voix qui sort en ce moment de ma tombe? réparerez-vous les malheurs dont nous sommes également coupables , vous moins que moi peut-être ! Vous savez ce que je veux vous demander. Soyez auprès de M. de Mortsauf comme est une sœur de charité près d'un malade , écoutez-le , aimez-le , car personne ne l'aimera. Interposez-vous entre ses enfants et lui comme je le faisais ; votre tAche ne sera pas de longue durée : Jacques quittera bientôt la maison pour aller à Paris auprès de son grand-père , et vous m'avez promis de le guider à travers les écueils de ce monde. Quant à Madelaine , elle se mariera. Puissiez-vous un jour lui plaire, elle est tout moi-même, et déplus elle est forte, elle a cette volonté qui m'a manqué, cette énergie nécessaire à la compagne d'un homme que sa carrière destine aux orages de la vie politique , elle est adroite et pénétrante. Si vos destinées s'unissaient, elle serait plus heureuse que ne le fut sa mère. En acquérant ainsi le droit de continuer mon œuvre à Clochegourde , vous effaceriez des fautes qui n'auront pas été suffisamment expiées , bien que pardonnées au ciel et sur la terre , car il est généreux et me pardonnera. Je suis , vous le voyez , toujours égoïste; mais n'est-ce pas la preuve d'un despotique amour? Je veux être aimé par vous dans les miens. N'ayant pu être à vous , je vous lègue mes pensées et mes devoirs ! Si vous m'aimez trop pour m'obéir , si vous ne voulez pas épouser Madelaine, vous veillerez du moins au repos de mon âme en rendant M. de Mortsauf aussi heureux qu'il peut l'être.
Adieu , cher enfant de mon cœur; ceci est l'adieu complètement intelligent, encore plein de vie, l'adieu d'une âme où tu as répandu de trop grandes joies pour que tu puisses avoir le moindre remords de la catastrophe qu'elles ont engendrée; je me sers de ce mot en pensant que vous m'aimez , car moi j'arrive au lieu du repos, immolée au devoir, et, ce qui me fait frémir, non sans regrets! Dieu
salira mieux que moi si j'ai pratiqué ses saintes lois selon leur esprit. J'ai sans doute ehancelé souvent , mais je ne suis point tombée, et la plus puissante excuse île mes fautes est dans la {grandeur UK'^me des séductions qui m'ont environnée. Le Seigneur me verra tout aussi tremblante que si j'avais succombé. Encore adieu , un adieu semblable à celui que j'ai fait hier à notre belle vallée , au sein de laquelle je reposerai bientôt , et où vous reviendrez souvent , n'est-ce pas ?
Henriette.
Je tombai dans un abime de réflexions en apercevant les profondeurs inconnues de cette vie alors éclairée par cette dernière flamme; les nuages de mon égoïsme se dissipèrent. Elle avait donc souffert autant que moi , plus que moi , car elle était morte ! Elle croyait que les autres devaient être excellents pour son ami ; elle avait été si bien aveuglée par son amour qu'elle n'avait pas soupçonné l'inimitié de sa fille. Cette dernière preuve de sa tendresse me fit bien mal. Pauvre Henriette, qui voulait me donner Clochegourde et sa fille!
Natalie , depuis ce jour à jamais terrible où je suis entré pour la première fois dans un cimetière en accompagnant les dépouilles de celte noble Ilenriette que maintenant vous connaissez, le soleil a été moins chaud et moins lumineux, la nuit plus obscure, le mouvement moins prompt, la pensée plus lourde. Il est des personnes que nous ensevelissons dans la terre , mais il en est de plus particulièrement chéries qui ont eu notre cœur pour linceul, dont chaque jour le souvenir se mêle à nos palpitations; nous pensons à elles comme nous respirons; elles sont en nous par la douce loi d'une métempsycose propre à l'amour. Une Ame est en mon Ame : quand quelque bien est fait par moi, quand une belle parole est dite, elle parle , elle agit ; tout ce que je puis avoir de bon émane de cette tombe , comme d'un lys les parfums qui embaument l'atmosphère. La raillerie, le mal, tout ce que vous blAmez en moi , vient de moi-même. Maintenant , quand mes yeux sont obscurcis par un nuage et se reportent vers le ciel , après avoir longtemps contemplé la terre, quand ma bouche est muette à vos paroles et à vos soins , ne me demandez plus ; — A quoi pensez-vous?
Chère Natalie , j'ai cessé d'écrire pendant quelque temps; ces souvenirs m'avaient trop ému. Maintenant, je vous dois le récit des événements qui suivi-
rent cette catastrophe , et qui veulent peu de paroles. En effet , lorsipi'une vie ne se compose (pie d'action et de mouvement, tout est bientôt dit; mais quand elle s'est passée dans les régions les plus élevées de l'Ame, son histoire est difl^use.
La lettre d'Henriette faisait briller un espoir à mes yeux ; dans ce grand naufrage , j'apercevais une île où je pouvais aborder. Vivre à Clochegourde auprès de Madelaine en lui consacrant ma vie était une destinée où se satisfaisaient toutes les idées dont mon cœur était agité; mais il fallait connaître les véritables pensées de Madelaine. Je devais, en tout état de cause, faire mes adieux au comte, et j'allai à Clochegourde voir M. de Mortsauf que je rencontrai sur la terrasse. Nous nous promenâmes pendant longtemps. D'abord il me parla de la comtesse en homme qui connaissait l'étendue de sa perte et tout le dommage qu'elle causait à sa vie intérieure. Mais après le premier cri de sa douleur, il se montra plus préoccupé de l'avenir que du pi'ésent. l\ craignait sa fille qui n'avait pas , me ditil , la douceur de sa mère. Le caractère ferme de Madelaine, chez laquelle je ne sais quoi d'héroïque se mêlait aux qualités gracieuses de sa mère, épouvantait ce vieillard accoutumé aux tendresses d'Henriette , et qui pressentait une volonté que rien ne devaitplier. Mais ce qui pouvait le consolerdc celte perte irréparable, c'était la certitude de bientôt rejoindre sa femme. Les agitations et les chagrins de ces derniers jours avaient augmenté son état maladif, et réveillé ses anciennes douleurs; le combat qui se préparait entre son autorité de père et celle de sa fille, qui devenait maîtresse de maison, allait lui faire finir ses jours dans l'amertune; car il avait pu lutter avec sa femme, mais il devait toujours céder à son enfant. D'ailleurs son fils s'en irait; sa fille se marierait, quel gendre aurait-il? Quoiqu'il parlât de mourir promptement . il se sentait seul , sans sympathies pour longtemps encore.
Pendant celte heure où il ne parla que de luimême , en me demandant mon amitié au nom de sa femme, il acheva de me dessiner complètement la grande figure de l'émigré, l'un des types les plus imposants de notre époque. Il était en apparence faible et cassé , mais la vie semblait devoir persister en lui , précisément à cause de ses mœurs sobres et de ses occupations champêtres; au moment où j'écris, il vit encore.
Quoique Madelaine pût nous apercevoir allant le long de la terrasse, elle ne descendait pas; elle s'avança sur le perron et rentra dans la maison à plusieurs reprises, afin de me marquer son mépris.
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Je saisis le moment où elle vint sur le perron, je priai le comte de monter au château ; j'avais à parler à Madelaine, je prétextai une dernière volonté que la comtesse m'avait confiée : je n'avais plus que ce moyen de la voir. M. de Mortsauf l'alla chercher et nous laissa seuls sur la terrasse.
— Chère Madelaine, lui dis-je, si je dois vous parler , n'est-ce pas ici où votre mère m'écouta , quand elle eut à se plaindre moins de moi que des événements de la vie. Je connais vos pensées , mais ne me condamnez-vous pas sans connaître les faits? Ma vie et mon bonheur sont attachés à ces lieux; vous le savez , et vous m'en bannissez par la froideur que vous faites succéder à l'amitié fraternelle qui nous unissait et que la mort a resserrée par le lien d'une même douleur. Chère Madelaine , vous pour qui je donnerais à l'instant ma vie sans aucun espoir de récompense, sans que vous le sachiez même , tant nous aimons les enfants de celles qui nous ont protégés dans la vie , vous ignorez le projet caressé par votre adorable mère pendant ces sept années, et qui modifierait sans doute vos sentiments; mais je ne veux point de ces avantages. Tout ce que j'implore de vous, c'est de ne pas m'ôter le droit de venir respirer l'air de cette terrasse, et d'attendre que le temps ait changé vos idées sur la vie sociale; en ce moment je me garderais bien de les heurter : je respecte une douleur qui vous égare, car elle m'ôte à moi-même la faculté de juger sainement les circonstances dans lesquelles je me trouve. La sainte qui veille en ce moment sur nous approuvera la réserve dans laquelle je me tiens , en vous priant seulement de demeurer neutre entre vos sentiments et moi. Je vous aime trop, malgré l'aversion que vous me témoignez, pour expliquer à M. de Mortsauf un plan qu'il embrasserait avec ardeur. Soyez libre. Plus tard , songez que vous ne connaîtrez personne au monde mieux que vous ne me connaissez , que nul homme n'aura dans le cœur des sentiments plus dévoués...
Jusque-là Madelaine m'avait écouté les yeux baissés , mais elle m'arrêta par un geste.
— Monsieur, dit-elle d'une voix tremblante d'émotion , je connais aussi toutes vos pensées; mais je ue changerai point de sentiments à votre égard, et j'aimerais mieux me jeter dans l'Indre que de me lier à vous. Je ne vous parlerai pas de moi ; mais si le nom de ma mère conserve encore quelque puissance sur vous, c'est en son nom que je vous prie de ne jamais venir à Clochegourde tant que j'y serai. Votre aspect seul me cause un trouble
que je ne puis exprimer, et que je ne surmonterai jamais.
Elle me salua d'im mouvement plein de dignité , et remonta vers Clochegourde sans se retourner, impassible comme l'avait été sa mère un seul jour, mais impitoyable. L'œil clairvoyant de cette jeune fille avait, quoique tardivement, tout deviné dans le cœur de sa mère , et peut-être sa haine , contre un homme qui lui semblait funeste, s'était-elle augmentée de quelques regrets sur son innocente complicité. Là tout était abîme. 3Iadelaine m'accusait de la mort de sa mère, sans se demander si les constantes tracasseries de M. de Mortsauf, si les inquiétudes qu'elle et son frère avaient données à la comtesse n'avaient pas depuis longtemps préparé l'atfreuse maladie. Ainsi tout était détruit dans le bel édifice de mon bonheur ; seul je devais savoir en son entier la vie de cette grande femme inconnue ; seul j'étais dans le secret de ses sentiments ; seul j'avais parcouru son âme dans toute son étendue. Ni sa mère, ni son père, ni son mari, ni ses enfants ne l'avaient connue. Chose étrange ! Je fouille ce monceau de cendres et prends plaisir à les étaler devant vous ; car nous pouvons tous y trouver quelque chose de nos plus chères fortunes. Combien de familles ont aussi leur Henriette? combien de nobles êtres quittent la terre sans avoir rencontré un historien intelligent qui ait sondé leurs cœurs , qui en ait mesuré la profondeur et l'étendue! Ceci est la vie humaine dans toute sa vérité : souvent les mères ne connaissent pas plus leurs enfants que leurs enfants ne les connaissent; il en est ainsi des époux , des amants et des frères ! Savais-je, moi, qu'un jour, sur le cercueil même de mon père, je plaiderais avec Charles de Vandenesse, à l'avancement de qui j'ai tant contribué? Mon Dieu ! combien d'enseignements dans la plus simple histoire.
Quand Madelaine eut disparu par la porte du perron, je revins, le cœur brisé, dire adieu à mes hôtes, et je partis pour Paris, en suivant la rive droite de l'Indre par laquelle j'étais venu dans cette vallée pour la première fois. Je passai triste à travers le joli village de Pont-dc-Puian ; et cependant j'étais riche, la vie politlciuc me souriait, je n'étais plus le piéton fatigué de 18H. Dans ce temps-là, mon cœur était plein de désirs, aujourd'hui mes yeux étaient pleins de larmes; autrefois j'avais ma vie à remplir, aujourd'hui je la sentais déserte! .l'étais bien jeune , j'avais vingt-neuf ans. mon cœur était déjà flétri. Sept années avaient suffi pour dépouiller ce paysage de sa première magni-
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ficencc ri pour nie iléjjorttor de la vie. Vous pouvez in.'iintenanl coniprendic quelle fut mon émotion, lorsqu'en me retouin.nit je vis Madelainc sur hi terrasse.
Dominé par iine impérieuse tristesse , je ne son- {^eais plus au but de mon voyajîe ; lady Dudley était Iiien loin de ma pensée que j'entrais dans sa eour sans le savoir, liie fois la sottise faite, il fallait la soutenir. J'avais chez elle des habitudes conju[ïales, je montai chagrin en songeant aux ennuis d'une rupture. Si vous avez bien compris le caractère et les manières de lady Dudley, vous imaginerez ma déconvenue, quand son majordome m'introduisit, en habit de voyage, dans un salon où je la trouvai pompeusement habillée, environnée de cinq personnes. Lord Dudley, l'un des hommes d'état les plus considérables de l'Angleterre, se tenait debout devant la cheminée, gourmé, plein de morgue, froid , avec l'air railleur ({u'il a souvent au parlement; il sourit en entendant mon nom. Puis les deux enfants d'ArabelIe, qui ressemblaient prodigieusement à de 3Iarsay, l'un des fils naturels du vieux lord, et qui était là, sur la causeuse, près de la marquise. Arabelleenme voyant prit aussitôt un air hautain , fixa son regard sur ma casquette de voyage, comme si elle eût voulu me demander à cliaciue instant ce que je venais faire chez elle; elle me toisa comme elle eût fait d'un gentilhomme campagnard qu'on lui aurait présenté. Quant à notre intimité, à cette passion éternelle, à ces sermentsde mourir si je cessais de l'aimer, à toute cette fantasmagorie d'Armide , tout avait disparu comme un rêve; je n'avais jamais serré sa main, j'étais un étranger, elle ne me connaissait pas. Malgré le sang-froid diplomatique auquel je commençais à m'habituer, je fus surpris, et tout autre à ma place ne l'eût pas été moins. De Marsay souriait à ses bottes qu'il examinait avec une affectation singulière. J'eus bientôt pris mon parti. De toute autre femme j'aurais accepté modestement une défaite; mais outré de voir debout l'héroïne qui voulait mourir d'amour, et qui s'était moquée de la morte, je résolus d'opposer l'impertinence à l'impertinence. Elle savait le désastre de lady Brandon ; c'était lui donner un coup de poignard au cœur, quoique l'arme dût s'y émousser.
— Madame, lui dis-je, vous me pardonnerez d'entrer chez vous aussi cavalièrement, quand vous saurez que j'arrive de Touraine , et que lady Brandon m'a chargé pour vous d'un message qui ne souffre aucun retard. Je craignais de vous trouver partie pour le Lancashire; mais puisque
vous restez à Paris, j'attendrai vos ordres et l'heure à laquelle vous daignerez me recevoir.
Klle inclina la tète et je sortis. Depuis ce jour, je ne l'ai plus rencontrée que dans le monde où nous échangeons un salut amical et quelquefois une épigramme. Je lui parle des femmes inconsolables du Lancashire; elle me parle des Françaises (|ui font honneur à leur désespoir de leurs maladies d'estomac. GrAce à ses soins, j'ai un ennemi mortel dans de Marsay qu'elle affectionne beaucoup. Et moi je dis qu'elle épouse les deux générations.
Ainsi rien ne manquait à mon désastre. Je suivis le plan que j'avais arrêté pendant ma retraite à Sache. Je me jetai dans le travail, je m'occupai de science , de littérature et de politique ; j'entrai dans la diplomatie à l'avéncment de Charles X, qui supprima l'emploi que j'occupais sous le feu roi. Dès ce moment, je résolus de ne jamais faire attention à aucune femme, si belle , si spirituelle, si aimante qu'elle pût être. Ce parti me réussit à merveille ; j'acquis une tranquillité d'esprit incroyable, une grande force pour le travail , et je compris tout ce que ces femmes dissipent de notre vie en croyant nous avoir payé par quelques paroles gracieuses. Mais toutes mes résolutions échouèrent : vous savez comment et pourquoi !
Chère Natalie , en vous disant ma vie sans réserve et sans artifice, comme je me la disais à moi-même; en vous racontant des sentiments où vous n'étiez pour rien , peut-être ai-je froissé quelque pli de votre cœur jaloux et délicat; mais ce qui courroucerait une femme vulgaire sera pour vous, j'en suis sûr, une nouvelle raison de m'aimer. Auprès des âmes souffrantes et malades, les femmes d'élite ont un rôle sublime à jouer, celui de la sœur de charité qui panse les blessures , celui de la mère qui pardonne à l'enfant. Les savants, les artistes et les grands poètes ne sont pas seuls à souffrir ; les hommes qui vivent pour leur pays , pour l'avenir des nations , en élargissant le cercle de leurs passions et de leurs pensées , se font souvent une bien cruelle solitude. Ils ont besoin de sentir à leur côté un amour pur et dévoué; et croyez bien qu'ils en comprennent la grandeur et le prix. Demain , je saurai si je me suis trompé en vous aimant.
LE LYS DANS LA VALLEE
Uépomc à rCnuot.
A M. le comte Félix de Vandenesse.
Cher comte , vous avez reçu de cette pauvre madame de Mortsauf une lettre qui , dites-vous , ne vous a pas été inutile pour vous conduire dans le monde , lettre à laquelle vous devez votre haute fortune ; eh bien , moi , je vais achever votre éducation. De grâce , défaites-vous d'une détestable habitude: n'imitez pas les veuves qui parlent toujours de leur premier mari, et jettent toujours à la face du second les vertus du défunt. Après avoir lu votre récit avec l'attention qu'il mérite , et vous savez quel intérêt je vous porte , il m'a semblé que vous aviez considérablement ennuyé lady Dudley en lui opposant les perfections de madame de Mortsauf, et fait beaucoup de mal à la comtesse en l'accablant des ressources de l'amour anglais. Vous avez manqué de tact envers moi , pauvre créature , qui n'ai d'autre mérite que celui de vous plaire ; vous m'avez donné à entendre que je ne vous aimais ni comme Henriette, ni comme Arabelle. J'avoue mes imperfections , je les connais ; mais pourquoi me les faire si rudement sentir? Savez-vous pour qui je suis prise de pitié ? pour la quatrième femme que vous aimerez; celle-là sera nécessairement forcée de lutter avec trois personnes ; aussi , je veux vous prémunir, dans votre intérêt comme dans le sien, contre le danger de votre mémoire. Je renonce à la gloire laborieuse de vous aimer ; il faudrait trop de qualités, catholiques ou anglicanes, et je ne me soucie pas de combattre des fantômes. Les vertus de la Vierge de Clochegourde désespéreraient la femme la plus sûre d'elle-même , et votre intrépide Amazone décourage les plus hardis désirs de bonheur. Quoi qu'elle fasse , une femme ne pourra jamais espérer pour vous des joies égales à son ambition. Ki le cœur ni les sens ne triompheront jamais de vos souvenirs. Vous avez oublié que nous montons souvent à cheval. Je n'ai pas su réchauffer le soleil attiédi par la mort de votre sainte Henriette; le frisson vous prendrait à côté de moi. Mon ami, car vous serez toujours mon ami, gardez-vous de recommencer dépareilles confidences, qui mettent à nu votre désenchantement , qui découragent l'amour et forcent une femme à douter d'elle-même. L'amour, cher comte.
ne vit que de confiance; la femme qui, avant de dire une parole , ou de monter à cheval , se demande si une céleste Henriette ne parlait pas mieux, si une écuyère comme Arabelle ne déployait pas plus de grâces , cette femme là , soyez-en sur, aura les jambes et la langue tremblantes. Vous m'avez donné le désir de recevoir quelques-uns de vos bouquets enivrants , mais vous n'en composez plus ; il y a une foule de choses que vous n'osez plus faire , de pensées et de jouissances qui ne peuvent plus renaître pour vous; nulle femme, sachez-le bien , ne voudra coudoyer dans votre coeur la morte que vous gardez. Vous me priez de vous aimer par charité chrétienne ; je puis faire, je vous l'avoue , une infinité de choses par charité , tout, excepté l'amour. Vous êtes parfois ennuyeux et ennuyé : vous appelez votre tristesse mélancolie , à la bonne heure ; mais vous êtes insupportable et vous donnez de cruels soucis à celle qui vous aime. J'ai trop souvent rencontré entre nous deux la tombe de la sainte; je me suis consultée, je me connais, et je ne voudrais pas mourir comme elle. Si vous avez fatigué lady Dudley qui est une femme extrêmement distinguée, moi qui n'ai passes désirs furieux , j'ai peur de me refroidir plus tôt qu'elle encore. Restons amis, je le veux; supprimons l'amour entre nous , puisque vous ne pouvez plus en goûter le bonheur qu'avec les mortes. Comment, cher comte, vous avez eu pour votre début une adorable femme, une maîtresse parfaite, qui songeait à votre fortune, qui vous a donné la pairie, qui vous aimait avec ivresse , qui ne vous demandait que d'être fidèle , et vous l'avez fait mourir de chagrin !... 3Iaisje ne sais rien déplus monstiueux ! Parmi les plus ardents et les plus malheureux jeunes gens, qui traînent leurs ambitions sur le pavé de Paris, quelestceluiqiiine resteraitpas sage pendant dix ans pour obtenir la moitié des faveurs que vous n'avez pas su reconnaître? Quand on estaimé ainsi, que peut-on demander de plus? Pauvre femme, elle a bien souffert! et quand vous avez fait quehjues phrases sentimentales, vous vous croyez quitte avec son cercueil ! Voilà sans doute le prix qui attend ma tendresse pour vous. Merci , cher comte ! je ne veux de rivale ni au-delà ni en deçà de la tombe. Quand on a sur la conscience de pareils crimes, au moins ne faut-il pas les dire. Je vous ai fait une imprudente demande. J'étais dans mon rôle de femme, de fille d'Eve; c'était à vous de calculer la portée de votre réponse.- Il fallait me tromi)er. Je vous aurais remercié. N'avez -vous donc jamais compris la vertu des hommes à bonnes
LE LYS DANS LA VALLEE
fortunes? Ne sentez-vous pas combien ils sont généreux en nous jurant qu'ils n'ont jamais aimé, qu'ils aiment pour la première fois? Votre prof^ramme est incxéculaMe. Être à la fois madame de Mortsauf etlady Dudley! mais, mon ami. c'est vouloir réunir l'eau et le feu ! Vous ne connaissez donc pas les femmes: elles sont ce qu'elles sont, elles doivent avoir les défauts de leurs qualités. Vous avez rencontré lady Dudley trop tôt pour pouvoir l'apprécier, et le mal (jue vous en dites me semble une vengeance de votre vanité blessée. Vous avez compris madame de Mortsauf trop tard; vous avez puni l'une de ne pas «Mre l'autre; que va-t-il m'arriver à moi qui ne suis ni l'une ni l'autre? Je vous aime assez pour avoir profondément réfléchi à votre avenir, car je vous aime réellement beaucoup. Votre air de chevalier de la Triste Figure m'a toujours profondément intéressée; je croyais à la constance des gens inélancoli(iues ; mais j'ignorais que vous eussiez tué la plus belle et la plus vertueuse des femmes à votre entrée dans le monde. Eh bien ! je me suis demandé ce qui vous reste à faire ; j'y ai bien songé. Je crois, mon ami , qu'il faut vous marier à quelque madame Shandy, qui ne saurait rien ni de l'amour, ni des passions, qui ne s'inquiétera ni de lady Dudley ni de madame de Mortsauf , très-indifférente à ces moments d'ennui que vous appelez mélancolie, pendant lesquels vous êtes amusant comme la pluie, et qui sera pour vous cette excellente sœur de charité que vous demandez. Quant à aimer, à tressaillir d'un mot, à savoir attendre le bonheur, le donner, le recevoir, à ressentir les mille orages de la passion , à épouser les petites vanités d'une femme aimée, mon cher comte, renoncez-y. Vous
avez trop bien suivi les conseils que votre bon ange vous a donnés sur les jeunes femmes ; vous les avez si bien évitées que vous ne les connaissez pas. •Madame de Mortsauf a eu raison de vous placer haut du premier coup , car toutes les femmes auraient été contre vous et vous ne seriez arrivé à rien. 11 est trop tard maintenant pour commencer vos études , potir apprendre à nous dire ce que nous aimons à entendre , pour être grand à propos, pour épouser nos petitesses quand il nous plaît d'être petites. Nous ne sommes pas si sottes que vous le croyez; quand nous aimons, nous plaçons l'homme de notre choix au-dessus de tout, mais nous voulons qu'il nous préfère à tout. Ce qui ébranle notre foi dans notre supériorité, ébranle notre amour; en nous flattant, vous vous flattez vous-même. Si vous tenez à rester dans le monde , à jouir du commerce des femmes , cachezleur avec soin tout ce que vous m'avez dit; elles n'aiment ni à semer les fleurs de leur amour sur des rochers , ni à prodiguer leurs caresses pour panser un cœur malade. Toutes les femmes s'apercevront de la sécheresse de votre cœur, et vous seriez toujours malheureux. Bien peu d'entre elles seraient assez franches pour vous dire ce que je vous dis , et assez bonnes personnes poiir vous quitter sans rancune en vous offrant leur amitié, comme le fait aujourd'hui votre amie dévouée,
Natalie de Manerville.
.Iniii 1835. — Juin l«S<i.
L'IINTERDICTION.
Ces îïfux ^mt0.
En 1828, vers une heure du matin, deux personnes sortaient d'un hôtel situé dans la rue du faubourg Saint-Honoré , aux environs de l'Éiysée- Bourbon : l'une élait un médecin célèbre, Horace Bianchon, l'autre un des hommes les plus élégants de Paris, le baron de Rastignac, tous deux amis depuis longtemps. Chacun d'eux avait renvoyé sa voilure, et comme il ne s'en élait point trouvé dans le faubourg , que la nuit était belle et le pavé sec, Ernest de Rastipnac dit à Bianchon : — Allons à pied jusqu'au boulevard , tu prendras une voiture au Cercle, il s'en trouve là jusqu'au matin , tu m'accompagneras jusque chez moi en causant.
— Volontiers.
— Eh bien , mon cher, qu'en dis-tu ?
— De celte femme? répondit froidement le docteur.
— Je reconnais mon Bianchon, s'écria Rastignac.
— Hé bien , quoi?
— Mais tu parles, mon cher, de la marquise d'Espard comme d'une malade à placer dans ton hôpital de la Pitié.
— Veux -tu savoir ce que je pense , Ernest? Je te dirai que si tu quittes madame de Nucingen |)our cette marquise, lu changeras ton cheval borgne contre un aveugle.
— Madame de Nucingen a trente-six ans, Bianchon.
— Et celle-ci en a Irenle-cinq. répliqua vivo nienl le docteur.
— Ses plus cruelles ennemies ne lui en donnent que vingt-six.
— -Mon cher . quand lu auras intérêt à connaître l'âge d'une femme, regarde ses tempes et le bout de son nt-z? Quoique fassent les femmes avec leurs cosmétiques, elles ne peuvent rien sur ces incorruptibles témoins de leurs agitations; là , chacune de leurs années a laissé ses slygmales. Quand les tempes d'une femme sont attendries, rayées, fanées d'ime certaine façon ; quand au bout de son nez il se trouve de ces pelits points qui ressemblent aux imperceptibles parcelles noires que font pleuvoir à Londres les cheminées où l'on brûle du charbon de terre, votre serviteur ! la femme a passé trente ans. Elle sera belle, elle sera spiriHielle, elle sera iumante , elle sera tout ce que tu voudras; mais elle aura passé trente ans; mais elle arrive à sa maturité. Je ne blAme i)as ceux qui s'allachent à ces sortes de femmes; seulement, un homme aussi distin;^,ué que lu l'es ne doit pas prendre une reinette de lévrier pour une pelite pomme li'api (pii sourit sur sa branche et demande nn coup de dent. L'amour ne va jamais consulter les registres de l'état civil , personne n'aime une femme parce qu'elle a tel ou tel i^ige, parce cprelie est b:llc ou laide, bète ou spirituelle; on aime, parce qu'on aime.
— Eh bien , moi , je l'aime par bien d'autres raisons! Elle est marquise d'Espard, elle est née Blamont-Chauvry . elle est à la mode, elle a de l'àme, elle a un jiied aussi joli que celui de la duchesse de Berri , elle a peut-être cent mille livres de rente, et je l'épouserai peut-être un jour ! Enfin, elle paiera mes dettes.
— .le te croyais riche? dit Bianchon en interrompant Raslignac.
— Bah! j'ai neuf mille livres lic rrnlc, précisément ce qu'il faut pour mon écurie. J'ai été roué , mon cher, dans r;iffaire de 31. de Nueingon; je te raconterai celte histoire là. J'ai marie mes sœurs, voilà le |)liis clair de ce que j'ai ga^né depuis que noiis nous sommes vus, el j'aime mieux les avoir élahlies que de posséder cent mille écus de rente. Maintenant, tiue veux-lu que je devienne? J'ai de l'ambition : où i)eut me mener madame de Nucingen? Encore un an, je serai chiffré, cassé. comme l'est un homme marié. J'ai tous les désagréments du mariage et ceux du célibat, sans avoir les avantajîes de l'un ni de l'antre, situ.ition fausse à laquelle arrivent tous ceux qui restent trop longtemps sous la même jupe.
— Eh ! crois-tu donc trouver ici la pie au nid ? dit Bianchon. Ta marquise, mon cher, ne me revient pas du tout.
— Tes opinions libérales te troublent l'œil. Si madame d'Espard était madame Bouvry....
— Ecoute, mon cher, noble ou bourgeoise, elle serait toujours sans àme. elle serait toujours le type le plus achevé de l'égoïsme. Crois-moi , les médecins sont habitués à juger li^s hommes et bs choses; les habiles confessent l'âme en confessant le corps. Malgré ce joli boudoir où nous avons passé la soirée, malgré le luxe de cet hôtel, il serait possible que madame la marquise fût endettée.
— Qui le le fait croire?
— Je n'affirme pas , je suppose. Elle a parlé de son âme. comme feu Louis XVH1 parlait de son cœur. Ecoute-moi ! cette femme frêle , blanche , aux cheveux châtains et qui se plaint pour se faire plaindre, jouit d'une santé de fer. possède un appétit de loup , une force et une lâcheté de tigre. Jamais ni la g.ize , ni la soie, ni la u)ousseline n'ont été plus habilemnt entortillées autour d'un mensonge! Ecco.
— Tu m'effraies , Bianchon ! lu as donc appris bien des choses depuis notre séjour à la Maison- Vauquer?
— Oui . depiiis ce temps-là , mon cher , j'en ai vu des marionnettes , des poupées et des pantins. Je connais un peu ces belles dames de qui vous soignez les corj)S et ce qu'elles ont de plus précieux , leur enfant quand elles l'aimenl , ou leur visage qu'elles adorent toujours. Vous passez les nuits à leur chevet, vous vous exterminez pour sauver la plus légère altération de beauté , n'importe où. Vous avez réussi , vous leur gardez le secret comme si vous étiez mort , elles vous envoient demander votre mémoire el le trouvent horriblement cher.
Qui les a sauvées? la nature ! Loin de vous prôner, elles médisent de vous , en craignant de vous donner ])our médecin à leurs bonnes amies. Mon cher, ces feuunes de qui vous dites : — <: Ce sont de délicieuses créatures , ce sont des ani;es ! » Moi je les ai vues déshabillées des petites mines sous lesquelles elles couvrent leur âme. aussi î;ien que des jolis chiffons sous lescpiels elles déguisent leurs imperfections ; sans manières et sans corset, elles ne sont pas belles. Nous avons commencé par voir bien des graviers , bien des saletés sous le flot du monde . quand nous étions échoués sur le roc de la Maison-Vauquer; ce que nous y avons vu n'était rien. Depuis , j'ai rencontré des monstruosités habillées de satin , des Michonneau en fiants blancs, des Poiret chamarrés de cordons, des grands seigneurs faisant mieux l'usure que le papa Gobseck! Et, à la honte des hommes, quand j'ai voulu donner une poignée de main à la verlu , je l'ai trouvée grelottant dans un grenier, poursuiviedecalomnies, vivollant avec quinze cents francs de rentes ou d'ap[)ointemenfs , et passant pour une folle, pour une originale ou une bête. Enfin , moucher, la marquise est une femme à la mode, et j'ai précisément ces sortes de femmes en horreur. Veux-tu savoir pourquoi ? Une femme qui a l'âme élevée , le goût pur, un esprit doux , le cœur richement étoffé , qui mène une vie simple, n'a pas une seule chance d'être à la mode. Une femme à la mode et un homme au pouvoir sont deux analogies; mais à ce'.le différence près, que les qualités par lesquelles un homme s'élève audessus des autres le grandissent el font sa p.loire ; tandis que les qualités par lesquelles une femme arrive à son empire d'un jour , sont d'effroyables vices; elle se dénature pour cacher son caractère; elle doit, pour mener la vie militante du monde, avoir une santé de fer sous une apparence frêle. En qualité de médecin , je sais que la bonté de l'estomac exclut la bonté du cœur. Ta femme à la mode ne sent rien ; sa fureur de plaisir a sa cause dans une envie de réchauffer sa nature froide; elle veut des émotions el des jouissances, comme un vieillard se met en espalier au soleil. Comme elle a plus de lèle que de cœur, elle sacrifie à son triomphe 1rs i)assions vraies, les amis, comme un général envoie au feu ses plus dévoués lieutenants pour gagner une bataille. La femme à la mode n'est plus une femme : elle n'est ni mère , ni épouse, ni amante ; elle est un sexe dans le cerveau . médicalement parlant; aussi ta marquise a-t-elle tous les symptômes de sa monstruosité : elle a le bec de l'oiseau de proie , l'œil clair el froid . la parole douce; elle est
L'IJNTERDICTION.
polie comme l'acier d'une mécanique, elle émeut toul , moins le cœur.
— Il y a du vrai dans ce que lu dis , Bianchon.
— Du vrai ! reprit Bianclion , tout est vrai. Croistu donc que je n'aie pas été atteint jusqu'au fond du cœur par l'insultante politesse av( c laqu<lle elle me faisait mesurer la distance idéale que la noblesse met entre nous? que je n'aie pas été pris d'une profonde pitié pour ses caresses de chatte en pensant à son but. Dans un an d'ici, elle n'écrirait pas un mot pour me rendre le pins léger service , et ce soir elle m'a criblé de sourires , en sachant que je puis influencer mon oncle Popinot , de qui dépend le gain de son procès...
— Mon cher , aurais-tu mieux aimé qu'elle te fît des sottises ? J'admets !a catilinaire contre les femmes à la mode ; mais tu n'es pas dans la question. Je préférerai toujours pour femme une marquise d'Espard à la plus chaste, à la plus recueillie , à la plus aimante créature de la terre. Epousez un ange ! il faut aller s'enterrer dans son bonheur au fond d'une campagne. La femme d'un homme politique est une machine à gouvernement, une mécanique à beaux compliments , à révérences ; c'est le premier, le plus (idèle des instrumenis dont se sert un ambitieux; enfin c'est un ami qui peut se compromettre sans danger , et que l'on désavoue sans conséquence. Suppose Mahomet à Paris, au dixneuvième siècle ! sa femme serait une Rohan , fine et flatteuse comme une ambassadrice , rusée comme Figaro. Ta femme aimante ne mène à rien , une femme du monde mène à toul , elle est le diamant avec lequel un homme coupe toutes le vitres , quand il n'a pas la clef d'or avec laquelle on s'ouvre toutes les portes. Aux bourgeois les vertus bourgeoises, aux ambilieux les vices de l'ambition. D'ailleurs , mon cher, crois-tu que l'amour d'une lady Brandon n'apporte pas d'immenses plaisirs? Si tu savais combien ce maintien froid et sévère donne du prix à la moindre preuve d'alfection ! quelle joie de voir une pervenche pointant sous la neige ! Un sourire qui , jeté sous l'éventail , dément la réserve d'une attitude imposée , vaut toutes les tendresses débridées de les bourgeoises à dévoùment hypotliétique; car en amour , le dévoùment est bien près de la spéculation. Puis , une femme à la mode , une Blamont-Cliauvry a ses verlus aussi ! Ses vertus sont la fortune, le pouvoir, l'éclat, un certain mépris pour tout ce qui est au-dessous d'elle...
— Merci , dit Bianchon.
— Vieux Boniface ! répondit en riant Ilaslignae.
Allons , ne sois pas vidgaire , fais comme ton ami Desplein : sois baron, sois chevalier de l'ordre de Saint-Michel . deviens pair de France , et marie les filles à des ducs.
—Moi , je veux que les cinq cent mille diables...
— Là, là, lu n'as donc de supériorité qu'en médecine; vraiment tu me fais beaucoup de peine.
— Je hais ces sortes de gens , je souhaite une révolution qui nous en délivre à jamais.
— Ainsi, cher Robespierre à lancette, lu n'iras pas demain chez ton oncle Popinot?
— Si, dit Bianchon ; quand il s'agit de loi , j'irais chercher de l'eau en enfer...
— Cher ami , (u m'attendris ; j'ai juré que le mar quis serait inteniil ! Tiens , je me trouve encore une vieille larme pour te remercier.
■ — Mais, dit Horace en continuant, je ne te promrls pas de réussir à vos souhaits près de Jean- Jules Popinot; (u ne le connais pas. Mais je l'amènerai demain chez ta marquise; après, elle l'entortillera si elle peut. J'en doute. Toutes les truffes, toutes les poulardes et tous les couteaux de guillotine seraient là dans la grâce de leurs séductions ; le roi lui promettrait la pairie, le bon Dieu lui donnerait l'investiture du I aradis et les revenus du Purgatoire ; aucun de ces pouvoirs n'obtiendrait de lui faire passer un félu d'un plateau à l'autre de sa ba lance. Il est juge comme la mort est la mort.
Les deux amis étaient arrivés devant le ministère des affaires étrangères , au coin du boulevard des Capucines.
— Te voilà chez loi , dit en riant Bianchon , qui lui montra l'hôtel du ministre ; et voici ma voiture , ajouta-l-il en montrant un fiacre. Ainsi se résume pour chacun de nous l'avenir.
— Tu seras heureux au fond de l'eau , tandis que je lutterai toujours à la surface avec les tempêtes, jusqu'à ce qu'en sombrant, j'aille te demander place dans ta grotte , mon vieux !
— A samedi, répliqua Bianchon.
— Convenu, dit Rastignac. Tu me promets le Popuiot?
— Oui, je ferai tout ce que ma conscience me permettra de faire. Peul-ètre celle demamle en interdiction cache-t-elle quelque petit dramoratna^ pour nous rajipeler par un mol notre mauvais bon temps.
— Pauvre Bianchon, ce ne sera jamais qu'un honnête homme! se dit Rasliguae en voyant le fiacre s'éloigner.
L'INTERDICTION
l(u 3u0e mal 3u0e.
— RasMgnac m'a chargé de la plus difficile de toutes les négocialions , se dit Bianchou en se souvenant à son lever de la commission délicate qui lui éiait confiée. Mais je n'ai jamais ciemandé à mon oncle le moindre petit service au Palais, et j'ai fait pour lui plus de deux mille visites gratis. D'ailleurs, enirenous, nous ne nous gênons point. Il me dira oui ou non , et tout sera fini.
Après ce petit monologne, le célèbre docteur se dirigea , dès sept heures du malin, vers la rue du Fouarre où demeurait M. Jean-Jules Popinot, ju!;e au tribunal de première instance du département de la Stine.
La rue du Fouarre, mot qui signifiait autrefois rue de la Paille, fut au treizième siècle la plus illustre rue de Paris. Là furent les écoles de l'Université , quand la voix d'Abeilard et celle de Gerson retentissaient dans le monde savant. Elle est aujourd'hui l'une des plus sales rues du douzième arrondissement, le plus pauvre quartier de Paris, celui dans lequel les deux tiers de la population manquent de Lois en hiver; celui qui jette le plus d'enfants au tour des Enfants-Trouvés , le plus de malades à l'Hôtel-Dieu, le plus de mendiants dans les rues ; qui envoie le plus de chiffonniers au coin des bornes, le plus de vieillards souffrants le long des murs où rayonne le soleil, le plus d'ouvriers sans travail sur I s places, le plus de ])révenus à la police correctionnelle.
Au milieu de cette rue toujours humide, et dont le ruisseau roule vers la Seine les eaux noires de quelques teintureries, est une vieille maison, sans doute restaurée sous François 1«', et construite en briques maintenues par des chaînes en pierre de taille. Sa solidité semble attestée par une configuration extérieure qu'd n'est pas rare de voir à quelques maisons de Paris. S'il est permis de hasarder ce mot , elle a comme un ventre produit par le renflement que décrit son premier éta ;e affaissé sous le poids du second et du troisième, mais soutenu par la forte muraille du rez-de-chaussée. Au premier coup d'oeil , il semble que les entre-deux des croisées , quoique renforcés par leurs bordures en pierre de taille, vont éclater; mais l'oltservaleur
ne tarde pas à s'apercevoir qu'il en est de cette maison comme de la tour de Bologne; que les vieilles briques et les vieilles pierres rongées conservent invinciblement leur centre de gravité. Par toutes les saisons , les solides assises du rez-dechaussée offrent la teinte jaunâtre et l'imperceptible suintement que l'humidité donne à la pierre. Le passant a froid en longeant ce mur dont les bornes échancrées le protègent mal contre la roue des cabriolets. Comme dans toutes les maisons bâties avant l'mvenliou des voilures, la Laie de la porte forme une arcade extrêmement basse, assez semblable au porche d'une prison. A droite de cette porte , sont trois croisées revêtues extérieurement de grilh s en fer à mailles si serrées qu'il est impossible aux curieux de voir la destination intérieure des pièces humides et sombres, tant d'ailleurs les vitres sont sales et poudreuses; à gauche sont deux autres croisées semblables, dont une, parfois ouverte, permet d'apeicevoir le portier, sa femme et ses enfants grouillant, travaillant, cuisinant , mangeant et criant au milieu d'une salle planchéiée, boisée, où tout tombe en lambeaux, et où l'on descend par deux marches, profondeur qui semble indiquer le progressif exhaussement du pavé parisien. Si , par un jour de pluie, quelque passant s'abrite sous la longue voùie à solives saillantes et blanchies à la chaux qui mène de la porte à l'escalier, il lui est impossible de ne pas contempler le tableau que présente rinlérieur de cette maison. A gauche se trouve un jardinet carré, qui ne permet pas de faire plus de quatre enjambées en tous sens , jardin à terre noire, où il existe des treillages sans pampres, où, à défaut de végétation , il vient, à l'ombre de deux arbres, des papiers, de vieux linges, des tessons, àifi, gravats tombés du toit; terre infertile, où le temps a jeté sur Its murs, sur le tronc des arbres et sur leurs branches, une poudreuse empreinte semblable à de la suie froide. Les deux corps de logis en équerre dont se compose la maison tirent leur jour de ce jan'inet entouré par deux maisons voisines bâties en colombage, décrépites , menaçant ruine , où se voit à chaque étage quelque grotesque attestation de l'état exercé par le locataire. Ici , de longs bâtons supportent d'immenses écheveaux de laine teinte qui sèchent; là, sur des cordes, se balancent des chemises blanchies ; plus haut, des volumes endossés montrent sur un ais leurs iranelies fraîchement marbrées; les femmes chantent, les maris sifflent, les enfants crient, < le menuisier scie ses planches , un tourneur en cuivre fait grincer son métal; toutes les industries
L'INTERDICTION
s'accordent pour proiluire un bruit que le nombre fies inslruinents rend confus. Le système général de la décoration intérieur-e de ce passage , qui n'est ni luie cour, ni un jardin, ni une voûte, et qui tient de toutes ces choses, consiste en piliers de bois posés sur des dés en pierre , et qui figurent des ogives. Deux arcades donnent sur le jardinet; deux autres, qui font face à la porte cochère, laissent voir un escalier de bois dont la rampe fut jadis une merveille de serrurerie , tant le fer y affecte des formes bizarres, et dont les marches usées tremblent sous le pied. Les portes de chaque appartement ont des chambranles bruns de crasse, de graisse , de poussière , et sont garnies de doubles portes revêtues de velours d'Utrecht , semé de clous ilédorés disj)osés en losanges. Ces restes de splendeur annoncent que , sous Louis XIV , celte maison était habitée par quelques conseillers au parlement , par de riches ecclésiastiques ou par quelque trésorier des Parties Casuelles. iMais ces vestiges de l'ancien luxe attirent un sourire sur les lèvres par un naïf contraste entre le présent et le passé.
M. Jean-Julfs Popinot demeurait au premier étage de cette maison obombrée pa»- les maisons voisines, et où i'obscuri'.ô naturelle aux premiers étages des maisons parisiennes était redoublée par l'élroitesse de la rue. Ce vieux logis était connu de tout le douzième arrondissement, auquel la Providence avait donné ce magistrat comme elle donne une plante bienfaisante pour guérir ou modérer chaque maladie. Voici le croquis de ce personnage que voulait séduire la brillante marquise d'Espard.
En qualité de magistrat, M. Popinot était toujours vêtu de noir, costume qui contribuait à le rendre ridicule aux yeux des gens habitués à tout juger sur un examen superficiel. Les hommes, jaloux de conserver la dignité qu'impose ce vêtement , doivent se soumettre à des soins continuels et minutieux ; mais le cher monsieur Popinot était incapable d'obtenir sur lui-même la propreté puritaine qu'exige le noir. Son pantalon , toujours usé, ressemblait à du voile, étoffe avec laquelle se font les robes d'avocat; et le maintien du juge y dessinant une grande quantité de plis, il s'y trouvait par places des lignes blanchâtres , rouges ou luisantes qui dénonçaient une avarice sordide, ou la pauvreté la plus insoucieuse. Ses gros bas de hune grimaçaient dans ses souliers déformés. Son linge avait ce ton roux contracté dans l'armoire par un long séjour, et qui annonçait en feu madame Popinot la manie du linge; suivant la mode flamande, elle ne se donnait sans doute que deux fois par an l'embarras d'une lessive. L'habit
et le gilet du magistrat étaient en harmonie avec le pantalon , les souliers , les bas et le linge. Il avait un bonheur constant dans son incurie ; car, le jour où il endossait un habit neuf, il l'appropriait à l'ensemble de sa toilette en y faisant des taches avec une inexplicable promptitude. Le bonhomme attendait que sa cuisinière le prévînt de la vétusté de son chapeau pour le renouveler. Sa cravate était toujours tordue sans apprêt, et jamais il ne rétablissait le désordre que son rabat de juge introduisait dans le col de sa chemise recroquevillée. 11 ne prenait aucun soin de sa chevelure grise , et ne se faisait la barbe que deux fois par semaine. 11 ne portait jamais de gants, et fourrait habituellement ses mains dans ses goussets vides, dont l'entrée salie, presque toujours déchirée, ajoutait un trait de plus à la négligence de sa personne. Quiconque a fréquenté le Palais de Justice à Paris, endioit où s'observent toutes les variétés du vêtement noir , pourra se figurer la tournure de 31. Popinot. L'habitude de siéger pendant des journées entières modifie beaucoup le corps, de même que l'ennui causé par d'interminables plaidoyers agit sur la physionomie des magistrats. Enfermé dans des salles ridiculement étroites, sans majesté d'architecture, et où lair est promptement vicié, le juge parisien prend forcément un visage renfrogné , grimé par l'attention, attristé p.ir l'ennui; son teint s'étiole, contracte des teintes ou verdàtres ou terreuses, suivant le tempérament de l'individu. Enfin, dans unteH)ps donné, le plus fleurissant jeune homme devient une pâle machine à considérants , une mécanique appliquant le code sur tous les cas , avec le flegme des volants d'une horloge'.
Si donc la nature avait doué M. Popinot d'un extérieur peu agréable, la magistrature ne l'avait pas embelli. Sa charpente offrait des lignes heurtées; ses gros genoux, ses grands pieds, ses larj.es mains, constrastaient avec une figure sacerdotale qui ressemblait vaguement à une tète de veau , douce jusqu'à la fadeur, mal éclairée par des yeux vairons, dénuée de sang, fendue par un nez droit et plat, surmontée d'ini front sans protubérance, décorée de deux immenses oreilles qui fléchissaient sans grâce. Ses cheveux grêles et rares laissaient voir son crâne par plusieurs sillons irréguliers. Un s; ni trait recommandait ce visage au pliysionomiste. Cet homme avait une bouche sur les lèvres de laquelle respirait une bonté divine. C'étaient de bonnes gi'osses lèvres, rouges, à mille plis, sinueuses, mouvantes, dans lesquelles la nature avait imprimé de beaux sentiments, tics lèvres qui p.irl.ucnt au cœur et an-
L'INTERDICTION
nonçaient en cel homme l'intelligence, la clarté, le don de seconde vue, un angéliciue esprit. Aussi l'eiissiez-voiis mal compris en le jugeant seulement sur son front déprimé, sur ses yeux sans chaleur et sur sa pileusi' allure.
Sa vie répondait à sa physionomie; elleétail pleine de travaux secrets et cachait la vertu d'un saint.
De fortes éludes sur le Droit l'avyientsi bien recommandé, quand Napoléon réorganisa lajusticeen 1810 et 1811. que, sur l'avis de Camhacérès, il fut inscrit un des premiers pour siéger à la Cour impériale de Paris. Popinot n'était pas intrigant. A chaque nouvelle exigence, à chaque nouvelle sollicitation, le ministre reculnil Popinot , qui ne mil jamais les pieds ni chez l'archi-chancelier ni chez le grand-juge. De la cour , il fut exporté sur les listes dutriliunal, puis repoussé jusqu'au dernier échelon par les intrigues desgensactifsetremuanls. 11 fut nommé juge suppléant. Un cri générnl s'éleva dans le Palais : — Popinot juge-suppléant ! Cette injustice frappa le monde judiciaire, les avocats, les huissiers, tout le monde, excepté Popinot qui ne se plaignit point. La première clameur passée, chacun trouva que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, qui certes doit être le monde judiciaire. Popinotfut juge-suppléant juscpi'au jour où le plus célèbre garde-iles-sceaux de la restauration vengea les passe-droits faits à cet homme modeste et silencieux par les grandsjuges de l'empire. Après avoir été juge-suppléant pendant dojize années, M. Popinot devait sans doute mourir simple juge au tribunal de la Seine. Pour expliquer l'obscure destinée d'un des hommes supérieurs de l'ordre judiciaire, il est nécessaire d'entrer ici dans quelques considérations qui serviront à dévoiler sa vie, son caractère, et qui montreront d'aii leurs quelques-uns des rouages de celte grande machine nommée la justice humaine. M. Popinot fut classé, |)ar les trois présidents qu'eut successivement le tribunal de la Seine, dans une catégorie de juoerie, seul mot qui puisse rendre l'idée à exprimer. Il n'obtint pas dans celte compagnie la réputation de capacité que ses Iravaux lui avaient méritée par avance. De même qu'un peintre est invariablement enfermé dans la catégorie des paysaj^istes, des portraitistes, à^ti ))e!ntres d'histoire, de marine ou de genre, par le public des artistes, des connaisseurs ou des niais qui. les uns par envie, les autres par omnipotence critique, les derniers pru" préjugé, le barricadent dans son intelligence, en croyant tous (ju'il existe des calus dans toutes les cervelles , étroitesse deju-
gement que le monde applique aux écrivains , aux hommes d'Élat, à tous les gens qui commencent par une spécialité avant d'être proclamés universels; de même, M. Popinot eut sa destination judiciaire et fut cerclé dans son genre. Les magistrats , les avocats . les avoués, tout ce qui [lâture sur le terrain judiciaire, distingue deux éléments dans une cause : le droit et l'équité. L'équité résulte des faits, le droit est l'application des principes aux fails. In homme peut avoir raison en éqtiilé . tort en justice, sans que le juge soit accusable. Entre la conscience et le fait, il est un abîme de raisons déterminantes qui sont inconnues au juge, et qui condamnent ou légitiment un fait. Un juge n'est pas Dieu ; sou tievoir est d'adapter les fails aux principes, de juger des espèces variées à l'infini, en se servant d'une mesure déterminée. Si le juge avait le pouvoir de lire dans la conscience et de démêler les motifs i)our rendre d'équitables arrêts, chaque jnge serait un grand homme; la France a besoin d'environ six mille juges. Aucune génération n'a six mille grands hommes à son service. M. Popinot était, au milieu de la civilisation parisienne, un très-habile cadi . qui , par la nature de son esprit, et à force d'avoir usé la letlre de la loi sur l'esprit des faits , avait reconnu le défaut des applications spontanées et violentes. H avait acquis un don de seconde vue et perçait l'enveloppe du double mensonge sous lequel les plaideurs cachent l'intérieur des procès : il était juge comme l'illustre Desplein était chirurgien; il pénétrait les consciences comme ce savant pénétrait les corps. Sa vie et ses mœurs l'avaient conduit à rap|)réciation exacte des pensées les plus secrèles par l'examen des fails ; il creusait un procès comme Cuvier fouillait l'humus du globe; il allait comme ce grand penseur, de déductions en déductions avant de conclure . et reproduisait le passé de la conscience comme Cuvier reconstruisait un anoplotliérium. A propos d'un rapport , il s'éveillait souvent la nuit, surpris pai' un filon de vérité qui brillait soudain dans sa pensée. Frapjté des injusticts profondes qui couronnaient ces luttes où tout dessert l'honnête homme, où tout profite aux fripons, il concluait souvent contre le droit en faveur de l'équité, dans toutes les causes où il s'agissait de questions en quelcpie sorte divinatoires. Il passa donc parmi ses collègues pour un esprit peu pratique; ses raisons longuement déduites allongeaient d'ailleurs les débbérations; (piand Popinot remarqua leur répup.nanoe à l'écoul.r, il douna son avis brièventent. Il passa pour mal juger ces sortes d'affaires;
mais comme son génie d'appréciation était frappant, que son jugement était lucide et sa pénétration profonde , il fut regardé comme possédant une aptitude spéciale pour les pénibles fonctions de juge d'instruction. Il demeura donc juge d'instruction pendant la plus grande partie de sa vie judiciaire. Quoique ses qualités le rendissent éminemment propre à cette carrière difficde , et qu'il eût la réputation d'être un profond criminalisle, à qui ses fonctions plaisaient; la bonté de son cœur le mettait constamment à la torture, tt il était pris entre sa conscience et sa pitié comme dans un étau. Les fonctions déjuge d'instruction, quoique mieux rétribuées que celles déjuge civil, ne tentent personne; elles sont trop assujétissantes. M. Popinot, homme de modestie et de vertueux savoir, sans ambition, travailleur infatigable, ne se plaignit pas de sa destination; il fit au bien public le sacrifice de ses goûts, de sa compalissance, et se laissa déporter dans les lagunes de l'instruction criminelle, où il sut être à la fois sévère et bienfaisant. Parfois, son greffier remettait au prévenu de l'argent pour acheter du tabac, ou pour avoir un vêtement chaud en hiver, en le reconduisant du cabinet du juge à la Souricière, prison temporaire où l'on tient les prévenus à la disposition de l'instructeur. 11 savait être juge inflexible et homme charitable; aussi nul n'obtenait-il plus facilement des aveux sans recourir aux ruses judiciaires. Il avait d'ailleurs la finesse de l'observateur. Cet homme d'une lionlé niaise en apparence, simple et distrait, devinait les ruses des Crispins du bagne , déjouait les femmes les plus astucieuses , et faisait fléchir les scélérats. Des circonstances peu communes avaient aiguisé sa perspicacité; mais pour les dire , besoin est de pénétrei dans sa vie intime , car le juge était en lui le côté social; un autre homme plus gran;i et moins connu se trouvait en lui.
Douze ans avant le joui* où cette histoire commence , en 1816 , par celle terrible disette qui coïncida fatalement avec le séjour des alliés en France , M. Popinot fut nommé président de la commission extraordinaire instituée i)our distribuer des secours aux indigents de son quartier, au moment où il projetait d'abandonner la rue du Fouarre dont l'habitation ne lui déplaisait pas moins qu'à sa femme. Ce grand jurisconsulte, ce profond criminalisle de qui la supériorité paraissait à ses collègues une aberration , avait depuis cinq ans aperçu les résultats judiciaires sans en voir les causes. En montant dans les greniers, en apercevant les misères , (H étu|)ianl les nécessités cruelles qui von-
duisenl graduellement les pauvres à des actions blâmables , et en mesurant leurs longues luttes, il fut saisi d'effroi , de compassion. Ce juge devint alors le saint Vincent-de-Paule de ces grands enfants , de ces ouvriers souff^rants. Sa transformation ne fut pas tout à coup complète : la bienfaisance a son entraînement comme les vices ont le leur; la charité dévore la bourse d'un saint comme la roulette mange les biens du joueur. M. Popinot alla d'infortune en infortune , d'aumône en aumône; puis , quand il eut soulevé tous les haillons qui forment à cette misère publique comme un appareil sous lequel s'envenime une plaie fiévreuse , il devint au bout d'un an la providence de son quartier. Il fut membre du comité de bienfaisance , du bureau de charité ; partout où des fonctions gratuites étaient à exercer, il acceptait et agissait sans emphase, à la manière de V homme au petit manteau, qui passe sa vie à porter des soupes dans les marchés et dans les endroits où sont les gens affamés. 31, Popinot avait le bonheur d'agir sur une plus vaste circonférence et dans une sphère plus élevée: il veillait à tout, il prévenait le crime , il donnait de l'ouvrage aux ouvriers inoccupés, il faisait placer les impotents, il distribuait ses secours avec (liscernenunt sur tous les points menacés, se constituant le conseil de la veuve, le protecteur des enfants sans asile , le commanditaire des petits commerces. Personne au palais, ni dans Paris, ne connaissait cette vie secrète de M. Popinot. Il est des vertus si éclatantes qu'elles comportent l'obscurité : les Jiorames s'empressent de les mettre sous le boisseau; quant aux obligés du magistrat, tous, travaillant pendant le jour et fatigués la nuit, étaient peu propres à ie prôner; ils avaient l'ingratitude des enfants qui ne peuvent jamais s'acquitter parce qu'ils doivent trop : il y a des ingratitudes forcées; mais quel cœur a pu semer le bien peur récolter la reconnaissance et se croire grand?
Dès la deuxième année; de son apostolat secrel, 31. Popinot avait fini par conveitir en un parloir le magasin du rez-de-chaussée de sa maison, qui était éclairé par les trois croisées à grilles en fer. Les murs et le plafond de celtegiande pièce avaient été blanchis à la chaux , et le mobilier consistait en bancs de bois semblables à ceux des écoles , en une armoire grossière, im bureau de no,\er et un fauteuil. Dans l'armoire étaient ses registres de bienfaisance . ses uiodèles de bons de pain , son journal; car il tenait ses écritures commercialement, afin de ne pas être la dupe de son cœur. Toutes les misères du ipiarlier étaient cliilfrées . casées dans
L'INTERDICTIOxN.
un livre où chaque malheur avait son compte , comme chez un marchaml les débiteurs divers. Lorsqu'd y avait doute sur une famille, sur un homme à secourir , le maj^istral trouvait à ses ordres les rensfigncmcnts de la police de sûreté. Lavienne, domestique fait pour le maître, était son iiide-de-camp-, il dégageait ou renouvelait les reconnaissances du 31ont-de-Piété, et courait aux endroits les plus menacés, pendant que son maître travaillait auPalais. Dequalre à sept heures du matin, enélé. de sixà neuf heures en hiver, cette salle était pleine de femmes, d'enfants, d'indigents auxquels M. Po- I)inot donnait audience. II n'était nullement besoin de poêle en hiver; la foule abondait si druemenl (|ue l'atmosphère devenait chaude ; seulement Lavienne mettait de la paille sur le carreau trop humide. A la longue , les bancs étaient devenus polis comme de l'acajou verni; puis, à hauteur d'homme, la muraille avait reçu je ne sais quelle sombre peinture appliquée par les haillons et les vêtements tiélabrés de tous ces pauvres gens. Cette assemblée pittoresque gardait une contenance respectueuse. Ces malheureux aimaient tant M. Popinot que quand, avant l'ouverture de sa porte , ils étaient attroupés vers le matin en hiver, les femmes se chauffant avec des ffueux , leshommes se brassant pour s'échauffer, jamais un murmiu-e n'avait troublé son sommeil ; les chiffonniers, les gens à élal nocturne, connaissaient ce logis , et voyaient souvent le cabinet du magistrat éclairé à des heures indues; enfin les voleurs disaient en passant : Voilà sa maison! et la saluaient. Le matin appartenait aux pauvres, le milieu du jour aux criminels, le soir aux travaux judiciaires.
Le génie d'observation que possédait M. Popinot était donc nécessairement bifrons : il devinait les vertus de la misère, les bons sentiments froissés . les belles actions en principe , les dévouements inconnus, comme il allait chercher au fond des consciences les plus légers linéaments du crime, les fils les plus ténus des délits . pour en tout discerner. Le patrimoine de M. Popinot valait mille écus de rente; sa femme, sœur de M. Bianchon le père, médecin à Sancerrc , lui en avait apporté deux fois autant; elle était morle depuis cinq ans el avait laissé sa fortune à son mari ; or, comme les appointements de juge-su|)pléant ne sont pas considérables , et que M. Popinot n'était juge en pied que depuis quatre ans , il est facile de deviner la cause de sa parcimonie dans tout ce qui concernait sa personne ou sa vie. en voyant combien s s revenus étaient médiocres, combien était grande sa bienfai-
sance. D'ailleurs , l'indifFérence en fait de vêtement, qui signalait en M. Popinot l'homme préoccupé , n'est-elle pas la mar(iue distinctive de la haute science , de l'art cultivé follement , de la pensée perpétuellement active? Pour achever ce portrait, il suffira d'ajouter que M. Popinot était du petit nombre des juges du tribunal de la Seine auxquels la décoration de la Légion-d'IIonneur n'avait pas été accjrdée.
Tel était l'homme que le président de la deuxième chambre, à laquelle appartenait JI. Popinot, rentré depuis deux ans parmi les juges civils, avait commis pour procéder àl'interrogatoiredu marquis d'Espard , sur la requête présentée par sa femme afin d'obtenir une interdiction.
A neuf heures, la rue du Fouarre devenait déserte et reprenait son aspect sombre et misérable ; Bianchon pressa donc le trot de son cheval , afin de surprendre son oncle au milieu de son audience. Bianchon , médecin d'un hôpital , et médecin gratuit de tous les malades que lui recommandait le juge, n'était pas moins connu que lui des malheureux assemblés là. 11 ne pensa pas sans sourire à l'étrange contraste que produirait son oncle auprès (le madame d'Espard , et il se promit de l'amener à faire une toilette qui ne le rendît pas trop ridicule.
— Mon oncle a-t-il seulement un habit neuf? se disait Bianchon en entrant dans la rue Fouarre, où les croisées du parloir jetaient une pâle lumière. Je ferai bien , je crois, de m'entendre làdessus avec Lavienne.
Au bruit du cabriolet, une dizaine de pauvres surpris sortirent de dessous le porche , et se découvrirent en reconnaissant le médecin. Bianchon aperçut son oncle au milieu du parloir dont les bancs étaient en cfîet garnis d'indigens , et tous présentaient les grotesques singularités de costume qui arrêtent en pleine rue les passants les moins artistes. Certes, un dessinateur, un Rembrandt, s'il en existait un de nos jouis, aurait conçu là l'une de ses plus magnifiques compositions en voyant ces misères naïvement posées et silencieuses. Ici , la rugueuse fijure d'un austère vieillard à barbe blanche , au crâne apostolique . un saint Pierre tout fait pour un peintre ; sa poitrine, découverte en partie, laissait voir des muscles saillants, indice d'im tempérament de bronze qui lui avait servi de point d'appui pour soutenir tout un poCrae de malheurs. Là , une jeune femme donnait à léler à son dernier enfant pour l'empêcher de crier , en en tenant ^in autre, ûgéde cinq ans environ, entre §es genoux ; ce
L'INTERDICTION
sein , dont la blancheur éclatait au milieu des haillons , cet enfant à chairs transparentes . et son frère dont la pose révélait tout un avenir de gamin, attendrissaient l'âme par une sorte d'opposition à demi-gracieuse avec la longue file de figures rouges de froid, au milieu de laquelle apparaissait cette famille. Plus loin , une vieille femme , pâle et froide, offrait ce masque repoussant du paupérisme en révolte, prêt à venger en un jour de sédition toutes ses peines passées. Il y était aussi l'ouvrier jeune, débile, paresseux , de qui l'oeil plein d'intelligence annonçait de hautes facultés comprimées par des besoins vainement combattus , se taisant sur ses souffrances , et près de mourir faute de rencontrer l'occasion de passer entre les barreaux de l'immense vivier où s'agitent ces misères qui s'entre-dévorent. Les femmes étaient en majorité; leurs maris, partis pour leurs ateliers, leur laissaient sans doute le soin de plaider la cause du ménage avec cet esprit qui caractérise la femme du peuple, presque toujours la reine dans son taudis. Vous eussiez vu sur toutes les tètes des foulards déchirés, des robes bordées de boue , des fichus en lambeaux , des casaquins sales et troués , mais partout des yeux qui brillaient comme autant de flammes vives. Réunion horrible dont l'aspect inspirait d'abord le dégoût , mais qui bientôt causait une sorte de terreur au moment où l'on apercevait que, toute fortuite, la résignation de ces âmes aux prises avec tous les besoins de la vie , était une spéculation fondée sur la bienfaisance. Les deux chandelles qui éclairaient le parloir vacillaient dans une espèce de brouillard causé par la puante atmosphère de ce lieu mal aéré. Le magistrat n'était pas le personnage le moins pittoresque au milieu de cette assemldée : il avait sur la tèle un bonnet de coton roussâtre; et comme il était sans cravate, son cou rouge de froid et ridé se dessinait nettement au-dessusdu collet rabougri desa vieille robe de chambre. Sa figure fatiguée offrait l'expression à demi stupide que donne la préoccupation ; sa bouche, comme celle de tous ceux qui travaillent , s'était ramassée comme une bourse dont on a serré les cordons ; son front contracté semi)lait supporter le fardeau de toutes les confidences qui lui étaient faites; il sentait, analysait et jugeait. Attentif autant qu'un préleur à la petite semaine, ses yeux quittaient ses livres et ses renseignements pour pénétrer jusqu'au for intérieur des individus qu'il examinait avec la rapidité de vision par laquelle les avares expriment leurs inquiétudes. Lavienne était debout derrière son maître, prêt à exécuter ses ordres; il faisait sans tloule la police , et
accueillait les nouveaux venus , en les encourageant contre leur propre honte. Quand le médecin parut, il se fit un mouvement sur les bancs ; Lavienne tourna la tète, et fut étrangement surpris de voir Bianchon.
— Ah ! te voilà , mon garçon, dit Popinot en se détirant les bras. Qui t'amène à cette heure?
— Je craignais que vous ne fissiez aujourd'hui, sans m'avoir vu, certaine visite judiciaire au sujet de laquelle je veux vous entretenir.
— Eh bien ! reprit le juge en s'adressant à une grosse petite femme qui restait debout près de lui, si vous ne me dites pas ce que vous avez , je ne le devinerai pas...
— Dépèchez-vous, lui dit Lavienne, ne prenez pas le temps des autres.
— Monsieur, dit enfin la femme en rougissant et baissant la voix de manière à n'être entendue que de Popinot et de Lavienne , je suis marchande des quatre saisons, et j'ai mon petit dernier pour Itquel je dois les mois de nourrice. Donc j'avais caché mon pauvre argent...
— Eh bien! votre liomme l'a pris? dit Popinot en devinant le dénoùment de la confession.
— Oui , monsieur.
— Comment vous nommez-vous?
— La Pomponne.
— Votre mari?
— Toupinel.
— Rue du Petit-Banquier, reprit Popinot en feuilletant son registre. Il est en prison, dil-il en lisant une observation en marge de la case où ce méiiar;e était inscrit.
— Pour dettes, mon cher monsieur.
Popinot hocha la tète.
— 3Iais , monsieur , je n'ai pas de quoi garnir ma brouette , vu que le propriétaire est venu hier et m'a forcée de le payer, sans quoi j'étais à la porte.
Lavienne se pencha vers son maître et lui dit quelques mots à l'oreille.
— Eli bien ! que faut-il pour acheter votre fruit à la halle ?
— 3Iais, mon cher monsieur, j'aurais besoin, pour continuer mon commerce, de.... oui .j'aurais bien besoin de dix francs.
Le juge fil un signe à Lavienne, qui lira il'un grand sac dix francs et les donna à la femme pendant ([ue le juge inscrivait le prêt sur sou registre. A voir le mouvement de joie cpii fit tressaillir la marchande, Bianchon devina les anxiétés par lesquelles cette femme avait été sans doute agitée en revenant de sa maison chez le juge.
L'INTERDICTION
— A vous, dit Lavicnne au vieillard à barbe Manche.
IJianchon lira le domestique à part, et s'enquit du temps que prendrait cette audience.
— Monsieur a eu deux cents personnes ce matin , en voici encore (piatre-vii)j;is^//r//re, dit Lavienne ; monsieur le docteur aurait le temps d'aller à ses premières visites.
— Mon jjarçon, dit le jujje en se retournant et s.iisissant Horace par le bras, tiens, voici deux adresses ici près , l'une rue de Srine , et l'autre rue de l'Arbalète ; il faut y courir. Rue de Seine , une jeune fille s'est asphyxiée cette nuit; l'antre est un homme à faire entrer à ton hôpital. Je t'attendrai pour déjeuner.
liianchon revint au bout d'une heure; la rue du Fouarre était déserte, le jour commençait à poindre, son oncle remontait chez lui, le dernier pauvre de qui le magistral venait de panser l'âme s'en allait, et le sac de Lavienne était vide.
— Eh bien ! comment vont-ils ? dit le juge au docteur en montant l'escalifr.
— L'homme est mort, répondit Bianchon ; la jtune fille s'en tirera.
Depuis (pie l'œil et la main d'une femme y manquaient , l'appartement où demeurait M. Popinot avait pris une physionomie en harmonie avec celle du maître. L'incurie de l'homme emporté par une pensée dominante imi)rimait son cachet Itizarre en toutes choses. Partout une poussière invétérée , partout dans les objets ces changements de destination dont l'industrie rappelait celle des ménages de garçon : c'étaient des papiers dans (ies vases de Heurs , des bouteilles d'encre vides sur les meubles , des assiettes oubliées, des briquets phosphoriques convertis en bougeoirs au moment où il fallait faire une recherche , des déménagements partiels commencés et oubliés, enfin tous les encombrements et les vides occasionés par des pensées de rangement abandonnées. Mais le cabinet du magistrat était parliculièreuient le résumé fidèle de ce désordre incessant; il accusait sa marche sans halte, l'entraînement de l'homme accablé d'afî.iires, poursuivi par des nécessités qui se croisent. La bibliothè que était conmie au pillage, les livres traînaient, les uns emjjilés le dos dans les pages ouvertes, les autres tombés les feuillets contre terre; les dossiers de procédures disposés en ligne, le long du corps de la bibliothèque, encombraient le parquet. Ce parquet n'avait pas été frotté depuis cinq ans. Les tables elles meubles étaient chargés d'e.r l'oto apj>orlés par la misère reconnaissante. Sur les cornets
en verre bleu qui ornaient la cheminée se trouvaient deux globes de verre, à l'intérieur desquels étaient répandues diverses couleurs mêlées, ce qui leur donnait l'apparence d'un curieux produit de la nature. Des botuiuets en fl' urs artificielles, des tableaux où le chilfre de M. l'o|)inot était entouré de cœurs et d'mimortelles décoraient les murs; ici des boites en ébénistcrie prétentieusement faites , et qui ne pouvaient servir à rien ; là , des serre-papiers travaillés dans le goût des ouvrages exécutés au bagne par les forçats. Ces chefs-d'œuvre de patience, ces rébus de gratitude, ces bouquets desséchés donnaient au cabinet et à la chambre du juge l'air d'une boutique de jouets d'enfants; le bonhomme s'en faisait des mémento, il les emplissait de notes, de plumes oubliées et de menus papiers. Ces sublimes témoignages d'une charité divine étaient pleins de poussière, sans fraîcheur. Quelques oiseaux parfaitement empaillés , mais rongés par les mites, se dressaient dans cette forêt de colifichets où dominait un angora , le chat favori de madame Popinot à qui sans doute un naturaliste sans le sou l'avait restitué avec toutes les apparences de la vie , payant ainsi par un trésor éternel une légère aumône. Quelque artiste du quartier , de qui le cœur avait égaré les pinceaux, avait également fait les portraits de M. et de madame Popinot. Jusques dans l'alcove de la chambre à coucher se voyaient des pelotes brodées, des paysages en point de marque, et des croix en papier plié dont les fioritures indiquaient un travail insensé. Les rideaux de fenêtres étaient noircis par la fumée , et les draperies n'avaient plus aucune couleur. Entre la cheminée et la longue table carrée sur laquelle travaillait le magistrat, la cuisinière avait servi deux tasses de café au lait sur un guéridon; et deux fauteuils d'acajou garnis en étoffe de crin attendaient l'oncle et le neveu. Comme le jour intercepté par les croisées n'arrivait pas jusqu'à celte place, la cuisinière avait laissé deux chandelles dont la mèche démcsuiémenl louijue formaitchampigiion , et jetait celte lumière rongeàtre et innnobile qui fait durer la ciiaiideile par la lenteur de la combustion ; découverte due aux avares.
— Cher oncle, vous devriez vous vêtir plus chaudement quand vous descendez à ce parloir.
— Je me fais scrupule de les faire attendre , ces pauvres gens! Eh bien! que me veux-tu, toi?
— Mais, je viens vous inviter à dîner demain chez la marquise d'Espard.
— Une de nos parentes, demanda le juge d'un air si naïvement préoccupé que Bianchon se milà rire.
L'IINTERDICTION.
— Non , mon oncle , la marquise d'Espard est une haute et puissante dame, qui a présenté une requête au Irlhunal, à l'effet de faire interdire son mari , et vous avez été commis. . . .
— Et tu veux que j'aille dîner chez elle! Es-tn fou? dit le juge en saisissant le code de procédure. Tiens, lis donc l'article qui défend au magistrat de boire et de manger chez l'une des parties qu'il doit juger. Qu'elle vienne me voir, si elle a quelque chose à me dire, ta marquise. Je devais en effet aller demain interroger son mari , après avoir examiné l'affaire pendant la nuit prochaine.
Il se leva , prit un dossier qui se trouvait sous un serre-papier à portée de sa vue , et dit après en avoir lu l'intitulé : — Voici les pièces.
— Puisque cette haute et puissante dame t'intéresse! dit-il , voyons la requête?
Popinot crois?) sa robe de chambre dont les pans retombaient toujours en laissant sa poitrine à nu, trempant ses mouillettes dans son café froidi . et chercha la requête qu'il lut en se permettant quelques parenthèses et quelques discussions auxquelles son neveu prit part. Cette requête constituant le sujet même de cette aventure, en forme un des plus curieux chapitres.
Il A monsieur le Président du tribunal civil de première instance du département de la Seine, séant au Palais-de-Justice , à Paris.
'> 3Iadame Jeanne-Clémentine-Athénaïs de Blamont-Chauvry , épouse de M. Charles-Maurice- Marie Andoche, comte de Négrepelisse, marquis d'Espard (bonne noblesse) , pro|)riélaire; ladite dame d'Espard demeurant rue du Fau!)0urg-Saint- Honoré, n° 104, et ledit sieur d'E.si)ard , rue delà Montagne-Sainte-Geneviève, n° 22 (ah! oui, M. le président m'a dit que c'était dans mon quartier! ) ayant M" Plumet pour avoué ; > . — Plumet! un petit faiseur d'affaires, un homme mal vu du tribunal et de ses confrères, qui nuit à ses cliens!
<t A l'honneur de vous exposer , monsieur le i)résident, que depuis une année les facultés morales et intellectuelles de M. d'Espard, son mari, ont subi une altération si profonde, qu'elles constituent l'état de démence et d'imbécillité prévu j)ar
l'article 486 du code civil , et appellent au secours de sa fortune, de sa personne, et dans l'intérêt de ses enfants, qu'il garde près de lui, l'application des dispositions voulues par le même article.
:> Qu'en effet, l'état moral de M. d'Espard qui, depuis quelques années , offrait des craintes graves fondét's sur le système adopté par lui pour le gouvernement de ses affaires . a parcouru , pendant cette dernière année surtout, une déplorable échelle de dépression ; que la volonté, la preraièrit, a ressenti les effets du mal , et que son anéantissement a laissé 31. le marquis d'Espard livré à tous les dangers d'une incapacité constatée par les faits suivants.
;> Depuis longtemps tous les revenus que procurent les biens du marquis d'Espard passent, sans causes plausibles et sans avantages , même temporaires, à une vieille femme de qui la laideur repoussante est généralement remarquée , et nommée madame Marboutin , demeurant tantôt à Paris , rue de la Vrillière , n° 8 , tantôt à Vdieparisis , près Claye , département de Seine-et-Marne , et au profil de son fils , âgé de trente-six ans , officier de l'exgarde impériale, que, par son crédit. M. le marquis d'Espard a placé dans la garde royale en qualité de chefd'escadron au l^réi'.iment de cuirassiers. Ces personnes, réduites en 1814 à la dernière misère, ont successivement acquis des immeubles d'un prix cousidéralde , entr'iiutres et dernièrement un hôtel grande rue Verte , où le sieur Marboutin fait actuellement des dépenses considérables afin de s'y établir avec la dame Marboutin sa mère, en vue du mariage qu'il poursuit; dépenses qui déjà s'élèvent à plus de cent mille francs. Ce mariage est procuré par les démarches du marquis d'Espanl auprès de son banquier , M. Luc Sullivan, duquel il a demandé la fille en mariage pour ledit sieur Maiboutin, en promettant son crédit pour lui obtenir la dignité de baron. Cette nomination a eu lieu effectivement par ordonnance de Sa Majesté , en date du 29 décembre dernier , sur les sollicitations du marquis d'Espard , ainsi (pi'il peut en être justifié par sa grandeur monseigneur le gardcdes-sceaux, si le tribunal jugeait à propos de recourir à son témoignage.
)> Qu'aucune raison , jnême prise parmi colles que la morale et la loi rèprouront également . ne peut jusiifier Ti nipire que la daine veuve Marboutin a |»ris sur le marquis d'Espard, qui , d'ailleurs . la voit très rarement j ni explitpier son étrange affection pour ledit sieur baron Marbou'in. avec lequel ses communications sont peu fréquentes.
L'INTERDICTION
Cependant leur autorité se trouve être si grande, (jue chaque fois qu'ils ont besoin d'arfyent, fût-ce même pour satisfaire de simples f;intaisies , cette dame ou son fils.... >
— Hé! hé! T'aison que la morale et la loi réprouvent! Que veut nous insinuer le clerc ou l'avoué? dit Popinof.
Bianchon se mit à rire.
it Celte dame ou son fils oliticnnent sans aucune discussion du marquis d'Espard ce qu'ils demandent; et à défaut d'argent comptant, M. d'Espard signe des lettres de change négociées par M. Luc Sullivan , lequel a fait offre à l'exposante d'en témoigner.
:> Que d'ailleurs, à l'appui de ces faits, il est arrivé récemment lors du renouvellement des baux de la terre d'Espard , que les fermiers ayant donné une somme assez importante pour la continuation de leurs contrats, le sieur Marboutin s'en est fait faire immédiatement la délivrance.
' Que la volonté du marquis d'Espard a si peu de concours à l'abandon de ces sommes, que quand il lui en a été parlé , il n'a point paru s'en souvenir ; et que , toutes les fois que des personnes graves l'ont questionné sur son dévouement à ces deux individus, ses réponses ont indiqué une si entière abnégation de ses idées , de ses intérêts , qu'il existe nécessairement en cette affaire une cause occulte sur laquelle l'exposante appelle l'œil de la justice, attendu qu'il est impossible que celte cause ne soit pas criminelle, abusive et tortionnaire, ou d'une nature appréciable par la médecine légale, si toutefois cette obsession n'est pas de celles qui rentrent dans l'abus des forces morales , et qu'on ne peut qualifier qu'en se servant du terme extraordinaire i\t possession. ■■<
— Diable! reprit Popinot , que dis-tu de cela , toi, docteur? Ces faits-là sont bien étranges!
— Ils pourraient être, répondit Bianchon, un effet du pouvoir magnétique.
— Tu crois donc aux bêtises de Mesmer , à son baquet , à la vue au travers des murailles ?
— Oui , mon oncle, dit gravement le docteur. En vous entendant lire cette requête, j'y pensais. Je vous déclare que j'ai vérifié , dans une autre sphère d'action , plusieurs faits analogues . relatF~ vement à l'empire sans bornes qu'un homme peut acquérir sur un autre. Je suis , contrairement à l'opinion de mes confrères , entièrement convaincu de la puissance de la volonté considérée comme force motrice. J'ai vu , tout compérage et charlatanisme à part, les effets de ceUe possession. Les
actes promis au magnétiseur par le magnétisé pendant le sommeil ont été scrupuleusement accomplis dans l'état de veille. La volonté de l'un était devenue la volonté de l'autre.
— Toute espèce d'acte?
— Oui.
— Même criminel?
— Même criminel.
— Il faut que ce soit toi pour que je l'écoute.
— Je vous en rendrai témoin , dit Bianchon :
— Hum ! hum ! fit le juge. En supposant que la cause de cette prélendut possessiofi appartînt à cet ordre de faits , elle serait difficile à constater et à faire admettre en justice.
— Je ne vois pas , si celte dame Marboutin est affreusement laide et vieille, quel autre moyen de séduction elle pourrait avoir, dit Bianchon.
— 31ais , reprit le juge, en 1814, époque à la- .quelle la séduction aurait éclaté, cette femme devait avoir quatorze ans de moins; et si elle a été liée dix ans auparavant avec M. d'Espard, ces calculs de date nous reportent à vingt-quatre ans en arrière, époque à laquelle madame 3Iarboutin pouvait être jeune, jolie, et avoir conquis, par des moyens fort naturels, pour elle aussi bien que pour son fils , sur M. d'Espard un empire auquel certains hommes ne savent pas se soustraire. Si la cause de cet empire semble repréhensibleaux yeux de la justice, il est justifiable aux yeux de la nature. Madame Marboutin aura pu se fâcher du mariage contracté probablement vers ce temps par le marquis d'Espard avec mademoiselle de Blamout-Chauvry , et il pourrait n'y avoir au fond de ceci qu'une rivalité de femme . puisque le marquis ne demeure plus depuis longtemps avec madame d'Espard.
— Mais cette laideur repoussante , mon oncle.
— La puissance des séductions, reprit le juge, est en raison directe avec la laideur; vieille question ! D'ailleurs, et la petite-vérole, docteur? Mais continuons.
«; Que dès l'année 1815 , pour fournir aux sommes exigées par ces deux personnes , M. le marquis d'Es- |)ard a été se loger avec sej deux enfants rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, dans un appartement dont le dénuement est indigne de son nom et de sa qualité; (on se loge comme on veut!) qu'il y détient ses deux enfants, le comte Clément d'Espard , et le vicomte Camille d'Espard dans les habitudes d'une vie en désaccord avec leur avenir, avec leur nom et leur fortune ; que souvent le manque d'argent est tel , que récemment le |)ropriétaire, un sieur Maraist, fil saisir les meubles
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garnissant les lieux ; que quand cette voie de poursuite fut effectuée en sa présence, le marquis d'Espard a aidé l'huissier qu'il a traité comme un homme de qualité, en lui prodiguant toutes les marques de courtoisie et d'attention qu'il aiu-ait rues pour une personne élevée au-dessus de lui en dignité. :>
L'oncle et le neveu se regardèrent en riant.
<( Que , d'ailleurs , tous les actes de sa vie, en dehors des faits allégués à l'égard de la dame veuve Marboutin et du sieur baron Marboutin son fils , sont empreints de folie. Que depuis bientôt dix ans, il s'occupe si exclusivement de la Chine, de ses coutumes, de ses mœurs, de son histoire, qu'il rapporte tout aux habitudes chinoises; que, questionné sur ce point , il confond les affaires du temps, les événements de la veille avec les faits relatifs à la Chine, qu'il censure les actes du gouvernement et la conduite du roi , quoique d'ailleurs il l'aime personnellement , en les comparant à la politique chinoise. ^
Il Que cette monomanie a poussé le marquis d'Espard à desactions dénuées de sens; que, contre les habitudes de son rang et les idées qu'il professait sur le devoir de la noblesse , il a entrepris une affaire commerciale pour laquelle il souscrit journellement des obligations à terme qui menacent aujourd'hui son honneur et sa fortune, attendu qu'elles emportent pour lui la qualité de négociant, et peuvent, faute de paiement, le faire déclarer en faillite ; que ces obligations , contractées envers les marchands de papier, les imprimeurs , les lithographes et les coloristes , qui ont fourni les élémens nécessaires à cette publication intitulée : Histoire pittoresque de la Chine et paraissant par livraisons, sont d'une telle importance, que ces mêmes fournisseurs ont supplié l'exposante de requérir l'interdiction du marquis d'Espard afin de sauver leurs créances. )>
— Cet homme est un fou , s'écria Bianchon.
— Tu crois cela, toi! dit le juge. 11 faut l'enlendre. Qui n'écoute qu'une cloche n'a qu'un son.
— Mais il me semble... dit Bianchon.
— Mais il me semble , dit Popinot , que si quelqu'un de mes parents voulait s'emparer de l'administration de mes biens , et qu'au lieu d'être un simple juge de qui les collègues peuvent examiner tous les jours l'état moral , je fusse duc et pair, un avoué, quelque peu rusé comme est Plumet, pourrait dresser une requête semblable contre moi...
>i ()\\e l'éducation de ses enfants a souffert de celle monomanie, et qu'il leur a fait apprendre.
contrairement à tous les usages de l'enseignement , les faits de l'histoire chinoise qui contredisent les doctrines de la religion catholique , et leur a fait apprendre les dialectes chinois. ;>
— Ici l'avoué me paraît drôle ! dit Bianchon,
— La requête a été dressée par quelque premier clerc qui n'était pas très Chinois, dit le juge.
II Qu'il laisse souvent ses enfants dénués des choses les plus nécessaires ; que l'exposante , malgré ses instances, ne peut les voir, et que le sieur marquis d'Espard les lui amène une seule fois par an ; que sachant les privations auxquelles ils sont soumis, elle a fait de vains efforts pour leur donner les choses les plus nécessaires à l'existence et desquelles ils manquaient... >
— Oh ! madame la marquise , voici des farces ! Qui prouve trop ne prouve rien! Mon cher enfant, dit le juge en laissant le dossier sur ses genoux , quelle est la mère qui jamais a manqué de cœur , d'esprit, d'entrailles, au point de rester au-dessous des inspirations suggérées par l'instinct animal? une mère est aussi rusée pour arriver à ses enfants qu'une jeune fille peut l'être pour conduire à bien une intrigue d'amour! Si ta marquise avait voulu nourrir ou vêtir ses enfants, le diable ne l'en aurait certes pas empêchée! hein? Elle est un peu trop longue la couleuvre pour un vieux juge! Continuons.
« Que l'âge auquel arrivent lesdits enfants exige , dès à présent, qu'il soit pris des précautions pour les soustraire à la funeste influence de cette éduca tion ; qu'il y soit pourvu selon \e\xr rang , et qu'ils n'aient point sous les yeux l'exemple que leur donne la conduite de leur père;
> Qu'à l'appui des faits présentement allégués, il existe des preuves dont le tribunal obtiendra facilement la répétition. Maintes fois, M. d'Espard a nommé le juge de paix du 12° arrondissement un mandarin de troisième classe ; il a souvent appelé les professeurs du collège Henri IV, des lettres. A propos des choses les plus simples, il a dit : que cela ne se passait pas ainsi en Chine; il fait, dans le cours d'une conversation ordinaire . allusion soit à la dame Jlarboutin , soit à des événements arrivés sous le règne de Louis XIV, et demeure alors plonr.é dans une mélancolie noire; il s'imagine parfois être en Chine. Plusieurs de ses voisins, notamment les sieurs Eiime Becker, étudiant en médecine , Jean-Baptiste Frémiot, professeur, domiciliés dans la même maison . pensent, après avoir pralicjué le niarcpiis d'Espard , que sa monomanie, en tout ce qui est relatif à la Chine, est une conséquence d'un
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plan formé par le sieur l»aron Marl'onlin et la clame veuve "\larl)OUtin pour achever l'anéinlissement des facultés morales ilu marcpiis d'Kspanl ; attendu que le seul service que parait rendre à M. d'Espard la dame Marboutin , est de lui procurer tout ce qui a rapport à l'empire de la ('hine.
.. Qu'enfin l'exposante offre de prouver au tribunal que les sommes absorbées par le sieur et dameveuveMarboutin,de 1814 à 1828, ne s'élèvent pas à moins d'un million de francs.
n A la confirmation des faits qui précèdent, l'exposante offre à M. le président le témoijînage des personnes qui voient habituellement M. le marquis d'Es|)ard . et dont les noms et qualités sont désignées ci-dessous, parmi lesquelles beaucoup l'ont suppliée de provoquer l'interdiction de M. le marquis d'Espard , comme le seul moyen de mettre sa fortune à l'abri de sa déplorable administration , et ses enfants loin de sa funeste influence.
;. Ce considéré, M. le président, et vu les pièces ci-jointes, l'exposimte requiert qu'il vous plaise, attendu que les faits qui précèdent prouvent évidemment l'état de démence et d'imbécillité de M. le marquis d'Espard, ci-dessus nommé, qualifié et domicilié, ordonner que, pour parvenir à l'interdiction d'icelui, la présente requête et les pièces à l'appui seront communiqjiées à M. le procureur du roi, et commettre l'un de MM. les juges du tribunal à l'effet de faire le rapport ;iu jour que vous voudrez bien indiquer, pour être sur le tout, par le tribunal, statué ce qu'il appartiendra, et vous ferez justice , etc. ;>
— Et voici , dit Popinot , l'ordonnance du président qui me commet! lié bien, que veut de moi la marquise d'Esjtard? je sais tout. J'irai demain avec un greffier chez 31. le marquis , car ceci ne me paraît pas clair du tout.
— Écoutez, cher oncle, je ne vous ai jamais demandé le moindre petit service qui eût trait à vos fonctions judiciaires; eh bien, je vous prie d'avoir pour madame d'Espard une complaisance que mérite sa situation . Si elle venait ici . vous l'écouteriez ; allez l'entendre cliez elle; madame d'Espard est une femme maladive, nerveuse, délicate , qui se trouverait mal dans votre nid à rats; allez-y le soir . au lieu d'y accepter à dîner . puisque la loi vous défend de boire et de man.'.er chez vos justiciables.
— La loi ne vous défend-elle pas de recevoir des legs de vos morts? dit Popinot croyant apercevoir une teinte d'ironie sur les lèvres de son neveu.
— Allons, mon oncle, quand ce ne serait que
pour deviner le vrai de cette affaire , accordez-moi ma demande? Vous viendrez là comme juge d'instruction . puistpie les choses ne vous semblent pas claires. Diantre! l'interrogatoire de la marquise n'est pas moins nécessaire que celui de son mari.
— Tu as raison, dit le magistrat, elle pourrait bien être la folle. J'irai.
— Je viendrai vous prendre; écrivez sur votre agenda : demain soir à neuf heures chez madainc d'Espard. — Bien , dit Bianchon en voyant son oncle noter le rendez-vous.
Le lendemain soir, à neuf heures, le docteur Bianchon monta le poudreux escalier de son oncle , et le trouva travaillant à la rédaction de quelque jugement épineux. L'habit demandé par Lavienne n'avait pas été apporté par le tailleur, en sorte que M. Popinot prit son vieil habit plein de taches et fut le Popinot incomptus de qui l'aspect excitait le , rire sur les lèvres de ceux auxquels sa vie intime était inconnue. Bianchon obtint cependant de mettre en or<lre la cravate de son oncle, de lui boutonner son habit, dont il cacha les taches en croisant le revers des basques de droite à gauche et présentant ainsi la partie encore neuve du drap. Mais en quelques instants, le juge retroussa son habit sur sa poitrine par la manière dont il mit ses mains dans ses goussets en obéissant à son habitude ; l'habit , démesurément plissé par devant et par derrière, forma comme une bosse au milieu du dos, et produisit entre le gilet et le pantalon une solution de continuité par laquelle se montra la chemise. Pour son malheur, Bianchon ne s'aperçut de ce surcroît de ridicule qu'au moment où son oncle se présenta chez la marquise.
Une légère esquisse de la vie de la personne chez laquelle se rendaient en ce moment le docteiu" et le juge est ici nécessaire pour rendre intelligible la conférence que Popinot allait avoir avec elle.
Ce qut fut îrit entre une femme à la moîrc et le juge |Ioptnot.
Madame d'Espard était, depuis deux ans, très à la mode à Paris, où la Mode élève, abaisse tour à tour des personnages, qui, tantôt grands, tantôt petits, c'est-à-dire tour à tour en vue et oubliés, deviennent plus tard des personnes insupportables comme le sont tous les ministres disgraciés, et
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toutes les majestés déchues. Incommoiles par leurs piélenlions fanées, ces flatteurs du {lassé savent tout, médisent de tout, et sont les amis de tout le monde, comme les dissipateurs ruinés.
Pour avoir été quittée par son mari vers l'année I8I0, madame d'Espard devait s'èlre mariée au commencement de l'année 1812; ses enfants avaient donc nécessairement, l'un quinze et l'autre treize ans. Par quel hasard une mère de famille , âgée d'environ trente-cinq ans. était-elle à la mode? Quoique la Mode soit capricieuse , et que nul ne puisse à l'avance désigner ses favoris, que souvent elle exalte la femme d'un banquier ou quelque personne d'une élégance et de beaulé douteuses, il doit sembler surnaturel que la Mode eût pris des allures constitutionnelles eu adoptant \apréside?ice d'ùge. Ici la Mode avait fait comme tout le monde , elle acceptait madame d'Espard pour une jeune femme. La marquise avait trente-cinq ans sur les registres de l'état civil, et vingt-deux ans le soir, dans un salon.
Mais combien de soins et d'artifices! Des boucles artificieuses lui cachaient les tempes ; elle se condamnait chez elle au demi-jour en faisant la malade, afin de rester dans les teintes protectrices d'une lumière passée à la mousseline; comme Diane de Poitiers, elle pratiquait l'eau froide pour ses bains ; comme elle encore , la marquise couchait sur le crin, dormait sur des oreillers de maroquin pour conserver sa chevelure , mangeait peu, ne buvait que de l'eau , combinait ses mouvements afin d'éviter la fatigue, et mettait une exactitude monastique dans les moindres actes de sa vie.
Ce rude système a , dit-on , été poussé jusqu'à l'emploi de la glace au lieu d'eau, jusqu'aux aliments froids, par une illustre polonaise qui , dinos jours, allie une vie déjà séculaire aux occupations, aux mœurs de la petite maîtresse. Destinée à vivre autant que vécut Marion de Lorme , à laquelle des biop,raplu'S accordent ciit trente ans , l'ancienne gouvernante de la Pologne montre, à près de cent ans , un esprit et un cœur jeunes , luie gracieuse figure, un(; taille charmante; elle peut dans sa conversation , où les mois pétillent comme les sarments au feu , conqiarer les hommes et les livres de la littérature actuelle aux hommes et aux livres du dix-huitième siècle; de Varsovie, elle commande ses bonnets chez Herbault ; grande dame, elle a le dévouement d'une petite fille; elle nage, elle court comme un lycéen, et sait se jeter sur une causeuse aussi gracieusement qu'une jeune
coipiette; elle insulte la mort et se rit de la vie; elle étonna jadis l'empereur Alexandre, et peut aujourd'hui surprendre l'empereur Nicolas par la magnificence de ses fêtes ; elle fait verser des larmes à quelque jeune homme é})ris; elle a l'âge qu'il lui plaît d'avoir ; elle est un véritable conte de fée. si toutefois elle n'est pas la fée du conte.
Maiiamed'Espard avait-elle connu M™«Z k?
voulait-elle la recommencer? Quoi qu'il en soit, la marquise prouvait la bonté de ce régime; son teint était pur, son front n'avait point de rides, son corps gardait, comme celui de la bien-aimée de Henri II, la souplesse, la fraîcheur, attraits cachés qui ramènent et fixent l'amour auprès d'une femme. Les précautions si simples de ce régime indiqué par l'art, par la nature, peut-être aussi par l'expérience, trouvaient d'ailleurs en elle un svstème général qui les corroborait. La maïqiiise était douée d'une profonde indifférence pour tout ce qui n'était pas elle ; les hommes l'amusaient, mais aucun d'eux ne lui avait causé ces grandes excitations qui remuent profondément les deux natures et brisent l'une par l'autre; elle n'avait ni haine ni amour; offensée, elle se vengeait froidement et tranquillement, à son aise, en attendant l'occasion de satisfaire la mauvaise pensée qu'elle conservait sur quiconque s'était mal posé dans son souvenir. Elle ne se remuait pas , ne s'agitait point; elle parlait, car elle savait qu'en disant deux mots une femme peut faire tuer trois hommes. Elle s'était vue quittée par M. d'Hlspard avec un singulier plaisir; il emmenait deux enfants qui, pour le moment, l'ennuyaient, et qui, plus tard , pouvaient nuire à ses prétentions. Ses amis les plus intimes, comme ses adorateurs les moins persévérants . ne lui voyant aucuns de ces bijoux à la Cornélie qui vont et viennent en avouant , sans le savoir , l\^ge d'une mère , tous la prenaient [tour une jeune femme. Les deux enfants, de qui la marquise paraissait tint s'in quiéter dans sa requête, étaient aussi bien que leur père inconnus du monde comme le passage nordest est inconnu des marins. M. d'Espard passait j)Our un original qui avait abindonné sa fennue sans avoir contre elle le plus petit sujet de plainte.
Maîtresse d'elle-même à vingt-deux ans, et maîtresse de sa fortune , (pii consistait en vingt-six mille livres de rente, la marcpiise hésita longtemps avant de prendre un parti et de décider son existence. Quoiqu'elle profilât des dépenses que sou mari avait faites dans son hôtel , qu'elle gardât les ameublements, les écpiipages, les chevaux, enfin tout une maison moulée , elle mena d'abord une
vie nlirée [lendatit les années IC 17 et 18, époque à Ia(|uelle les familles se remettaient des désastres occasionés par les tourmentes polilicjues. Appartenant d'ailleurs à l'une des maisons les plus considérables et les plus illustres du faubourg Saint- Germain . ses parents lui conseilb'rent de vivre eu famille, après la séparation forcée à laquelle la condamnait riiiexplicable caprice de son mari.
En 1820, la marquise sortit de sa léthargie, parut à la cour, dans les fêtes, et reçut chez elle. De 182o à 1828, elle tint un grand état de maison , se fit remarquer par son goùl et par sa toilette ; elle eut son jour, ses heures de récepHon ; puis elle s'assit bientôt sur le trône où précédemment avaient brillé madame la vicomtesse de lieauséant, la duchesse de Langeais, madame Firmiani, la(iuelle , après son mariage avec M. de Camps , avait résigné le sceptre aux mains de la marquise d'Aiglemonl à qui madame d'Espard l'arracha. Le nu)nde ne savait rien de plus sur la vie intime de la marquise d'Espard. Elle paraissait devoir demeurer longtemps à l'horizon parisien , comme un soleil prêt de se coucher, mais qui ne se coucherait jamais. La marquise s'était étroitement liée avec une duchesse non moins célèbre par sa beauté que par son dévouement à la personne d'un prince alors en disgrâce, mais habitué à toujours entrer en dominateur dans les gouvernements à venir. Madame d'Espard était éjjalement l'amie d'une étrangère près de laquelle un illustre et rusé diplomate russe analysait les affaires publiques. Enfin une vieille comtesse, accoutumée à battre les cartes du grand jeu politique, l'avait maternellement adoptée. Pour tout homme à haute vue, madame d'Espard se préparait ainsi à faire succéder une sourde, mais réelle influence, au règne public et frivole qu'elle devait à la mode. Son salon prenait une consistance politique. Ces mots •■ Qu'en dit-on chez madame d'Espard? Le salon de madame d'Espard est contre telle mesure, commençaient à se répéter par un assez grand nombre de sots pour donner à son troupeau de fidèles l'autorité d'une coterie. Quelques blessés politiques , pansés, chatouillés par elle, tels que le favori de Louis XVllI, qui ne pouvait plus se faire prendre en considération, et d'anciens ministres prêts à revenir au pouvoir, la disaient aussi forte en diplomatie que l'était à Londres la femme de l'ambassadeur russe. La marquise avait plusieurs fois donné, soit à des députés, soit à des pairs, des mots et des idées qui de la tribune avaient retenti en Europe. Elle avait souvent bien jugé de quelques événements sur lesquels ses habitués n'osaient émettre wn avis. Les
principaux personnages de la cour venaient jouer au whist chez elle le soir. Elle avait d'ailleurs les qualités de ses défauts. Elle passait pour être discrète et l'était ; son amitié paraissait à toute épreuve ; elle servait ses protégés avec une persistance qui prouvait qu'elle tenait moins à se faire des créatures •ju'à grandir son crédit. Cette conduite était inspirée par sa passion dominante, la vanité. Lesconcpiêtes et les plaisirs auxquels tiennent tant les femmes lui semblaient à elle des moyens; elle voulait vivre sur tous les points du plus grand cercle que puisse décrire la vie.
Parmi les hommes encore jeunes auxquels l'avenir appartenait et (jui se pressaient aux grands jours dans ses salons, se remarquaient surtout M.M. de Marsay , de Ronquerolles , de Monlriveau , de la Roche-IIugon , de Sérizy , Féraud , etc. Souvent elle admettait im homme sans vouloir recevoir sa femme , et son pouvoir était assez fort déjà pour imposer ces dures conditions à certaines personnes ambitieuses, telles que deux célèbres banquiers royalistes, MM. de Nucingen et Ferdinaml du Tillet. Elle avait si bien étudié le fort et le faible de la vie parisienne, qu'elle s'était toujours conduite de façon à ne laisser à aucun homme le moindre avantage sur elle. On aurait pu promettre une somme énorme d'un billet ou d'une lettre où elle se serait compromise, sans pouvoir en trouver un seul. Si la sécheresse de son âme lui permettait de jouer son rôle au naturel , son extérieur ne la servait pas moins bien. Elle avait une taille jeune; sa voix était à commandement souple, fraîche, claire et dure; elle possédait éminemment les secrets de cette attitude aristocratique par laquelle une femme efface le passé; elle connaissait bien l'art de mettre un espace immense entre elle et l'homme qui se croit des droits à la fan)iliarité après un bonheur de hasard. Son regard imposant savait tout nier. Dans sa conversation, les grands et beaux sentiments, les nobles déterminations paraissaient découler naturellement d'une âme et d'un cœur purs; mais elle était en réalité tout calcul, et bien capable de flétrir un homme maladroit dans ses transactions, au moment où elle transigerait sans honte au profit de ses intérêts personnels.
En essayant de s'attacher à cette femme, Rastignac avait l>ien deviné le plus habile des instruments ; mais il ne s'en était pas encore servi; loin de pouvoir le manier, il se faisait déjà broyer par lui. Ce jeune condottiere de l'intelligence, condamné, comme Napoléon, à toujours livrer bataille en sachant qu'une seule défaite était le tombeau de
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sa forUine, avait renconlré dans sa protectrice un dangereux adversaire. Pour la première fois de sa vie turbulente, il jouait une partie sérieuse avec un partner digne de lui. Dans la conquête de madame d'Espard il apercevait un ministère. Aussi la servaitil avant de s'en servir : dangereux début!
L'hôtel d'Espard exigeait un nombreux domestique; le train de la marquise était considérable. Ses grandes réceptions avaient lieu au rez-de-chaussée, mais elle habitait le premier étage de sa maison. La tenue d'un grand escalier magnifiquement orné, ses appiU-tements décorés dans le goût noble qui jadis respirait à Versailles, annonçaient une immense fortune. Quand le juge vit s'ouvrir devant le cabriolet de son neveu la porte cochère, il examina par un rapide coup d'oeil la loge, le suisse, la cour, les écuries, les dispositions de cette demeure, les fleurs qui garnissaient l'escalier, l'exquise propreté des rampes, des murs, des tapis, et compta les valets en livrée qui au coup de cloche arrivèrent sur le palier. Ses yeux qui, la veille, sondaient au fond de son parloir la grandeur des misères sous les vêlements boueux du peuple, étudièrent avec la même rapidité de vision l'ameublement et le décor des pièces par lesquelles il passa , pour y découvrir les misères de la grandeur.
— Monsieur Popinot!
— Monsieur Bianchon!
Ces deux noms furent dits à l'entrée du boudoir où se trouvait la manjuise, jolie pièce récemment remeublée et qui donnait sur le jardin de l'hôtel.
En ce moment, madame d'Espard était assise dans un de ces anciens fauteuils rococo que Madame avait mis à la mode. Rastignac occupait près d'elle, à sa gauche, une chaulîeuse dans laqu( Ile il s'était établi comme le primo d'une dame italienne. Debout, à l'angle de la cheminée, se tenait un troisième personnage. Ainsi que le savant docteur lavait deviné, la marquise était nne femme d'un tempérament sec et nerveux ; sans son régime, son teint eût pris la couleur rougeàtre que donne un constant échauffemenl; mais elle ajoutait encore à sa blancheur factice par les nuances et les tons vigoureux des étoffes dont elle s'entourait ou avec lesquelles elle s'habillait; elle aimait le brun rouge, le marron, le bistre à reflets d'or. Son boudoir, copié sur celui d'une célèbre lady alors à la mode à Londres, était en velours couleur de tan; mais elle y avait ajouté de nombreux agréments dont les jolis dessins atténuaient la pompe excessive de cette royale couleur. Elle était coiffée comme une jeune personne , en bandeaux terminés par des boucles qui
faisaient ressortir l'ovale un peu long de sa figure; mais autant la forme ronde est ignoble, autant la forme oblongue est majestueuse. Les doubles miroirs à facettes qui allongent on aplatissent à volonté les figures donnent une preuve évidente de celte règle applicable Ix la physionomie.
En apercevant Popinot qui s'arrêta sur la porte comme un animal effrayé, tendant le cou . la main gauche dans son gousset, la droite armée d'un chapeau dont la coiffe était crasseuse, la marquise jeta sur Rastignac un regard dans lequel la moquerie était en germe. L'aspect un peu niais du bonhomme s'accordait si bien avec sa grotesque tournure et son air effaré , qu'en voyant la figure contristée de Bianchon qui se sentait humilié dans son oncle, Rastignac ne put s'empêcher de rire en détournant la tête. La marquise salua par un geste de tête, et fit un pénible effort pour se soulever dans son fauteuil, où elle retomba non sans grâce, en j)araissant s'excuser de son impolitesse sur sa débilité jouée.
En ce moment, le personnage qui se trouvait debout entre la cheminée et la porte salua légèrement, avança deux chaises en les présentant par un geste au docteur et au juge; puis, (piand il les vit assis, il se remit le dos contre la tenture , et se croisa les bras.
Un mot sur cet homme.
Il est de nos jours un peintre . Decamps, qui possède au plus haut degré l'art d'intéresser à ce qu'il présente à vos regards, que ce soit une pierre ou un homme. Sous ce rapport, son crayon est plus savant que son pinceau. Qu'il dessine une chambre nue et qu'il y laisse un balai sur la muraille; s'il le veut, vous frémirez : vous croirez que ce balai vient d'être l'instrument d'un crime et qu'il est trempé de sang; ce sera le balai dont s'est servi la veuve Bancal pour nettoyer la salle où Fualdès fut égorgé. Oui, le peintre ébouriffera le balai comme l'est un homme en colère, il en hérissera les brins comme si c'étaient vos cheveux frémissants ; il en fera comme un truchement entre la poésie secrète de son imagination et celle qui se déploiera dans la vôtre. Après votis avoir effrayé par la vue de ce balai , demain il en dessinera quelqu'auire auprès duquel un chat endormi , mais mystérieux dans son sommeil , vous affirmera que ce balai sert à la femme d'un cordonnier allemand pour se rendre au Hroken. Ou bien ce sera quelque balai pacifique auquel d suspendra l'habit d'un employé au Trésor. Decamps a dans son pinceau ce (pie Paganini a dans son archet, une puissance
L'IiYrERDICTION.
magiiétiqiieiueut coinniiiiiicalive. Kli bii'ii! il faudrait dans le slyle ce f;énie saisissant , ce v/iique du crayon, pour [teindre riioninie droit, maigre et grand, velu de noir, à longs cheveux noirs, qui resta debout sans mot dire. Ce seigneur avait une fip.ure à lame de couteau , froide, dpre, dont le teint ressend)lait aux eaux de la Seine , quand elle est (rouble et qu'elle charrie les charbons de quelque bateau coulé. Il regardait à terre, écoutait et jugeait; sa pose effrayait; il était là comme le célèbre balai auquel I)e<;amps a donné le pouvoir accusateur de révéler un crime. Parfois, la marquise essaya durant la conférence d'obtenir un avis tacite en arrêtant pendant un instant ses yeux sur ce personnage; mais quelque vive que fiit sa muette interrogation, il demeura grave et raide, autant que la statue du Commandeur.
Le bon Popinot, assis au bord de sa chaise , en face du feu , son chapeau entre les jambes, regardait les candélabres dorés en or moulu, la pendule, les curiosités entassées sur la cheminée . l'étoffe et les agréments de la tenture , enfin tous ces jolis riens si coûteux dont s'entome une femme à la mode. Il fut tiré de sa contemplation bourgeoise par madame d'Espard qui lui dis.iit d'une voix fliïtée : — Monsieur , je vous dois un million de remercîments....
— Un million de remercimenls! se dit le bonhomme en lui-nièmc, c'est trop, il n'y en a pas un.
— Pour la peine que vous daignez
— Daignez! pensa-t-il , elle se moque de moi. — ... Daignez prendre en venant voir une pauvre plaideuse , trop malade pour pouvoir sortir....
Icile juge coupa la parole à la marquise en lui jetant un regard d'inquisiteur par lequel il examina l'état sanitaire de la pauvre plaideuse. — Elle se porte comme un charme ! se dit-il.
— Madame, répondit-il en prenant un air respectueux, vous ne me devez rien. Quoique ma démarche ne soit pas dans les habitudes du tribunal, nous ne devons rien épargner pour arriver à la découverte de la vérité dans ces sortes d'affaires. Nos jugements sont alors déterminés moins par le texte de la loi que par les inspirations de notre conscience. Or que je sache la vérité dans mon cabinet ou ici, pourvu que je la sache, tout sera bien.
Pendant ([ue Popinot parlait , Ristignac serrait la main à Bianchon, et la marquise faisait au docteur une petite inclination de tète pleine de gracieuses faveurs.
— Quel est ce monsieur? dit Bianchon à l'oreille de Rastignac en lui montrant l'homme noir.
— Le chevalier d'Espard , le frère du marquis.
— Monsieur votre neveu m'a dit, répondit la marquise à Popinot, combien vous aviez d'occupations, et je sais déjà que vous êtes assez bon pour vouloir cacher un bienfait, afin de dispenser vos obligés de la reconnaissance. Il paraît que ce tribimal vous fatigue extrêmement. Pourquoi ne double-t-on pas le nombre des juges?
— Ah! madame, c'est pas Vemharras^ dit Popinot, ça n'en serait pas plus mal! Mais quand ça se fera, les poules auront des dents.
En entendant cette plirase , qui allait si bien à la physionomie du juge, le chevalier d'Espard le toisa <l'Hn coup d'oeil , et eut l'air de se dire : Nous en aurons facilement raison.
La marquise regarda Rastignac , qui se pencha vers elle.
— Voilà, lui (lit-il , comment sont faits les gens chargés de prononcer sur les intérêts et sur la vie des particuliers.
Comme la plupart des hommes vieillis dans un métier, Popinot se laissait volontiers aller aux habitudes qu'il y avait contractées, habitudes de pensée d'ailleurs. Sa conversation sentait le juge d'instruction; il aimait à questionner ses interlocuteurs et à les presser entre des conséquences inattendues, à leur faire dire plus qu'ils ne voulaient en faire savoir. M. Pozzo di Borgo s'amuse, dit-on , à surprendre les secrets de ses interlocuteurs, et à les embarrasser dans ses pièges diplomatiques; il déploie ainsi, par une invincible accoutumance, son esprit trempé de ruse. Aussitôt que Popinot eut , pour ainsi du'e, toisé le terrain sur lequel il se trouvait, il jugea qu'il était nécessaire d'avoir recours aux finesses les plus habiles , les mieux déguisées et les mieux entortillées, en usage au Palais pour surprendre la vérité. Bianchon demeurait froid et sévère , comme un homme qui se décide à subir un supplice en taisant ses douleurs; mais, inîérieurement , il souhaitait à son oncle le pouvoir d(; marcher sur celte femme comme on marche sur une vipère; comparaison que lui inspira la loUijue robe, la courbe de la pose, le col allongé, la petite lèle et les mouvements onduleux de la marquise.
— Eh bien! monsieur, reprit madame d'Espard, (juclle que soit ma répugnance à faire de l'égoïsme, je souffre depuis trop longtemps pour ne pas souhaiter q\ie vous la finissiez promptement. Aurai-je bientôt une solution heureuse?
— 3Iadame, je ferai tout ce qu'il dépendra de moi pour la terminer, dit Popinot d'un air plein
L'INTERDICTION
(le bonhomie. Ignorez-vous la cause qui a nécessité la séparation existant enire vous et le marquis d'Espard? demanda le juge en regardant la marquise.
— Oui, monsieur, répondit-elle en se posant pour débiter uu récit préparé. Au commencement «le l'année 1816, M. d'Espard, qui, depuis trois mois, av. lit tout à fait ch;ui;;é d'Iiuineur, me proposa d'aller vivre auprès de Briançon, dans une «lèses terres, sans avoir égard à mi santé que ce climat aurait ruinée , ni sans tenir compte de mes habitudes. Je refusai de le suivre ; mon refus lui inspira des reproches si mal fondés que , dès ce moment, j'eus des soupçons sur la rectitude de son esprit. Le lendemain, il me quitta, me laissant son hôtel , la libre disposition de mes revenus, et alla se loger rue de la Moritagne-Sainte-Geneviève, en emmenant mes deux enfants.
— Permettez , ma«îame , dit le juge en interrompant, quels étaient ces revenus?
— Vingt-six mille livres de rente , répondit-elle en parenthèse. Je consultai sur-le-champ M. Jennequin, pour savoir ce que j'avais à faire, rej)ritelle; mais il paraît que les difficultés sont telles pour ôter à un père le gouvernement de ses enfants, ([ue j'ai dû me résigner à demeurer seule à vingt deux ans, âge auquel beaucoup déjeunes femmes peuvent faire des sotlises. Vous avez sans doute lu ma requête, monsieur; vous connaissez les principaux faits sur lesquels je me fonde pour demander l'interdiclion de 31. d'Espard?
— Avez-vous fait, madame, demanda le juge , des démarches auprès de lui pour obtenir vos enfants ?
— Oui , monsieur; mais elles ont été toutes inutiles. Il est bien cruel pour une mère d'être privée del'afFection de ses enfants, surtout quand ils peuvent donner des jouissances auxquelles tiennent toules les femmes.
— L'aîné doit avoir seize ans , dit le juge.
— Quinze ! répondit vivement la marquise. Ici, Bianchon regarda Rastignac, et madame
d'Espard se mordit les lèvres.
— En quoi làge de mes enf.mts vons importe-t-il ?
— Ha! madame, dit le juge sans avoir l'air «le faire attention.à la portée de ses paroles, un jeune garçon de quinze ans, et son frère, âgé sans doute de treize ans, ont des jambes et «le l'esprit; ils pourraient venir vous voir en cachette ; s'ils ne viennent pas, ils obéissent à leur père, et pour lui obéir en ce point, il faut l'aimer beaucoup.
-- Je ne vous comprends pas, dit la marquise.
— Vous ignorez peut-être, répondit Popinot, que votre avoué prétend , dans votre requête, que vos chers enfants sont très-malheureux près de leur père...
31a(Iame d'Espard dit avec une charmante innocence : — Je ne sais pas ce que l'avoué m'a fait dire.
— Pardonnez-moi ces inductions , mais la justice pèse tout , reprit Popinot. Ce que je vous demande, madame . est inspiré par le désir de bien connaître l'affaire. Selon vous, M. d'Espard vous aurait (jintlée sur le prélexte le plus frivole. Au lieu d'aller à Briançon , où il voulait vous emmener, il est resté à Paris. Ce point n'est pas clair. Connaissait-il cette «lame Marboulin avant son mariage?
— ^'on, monsieur, répondit la martpiise avec une sorte de déplaisir, visible seulementpour llastignac et le chev.dier d'Espard.
Elle se trouvait blessée d'être mise sur la sellette par ce juge dont elle se proposait de pervertir le jugement; mais, comme l'attitude de Popinot restait niaise à force de préoccupalion, elle finit par attribuer ses questions au génie interrogant du bailli de Voltaire.
— 3Ies parents, dit-elle en continuant, m'ont mariée à l'âge de seize ans avec jM. d'Espard, de qui le nom, la fortune, les habitudes, répondaient à ce que ma famille exigeait de l'homme qui devait être mon mari. M. d'Espard avait alors vingt-six ans; il était gentilhomme dans l'acception anglaise de ce mot; ses manières me plurent; il paraissait avoir beaucoup d'ambition , et j'aime les ambitieux, «lit-elle en regardant Rastignac. Si 31. «l'Espard n'avait pas rencontré cette dame 3Iarboutin, ses «jualités, son savoir, ses connaissances, l'auraient porté, selon le jugement «le ses amis d'alors, au gouvernement des affaires. Le roi Ciiarles X , alors 3I0NSIEUR , le tenait haut dans son estime. La pairie, une charge à la cour, une place élevée, l'attendaient. Cette femme lui a tourné la tète et a détruit l'avenir «le tout une lamille.
— Quelles étaient alors les opinions religieuses de 31. «l'Espard ?
— 11 était, dit-elle, il est encore d'une Ihiulepiéle.
— Vous ne penst z pas que madame 31arboutin ait agi sur lui au moyen du mysticisme?
— Non , monsieur.
— Vous avez un bel h<itcl , matlame, dit brusquement Popinot en retnant ses mains de ses goussets , et se levant pour écarter les basques «le son habit et se chauffer. Ce boudoir est fort bien; voilà «les chaises magnifiques, vos appartements sont bien
L'INTERDICTION
Minipliieiix ; vous devez gémir en effet , en vous liouvant ici , tie savoir vos enfants mal lopés , mal vtHiis cl mal nourris. Pour une mère, je n'imagine rien de plus affreux !
— Oui, monsieur. Je voudrais tant procurer quelques plaisirs à ces pauvres petits que leur père fait travailler du matin au soir à ce déploralde ouvrage sur la Chine.
— Vous donnez de beaux hais, ils s'y amuseraient, mais ils y prendraient peul-èire le goût de la dissipation; cependant, leur père pourrait bien vous les envoyer une ou deux fois par hiver.
— Il me les amène au jour de l'an et le jour de ma naissance. Ces jours-là, M. d'Espard me fait la grâce de dîner avec eux chez moi,
— Cette conduite est bien singulière! dit Popinot en prenant l'air d'un homme convaincu. Avez-vous vu celte dame Marboulin?
— Un jour, mon beau- frère, qui. par intérêt pour son frère...
— Ah ! monsieur , dit le juge en interrompant la marquise, est le frère de M. d'Espard?
Le chevalier s'inclina.
— M. d'Espard, qui a suivi cette affaire, m'a menée à l'Oratoire où cette femme va au prêche , car elle est prolestante. Je l'ai vue , elle n'a rien d'attrayant; elle ressemble à une bouchère, elle est extrêmement grasse , horriblement marquée de la petite vérole; elle a les mains et les pieds d'un homme, elle louche, enfin c'est un monstre!
— Inconcevable! dit le juge en paraissant le plus niais de tous les juges du royaume. Et cette créature demeure ici près, rue Verte , dans un hôtel ! Il n'y a donc plus de bourgeois !
— Un hôtel où son fils a fait des dépenses folles !
— Madame, dit le juge, j'habite le faubourg Saint-Marceau, je ne connais pas ces sortes de dé- ))enses : qu'appelez-vous des dépenses folles?
— Mais, dit la marquise, une écurie, cinq chevaux, trois voitures , une calèche, un coupé , un cabriolet.
— Cela coule doncbeaucoup? dit Popinot étonné.
— Enormément! dit Raslignac en l'interrompant. Un train pareil demande pour l'écurie, pour l'entretien des voitures et l'habillement des gens, entre quinze et seize mille francs.
— Croyez-vous, madame? demanda le juge d'un air surpris.
— Oui, au moins.
— Et l'ameublemenl de l'hôtel a dùcoùler gros?
— Plus de cent mille francs, répondit la mar-
quise , qui ne put s'empêcher de sourire de la vid- Caritédu juge.
— Les juges, madame, reprit le bonhomme, sont assez incrédules; ils sont même payés pour l'être, et je le suis. M. le baron Marboulin et sa mère auraient, si cela est, étrangement spolié M. d'Espard. Voici une écurie qui, selon vous, coûterait seize mille francs par an. La table, les gages des gens, les i;rosses dépenses de maison devraient aller au double, ce qui exigerait cinquante ou soixante mille francs par an. Croyez-vous que ces gens, naguère si misér.ddes , puissent avoir une aussi grande fortune. Un million donne à peine quarante mille livres de rente.
— Monsieur, le fils et la mère onlplacé les fonds donnés i)ar M. d'Espard en rentes sur le grandlivre, quand elles étaient à 60 ou 80. Je crois que leurs revenus doivent monter à plus de soixante mille francs. Le fils a d'ailleurs de très-beaux appointements.
— S'ils dépensent soixante mille francs, dit le juge, combien dépensez-vous donc?
— 3Iais , réponùil madame d'Espard , à peu près autant.
Le chevalier fit un mouvement, la marquise rougit, Bianchon regarda Raslignac; mais le juge prit un air de bonhomie qui trompa madame d'Espard et non le chevaliei-.
— Ces gens , madame, dit Popinot, peuvent être traduits devant le juge extraordinaire.
— Telle était mon opinion, reprit la marquise enchantée. Menacés de la police correctionnelle, ils auraient transigé.
— -Madame , dit Popinot, quand M. d'Espard vous quitta , ne vous donna-t-il pas une procuration pour gérer et administrer vos biens?
— Je ne comprends j)as le but de ces questions , dit vivement la marquise. Il me semble que si vous prenez en considération l'état où me met la démence de mon mari , vous devriez vous occuper de lui et non de moi.
— .Aladame. dit le juge, nous y arrivons. Avant de confier à vous ou à d'autres l'administration des biens de M. d'Espard , s'il était interdit, le tribunal doit savoir comment vous avez gouverné les vôtres. Si M. d'Esjiard vous avait remis une procuration , il vous aurait témoigné de la confiance , et le tribunal apprécierait ce fait. Vous pouvez avoir acheté, vendu des immeubles , placé des fonds?
— Non, monsieur, il n'est pas dans les habitudes des RIamonl-Chauvry de faire le commerce! dit-elle vivement . piquée dans son orgueil nobi-
L'INTERDICTION
liaiiT et oubliant son affaire. Mes biens sont restés intacts; d'ailleurs, iM. d'Espard ne m'a pas donné (le procuration.
i.e chevalier mit la main sur ses yeux pour ne pas laisser voir la vive contrariété que lui faisait éprouver le peu de j)révoyance de sa belle-soeur, qui se perdait par ses réponses. Il commençait à voir combien Popinot avait marché droit au fait, malgré les détours de son interroj^atoire.
— Madame , dit le juge en moiilrant le chevalier, monsieur sans doute vous appartient par les liens du sang? nous pouvons parler à cœur ouvert devant ces messieurs.
— Parlez , dit la marquise étonnée de celte précaution.
— Hé bien , madame , j'admets que vous ne dépensiez que soixante mille francs par an, et cette somme semblera bien employée à qui voit vos écuries, votre hôtel, voire nombreux liomestique , et les habitudes d'une maison dont le luxe me semble supérieur à celui des Marboutin.
La marquise fît un geste d'assentiment.
— Or, reprit le juge , si vous ne possédez que vingt-six mille francs de rentes, entre nous soit dit, vous pourriez avoir une centaine de mille francs de dettes. Le tril)unal serait donc en droit de croire qu'il existe, dans les motifs (jui vous portent à demander l'interdiction de monsieur votre mari, un intérêt personnel, un besoin d'acquitter vos dettes, si... vous... en... aviez. Les sollicitations qui m'ont été faites m'ont intéressé à votre situation, examinez-la bien, confessez-vous. Il serait encore temps, dans le cas où mes suppositions seraient justes , d'éviter le scandale d'un blâme qu'il serait dans les attiibutions du tribunal d'exprimer dans les attendu de son jugement , si vous ne rendiez pas votre position nette et claire. Nous sommes forcés d'examiner les motifs des demandeurs aussi bien que d'écouter les défenses de l'homme à interdire; de rechercher si les requérants ne sont pas guidés par la i)assion, égarés par des cupidités malheureusement trop communes...
La marquise était sur le gril de Saint-Laurent.
— ... Et j'ai besoin d'avoir des explications à ce sujet, disait le juge. Madame, je ne demande pas à compter avec vous, mais seulement à savoir comment vous avez suffi à un train de soixante mille livres de rentes avec un revenu de vingt-six mille francs. Il est beaucoup de femmes qui accomplissent ce phénomène dans leur ménage, mais vous n'êtes j)asde ces femmes là. Parlez ! vous pouvez avoir des moyens fort légitimes, des grâces
royales, quelques ressources dans les indemnités récemment accordées; dans ce cas, l'autorisation de votre mari eût été nécessaire pour les recueillir. La marquise était muette.
— Songez . dit Popinot , que M. d'Espard peut vouloir se défendre; son avocat aura le droit de rechercher si vous avez des créanciers. Ce boudoir est fraîchement meublé, vos appartements n'ont pas le mobilier que vous laissait, en 1816, 3L le marquis. Si , comme vous me faisiez l'honneur de me le dire, les ameublements sont coûteux pour des 3Iari)0uiin , ils ne le sont pas moins pour vous, qui êtes une grande dame. Si je suis juge . je suis homme, je puis me tromper , éclairez-moi. Songez aux devoirs que la loi m'impose, aux recherches rigoureuses qu'elle exige alors qu'il s'agit de prononcer l'interdiction d'un père de famille qui se trouve dans toute la force de l'âge. Aussi , excuse rez-vous, madame la marquise , les objections que j'ai l'honneur de vous soumettre, et sur lesquelles il vous est facile de me donner quelques explications. Quand un homme est interdit pour le fait de démence , il lui faut un curateur; qui serait le curateur?
— Son frère, dit la marquise.
Le chevalier salua. Il y eut un moment de silence qui fui gênant pour ces cinq personnes en |)résence. En se jouant, le juge avait découvert la plaie de celle femme. La figure bourgeoisement bonnasse de Popinot, de qui la marquise, le chevalier et Rastignac étaient disposés à rire , avait acquis à leurs yeux sa physionomie véritable. En le regardant à la dérobée, tous trois apercevaient les mille significations de cette bouche éloquente. L'homme ridicule devenait un juge perspicace ; son attention à évaluer le boudoir était exitliquée ; il était i)arti de l'éléphant doré qui soutenait la pendule \w\\v questionner ce luxe , et venait de lire au fond du cœur de cette femme.
— Si le marquis d'Espard est fou de l,i Chine, dit Popinot en montrant la garniture de la cheminée, j'aime à voir qiu- les produits vous en plaisent également. Mais peut-être est-c(; à M. le marquis que vous devez les charmantes chinoiseries que voici? dit-il en désignant de précieuses babioles.
Celte raillerie de bon goill fil soinire Bianclion , pétrifia Ilaslignac , et la marquise morilit ses lèvres minces.
— Monsieur, dit madame d'Espard , au lieu d'être le défenseur d'iiiu' f«'nuue placée dans la cruelle alternative de voir sa forlinie et ses enfants perdus, ou de passer pour l'ennemie de son mari , vous
L'INTERDICTION
iiî'accuscz ! vous soupçonnez mes intentions ! avouez (jue votre conduite est étranf^e....
— Madame, répondit vivement le ju{];e, la clrconspeciion que le tribunal apporte en ces sortes d'afFaires vous aurait donné, dans tout autre juge, un critique peul-èlre moins indulgent que je ne le suis. D'ailleurs, croyez-vous que l'avocat de M. d'Espard sera liès-coiuplaisant? Ne saura-t-il pas envenimer des intentions qui peuvent être pures et désintéressées? Votre vie lui appartiendra; il la fouillera sans mettre à ses recherches la respectueuse déférence que j'ai pour vous.
— Monsieur , je vous remercie ! répondit ironiquement la marquise. Admettons pour un moment que je doive trente mille, cinquante mille francs; ce serait d'abord luie bagatelle pour les maisons d'Espard et de Blamont-Cliauvry ; mais si mon mari ne jouit pas de ses facultés intellectuelles, serait-ce un obstacle à son interdiction?
— Non , madame , dit Popinot.
— Quoique vous m'ayez interrogée avec un esprit de ruse (pie je ne devais pas supposer chez un juge, dans une circonstance où la franchise suffisait pour tout apprendre , reprit-elle, et que je me regarde comme autorisée à ne plus rien dire, je vous répondrai sans détour que nion état dans le monde , que tous ces efforts faits pour me conserver des relations sont en désaccord avec mes goûts. J'ai commencé la vie par demeurer longtemps dans la solitude ; l'inlérêt de mes enfants a parlé ; j'ai senti que je devais remplacer leur père. En recevant mes amis, en entretenant toutes ces relations, en contractant ces dettes , j'ai garanti leur avenir , je leur ai préparé de brillantes carrières où ils trouveront aide et soutien; pour avoir ce qu'ils ont acquis ainsi, bien des calculateurs, magistrats ou banquiers, paieraient volontiers tout ce qu'il m'en a coûté,
— J'apprécie votre dévouement, madame, répondit le juge ; il vous honore , et je ne blâme en rien votre conduite. Le magistrat appartient à tous; il doit tout connaître, car il lui faut tout peser.
Le tact de la marquise , et son habitude de juger les hommes, lui tirent deviner que M. Popinot ne pourrait être inffuencé par aucune considération ; elle avait compté sur quelque magistrat ambitieux, elle rencontrait im homme de conscience; elle songea soudain à d'autres moyens pour assurer le succès de son affaire. Les domestiques apportèrent le thé. En voyant ces dispositions , Popinot dit à la marquise:
— Madame a-t-elle d'autres explications à me donner ?
— Monsieur, lui répondit-elle avec hauteur, faites votre métier, interrogez 31. d'Espard , et vous me plaindrez, j'en suis certaine.
Elle releva la tète en regardant Popinot avec une fierté mêlée d'impertinence. Le bonhomme la salua respectueusement.
— Il est gentil , ton oncle ! dit Rastignac à Bianehon ; il ne comprend donc rien . il ne sait donc pas ce qu'est la marquise d'Espard ? il ignore donc son intluence . son pouvoir occulte sur le monde? elle aura demain chez elle le garde-des-sceaux...
— Mon cher, que veux-tu que j'y fasse? dit Bianchon ; ne t'ai-je pas prévenu ? Ce n'est pas im homme coulant.
— Non . dit Rastignac. c'est un homme àcouler! Le docteur fut forcé de saluer la marquise et
son muet chevalier pour courir après Popinot qui , n'étant pas homme à demeurer dans une situation gênante, Iroîlinait dans les salons.
— Cette femme-là doit cent mille éciis , dit le juge en monlaui dans le cabriolet de son neveu.
— Que pensez-vous de l'affaire ?
— Moi, dit le juge, je n'ai jamais d'opinion avant d'avoir tout examiné. Demain, de bon malin, je manderai madame Marboutin pardtvant moi , dans mon cabinet, à quatre heures, potu' lui demander drs explications sur les faits qui lui sont relatifs, car elle est coinpromise.
— Je voudrais bien savoir la fin de cette affaire.
— Eh mon Dieu , n^ vois-tu pas que la marquise est l'instrument de ce grand homme sec qui n'a pas soufflé mot : il y a un peu d<' Caïn chez lui; mais du Gain qui cherche sa massue dans le Code civil.
— Ah! Rastignac, s'écria Bianchon, qu ; fais-lu dans celte galère !
— Nous sommes accoutumés à voir de ces petits complots dans les fanidles; il ne se passe pas d'années qu'il n'y ait des jugements de imn-lieu sur des demandes en interdiction. Dans nos mœurs, on n'est pas déshonoré pour ces sortes de tentatives ; tandis que nous envoyons aux galères un pauvre diable pour avoir cassé la vitre qui le séparait d'une sébille pleine d'or. Noire code n'estpassans défauts.
— Mais les faits de la requête?
— Mon garçon . tu ne connais donc pas encore les romans judiciaires que les clients imposent à leurs avoués? Si les avoués se condamnaient à ne présenter que la vérité , ils ne gagneraient pas l'intérêt de leurs charges.
L'INTEE DICTION.
Le lendemain , à quatre heures après midi, une p,rosse dame, qui ressemblait assez à une futaille à laquelle on aurait mis une robe el une ceinture, suait et soufflait en montant l'escalier du juge Popinot; elle était à grand'peine sortie d'un landau vert qui lui seyait à merveille : la femme ne se concevait pas sans le landau, ni le landau sans la femme.
— C'est moi , mon cher monsieur , dit-elle en se présentant à la porte du cabinet du juge. Madame Marbouîin, que vous avez demandée, ni plus ni moins que si elle était une voleuse. Ces parolts communes furent prononcées d'une voix commune, scandée par les sifflements obligés d'un asthme , et terminée par un accès de toux. — Quand je traverse les endroits humides , vous ne sauriez croire comme je souffre, monsieur; je ne ferai pas de vieux os, sauf votre respect. Enfin me voilà !
Le juge resta tout ébahi à l'aspect de cette prétendue maréchale d'Ancre. Madame Marboutin avait une figure percée d'une infinité de trous, très-colorée, à front bas, un nez retroussé, une figure ronde comme une boule, car chez la bonne femme tout était rond. Elle avait les yeux vifs d'une campagnarde; l'air franc, la parole joviale, des cheveux cliàtains retenus par un faux bonnet sous un chapeau vert, orné d'un vieux bouquet d'oreilles d'ours: ses seins volumineux excitaient le rire en faisant craindre une grotesque eX{»losion à chaque tousserie; ses grosses jambes étaient de celles qui font dire d'une femme, par les gamins de Pans , qu'elle est bâtie sur pilotis ; la veuve avait une robe verte garnie de chinchilla qui lui allait comme une tache de cambouis sur le vode d'une mariée; enfin, chez elle, tout était d'accord avec son dernier mot : — Me voilà !
— Madame, lui dit Popinot, vous êtes soupçonnée d'avoir employé la séduction sur M. le marquis d'Espard, pour vous faire attribuer des sommes consiilérables.
— De quoi, de quoi? dit-elle, la séduction ! Mais, mon cher monsieur, vous êtes un homme respectable , et d'ailleurs, comme magistrat , vous devez avoir du bon sens; regardez-moi; dites-moi si je suis femme à séduire quelqu'un? Je ne peux pas nouer les cordons de mes souliers, ni me baisser. Voilà vingt ans que , Dieu merci , je ne peux pas mettre d** corset sous jieine de mort violente. J'étais mince comme une asperge à dix-sept ans, et jolie, je peux le dire aujourd'hui ; j'ai donc épousé Marbouîin , un brave homme , conducteur des bateaux de sel ; j'ai eu mon fils . qui est un beau p.arçon ; il
est ma gloire , el , sans me mépriser, c'est mon plus bel ouvrage; c'était un soldat flatteur pour Napoléon qu'il a servi dans la garde impériale. Hélas! la mort de mon homme . qui a péri noyé , m'a fait une révolution; j'ai eu la petite-vérole, je suis restée deux ans dans ma chambre sans bouger, et j'en suis sortie grosse comme vous me voyez, laide à perpétuité, el malheureuse comme les pierres... Voilà mes séductions !
— Mais , madame . quels sont donc alors les motifs que peut avoir M. d'Espard pour vous avoir donné des sommes...
— /nmenses , monsieur, dites le mot , je le veux bien ; mais quant aux motifs, je ne suis pas autorisée à les déclarer.
— Vous aiirirz tort. En ce moment sa famille, justement inquiète . va le poursuivre....
— Dieu de Dieu ! dit la bonne femme en se levant avec vivacité, serait-il donc susceptible d'être tourmenté à mon égard ? le roi des hommes, un homme qui n'a pas son pareil! Plutôt qu'd lui arrive le moindre chagrin, el j'oserais dire un cheveu de moins sur la tête, nous rendrons tout . monsieur le ju^-e , mettez cela sur vos papiers. Dieu de Dieu ! je 1 ours dire à Marbouîin ce qu'il en est. Ah ! voilà du propre !
Et la petite vieille se leva, sortit, roula par les escaliers, et disparut.
— Elle ne ment pas , celle-là, se dit le juge. Allons , je saurai tout demain , car demain j'irai chez le Uiarquis d'Espard.
Les gens qui ont dépassé l'âge auquel l'homme dépense sa vie à tort el à travers connaissant l'influence exercée sur les événements majeurs par des actes en apparence indifférents, et ne s'étonneront pas de l'importance attachée au petit fait que voici. Le lendemain, M. Popinot eut un coryza . maladie sans danger , connue sous le nom impropre et ridicule de rhume de cerveau. Incapable de soupçonner la gravité d'un délai, le juge, qui se sentit un peu de fièvre , gprda la chambre et n'alla pas inrerroger M. d'Espard. Cette join-née perdue fut , dans celte affaire . ce que fut , à la journée des dupes , le l^ouillon pris par Marie de Médiois. qui , retardant sa conférence avec Louis XIU, permit à lliclielieu d'arriver le premier à Saint-Germain el de ressaisir sou royal captif.
Avant de suivre le magistrat et son greffier chez le marquis d'Kspard, peut-être est-il nécessaire de jeter un coup d'oeil sur la maison, sur l'intérieur elles affaires de ce père de famille, représenté comme un Uni dans la requête de sa femme.
L'INTERDICTION
Ce Sou.
Il se rencontre çà et là dans les vieux qu.irtiers de Paris plusieurs liâtimenls où l'archéologue reconnaît un certain désir d'orner la ville, et cet amour (le la propriété qui porle à donner de la durée aux construclions. La maison où demeurait alors M. d'Espard , rue de Montagne-Sainte-Geneviève, était un de ces antiques monuments bâtis en pierre de taille, et qui ne manquait pas d'une certaine richesse dans l'architecture ; mais le temps avait noirci la pierre, et les phases de nos mœurs en avaient altéré le dehors et le dedans. Les hauts personnages, qui jadis habitaient le quartier de l'Université, s'en étant allés avec les grandes institutions ecclésiastiques, cette demeure avait abrité des industries et des hahitants auxquels elle n'était pas destinée. Dans le dernier siècle, une imprimerie en avait dégradé les parquets, sali les boiseries, les murailles, et détruit les principales dispositions intérieures. Autrefois l'hôtel d'un cardinal, cette noble maison était aujourd'hui livrée à d'obscurs locataires.
Le caractère de son architecture indiquait qu'elle avait été bâtie durant les règnes de Henri III, de Henri IV et de Louis XIII , à l'époque où se construisaient aux environs les hôtels Mignon, Serpente, le palais de la princesse Palatine et la Sorbonne. Un vieillard se souvenait de l'avoir entendu , dans le dernier siècle, nommer l'hôtel Duperron. 11 paraissait vraisemblable que cet illustre cardinal l'avait construite ou seulement habitée. Il existe en effet à l'anpje de la cour un perron composé de l)lusieurs marches, par lequel on entre dans la maison; et l'on descend au jardin par un autre perron construit au milieu de la façade intérieure. Malgré les déf^radalions, le luxe déployé par l'architecte dans les balustrades et dans la tribune de ces deux perrons, annonce la naïve intention de rappeler le nom du propriétaire, espèce de calembourg sctdpté que se permettaient souvent nos ancêtres. Entîn , à l'appui de cette preuve , les archéologues peuvent voir dans les tympans qui ornent les deux principales façades quelques traces des cordons du chapeau romain.
M. le marquis d'Espard occupait le rezde-chaus-
sée, sans doute afin d'avoir la jouissance du jardin qui pouvait [)asser dans ce iiuarlier pour spacieux , et se trouver à l'exposition du niiili , deux avantages qu'exigeait impérieusement la santé de ses enfants. La siiuation de la maisou , dans une rue dont le nom indifpie la pente rajtide , procurait, à ce rezde chaussée , une assez faraude élévation pour qu'il n'y eût jamais d'huinidilé. M. d'Espard avait dû louer son appartement pour une très-modique somme, car les loyers étaient peu chers à l'époque où il vint dans ce quartier atin d'èire au centre des collèges et de veiller de |)rès à l'éducation de ses enfants. D'ailleurs , l'état dans lequel il prit des lieux où tout était à réparer . avait nécessairement décidé le propriétaire à se montrer fort accommodant. 31. d'Espard avait donc pu, sans être taxé de folie, faire chez lui quelques dépenses pour s'y établir convenablement. La hauteur des pièces, leur disposition, leurs boiseries dont il avait conservé seulement les cadres, l'agenc-ment des plafonds, tout respirait cette grandeur que le sacerdoce a imprimée aux choses entreprises ou créées par lui, et que les artistes retrouvent aujourd'hui dans les plus légers fragments qui en subsistent , ne fût-ce qu'un livre , un habillement , un pan de bibliothèque, ou quelque fauteuil. Les peintures ordonnées par le marquis offraient ces tons bruns aimés par la Hollande, par l'ancienne bourgeoisie parisienne, et qui fournissent aujourd'hui de beaux effets aux peintres de genre. Les panneaux étaient tendus de papiers unis qui s'accordaient avec les peintures ; les fenêtres avaient des rideaux d'étoffe peu coûteuse, mais choisie de manière à produire un effet en harmonie avec l'aspect général. Les meubles étaient rares et bien distribués. Quiconque entrait dans cette demeure, ne pouvait se défendre d'un sentiment doux et paisible , inspiré par le calme profond . par le silence qui y régnait , par la modestie et par l'unilé de la couleur, en donnant à cette expression le sens qu'y attachent les peintres. Une certaine noblesse dans les détails, l'exquise propreté des meubles, un accord parfait entre les choses et les personnes , tout amenait sur les lèvres le mot suave. Peu de personnes étaieni admises dans ces appartements habités par le marquis et ses deux tils , dont l'existence pouvait sembler mystérieuse à tout le voisinage.
Dans un des corps de logis en retour sur la rue, au tioisième étage, il existait trois grandes chambres qui restaient dans l'état de délabrement et de nudité grotesque où les avait mis l'imprimerie. Ces trois pièces, destinées à l'exploitation de l'histoire pit-
L'INTEKDICTION.
loresque de la Chine , étaient disposées de manière à contenir un bureau . un magasin et un cabinet où se tenait M. d'Espard pendant une partie de la journée ; car après le déjeuner, justpi'à quatre heures du soir, M. d'Espard demeurait dans son cabinet, au troisième étage, pour surveiller la publication qu'il avait entreprise. Les personnes qui venaient le voir , le trouvaient habituellement là. Souvent au retour de leurs classes , ses deux enfants montaient à ce bureau. L'appartement du rez-dechaussée formait donc un sanctuaire oîi le père et ses fils étaient réunis depuis le dîner jusqu'au lendemain. Sa vie de famille était ainsi soigneusement murée. Il avait pour tous domestiques une cuisinière, vieille femme depuis longtemps attachée à sa maison, et un valet de chambre âgé de quarante ans, qui le servait avant qu'il n'épousât mademoiselle de Blamont. La gouvernante des enfants était restée près d'eux. Les soins minutieux dont témoignait la tenue de l'appartement annonçaient l'esprit d'ordre, le maternel amour que cette femme déployait pour les intérêts de son maître dans la conduite de sa maison et dans le gouvernement des enfants. Graves et peu communicatifs , ces trois braves gens semblaient avoir compris la pensée qui dirigeait la vie intérieure du marquis. Ce contraste entre leurs habitudes et celles de la part des valets constituait une singularité qui jetait sur celte maison un air de mystère, et qui servait beaucoup la calomnie à laquelle M. d'Espard donnait lui-même prise.
Des motifs louables lui avaient fait prendre la résolution de ne se lier avec aucun des locataires de la maison. En entreprenant l'éducation de ses enfants , il désirait les garantir de tout contact avec des étrangers; peut-être aussi voulut-il éviter les ennuis du voisinage. Chez un homme de sa qualité , par un temps où le libéralisme agit.iit particulièrement le quartier latin . cette conduite devait exciter contre lui de petites passions, des sentiments dont la niaiserie n'est comparable qu'à leur bassesse, et qui engendraiant des commérages de portiers, des propos envenimés de porte à porte , ignorés de i\I. d'Espard et de ses gens. Son valet de chambre j)assait pour être un jésuite, sa cuisinière était une sournoise , la gouvernante s'entendait avec madame 3Iarboutin pour dépouiller le fou; et le fou était le marquis.
Les locataires arrivèrent insensiblement à taxer de folie une foule de choses observées chez 3L d'Espard , et passées au tamis de leurs jugements sans qu'ils y trouvassent des motifs raisonnables. Croyant
peu au succès de sa publication sur la Chine , ils avaient fini par persuader au propriétaire de la maison que M. d'Espard était sans argent, au moment même où, par un oubli que commettent beaucoup de gens occupés , il avait laissé le receveur des contributions lui envoyer une contrainte pour le paiement de sa cote arriérée. Le propriétaire avait alors réclamé dès le premier janvier son terme par l'envoi d'une quittance que la portière s'était amusée à garder. Le lo un commandement avait été signifié; la portière l'avait tardivement remis à 31. d'Espard qui prit cet acte pour un malentendu, sans croire à de mauvais procédés de la part d'un homme chez lequel il demeurait dejjuis douze ans. Le marquis fut saisi par un huissier pendant que son valet de chambre allait porter l'argent du terme chez son propriétaire. Cette saisie, insidieusement racontée aux personnes avec lesquelles il était en relation pour son entreprise, en avait alarmé quelques unes qui doutaient déjà de la solvabilité de M. d'Espard, à cause des sommes énormes que lui soutiraient , disait-on , M. Marboulin et sa mère. Les soupçons des locataires, des créanciers et du propriétaire étaient d'ailleurs presque justifiés par la grande économie que le marquis ajiportait dans ses dépenses. Il se conduisait eu homme ruiné. Ses domestiques payaient imméilinlement dans le quartier les plus menus objets nécessaires à la vie, et agissaient comme des gens qui ne veulent pas de crédit. S'ils eussent demandé quoi que ce soit sur parole, ils auraient peut-être éprouvé des refus . tant les commérages calomnieux avaient obtenu de créance dans le quartier. 11 est des marchands qui aiment celles de leurs pratiques qui les paient mal , quand ils ont avec elles des rapports constants; tandis qu'ils en haïssent d'excellentes qui se tiennent sur une ligne trop élevée pour leur permettre des accointances , mol vulgaire mais expressif. Les hommes sont ainsi. Dans presque toutes les classes, ils accordent an compérage, ou à des âmes viles qui les flattent, les facilités, les faveurs refusées à la supériorité qui les blesse, quelle que soit la manière dont elle se révèle. Le boutiquier qui crie contre la cour a ses courtisans. Enfin les façons du marquis et celles de ses enfants devaient engendrer de mauvaises dispositions chez leurs voisins , et les porter insensiblement à un degré de ii-alfaisance auquel les gens ne reculent plus devant une lâclieté . quand elle nuit à l'adversaire qu'ds se sont créé. 31. d'Esjtard était gentilhomme, comme sa femme était une grande dame; deux types magnifiques, déjà si rares en
L'IiNThRDICTlON.
l'Yance que l'observateur peut y compter les pirsonnes cpii en offrent une complète réalisation. Tes deux pers()nn<i[yes reposent sur des idées primitives, sur des croyances pour ainsi dire innées, sur des haltitudes prises dès l'enfance , et qui n'existent plus. Four croire au sang |)ur. à une race privilégiée; pour se mettre par la pensée audessus des autres hommes, ne taut-il pas. dès sa naissance, avoir mesuré l'espace qui sépare les |)atriciens du peuple? Pour commander, ne faut-il j)is ne point avoir connu d'é>^au\? Ne faut-il pas enfin que l'éducation inculque |:s idées que la nature inspire aux grands hommes à qin elle a mis une couronne au front avant que leur mère n'y puisse mettre un baiser. Ces idées et cette éduntion ne sont plus possibles en France . où depuis (|uarante ans le hasard s'est arrogé le droit de faire des nobles en les trem|)ant dans le sang des batailles, en les dorant de gloire, en les couronnant de l'auréole du génie; où rab(dilion des substitutions et des majorats , en émiettant les héritages, force le noble à s'occuper de ses affaires au lieu de s'occuper des affaires de l'état , et où la grandeur personnelle ne peut plus être qu'une grandeur acquise après de longs et patients travaux : ère toute nouvelle. Considéré comme un débris de ce grand corps nommé la féodalité, M. d'Espard mériiait une admiration respectueuse. S'il se croyait par le sang au-dessus des autres hommes , il croyait également à toutes les obligations de la no!)lesse; il possédait les vertus et la force qu'elle exige. Il avait élevé ses enfants dans ses piincipes, et leur avait communiqué dès le berceau la religion de sa caste. Un sentiment profond de leur dignité, l'orgueil du nom, la certitude d'être grands par eux-mêmes, enfantèrent chez eux une fierté royale, le courage des preux, et la bonté protectrice des seigneurs châtelains; leurs manières en harmonie avec leurs idées, et qui eussent paru belles chez (!es princes, blessaient tout le monde rue de la Montagne-Sainte- Geneviève, pays d'égalité s'il en fût , où l'on croyait d'ailleurs M. d'Espard ruiné, où. depuis le plus petit jusqu'au plus grand , tout le monde refusait les privilèges de la noblesse à un noble sans argent, par la raison que chacun les laisse usurper aux bourgeois enriciiis. Ainsi , le défaut de communication entre cette famille et les autres personnes existait au moral comme au physique.
Chez le père aussi bien que chez les enfants, l'extérieur et l'àme étaient en harmonie. M. d'Espard , alors âgé d'environ cinquante ans , aurait pu servir de modèle pour exprimer l'aristocratie nobiliaire
au dix-neuvième siècle. Il était mince et blond, sa fij'.ure avait celle distinction native dons la coupe et dans l'expression générale (pii annonçait des sentiments élevés ; mais elle portait l'empreinte d'une froideur calculée qui commandait un peu trop le respect. Son nez aquilin, tordu dans le bout, de gauche à droite, légère déviation qui n'était pas sans p.râce; ses yeux bleus, son front haut, assez saillant aux somcils pour former un épais cordon qui arrêtait la lumière en ombrant l'œil, indiquaient un <'8j)rit droit, susceptible de {tersévérance . une grande loyauté . mais donnaient en même temps un air étrange à sa physionomie. C"tte cambrure du front aurait pu faire croire en effet à quelque peu de folie , et ses épais sourcils rapprochés ajoutaient encore à celte apparente bizarrei ie. Il avait les mains blanches et soignées des gentilshommes, ses pieds étaient étioils et recourbés. Son parler indécis, non seulement dans la prononciation qui ressemblait à cello d'un bègue, mais encore dans l'expression des idées ; sa pensée et sa parole produisaient dans l'esprit de l'auditeur l'effet d'un homme qui va et vient, qui, pour employer un mot de la langue familière, tatillonne, touche à tout, s'interrompt dans ses gestes, et n'achève rien. Ce défaut, purement extérieur, contrastait avec la décision de sa bouche pleine de fermeté , avec le caractère tranché de sa physionomie. Sa démarche un peu saccadée seyait à sa manière de parler. Ces singularités contribuaient à confirmer sa prétendue folie. 3Ialgré son élégance, il était pour sa personne d'une économie s}3tématique, et portait pendant trois ou quatre ans la même redingote noire, brossée avec un soin extrême par son vieux valet de chambre.
Quant à ses enfants, tous deux étaient beaux et doués d'(nie grâce qui n'excluait pas l'expression d'un dédain aristocratique; ils avaient cette vive coloration , cette fraîcheur de regard , cette transparence dans la chair qui dénonce des mœurs j)ures, l'exactitude dans le rénime, la régularité des travaux et des amusements. Tous i\eu\ avaient des cheveux noirs et des yeux bleus, le nez tordu comme celui de leur père, mais peut-être leur mère leur avait-elle transmis cette dignité du parler, du rCjjard et de la contenance, héréditaire chez les Blamont- Chauvry. Leur voix fraîche comme le cristal possédait le don d'émouvoir et cette mollesse qui exerce de si grandes séductions; enfin, ils avaient la voix qu'une femme aurait voulu entendre, après avoir reçu la flamme de leurs regards. Us conservaient surtout la modestie de leur fierté, une chaste réserve, un noli îïie tatigcre, qui, plus tard, aurait
L'INTERDICTION
pu paraître un effet du calcul, tant cette contenance inspirait l'envie de les connaître. L'aîné , le comte Clément de Négrepelisse, entrait dans sa seizième année; depuis deux ans il avait quitté la jolie petite veste anglaise que conservait encore son frère , le vicomte Camille d'Espard. Le comte, qui depuis environ six mois n'allait plus au collège Henri IV, était vêtu comme un jeune homme adonné aux premiers bonh( urs que procure l'élégance. Son père n'avait pas voulu lui faire faire inutilement une année de philosophie; il tâchait de donner à ses connaissances une sorte de lien par l'élude des mathématiques transcendantes. En même temps le marquis lui apprenait les langues orientales, le droit diplomatique de l'Europe, le blason, et l'histoire aux grandes sources, l'histoire dans les chartes, dans les pièces authentiques, dans les recueils d'ordonnances. Camilleétaitentréréceminent en rhétorique.
Le jour où M. Popinot se proposa de venir interroger M. d'Espard, fut un jeudi, jour de congé. Avant que leur père ne s'éveillât, sur les neuf h lires, les deux frères jouaient dans lejardin. Clément se défendait mal contre les instances de son frère qui désirait aller au tir pour la première fois, et qui lui demandait d'appuyer sa demande auprès du marquis. Le vicomte abusait toujours un peu de sa faiblesse, et prenait souvent plaisir à lutter avec son frère. Tous deux se mirent donc à se quereller et à se battre en jouant comme des écoliers. En courant lions le jardin , l'un après l'autre, ils firent assez de bruit pour éveiller leur père qui se mit à sa fenêtre , sans être aperçu par eux , grâce à la chaleur du combat. Le marquis se plut à considérer ses enfants qui s'entrelaçaient comme des serpens, et montraient leurs lêtes animées par le déploiement de leurs forces : leurs visaj;es étaient blancs et roses, leurs yeux lançaient des éclairs, leurs membres se tordaient comme des cordes au feu; ils tombaient, se relevaient, se reprenaient comme deux aliilètes dans un cirque, et causaient à leur père un de ces bonheurs qui récompenserait les plus vives peines d'une vie agitée.
Deux personnes, l'une au second, l'autre au premier étage de la maison, regardèrent dans lejardin , et dirent aussitôt que le vieux fou s'amusait à faire battre ses enftints. Aussitôt plusieurs tètes parurent aux fenêtres, le marquis les aperçut, dit un mot à ses fils qui tout à coup gi impèi eut à sa fenêtre, sautèrent dans sa chambre, et Clément obtint aussitôt la permission demandée par Camille. 11 ne fut bruit dans la maison que du nouveau trait de folie du marquis.
Quand Popinot se présenta vers midi, accompagné de son greffier, à la porte où il demanda M. d'Espard . la portière le conduisit au troisième étage, en lui racontant comme quoi M. d'Espard, pas plus tard que cematin, avait fait battre ses deux enfants, et riait comme im monstre qu'il était, en voyant le cadet qui mordait l'aîné jusqu'au sang, et comment sans doute il voulait les voir se détruire.
— Demandez-moi pourquoi! ajouta-t-elle; il ne le sait pas lui-même.
Au moment où hi portière disait au juge ce mot décisif, elle l'avait amené sur le palier du troisième étage, en face d'une porte placardée d'affiches qui annonçaient les livraisons successives de l'Histoire pittoresque de la Chine. Ce palier fangeux, cette rampe sale, cette porte où l'imprimerie avait laissé ses stigmates , celte fenêtre délabrée et les plafonds où les apprentis s'étaient plu à dessiner des monstruosités avec la flamme fumeuse de leurs chandelles , les tas de papiers et d'ordures amoncelés dans les coins à dessein ou par insouciance; enfin tous les détails du tableau qui s'offrait aux regards, s'accordaient si bien avec les faits allégués par la marquise que, malgré son impartialité, le juge ne put s'empêcher d'y croire.
— Vous y êtes, messieurs, dit la portière, voilà la manufacture où les Chinois mangentde quoi nourrir tout le quartier.
Le greffier regarda le juge en souriant, et M. Popinot eut quelque peine à conserver son sérieux. Tous deux entrèrent dans la première chambre où se trouvait un vieil homme qui sans doute faisait à la fois le service d'un garçon de bureau , d'un garçon de majjasin et d'un caissier; c'était le maître Jacques de la Chine. De longues planches, sur lesquelles étaient entassées les livraisons publiées , garnissaient les murs de cette chambre. Au fond, une cloison en bois et en grillage, intérieuremei.t ornée de litleaux verts, formait un cabinet; et une ehaltière destinée à recevoir ou à donner les écus indiquait le siège de la caisse.
— M. d'Espard ! dit Popinot en s'adrcssant à cet homme vêtu d'une blouse j^rise.
Le garçon de magasin ouvrit la porte de la seconde cliam!ire, où le magistrat et son greffier aperçurent un vieillard vénéiable, à chevelure blanche, simplement vêtu, décoré de la croix de Saint Louis, assis devant un bureau , et (pii cessa de comparer des feuilles coloriées, pour regarder les deux survenants. Cette pièce était un bureau modeste, rempli de livres et d'épreuves; il s'y trouvait une table
L'INTERDICTION
en bois noir, où sans doule vcn.iit travailler une personne absente en ce moment.
— Monsieur est M. (VKspanl? dit l'opinot.
— Non , monsieur , répondit le vieillard en se levant. Otie désirez-vous de lui? ajouta-t-il en s'avançant vers eux . et témoifinant |)ar son maintien des manières élevées et des habitudes dues à l'éducation d'un {gentilhomme.
— Nous voudrions lui parler d'affaires qui lui sont enlièrenienl personnelles, répondit Po|»inot.
— D'Espard, voici des messieurs qui te demandent, dit alors ce personnage en entrant dans la dernière pièce où M. d'Espard était au coin de la cheminée occupé à lire les journaux.
Ce dernier cabinet avait un tapis usé. les fenêtres étaient {garnies de rideaux en toile grise . il y avait quelques chaises en acajou, deux fauteuils, un secrétaire à cylindre, un biu-eau à la Tronchin, puis sur la cheminée une méchante pendule et deux vieux candélabres. Le vieillar<i précéda M. Popinot et son greffier, leur avança deux chaises, comme s'il était le maître du logis. M. d'Espard le laissa faire.
Après des salutations respectives pendant lesquelles le juge observa le prétendu fou . M. d'Espard demanda naturellement quel était l'objet de cette visite.
Ici Popinot regarda le vieillard et le marquis d'un air assez signiticatiP.
— Je crois, monsieur le marquis, répondit-il, que la nature de mes fonctions et l'enquête qui m'amène, exigent que nous soyons seuls, quoiqu'il soit dans l'esprit de la loi que, dans ce cas, les interrogatoires reçoivent une sorte de publicité domestique. Je suis juge au trib mal de première instance du département delà S( )e, et commis par M. le président pour vous interroger sur les faits articulés dans une requête en interdiction présentée par madame d'Espard.
Le vieillard se retira.
CSntcrrogatotre.
Quand le jup,e et son justicible furent seuls, le greffier ferma la porte, s'établit sans cérémonie au bureau à la Tronchin , où il déroula ses papiers et prépara son procès-verbal.
M. Popinot n'avait i»as cessé de regarder M. d'Espard; il observait l'effet produit sur lui par cette
déclaration . si cruelle pour un homme plein de raison.
M. d'Espard , de qui la figure était ordinairement pâle comme le sont les figures des personnes blond(!S , devint subitement rouge de colère; il eut im léger tressaillement , s'assit , posi son journal sur la cheminée, et baissa les yeux. Il reprit bientôt la dignité du gentilhomme et contempla le juge, comme pour chercher sur sa physionomie les indices de son caractère.
— Comment, monsieur, n'ai-je pas été prévenu d'une semblable requête? lui demanda-t-il.
— Monsieur le marquis . les personnes de qui l'interdiction est requise , n'étant pas sensées jouir de leur raison, la signification de la requête est inutde. Le devoir du lril>unal est de vérifier , avant tout, les allégations des requérans.
— Rien n'est plus juste, répondit 31. d'Espard. Eh bien! monsieur, veuillez m'indiquer la manière .dont je dois me conduire...
— Vous n'avez qu'à répondre à mes demandes , en n'omettant aucun détail. Quelque délicates que soient les raisons qui vous auraient porté à agir de manière à donner à madame d'Espard le prétexte d'une semblable requête, parlez sans crainte. Il est inutile de vous faire observer que la magistrature connaît ses devoirs, et qu'en semblable occurrence, le secret le plus profond....
— 3Ionsieur . dit M. d'Espard de quiles traits accusèrent une douleur vraie, si de mes explications il résultait un blAme de la conduite tenue par madame d'Espard, qu'en adviendrait-il?
— Le tribunal pourrait exprimer une censure dans les motifs de son jugement.
— Cette censure est-elle facultative? Si je stipulais avec vous, avant de vous répondre, qu'il ne serait rien dit de blessant pour Madame d'Espard au cas où votre rapport me serait favorable , le tribunal aurait-il égard à ma prière?
Le juge regarda M. d'Espard , et ces deux hommes échangèrent alors des pensées d'une égale noblesse.
— Noël, dit Popinot à son greffier, retirez-vous dans l'autre pièce. Si vous êtes utile, je vous rappellerai. — Si, comme je suis en ce moment disposé à le croire , il se rencontre en cette affaire des malentendus, je puis vous promettre, monsieur, que , sur votre demande, le tribunal agirait avec courtoisie, reprit-il en s'adressant au marquis. Il est un premier fait allégué par madame d'Espard. le plus grave de tous , et sur lequel je vous prie de m'éclairer , dit le juge après une pause. Il s'agit de la dissipation de votre fortune au profil d'une dame
L'INTERDICTION
M;irlioii[in, veuve d'un conductt-ur de bateaux, ou plutôt au profit de son fils le colonel que vous auriez placé, pour qui vous auriez épuisé la faveur dont vous jouissiez auprès du roi , enfin envers l( (juel vous auriez poussé la protection jusqu'à lui procurer un bon mari.ige ; et la requête donne A penser que celte amitié dépasse eu dévouement même les attachements que la morale réprouve...
Une rougeur subite colora le visage et le front de M. d'Espard; il lui vint même des larmes aux yeux, ses cils furent humectés; mais un sentiment d'orgueil réprima cette sensibilité qui , chez un liomme , passe pour de la faiblesse.
— En vérité, monsieur, répondit le marquis d'une voix altérée , vous me jetez dans une étrange perplexité. Les motifs de ma conduite étaient condamnés à mourir avec moi.... Pour en parler , je dois vous découvrir des plaies secrètes . vous livrer l'honneur de ma famille, et, chose délicate (]ue vous apprécierez, parler de moi. J'es|)ère , monsieur , que tout sera secret entre nous. Vous saurez trouver, dans les formules judiciaires, un mode qui permette de rédiger un jugement sans qu'il y soit question de mes révélations...
— Sous ce rapport , tout est possible, monsieur le marquis.
— Monsieur, dit M. d'Espard, quelque temps après mon mariage, ma femme avait fait de si grandes dépenses que je fus obligé d'avoir recours à un emprunt. Vous savez quelle fut la situation des familles nobles pendant la révolution? 11 ne m'avait point été permis d'avoir d'intendant ni d'homme d'affaires; aujourd'hui, les gentilshommes sont à peu près tous forcés de faire eux-mêmes leurs affaires. La plupart de mes titres de propriété avaient été rapportés du Languedoc , de la Provence ou du Comtat à Paris par mon père qui craignait, avec assez de raison, les recherches dont les titres de famille , et ce qu'on nommait alors les parchemins des privilégiés, étaient devenus l'objet. Nous sommes Négrepelisse en notre nom. D'Espard est un titre acquis sous Henri IV par une alliance qui nous a donné les biens et les titres de la maison d'Espard, à la condition de mettre en abîme sur nos armes l'écusson des d'Espard , vieille famille du Béarn , alliée à la maison d'Albret par les femmes. Aux jours de cette alliance, nous perdîmes Négrepelisse, petite ville aussi célèbre dans les guerres de religion , que le fut alors celui de mes ancêtres qui en portait le nom. Le capitaine de Négrepelisse fut ruiné par l'incendie de ses biens.
car les protestants n'épargnèrent pas un ami de Montluc. La couronne fut injuste envers M. de Négrepelisse; il n'eut ni le bàlon de maréchal , ni gouvernement, ni indemnités. Le roi Charles IX, qui l'aimait , mourut sans avoir pu le récompenser. Henri IV moyenna son mariage avec mademoiselle d'Espard , et lui procura les domaines de cette maison; mais tous les biens de Négrepelisse avaient déjà passé dans les mains des créanciers. Mon grand-père le marquis d'Espard fut, comme moi, mis assez jeune à la tête de ses affaires par la mort de son père, lequel, après avoir dissipé la fortune de sa femme, ne lui laissa que les terres suhstiluées delà maison d'Espard, grevées d'un douaire. Le jeune marquis d'Espard se trouva donc d'autant phis gêné qu'il avait une charge à la cour; mais il était particulièrement bien vu de Louis XIV, et la faveur du roi était un brevet de fortune. Ici , monsieur, fut faite sur notre écussion une tache inconnue, horrilde. une tache de boue et de sang, que je suis occupé à laver. Je découvris ce secret dans les titres relatifs à la terre de Négrepelisse, et dans les liasses de correspondances.
En ce moment solennel, le marquis parlait sans bégaiement, et il ne lui échappait aucune des répétitions qui lui étaient habituelles ; mais chacun a pu observer que les personnes qui , dans les choses ordinaires de la vie, sont affectées de ces deux fautes, s'en déharrassent au moment où quelque passion vive anime leur discours.
— La révocation de l'édit de Nantes eut lieu, reprit-il. Peut-être ignorez-vous, monsieur, que, pour beaucoup de favoris, ce fut une occasion de fortune. Louis XIV donna aux grands de sa cour les terres confisquées sur les familles protestantes qui ne se mirent pas en règle pour la vente de leurs biens. Quelques personnes en faveur allèrent, comme on disait alors , à la chasse aux protestants. J'ai acquis la certitude que la fortune actuelle de deux familles ducales se compose de terres confisquées sur de malheureux uégocians. Je ne vous explicpierai point, à vous, homme de justice , les manœuvres employées pour tendre des pièges aux réfugiés qui avaient de grandes fortunes à emporter ; qu'il vous suffise de savoir que la terre de Négrepelisse, composée de vingt-deux clochers et de droits sur la ville, que celle de (iravenges, qui jadis nous aurait appartenue, se trouvaient entre les mains d'une famille protestante. .Mon grand père y rentra par la donation que lui en fit Louis XIV. Celte donation reposait sur des actes marqués ..u coin d'une épouvantable iniquité. Le propriétaire
L'INTERDICTION
(le ces deux terres croyant pou voir rcnl rcr en France, avait simulé une vente et allait en Suisse rejoindre sa famille, qu'il y avait envoyée tout d'abord. Il voulait sans doute profiter de tous les délais accordés par l'ordonnance afin de ré^\n- les affaires de son commerce. Cet homme fut arrêté par un ordre du {gouverneur; son fidéi-commisiaire déclara la vérité, le pauvre négociant fut pendu, mon père eut les deux terres. J'aurais voulu pouvoir ignorer la part que mon aïeul prit à celte inti ijiue ; m lis le gouverneur était son oncle matt-rnel . et j'ai lu malheureusement une lettre par laquelle il le priait de s'adresser à Déodatus, mot convenu entre les courtisans pour parler du roi. Il règne dans cette lettre, à propos de la victime , un ton de plaisanterie qui m'a fait horreur. Enfin . monsieur . les sommes envoyées par la famille réfrjgiée pour racheter la vie du pauvre homme furent gardées par le gouverneur, qui n'en dépêcha pas moins le négociant.
Le marquis d'Espard s'arrêta.
— Ce malheureux se nommait Marboutin , reprit-il. Ce nom doit vous expliquer ma conduite. Je n'ai pas pensé , sans une vive douleur , à la honte secrète qui pesait sin- ma famille. Celle fortune permit à mon grand-père d'épouser une Navarreins-Lansac, héritière des biens de cette branche cadette, beaucoup plus riche alors que ne l'élait la branche aînée de Navarrcins. Mon père se trouva dès lors un des plus considérables propriétaires du royaume. Il put épouser ma mère , qui était une demoiselle d'Uxelles. Quoique mal acquis, ces biens nous ont étrangement profité ! Résolu de promptement réparer le mal , j'écrivis en Suisse . et je n'eus de repos qu'au moment où je fus sur la trace des héritiers du protestant. Je finis par savoir que les Marboutin , réduits à la dernière misère , avaient quitté FribourjT, et qu'ils étaient revenus habiter la France. Enfin, je découvris donc M. 3Iarboutin , simple lieutenant de cavalerie sous Bonaparte, l'héritier de cette malheureuse famille. A mes yeux , monsieur, son droit était clair. Pour que la prescription s'établisse, ne faut-il p;isqueles détenteurs puissent être attaqués? or, à quel pouvoir les réfugiés se seraient-ils adressés? Leur tribunal était là haut , ou plutôt , monsieur , le tribunal était là , dit le marquis en se frappant le cœur. Je n'ai pas voulu que mes enfants pussent penser de moi ce que j'ai pensé de mon père et de mon grand-père ; j'ai voulu leur léguer un écu sans souillure , je n'ai pas voulu que la noblesse ïùl un mensunp,e en ma personne. Enfin politiquement parlant, les émigrés qui réclament contre les confiscations révolution-
naires, doivent-ils garder encore des biens qui sont le fruit de confiscations obtenues par des crimes? J'ai rencontré chez M. Marboutin et chez sa mère une probité revèche; à les entendre, il semblait qu'ils me spoliassent; malgré mes instances , ils n'ont accepté que la valeur (jii'avaient les terres au jour où ma famille les reçut. Ce prix fut arrêté entre nous à la somme de onze cent mille francs qu'ils me laissèrent la facilité de payer à ma convenance, sans intérêts. Pour obtenir ce résultat . j'ai dû me priver de mes revenus pendant long-temps. Ici, monsieur, commença la perte dequelquesillusions que je m'étais faites sur le caractère de madame d'Espard. Quand je lui proposai de quitter Paris, et d'aller en province où, avec la moitié de SCS revenus . nous pourrions vivre honorablement, et arriver ainsi plus promptement à une restitution dont je lui parlai , sans lui dire la gravité des faits , madame d'Espard me traita de fou ; je découvris .alors son vrai caractère , elle eût approuvé sans scrupule la conduite de mon grand-père , et se serait moquée des huguenots. Effrayé de sa froideur, de son peu d'attachement pour ses enfants qu'elle m'abandonnait sans regret, je résolus de lui laisser sa fortune, après avoir payé nos dettes communes. Ce n'était pas d'ailleurs à elle à payer mes sottises, me dit-elle. N'ayant plus assez de revenus pour vivre et pour pourvoir à l'éducation de mes enfants, je me décidai à les élever moi-même, à en faire des hommes de cœur, des gentilshommes. En plaçant mes revenus dans les fonds publics , j'ai pu m'acquilter beaucoup plus promptement que je ne l'espérais , car je profitai des chances que présenta l'augmentation des rentes. En me réservant quatre mille livres pour mes fiis et moi, je n'aurais pu payer que vingt mille écus par an , ce qui aurait exigé près de dix-huit années pour achever ma liliération, tandis que dernièrement j'ai soldé les onze cent mille francs «lus. Ainsi, j'ai le bonheur d'avoir accou)pli cette restitution sans avoir causé le moindre tort à mes enfants. Voilà . monsieur, la raison des paiements faits à madame Marboutin et son fils.
— Ainsi, dit le juge en contenant l'émotion que lui donnait ce récit, madame la marquise connaissait les motifs de votre retraite.
— Oui , monsieur.
Popinot fit un haut-le-corps assez expressif; il se leva soudain et ouvrit la porte du cabinet.
— N(.el, allez vous-en! dit-il à son greffier.— 3Ionsieur , reprit le juge , quoique ce que vous venez de me dire suffise pour m'éclairei- . je désirerais
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vous entendre relativement aux antres faits allégués en la requête. Ainsi , vous avez entrepris ici une affaire commerciale en dehors des haliitudes d'un homme de qualité.
— Nous ne saurions parler de cette affaire ici , dit le marquis en faisant signe au ju^e de sortir.
— Nouvion, reprit-il ens'adressant au vieillard, je descends chez moi, mes enfants vont revenir , tu dîneras avec nous.
— Monsieur le marquis , dit Popinot sur l'escalier, ceci n'est donc pas votre appartement?
— Non , monsieur. J'ai loué ces chambres pour y mettre les bureaux de cette entreprise. Voyez, reprit-il en montrant une affiche, cette histoire est publiée sous le nom d'un des plus honorables libraires de Paris , et non par moi.
Le marquis fit entrer le juge au rez-de-chaussée, en lui disant : — Voici mon appartement, monsieur.
Popinot fut naturellement ému par la poésie plutôt trouvée que cherchée qui respirait sous ces lambris. Le temps était magnifique , les fenêtres étaient ouvertes , l'air du jardin répandait au salon des senteurs végétales; les rayons du soleil égayaient et animaient les boiseries un peu brunes de ton. A cet aspect, Popinot jugea qu'un fou serait peu capable d'inventer l'harmonie suave qui le saisissait en ce moment.
— 11 me faudrait un appartement semblable, pensait-il. — Vous quitterez bientôt ce quartier ? demanda-t-il à haute voix.
— Je l'espère, répondit le marquis; mais j'attendrai que mon plus jeune fils ait fini ses études , et que le caractère de mes enfants soit entièrement formé avant de les introduire dans le monde et près de leur mère. D'ailleurs , après leur avoir donné la solide instruction qu'ils possèdent, je veux la compléter en les faisant voyager dans les capitales de l'Europe afin de leur faire voir les hommes et les choses, et les habituer à parler les langues qu'ils ont apprises. Monsieur, dit-il en faisant asseoir le juge dans le salon , je ne pouvais vous entretenir de la publication sur la Chine, devant un vieil ami de ma famille , le comte de Nouvion revenu de l'émigration sans aucune espèce de forlune, et avec qui j'ai fait cette affaire, moins pour moi que pour lui. Sans lui confier les motifs de ma retraite, je lui dis que j'étais ruiné comme lui; mais que j'avais assez d'argent pour entreprendre une spéculation dans laquelle il pouvait s'employer utilement. Mon précepteur fut l'ablié Grozier, qu'à ma recommandation Charles X nomma son bi-
bliothécaire à la bibliothèque de l'Arsenal , qui lui fut rendue quand il était Monsieur. L'abbé Grozier possédait des connaissances profondes sur la Chine, sur ses mœurs et ses costumes; il m'avait fait son héritier à un âge où il est difficile qu'on ne se fanatise pas pour ce que l'on apprend. A vingt-cinq ans je savais le chinois, et j'avoue que je n'aijamais pu me défendre d'une admiration exclusive pour ce peuple qui a conquis ses conquérans,dont les annales remontent incontestablement à une époque beaucoup plus reculée que ne le sont les temps mythologiques ou bibliques; qui , par ses institutions immuables, a conservé l'intégrité de son territoire, dont les nionumens sont gigantesques, dont l'administration est parfaite, chez lequel les révolutions sont impossibles, qui a jugé le beau idéal comme un principe d'art infécond , qui a poussé le luxe et l'industrie à un si haut degré que nous ne pouvons le surpasser en aucun point, tandis qu'il nous égale là où nous nous croyons supérieurs. Mais, monsieur, s'il m'arrive souvent de plaisanter en comparant à la Chine la situation des états européens, je ne suis pas Chinois, je suis un gentilhomme français. Si vous aviez des doutes sur la finance de cette entreprise, je puis vous prouver que nous comptons deux mille cinq cents souscripteurs à ce monument littéraire, iconographique, statistique et religieux, dont l'importance a été généralement appréciée, car nos souscripteurs appartiennent à toutes les nations de l'Europe; nous n'en avons que douze cents en France. Notre ouvrage coûter.i environ trois cents francs, et M. le comte de Nouvion y trouvera six à sept mille livres de rente pour sa part. Son bien-être fut le secret motif de cette entreprise. Pour mon compte, je n'ai en vue que la possibilité de donner à mes enfans quehpics douceurs. Les cent mille francs que j'ai gagnés, bien malgré moi, paieront leiu's leçons d'armes , leurs chevaux, leur toilette, leurs spectacles, leurs maîtres d'agrément, les toiles qu'ils li.nbouillent , les livres qu'ils veulent acheter, enfin toutes ces petites fantaisies que les pères ont tant de plaisir à satisfaire. S'il avait fallu refuser ces jouissances à mes pauvres enfants si méritants, si courageux dans le travail , le sacrifice que je fais à notre nom m'aurait été doublement pénible. En effet . monsieur, les douze années pemiant lesquelles je me suis retiré du monde pour éirver mes enfans m'ont valu l'ouldi le plus complet à la cour. J'ai déserté la carrière politique, j'ai perdu toute ma fortune historique , toute une illustr.ition nouvelle (pi. je
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pouvais léfîuer à mes enfants ; ni;iis notre maison Q'aiira rien perdu : mes fils seront des hommes distingués. Si la pairie m'a man(|iié. ils la conquerront noblement en se consacrant aux affaires de leur pays , et lui rendront de ces services qui ne s'oublient pas. Tout en purifiant le passé de notre maison, je lui assurais un glorieux avenir : n'estce pas avoir accompli une belle tikbe quoique secrète et sans gloire? Avez-vous maintenant, monsieur . quelques autres éclaircissements à me demander ?
En ce moment, le bruit de plusieurs chevaux retentit dans la cour.
— Les voici, dit le marquis.
Bientôt les deux jeunes gens, de qui la mise était à la fois élégante et simple, entrèrent dans le salon, bottés, éperonnés , gantés, agitant gaîment leur cravache. Leur figure animée rapportait la fraîcheur du grand air, ils étaient étincehms de santé. Tous deux vinrent serrer la main de leur père, écliangèrent avec hii . comme entre amis , un coup d'œil plein de muette tendresse, et saluèrent froidement le juge. Popinot regarda comme tout à fait inutile d'interroger le marquis sur ses relations avec ses fils.
— Vous êtes-vous bien amusés? leur demanda M. d'Espard.
— Oui, mon père. J'ai, poiu" la première fois, abattu six poupées en douze coups! dit Camille.
— Où avez-vous été vous promener ?
— Au bois, où nous avons vu notre mère.
— S'est-elle arrêtée ?
— Nous allions si vite en ce moment qu'elle ne nous a sans doute pas vus , répondit le jeune comte.
— Mais alors , pourquoi n'avez-vous pas été vous présenter?
— J'ai cru remarquer , mon père , qu'elle n'est pas contente de se voir abordée par nous en public, dit Clément à voix basse. Nous sommes un peu trop grands.
Le juge avait l'oreille assez fine pour entendre cette phrase, qui attira quelques nuages sur le front du marquis. Popinot se plut à contempler le spectacle que lui offraient le père et les enfans; ses yeux empreints d'une sorte d'attendrissement revenaient sur la figure de M. d'Espard , de qui les traits, la contenance et les manières lui représentaient la probité sous sa plus belle forme . la probité spirituelle et chevaleresque, la noblesse dans toute sa beauté.
— Vous, vous vo\ez, monsieur, lui dit le mar-
quis en reprenant sou bégaiement, vous voyez que la justice , que la justice peut entrer ici , ici , à toute heure; oui, à toute heure ici. S'il y a des fous, s'il y a des fous, ce ne peut être que les enfans qui sont im peu fous de leur père, et le père qui est très-fou de ses enfans; mais c'est une folie de bon aloi.
En ce moment, la voix de madame Marboulin se fit entendre dans l'antichambre , et la bonne femme entra dans le salon malgré les observations du valet de chambre.
— Je ne vais pas par quatre chemins, moi, criait-elle! — Oui , monsieur le marquis, dit-elle en faisant un salut à la ronde , il faut que je vous parle à l'instant même. Parbleu ! je suis venue encore trop tard , puisque voilà monsieur le juge criminel.
— Criminel! dirent les deux enfants.
— Il y avait de bien bonnes raisons pour que je ne vous trouve pas chez vous , puisque vous étiez ici. Ah, bah! la justice est toujours là quand il s'agit de mal faire. Je viens, monsieur le marquis, vous (lire que je suis d'accord avec mon fils de tout vous rendre , puisqu'd y va de notre honneur qui est menacé. Mon fils et moi nous aimons mieux tout vous restituer que de vous causer le plus léger chagrin. En vérité, faut être bête comme des pots sans anse pour vouloir vous interdire...
— Interdire! crièrent les deux enfants en se serrant contre leur père. Qu'y a-t-il?
— Chut! madame, dit Popinot.
— Mes enfants , laissez-nous , dit le marquis. Les deux jeunes gens allèrent au jardin.
— Madame , dit le juge, les sommes que M. le marquis vous a remises vous sont légitimement dues, quoiqu'elles vous aient été données en vertu d'un principe de probité Irès-étendu. Si les gens qui possèdent des biens confisqués même par des manœuvres perfides , étaient, après cent cinquante ans obligés à des restitutions, il se t''ouverait, en Erance , peu de propriétés légitimes. Les biens de Jacques Cœur ont enrichi vingt familles nobles; les confiscations abusives prononcées par les Anglais au profit de leurs adhérens, quand l'Anglais posséilait une partie de la France, ont fait la fortune de plusieurs maisons princières. Notre législation permet à 31. le marquis de disposer de ses revenus à titre gratuit, sans qu'il puisse être accusé de dissipation. L'interdiction d'un homme se base sur l'absence de toute raison dans ses actes; et ici la cause des remises qui vous sont faites est puisée dans les motifs les plus sacrés , les plus ho-
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norables. Ainsi vous pouvez loul garder sans remords , et laisser le monde mal interpréter celle belle action. A Paris, la vertu la plus pure est l'objet des plus sales calomnies. Il est malheureux que l'état actuel de notre société rende la conduite de M. le marquis sublime; je voudrais, pour l'honneur de notre pays , que de semblables actes y fussent trouvés tout simples ; mais les mœurs sont telles que je suis forcé, par comparaison , de regarder M. d'Espard comme un homme auquel il faudrait décerner une couronne au lieu de le menacer d'un jugement d'interdiction. Pendant tout le cours d'une longue vie judiciaire, je n'ai rien vu ni entendu qui m'ait plus ému que ce que je viens de voir et d'entendre. Mais il n'y a rien d'extraordinaire à trouver la vertu sous sa plus belle forme, alors qu'elle est mise en pratique par des hommes qui appartiennent à la classe la plus élevée. Après m'être expliqué de cette manière, j'espère, monsieur le marquis, que vous serez certain de mon silence, et que votis n'aurez aucune inquiétude sur le jugement à intervenir, s'il y a jugement.
— Eh bien ! à la bonne heure, dit madame Marboutin , en voilà , un juge ! Tenez , mon cher monsieiu', je vous embrasserais si je n'étais pas si laide; vous parlez comme un livre.
Le marquis tendit sa main à M. Popinot, et Popinot y frappa doucement de la sienne en jetant à ce grand homme de la vie privée un regard plein d'harmonies pénétrantes , auquel M. d'Espard répondit par un gracieux sourire. Ces deux natures si pleines , si riches, l'une bourgeoise et divine, l'autre noble et sublime, s'étaient mises à l'unisson doucement, sans choc, sans éclat de passion, comme si deux lumières pures se fussent confondues. Le père de tout un quartier se sentait di[;ne de presser la main de cet homme deux fois noble, et le marquis éprouvait au fond de son cœur im mouvement qui l'avertissait que la main du juge était une de celles d'où s'échappent incessamment les trésors d'une inépuisable bienfiiisancc.
— Monsiein* le marquis, ajouta Popinot en le saluant , je suis heureux d'avoir à vous dire que dès les premiers mots de cet interrogatoire, j'avais jugé mon greffier inutile. Puis il s'approcha du marquis, l'entraîna dans l'embrasure d'une croisée, et lui dit : — Il est temps que vous rentriez chez vous, monsieur ; je crois qu'en cette affaire madame la marquise a subi des influences que vous devez combattre dès aujourd'hui.
Popinot sortit, se retourna plusieurs fois dans la
cour et dans la rue; il était encore attendri par le souvenir de cette scène; elle appartenait à ces effets qui s'implantent dans la mémoire pour y refleurir à certaines heures où l'âme cherche des consolations.
— Cet appartement me conviendrait bien , se dit-il en arrivant chez lui.
Le lendemain, vers dix heures du matin, M. Popinot, qui, la veille, avait rédigé sou rapport, s'achemina au Palais dans l'intention de faire prompte et bonne justice. Au moment où il entrait au vestiaire pour y prendre sa robe et mettre son rabat, le garçon de salle lui dit que M. le président du tribunal le priait de passer dans son cabinet, où il l'attendait. Popinot s'y rendit aussitôt.
— Bonjour, cher monsieur Popinot, lui dit le magistrat en l'emmenant dans l'cmbrasin-e de la fenêtre.
— Monsieur le président , s'agit-il de quelque affaire sérieuse?
— Une niaiserie, dit le président. Le garde-dessceaux, avec lequel j'ai eu l'honneur de dîner hier, m'a pris à part dans un coin , il avait su que vous aviez été prendre le thé chez madame d'Espard , dans l'affnire de laquelle vous avez été commis, et il m'a fait entendre qu'il était convenable que vous ne siégiez point dans cette cause....
— Ah! monsieur le président, je puis affirmer que je suis sorti de chez madame d'Espard au moment où le thé fut servi; d'ailleurs, ma conscience..
— Oui, oui, dit le président, le tribunal tout entier, la cour, le palais, vous connaissent; je ne vous répéterai pas ce que j'ai dit de vous à Sa Grandeur; mais vous savez! la femyne de César no doit pas être soupçonnée. Aussi n'en faisons-nous pas une affaire de discipline . mais une question de convenance. Entre nous , il s'agit moins de vous que du tribunal.
— - Mais , monsieur le président , si vous connaissiez l'espèce, dit le juge en essayant de tirer son rapport de sa poche.
— Je suis persuadé d'avance que vous avez apporté dans cette affaire la plus stricte indépendance. El moi-même, simple juge, j'ai souvent pris bien plus (pTune tasse de thé avec les gens que j'avais à juger; mais il suffit que le garde-dessceaux en ail parlé, que l'on puisse causer de vous, pour que le tribunal évite une discussion à ce sujet. Tout conflit avec l'opinion publicpie est dangereux pour un corps constitué, mên)e (juaud il a
L'INTERDTCTION.
raison contre elle . |)arce fine les armes ne sont pas f'gales; le journalisme peul huit dire, tout su|)poser. et noire <1ij];nilé nous inlerdil t«iut , même la réponse. D'ailleurs, j'en ai eonféré avec votre président, et ^\. La GIraudais vient d'èln- commis sur la récusation que vous allez donner. C'est une chose arranp,é<'.
Envoyant M. I-a Giraudais . un juge-suppléant récenunent nommé <|ui s'.nança pour le saUuM',
M. Popinol ne put retenir un sourire ironique. Ce jeune homme Idond . p.'lle. [dein d';imhition cachée , senddait prêt à pendre et à dépendre , au hon plaisir des rois de la terre, les innocents aussi hien que les coupaides. et à suivre l'exemple des Lauhardemont plutôt que celui des Mole. M. Popinol se relira en les saluant.
Paris, février 1836.
LA
VIEILLE FILLE
LA
VIEILLE FILLE
SCENES DE LA VIE DE PROVINCE
Cû fljûôte j9u2ûuuc et stô îreux iDtctUûrîrs.
Beaucoup de personnes ont dû rencontrer, dans certaines provinces de France , plus ou moins de chevaliers de Valois : il en existait un en Normandie, il s'en trouvait un autre à Bourges, un troisième ttorissait en 1816 dans la ville d'Alençon; peut-être le Midi possédait-il le sien ; mais le dénombrement de cette tribu valésienne est ici sans importance. Tous ces chevaliers, parmi lestiuels il en estsansdoutequi sontValoiscommeLouisXIV était Bourbon, se connaissaient si peu entre eux , qu'il ne fallait point leur parler des uns aux autres ; tous laissaient d'ailleurs les Bourbons en parfaite tranquillité sur le trône de France; car il est un peu trop avéré que Henri IV devint roi , faute d'un héritier mAle dans la première brandie d'Orléans, dite de Valois. S'il existe des Valois , ils proviennent de Charles de Valois , duc d'Angoulème, fils de Charles IX et de 3Iarie Touchet , de qui la postérité mâle s'est également éteinte , jusqu'à preuve contraire. Aussi ne fut-ce jamais sérieusement que l'on prétendit donner cette illustre origine au mari
delà fameuse Lamothe-Valois , impliquée dans l'affaire du collier.
Chacun de ces chevaliers, si les renseignements sont exacts , était , comme celui d'Alençon , un vieux gentilhomme, long, sec et sans fortune. Celui de Bourges avait émigré , celui de Touraine s'était ca<"hé. celui d'Alençon avait guerroyé dans la Vendée et quelque peu chouanné. La majeure partie de la jeunesse de ce dernier s'était passée à Paris, où la révolution l'avait surpris à trente ans au milieu de ses conquêtes. Le chevalier de Valois d'Alençon , comme ses homonymes, était accepté par la haute aristocratie de la province pour un vrai Valois; il avait d'ailleurs d'excellentes manières, et paraissait homme de haute compagnie. Quant à ses moeurs publiipies , il avait l'habitude de ne diner jamais chez lui ; il jouait tous les soirs, et s'était fait prendre pour un homme très spirituel. Il avait le défaut de savoir une foule d'anecdotes sur le règne de Louis XV et sur les commencements de la révolution , qu'il avait le bonheur de conter assez bien pour ceux qui les entendaient la première fois; en revanche, il avait la vertu de ne pas répéter ses bons mots personnels et de ne jamais parler de ses amours; mais ses grâces et ses sourires commettaient de délicieuses indiscrétions. Ce bonhomme usait du privilège
LA VIEILLE FILLE
(lu'ont les vieux jjentilshommes voltairiens de ne point aller à la messe , et chacun avait une excessive indulgence pour son irréligion , en faveur de son dévouement à la cause royale. Son principal vice était de prendre du tabac dans une vieille l)oUe d'or ornée dn portrait d'une princesse Goritza, charmante Hongroise de qui la beauté fut célèbre sur la fin du règne de Louis XV , à laquelle le jeune chevalier avait été longtemps attaché, dont il ne parlait jamais sans émotion, et pour laquelle il s'était battu.
Ce chevalier, alors âgé d'environ cinquantehuit ans, n'en avouait que cinquante, et pojivait se permettre cette innocente tromperie; car parmi les avantages dévolus aux gens secs et blonds , il conservait cette taille encorejuvénile qui sauve aux hommes aussi bien qu'aux femmes les apparences de la vieillesse ; oui, sachez-le, toute la vie, ou toute l'élégance , qui est l'expression de la vie, réside dans la taille. Mais comme il s'agit des vertus du chevalier , il faut dire qu'il était doué d'un nez prodigieux , lequel partageait vigoureusement sa figure pâle en deux sections qui semblaient ne pas se connaître, et dont une seule rougissait pendant le travail de la digestion, fait digne de remarque par un temps où la physiologie s'occupe tant du cœur humain. Cette incandescence se plaçait à gauche. Quoique les jambes hautes et fines, le corps grêle et le teint blafard du chevalier n'annonçassent pas une forte santé, néanmoins il mangeait comme un ogre , et prétendait avoir une maladie désignée en province sous le nom de foie chaud, sans doute pour faire excuser son excessif appétit; la circonstance de sa rougeur appuyait ses prétentions; mais dans un pays où les repas se développent sur des lignes de trente ou quarante plats et durent quatre heures , l'estomac du chevalier semblait un bienfait de la Providence. Quelques médecins pensent que cette chaleur , placée à gauche , dénote un cœur prodigue; la vie galante du chevalier confirmait ces assertions scientifiques dont nous n'acceptons pas la responsabilité.
Malgré ces symptômes , M. de Valois avait une organisation nerveuse , conséquemment vivace. Si son foie ardait, pour employer une vieille expression , son cœur ne brûlait pas moins; si son visage offrait quelques rides, si ses cheveux étaient gris d'argent, un observateur instruit y aurait vu les stygmates de la passion et les sillons du plaisir ; il avait aux tempes /« /;«^/^ rf'o?V? caractéristique , et au front les marches du palais , rides élégantes, bien prisées à la cour de Cythère. Tout en lui
révélait les mœurs de l'homme à femmefi (ladi/'s mon): le cotpiet chevalier était si minutieux dans ses ablutions que ses rides faisaient plaisir à voir ; elles semblaient brossées avec une eau merveilleuse. La partie du crâne, que ses cheveux se refusaient à couvrir, était nette et blanche; ses sourcils comme ses cheveux jouaient la jeunesse par la régularité que leur imprimait le peigne; sa peau déjà si blanche semblait encore extrablanchie par quelque secret. Il ne portait point d'odeur, et cependant il exhalait comme un parfum de jeunesse qui vous rafraîchissait ; ses mains de gentilhomme étaient surtout soignées comme celles d'une petite maîtresse , ses ongles brillaient comme de l'ivoire rose; enfin , sans son nez magistral et superlatif, il eût été poupin.
Il faut se résoudre à gâter ce portrait par l'aveu d'une petitesse. Le chevalier mettait du coton dans ses oreilles, et y gardait encore deux petites boucles qui représentaient des tètes de nègre en diamants , admirablement faites d'ailleurs. Il y tenait assez pour justifier ce singulier appendice en disant que depuis qu'il les portait ses migraines l'avaient quille. Nous ne donnons pas le chevalier pour un homme accompli; mais ne faut-il point pardonner aux vieux célibataires de qui le cœur envoie tant de sang à la figure, d'adorables ridicules fondés peut-être sur de sublimes secrets. D'ailleurs, le chevalier de Valois rachetait ses tètes de nègre par tant d'autres grâces que la société devait se trouver suffisamment indemnisée. Il prenait vraiment beaucoup de peine pour cacher ses années et pour plaire à ses connaissances. Il faut signaler en première ligne le soin extrême qu'il apportait à son linge , la seule distinction que puissent avoir aujourd'hui dans le costume les gens comme il faut ; celui du chevalier était toujours d'une finesse et d'une blancheur aristocratiques. Quanta son habit, quoiqu'il fût d'une propreté remarquable, il était toujours usé, mais sans taches ni plis. La conservation de ses vètemenls tenait du prodige pour ceux qui remarquaient la fashionable indifférence du chevalier surcepoint; il n'allait pas jusqu'à les rapcr avec du verre, recherche inventée par le prince de Galles ; mais M. de Valois mettait à suivre les rudiments de la haute élégance anglaise une fatuité personnelle qui ne pouvait être appréciée par les gens d'Alençon. Le monde ne doit-il pas des égards à ceux qui font autant de frais pour lui? N'y a-t-il pas en ceci l'accomplissement du plus difficile précepte de l'Évangile, qui ordonne de rendre le bien pour le mal?
LA VIEILLE FILLE
Cette fraîcheur de toilette, ce soin, seyaient bien aux yeux bleus, aux dents d'ivoire et à la blonde personne du chevalier. Seulement, cet Adonis en retraite n'avait rien de mâle dans son air, et semblait employer le fard de la toilette pour cacher les ruines occasionées par le service militaire de la galanterie. Une seule particularité produisait comme une antithèse dans la blonde délicatesse du chevalier 5 c'était sa voix. A moins de se ranger à l'opinion de quelques observateurs du cœur humain , et de penser que le chevalier avait la voix de son nez, son organe pouvait surprendre; il possédait en effet un timbre riche et flatteur ; il se rencontrait dans les sons je ne sais quoi d'ample et de redondant, qui, sans avoir le volume des colossales basses-tailles , plaisait par un médium étoffé; c'était comme les sons du cor anglais , résistants et doux , forts et veloutés.
Le chevalier avait franchement répudié le costume ridicule que conservèrent quelques hommes monarchiques, et s'était franchement modernisé : il se montrait toujours vêtu d'un habit marron à boutons dorés, d'une culotte à demi juste en pou de soie et à boucles d'or , d'un gilet blanc sans broderie, d'une cravate serrée sans col de chemise, dernier vestige de l'ancienne toilette française auquel il avait d'aulant moins su renoncer, qu'il pouvait ainsi montrer son cou d'abbé commanditaire. Ses souliers se recommandaient par des boucles d'or carrées , dont la génération actuelle n'a point souvenir , et qui s'appliquaient sur un cuir noir verni. Le chevalier laissait voir deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement de chacun de ses goussets , autre vestige des modes du dix-huitième siècle que des Incroyables n'avaient pas dédaigné sous le Directoire. Ce costume de transition, qui unissait deux siècles l'un à l'autre, le chevalier le portait avec cette grâce /warqué sienne , dont le secret s'est perdu sur la scène française, le jour où disparut Fleury, le dernier élève de Mole.
Sa vie privée était en apparence ouverte à tous les regards, mais en réalité mystérieuse. Il occupait un logement modeste, pour ne pas dire plus, situé rue du Cours, au deuxième étage d'une maison appartenant à madame Lardot, la blanchisseuse de fin la plus occupée de la ville ; circonstance qui expliquait la recherche excessive de son linge. Le malheur voulut qu'un jour Alençon put croire que le chevalier ne se fût pas toujours comporté en gentilhomme, et qu'il eut secrètement épousé dans ses vieux jours luie certaine Césarine, mère
d'un enfant qui avait eu l'impertinence de venir sans être appelé. Il avait, dit alors M. du Bousquier, donné sa main à celle qui lui avait prêté son fer. Cette horrible calomnie chagrina d'autant plus ses vieux jours , que la scène actuelle le montrera perdant une espérance longtemps caressée, et à laquelle il avait fait bien des sacrifices. Madame Lardot louait à M. le chevalier de Valois deux chambres au second étage de sa maison pour la modique somme de cent francs par an. Le digne gentilhomme dînait naturellement en ville tous les jours , et ne rentrait jamais que pour se coucher. Sa seule dépense était donc son déjeuner , qui se composait invariablement d'une tasse de chocolat, accompagnée de beurre et de fruits selon la saison. Il n'allumait de feu que par les hivers les plus rudes , et seulement pendant le temps de son lever. Entre onze heures et quatre heures, il se promenait, allait lire les journaux et faisait des visites. Dès son établissement à Alençon , il avait noblement avoué sa misère , en disant que sa fortune consistait en six cents livres de rentes viagères, seul débris qui lui restât de son ancienne opulence, et que lui faisait passer par quartier son ancien homme d'affaires chez lequel était le titre de constitution. En elfet, un banquier de la ville lui comptait, tous les trois mois, cent cinquante livres envoyées par un M. Lajard , de Paris. Chacun sut ces détails à cause du profond secret que demanda le chevalier à la première personne qui reçut sa confidence.
M. de Valois récolta les fruits de son infortune ; il eut son couvert mis dans les maisons les plus distinguéesd'Alençon,etfut invité à toutes les soirées. Ses talents de joueur, de conteur, d'homme aimable et de bonne compagnie, furent si bien appréciés, qu'il semblait (pie tout était manqué si le connaisseur de la ville faisait défaut. Les maîtres de maison, les dames avaient besoin de sa petite grimace approbalive. Quand une jeune femme s'entendait dire à un bal par le vieux chevalier : i Vous êtes adorablement bien mise ! i> elle était plus heureuse de cet éloge que du désespoir de sa rivale. M. de Valois était le seul qui pût bien prononcer certaines phrases de l'ancien temps. Les mots wo// vœur, mon bijou., mon petit chou, ma reine, tous les diminutifs amoureux de l'an 1770, prenaient une grâce irrésistible dans sa bouche; il avait le privilège des superlatifs. Ses compliments , dont il était d'ailleurs avare, lui acquéraient les bonnes grâces des vieilles femmes ; ils flattaient même les hommes administratifs dont il n'avail i»as l)esoin. Sa con-
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(liiite au jeu était d'une distinction qui l'eût fait remarquer partout : il ne se plaignait jamais , il louait ses adversaires quand ils perdaient, il ne grognait point ses partners , et ne démontrait point la manière de mieux jouer les coups. Lorsque, pendant la donne, il s'établissait de ces nauséabondes dissertations, le chevalier lirait sa ta!>atière par un geste digne de Mole; il regardait la princesse Goritza , levait dignement le couvercle; il massait sa prise, la vannait, la lévigeait, la taillait en talus; puis il avait garni les antres de son nez et replacé la princesse dans son gilet , toujours à gauche, quand les cartes étaient données. Un gentilhomme du bon siècle (par opposition au grand siècle) pouvait seul avoir inventé cette transaction entre un silence méprisant et l'épigramme qui n'eût pas été comprise. II acceptait les mazettes et savait en tirer parti. Sa ravissante égalité d'humeur faisait dire de lui par beaucoup de personnes : « J'admire le chevalier de Va- ■
lois! 11 Sa conversation, ses manières, tout
en lui semblait être blond comme sa personne. Il s'étudiait à ne choquer ni homme, ni femme; il était indulgent pour les vices de conformation et pour les défauts d'esprit; il écoutait patiemment, à l'aide de la princesse Goritza, les gens qui lui racontaient les petites misères de la vie de province : l'œuf mal cuit du déjeuner, le café dont la crème avait tourné , les détails burlesques sur la santé, les réveils en sursant, les rêves, les visites. 11 possédait un regard langoureux et une attitude classique pour feindre la compassion qui le rendaient un délicieux auditeur. Il plaçait un a/i! un ôa/i! un et comment avez-vous fait? avec un àpropos charmant , et il mourut sans qire personne l'ait jamais soupçonné de se remémorer les chapitres les plus chauds de son roman avec la princesse Goritza , tant que duraient ces avalanches de niaiseries. A-t-on jamais songé aux services qu'un sentiment éteint peut rendre à la société , combien l'amour est sociable et utile? Ceci peut expliquer pourquoi, malgré ses gains constants, le chevalier restait l'enfant gâté de la ville ; car il ne quittait jamais un salon sans emporter environ six livres de gain ; et ses pertes , que d'ailleurs il faisait sonner haut, étaient fort rares. Tous ceux qui l'ont connu avouent qu'ils n'ont jamais rencontré nulle part, même dans le musée Egyptien de Turin , une momie aussi gentille ; en aucun pays du monde, le parasitisme ne revêtit des formes aussi gracieuses; jamais l'égoïme le plus concentré ne se montra ni plus officieux , ni moins offensant ; il valait une
amitié dévouée. Si quelqu'un venait le prier de lui rendre un petit service qui le dérangeait, ce quelqu'un ne s'en allait pas de cbez le bon chevalier sans être épris de lui, sans être surtout convaincu qu'il ne pouvait rien à l'affaire ou qu'il la gâterait en s'en mêlant.
Pour expliquer la problématique existence du chevalier, l'historien, à qui la Vérité, cette cruelle débauchée, met le poing sur la gorge, doit dire que dernièrement , après les tristes glorieuses journées de juillet, Alençon a su que la somme gagnée au jeu par M. de Valois allait par trimestre à cent cinquante écus environ , et que le malin chevalier avait eu le courage de s'envoyer à luimême sa rente viagère pour ne pas paraître sans ressources dans un pays où l'on aimait le positif. Beaucoup de ses amis ( il élail mort ! notez ce point ! ) ont contesté mordicus cette circonstance ; ils l'ont traitée de fable , en tenant le chevalier de Valois pour un respectable et digne gentilhomme que les libéraux calomniaient. Heureusement pour les fins joueurs , il se rencontre dans la galerie des gens qui les soutiennent, et qui, honteux d"avoir à justifier un tort, le nient intrépidement ; ne les taxez pas d'entêtement; ces hommes ont le sentiment de leur dignité ; les gouvernements leur donnent l'exemple de cette vertu qui consiste à enterrer nuitamment ses morts, sans chanter le Te Deum à^ ses défaites. Mais quand le chevalier ce serait permis ce trait de finesse , qui d'ailleurs lui aurait valu l'estime du chevalier de Grammont . un sourire du baron de Fœneste , une poignée de main du marquis de Moncade, en aurait-il moins été le convive aimable, l'homme spirituel, le joueur inaltérable , le ravissant conteur qui faisait les délices d'Alençon? En quoi d'ailleurs cette action, qui rentre dans les lois du libre arbitre, estelle contraire aux mœurs élégantes d'un gentilhomme? Quand tant de gens servent des rentes viagères à autrui , quoi de plus naturel que d'en faire uneà son meilleur ami?. Mais Laïus est mort... Au bout d'une quinzaine d'années de ce train de vie, le chevalier avait amassé huit mille et quelques cents francs qu'il venait de placer sur le grand livre au moment où les rentes étaient à 156 fr. ^o cent, A la rentrée des Bourbons, un de ses vieux amis, M. le marquis de Pombreton, ancien lieutenant dans les mousquetaires noirs, lui avait, disait-il. rendu huit cents pistoles qu'il lui avait prêtées pour émigrer. Cet événement fit sensation; il fut opposé plus tard aux plaisanteries inventées par le Constitutionnel sur les dettes des émigrés.
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(^)iiand quelqu'un parlait de ce noble Irait du marquis de Pombreton devant le chevalier, ce pauvre bomme rougissait jusqu'à droite. Chacun se réjouit alors pour M. de Valois, qui allait consultant les gens d'argent sur la manière dont il devait placer ce débris de fortune. M. de Blacas et M. d'Avaray, desquels il était connu, dit-il, lui firent obtenir une pension de cent écus sur la cassette du roi, et lui envoyèrent la croix de Saint-Louis. Jamais on ne sut par quels moyens le vieux chevalier obtint ces deux consécrations solennelles de son titre et de sa qualité; mais il est certain que le brevet de la croix de Saint-Louis l'autorisait à prendre le grade de colonel en retraite, à raison de ses services dans les armées catholiques de l'Ouest. Outre sa fiction de rente viagère, de laquelle personne ne s'incjuiéta plus, le chevalier eut dune authenliquement mille francs de revenu. Malgré cette amélioration , il n'avait rien changé à sa manière d'être, si ce n'est le ruban rouge qui fit merveille sur son habit marron.
Beaucoup de gens ont envié la douce existence de ce vieux garçon, pleine de parties de boston, de trictrac , de reversi , de wisth et de piquet, bien jouées ; de dîners bien digérés , de prises de tabac humées avec grâce, de tranquilles promenades. Presque tout Alençon croyait celte vie exempte d'ambition et d'intérêts graves ; mais aucun homme n'a une vie aussi simple (pie ses envieux la lui font. Vous découvrirez, dans les villages les plus oubliés, des mollusques humains, des rotifères en apparence morts, qui ont la passion des lépidoptères ou de la conchyliologie, et qui se donnent des maux infinis pour je ne sais quels papillons ou pour la concha veneris. Non seulement le chevalier avait ses coquillages; mais encore il nourrissait un ambitieux désir poursuivi avec une profondeur digue de Sixte-Ouint : il voulait se marier avec une vieille fille riche, sans doute dans l'intention de s'en faire un marche-pied pour aborder les sphères élevées de la cour. Là était le secret de sa royale tenue et de son séjour à Alençon.
Un mercredi, de grand matin , vers le milieu du printemps de l'année IG, c'était sa façon de parler, au moment où le chevalier passait sa robe de chambre en vieux damas vert à fleurs , il entendit, malgré son coton dans l'oreille, le pas léger d'une jeune fille qui montait l'escalier. Bientôt trois coups furent discrètement frappés à sa porte; et, sans attendre la réponse , une belle personne se coula chez le vieux garçon.
— Ah ! c'est loi , SuzannÇp dit le chevalier de Va-
lois sans discontinuer son opération commencée, qui consistait à repasser la lame de son rasoir sur un cuir. Que viens-tu faire ici , cher petit bijou d'espièglerie ?
— Je viens vous dire une chose qui vous fera peut-être autant de plaisir que de peine.
— S'agit-il de Césarine ?
— Je m'embarrasse bien de votre Césarine! ditelle d'un air à la fois mutin, grave et insouciant.
Cette charmante Suzanne, de qui la comique aventure devait exercer ime si grande influence sur la destinée des principaux personnages de cette histoire , était une ouvrière de madame Lardot. Un mot sur la topographie de la maison. Les ateliers occupaient tout le rez-de-chaussée. La petite cour servait à étendre sur des cordes en crin les mouchoirs brudés, les collerettes, les canezous,les manchettes, les chemises à jabot , les cravates, les dentelles, les robes brodées, tout le linge fin des meilleures maisons de la ville. Le chevalier prétendait savoir par le nombre de canezous de la femme du receveur-général le menu de ses intrigues ; car il se trouvait des chemises à jabot et des cravates en corrolation avec les canezous et les collerettes. Quoique pouvant tout deviner par celle espèce de tenue en partie double des rendezvous de la ville, le chevalier ne commit jamais une indiscrétion, il ne fit jamais une epigrannne susceptible de lui faire fermer une maison ( elilavait de l'esprit! ) Mais comptez que M. de Valois était un homme d'une tenue supérieure, de qui les talents, comme ceux de beaucoup d'autres, se sont perdus dans un cercle étroit. Seuienienl.car il était homme fin, le chevalier se permellait certaines œillades incisives qui faisaient trembler les femmes; et néanmoins toutes l'aimèrent après avoir reconnu combien était profonde sa discrétion , combien il avait de sympalhie pour ks faiblesses. La première ouvrière, le faclolumde madame Lardot, une vieille fille de quarante-cinq ans, laide à faire peur, demeurait porle à porte avec le chevalier; et au dessus d'eux , il ny avait plus que des mansardrs. (;h.u|uc appartement se composait , comme ciliii du ( hevalier, de deux chambres, éclairées lune sur la rue, l'autre sur la cour. Au premier étage, au dessous du chevalier , demeurait un vieux paralytiipie. le grand-père de madauu- Lardol. un ancien corsaire nomme Grévin, qui avait servi sous M. d'H^laing dans ks Indes, et qui était sourd. Quant à madame Lardol, qui occupait l'autre logement du premier étage, elle avait un si grand faible pour les gens de condition , quelle pouvait passer pour
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aveufîlc à l'endroit du chevalier. Pour elle, M. de Valois était un roi qui faisait tout bien. Une de ses ouvrières aurait-elle commis un bonheur attribué au chevalier, elle eûl dit : — // est si aimable! Aussi, (iii()i(iue cette maison fût de verre, comme toutes les maisons de province, elle était, relativement à M. de Valois, discrète comme une caverne de voleurs.
Le chevalier était le confident né des petites intrigues de l'atelier; il ne passait jamais devant la porte, qui la plupart du temps restait ouverte, sans donner quelque chose à ses petites chattes : du chocolat, des bonbons, des rubans, ime dentelle, une croix d'or, toutes sortes de mièvreries dont raffolent les grisettcs. Aussi le bon chevalier était-il adoré de ces petites filles. Les femmes ont un instinct qui leur fait deviner les hommes qui les aiment par cela seulement qu'elles portent une jupe; qui sont heureux d'être près d'elles, et qui ne pensent jamais à demander sottement l'intérêt de leur galanlerie. Les femmes ont sous ce rapport le flair du chien, qui, dans une compagnie, va droit à l'homme pour quilesbètes sont sacrées. Le pauvre chevalier de Valois avait conservé de sa première vie le besoin de protection galante qui distinguait autrefois le grand seigneur. Toujours fidèle au système de la petite maison, il aimait à enrichir les femmes , les seuls êtres qui sachent bien recevoir parce qu'ils peuvent toujours rendre. N'est-il pas extraordinaire que, par un temps où les écoliers cherchent, au sortir du collège, à dénicher un symbole ou à trier des mythes, personne n'ait encore expliqué les filles du dix-huitième siècle? N'était-ce pas le tournois du quinzième siècle? En loOO, les chevaliers se battaient pour les dames; en 17o0, ils montraient leurs maîtresses à Longchamp; aujourd'hui, ils fontcourirleurschevaux; à toutes les époques , le gentilhomme a tâché de se créer une façon de vivre qui ne fût qu'à lui. Les souliers à la poulaine du quatorzième siècle étaient les talons rouges du dix-huitième, et le luxe des maîtresses était en 1760 uneostentation semblable à celle des sentiments de la chevalerie errante. Mais le chevalier ne pouvait plus se ruiner pour une maîtresse! Au lieu de bonbons enveloppés de billets décaisse, il offrait galamment un sac de pures croquignoles; et disons-le à la gloire d'Alençon , ces croquignoles étaient acceptées plus joyeusement que la Duthé ne reçut jadis une toilette en vermeil, ou quelque équipage du comte d'Artois. Toutes ces grisettes avaient compris la majesté déchue du chevalier de Valois, et lui ^.ardaient un profond
secret sur leurs familiarités intérieures. Les questionnait-on en ville dans quehjue maison sur le chevalier de Valois? elles parlaient gravement du gentilhomme, elles le vieillissaient, il devenait un respectable monsieur de qui la vie était une fleur de sainteté; mais au logis, elles lui auraient monté sur les épaules comme des perroquets. Il aimait à savoir les secrets que découvrent les blanchisseuses au sein des ménages, elles venaient donc le matin lui raconter les cancans d'Alençon; il les appelait ses gazettes en cotillon, ses feuilletons vivants; jamais M. de Sartines n'eut d'esjùons aussi intelligents ni moins chers, et qui eussent conservé tant d'honneur en déployant autant de friponnerie dans l'esprit. Notez que, pendant son déjeuner, le chevalier s'amusait comme un bienheureux.
Suzanne était l'une de ses favorites , elle était spirituelle et ambitieuse, il y avait en elle l'étoffe d'une Sophie Arnould. Puis elle était belle comme la plus belle courtisane que jamais Titien ait conviée à poser sur un velours noir pour aider son pinceau à faire une Vénus; mais la tête était un peu commune ; puis c'était la beauté normale , fraîche , éclatante , rebondie , la chair de Rubens qu'il faudrait marier avec les muscles de l'Hercule Farnèse, et non la Vénus de 3Iédicis, cette gracieuse femme de l'Apollon.
— Eh bien , mon enfant, conte-moi ta petite ou ta grosse aventure?
Ce qui, de Paris à Pékin , aurait fait remarquer le chevalier, était la douce paternité de ses manières avec ces grisettes , qui lui rappelaient les filles d'autrefois, ces illustres reines d'Opéra, dont la célébrité fut européenne pendant un bon tiei'S du dix-huitième siècle. Il est certain que le gentilhomme qui a vécu jadis avec cette nation féminine oubliée comme toutes les grandes choses, comme les Jésuites et les Flibustiers, comme les Abbés et les Traitants , a conquis une irrésistible bonhomie , une facilité gracieuse, un laissez-aller dénué d'égoïsme, tout l'incognito de Jupiter chez Alcmène, du roi qui se fait dupe , qui jette à tous les diables la supériorité de ses foudres et veut manger son Olympe en folies , en petits soupers , en profusions féminines , loin de Junon surtout. Malgré sa robe de vieux damas vert, malgré la nudité de la chambre où il recevait, et où il y avait à terre une méchante tapisserie en guise de tapis, de vieux fauteuils crasseux ; où les murs tendus d'un papier d'auberge offraient ici les profils de Louis XM et des membres »le sa famille tracés dans un saule
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pleureur, là le sublime testament imprimé en façon d'urne , enfin toutes les sentimentalités inventées par le royalisme sous la Terreur ; malgré ses ruines, le chevalier, se faisant la barbe devant une vieille toilette ornée de méchantes dentelles , respirait le dix-huitième siècle ; toutes les grâces libertines de sa jeunesse reparaissaient , il semblait avoir trois cent mille livres de dettes et son vis-àvis à la porte. Il était aussi grand que Berthier communiquant, pendant la déroute de Moscou, des ordres aux bataillons d'une armée qui n'existait plus.
— 31. le chevalier, dit drôlement Suzanne, il me semble que je n'ai rien à vous raconter, vous n'avez qu'à voir.
Et Suzanne se posa de profil, de manière à faire à ses paroles un commentaire d'avocat. Le chevalier qui, croyez-le bien, était un fin compère, abaissa, tout en tenant le rasoir oblique à son cou, son œil droit sur la grisette , et feignit de comprendre.
— Bien, bien, mon petit chou, nous allons causer tout-à-l'heure. Mais tu prends l'avance , il me semble.
— Mais, M. le chevalier, dois-je attendre que ma mère me batte, que madame Lardot me chasse? Si je ne m'en vaispas promptement à Paris , jamais je ne pourrai me marier ici, où les hommes sont si ridicules.
■ — Mon enfant , que veux-tu , la société change, les femmes ne sont pas moins victimes que la noblesse de l'épouvantable désordre qui se prépare ; après les bouleversements politiques , viennent les bouleversements dans les mœurs. Hélas! la femme n'existera bientôt plus ( il ôta son coton pour s'arranger les oreilles); elle perdra beaucoup en se lançant dans le sentiment; elle se tordra les nerfs , et n'aura plus ce bon plaisir de notre temps, où l'on n'employait les vapeurs que ( il nettoya ses petites tètes de nègres ) comme un moyen d'arriver à ses fins; elles en feront une maladie qui se terminera par des infusions de feuilles d'oranger (il se mit à rire). Enfin le mariage deviendra quelque chose (il prit ses pinces pour s'épiler ) de fort ennuyeux , et il était si gai de mon temps! Les règnes de Louis XIV et de Louis XV ont été les adieux des plus belles mœurs du monde.
— Mais, monsieur le chevalier, dit la grisette, il s'agit des mœurs et île l'honneur de votre petite Suzanne, et j'espère que vous ne l'abandonnerez pas?
— Comment donc , s'écria le chevalier en ache-
vant sa coiffure, j'aimerais mieux perdre mon nom !
-—Ah ! fit Suzanne.
— Ecoutez-moi , petit masque , dit le chevalier en s'étalant sur une grande bergère qui se nommait jadis une duchesse, et que madame Lardot avait fini par trouver pour lui.
Il attira la magnifique Suzanne dont il prit les jambes entre ses genoux et qui se laissa faire, elle si hautaine dans la rue, elle qui vingt fois avait refusé la fortune que lui offraient quelques hommes d'Alençon autant par honneur que par dédain de leur mesquinerie.
— ]Nous nous calomnions, lui dit le chevalier en souriant avec une inimitable finesse; nous sommes sages comme la belle fille dont nous portons le nom; nous pouvons nous marier sans crainte, mais nous ne voulons pas végéter ici ; nous avons soif de Paris où les jolies créatures deviennent riches quand elles sont spirituelles, et nous ne sommes pas soite. Xous voulons donc aller savoir si la capitale des plaisirs nous a réservé déjeunes chevaliers de Valois, un carrosse, des diamants, une loge à l'opéra. Les Russes, les Anglais, les Autrichiens ont apporté des millions, sur lesquels maman nous a assigné une dot en nous faisant belle; enfin nous avons du patriotisme, nous voulons aider la France à reprendre son argent dans la poche de ces messieurs. Eh! eh! cher jielit mouton du diable, tout ceci n'est pas mal; le monde où tu vis criera peut-être un peu , mais le succès justifiera tout. Ce qui est très-mal , mon enfant , c'est d'être sans argent , et voilà noire maladie à tous deux. Comme nous avons beaucoup d'esprit, nous avons imaginé de tirer parti de notre cher joli petit honneur, en attrapant un vieux garçon ; mais ce vieux garçon , mon bijou , connaît l'alpha et l'oméga des ruses féminines , ce qui veut dire que tu mettrais plus facilement un grain de sel sur la queue d'un moineau (jue de me faire croire que je suis pour quelque chose dans cet enfantillage. Va à Paris, ma petite , vas-y aux dépens de la vanité d'un célibataire. je ne l'en emi)êcherai pas ; je l'y aiderai , car le vieux garçon , Suzanne , est le coffre-fort naturel d'une jeune fille. .Mais ne me fourre pas là-dedans. Écoule, ma reine, toi (jui comprends si bien la vie, tu me ferais beaucoup de lort et beaucoup de peine. Du tort? tu pourrais empêcher mon mariage dans un pays où l'on lient aux mœurs ; beaucoup de peine ? en elfel tu serais dans l'embarras; ce que je nie, finaude! Tu sais, mon cher chou . que je n'ai plus rien . je
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suis çiieiix comme un rat d'église. Ah ! si j'épousais inadeiiioiselie (lormon, si je redevenais riche, certes je te préférerais à Césarine. Tu m'as toujours semblé fine à dorer du plomb, et tu es faite pour être l'amour d'un grand seigneur. Je te crois tant d'esprit, que le tour (pie tu joues là ne me surprend pasdu tout, je l'attendais. Pour une fille, mon petit cœur, mais c'est jeter le fourreau de son épée : pour agir ainsi , mon chou , il faut des idées suj»érieures. Aussi as-tu mon estime !
Et il lui donna sur la joue la confirmation à la manière des évèques.
— .Mais , M. le chevalier , je vous assure que vous vous trompez, et que...
Elle rougit sans oser continuer , car le chevalier avait j»ar un seul regard deviné , pénétré tout son plan.
— Oui, je t'entends , tu veux que je te croie; eh bien, je te crois; mais suis mon conseil: va chez M. duBousquier; ne portes-tu pas le linge chez M. du Bousquier depuis cinq à six mois ? Eh bien , je ne te demande pas ce qui se passe entre vous; mais je le connais, il a de l'amour-propre, il est vieux garçon , il est très-riche, il a deux mille cinq cents livres de renie et n'en dépense pas huit cents. Si tu es aussi spirituelle que je le suppose, tu verras Paris à ses frais. Va, ma petite biche, va l'entortiller, surtout sois déliée comme une soie; à chaque parole fais un double tour et un nœud, il est homme à redouter le scandale; et s'il t'a donné lieu de le mettre sur la sellette... Enfin, tu comprends , menace-le de t'adresser aux dames du bureau de charité. D'ailleurs, il est ambitieux ; eh bien , un homme peut arriver à tout par sa femme; n'es-tu donc pas assez belle, assez spirituelle pour faire la fortune de ton mari? Eh, malepeste, tu peux rompre en visière à une femme de la cour !
Suzanne, illuminée par les derniers motsdu chevalier, grillait d'envie de courir chez 31. du Bousquier. Pour ne j)as sortir trop brusquement, elle questionna le chevalier sur Paris , en l'aidant à s'habiller. Le chevalier devina l'effet de ses instructions, et favorisa la sortie de Suzanne en la priant de dire à Césarine de lui monter le chocolat (pie lui faisait madame Lardot tous les matins. Suzanne s'esquiva pour se rendre chez sa victime , dont voici la biograpliie :
3L du Bousquier était un homme issu d'une vieille famille d'Alen(.'on, et (jui tenait le milieu entre le bourgeois et le hobereau. Son père avait exercé les fonctions judiciaires de lieutenantcriminel. Se trouvant sans ressources après la mort
de son père. M. du Bous(piier, comme tous les gens ruinés de la juovince, avait été chercher fortune à Paris. Au commencement de la révolution, il s'était mis dans les affaires. En dépit des républicains qui sont tous à cheval sur la probité révolutionnaire, les affaires de ce temps-là n'étaient pas claires: un espion politi(jue, un agioteur, un munitionnaire, un homme qui faisait confis(iuer, d'accord avec le syndic de la commune , des biens d'émigrés , pour les acheter et les revendre; un ministre et un général étaient également dans les affaires. De 1795 à 1799 , M. du Bous(piier fut entrepreneur des vivres des armées françaises. Il eut alors un magnifique \\ùU'\ , il fut un des matadors de la finance , et fit des affaires de compte-à-demi avec Ouvrard, tint maison ouverte, et mena la vie scandaleuse du temps , une vie de Cincinnatus , à sacs de blé, à rations volées, à petites maisons pleines de maîtresses, et où se donnaient de belles fêtes aux Directeurs de la République.
M. du Bousquier fut l'un des familiers de Barras; il fut au mieux avec fouché, très-bien avecBernadotte, et crut devenir ministre en se jetant à corps perdu dans le parti qui joua secrètement contre Bonaparte jusqu'à Marengo. 11 s'en fallut de la charge de Kellermann et de la mort de Desaix que du Bousquier ne fût un grand homme d'état, car il était l'un des chefs du gouvernement inédit, que le bonheur de Napoléon fit rentrer dans la boutique de 1793. La victoire opiniâtrement surprise à Marengo fut la défaite de ce parti qui avait des proclamations tout imprimées pour revenir au système de la Montagne , au cas où le premier consul aurait succombé. Dans la conviction où il était de l'impossibilité d'un triomphe, du Bousquier joua la majeure partie de sa fortune à la baisse, et conserva deux courriers sur le champ de bataille : le premier partit au moment où Mêlas était victorieux; mais dans la nuit, à quatre heures de distance, le second vint proclamer la défaite des Autrichiens. Du Bousquier maudit Kellermann et Desaix, il n'osa pas maudire le premier consul qui lui devait des millions. Cette alternative de millions à gagner et (le ruine réelle priva le fournisseur de toutes ses facultés; il devint imbécile pendant plusieurs jours; il avait abusé de la vie par tant d'excès que ce coup de foudre le trouva sans force. La liquidation de ses créances sur l'état lui permettait de garder quelques espérances; mais malgré ses présents corrupteurs, il rencontra la haine de Napoléon contre les fournisseurs (jui avaient joué sur sa défaite. M. de Fermon, si plaisamment nommé /e;-
LA VIEILLE FILLE
mons la caisse , laissa du Bousquier sans un sou. L'immoralité de sa vie privée , ses liaisons avec Barras et Bernardotte déplurent au premier consul encore plus que son jeu de bourse ; il le raya de la liste des receveurs-généraux où, par un reste de crédit, il s'était fait porter pour Alençon.
De son opulence , il lui resta douze cents francs de rente viagère inscrite au grand-livre, un pur placement de caprice qui le sauva de la misère. Ignorant le résultat de la liquidation , ses créanciers ne lui laissèrent que mille francs de rente consolidés; mais ils furent tous payés par la vente des propriétés, des recouvrements et de Thôtel que possédait du Bousquier. Ainsi le spéculateur , après avoir frisé la faillite, garda son nom tout entier. Un homme ruiné par le premier consul, et précédé par la réputation colossale que lui avaient faite ses relations avec les chefs des gouvernements passés, son train de vie, son règne passager, intéressa la ville d'Alençon où dominait secrètement le royalisme. Du Bousquier, furieux contre Bonaparte , racontant les misères du premier consul , les débordements de Joséi)hine et les anecdotes secrètes de dix ans de révolution , fut très-bien accueilli. Vers ce temps, du Bousquier se produisit donc comme un garçon de trente-six ans, de moyenne taille, gras comme un fournisseur, faisant parade de ses mollets de procureur égrillard, à physionomie fortement marquée , ayant le nez aplati, mais à naseaux garnis de poils; des yeux noirs à sourcils fournis, et d'où sortait un regard fin comme celui de M. de Talleyrand , mais un peu éteint; il gardait les nageoires républicaines, et portait fort longs ses cheveux bruns. Ses mains, enrichies de petits bouquets de poils à chaque phalange, offraient la preuve d'une riche musculature par de grosses veines bleues, saillantes. Enfin, il avait le poitrail de l'IIercule-Farnèse, et des épaules à soutenir la rente; on ne voit aujourd'hui de ces fortes épaules qu'à Tortoni. Ce luxe de vie masculine était admirablement peint par un mot en usage pendant le dernier siècle, et qui se comprend à peine aujourd'hui : dans le style galant de l'autre épotjue, du Bousquier eut passé poiir un vrai payeur d'arrd?riges. Mais comme chez le chevalier de Valois, il se rencontrait chez M. du Bousquier des symptômes qui contrastaient avec l'aspect général de la personne. Ainsi l'ancien fournisseur n'avait pas la voix de ses muscles; non que sa voix fût ce petit tilet maigre qui sort quelquefois de la bouche de ces phoques à deux pieds ; c'était au contraire une voix forte, mais étouffée,
dont on ne peut donner une idée qu'en la comparant au bruit que fait une scie dans un bois tendre et mouillé; enfin la voix du spéculateur éreinté.
Du Bousquier avait conservé le costume à la mode au temps de sa gloire : les bottes à revers , les bas de soie blancs , la culotte courte en drap côtelé de couleur canelle , le gilet à la Robespierre et l'habit bleu. Malgré les titres que la haine du premier consul lui donnait auprès des sommités royalistes de la province , M. du Bonsquier ne fut point reçu dans les sept ou huit familles qui composaient le faubourg Saint-Germain d'Alençon . et où allait le chevalier de Valois. M. du Bousquier se consola par les dédommagements que lui offrirent une dizaine de familles riches qui avaient autrefois fabriqué le point d'Alençon , qui possédaient des herbages ou des bœufs, qui faisaient en gros le commerce des toiles et où le hasard pouvait lui livrer un bon parti ; car il avait concentré ses espérances dans la perspective d'un heureux mariage, que ses diverses capacités semblaient d'ailleurs lui promettre. Du Bousquier ne manquait pas d'une certaine habileté financière que beaucoup de personnes mettaient à profit. Semblable au joueur ruiné qui dirige les néophytes , il indiquait les spéculations et en déduisait bien les moyens, les chances et la conduite. Il passait pour être un bon admiiùstrateur . il fut souvent question de le nommer maire d'Alençon j mais le souvenir de ses tripotages dans les gouvernements républicains lui nuisirent ; il ne fut jamais reçu à la préfecture. Tous les gouvernements qui se succédèrent, même celui des Cent-Jours , se refusèrent à le nommer maire d'Alençon, place qu'il ambitionnait, et qui, s'il l'avait occupée, aurait fait conclure son mariage avec une vieille fille sur laquelle il avait tout d'abord porté ses vues. Son aversion du gouvernement impérial l'avait jeté dans le parti royaliste; mais quand à la première rentrée des Bourbons l'exclusion fut maintenue à la préfecture contre lui , ce nouveau refus lui fit vouer aux Bourbons une haine aussi profonde (jne secrète, car il resta patiemment fidèle à ses opinions. Mais il devint le chef du parti libéral d'Alençon, le directeur invisible des élections, et fit un mal prodigieux à la lUstauralion par lliabilelé île ses manœuvres sourdes et par la perfidie de ses menées. Du Bouscjuier fut un des plus avides triomphateurs aux journées de juillet 1830.
Ce n'était pas sans intention que le chevalier de \ .dois envoyait Suzanne chez M. du IJousquier.
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Le libéral et le royaliste s'étaient miituellcnient devinés malgré la savante dissimulation avec lat|uelle ils cachaient leur commune espérance à toute la ville. Ces deux vieux garçons étaient rivaux. Chacun d'eux avait formé le plan d'épouser cette demoiselle Cormonde qui .M. de Valois venait de parler à Suzanne. Tous deux, blottis dans leur idée, caparaçonnés d'indifférence, attendaient le moment où quelque hasard leur livrerait cette vieille fille. Ainsi , quand même ces deux célibataires n'auraient pas été séparés par toute la distance que mettaient entre eux les systèmes dont ils offraient une vivante expression , leur rivalité en eût encore fait deux ennemis. Les époques déteignent sur les hommes qui les traversent, et ces deux personnages prouvaient la vérité de cet axiome par l'opposition des teintes historiques empreintes dans leurs physionomies , leurs discours, leurs idées, leurs costumes. L'un , abrupte , énergique, à manières larges et saccadées, à parole brève et rude, noir de ton , de chevelure, de regard , terrible en apparence , impuissant en réalité comme une insurrection , représentait bien la Républicpie. L'autre, doux et poli, élégant, soigné, atteignant à son but par les lents mais infaillibles moyens de la diplomatie, fidèle au goût, était une image de l'ancienne courtisanerie. Ces deux ennemis se rencontraient presque tous les soirs sur le même terrain. La guerre était courtoise et bénigne chez le chevalier , mais du Bousquier y mettait moins de formes, tout en gardant les convenances voulues par la société ; car il ne voulait pas se faire chasser de la place. Eux seuls se comprenaient bien. Malgré la finesse d'observation que les gens de province portent sur leurs petits intérêts, au centre desquels ils vivent , personne ne se doutait de la rivalité de ces deux hommes. M. le chevalier de Valois occupait une assiette supérieure, car il n'avait jamais demandé la main de M"^Cormon; tandis que du Bousquier, qui s'était mis sur les rangs dès la deuxième année de son établissement à Alençon , avait été refusé. Mais il fallait que le chevalier lui crût encore de grandes chances, pour lui porter un coup de Jarnac aussi profondément enfoncé, avec une lame trempée et préparée comme l'était Suzanne. Le chevalier avait jeté la sonde dans les eaux de du Bousquier ; et, comme on va le voir , il ne s'était trompé dans aucune de ses conjectures.
Suzanne trotta de la rue du Cours par la rue de la Porte de Séez et la rue du Bercail jusqu'à la rue du Cygne, où depuis cinq ans M. du Bous-
quier avait acheté une petite maison de province bt^lie en chaussins gris, ipii sont comme les moellons du granit ou du schiste breton. L'ancien fournisseur s'y était établi plus confortablement que qui que ce soit en ville , car il avait conservé quelques meubles du temps de sa splendeur; mais les mœurs de la province avaient insensiblement effacé les rayons du Sardanapale tombé. Les vestiges de son ancien luxe faisaient dans sa maison l'effet d'un lustre dans une grange, car il n'y avait plus cette harmonie , lien de toute œuvre humaine ou divine. Sur une belle commode, se trouvait un pot à l'eau à couvercle, comme il ne s'en voit qu'aux approches de la Bretagne. S'il y avait un beau tapis dans sa chambre , la cheminée était en pierre mal peinte ; l'escalier n'était même pas mis en couleur; et les portes à peine rechampies offraient des tons criards. C'était comme le temps que représentait du Bousquier, im amas confus de saletés et de magnifiques choses. Du Bousquier pouvait être considéré comme lin homme à l'aise, car il menait la vie parasite du chevalier; et celui-là sera toujours riche qui ne dépense pas son revenu. Il avait pour tout domestique une espèce de Jocrisse, garçon du pays, assez niais, façonné lentement aux exigences de du Bousquier, qui lui avait appris, comme à un orangoutang , à frotter les appartements , essuyer les meubles, cirer ses bottes, brosser ses habits, venir le chercher le soir avec la lanterne quand il faisait obscur, avec des sabots quand il pleuvait. Ce garçon était peu curieux ; comme certains êtres, il n'avait d'étoffe que pour un vice , et il était gourmand. Souvent , pour les dîners d'apparat , du Bousquier lui faisait quitter sa veste de cotonnade bleue carrée , à poches ballotantes sur les reins et toujours grosses d'un mouchoir, d'un eustache , d'un fruit ou d'un casse-museau, lui faisait endosser un habillement d'ordonnance, et l'emmenait pour servir. René s'empiffrait alors avec les domestiques ; c'était une des récompenses que lui donnait du Bouscjuier et qui lui valait la plus absolue discrétion de son domesticiue breton.
— Vous voilà par ici , mademoiselle ! dit René à Suzanne en la voyant entrer; c'est pas votre jour, et nous n'avons point de linge à donner à madame Lardot.
— Grosse bête ! dit Suzanne en riant.
La jolie fille monta , laissant René achever une écuellée de galette de sarrasin cuite dans du lait. Du Bousquier se trouvait encore au lit, occupé à paresser, à remâcher les plans que lui suggérait son ambition . car il ne pouvait plus être qu'am-
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liitieux comme tous les hommes qui ont trop Iiressé l'orange du plaisir. L'ambition et le jeu sont inépuisables. Aussi , chez un homme bien organisé, les passions qui procèdent du cerveau survivront-elles toujours aux passions émanées du cœur.
— 3Ie voilà , dit Suzanne en s'asseyant sur le lit de du Bousquier dont elle fit crier les rideaux sur les tringles par un mouvement de brusquerie despotique.
— Q7cesaco, ma charmante? dit le vieux garçon en se mettant sur son séant.
— Monsieur, dit gravement Suzanne, vous devez être étonné de me voir venir ainsi, mais je me trouve dans des circonstances qui m'obligent à ne pas m'inquiéter du Qu'en dira-t-on.
— Qu'est-ce que c'est que ça ! fit du Bousquier en se croisant les bras.
— Mais ne me comprenez-vous pas? dit Suzanne. Je sais, reprit-elle en faisant une gentille petite moue , combien il est ridicule à une pauvre fille de venir tracasser un garçon pour ce que vous regardez comme des misères. Mais si vous me connaissiez bien , monsieur , si vous saviez tout ce dont je suis capable pour l'homme qui s'attacherait à moi, autant que je m'attacherais à vous, vous n'auriez jamais à vous repentir de m'avoir épousée. Ce n'est pas ici, par exemple, que je pourrais vous être utile à grand'chose; mais si nous allions à Paris, vous verriez où je conduirais un homme d'esprit et de moyens comme vous, dans un moment où Ton refait le gouvernement de fond en comble , et où ce sont les étrangers qui sont les maîtres. Enfin, entre nous soit dit, ce dont il est question, est-ce un malheur? n'est-ce pas un bonheur que vous paieriez cher un jour ? A qui vous intéresserez- vous , pour qui travaillerezvous?
— Pour moi, donc! s'écria brutalement du Bousquier.
— Vieux monstre , vous ne serez jamais père ! dit Suzanne en donnant à sa phrase l'accent d'une malédiction prophétique.
— Allons, pas de bêtises, Suzanne! reprit du Bousquiet", je crois que je rêve encore.
— Mais quelle réalité vous faut-il donc? s'écria Suzanne en se levant.
Du Bousquier frotta son bonnet de coton sur sa tète par un mouvement de rotation d'une énergie brouillonne qui indiquait une prodigieuse fermentation dans ses idées.
— Mais il le croit ! se dit Suzanne à elle-même .
et il en est flatté ; mon Dieu, comme il est facile de les attraper !
— Suzanne , que diable veux-tu que je fasse ? il
est si extraordinaire Moi qui croyais Le
fait est que mais non, non, cela ne se peut
pas
— Comment , vous ne pouvez pas m'épouser ?
— Ah pour ça, non ! J'ai des engagements.
— Avec mademoiselle Cormon qui vous a déjà refusé; toute la ville le sait. Ecoutez, M. du Bousquier, mon honneur n'a pas besoin de gendarmes pour vous traîner à la mairie. Je ne manquerai point de maris, et neveux point d'un homme qui ne sait pas apprécier ce que je vaux. Un jour, vous pourrez vous repentir de la manière dont vous vous conduisez , parce que rien au monde , ni or, ni argent, ne me fera vous rendre votre bien, si vous refusez de le prendre aujourd'hui.
— Mais, Suzanne, es-tu sûre....
— Ah ! monsieur ! fit la grisette en se drapant dans sa vertu, pour qui me prenez-vous? Je ne vous rappelle point les paroles que vous m'avez données, et qui ont perdu une pauvre fille dont le seul défaut est d'avoir autant d'ambition que d'amour.
Du Bousquier était livré à mille sentiments contraires , à la joie , à la défiance , au calcul ; mais il avait résolu depuis si longtemps d'épouser Mlle Cormon; mais la charte, dont il venait de ruminer les articles , offrait à son ambition une si belle voie politique par la députation, et ce mariage le poserait si haut dans la ville où il acquerrait une si grande influence , que l'orage soulevé par la malicieuse Suzanne le mettait dans un violent embarras. Sans cette secrète espérance, il aurait épousé Suzanne et se serait placé franchement à la tète du parti libéral d'Alençon; car après ce mariage il devait renoncer à la première société, retomber dans la classe bourgeoise des négociants, des riches fabricants, des herbagers, qui l'eussent accueilli, porté en triomphe comme leur candidat : du Bousquier prévoyait le côté gauche. Cette délibération solennelle, il ne la cachait pas, il se passait la main sur la tète, et se tortillait les cheveux, car le bonnet était tombé. Comme toutes les personnes qui dépassent leur but, et trouvent mieux que ce qu'elles espéraient, Suzanne restait ébahie; pour cacher son étonnenicnt, elle prenait la pose mélancolique d'une fille abusée devant son séducteur; mais elle riait intérieurement comme une grisette en partie fine.
— Ma chère enfant, je ne donne pas dans de semblables godans . moi !
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Telle fut la phrase brève par laquelle se termina la délibération de l'ancien fournisseur. Du Bousquier se faisait {gloire d'appartenir à cette école de philosophes cyniipies qui ne veulent pas être attrapés par les femmes, et qui les mettent toutes dans une même classe suspecte. Ces esprits forts, qui sont généralement des hommes faibles, ont un catéchisme à l'usage des femmes ; pour eux, toutes, depuis la reine de France jusqu'à la modiste, sont essentiellement libertines, coquines, assassines, voire même un peu friponnes, foncièrement menteuses et incapables de penser à autre chose qu'à des bagatelles ; pour eux , ce sont des bayadères malfaisantes qu'il faut faire danser, chanter et rire ; ils ne voient en elles rien de saint, nide grand; pour eux ce n'est pas la poésie des sens, mais la sensualité grossière ; ils ressemblent à des gourmands qui prendraient la cuisine pour la salle à manger; selon eux, il faut tyranniser les femmes pour qu'elles ne vous réduisent pas à la condition d'esclave. Sous ce rapport, du Bousquier était encore la contre-partie du chevalier de Valois. En disant sa phrase , il jeta son bonnet au pied de son lit, comme eût fait le pape Grégoire du cierge qu'il renversait en fulminant une excommunication.
— Souvenez-vous, M. du Bousquier, répondit majestueusement Suzanne, qu'en venant vous trouver j'ai rempli mon devoir ; souvenez-vous que j'ai dû vous offrir ma main et vous demander la vôtre; mais souvenez-vous aussi que j'ai mis dans ma conduite la dignité de la femme qui se respecte, que je ne me suis pas abaissée à pleurer comme une niaise, que je n'ai pas insisté, que je ne vous ai point tourmenté. Maintenant vous connaissez ma situation. Vous savez que je ne puis rester à Alençon; ma mère me chassera, M'"^ Lardot est à cheval sur les principes comme si elle en vendait. Pauvre ouvrière que je suis, irai-je à l'hôpital, irai-je mendier mon pain ! Non ! je me jetterais plutôt dans la Brillante ou dans la Sarlhe ; mais n'est-il pas plus simple que j'aille à Paris; ma mère pourra trouver un prétexte pour m'y envoyer : ce sera un oncle qui me demande, une tante en train de mourir, une dame qui me veut du bien. Il ne s'agit que d'avoir l'argent nécessaire au voyage et à tout ce que vous savez...
Cette nouvelle avait pour du Bousquier mille fois plus d'importance que pour le chevalier de Valois; mais lui seul et le chevalier étaient dans ce secret •jui ne sera dévoilé ipie par le <lénouenienl de cette histoire. Pour le moment, il suffit de dire que le
mensonge de Suzanne introduisait une si grande confusion dans les idées du vieux garçon qu'il était incapable de faire une réflexion sérieuse. Sans ce trouble et sans sa joie intérieure , car l'amour propre est un escroc qui ne manque jamais sa dupe, il aurait pensé qu'une honnête fille comme Suzanne, de qui le cœur n'était pas encore gâté, serait morte cent fois avant d'entamer une discussion de ce genre, et de lui demander de l'argent. 11 aurait reconnu dans le regard de la grisette la cruelle lâcheté du joueur qui assassinerait pour se faire une mise.
— Tu irais donc à Paris ? dit-il.
En entendant cette phrase, Suzanne eut un éclair de gaieté qui dora ses yeux gris, mais l'heureux du Bousquier ne vit rien.
— .Mais oui, monsieur!
Du Bousquier commença d'étranges doléances : il venait de faire le dernier paiement de sa maison, il avait à satisfaire le peintre, le maçon, le menuisier. Suzanne le laissait aller, elle attendait le chiffre. Du Bousquier offrit cent écus. Suzanne fit ce qu'on nomme en style de coulisse une fausse sortie, elle se dirigea vers la porte.
— Eh bien ! où vas-tu? dit du Bousquier inquiet. Voilà la belle vie de garçon! se dit-il. Je veux que le diable m'emporte si je me souviens de lui avoir chiffonné autre chose que sa collerette; et, paf ! elle s'autorise d'une plaisanterie pour tirer sur vous une lettre de change à brùle-pourpoint !
— 3Iais , monsieur , dit Suzanne en pleurant , je vais chez madame Granson , une dame du bureau de charité, qui, à ma connaissance, a retiré quasiment de l'eau une pauvre fille dans le même cas...
— Madame Granson !
— Oui, dit Suzanne, la parente de mademoiselle Cormon , la vice-présidente de la Société Maternelle. Sous votre respect, les dames de la ville ont créé là une institution qui empêchera bien des pauvres créatures de détruire leurs enfants , qu'on en a fait mourir une à Mortagne voilà de cela trois ans , la belle Faustine d'Argentan.
— Tiens, Suzanne , dit du Bousquier en lui tendant la clef, ouvre toi-même le secrétaire , prends le sac entamé; il contient six cents francs, c'est tout ce que je possède.
Le vieux fournisseur montra, par son air abattu, combien il mettait peu de grâce à s'exécuter.
— Vieux ladre! se dit Suzanne en le comparant au délicieux chevalier de Valois , qui n'avait rien
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donné , mais qui l'avait comprise, qui l'avait conseillée , et qui portait les grisettes dans son coeur.
— Si tu m'attrapes, Suzanne ! s'écria-t-il en lui voyant la main au tiroir , tu...
— Mais , monsieur , dit-elle en l'interrompant avec insolence , vous ne me les donneriez donc pas, si je vous les demandais?...
Une fois mis sur le terrain de la galanterie , le fournisseur eut un souvenir de son beau temps, et il fit entendre un grognement d'adhésion. Suzanne prit le sac et sortit, en se laissant baiser au front par le vieux garçon , qui eut l'air de dire : — C'est un droit qui me coûte cher!
Suzanne cacha le sac dans une espèce de gibecière en osier fin qu'elle avait au bras , et maudit l'avarice de du Bousquier , car elle voulait mille francs. Une fois endiablée par un désir , et quand elle a mis le pied dans une voie de fourberies , une fille va loin. Lorsque la belle repasseuse fut dans la rue du Bercail , elle songea que la Société Maternelle présidée par mademoiselle Cormon lui compléterait peut-être la somme à laquelle elle avait chiffré ses dépenses , et qui , pour une grisette d'Alençon, était considérable. Puis elle haïssait du Bousquier; or, le vieux garçon avait paru redouter la confidence de son prétendu crime à madame Granson; et Suzanne, au risque de ne pas avoir un liard de la Société Maternelle, voulut, en quittant Alençon, empêtrer le fournisseur dans les lianes inextricables d'un cancan de province. Il y a toujours chez la grisette un peu de l'esprit malfaisant du singe. Suzanne entra donc chez madame Granson , en se composant un visage désolé.
Madame Granson , veuve d'un lieutenant-colonel d'artillerie mort à léna , possédait pour toute fortune une maigre pension de huit cents francs, cent écus de rentes à elle, plus un fils dont l'éducation et l'entretien lui avaient dévoré ses économies. Elle occupait , rue du Bercail, un de ces tristes rez-de-chaussée , qu'en passant dans la principale rue des petites villes , le voyageur embrasse d'un seul coup (l'œil. C'était une porte bâtarde, élevée sur trois marches pyramidales; un couloir d'entrée qui menait à une cour intérieure, et au bout duquel se trouvait un escalier couvert d'une galerie de bois. D'un côté du couloir, une salle à manger et la cuisine; de l'autre, un salon à toutes fins et la chambre à coucher de la veuve.
Athanase Granson, jeune homme de vingt-trois ans , logé dans une mansarde au-dessus du premier étage de cette maison , apportait au ménage de sa
pauvre mère les six cents francs d'une petite place que l'influence de sa parente, mademoiselle Cormon, lui avait fait obtenir à la mairie de la ville, où il était employé aux actes de Tétat civil.
Sur ces données, chacun peut voir madame Granson dans son froid salon à rideaux jaunes, à meubles en velours d'Utrecht jaune, redressant après une visite les petits paillassons qu'elle mettait devant les chaises pour qu'on ne salît pas le carreau rouge frotté; puis, venant reprendre son fauteuil garni de coussins et son ouvrage à sa travailleuse placée sous le portrait du lieutenant-colonel d'artillerie entre les deux croisées, endroit d'où son œil enfilait la rue du Bercail et y voyait tout venir. C'était une bonne femme , mise avec une simplicité bourgeoise, en harmonie avec sa figure pâle et comme laminée par le chagrin. La rigoureuse modestie de la pauvreté se faisait sentir dans tous les accessoires de ce ménage où respiraient d'ailleurs les mœurs probes et sévères de la province. En ce moment, le fils et la mère étaient ensemble dans la salle à manger où ils déjeunaient d'une tasse de café, accompagnée de beurre et de radis. Pour faire comprendre le plaisir que la visite de Suzanne allait causer à madame Granson , il faut expliquer les secrets intérêts de la mère et du fils.
Athanase Granson était un jeune homme maigre et pâle, de moyenne taille, à figure creuse, où ses yeux noirs, pétillants de pensée, faisaient comme deux taches de charbon. Les lignes un peu tourmentées de sa face , les sinuosités de la bouche , son menton brus(iuement relevé , la coupe régulière d'un front de marbre , une expression de mélancolie causée par le sentiment de sa misère en contradiction avec la puissance qu'il se savait, indiquaient un homme de talent emprisonné. Aussi , partout ailleurs que dans la ville d'Alençon, l'aspect de sa personne lui aurait-il valu l'assistance des hommes supérieurs, ou des femmes qui reconnaissent le génie dans son incognito. Si ce n'était pas le génie, c'était la forme qu'il prend; si ce n'était pas la force d'un grand cœur, c'était l'éclat qu'elle imprime au regard. Ouoicju'il put exprimer la sensihilité la plus élevée, l'enveloppe de la timiditédétruisaitenluijus(pi'aux grâces delà jeunesse, de même que les glaces de la misère empêchaient son audace de se produire. La vie de province, sans issue, sans approbation, sans encouragement, décrivait un cercle où se mourait cette pensée ipii n'en était même pas encore à l'aube de son jour. D'aillein's Atiianase avait cette fierté sauvage qu'exalte la pauvreté chez les hommes d'élite, qui
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]cs fîrandit pemlant leur lutte avec les hommes et les choses, mais (jui , dès l'abord de la vie, fait obstacle à leur avènement. Le génie procède de deux manières : ou il prend son bien comme Napoléon etMolière, aussitôt qu'il le voit; ou il attend qu'on le vienne chercher cpiand il s'est patiemment révélé.
F,e jeune Granson appartenait à la classe des hommes de talent qui s'ignorent et se découragent facilement; son âme était contemplative, il vivait plus par la pensée que par l'action. Peut-être eût-il paru incomplet à ceux qui ne conçoivent pas legénie sans les pétillements passionnés du Français; mais il était j)uissant dans le monde des esprits, et il devait arriver, par une suite d'émotions dérobées au vulgaire, à ces subites déterminations qui les closent et font dire par les niais: Il est fou. Le mépris dont le monde accable la pauvreté tuait Athanase; la chaleur énervante d'une solitude sans air détendait l'arc qui se bandait toujours, et l'âme se fatiguait par cet horrible jeu sans résultat. Athanase était homme à pouvoir se placer parmi les plus belles illustrations de la France ; mais cet aigle, enfermé dans une cage , n'y trouvait pas de pâture , et allait mourir de faim après avoir contemplé d'un œil ardent les campagnes de l'air et les Alpes où plane le génie. Quoique ses travaux à la bibliothèque de la ville échappassent à l'attention , il enfouissait dans son âme ses pensées de gloire, car elles pouvaient lui nuire; mais il tenaitencore plus profondément enseveli le secret de son cœur, une passion qui lui creusait les joues et lui jaunissait le front; il aimait sa parente éloignée, cette demoiselle Cormon que guettaient le chevalier de Valois et du Bousquier, ses rivaux inconnus.
Cet amour fut engendré par le calcul. Mademoiselle Cormon passait pour une des plus riches personnes de la ville, et le pauvre enfant avait été conduit à l'aimer parle désir du bonheur matériel, par le souhait mille fois formé de dorer les vieux jours de sa mère , par l'envie du bien-être nécessaire aux hommes qui vivent par la pensée. Mais ce point de départ fort innocent déshonorait à ses yeux sa passion; et de plus, il craignait le ridicule que le monde déverserait sur l'amour d'un jeune homme de vingt-trois ans pour une fille de quarante. Néanmoins sa passion était sincère; car ce «jui, dans ce genre, peut sembler faux partout ailleurs, se réalise en province. En effet, les mœurs y étant sans hasard, ni mouvement, ni mystère, rendent les mariages nécessaires. Aucune famille n'accepte un jeune homme de mœurs dissolues, et
quelque naturelle que puisse paraître, dans une capitale , la liaison d'un jeune homme comme Athanase avec une belle fille comme Suzanne, en province elle effraie et dissout par avance le mariage d'un jeune homme pauvre, là où la fortune d'un riche parti fait passer par dessus un aussi fâcheux antécédent. Entre la dépravation de certaines liaisons et un amour sincère , un homme de cœur sans fortune ne peut pas hésiter; il préfère les malheurs de la vertu aux malheurs du vice. Mais en province , les femmes dont un jeune homme peut s'éprendre sont rares : une belle jeune fille riche, il ne l'obtiendrait pas dans un pays où tout est calcul ; une belle fille pauvre , il lui est interdit de l'aimer; ce serait, comme disent les provinciaux, marier la faim et la soif. Une solitude monacale est dangereuse au jeune âge. Tout ceci explique pourquoi la vie de province est si fortement basée sur le mariage. Aussi les génies chauds et vivaces, forcés de s'appuyer sur l'indépendance de la misère, doivent-ils tous quitter ces froides régions où la pensée est persécutée par une brutale indifférence, où pas une femme ne peut ni ne veut se faire sœur de charité auprès d'un homme de science ou d'art.
Qui se rendra compte de la passion d'Athanase pour mademoiselle Cormon? Ce ne sera ni les gens riches , ces sultans de la société qui y trouvent des harems , ni les bourgeois qui suivent la grande route battue par les préjugés, ni les femmes , qui ne voulant rien concevoir aux passions des artistes, leur imposent le talion de leurs vertus, en s'imaginant que les sexes sont pareils. Ici , peut-être , faut^il en appeler aux jeunes gens souffrants de leurs premiers désirs, réprimés au moment où toutes leurs forces se tendent, aux artistes malades de leur génie étouffé par les étreintes de la misère, aux talents, qui d'abord persécutés et sans appuis , sans amis souvent, ont fini par triompher de la double angoisse de l'âme et du corps, également endoloris. Ceux-là connaissent bien les lancinantes attaques du cancer qui dévorait Athanase ; ils ont agité ces longues et cruelles délibérations , faites en présence de fins si grandioses pour lesquelles il ne se trouve point de moyens; ils ont subi les avortements inconnus de germes où le frai du génie encombrait une grève aride. Ceux-là savent que la grandeur des désirs est en raison de l'étendue de l'imagin.'»tion ; plus haut ils s'élancent, plus bas ils tombent et combien ne se brise-t-il pas de liens dans ce.-chùtes! Leur vue perçante a, comme Athanase, découvert le brillant avenir (jui les attendait, e.
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dont ils ne se croyaient séparés que par une gaze ; cette (jaze, qui n'arrêtait pas leurs yeux , la société la changeait en un mur d'airain. Poussés par une vocation, par le sentiment de l'art, ils ont aussi cherché maintes fois à se faire un moyen des sentiments que la société matérialise incessamment. La province calcule et arrange le mariage dans le but de se créer le bien-être; et il serait défendu à un pauvre artiste, à l'homme de science, de lui donner une double destination, de le faire servir à sauver sa pensée en assurant son existence?
Agité par ces idées, Athanase Granson considéra d'abord son mariage avec mademoiselle Cormon comme une manière d'arrêter sa vie; elle serait définie; il pourrait s'élancer vers la gloire , rendre sa mère heureuse , et il se savait capable de tîdèlemeut aimer mademoiselle Cormon. Puis, sa propre volonté créa , sans qu'il s'en aperçût, une passion réelle; car il se mit à étudier la vieille fille; et, par suite du prestige qu'exerce l'habitude, il finit par ne voir que ses beautés et par oublier ses défauts. Chez un jeune homme de vingt-trois ans , les sens sont pour lant de chose dans l'amour! leur feu construit toujours un prisme entre ses yeux et les femmes qu'il aperçoit. Sous ce rapport, l'étreinte par laquelle Chérubin saisit à la scène Marceline est un trait de génie chez Beaumarchais. Mais si l'on vient à songer que , dans la profonde solitude où la misère laissait Athanase, mademoiselle Cormon était la seule fip.in-e qui se produisait à ses regards, qu'elle attirait incessamment son œil, que le jour tombait en plein sur elle , ne trouverat-on pas cette passion naturelle?
Ce sentiment si profondément caché dut grandir de jour en jour. Les désirs, les souffrances, l'espoir, les méditations, grossissaient dans le calme et le silence le lac où chaque heure mettait sa goutte d'eau , et qui s'étendait dans l'Ame d'Athanase. Plus le cercle intérieur que ilécrivait l'imagination aidée parles sens s'agrandissait, plus mademoiselle Cormon devenait imposante , plus croissait la timidité d'Athanase.
Sa mère avait tout deviné. Sa mère, en femme de province , calculait naïvement en elle-même les avantages de l'affaire : elle se disait que mademoiselle Cormon se trouverait bien heureuse d'avoir pour mari un jeune homme de vingt-trois ans , p' in de talent, qui ferait honneur à sa famille et a.;, pays; mais les obstacles que son peu de fortune el que l'âge de mademoiselle Cormon mettaient à c, mariage, lui paraissaient insurmontables : elle n'imaginait que la patience pour les vaincre. Comme
M. du Bousquier, comme le chevalier de Valois , elle avait sa politique; elle se tenait à l'affût des circonstances, elle attendait l'heure propice avec cette finesse que donnent l'intérêt et la maternité. Madame Granson ne se défiait point du chevalier de Valois; mais elle avait supposé que M. du Bousquier, quoique refusé, conservait des prétentions. Habile et secrète ennemie du vieux fournisseur. Madame Granson lui faisait im mal inouï pour servir son fils, à qui d'ailleurs elle n'avait encore rien dit de ses menées sourdes. Maintenant, qui ne comprendra l'importance qu'allait acquérir la confidence du mensonge de Suzanne, une fois faite à madame Granson? Quelle arme entre les mains de la dame de charité, trésorière delà Société Maternelle? Comme elle allait colporter doucereusement la nouvelle en quêtant pour la chaste Suzanne!
En ce moment, Athanase, pensivement accoudé sur la table, faisait jouer sa cuiller dans son bol vide, en contemplant d'un œil occupé cette pauvre salle à manger à carreaux rouges, à chaises de paille, à buffet de bois peint, à rideaux blancs et bleus qui ressemblaient à un damier, tendue d'un vieux papier de cabaret, et qui communiquait avec la cuisine par une porte vitrée. Comme il était adossé à la cheminée en face de sa mère , et que la cheminée se trouvait presque devant la porte, ce visage pâle, mais bien éclairé par le jour de la rue, encadré de beaux cheveux noirs, ces yeux animés par le désespoir et enflammés par les pensées du matin , s'offrirent tout à coup aux regards de Suzanne.
La grisette, qui certes a l'instinct de la misère et des souffrances du cœur, ressentit cette étincelle électrique, jaillie on ne sait d'où, qui ne s'explicpie point, que nient certains esprits forts, mais dont le coup sympathique a été éprouvé par beaucoup de femmes et dhommes. C'i'st tout à la fois une lumière qui éclaire les ténèbres de lavenir , un pressentiment des jouissances pures de l'amour partagé, la certitude de se comprendre l'un et l'autre; c'est surtout comme une touche habile et forte faite par une main de maître sur le clavier des sens; le regard est fasciné par une irrésistible attraction, le cœur est ému, les mélodies du bonheur retentissent dans l'âme et aux oreilles, une voix crie : — C'est lui! Puis, souvent la réHexion jette ses douches d'eau froide sur cette bouillante émotion, et tout est dit. En un moment, aussi rapide (pi'un coup de foudre, Suzanne reçut une bordée de pensées du cœur; un
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éclair de l'amour vrai brilla les mauvaises herbes écloses au souffle (lu libertinage et de la dissipalion. Elle comprit combien elle penlail de sainteté, de grandeur, en se flétrissant elle-même à faux. Ce qui n'était la veille qu'une plaisanterie à ses yeux devint un arrêt grave porté sur elle. Elle recula devant son succès. Mais l'impossibilité du résultat, la pauvreté dWtlianase , un vague espoir de l'enricliir, et de revenir de Paris les mains pleines en lui disant : — Je t'aimais! la fatalité, si l'on veut, séchèrent cette pluie bienfaisante.
L'ambitieuse giisette demanda d'un air timide un moment d'entretien à M'"" (Iranson, qui l'emmena dans sa chambre à coucher. Lorsque Suzanne sortit , elle regarda pour la seconde fois Athanase qu'elle retrouva dans la même pose et réprima ses larmes. Quant à 'SI""' Granson . elle rayonnait île joie ; elle avait enfin une arme terrible contre y[. du Bousquier, elle pourrait lui porter une blessure mortelle. Aussi avait-elle promis à la pauvre fille séduite l'appui de toutes les dames de charité , de toutes les associées de la Société Maternelle , en entrevoyant une douzaine de visites à faire qui allaient occuper sa journée , et pendant lesquelles il se formerait sur la tète du vieux garçon un orage épouvantable. Le chevalier de Valois , tout en prévoyant la tournure que prendrait l'affaire , ne se promettait pas autant de scandale qu'il devait y en avoir.
— Moucher enfant, dit madame Granson à son fils , tu sais que nous allons dîner chez mademoiselle Cormon. prends un peu plus de soin de ta mise. Tu as tort de négliger la toilette , tu es fait comme un voleur. Mets ta belle chemise à jabot, ton habit vert de drap d'Elbeuf. J'ai mes raisons , ajouta-t-elle d'un air fin. D'ailleurs, mademoiselle Cormon part pour aller au Prébaudet , et il y aura chez elle beaucoup de monde. Quand un jeune homme est à marier , il doit se servir de tous ses moyens pour plaire. Si les filles voulaient dire la vérité, mon Dieu, mon enfant, tu serais bien étonné de savoir ce qui les amourache. Souvent, il suffit qu'un homme ait passé à cheval à la tète d'une compagnie d'artilleurs, ou qu'il se soit montré dans un bal avec des habits un peu justes. Souvent un certain air de tête, une pose mélancolique, font supposer toute une vie ; nous nous forgeons un roman d'après le héros ; ce n'est souvent qu'une bête, mais le mariage est fait. Examine M. le chevalier de Valois, étudie-le, prends de ses manières ; vois comme il se présente avec aisance ; il n'a pas l'air emprunté comme toi.
Parle un peu : ne dirait-on pas que tu ne sais rien , toi qui sais l'hébreu par cœur!
Athanase écouta sa mère d'un air étonné mais soumis; puis il se leva, prit sa casquette et se rendit à la mairie, en se disant : — Ma mère aurait-elle deviné mon secret? Il passa par la rue du Val-Noble, où demeurait mademoiselle Cormon, petit plaisir qu'il se donnait tous les matins, et il se ilisail alors mille choses fantasfpies : — Elle ne se doute certainement pas (lu'il passe en ce moment devant sa maison un jeune homme qui l'aimerait bien , qui lui serait fidèle, qui ne lui donnerait jamais de chagrin , qui lui laisserait la disposition de sa fortune, sans s'en mêler. Mon Dieu , quelle fatalité ! dans la même ville, à deux pas l'une de l'autre, deux personnes se trouvent dans les conditions où nous sommes, et rien ne peut les rapprocher. Si ce soir je lui parlais?
Pendant ce temps, Suzanne s'en allait chez sa mère en pensant au pauvre Athanase ; et comme beaucoup de femmes ont pu le souhaiter pour des hommes adorés au-delà des forces humaines, elle se sentait capable de lui faire avec son beau corps im marche-pied pour qu'il atteignît promptement à la couronne.
Maintenant, il est nécessaire d'expliquer ce qu'était celte vieille fille vers laquelle tant d'intérêts convergeaient, et chez qui les acteurs de cette scène devaient se rencontrer tous, le soir même, à l'exception de Suzanne. Cette grande et belle personne, assez hardie pour brûler ses vaisseaux comme Alexandre, au début de la vie, et pour commencer la lutte par une faute mensongère , disparut du théâtre après y avoir introduit un violent élément d'intérêt. Ses voeux furent d'ailleurs comblés. Elle quitta sa ville natale quelques jours après, munie d'argent et de belles nippes , parmi lesquelles se trouvait une superbe robe de reps vert et un délicieux chapeau vert doublé de rose que lui donna 31. de Valois et qu'elle préférait à tout. Si le chevalier fût venu à Paris au moment où elle y brillait, elle eût certes tout quitté j)Our lui. Semblable à la chaste Suzanne de la Bible, que les vieillards avaient à peine entrevue , elle s'établissait heureuse et pleine d'espoir à Paris , pendant que tout Alençon déplorait ses malheurs, pour lesquels toutes les dames des deux Sociétés de Charité et de Maternité manifestèrent une vive sympathie. Suzanne peut olîrir une image de ces belles normandes qu'un savant médecin a comprises pour un tiers dans la consommation que fait, en ce genre, le monstrueux
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Paris; mais Suzanne resta dans les régions les plus élevées et les plus décentes de la galanterie, l'ar une époque où, comme le disait M. de Valois, la femme n'existait plus , elle fut seulement madame du Vahinble; mais autrefois elle eût été la livale des Rhodope, des Impéria et des Ninon. Un des écrivains les plus distingués de la Restauration Ta prise sous sa protection ; peut-être l'épousera-t-il ; car il est journaliste , et partant audessus de l'opinion , puisqu'il en fabrique une nouvelle tous les six ans.
iltoîrfniotiîelle Cormon.
En France , dans presque toutes les préfectures de second ordre , il existe un salon où se réunissent des personnes considérables et considérées, qui néanmoins ne sont pas encore la crème de la société. Le maître et la maîtresse de la maison comptent bien parmi les sommités de la ville et sont reçus partout où il leur plaît d'aller; et il ne se donne pas en ville une fête, un dîner diplomati(iue, qu'ils n'y soient invités; mais les gens à châteaux , les pairs qui ])ossèdent de belles terres, la grande compagnie du département ne vient pas chez eux, et reste à leur égard dans les termes d'une visite faite de part et d'autre , d'un dîner ou d'une soirée acceptés et rendus. Ce salon mixte, où se rencontrent la petite noblesse , à poste fixe, le clergé, la magistrature, exerce une grande influence. La raison et l'esprit du pays résident dans cette société solide et sans faste où chacun connaît les revenus du voisin , où l'on professe une parfaite indifférence du luxe et de la toilette, jugés comme des enfantillages en comparaison iVwnmouchoir à bœufs de dix ou douze arpents dont l'acquisition a été couvée pendant des années, et qui a donné lieu à d'immenses combinaisons diplomatiques. Inébranlable dans ses préjugés bons ou mauvais, ce cénacle suit une même voie sans regarder ni en avant ni en arrière; il n'admet rien de Paris sans un long examen, se refuse aux cachemires aussi bien qu'aux inscriptions sur le grand-livre, se moque des nouveautés, ne lit rien et veut tout ignorer, science, littérature, inventions industrielles; il obtient le changement d'un préfet qui ne lui convientpas, et si l'administrateur résiste, il l'isole
à la manière des abeilles qui couvrent de cire un colimaçon venu dans leur ruche ; ses bavardages deviennent souvent de solennels arrêts. Aussi , quoiqu'il ne s'y fasse que des parties de jeu , les jeunes femmes y apparaissent-elles de loin en loin ; elles y viennent chercher une approbation de leur conduite, une consécration de leur importance. Cette suprématie accordée à une maison froisse souvent l'amour-propre de quelques naturels du pays, qui se consolent en supputant la dépense qu'elle impose, et dont ils profitent. Mais, quand il ne se rencontre pas de fortune assez considérable pour tenir une maison ouverte, les gros bonnets choisissent pour lieu de réunion , comme faisaient les gens d'Alençon, la maison d'une personne inoffensive, dont la vie arrêtée, dont le' caractère ou la position laissent la société maîtresse chez elle , en ne portant ombrage ni aux vanités, ni aux intérêts de chacun.
Ainsi , la haute société d'Alençon se réunissait depuis longtemps chez la vieille fille de qui la fortune était à son insu couchée enjoué par madame Granson son arrière petite cousine , et par les deux vieux garçons dont les secrètes espérances ont été dévoilées. Cette demoiselle vivait avec son oncle maternel, un ancien grand-vicaire de l'évêché de Séez, autrefois son tuteur, et dont elle devait hériter. La famille que représentait alors Rose- Marie-Victoire Cormon comptait autrefois parmi les plus considérables de la province ; quoique roturière, elle frayait avec la noblesse à laquelle elle s'était souvent alliée; elle avait fourni jadis des intendants aux ducs d'Alençon, force magistrats à la robe et plusieurs évêques au clergé. M. de Sponde, le grand-père maternel de mademoiselle Cormon , fut élu par la Noblesse aux Etats-Généraux , et 31. Cormon, son père, parle Tiers-État: aucun n'accepta. Depuis environ cent ans, les filles de celte famille s'étaient mariées à des nobles de la province, en sorte qu'elle avait si bien ta/lé dan» le duché, qu'elle y embrassait tous les arbres généalogiques. Nulle bourgeoisie ne ressemblait davantage à la noblesse.
Bâtie sous Henri IV par Pierre Cormon . intendant du dernier duc d'Alençon , la maison où demeurait mademoiselle Cormon avait toujours appartenu à sa famille , et parmi tous ses biens visibles, celui-là stimulait particulièrement la convoitise de ses deux vieux amants. Cependant, loin de donner des revenus , ce logis était une cause de dépense ; mais il est si rare de trouver dans une ville de province une demeure placée au centre,
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sans méchant voisinage, belle an dehors, commode à l'intérienr , qne tont Alençon partageait cette envie. Ce vieil hôtel était sitné précisément au milieu (le la rue du Val-Nohle , appelée par corruption le Val-Nolile , sans doute à cause du pli que fait dans le terrain, la Rrillante, petit cours d'eau qui traverse Alençon. Cette maison est remarquable par la forte architecture que produisit Marie de Médicis; (pioicpie biltie en granit, pierre qui se travaille difficilement, ses angles, les encadrements des fenêtres et ceux des portes sont décorés par des bossages taillés en pointes de diamant. Elle se compose d'un étage au-dessus d'un rez-de-chaussée; son toit, extrêmement élevé, présente des croisées saillantes à tympans sculptés, assez élégamment encastrées dans le chéneau doublé de plomb, extérieurement orné par des balustres. Entre chacune de ces croisées s'avance une gargouille figurant une gueule fantastique d'animal ([ui vomit les eaux sur de grandes pierres percées de cinq trous. Les deux pignons sont terminés par des bouquets en plomb, symbole de bourgeoisie ; car aux nobles seuls appartenait autrefois le droit d'avoir des girouettes. Du côté de la coin", à droite, sont les remises et les écuries; à gauche, la cuisine, le bikher et la buanderie.
Vn des battants de la porte cochère restait ouvert et garni d'une petite porte basse , à claire-voie et à sonnette, qui permettait aux passants de voir , au milieu d'une vaste cour , une corbeille de fleurs dont les terres amoncelées étaient retenues par une petite haie de troëne. Quelques rosiers des quatre saisons, des giroflées, des scabieuses, des lis et des genêts d'Espagne composaient le massif, autour du(|uel on plaçait pendant la belle saison des caisses de lauriers, de grenadiers et de myrtes. Erappé de la propreté minutieuse qui distinguait cette cour et ses dépendances, un étranger aurait pu devinerla vieille fille; car l'œil qui présidait là devait être un oeil inoccupé, fureteur, conservateur moins par caractère que par besoin d'action. Une vieille demoiselle, chargée d'employer sa journée vide, pouvait seule faire arracher l'herbe entre les pavés , nettoyer les crêtes des murs , exiger un balayage continuel . ne jamais laisser les rideaux de cuir de la remise sans être fermés ; elle seule était capable d'introduire par désœuvrement une sorte de propreté hollandaise dans une petite province située entre le Perche , la Bretagne et la Normandie , pays où l'on professe avec orgueil une crasse indifférence pour le comfort.
.Tamais ni le chevalier de Valois ni du Bousquier
ne montaient les marches du double escalier qui enveloppait la tribune du perron de cet hôtel, sans se dire, l'un, qu'il convenait à un pair de France, et l'autre que le maire de la ville devait demeurer là. Tue porte-fenêtre surmontait ce perron et entrait dans une anti-chambre éclairée par uneseconde portesemblable(|ui sortait sur un autre perron, du côté du jardin. Cette espèce de galerie, carrelée en carreaux rouges, lambrissée à hauteur d'appui, était l'hôpital des portraits de famille qui étaient les plus malades : quelques-uns avaient un œil endommagé, d'autres souffraient d'une épaule avariée; celui-ci tenait son chapeau d'une main qui n'existait plus; celui-là était amputé d'une jambe. Là sedéposaient les manteaux, les sabots, les doubles souliers, les parapluies, les coiffes, les pelisses; c'était l'arsenal où chaque habitué laissait son bagage à l'arrivée et le reprenait au départ. Aussi , le long de chaque nuu-, y avait-il une banquette pour asseoir les domestiques qui arrivaient armés de fallots , et un gros poêle afin de combattre la bise qui venait à la fois de la cour et du jardin.
La maison était donc divisée en deux parties égales. D'un côté , sur la cour , se trouvait la cage de l'escalier, puis une grande salle à manger donnant sur le jardin et un office par lequel on communiquait avec la cuisine; de l'autre, un salon à quatre fenêtres , à la suite duquel étaient deux petites pièces , l'une ayant vue sur le jardinet formant boudoir, l'autre éclairée sur la cour et servant de cabinet. Le premier étage contenait l'appartement complet d'un ménage, et un logement où demeurait le vieil abbé de Sponde. Les mansardes devaient sans doute offrir beaucoup de logements depuis longtemps habités par des rats et des souris, dont mademoiselle Cormon disait les haut-faits nocturnes au chevalier de Valois, en s'étonnant de l'inutilité des moyens employés contre eux.
Le jardin , d'environ un demi-arpent, est marge parla Brillante , ainsi nommée à cause des parcelles de mica qui paillettcnt son lit ; mais partout ailleurs (jue dans le Val-Noble, où ses eaux maigres sont chargées de teintures et des débris qu'y jettent les industries de la ville. La rive opposée au jardin de mademoiselle Cormon est encombrée, comme dans toutes les villes de province où passe un cours d'eau , de maisons où s'exercent des professions altérées d'eau ; mais par bonheur, elle n'avait en face d'elle que des gens tranquilles , des bourgeois, un boulanger, des ébénistes. Ce jardin, plein de fleurs communes, est terminé naturellement par une terrasse formant un quai , au bas de laquelle
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se trouvent quelques marches pour descendre à la Brillante. Sur la balustrade de la terrasse, imaginez de grands vases en faïence bleue et blanche d'où s'élèvent des giroflées; à droite et à gauche, le long des murs voisins , voyez deux couverts de tilleuls carrément taillés; vous aurez une idée du paysage plein de bonhomie pudique , de chasteté tranquille, de vues modestes et bourgeoises, qu'offraient la rive opposée et ses naïves maisons, les eaux rares de la Brillante , le jardin , ses deux couverts collés contre les murs voisins , et le vénérable édifice des Cormon . Quelle paix ! quel calme ! rien de pompeux , mais rien de transitoire; tout semble éternel.
Le rez-de-chaussée appartenait donc à la réception. Là tout respirait la vieille, l'inaltérable province. Le grand salon carré, à quatre portes et à tjuatre croisées, était modestement lambrissé de boiseries peintes en gris. Une seule glace , oblongue, se trouvait sur la cheminée , et le haut du trumeau représentait le Jour conduit par les Heures, peint en camaïeu. Ce genre de peinture infestait tous les dessus de porte où l'artiste avait inventé ces éternelles Saisons, qui, dans une bonne partiedes maisons du centre de la France, vous font prendre en haine de détestables Amours occupés à moissonner, à patiner, à semer ou à se jeter des fleurs. Chaque fenêtre était ornée de rideaux en damas vert relevés par des cordons à gros glands (|ui dessinaient d'énormes baldaquins. Le meuble en tapisserie, dont les bois peints et vernis se distinguaient par les formes contournées si fort à la mode dans le dernier siècle, offrait dans ses médaillons les fables de La Fontaine ; quelques bords de chaises ou lie fauteuils avaient été reprisés. Le plafond était séparé en deux par une grosse solive au milieu de laquelle pendait un lustre de vieux cristal de roche, enveloppé d'une chemise verte. Sur la cheminée se trouvaient deux vases en bleu de Sèvres , de vieilles girandoles attachées au trumeau, et une pendule dont le sujet , pris dans la dernière scène du Déserteur, prouvait la vogue prodigieuse de l'œuvre de Sédaine. Cette pendule en cuivre doré se composait de onze personnage^, ayant chacun quatre pouces de hauteur : au fond le déserteur sortait de sa prison entre des soldats , sur le devant la jeune femme évanouie lui montrait sa grâce. Le feu, les pelles et les pincettes étaient dans unstyle analogue à celui de la pendule. Les panneaux de la boiserie avaient pour ornement les plus récents portraits de la famille, \\n ou deux lligaud et trois pastels de Lalour. Quatre tables de jeu, un tric-
trac , une table de piquet , encombraient cette immense pièce, la seule, d'ailleurs, qui fût planchéyée. Le cabinet de travail, entièrementlambrissé de vieux laque rouge, noir et or, devait avoir, quelques années plus tard , un prix fou dont ne se doutait point mademoiselle Cormon; mais lui en eùt-on offert mille écus par panneau , jamais elle ne l'aurait donné, car elle avait pour système de ne se défaire de rien. La province croit toujours aux trésors cachés par les ancêtres. L'inutile boudoir était tendu de ce vieux Perse après lequel courent aujourd'hui tous les amateurs du genre dit rocaille.
La salle à manger , dallée en pierres noires et blanches , sans plafond mais à solives peintes, était garnie de ces formidables buffets à dessus de marbre qu'exigent les batailles livrées en province aux estomacs. Les murs, peints à fresque , représentaient un treillage de fleurs. Les sièges étaient en canne vernie et les portes en bois de noyer naturel. Tout y complétait admirablement l'air patriarcal qui se respirait à l'intérieur comme à l'extérieur de cette maison. Le génie de la province y avait tout conservé; rien n'y était ni neuf ni ancien, ni jeune ni décrépit. Une froide exactitude s'y faisait partout sentir. Les touristes de la Bretagne et de la Normandie, du Maine et de l'Anjou , doivent avoir tous vu , dans les capitales de ces provinces , une maison qui ressemblait plus ou moins à l'hôtel des Cormon ; car il est , dans son genre, un archétype des maisons bourgeoises d'une grande partie de la France , et mérite d'autant mieux sa place dans cet ouvrage qu'il explique des mœurs et représente des idées. Qui ne sent déjà combien la vie était cahne et routinière dans ce vieil édifice? 11 y existait une bibliothèque, mais elle se trouvait logée un peu au-dessus du niveau de la Brillante, bien reliée, cerclée, et les ouvrages y étaient conservés avec le soin que l'on donne, dans ces provinces privées de vignobles, aux œuvres pleines de naturel, exquises, recommandables par leurs parfums antiques , et produites par les presses de la Bourgogne, de la Touraine, de la (ïascogne et du Midi. Le prix des transports est trop considérable pour que l'on fasse venir de mauvais vins.
Le fonds de la société de mademoiselle CormoD se composait d'environ cent cinquante personnes; quelques-unes allaient à la campague, ceux-ci étaient malades, ceux-là voyageaient dans le département pour leurs affaires ; mais il existait certains fidèles, qui, sauf les soirées priées, venaient tous
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les jours , ainsi que les gens forcés par devoir ou par habitude de demeurer à la ville. Tous ces personnaj^es étaient dans V^f,e mûr; peu d'entre eux avaient voyagé , presque tous étaient restés dans la province, et certains avaient trempé dans la chouannerie. On commençait à pouvoir parler sans crainte de cette guerre, deptiis que les récompenses arrivaient aux héroïques défenseurs de la bonne cause. M. de Valois, l'un des moteurs de la dernière prise d'armes où périt M. de Montauran, livré par sa maîtresse, où s'illustra le fameux Marche-à-terre qui faisait alors tranquillement le commerce des bestiaux du côté de Mayenne, donnait depuis six mois la clef de quelques bons tours joués à un vieux républicain nommé Hulot, le commandant d'une demi-brigade, cantonnée dans Alençon de 1798 à 1800 , et qui avait laissé des souvenirs dans le pays. Les femmes faisaient peu de toilette, excepté le mercredi, jour où mademoiselIeCormon donnait à dîner, et où les invités du dernier mercredi s'acquittaient de leur visite de digestion. Les mercredis faisaient raout; l'assemblée était nombreuse; conviés et visiteurs se mettaient m fiocchi; quelques femmes apportaient leurs ouvrages, des tricots, des tapisseries à la main ; quelques jeunes personnes travaillaient sans honte à des dessins pour du point d'Alençon, avec le produit desquels elles payaient leur entretien. Certains maris amenaient leurs femmes par politique , car il s'y trouvait peu de jeunes gens , aucune parole ne s'y disait à l'oreille sans exciter l'attention ; il n'y avait donc point de danger ni pour une jeune personne, ni pour une jeune femme, d'entendre un propos d'amour. Chaque soir, à six heures, la longue antichambre se garnissait de son mobilier ; chaque habitué apportait qui sa canne, qui son manteau, qui sa lanterne. Toutes ces personnes se connaissaient si bien, les habitudes étaient si familièrement patriarcales , que si par hasard le vieil abbé de Sponde était sous le couvert, et mademoiselle Cormon dans sa chambre , ni Perotle la femme de chambre , ni Jacquelin le domestique, ni la cuisinière, ne les avertissaient; le premier venu en attendait un second , puis quand les habitués étaient en nombre pour un piquet, un wisth, un boston, ils commençaient sans attendre l'abbé de Sponde ou mademoi selle. S'il faisait nuit, au coup de sonnette, Pérotte ou Jacquelin accourait et donnait de la lumière. Kn voyant le salon éclairé, l'abbé se hâtait lentemint de venir. Tous les soirs, le tiictrac, la table de piquet, les trois tables de boston et celle de Avisth étaient complètes . ce qui donnait ime
moyenne de vingt-cinq à trente personnes , en comptant celles qui causaient mais il en venait souvent plus de(iuarante; alors Jacquelin éclairait le cabinet et le boudoir. Kntre huit et neuf heures, les domestiques commençaient à arriver dans l'antichambre pour chercher leurs maîtres ; et, à moins de révolutions , il n'y avait plus personne au salon à dix heures. A cette heure, les habitués s'en allaient en groupes dans la rue, dissertant sur les coups , ou continuant quelques observations sur les mouchoirs à bœufs que l'on guettait, sur les partages de successions, sur les dissensions qu'ils prcduisaiont entre héritiers, sur les prétentions de la société aristocratique. C'était comme à Paris la sortie d'un spectacle.
Certaines gens, parlant beaucoup de poésie et n'y entendant rien , déblatèrent contre les mœurs delà province; mais, mettez-vous le front dans la main gauche , appuyez un pied sur votre chenet, posez votre coude sur votre genou; puis, si vous vous êtes initié à l'ensemble doux et uni que présentent ce paysage, cette maison et son intérieur, la compagnie et ses intérêts agrandis par la petitesse de l'esprit , demandez-vous ce qu'est la vie humaine? Cherchez à prononcer entre celui quia gravé des canards sur les obélisques égyptiens, et celui qui a bostonné pendant vingt ans avec du Bousquier, M. de Valois, mademoiselle Cormon, le président du tribunal, le procureur du roi, l'abbé de Sponde, madame Granson, e tutti quanti? ^'\ le retour exact et journalier des mêmes pas dans un même sentier n'est pas le bonheur, il le joue si bien , que les gens amenés par les orages d'une vie agitée à réttochir sur les bienfaits du calme diront que là était le bonheur.
Pour chiffrer l'importance du salon de mademoiselle Cormon, il suffira de dire que, statisticien né de la société, M. du Bousquier avait calculé (jne les personnes qui le hantaient possédaient cent trente-une voix au collège électoral, et réunissaient un million de rentes en fonds de terre dans la province. La ville d'Alençon n'était cependant pas entièrement représentée par ce salon ; la haute compagnie aristocratique avait le sien ; puis le salon du receveur-général était une auberge où toute la société dansait, intriguait, papillonnait, aimait et soupait. Ces deux autres salons communiquaient avec la maison Cormon, et vice versd; mais le salon (Mormon jugeait sévèrement ce qui se passait dans ces deux autres camps; on y critiquait le luxe (les dîners, on y ruminait les glaces des bals, or. y discutait la conduite des femmes, les toi-
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lettes, les inventions nouvelles qui s'y produisaient.
Mademoiselle Cormon , espèce de raison sociale sous laquelle se coniprenaitune imposante coterie, devait donc être le point de mire de deux ambitieux aussi profonds que le chevalier de Valois et du Bousquier. Pour l'un et pour l'autre , là était la députation; et par suite , la pairie pour le noble, une recette générale pour le fournisseur. Un salon dominateur se crée aussi difficilement en province qu'à Paris , et là il était tout créé. Epouser mademoiselle Cormon, c'était régner sur Alençon. Athanase était le seul des trois prétendants à la main de la vieille fille qui ne calculât plus rien; il aimait alors la personne. Pour employer le jargon du jour, n'y avait-il pas un singulier drame dans la situation de ces quatre personnages? Ne se rencontrait-il pas quelque chose de bizarre dans ces trois ri valitéssilencieusement pressées autour d'une vieille tille qui ne les devinait pas ni;dgré un effroyable et légitime désir de se marier? 31ais quoique toutes ces circonstances rendent le célibat de cette fille une chose extraordinaire, il n'est pas difficile d'expliquer comment et })ourquoi , malgré sa fortune et ses trois amoureux, elle était encore à marier.
D'abord , selon la jurisprudence de sa maison , mademoiselle Cormon avait toujours eu le désii' d'épouser un gentilhomme ; mais de 1789 à 1799, les circonstances furent très-défavorables à ses intentions. Si elle voulait être femme de condition . elle avait une horrible peur du tribunal révolutionnaire ; ces deux sentiments , égaux en force , la firent rester en panne par une loi vraie en esthétique aussi bien qu'en statique. Cet état d'incertitude plaît d'ailleurs aux filles, tant (ju'elles se croient jeunes et en droit de choisir un mari. La France sait que le système politique suivi par Napoléon eut pour résultat de faire beaucoup de veuves. Sous son règne, les héritières furent dans un nombre très-disproportionné avec celui des garçons à marier. Quand le Consulat ramena l'ordre intérieur , les difficultés extérieures rendirent le mariage de mademoiselle Cormon tout aussi difficile à concliH'e «jue par le passé. Si, d'une part, la nature de Rose-Marie-Victoire se refusait à épouser Tin vieillard; de l'autre, la crainte du ridicule et les circonstances lui interdisaient d'épouser un très-jeune homme: or, les familles mariaient de fort bonne heure leurs enfants afin de les soustraire aux envahissements de la conscription ; enfin, par entêtement de propriélaire , elle n'aurait pas non plus épousé un soldat ; elle ne prendrait pas un
homme pour le rendre à l'empereur ; elle voulait le garder pour elle seule. De 1804 à 18Io. il lui fut donc impossible de lutter avec les jeunes filles qui se disputaient les partis convenables, raréfiés parle canon.
Outre sa prédilection pour la noblesse, mademoiselle Cormon eut la manie très-excusable de vouloir être aimée pour elle. Aous ne sauriez croire jusqu'où l'avait menée ce désir. Elle avait employé son esprit à tendre mille pièges à ses adorateurs afin d'éprouver leurs sentiments. Ses chaussetrappes furent si bien tendues que les infortunés s'y prirent tous, et succombèrent dans les épreuves baroques qu'elle leur imposait à leur insu. Mademoiselle Cormon ne les étudiait pas, elle les espionnait. Un mot dit à la légère , une plaisanterie que souvent elle comprenait mal, suffisaient pour lui faire rejeter ces postulants comme indignes: celui-ci n'avait ni cœur ni délicatesse ; celui-là mentait et n'était pas chrétien ; l'un voulait raser ses futaies et battre monnaie sur le poêle du mariage , l'autre n'était pas de caractère à la rendre heureurse; tous la faisaient frémir par l'éternité terrestre du lien matrimonial. Elle voulait être épousée pour sa fausse laideur et ses prétendus défauts, comme les autres femmes veulent Tètre pour les qualités qu'elles n'ont pas et pour d'hypothétiques beautés. L'ambition de mademoiselle Cormon prenait sa source dans les sentiments les plus délicats de la femme; elle comptait régaler son amant en lui démasquant mille vertus après le mariage, comme d'autres femmes découvrent alors les mille imperfections qu'elles ont soigneusement voilées. 3Iais elle fut mal comprise; la noble fille ne rencontra que des âmes vulgaires , où régnait le calcul des intérêts positifs, et qui n'entendaient rien aux beaux calculs du sentiment. Plus elle s'avança vers celte fatale époque si ingénieusement nommée la seconde jeûneuse , plus sa défiance augmenta. Elle affecta de se présenter sous le jour le plus défavorable, et joua si bien son rôle, que les derniers raccolés hésitèrent à lier leur sort à celui d'une personne dont le vertueux colinmaillard exigeait une élude à lacpiellc se livrent peu les honunes qui veulent une vertu toute faite. Ea crainte constante de n'être épousée (pie pour sa fortune la rendit inquiète et soupçonneuse outre mesure; elle courait sus aux gens riches, et les gens riches pouvaient contracter de grands mariages ; elle craignait les gens pauvres auxquels elle refusait le désintéressementdontellefaisaittantdecas en une semblable affaire; en sorte que ses exclusions et les circonstances édaircireut étrangement les
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hommes ainsi liics comme pois gris sur un volet.
A cli;ique mariage jiiaïKiué, la pauvre liemoiselle, amenée à mépriser les hommes , dut finir par les voir sous un faux jour. Son earactère contracta nécessairement une intime misanthropie qui jeta certaines teintes d'amertume dans sa conversation et quehjue sévérité dans son regard. Son célihat détermina dans ses mœurs une rigidité croissante ; elle essayait de se perfectionner en désespoir de cause. Noble vengeance! elle tailla pourDieu le diamant brut rejeté par l'homme. Bientôt l'opinion publi(iue lui fut contraire, car le public accepte l'arrêt qu'une personne libre porte sur elle-même en ne se mariant pas, en manquant des partis ou 1( s refusant. Chacun juge que ce refus est fondé sur des raisons secrètes, toujours mal interprétées. Celui-cidisait qu'elle était mal conformée; celui-là lui prélait des défauts cachés; mais la pauvre fille était pure comme un ange, saine comme son ceil, et pleine de bonne volonté; car la nature l'avait destinée à tous les plaisirs, à tous les bonheurs, à toutes les fatigues de la maternité.
Mademoiselle Cormon ne trouvait cependant pointdanssa personne l'auxiliaire obligé de ses désirs. Elle n'avait d'autre beauté que celle si improj)rcnient nommée la beauté du diable, et qui consiste dans une grosse fraîcheur de jeunesse que, théologalement parlant, le diajjle ne saurait avoir, A moins qu'il ne faille expliquer cette expression par la constante envie qu'il a de se rafraîchir. Les j)ieds de l'héritière étaient larges et plats. Sa jambe, qu'elle laissait souvent voir par la manière dont, sans y entendre malice, elle relevait sa robe quand il avait plu, et qu'elle sortait de chez elle ou de Saint-Léonard, ne pouvait être prise pour la jambe d'une femme; c'était une jambe nerveuse, à petit mollet saillant et dru comme celui d'un matelot. Sa bonne grosse taille , son embonpoint de nourrice, ses bras forts et potelés, ses mains rouges, tout en elle s'harmoniait aux formes bombées, à la grasse blancheur des beautés normandes. Ses yeux, d'une couleur indécise, arrivaient à fleur de tète et donnaient à son visage, dont les contours arrondis n'avaient aucune noblesse , un air d'étonnement et de simplicité moutonnière qui seyait d'ailleurs à son état de vieille fille: si elle n'avait jtas été innocente, elle eût semblé l'être. Son nez aquilin contrastait avec la petitesse de son front, car il est rare que cette forme de nez ne soit pas la conséquence d'un beau front; si elle avait de grosses lèvres rouges qui faisaient supposer de la bonté, ce front annonçait trop peu d'idées pour
que son cœur fiit dirigé par l'intelligence; elle devait être bienfaisante sans grâce; et l'on reproche sévèrement à la vertu ses défauts, tandis qu'on est plein d'indulgence i)our les qualités du vice. Ses cheveux châtains . d'une longueur extraordinaire, prêtaient à sa figure celte beauté qui résulte de la force et de l'abondance, les deux caractères principaux de sa personne. Au temps de ses prétentions, elle affectait de mettre sa figure de trois quarts pour montrer une très-jolie oreille qui se détachait bien au milieu du blanc azuré de son col et de ses tempes, rehaussé par son énorme chevelure. \ ue ainsi , en habit de bal , elle offrait une masse imposante. Ses formes protubérantes, sa taille, sa vigoureuse santé, arrachaient aux officiers de l'empire cette exclamation : >c Quel beau brin de fille! :> Mais, avec les années, l'embonpoint, élaboré par une vie tranquille et sage, s'était insensiblement si mal réparti sur ce corps, qu'il eu' avait détruit les primitives proportions. En ce moment, aucun corset ne pouvait faire retrouver de hanches à la pauvre fille, qui semblait fondue d'une seule pièce. La jeune harmonie de son corsage n'existait plus; son ampleur excessive faisait craindre qu'en se baissant elle ne fût emportée par ces masses flottantes; mais la nature l'avait douée d'un contre-poids naturel qui rendait iiuitile la mensongère précaution d'une tournure; chez elle tout était fermement vrai. En se triplant, son menton avait diminué la longueur du col et gêné le port de sa tète. Elle n'avait pas de rides, mais des plis; et les plaisants prétendaient que, pour ne pas se cojiper , elle se mettait de la poudre aux articulations , ainsi qu'on en jette aux enfants.
Celte grasse personne offrait à un jeune homme perdu de désirs comme Athanase la nature d'attraits qui devait le séduire ; car les jeunes imaginations, essentiellement avides et courageuses, aiment à s'étendre sur ces belles nappes vives; c'était la perdrix dodue, alléchant le couteau du gourmet. Beaucoup d'élégants parisiens endettés se seraient très bien résignés à faire exactement le bonheur de 31"" Cormon. Mais elle avait quarante ans ! En ce moment , après avoir pendant longtemps combatUi pour mettre dans sa vie les intérêts qui font toute la femme , et néanmoins forcée d'être fille, elle se fortifiait dans sa vertu par les pratiques religieuses les plus sévères. Elle avait eu recours à la religion , cette grande consolatrice des virginités. Son confesseur la dirigeait assez niaisement. depuis trois ans, dans la voie des macéra-
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lions; il lui recommandait l'usage de la discipline, qui , s'il faut en croire la médecine moderne , produit un effet contraire à celui qu'en attendait ce pauvre prêtre de qui les connaissances hygiéniques n'étaient pas très-étendues. Ces pratiques absurdes commençaient à répandre une teinte monastique sur le visage de mademoiselle Cormon. Elle était au désespoir en voyant son teint blanc contracter des tons jaunes qui annonçaient la maturité. Le léger duvet dont sa lèvre supérieure était ornée vers les coins s'avisait de grandir et dessinait comme une fumée ; ses tempes se miroitaient ; la décroissance commençait. Il était authentique dans Alençon que le sang la tourmentait; elle faisait subir ses confidences au chevalier de Valois à qui elle nombrait ses bains de pied, avec lequel elle combinait des réfrigérants. Le fin compère tirait alors sa tabatière, et, par forme de conclusion, contemplait la princesse Goritza.
— Le vrai calmant, disait-il, ma chère demoiselle, serait un bel et bon mari.
— Mais à qui se fier? répondait-elle.
Le chevalier chassait alors les grains de tabac qui se fourraient dans les plis du pou de soie ou sur son gilet. Pour tout le monde, son geste eilt été naturel, et, disons-le, passablement fat; mais il donnait toujours des inquiétudes à la pauvre^ fille. La violence de sa passion sans objet était si grande qu'elle n'osait plus regarder un homme en face , tant elle craignait de laisser apercevoir dans son regard le sentiment un peu bestial qui la poignait. Par un caprice qui n'était peut-être que la continuation de ses anciens procédés, quoiqu'elle se sentît attirée vers les hommes qui pouvaient encore lui convenir , elle avait tant de peur d'être taxée de folie en ayant l'air de leur faire la cour , qu'elle les traitait peu gracieusement. La plupart des personnes de sa société , se trouvant incapables d'apprécier ses motifs, toujours si nobles, expliipiaient sa manière d'être avec ses co-célibataires comme la vengeance d'un refus essuyé ou prévu.
Quand commença l'année 1816, elle atteignit à cet âge fatal ({u'elle n'avouait pas , à quarante ans. Son désir acquit alors une intensité qui avoisina la monomanie, car elle comprit que toute chance de progéniture finirait par se perdre ; et ce (pie , dans sa céleste ignorance , elle désirait par dessus tout, c'étaient des enfants. 11 n'y avait pas une seule personne dans tout Alençon qui attribuent à cette vertueuse fille un seul désir des licences amoureuses; elle aimait en bloc, sans rien imaginer ; c'était tme
Agnès catholique, incapable d'inventer une seule des ruses de l'Agnès de Molière. Depuis quelques mois , elle comptait sur un hasard. Le licenciement des troupes impériales et la reconstitution de l'armée royale opéraient un certain mouvement dans la destinée de beaucoup d'hommes qui retournaient , les uns en demi-solde , les autres avec ou sans pension , chacun dans leur pays natal . tous ayant le désir de corriger leur mauvais sort et de faire une fin , qui , ])our mademoiselle Cormon, pouvait être un délicieux commencement.il était difficile que, parmi ceux qui reviendraient aux environs, il ne se trouvât pas quelque brave militaire honorable , valide surtout , d'âge convenable, de qui le caractère servirait de passeport aux opinions bonapartistes; peut-être même s'en rencontrerait-il , qui , pour regagner une position perdue, se feraient royalistes. Ce calcul soutint encore, pendant les premiers mois de l'année, mademoiselle Cormon dans la sévérité de son attitude. Mais les militaires qui vinrent habiter la ville se trouvèrent tous ou trop vieux ou trop jeunes, trop bonapartistes ou trop mauvais sujets . dans des situations incompatibles avec les moeurs , le rang et la fortune de mademoiselle Cormon , qui chaque jour sedésespéradavantage. Les officiers supérieurs avaient tous profité de leurs avantages sous Napoléon pour se marier, et ceux-là devenaient royalistes dans l'intérêt de leurs familles. Mademoiselle Cormon avait beau prier Dieu de lui faire la grâce de lui envoyer un mari afin qu'elle pût être chrétiennement heureuse, il était sans doute écrit qu'elle mourrait vierge et martyre, car il ne se présentait aucun homme qui eût tournure de mari. Les conversations qui se tenaient chez elle , tous les soirs, faisaient assez bien la police de l'état-civil pour qu'il n'arrivât pas dans Alençon un seul étranger sans qu'elle fût instruite de ses mœurs, de sa fortune et de sa qualité. Mais Alençon n'est pas une ville qui afFriande l'étranger ; elle n'est sur le chemin d'aucime capitale, elle n'a pas de hasards; les marins qui vont de Brest à Paris ne s'y arrêtent même pas. La pauvre fille finit par comprendre qu'elle était réduite aux indigènes; aussi son œil prenait-il parfois une expression féroce , à laquelle le malicieux chevalier répondait par un fin regard en tirant sa tabatière et contemplant la princesse C.oritza. M. de Valois savait cpie, dans la jurisprudence féminine, une première fidélité est solidaire de l'avenir ; mais mademoiselle Cormon. avouons-le, avait peu d'esprit, elle ne conJi>renait rien au manège de la tabatière. Elle
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redoublait de vigilance pour comhatlre le malin esprit. Sa rigide dévotion et les principes les plus sévères contenaient ses cruelles souffrances dans les mystères de la vie privée. Tous les soii-s, en se retrouvant seule , elle songeait à sa jeunesse perdue, à sa fraîcheur fanée, aux vœux de la nature trompée ; et, tout en immolant au pied de la croix ses passions , poésies condamnées à rester en portefeuille , elle se promettait bien, si par hasard un homme de bonne volonté se présentait, de ne le soumettre à aucune épreuve et de l'accepter tel qu'il serait. En sondant ses bonnes dispositions, par certaines soirées plus .'^pres que les autres , elle allait jusqu'à épouser en pensée un sous-lieutenant, un fumeur, qu'elle se proposait de rendre , à force de soins , de complaisance et de douceur , le meilleur sujet de la terre; elle allait jusqu'à le prendre criblé de dettes. Mais il fallait le silence delà nuit pour ces mariages fantastiques, où elle se plaisait à jouer le sid^lime rôle des anges gardiens ; le lendemain, si Perrote trouvait le lit de sa maîtresse sens dessus dessous, mademoiselle, avait repris sa dignité; le lendemain , après déjeuner, elle voulait un homme de quarante ans, un bon propriétaire, bien conservé, vert comme un de ses prés.
Son oncle, l'abbé de Sponde, était incapable de l'aider en quoi que ce soit dans ces manœuvres matrimoniales. Ce bonhomme , âgé d'environ soixante-dix ans, attribuait les désastres de la révolution française à quelque dessein de la Providence, empressée de frapper une Eglise dissolue. L'abbé de Sponde s'était donc jeté dans le sentier depuis longtemps abandonné que pratiquaient jadis les solitaires pour aller au ciel ; il menait une vie ascétique, sans triomphe intérieur ; il dérobait au monde ses œuvres de charité, ses continuelles prières et ses mortifications; il pensait que les prêtres devaient tous agir ainsi pendant la tourmente, et il prêchait d'exemple. Tout en offrant au monde un visasye calme et riant, il avait fini par se détacher entièrement des intérêts mondains ; il songeait exclusivement aux malheureux, aux besoins de l'Église et à son propre salut. 11 avait laissé l'administration de ses biens à sa nièce, qui lui en remettait les revenus, et à laquelle il payait une modique pension afin de pouvoir dépenser le surplus en auniônes secrètes et en dons à l'Église. Toutes les affections de l'abbé s'étaient concentrées sur sa nièce qui le regardait comme un père; mais c'était un père distrait, ne concevant point les agitations de la chair, et remerciant Dieu de ce
(pj'il maintenait la pauvre fille dans le célibat; car il avait, depuis sa jeunesse , adopté le système de saint .îean (Ihrysostôine (|ui a écrit que : >: L'état de rirginitii était autant au-desHus de Cétat de ma7Ùage que l'Ange était au-dessus de r Homme. » Habituée à le respecter, mademoiselle Cornion n'osait pas l'initier aux désirs que lui inspirait un changement d'état; et le bonhomme, accoutjuné de son côté au train de la maison , eût peu goûté l'introduction d'un maître au logis. Préoccupé par les misères qu'il soulageait, perdu dans les abîmes de la prière . l'abbé de Sponde avait souvent des distractions (pie les gens de sa société pienaient pour des absences; peu causeur, il avait un silence affable et bienveillant. C'était un homme de haute taille, sec, à manières graves, solennelles, dont le visage exprimait des sentiments doux , \\n grand calme intérieur , et qui, par sa présence, imprimait à cette maison une autorité sainte. Il aimait beaucoup le voltairien chevalier de Valois. Ces deux majestueux débris de la noblesse et du clergé, quoique de mœurs différentes, se reconnaissaient à leurs traits généraux ; d'ailleurs, le chevalier étaitaussi onctueux avec l'abbéde Sponde qu'il était paternel avec ses grisetles.
Quebiues personnes pourraient croire que mademoiselle Cormon cherchait tous les moyens d'arriver à son but; que, parmi les légitimes artifices permis aux femmes, elle s'adressait à la toilette; qu'elle se décolletait, qu'elle déployait les co(juetteries négatives d'un magnifique port d'armes. Mais point! Elle était héroïque et immobile dans ses guimpes comme un soldat dans sa guérite. Ses robes, ses chapeaux , ses chiffons , tout se confectionnait chez des marchandes de modes d'Alençon, deux sœurs bossues qui ne manquaient pas de goût. Malgré les instances de ces deux artistes, mademoiselle Cormon se refusait aux tromperies de l'élégance ; elle voulait être cossue en tout , chair et plumes. Peut-être les lourdes façons de ses robes allaient-elles bien à sa physionomie. Se moque qui voudra delà pauvre fille! vous la trouverez sublime, âmes généreuses, qui ne vous in- (piiétez jamais de la forme que prend le sentiment, et l'admirez là où il est !
Ici quelques femmes perdues essaieront peutêtre de chicaner la vraisemblance de ce récit; elles diront qu'il n'existe pas en France de fille assez niaise pour ignorer l'art de pêcher un homme ; que mademoiselle Cormon est inie de ces exceptions monstrueuses que le bon sens interdit de présenter comme type ; car la plus vertueuse et la
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plus niaise fille, qui veut attraper un goujon, trouve encore un appât pour armer sa ligne. Mais ces critiques tombent, si l'on vient à penser que la sublime religion catholique, apostolique et romaine, est encore debout en Bretagne et dans l'ancien duché. La foi , la piété, n'admettent pas ces subtilités. Mademoiselle Cormon marchait dans la voie du salut , en préférant les malheurs de sa virginité infiniment trop prolongée au malheur d'un mensonge, au péché d'une ruse. Chez une fille armée de la discipline, la vertu ne pouvait transiger; l'amour ou le calcul devaient venir la trouver très-résolument. Puis, ayons le courage de faire une observation cruelle, par un temps où la religion n'est plus considérée que comme un moyen par ceux-ci, comme une poésie par ceux-là. La dévotion cause une opthalmie morale. Par une grâce providentielle, elle ôte aux âmes en route pour l'éternité la vue de beaucoup de petites choses terrestres. En un mot, les dévotes sont stupides sur beaucoup de points. Cette stupidité prouve d'ailleurs avec quelle force elles reportent leur esprit vers les sphères célestes ; quoique le voltairien M. de Valois prétendît qu'il était extrêmement difficile de décider si ce sont les personnes stupides qui deviennent dévotes, ou si la dévotion a pour effet de rendre stupides les filles d'esprit. Songez-y bien, la vertu catholique la plus pure, avec ses acceptations résignées de tout calice, avec sa pieuse soumission aux ordres de Dieu , avec sa croyance à l'empreinte du doigt divin sur toutes les phases de la vie, est la mystérieuse lumière qui se glissera dans les derniers rej)lis de cette histoire pour leur donner tout leur relief, et qui certes les agrandira aux yeux de ceux qui ont encore la Foi. Puis, s'il y a bêtise, pounpioi ne s'occuperait-on pas des malheurs de la bêtise, comme on s'occupe des malheurs du génie? l'une est un élément social infiniment })lus abondant que l'autre. Donc, mademoiselle Cormon péchait aux yeux du monde par la divine ignorance des vierges. Elle n'était point observatrice, et sa conduite avec ses prétendus le prouvait assez. Mais en ce moment même, une jeune fille de seize ans, qui n'aurait pas ouvert un seul roman, aurait lu cent chapitres d'amour dans les regards d'Athanase . tandis que mademoiselle Cormon n'y voyait rien ; elle ne reconnaissait pas dans les trcuiblenients de sa parole la force d'un sentiment qui n'osait se produire. Honteuse elle-même, elle ne devinait jîas la honte d'autrui. Capable d'inventer les raffinements de grandeur scntinicntaU; (pii l'avaicni
primitivement perdue , elle ne les reconnaissait pas chez Xthanase. Ce phénomène moral ne paraîtra pas extraordinaire aux gens qui savent que les qualités du cœur sont aussi indépendantes de celles de l'esprit que les facultés du génie le sont des noblesses de l'âme. Les hommes complets sont si rares , que Socrate , l'une des plus belles perles de l'humanité, convenait, avec un phrénologue de son temps , qu'il était né pour faire un fort mauvais drôle. Un grand général peut sauver son pays à Zurich et s'entendre avec des fournisseurs; un banquier de probité douteuse peut se trouver homme d'état; un grand musicien peut concevoir des chants sublimes et faire un faux ; une femme de sentiment peut être une grande sotte; une dévote peut avoir une âme sublime et ne pas même reconnaître les sons que rend une belle âme à ses cotés. Les caprices produits par les infirmités physiques se rencontrent également dans l'ordre moral. Cette bonne créature, qui se désolait de ne faire ses confitures que pour elle et pour son vieil oncle, était devenue presque ridicule. Ceux qui se sentaient pris de sympathie pour elle , à cause de ses qualités et même de ses défauts, se moquaient de ses mariages manques. Dans plus d'une conversation, on se demandait ce que deviendraient de si beaux biens, et les économies de mademoiselle Cormon, et la succession de son oncle. Depuis longtemps , elle était soupçonnée d'être au fond , malgré les apparences, une fille originale. En province , il n'est pas permis d'être original ; c'est avoir des idées incomprises par les autres, et l'on y veut l'égalité de l'esprit aussi bien que l'égalité des mœurs. Le mariage de mademoiselle (Mormon était devenu, dès 1804 , quel(|ue chose de si problématique, que se marier C07nme mademoiselle Cormon fut , dans Alençon , une phrase proverbiale (pii équivalait à la plus railleuse des négations. 11 faut que l'esprit moqueur soit un des plus impérieux besoins de la France pour (juc cette excellente personne excitât quelques railleries dans Alençon. Non-seulement elle recevait toute la ville, (Ile était charitable, pieuse et incapable de dire une méchanceté; mais encore elle concordait à l'esprit général et aux mœurs des habitants qui l'aimaient comme le caractère le plus pur, dans les habitudes de la province. Elle n'en était jamais sortie ; symbole de leur vie, elle s'en était encroiltée. elle en avait les préjugés, elle en épousait les intérêts, elle l'adorait. Malgré ses dix-huit mille livres de renies en fonils de terre, fortune considérahie en province, elle restait à l'unisson des maisons moins riches, (^uand
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elle se rendait à sa terre du Prébaudet, elle y allait dans une vieille carrioled'osier, suspendue sur deux soupentes en cuir blanc, allelée d'une grosse jument poussive, et (pie fermaient à peine deux rideaux de cuir rougi par le temps. Cette carriole , connue d« toute la ville, était soignée par Jacquelin autant que le plus beau coupé de Paris; elle y tenait, elle le faisait conserver avec la joie triomphante de l'avarice heureuse. La plupart des habitants savaient gré à mademoiselle Cormon de ne pas les humilier parle luxe qu'elle aurait pu afficher; il est même à croire que si elle avait fait venir de Paris une calèche, on en aurait plus glosé que de ses mariages manques. La plus brillante voilure, d'ailleurs, l'aurait conduite au Prébaudet tout comme la vieille carriole; et la province , qui voit toujours la fin , s'inquiète assez peu de la beauté des moyens pourvu qu'ils soient efficients.
Pour achever la pointure des mœurs intimes de cette maison , il est nécessaire de grouper, autour de mademoiselle Cormon et de l'abbé de Sponde , •Tacquelin, Josette et Mariette la cuisinière, (jui s'employaient au bonheur de l'oncle et de la nièce. Jacquelin était un homme de quarante ans, gros et court, rougeot, brun , une figure de matelot breton; il était au service de la maison depuis vingt-deux ans; il servait à ta])le, il pansait la jument , il jardinait , il cirait les souliers de l'abbé , faisait les commissions, sciait le bois, conduisait la carriole, allait chercher l'avoine, la paille et le foin au Prébaudet ; il restait à l'antichambre le soir, endormi comme un loir. Il aimait, dit-on, Josette, fille de trente-six ans , que mademoiselle Cormon aurait renvoyée si elle se fût mariée ; aussi ces deux pauvres gens amassaient-ils leurs gages et s'aimaient-ils en silence . attendant et désirant le mariage de mademoiselle comme les Juifs attendent le Messie. Josette était une fille née entre Alençon et 3Iortagne ; elle était petite et grasse ; sa figure, qui ressemblait à un abricot crotté, ne manquait ni dephysionomie, ni d'esprit; elle passait pour gouverner sa maîtresse. Josette et Jacquelin, sûrs d'un dénoùment , cachaient une satisfaction qui faisait présumer que ces deux amants s'escomptaient l'avenir, Mariette, cuisinière, était également depuis quinze ans dans la maison; elle savait accommoder tous les plats en honneur dans le pays.
Peut-être faudrait-il compter pour beaucoup la grosse vieille jument normande bai-brun qui traînait mademoiselle Cormon à sa comjjagne du Prébaudet, car les cinq habitants de celte maison portaient à celte bête une affection maniaque. Elle
s'appelait Pénélope , et servait depuis dix-huit ans ; elle était si bien soignée, servie avec tant de régularité, (jue Jaccjuelin et mademoiselle espéraient en tirer parti pendant jihis de dix ans encore. Cette bète était un perpétuel sujet de conversation et d'occupation : il semblait que la pauvre mademoiselle Cormon , n'ayant point d'enfant à qui sa maternité rentrée pût se prendre, la déversât sur ce bienheureux animal. Pénélope l'avait empêchée d'avoir des serins, des chais, des chiens , famille fictive que se donnent presque tous les êtres solitaires au milieu de la société.
Ces quatre fidèles serviteurs , car l'intelligence de Pénélope s'était élevée jusqu'à celle de ces bons domestiques, tandis qu'ils s'étaient abaissés jusqu'à la régularité muette et soumise de la bète , allaient et venaient chaque jour dans les mêmes occupations , avec l'infaillibilité de la mécanique. Mais , comme ils le disaient dans leur langage , ils avaient mangé leur pain blanc en premier. Jlademoiselle Cormon , comme toutes les personnes nerveusement agitées par une pensée fixe , devenait difficile, tracassière, moins par caractère (pie par le besoin d'employer son activité. Ne pouvant s'occuper d'un mari , d'enfants et des soins qu'ils exigent, elle s'attaquait à des minuties. Elle parlait pendant des heures entières sur des riens, sur une douzaine de serviettes numérotée Z (ju'elle rencontrait après le Q.
— A quoi pense donc Josette! s'écriait-elle; Josette ne prend donc garde à rien !
Mademoiselle demandait pendant huit jours si Pénélope avait eu son avoine à deux heures , parce qu'une seule fois Jacquelin s'était attardé. Sa petite imagination travaillait sur des bagatelles; une couche de poussière oubliée par le plumeau, des tranches de pain mal grillées par Mariette, le retard apporté par Jacquelin à venir fermer les fenêtres sur lesquelles donnait le soleil dont les rayons mangeaient les couleurs des meubles; toutes ces grandes petites choses engendraient de graves querelles où mademoiselle s'emportait. Tout changeait donc ! elle ne reconnaissait plus ses serviteurs d'autrefois; ils se gâtaient, elle élail trop bonne! L'o jour, Josette lui donna la Journée du Chrétien au lieu de \aQuinzaine de Pâques; toute la ville apprit le soir ce malheur; mademoiselle avait été forcée de revenir de Saint-Léonard chez elle, et son départ subit de l'église, où elle avaitdérangé toutes les chaises, avait fait supposer des cnormités!
— Josette, avait-elle dit avec douceur, que pareille chose n'arrive plus !
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Mademoiselle Cormon était, sans s'en douter , Irès-heureuse de ces petites querelles, qui servaient d'émonctoire à ses acrimonies ; car l'esprit a ses exigences; il a, comme le corps, sa gymnastique. Ses inégalités d'humeur furent acceptées par Josette , Mariette et Jacquelin , comme les intempéries de l'atmosphère le sont par le laboureur. Ces trois bonnes gens disaient : Il fait beau temps, ou il pleut, sans accuser le ciel. Parfois, en se levant, le matin, dans la cuisine, ils se demandaient dans quelle humeur se lèverait mademoiselle, comme un fermier consulte les brumes de l'aurore. Enfin, nécessairement mademoiselle Cormon avait fini par se contempler elle-même dans les infiniment petits de sa vie. Elle et Dieu , son confesseur et ses lessives, ses confitures à faire, les offices à entendre et son oncle à soigner, avaient absorbé sa faible intelligence : les atomes de la vie se grossissaient par l'effet d'une optique particulière aux gens égoïstes par nature ou par hasaid. Sa santé si parfaite donnait une valeur effrayante au moindre embarras dans ses tubes digestifs. Elle vivait d'ailleurs sous la férule de la médecine de nos aïeux; elle prenait par ancjuatre médecines de précaution à faire crever Pénélope, etquila ragaillardissaient. Si Josette, en l'habillant, trouvait un léger bouton épanoui sur les omoplates encore satinées de mademoiselle, c'était un sujet d'énormes perquisitions dans les différents bols alimentaires de la semaine. Quel triomphe si Josette rappelait à sa maîtresse un certain lièvre trop ardent qui avait dû faire lever ce damné bouton. Avec quelle joie toutes deux disaient: — Il n'y a pas de doute, c'est le lièvre !
— Mariette l'avait trop épicé , reprenait mademoiselle; je lui dis toujours de faire douar pour mon oncle et pour moi ; mais Mariette n'a pas plus de mémoire que....
— Que le lièvre, disait Josette.
— C'est vrai! répondait mademoiselle.
Quatre fois par an, au commencement de chaque
saison, mademoiselle Cormon allait passer un certain nombre de jours à sa terre du Prébaudet. On était alors à la mi-mai , épo(jue à laquelle mademoiselle voulait voir si ses pommiers avaient bien 7ieigc, mot du pays qui exprime l'elîet produit sous ces arbres par la chute de leurs fleurs. Quand l'amas circulaire des pétales tombés ressemble à une couche de neige, le propriétaire peut espérer une abondante récolte de cidre. En même temps qu'elle jaugeait ainsi ses tonneaux , mademoiselle Cormon veillait aux réparations que l'hiver avait nécessitées; elle ordonnait les façons de son jardin
et de son verger d'où elle tirait de nombreuses provisions. Chaque saison avait sa nature d'affaires.
Mademoiselle donnait avant son départ un dîner d'adieu à ses fidèles, quoiqu'elle dût les retrouver trois semaines après. C'était toujours une nouvelle qui retentissait dans Alençon que le départ de mademoiselle Cormon. Ses habitués, en retard d'une visite, venaient alors la voir; son appartement de réception était plein, chacun lui souhaitait un bon voyage comme si elle eût dû faire route pour Calcutta. Puis, le lendemain matin, les marchands étaient sur le pas de leurs portes; petits et grands regardaient passer la carriole, et il semblait qu'on s'apprenait une nouvelle en se disant : — Mademoiselle Cormon va au Prébaudet!
Par ici, l'un disait: — Elle a du pain cuit, celle-là !
— Eh! mon gars, répondait le voisin, c'est une brave personne ; si le bien tombait toujours en de pareilles mains, le pays ne verrait pas un mendiant...
Par là, un autre : — Tiens, tiens! je ne m'étonne pas si nos vignobles de haute futaie sont en fleurs, voilà mademoiselle Cormon qui part pour le Prébaudet! D'où vient qu'elle se marie si peu?...
— Je l'épouserais bien tout de même ! i-épondait un plaisant; le mariage est à moitié fait; il y a une partie de consentante; mais l'autre ne veut pas. Bah! c'est pour M. du Bousquier que le four chauffe !
— M. du Bousquier?... elle l'a refusé.
Le soir , dans toutes les réunions, on se disait gravement : — Mademoiselle Cormon est partie. — Ou : Vous avez donc laissé partir Mademoiselle Cormon?
Le mercredi, choisi par Suzanne pour son esclandre, était, par un effet du hasard, ce mercredi d'adieu, jour où mademoiselle Cormon faisait tourner la tète à Josette pour les paquets à emporter. Donc, pendant la matinée, il s'était dit et passé des choses en ville qui prêtaient le plus vif intérêt à cette assemblée d'adieu. Madame Granson avait été sonner la cloche dans dix maisons, pendant que la vieille fille délibérait sur les eu cas de son voyage, et que le malin chevalier de Valois faisait un piquet chez mademoiselle Armande de Cordes , sœur du vieux marquis de Cordes, dont elle tenait la maison , et qui était la reine du salon aristocratique.
S'il n'était indifférent pour personne de voir quelle figure ferait le séducteur pendant la soirée, il était important pour le chevalier et pour ma-
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ilniTK^ Oranson do savoir comment mademoiselle Cormon prendrait la nonvelle, on sa double qualité de fille nubile et de présidente de la Société de Maternité. Ouant à l'innocent du Bousquier, il se promenait sur le cours en commençant à croire (jue Suzanne l'avait joué; soupçon qui le confirmait dans ses principes à l'endroit des femmes.
Dans ces jours de f[ala. la table était déjà mise vers trois heures et demie; car en ce temps, le monde fashionai)le d'Alençon dînait, par extraordinaire , à quatre heures. On y dînait encore, sous l'empire, à deux heures après midi, comme jadis; mais l'on soupait. Un des plaisirs que mademoiselle Cormon savourait le plus, sans y entendre malice, mais qui certes reposait sur l'égoïsme , consistait dans l'indicible satisfaction qu'elle éprouvait à se voir habillée comme l'est une maîtresse de maison qui va recevoir ses hôtes. Quand elle s'était ainsi mise sous les armes , il se glissait dans les ténèbres do son cœur un rayon d'espoir; une voix lui disait que la nature ne l'avait pas si abondamment pourvue en vain, et qu'il allait se présenter un homme entreprenant. Son désir se rafraîchissait comme elle avait rafraîchi son corps; elle se contemplait dans sa double étoffe avec une sorte d'ivresse ; puis cette satisfaction se continuait alors qu'elle descendait pour donner son redoutable coup d'œil au salon , au cabinet et au boudoir. Elle s'y promenait avec le contentement naïf du riche qui pense à tout moment qu'il est riche et ne manquera jamais de rien. Elle regardait ses meubles éternels, ses antiquités, ses laques; elle se disait que de si belles choses voulaient un maître. Après avoir admiré la salle à manger , remplie par la table oblongue où s'étendait une nappe de neige ornée d'une vingtaine de couverts placés à des distances égales; après avoir vérifié l'escadron de bouteilles qu'elle avait indiquées, et qui montraient d'honorables étiquettes; après avoir méticuleusement vérifié les noms écrits sur de petits papiers par la main tremblante de l'abbé . seul soin qu'il prit dans le ménage , et qui donnait lieu à de graves discussions sur la place de chaque convive ; alors mademoiselle allait, dans ses atours, rejoindre son oncle , qui , vers ce moment, le plus joli de la journée , se promenait le long de la terrasse , sur la Brillante. A ces heures d'attente , elle n'abordait jamais l'abbé de Sponde sans lui faire quelques questions saugrenues, afin d'entraîner le bon vieillard dans une discussion qui pût l'amuser. Voici pourquoi , car cette parti-
cularité doit achever de peindre le caractère de cette excellente fille :
Mademoiselle Cormon regardait comme un de ses devoirs de parler ; non qu'elle fût bavarde , elle avait malheureusement trop peu d'idées et savait trop peu de phrases pour discourir; mais elle croyait accomplir ainsi l'un des devoirs sociaux prescrit par la religion qui nous ordonne d'être agréable à notre prochain. Cette obligation lui coûtait tant, (ju'elle avait consulté son directeur, l'abbé Couturier, sur ce point (le civilité puérile et honnête. Malgré l'humble observation de sa pénitente, qui lui avoua la rudesse du travail intérieur auquel se livrait son esprit pour trouver quelque chosr» à dire, ce vieux prêtre, si ferme sur la discipline, lui avait lu tout un passage de Saint-François de Sales sur les devoirs de la femme du monde , sur la décente gaieté des pieuses chrétiennes, qui devaient réserver leur sévérité pour elles-mêmes, et se montrer aimables chez elles et faire que le prochain ne s'y ennuyât point. Ainsi pénétrée de ses devoirs, et voulant à tout prix obéir à son directeur qui lui avait dit de causer avec aménité , quand la pauvre fille voyait la conversation s'allanguir , elle suait dans son corset, tant elle souffrait en essayant d'émettre des idées pour en ranimer le feu éteint. Elle lâchait alors des propositions étranges, comme celle-ci : Personne ne peut se trouver dans deux endroits à la fois , à moins d'être petit oiseau, par laquelle, un jour, elle réveilla, non sans succès, une discussion sur l'ubiquité des apôtres à laquelle elle n'avait rien compris. Ces sortes de rentrées lui méritaient dans sa société le surnom de la bonne mademoiselle Cormon. Dans la bouche des beauxesprits de la société, ce mot voulait dire qu'elle était ignorante comme une carpe , et un peu bestiole-^ mais beaucoup de personnes de sa force prenaient l'épithète dans son vrai sens et répondaient : — Oh, oui ! mademoiselle Cormon est excellente !
Parfois, elle faisait des questions si absurdes, toujours pour être agréables à ses hôtes et remplir ses devoirs envers le monde , que le monde éclatait de rire. Elle demandait, par exemple, ce que le gouvernement faisait des impositions qu'il recevait depuis si longtemps. Pourquoi la Bible n'avait pas été imprimée du temps de Jésus-Christ, puisqu'elle était de Moïse. Elle était de la force de ce country gentleman , qui , entendant toujours parler de la Postérité, à la chambre des communes, se leva pour dire : «Messieurs, j'entends toujours
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parler de la Postérité, je voudrais bien savoir ce que cette puissance a fait pour l'Angleterre? :> Dans ces circonstances, riiéroïque chevalier de Valois amenait au secours de la vieille fille toutes les forces de sa spirituelle diplomatie . en voyant le sourire qu'échangeaient d'impitoyables demi-savants. Le vieux gentilhomme, qui aimait à enrichir les femmes, prêtait de l'esprit à mademoiselle Cormon en la soutenant paradoxalement, et couvrait si bien la retraite , que parfois mademoiselle semblait ne pas avoir dit une sottise. Elle avoua sérii usement un jour qu'elle ne savait pas quelle différence il y avait entre les bœufs et les taureaux. Le ravissant chevalier arrêta les éclats de rire en répondant que les bœufs ne pouvaient jamais être que les oncles des génisses. Jamais mademoiselle Cormon ne comprit un seul de ces chevaleresques services; car, en voyant la conversation ranimée, elle ne se trouvait i>as si bête qu'elle pensait l'être. Enfin, un jour, elle s'établit dans son ignorance, comme le duc de Brancas, le héros du distrait, se posa dans le fossé oîi il avait versé, et y prit si bien ses aises que quand on vint l'en retirer, il demanda ce qu'on lui voulait. Depuis cette époque assez récente, mademoiselle Cormon perdit de sa crainte; elle eut un aplomb qui donnait à ses rentrées quelque chose de la solennité avec laquelle les Anglais accomplissent leurs niaiseries patriotiques, et qui est comme la fatuité de la bêtise. En arrivant auprès de son oncle d'un pas magistral, elle ruminait donc une question à lui faire pour le tirer de ce silence qui la peinait toujours, car elle le croyait ennuyé.
— Mon oncle, lui dit-elle, en se pendant à son bras, et se collant joyeusement à son côté (c'était encore une de ses fictions ; elle pensait : — Si j'avais un mari , je serais ainsi ! ) Mon oncle, si tout arrive ici-bas par la volonté de Dieu , il y a donc une raison de toute chose ?
— Certes! fit gravement l'abbé de Sponde, qui, chérissant sa nièce , se laissait toujours arracher à ses méditations avec une patience angélique.
— Alors , si je reste fille , une supposition, c'est que cela plaît à Dieu?
— Oui , mon enfant, dit l'abbé.
— Mais, cependant, rien ne m'empêcherait de me marier demain ; et si Dieu avait décidé le contraire, sa volonté serait détruite par la mienne?
— Cela serait vrai , si nous connaissions la véritable volonté de Dieu, répondit l'ancien prieur de Sorbonne. Remarque donc, ma fille . que tu mets un si?
La pauvre fille , qui avait espéré entraîner son oncle dans une discussion matrimoniale par un argumentado?nm'pofentem, resta stupéfaite; mais les personnes dont l'esprit est obtus suivent la terrible logique des enfants qui consiste à aller de réponse en demande, logique souvent embarrassante.
— 3Iais, mon oncle, Dieu n'a pas fait les femmes pour qu'elles restent filles; car, ou elles doivent être toutes filles ou toutes femmes; il y a de l'injustice dans la distribution des rôles?
— Ma fille , dit le bon abbé , tu donnes tort à l'Eglise qui prescrit le célibat comme la meilleure voie pour aller à Dieu.
— Mais si l'Eglise a raison , et que le monde fût bon catholique . le genre humain finirait donc , mon oncle ?
— Tu as trop d'esprit , Rose ; il n'en faut pas tant pour être heureuse.
Un mot pareil excitait un sourire de satisfaction sur les lèvres de la pauvre fille, et la confirmait dans la bonne opinion qu'elle commençait à prendre d'elle-même. Et voilà comment le monde, comment nos amis . nos ennemis , sont les complices de nos défauts! En ce moment, l'entretien fut interrompu par l'arrivée successive des convives. Dans ces jours d'apparat , cette scène locale amenait de petites familiarités entre les gens de la maison et les personnes invitées.
Mariette disait au président du tribunal , gourmand de haut bord, en le voyant passer : — Ah ! monsieur du Ronceret , j'ai fait les choux-fleurs au gratin à votre intention , car mademoiselle sait combien vous les aimez . et m'a dit : Ne les manque [•as, Mariette, nous avons M. le président!
— Cette bonne mademoiselle Cormon ! répondait le justicier du pays. Mariette, les avez-vous mouillés avec du jus au lieu de bouillon? c'est plus onctueux.
Le président ne dédaignait point d'entrer dans la chambre du conseil où Mariette rendait ses arrêts; il y jetait le coup d'œil du gastronome et l'avis du maître.
— Bonjour, madame, disait Josette à madame Granson qui courtisait la femme de chambre; mademoiselle a bien pensé à vous, vous aurez un plat de poisson.
Quant au chevalier de Valois, il disait à Mariette, avec le ton léger d'un seigneur qui se familiarise : — Eh bien , cher cordon bleu , à qui je donnerai la croix de la légion -d'honneur, y at-il quelque beau morceau pour lequel il faille se réserver ?
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— Oui , oui , inonsieui' de Valois , un lièvre envoyé du Prébaudet; il pesait (|uatorze livres!
— Bonne fille ! disait le chevalier en confirmant Josette, il pèse quatorze livres?
Du Bousqiiier n'était pas invité , car mademoiselle Cormon, fidèle au système (pie vous savez , traitait mal ce (piinquagénaire, pour qui elle éprouvait d'inexplicables sentiments attachés aux plus profonds replis de son cœur. Quoiqu'elle l'eût refusé, parfois elle s'en repentait; elle avait tout ensemble comme un pressentiment qu'elle l'épouserait , et une terreur qui l'empêchait de souhaiter ce mariage. Son âme, stimulée par ces idées , se préoccupait de du Bousquier. Sans se l'avouer, elle était influencée par les formes herculéennes du républicain. Quoiqu'ils ne s'expliquassent pas les contradictions de mademoiselle Cormon, madame Granson et le chevalier de Valois avaient surpris de naïfs regards coulés en dessous, dont la signification était assez claire pour que tous deux essayassent de ruiner les esi)érances déjà déjouées de l'ancien fournisseur, et qu'il avait certes conservées.
Deux convives, que leurs fonctions excusaient par avance , se faisaient attendre : l'un était 3L du Coudrai , le conservateur des hypothèques; l'autre, M. Choisnel, ancien intendant de la maison de Gordcs, le notaire de la haute aristocratie , par laquelle il était reçu avecune distinction que lui méritaient ses vertus, et qui d'ailleurs avait une fortune considérable. Quand ces deux retardataires arrivèrent, Jacquelin leur dit , en les voyant aller au salon : — Ils sont tous au jardin.
Sans doute les estomacs étaient impatients, car à l'aspect du conservateur des hypothèques, (un des hommes les plus aimables de la ville, et qui n'avait que le défaut d'avoir épousé pour sa fortune une vieille femme insupportable, et de commettre d'énormes calembourgs dont il riaitle premier), il s'éleva le léger brouhaha par lequel s'accueillent les derniers venus en semblable occurrence. En attendant l'annonce officielle du service , la compagnie se promenait sur la terrasse, le long de la Brillante , en regardant les herbes fluviatiles , la mosaïque du lit, et les détails si jolis des maisons accroupies sur l'autre rive, les vieilles galciles de bois , les fenêtres aux appuis en ruines , ks étais obliques de quelques chambres en avant sur la rivière, les jardinets où séchaient des guenilles, l'atelier du menuisier, enfin ces misères de petite ville auxquelles le voisinage des eaux , un saule pleureur penché, des fleurs, un rosier, communiquaient je ne sais quelle grâce attendrissante.
Parmi ces personnages , le chevalier étudiait toutes les figures , car il avait appris que son petit brûlot s'était très-heureusement attaché aux meilleures coteries de la ville. Mais personne ne parlait encore à haute voix de la grande nouvelle , de Suzanne et de du Bousquier. Les gens de province possèdent au plus haut degré l'art de distiller les cancans ; le moment pour s'entretenir de celte étrange aventure n'était pas encore arrivé; il fallait (pie chacun se fût accordé. Donc on se disait à l'oreille : — Vous savez ?
— Oui.
— Du Bousquier?
— Et la belle Suzanne?
— Mademoiselle Cormon n'en sait rien?
— Non.
— Ah!
C'était le piano du cancan, dont le rinforzando allait éclater quand on serait à déguster la première entrée.
Tout à coup, M. de Valois avisa madame Granson qui avait arboré son chapeau vert à bouquet d'oreilles d'ours . et dont la figure pétillait. Etait-ce envie de commencer le concert? Quoiqu'une semblable nouvelle fût comme une mine d'or à exploiter dans la vie monotone de ces personnages, l'observateur et défiant chevalier crut reconnaître chez cette bonne femme l'expression d'un sentiment plus étendu ; c'était la joie causée par le triomphe d'un intérêt personnel. Aussitôt il se retourna pour examiner Athanase , et le surprit dans le silence significatif d'une concentration profonde. Bientôt un regard jeté par le jeune homme sur le corsage de mademoiselle Cormon, lequel se produisait, ce jour-là, comme deux timl)alles de régiment, porta dans l'âme du chevalier une lueur subite; cet éclair lui permit d'entrevoir tout le passé.
— Ah ! diantre , se dit-il , à quel coup de caveçon je suis exposé !
31. de Valois se rapprocha de mademoiselle Cormon pour pouvoir lui donner le bras en la conduisant à la salle à manger. La vieille fille avait pour le chevalier une considération respectueuse; car certes, son nom et la place qu'il occupait parmi les constellations aristocratiques du département en faisaient le plus brillant ornement de son salon. Dans son for intérieur, depuis douze ans, mademoiselle Cormon désirait devenir madame de Valois; ce nom était comme une branche à laquelle s'attachaient les idées qui essaimaient de sa cervelle , touchant la noblesse, le rang et les qualités extérieures d'un parti. Mais si le chevalier de
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V alois était l'homme choisi par le cœur , par l'esprit, par raml)ition, cette vieille ruine, quoique l»eignée comme le saint Jean d'une procession , effrayait mademoiselle Cormon; si elle voyait un gentilhomme en lui, la fille ne voyait pas de mari. I/indifférence affectée du chevalier en fait de mariage, et surtout la prétendue pureté de ses mœurs dans une maison pleine de griseltes, faisaient un tort énorme à M. de Valois, contrairement à ses prévisions. Ce gentilhomme, qui avait vu si juste dans l'affaire de la rente viagère, se trompait en ceci. Sans qu'elle s'en doutât, les pensées de mademoiselle Cormon sur le trop sage chevalier pouvaient se traduire par ce mot : — Quel dommage qu'il ne soit pas un peu libertin !
Les observateurs du cœur humain ont remarqué le penchant des dévotes pour les mauvais sujets, en s'étonnant de ce goût qu'ils croient opposé à la vertu chrétienne. D'abord , quelle plus belle destinée donneriez-vous à la femme vertueuse que celle de purifier à la manière du charbon les eaux troubles du vice? Mais comment n'a-t-on pas vu que ces nobles créatures, réduitespar la rigidité de leurs principes à ne jamais enfreindre la fidélité conjugale, doivent naturellement désirer un mari de haute expérience prati(jne; or, les mauvais sujets sont de grands hommes en amour. Ainsi , la pauvre fille gémissait de trouver sou vase d'élection cassé en deux morceaux; Dieu seul pouvait souder le chevalier de Valois et du Bousquier,
Pour bien faire comprendre l'importance du peu de mots que le chevalier et mademoiselle Cormon allaient se dire , il est nécessaire d'exposer deux graves affaires qui s'agitaient dans la ville . et sur lesquelles les opinions étaient divisées. Du Bousquier, d'ailleurs, s'y trouvait mystérieusement mêlé. L'une concernait le curé d'Alençon , qui jadis avait prêté le serment constitutionnel , et qui vainquait en ce moment les répugnances catholiques en déplo3 ant les plus hautes vertus ; ce fut un Cheverus au petit pied , mais si bien apprécié, qu'à sa mort la ville entière le pleui'a. Mademoiselle Cormon et l'abbé de Sponde appartenaient à cette Petite-Eglise, sublime dans son orthodoxie, et qui fut à la cour de Rome ce que les ultras allaient être à Louis XVIII. L'abbé surtout ne reconnaissait pas l'Eglise (pii avait transigé forcément avec les constitutionnels. Ce curé n'était point reçu dans la maison Cormon , dont les sympathies étaient acquises au desservant de Saint-Léonard , la paroisse aristocratiipie d'Alençon. Du Bousquier , ce libéral enragé, caché sous la peau du royaliste, savait
combien les points de ralliement sont nécessaires aux mécontents qui sont dans le fond de boutique de toutes les oppositions; et il avait déjà groupé les sympathies de la classe moyenne autour de ce curé. Puis, sous l'inspiration secrète de ce diplomate grossier, l'idée de bâtir un théâtre était éclose dans la ville d'Alençon ; les séides de du Bousquier ne connaissaient pas leur Mahomet; mais ils n'en étaient que plus ardents en croyant défendre leur propre conception. Athanase était un des plus chauds partisans de la construction d'une salle de spectacle, et depuis quelques jours, il plaidait dans les bureaux de la mairie pour une cause que tous les jeunes gens avaient épousée. •
Le gentilhomme offrit à la vieille fille sonbras pour se promener; elle l'accepta, non sans le remercier par un regard heureux de cette attention , et auquel le chevalier répondit en montrant Athanase d'un air fin.
— Mademoiselle, vous qui portez un si grand sens dans l'appréciation des convenances sociales, et à qui ce jeune homme tient par quelques liens...
— ïrès-éloignés , dit-elle en l'interrompant.
— Ne devriez-vous pas, dit le chevalier en continuant , user de l'ascendant que vous avez sur sa mère et sur lui pour l'empêcher de se perdre ? Il n'est pas déjà très-religieux ; il tient pour l'assermenté; mais ceci n'est rien. Voici quelque chose de beaucoup plus grave! Ne se jette-l-il pas en étourdi dans une voie d'opposition , sans savoir quelle influence sa conduite actuelle exercera sur son avenir? Il intrigue pour le théâtre; il est, dans cette affaire, la dupe de ce républicain déguisé de du Bous(piier !,..
— Mon Dieu, M. de Valois, répondit-elle, sa mère me dit (pi'il a de l'esprit, et il ne sait pas dire deux-^ il est toujours planté devant vous comme un tc7me!
— Qui ne pense à rien! s'écria le conservateur des hypothèques. Je l'ai saisi au vol, celui-là! Je présente mes dévouées au chevalier de Valois , ajouta -t-il en saluant le gentilhomme.
M. de Valois rendit le salut sec et protecteur du noble (pii maintient sa dislance : puis il remorqua mademoiselle Cormon à quelques pots de fleurs plus loin, pour faire comprendre à l'interrupteur qu'il ne voulait pas être espionné.
— Comment voulez-vous , dit le chevalier à voix basse, en se penchant à l'oreille de mademoiselle Cormon , que les jeunes gens élevés dans ces détestables lycées impériaux aient des idées! Ce sont les bonnes mœurs elles nobles habitudes qui pro-
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duisenl les idées. Il n'est pas difficile, en le voyant, de deviner que ce pauvre garçon deviendra tout à fait imbécile et mourra tristement. Voyez comme il est pAle, h rive...
— Sa mère prétend (|u'il travaille l)eaucoup trop, répondit innocemment la vieille fille ; il passe les nuits, mais à f|(ioi? à lire des livres, à écrire! Quel état cela peut-il donner à un Jeune homme d'écrire pendant la nuit ?
— Mais cela l'épuisé , reprit le chevalier, en essayant de ramener la pensée de la vieille tille sur le terrain où il espérait lui voir prendre Athanase en horreur; les mœurs de ces lycées impériaux étaient horribles.
— Oh ! oui , dit l'ingénue mademoiselle Cormon. Ne les menait-on pas promener avec les tambours en tète? Pas plus de religion (jue dessus ma main ! Et on les mettait en uniforme comme les troupes ! Quelles idées !
— Voilà quels en sont les produits ! dit le chevalier en montrant Athanase. De mon temps , un jeune homme aurait-il jamais eu honte de regarder une jolie femme? Il baisse les yenx(iuand il vous voit ! Ce jeune homme m'effraie parce qu'd m'intéresse. Dites-lui de ne pas intriguer avec les bonapartistes comme il fait pour cette salle de spectacle. Quand ces petits jeunes gens ne la demanderont pas, l'autorité la construira. Puis, dites à sa mère de veiller sur lui.
— Oh ! elle l'empêchera de voir ces gens en demisolde et la mauvaise société, j'en suis sûre ! Je vais lui parler , dit mademoiselle Cormon , cal" il pourrait perdre sa place à la mairie. Et de quoi lui et sa mère viviaient-ils? Cela fait frémir!
Comme M. de Talleyrand le disait de sa femme, le chevalier se dit en lui-même, en regardant mademoiselle Cormon : — Qu'on m'en trouve une plus bêteî Foi de gentilhomme ! la vertu qui ôte l'intelligence est-elle une vertu? Mais quelle adorable femme pour un homme de mon âge ! Quels principes ! Quelle ignorance !
Comprenez bien que ce monologue , adressé à la princesse Goritza , se fit en préparant une prise de tabac.
Madame Granson avait deviné que le chevalier parlait d'Athanase; et pour connaître le résultat de cette conversation , elle suivait mademoiselle Cormon qui marchait devant le jeune homme en mettant six pieds de dignité en avant d'elle. Mais en ce moment, Jacquelin vint annoncer que Mademoiselle était servie. La vieille fille fit un appel au chevalier; mais le galant conservateur des hypo-
lhè(iues, qui commençait à voir dans les manières du gentilhomme la barrière que, vers ce temps, les nobles de province exhaussaient entre eux et la bourgeoisie, fut ravi de primer le chevalier; il était près de mademoiselle Coimon , il arrondit son bras en le lui présentant, et elle fut forcée de l'accepter.
Le chevalier se précipita , par politique , sur madame (iranson , à laquelle il dit, en marchant au perron : — 3Iademoiselle (lormon porte le plus vif intérêt à votre cher Athanase, mais cet intérêt s'évanouit par la faute de votre fils : il est irréligieux et libéral, il s'agite pour ce théâtre , il fréquente les bonapartistes, il s'intéresse au curé constitutionnel : cette conduite peut lui faire perdre sa place à la Mairie. Vous savez comme le gouvernement du roi s'épure ; et où trouvera-t-il de l'emploi s'il se fait mal voir de l'administration?
— M. le chevalier, dit la pauvre mère effrayée, combien ne vous dois-je pas de reconnaissance ! Vous avez raison , mon fils est la dupe d'une mauvaise clique, et je vais l'éclairer.
Le chevalier avait par un seul regard pénétré depuis longtemps la nature d'Athanase; il avait reconnu chez lui l'élément peu malléable des convictions républicaines auxquelles à cet âge un jeune homme sacrifie tout, épris parce mot de /îée/'^J si mal défini , si peu compris, mais qui, pour les gens dédaignés, est un drapeau de révolte; et pour eux , la révolte est la vengeance. Athanase devait persister dans sa foi, car ses opinions étaient tissues avec ses douleurs d'artiste , avec ses amères contemplations de l'état social. 11 ignorait qu'à trente-six ans, à l'époque où l'homme a jugé les hommes , les rapports et les intérêts sociaux , les opinions pour lesquelles il aurait sacrifié son avenir se seraient depuis longtemps modifiées chez lui comme chez tous les hommes vraiment supérieurs. Rester fidèle au côté gauche d'Alençon, c'était gagner l'aversion de mademoiselle Cormon.
Ainsi , cette société si paisible en apparence était intestinement aussi agitée que peuvent l'être les cercles diplomatiques, où la ruse, l'habileté, les passions, les intérêts, se groupent autour des plus graves questions d'empire à empire.
Les convives bordaient enfin cette table chargée du premier service , et chacun mangeait comme on mange en province, sans honte d'avoir un bon appétit ; car il semble que les mâchoires parisiennes se meuvent par des lois somptuaires qui doivent démentir les lois de l'anatomie. A Paris, on mange
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du bout des dents, on escamote son plaisir; tandis qu'en province les choses se passent naturellement, et l'existence s'y concentre peut-être un peu trop sur ce grand et universel moyen d'existence auquel Dieu a condamné ses créatures.
Ce fut à la tin du premier service que mademoiselle Cormon fit la plus célèbre de ses rentrées , car on en parla pendant plus de deux ans , et la chose se conte encore dans les réunions de la petite bourgeoisie d'Alençon quand il est question de son mariage. La conversation , devenue très-verbeuse et animée au moment où l'on attaqua la pénultième entrée, s'était naturellement prise à TalTaire du théâtre et à celle du curé assermenté. Dans la première ferveur où le royalisme se trouvait en 1816, ceux que , plus tard , on appela les jésuites du pays , voulaient expulser l'abbé François de sa cure. Du Bousquier, soupçonné par M. de Valois d'être le soutien de ce prêtre, le promoteur de ces intrigues, et sur le dos duquel le gentilhomme les aurait d'ailleurs mises avec son adresse habituelle, était sur la sellette sans avocat pour le défendre , car Athanase n'osait parler devant ces potentats d'Alençon qu'il trouvait d'ailleurs stupides. La conversation , alténuée par l'effet de délicieux canards aux olives, tomba soudain à plat.
Mademoiselle Cormon , jalouse de lutter contre les canards , voulut défendre du Bousquier, que l'on représentait comme un pernicieux artisan à'\n\.v\%\\ç:%.x^^^A^ de fairebattre des montagnes.
— Moi , dit-elle , je croyais que M. du Bousquier ne s'occupait que d'enfantillages...
Dans les circonstances présentes, ce mot eut un prodigieux succès. Mademoiselle Cormon eut le bonheur de faire choir la princesse Goritza le nez conire la table, carie chevalier ne s'attendait jamais à un à-pro|)os chez sa Dulcinée. Il fut si émerveillé qu'il ne trouva pas tout d'abord un mot assez élogieux ; il applaudit sans bruit , comme on applaudit aux Italiens, en simulant du bout des doigts un applaudissement.
— Klle est adorablement spirituelle! dit-il à madame Granson. J'ai toujours prétendu tpi'unjour elle démasquerait son artillerie.
— Mais, dans l'intimité, elle est charmante, répondit la veuve.
— Dans l'intimité, madame, toutes les femmes ont de l'esprit , reprit le chevalier.
Ce rire homérique luie fois apaisé , mademoiselle Cormon demanda le raison de son succès. Alors commença le forte du cancan. Du Bousquier fut traduit sous les traits d'un M. Gigogne , célibataire,
qui avait épousé l'hospice des Enfants-Ti'ouvés. L'immoralité de ses mœurs se dévoilait enfin ! elle était digne de ses saturnales parisiennes ,etc. , etc. Conduite par le chevalier de Valois, le plus habile chef d'orchestre en ce genre, l'ouverture de ce cancan fut magnifique.
— Je ne sais pas, dit-il d'un air simple, ce qui pourrait empêcher un M. du Bousquier d'épouser mademoiselle Suzanne Je ne sais qui; car. quoique logé chez madame Lardot. je ne connais ces petites filles que de vue. Si cette Suzanne est une grande belle fille, impertinente, œil gris, taille fine, petit pied , etc. , elle lui est de beaucoup supérieure comme manières. D'ailleurs, Suzanne a la noblesse de la beauté; sous ce rapport, ce mariage serait pour elle une mésalliance. Vous savez que l'empereur Joseph eut la curiosité de voir à Lucienne la du Barry, il lui offrit son bras pour la promener; la pauvre fille, surprise de tant d'honneur, hésitait à le prendre : — La beauté sera toujours reine! lui dit l'empereur. Bemarquez que c était un Allemand d'Autriche . ajouta le chevalier ; mais, croyezmoi, r.Mlema'^ne, qui passe ici pour très-rustique, est un pays de noble chevalerie et de belles manières, surtout vers la Pologne et la Hongrie, où il se trouve des...
Ici le chevalier s'arrêta, craignant de tomber dans une allusion à son bonheur personnel; il reprit seulement sa tabatière et confia le reste de l'anecdote à la princesse qui lui souriait depuis trentesix ans.
— Ce mot était fort délicat pour Louis XV, ilit M. du Bonceret.
— Mais il s'agit, je crois, de l'empereur Joseph? reprit mademoiselle Cormon d'un petit air entendu.
— Mademoiselle, dit le chevalier en voyant le président, le notaire et le conservateur, échanger des regards malicieux, madame du Bariy était la Suzanne de liOuis XV, circonstance assez connue de mauvais sujets comme nous autres . mais (pie ne doivent pas savoir les jeunes personnes; et votre ignorance prouve que vous êtes un diamant sans tache : les corruptions historiques ne vous atteignent point.
L'abbé de Sponde regarda gracieusement le chevalier de Valois, et inclina la tète en signe d'approbation laudative.
— Mademoiselle ne connaît pas l'histoire? dit le conservateur des hypothèques.
— Si vous me mêlez Louis XV et Suzanne, comment voulez-vous que je sache l'histoire? répondit
LA VIEILLE FILLE
viDfîëliquenient mademoiselle Cormon , joyeuse de voir le plat de canards vide et la conversation si liien ranimée qu'en oe moment tous ses convives riaient la houclie pleine.
— Pauvre petite! dit r;d)hé de Sponde, quand le malheur est venu, la charité , qui est un amour divin aussi aveugle que l'amour païen, ne doit plus voir la cause. Ma nièce, vous êtes présidente de la Société de Maternité; il faut secourir cette pauvre fille qui trouvera difficilement à se marier.
— Pauvre enfant! dit mademoiselle Cormon.
— Croyez-vous que du Bousquier l'épouse? demanda le président du trihunal.
— S'il était honnètre homme, il le devrait, dit madame Granson; mais vraiment mon chien a des mœurs plus honnêtes...
— Azor est cependant tin grand fournisseur , dit d'un air fin le conservateur des hypothèques, en essayant de passer du calembourg au bon mot.
Au dessert, il était encore question de du Bousquier, qui avait donné lieu à mille gentillesses que le vin rendait fulminantes de rire. Chacun, entraîné par le conservateur des hypothèques, répondait à un calembourg par un autre. Ainsi du Bousquier était un père sévère , — un père manant, — un père sifflé ., — un père vert , — un père rond , — un père foré , — un père dû , — tin père sicaire. — Il n'était ni père , ni maire, ni un rêvérend père ; il jouait à pair ou non ; ce n'était pas un pè?^e conscrit.
— Ce n'est toujours pas un père nourricier, dit l'abbé de Sponde avec une gravité qui arrêta le rire.
— Ni un pè?'e noble, reprit le chevalier de Valois.
L'église et la noblesse étaient descendues dans l'arène du calembourg avec toute leur dignité.
— Chut! fit le conservateur des hypothèques, j'entends crier les bottes de du Boustpiier, qui, certes, sont plus que jamais à rêveras.
Il arrive presque toujours ipi'uu homme ignore les bruits qui courent sur son compte : une ville entière s'occupe de lui , le calomnie ou le tympanise; s'il n'a pas d'amis, il ne saura rien; or, l'innocent du Bousquier. du Bousquier qui souhaitait être coupablf el désirait que Suzanne n'eût pas menti, du Bousquier fut superbe d'ignorance; car personne ne lui avait parlé des révélations de Suzanne, et tout le monde trouvait d'ailleurs inconvenant de le questionnei- sur une de ces affaires ov'i iintéressé possède quelquefois des secrets qui
l'obligent à garder le silence. Du Bousquier parut donc très-agaçant et légèrement fat, rjuand la société revint de la salle à manger i)0ur prendre le café dans le salon , où quelques personnes étaient déjà venues pour la soirée.
Mademoiselle Cormon, conseillée par sa honte, n'osa regarder le terrible séducteur; elle s'était emparée d' Athanase qu'elle moralisait en lui débitant les plus étrangeslicux-communsde politique royaliste et de morale religieuse. Ne possédant pas, comme le chevalier de Valois , une tabatière ornée de princesses pour essuyer ces douches de niaiseries, le pauvre poète écoutait d'un air stupide celle qu'il adorait, en regardant son monstrueux corsage qui gardait ce repos absolu , l'attribut des grandes masses. Ses désirs produisaient en lui comme une ivresse qui changeait la petite voix claire de la vieille fille en un doux murmure, et ses plates idées en motifs pleins d'esprit; l'amour est un faux-monnayeur qui change continuellement les gros sous en louis d'or, et qui souvent fait de ses louis des gros sous.
— Eh bien, Athanase, me le promettez-vous? Cette phrase finale frappa l'oreille de l'heureux
jeune homme à la manière de ces bruits qui réveillent en sursaut.
— Ouoi, mademoiselle? répondit-il.
Mademoiselle Cormon se leva brusquement en
regardant du Bousquier, qui ressemblait en ce moment à ce gros dieu de la fable que la république mettait sur ses écus; elle s'avança vers madame Granson et lui dit à l'oreille : — Ma pauvre amie, votre fils est idiot! Le lycée l'a perdu, dit-elle en se souvenant de l'insistance avec laquelle le chevalier de Valois avait parlé de la mauvaise éducation des lycées.
Quel coup de foudre !
A son insu, le pauvre Athanase avait eu l'occasion de jeter ses brandons sur les sarments amassés dans le cœur de la vieille fille ; s'il l'eût écoutée, il aurail pu faire comprendre sa passion, car , dans l'agitation où se trouvait mademoiselle Cormon, un seul mot suffisait ; mais cette stupide avidité qui caractérise l'amour jeune et vrai l'avait perdu, comme quelquefois un enfant plein de vie se tue par ignorance.
— Qu'as-tu donc dit à mademoiselle Cormon? demanda madame Granson à son fils.
— Bien.
— Bien? J'expliquerai cela! se dit-elle en remettant à demain les affaires sérieuses; car elle attacha peu d'importance à ce mot en croyant du
LA VIEILLE FILLE
r.oiisqiiier perdu clans l'esprit de la vieille fille. Bientôt les quatre tables se garnirent de leurs , seize joueurs; quatre personnes s'intéressèrent à nn piquet, le jeu le plus cher et auquel il se perdait beaucoup d'argent; M. Choisnel, le notaire, le procureur du roi et deux dames , allèrent faire un trictrac dans le cabinet des laques rouges; les girandoles furent allumées ; puis la fleur de la société de niademoiselle Gormon vint s'épanouir devant la cheminée, sur les bergères, autour des tables , après que chaque nouveau couple arrivé eut dit à mademoiselle Cormon : — Vous allez donc demain au Prébaudel ?.... Généralement la maîtresse de la maison parut préoccupée. Madame Granson, la première, s'aperçut de l'état peu naturel où se trouvait la vieiHc fille : mademoiselle Cormon pensait.
— A quoi songez-vous, cousine? lui dit-elle enfin en la trouvant assise dans le boudoir.
— Je pense, répondit-elle, à cette pauvre fille. Ne suis-je pas présidente de la Société Maternelle; je vais vous aller chercher dix écus.
— Dix écus! s'écria madame Granson; mais vous n'avez jamais donné autant !
— Mais, ma bonne, il est si naturel d'avoir des enfants ?
Cette phrase immorale partie du cœur stupéfia la trésor ière de la Société Maternelle. Du Bousquier avait évidemment grandi dans l'esprit de mademoiselle Cormon.
— Vraiment, dit madame Granson, du 3ousquier n'est pas seulement un monstre, il est encore un infâme! Lorsqu'on a causé préjudice à quelqu'un, ne doit-on pas l'indemniser? Ne seraitce pas à lui, plutôt qu'à nous, de secourir celte petite, qui , après tout , me semble un fort mauvais sujet; car il y avait dans Alençou mieux que ce cynique M. du Bousquier! 11 faut être bien libertine pour s'adresser à lui !
— Cynique! Votre fils vous apprend, ma chère, des mois latins qui sont incompréhensibles. Certes, je ne veux pas excuser M. du Bousquier ; mais expliquez-moi comment une femme est libertine en préférant un homme à un autre?
— Chère cousine , vous épouseriez mon fils Athanase, il n'y aurait là rien (jue de très-naturel; il est jeune et beau, plein d'avenir, il sera la gloire d'Alençon. Seulement, tout le monde penserait que vousavez pris unaussi jeune homme poiu' être trèsheureuse; les mauvaises langues diraient que vous faites vos provisions de bonheur pour n'en jamais manquer; il y aurait des fenimes jalouses qui vous
accuseraient de dépravation; mais qu'est-ce que cela ferait? Vousseriez bien aimée; car si Athanase vous paraît idiot, ma chère, c'est qu'il a trop d'idées; les extrêmes se touchent, et certes il vit comme une jeune fille de quinze ans ; il n'a pas roulé dans les impuretés de Paris , lui!... Eh bien, changez les termes , comme disait mon pauvre mari ; il en est de même de M. du Bousquier par rapport à Suzanne , comprenez-vous ?
— Pas plus que si vous me parliez grec , dit mademoiselle Cormon , qui ouvrait de grands yeux en tendant toutes les forces de son intelligence.
— Eh bien , cousine, puisqu'il faut mettre les points sur les i , Suzanne ne peut pas aimer M. du Bousquier; et si le cœur n'est pour rien dans cette affaire...
— Mais, cousine, avec quoi aime-t-on donc, si l'on n'aime pas avec le cœur?
Ici madame Granson se dit en elle-même ce qu'avait pensé le chevalier de Valois : — Cette pauvre cousine est par trop innocente ! — Chère enfant , reprit-elle à haute voix , il me semble que les enfants ne se conçoivent pas uniquement par l'esprit.
• — Mais si , ma chère ; car la sainte Vierge...
— Mais, ma bonne, monsieur du Bousquier n'est pas le Saint-Esprit!
— C'est vrai, répondit la vieille fille, c'est un homme que sa tournure rend si dangereux que ses amis devraient l'engager à se marier.
— Vous pouvez, cousine, amener ce résultat...
— Eh! comment ? dit la vieille fille avec l'enthousiasme de la charité chrétienne.
— Ne le recevez plusjusqu'à ce qu'il ait pris une femme. Vous devez aux bonnes mœurs et à la religion de manifester ainsi votre réprobation.
— A mon retour du Prébaudet, nous reparlerons de ceci, ma chère madame Granson. Je consulterai mon oncle et l'abbé Couturier, dit mademoiselle Cormon en rentrant dans le salon , qui se trouvait en ce moment au plus haut degré d'animation. Les lumières , les groupes de femmes bien mises, le ton solennel, l'air magistral de celte assemblée, ne rendaient pas mademoiselle Cormon moins fière que sa société de cette tenue aristocratique.
Pour beaucoup de gens , ce n'était pas mieux à Paris dans les meilletUTS compagnies. Dans ce moment, du Bousquier, qui jouait auwisthavec iM. de Valois et deux vieilles dames , madame du Coudrai et madame du Ronceret, était l'olyet d'une curiosilé sourde. 11 venait queli]ues jeunes femmes, qui, sous prétexte de regarder jouer , le conlemplaient si
LA VIEILLE FILLE
singulièrciiu'iil , qiioi(]u";'i la déiolx'e, «lue le vieux garçon liiiil par croire à (jnelque oubli dans sa toilette.
— Mon faux toupet serait-il de travers? se dit-il en éprouvant une de ces incpiiétudescapitales auxquelles sont soumis les vieux garçons.
Il profita d'un mauvais coup qui terminait un septième 7'obber pour quitter la table.
— Je ne peux pas toucher une carte sans perdre , dit-il , je suis décidément trop malheureux!
— Vous êtes heureux ailleurs! dit le chevalier. Ce mot fit naturellement le tour du salon, où
chacun se récria sur le ton exquis du chevalier (jui était le prince de Talleyrand du pays.
— Il n'y a que M. de Valois pour dire ces sortes de choses! dit la nièce du curé de Saint-Léonard.
Du Bousquier s'alla regarder dans la petite glace oblongue, au-dessus du Déserteur , il ne se trouva rien d'extraordinaire.
Après d'innombrablesrépétilions du même texte, varié sur tous les modes, vers dix heures, le départ s'opéra à l'embarcadère de la longue antichambre , non sans (pielques conduites faites par mademoiselle Cormon à ses favorites, qu'elle embrassait sur le perron. Les groupes s'en allaient, les uns vers la route de Bretagne et le château , les autres vers le quartier qui regarde la Sarthe. Alors commençaient les discours, qui, depuis vingt ans, retentissaient à cette heure dans cette rue. C'était inévitablement : — Mademoiselle Cormon était bien ce soir. —Mademoiselle Cormon?... je l'ai trouvée singulière. — Comme ce pauvre abbé baisse ! Avezvous vu comme il dort? Il ne sait plus où sont ses cartes, il a des distractions. — Nous aurons le chagrin de le perdre ! — Il fait beau ce soir, nous aurons une belle journée demain ! — Un beau temps pour que les pommiers passent fleur! — Vous nous avez battus ; mais quand vous êtes avec M. de Valois, vous n'en faites jamais d'autre! — Combien a-t-il donc gagné? — Mais, ce soir, il a gagné trois ou quatre francs. Il ne perd jamais. — Dui, ma foi, savez-vousqu'ily a trois cent soixantecinq jours dans l'année , et qu'à ce prix-là son jeu vaut une ferme? Ah! quels coups nous avons essuyés ce soir! — A'ousêtes bienheureux , M. et madame, vous voilà chez vous ; mais nous . nous avons la moitié de la ville à faire. — Je ne vous plains pas, vous pourriez avoir une voiture et vous dispenser de venir à pied. — Ah ! monsieur, nous avons une fille à marier qui nous ôte une roue, et l'enlietien de notre fils à Paris nous emporte l'autre. — Vous en faites toujours un magistrat?— Que voulez-vous
que l'on fasse des jeunes gens?... Et puis, il n'y a pas de honte à servir le roi.
Parfois une discussion sur les cidres ou sur les lins, toujours posée dans les mêmes termes, et qui revenait aux mêmes époipies, se continuait en chemin. Si quehjue observateur du cœur humain eût demeuré dans cette rue, il aurait toujours su dans (juel mois il était, en entendant cette conversation. Mais en ce moment, elle fut exclusivement drolati(pic , car du Bousquier, qui marchait seul en avant des groupes , fredonnait, sans se douter de l'à-propos, l'air fameux de : Femme sensible , entends-tu le y^amage, etc. Pour les uns, du Bousquier était un homme très-fort, un homme mal jugé. Depuis qu'il avait été confirmé danssonposte par une nouvelle institution royale, le président du llonceret inclinait vers du Bousquier. Pour les • autres, le fournisseur était un homme dangereux, lie mauvaises mœurs, capable de tout, car en province , comme à Paris, les hommes en vue ressemblent à cette statue du beau conte allégorique d'Addisson, et pour laquelle deux cavaliers se battent, en arrivantchacun deleurcôléaucarrefour où elle s'élève : l'un la dit blanche, l'autre la tient pour noire, et quand ils sont tous deux à terre, ils la voient blanche à droite et noire à gauche; un troisième cavalier qui vient à leur secours la trouve entièrement rouge.
En rentrant chez lui, le chevalier de Valois se disait : — Il esttempsdefaire courir le bruit de mon mariage avec mademoiselle Cormon. La nouvelle sortira du salon de mademoiselle de Cordes, ira droit à Séez chezl'évèque, reviendra par les grands vicaires chez le curé de Saint-Léonaid , qui ne manquera pas de le dire à l'abbé Coutiu'ier; mademoiselle Cormon recevra ce boulet ramé dans ses œuvres-vives. Le vieux marquis de Gordes invitera l'abbé de Sponde à dîner, afin d'?rrêter un cancan .1 qui ferait tort à mademoiselle Cormon si je me l)rononçais contre elle . à moi si elle me refusait. L'abbé sera bien et dûment entortillé; puis mademoiselle Cormon ne tiendra jias contre une visite de mademoiselle de Gordes , qui lui démontrera la grandeur et l'avenir de cette alliance. L'héritage de l'abbé vaut plus de cent mille écus, les économies de la fille doivent monter à plus de deux cent mille livres; elle a son hôtel, le Prébaudel et quinze mille livres de rente. Un mot à mon ami le duc de B...., et je deviens maire d'Alençon , député; puis, une fois assis sur les bancs de la droite, nous arriverons à la pairie , en criant : la clôttu'e ! ou : à l'ordre !
LA VIEILLE FILLE
Renlrée chez elle , madame Granson eut une vive explication avec son fils, qui ne voulut pas comprendre la liaison qui existait entre ses opinions et ses amours. Ce fut la première querelle (pii troubla l'harmonie de ce pauvre ménage.
Le lendemain , à neuf heures , mademoiselle Cormon, emballée dans sa carriole avec Josette , et qui se dessinait comme une pyramide sur l'océan de ses paquets, montait la rue Saint-Biaise , pour se rendre au Prébaudet , où devait la surprendre l'événement qui précipita son mariage, et que ne pouvaient prévoir ni madame Granson, ni du Bousquier, ni M. de Valois, ni mademoiselle Cormon ; car le hasard est le plus grand de tous les artistes.
ni
€t5 Béaptmxs.
Le lendemain de son arrivée au Prébaudet , mademoiselle Cormon était fort innocemment occupée, sur les huit heures du matin, à écouter pendant son déjeuner les divers rapports de son garde et de son jardinier, lorsque Jacquelin fit une vigoureuse irruption dans la salle à manger.
— Mademoiselle, dit-il tout ébouriffé, monsieur votre oncle vous expédie un exprès, le fils à la mère Grosmort, avec une lettre; il est parti d'AIençon avant le jour, et ne le voilà pas moins arrivé. Il a couru presque comme Pénélope ; faut-il lui donner un verre de vin ?
— Qu'a-t-il pu arriver , Josette? mon oncle serait-il....
— 11 n'écrirait pas, dit la femme de chambre.
— Vite ! vite ! s'écria mademoiselle Cormon après avoir lu les premières lignes; Jacquelin, atlèle Pénélope. — Arrange-toi, ma fille, pour avoir tout remballé dans une demi-heure, ditelle à Josette. Nous retournons à la ville.
— Jacquelin ! cria Josette, poussée par l'air de visage qu'avait pris mademoiselle Cormon.
Jacquelin , instruit par Josette, arriva disant : — Mais , mademoiselle , Pénélope mange son avoine!
— Eh! qu'est-ce que cela me fait? je veux partir à l'instant.
— Mais, mademoiselle, il va pleuvoir!
— Eh bien! nous serons mouillées.
— Le feu est à la maison ! dit en murnuM aut
Josette, étonnée du silence que gardait sa maîtresse en achevant la lettre , la lisant et la i-elisant.
— Achevez donc au moins votre café, ne vous tournez pas le sang ! Regardez comme vous êtes rouge!
— Je suis rouge ! Josette , dit-elle en allant se regarder dans une glace dont le tain tombait, et qui lui offrit l'image de ses traits doublement renversés. Mon Dieu ! pensa mademoiselle Cormon , si j'allais être laide! — Allons, Josette, allons, ma fille, habille-moi. Je veux être prête avant que Jacquelin n'ait attelé Pénélope. Si tu ne peux pas remettre mes paquets dans la voiture, je les laisserai ici plutôt que de perdre une minute.
Si vous avez bien compris l'excès de monomanie à laquelle le désir de se marier avait fait arriver mademoiselle Cormon , vous partagerez son émotioii. Le digne oncle annonçait à sa nièce que M. de Troisville, ancien militaire au service de la Russie, petit-fils d'un de ses meilleurs amis, souhaitait se retirer à Alençon, et lui demandait l'hospitalité , en se recommandant de l'amitié que l'abbé portait à son grand-père, le comte de Troisville, chef d'escadre sous Louis XV. L'ancien vicairegénéral, épouvanté, priait instamment sa nièce de revenir pour l'aider à recevoir leur hôte et à lui faire les honneurs de la maison , car la lettre avait éprouvé quelque retard; M. de Troisville pouvait lui tomber sur les bras dans la soirée.
A la lecture de cette lettre, pouvait-il être question des soins que demandait le Prébaudet? En ce moment, le garde et le fermier , témoins de l'effarouchement de leur maîtresse , se tenaient coi en attendant ses ordres. Ouand ils l'arrêtèrent au passage pour recevoir leurs instructions, pour la première fois de sa vie, mademoiselle Cormon, la despotique vieille fille qui voyait tout par ellemême au Prébaudet , leur dit un comme vous voudrez! qui les frappa de stupéfaction; car leur maîtresse poussait le soin administratif jusqu'à compter ses fruits et les enregistrait.
— Je crois rêver! dit Josette, en voyant sa maîtresse voler par les escaliers comme un éléphant à qui Dieu aurait donné des ailes.
Bientôt, maigre une pluie battante, mademoiselle sortit du Prébaudet , laissant à ses gens la bride sur le cou, Jaccpudin n'osa prendre sur lui de presser le petit trot habituel de la paisible Pénélopi'. qui, semblable à la belle reine dont elle porlail le nom , avait l'air de faire autant de pas en arrière •pi'elle en faisait en avant; mais mademoiselle ordonna d'une voix aigre à Jacquelin d'avoir à faire
LA VIEILLE FILLE
galoper, à coups de fond s'il le fallait . la pauvre jument étonnée, tant elle avait peur de ne pas avoir le temps d'arranger convenablement la maison pour recevoir .M. de ïroisville. Elle calculait que le petit-fils d'un ami de son anrie pouvait n'avoir que quarante ans , (pi'un militaire devait être immanquablement garçon ; elle se promettait, son oncle aidant , de ne pas laisser sortir du logis M. de Troisville dans l'état où il y entrerait. Quoique Pénélope galopât , mademoiselle Cormon , occupée de ses toilettes et rêvant une première nuit de noces, dit plusieurs fois à Jacquelin qu'il n'avançait pas. Elle se remuait dans la carriole sans répondre aux demandes de Josette , et se parlait à elle-même comme une personne (|ui rouit; de grands desseins. Enfin , la carriole atteignit la grande rue d'Alençon, qui s'appelle la rue Saint- Biaise, en y entrant du côté deMortagne; vers l'hôtel du More, elle prend le nom de la rue de la porte de Séez, et devient la rue du Bercail en débouchant sur la route de Bretagne.
Si le départ de mademoiselle Cormon faisait grand bruit dans Alençon , chacun peut imaginer le tapage (pie dut y faire son retour, le lendemain de son mstallation au Piébaudet , et par une pluie battante qui lui fouettait le visage sans qu'elle parût en prendre souci. Chacun remarqua le galop fou de Pénélope, l'air narquois de Jacquelin, l'heure matinale, les paquets sens dessus dessous , et la conversation animée de Josette et de mademoiselle Cormon, leur impatience surtout. Les biens de M. de Troisville se trouvaient situés entre Alençon et ilortagne ; Josette connaissait les branches diverses de la famille de Troisville. Un mot dit par Mademoiselle en atteignant le pavé d'Alençon avait mis Josette au fait de tout; la discussion s"était établie entre elles , et toutes deux avaient arrêté que le M. de Troisville attendu devait être un gentilhomme entre quarante et quarante- deux ans, garçon, ni riche ni pauvre. Mademoiselle se voyait comtesse ou vicomtesse de Troisville.
— Et mon oncle qui ne me dit rien, qui ne sait rien-, qui ne s'Informe de rien ! Oh! comme c'est bien mon oncle! il oublieraitson nez s'il ne tenait pas à son visage !
N'avez-vous pas remarqué que, dans ces sortes de circonstances, les vieilles filles deviennent , comme Richard III, spirituelles, féroces , hardies , prometteuses , et comme des clercs grisés ne respectent plus rien?
Aussitôt, la ville d'Alençon , instruite en un moment, du haut de la rue Saint-Blaize jusqu'à la
porte de Séez, de ce retour précipité, accomi>agné de circonstances graves, fut perturbée dans tous ses.viscères publics et domestiques. Les cuisinières, les marchands, les passants, se dirent cette nouvelle de porte à porte; puis elle monta dans la région supérieure. Bientôt ces mots : — Mademoiselle Cormon est revenue ! éclatèrent comme une bombe dans tous les ménages.
En ce moment, Jacquelin quittait le banc de bois poli par un procédé qu'i^^norent les ébénistes, où il était assis sur le devant de la carriole; il ouvrait lui-même la grande porte verte, ronde parle haut, fermée en signe de deuil; car pendant l'absence de mademoiselle Cormon, l'assemblée n'avait pas lieu. Les fidèles donnaient alors tour à tour à dîner à l'abbé de Sponde. 31. de Valois payait sa dette, en l'invitant à dîner chez le marquis de Gordes. Jacquelin appela familièrement Pénélope, qu'il avait laissée au milieu de la rue. La bête , qui connaissait les êtres . tourna d'elle-même , enfila la porte, détourna dans la cour de manière à ne pas endommager le massif de fleurs ; Jacquelin reprit la jument par la bride , et mena la voiture devant le perron.
— 3Iari(tte! cria mademoiselle Cormon.
Mais Mariette était occupée à fermer la grande porte.
— Mademoiselle?
— Ce monsieur n'est pas venu?
— Non . mademoiselle.
— Et mon oncle?
— Mademoiselle, il est à l'église.
Jacquelin et Josette étaient en ce moment sur la première marche du perron en l'air, pour manœuvrer leur maîtresse sortie île la carriole , et qui se bissait sur le brancard en s'accrochant aux rideaux ; elle se jeta dans leurs bras, car depuis deux ans elle ne voulait plus se risquer à se servir du marche-pied en fer et à double mail, fixé dans le brancard par un horrible mécanisme à gros boulons. Quand mademoiselle Cormon fut sur le haut du perron, elle regarda sa cour d'un air de satisfaction.
— Allons , allons , Mariette , laissez la grande porte et venez ici !
— Le torchon brûle! dit Jacqueline Mariette quand la cuisinière passa près de la carriole.
— Voyons, mon enfant, quelles provisions as- tu? dit mademoiselle Cormon en s'asseyant sur la banquette de la longue antichandire comme une personne excédée de fatigue.
— Mais je n'ai rin! dit 3Iariette en se mettant les poings sur les hanches ; mademoiselle sait bien
LA VIEILLE FILLE
que , pendant son absence , monsieur l'abbé dîne tous les jours en ville ; hier je suis allée le quérir chez mademoiselle de Gordes.
— Où est-il donc?
— Monsieur l'abbé? il est à l'église, il ne rentrera qu'à trois heures.
— 11 ne pense à rien, mon oncle! N'aurait-il pas dû te dire d'aller au marché? Mariette , vas-y ; sans jeter l'argent , n'épargne rien ; prends-y tout ce qu'il y aura de bien, de bon, de délicat. Va l'informer aux diligences comment l'on se procure des pâtés. Je veux des écrevisses des rû de la Brillante. Quelle heure est-il?
— Neuf heures , quart moins.
— Mon Dieu , Mariette , ne perds pas le temps à babiller; la personne qu'jitlend mon oncle peut arriver d'un instant à l'autre; s'il fallait lui donner à déjeiuier, nous serions de jolis cœurs !
Mariette se retourna vers Pénélope en sueur, et reg;:r(ia Jacquelin d'un air qui voulait dire ; Mademoiselle va mettre la main sur un mari , de cette fois!
— A nous deux, Josette, reprit la vieille fille, car il faut voira coucher M. de Tr;;isville.
Avec quel bonheur cette phrase fut prononcée ! voir à coucher M. de Troisville ( prononcez Tréville)! Combien d'idées dans ce mot! La vieille fille était inondée d'espérance !
— Voulez-vous le coucher dans la chambre verte?...
— Celle de monseigneur l'évèque ? non , elle est trop près de la mienne, dit mademoiselle Cormou. Bon pour Monseigneur, qui est un saint homme !
— Donnez-lui l'appartement de votre oncle.
— Il est si nu que ce serait indécent.
— Dam ! mademoiselle , faites arranger en deux temps un lit dans votre boudoir ; il y a une cheminée. Moreau trouvera bien dans ses magasins un lit à peu près pareil à l'étoffe.
— Tu as raison, Josette. Eh bien! cours chez Moreau; consulte-toi avec lui, je l'y autorise. Si le lit (le lit de M. de Troisville ! ) peut èlre monté ce soir, sans que M. de Troisville s'en aperçoive , au cas où M. de Troisville nous viendrait pendant cpie Moreau serait là, je le veux bien ; si Moreau ne s'y engage pas, je mettrai 31. de Troisville dans la chambre verte , et M. de Troisville serait cependant bien près de moi !
Josette s'en allait, sa maîtresse la rappela.
— Expli(pie tout à Jaccpielin , s'écria-t-elle d'une voix formi^lable et pleine d'épouvante; qu'il aille
lui-même chez Moreau ! Et ma toilette donc !... Si j'étais surprise ainsi par M. de Troisville, sans mon oncle, pour le recevoir! Oh! mon oncle! Viens, Josette, tu vas m'habiller.
— Mais Pénélope ! dit imprudemment Josette. Les yeux de mademoiselle Cormon étincelèrent
pour la seule fois de sa vie : — Toujours Pénélope ! est-ce donc Pénélope qui est la maîtresse?
— Mais elle est en nage et n'a pas mangé l'avoine!
— Eh ! qu'elle crève ! s'écria mademoiselle Cormon ; mais que je me marie ! pensa-t-elle.
En entendant ce mot, qui lui parut un homicide, Josette resta pendant un moment interdite; puis elle dégringola le perron à un geste que lui fit sa maîtresse.
— Mademoiselle aie diable au corps, Jacquelin! fut la première parole de Josette.
Ainsi tout fut d'accord dans cette journée pour produire le grand coup de théâtre qui décida de la vie de mademoiselle Cormon. La ville était déjà sens dessus dessous par suite de cinq circonstances aggravantes qui accompagnaient le retour subit de mademoiselle Cormon , à savoir : la pluie battante, le galop de Pénélope essoufflée , en sueur et les flancs rentrés ; l'heure matinale , les paquets en désordre et l'air singulier de la vieille fille effarée. Mais quand Mariette fit son invasion au marché pour y tout enlever, quand Jacquelin vint chez le principal tapissier d'Alençon, rue de la porte de Séez, à deux pas de l'église, pour y chercher un lit, il y eut matière aux conjectures les plus graves. On discuta cette étrange aventure au Cours, sur la Promenade; elle occupa tout le monde , et même mademoiselle de Gordes , chez ijui se trouvait le chevalier de Valois. A deux jours de distance, la ville d'Alençon était remuée par des événements si capitaux que (juclipies bonnes femmes disaient: — Mais c'est la fin du monde! Celte dernière nouvelle se résuma dans toutes les maisons par cette phrase : — Ou'arrive-t-il donc chez les Cormon ?
E';ilil)é de Sponde, (pu'stionné fort admitement quand il sortit de Saint-Léonard pour aller se promener au Cours avec l'abbé Couturier, répondit ([u'il attendait M. le vicomte de Troisville. genlilhouuue au service de Russie pendant rémigrati(in,et qui revenait habiter Alençon. De deux à cinq heures, le télégraphe labial joua dans la ville, où il passa pour constant que mademoiselle Cormon avait enfin trouvé un mari par correspondance : elle allait épouser le viromle de Troisville. Ici l'on disait : Moreau fait
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déjà le lit. Là, le litavail six pieds. Le lit était de (jualie pieds, rue du IJcrcail. chez madame Granson. (Tétait un simple lit de repos chez M. du Ronceretoii dînait duHousquier. La petite bourgeoisie prétendait qu'il coiltait onze cents francs. Généralement on disait que c'était rendre la peau de l'ours. Plus loin , les carpes avaient renchéri ! Mariette s'était jetée sur le marché pour y faire une raffle générale. En haut de la rue Saint-Biaise, Pénélope avait dû crever. Ce décès se révoquait en doute chez le receveur-général. Néanmoins , il était authentique à la préfecture que la bète avait expiré en tournant la porte de l'hôtel Cormon, tant la vieille fille était accourue avec vélocité sur sa proie. Le sellier, qui demeurait au coin de la rue de Séez , fut assez osé pour venir demander s'il était arrivé quelque chose à la voiture de mademoiselle Cormpn, afin de savoir si Pénélope était morte. Du haut de la rue Saint-Biaise jusqu'au bout de la rue du Bercail , on apprit que, grâce aux soins de Jacquelin , Pénélope , cette silencieuse victime de l'intempérance de sa maîtresse, vivait encore, mais elle paraissait souffrante! Sur toute la route de Bretagne, le vicomte de Troisville était un cadet sans le sou , car les biens du Perche appartenaient au marquis de Troisville, pair de France, qui avait deux enfants; ce mariage était une bonne fortune pour le pauvre émigré; le vicomte était l'affaire de mademoiselle Cormon; l'aristocratie de la route de Bretagne approuvait le mariage; la vieille fille ne pouvait faire un meilleur emploi de sa fortune. Mais dans la bourgeoisie, le vicomte de Troisville était un général russe qui avait combattu contrelaFrance, qui revenait avec une grande fortune; l'abbé de Sponde avait sournoisement moyenne le mariage. Toutes les personnes qui avaient le droit d'entrer chez mademoiselle Cormon comme chez eux se permirent d'aller la voir le soir.
Pendant cette agitation trans-urbaine qui fil presque oublier Suzanne , mademoiselle n'était pas moins agitée. Elle éprouvaitdcs sentiments tout nouveaux. En regardant son salon, son boudoir, le cabinet, la salle à manger, elle fut saisie d'une appréhension cruelle. Une espèce de démon lui montra ce vieux luxe en ricanant; tout ce qu'elle admirait depuis son enfance, elle le soupçonna de vieillesse. Elle eut cette crainte qui s'empare de presque tous les auteurs, au moment où ils lisent une œuvre qu'i.'s croient parfaite à quelque critique exigeant ou blasé : les situations neuves paraissent usées ; les phrases les mieux tournées , les plus léchées, se montrent louches ou boiteuses; les
images grimacent ou se contrarient , le faux saule aux yeux. De même la pauvre filb; tremblait de voir sur les lèvres de M. de Troisville ini sourire de mépris pour ce salon d'évèque; elle redouta de lui voir jeter un regard froid sur cette antique salle à manger; enfin elle craignit que le cadre ne vieillit le tableau. Si ces antiquités allaient jeter sur elle un reflet de vieillesse ! En ce moment, elle aurait donné volontiers le quart de ses économies pour pouvoir restaurer sa maison en un instant, par un coup de baguette de fée. Quel est le général qui n'a pas frissonné la veille d'une bat.iilie? La pauvre fille était entre un Austerlitz et un Waterloo.
— Madame de Troisville, se disait-elle, le beau nom ! Nos biens iraient au moins dans une bonne maison !
Elle était en proie à une irritation qui faisait tressaillir ses plus déliés rameaux nerveux et leurs papilles. Tout son sang, fouetté par l'espérance, était en mouvement. Elle se sentait la force de converser, s'il le fallait, avec M. de Troisville.
Il est inutile de parler de l'activité avec laquelle fonctionnèrent Josette, Jacquelin, Mariette, Moreau et ses garçons. Ce fut un empressement de fourmis occupées à leurs oeufs. Tout ce qu'un soin journalier rendait si propre fut repassé, brossé, lavé , frotté ; les porcelaines des grands jours virent la lumière; les services damassés, numérotés a, b, c, d, furent tirés des profondeurs où ils gisaient sous une triple garde d'enveloppes défendues par de formidables lignes d'épingles ; les plus précieux rayons de la bibliothèque furent interrogés; mademoiselle sacrifia trois bouteilles des fameuses liqueurs de madame Amphoux , la plus illustre des distillatrices d'outre-mer, nom cher aux amateurs. Grâce au dévouement de ses lieutenants, mademoiselle put se présenter au combat. Les différentes armes, les meubles, l'artillerie de cuisine , les batteries de l'office , les vivres , les munitions, les corps de réserve furent prêts sur toute la ligne. Jaccpielin, Marielte et Josette reçurent l'ordre de se mettre en grande tenue. Le jardin fut ratissé. La vieille fille regretta de ne pouvoir s'entendre avec les rossignols logés dans les arbres pour obtenir d'eux leurs plus belles roulades. Enfin , sur les quatre heures, au moment même où l'abbé de Sponde rentrait, où mademoiselle croyait avoir vainement mis le couvert le plus coquet, apprêté le plus délicat des dîners, le clic-clac d'un postillon se fit entendre dans le Val-.\oble.
— Cestlui! se dit-elle en recevant les coups de fouet sur le coeur.
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En effet , annoncé par tant de cancans, nn certain cabriolet de poste, où se trouvait un monsieiir seul, avait fait une si grande sensation en descendant la rue Saint-Biaise et tournant la rue du Cours, que quelques petits gamins et des grandes personnes l'avaient suivi et restaient groupés autour de la porte de l'hôtel Cormon pour le voir entrer. Jacquelin avait entendu leclic-clac dans la rue Saint-Biaise , il avait ouvert à deux battants. Le postillon, qui était de sa connaissance, mit sa gloire à bien tourner et arrêta net au perron. Quant au postillon, vous comprenez qu'il s'en alla bien et dûment grisé par Jacquelin.
L'abbé vint au-devant de son hôte, dont la voiture fut dépouillée avec la prestesse qu'auraient pu y raetire des voleurs pressés. Elle fut remisée, la grand'porte fut fermée , et il n'y eut plus de tiaces de l'arrivée de M. de Troisville en quelques minutes. Jamais deux substances chimiques ne se marièrent avec plus de promptitude que la maison Cormon n'en mit à absorber M. de Troisville.
Mademoiselle, de qui le cœur battait comme à un lézard pris par un pâtre, resta héroïquement dans sa bergère, au coin du feu. Josette ouvrit la porte, et M. de Troisville se produisit à ses regards, suivi de l'abbé de Spoude.
— Ma nièce , voici monsieur le vicomte de Troisville , le petit-fils d'un de mes camarades de collège. — Monsieur de Troisville , voici ma nièce , mademoiselle Cormon.
— Ah ! le bon oncle ! comme il pose bien la question ! pensa la vieille fille.
Le vicomte de Troisville était, pour le peindre en deux mots , du Bousquier gentilhomme. Il y avait entre eux toute la différence qui sépare le vulgaire et le noble. La force du vicomte avait toute la distinction de l'élégance, ses formes conservaient une magnifique dignité; il avait des yeux bleus et des cheveux noirs , un teint olivâtre, et il ne pouvait pas avoir plus de quarante-six ans. Vous eussiez dit d'un bel Espagnol conservé dans les glaces de la Russie. Ses manières, sa démarche, sa pose, tout annonçait un diplomate, un gentilhomme qui avait vu l'Europe. Sa mise était celle d'un homme comme il faut en voyage. M. de Troisville paraissait fatigué ; l'abbé lui offrit de passer dans la chambre qui lui était destinée, et fut ébahi quand sa nièce ouvrit le boudoir.
Mademoiselle Cormon et son oncle laissèrent alors le noble étranger, et s'allèrent promener le long de la Brillante , en attendant que M. de Trois-
ville eût fini sa toilette. Quoique M. de Sponde fût, par un singulier hasard, plus distrait qu'à l'ordinaire, mademoiselle Cormon ne fut pas moins préoccupée que lui. Tous deux marchèrent en silence, La vieille fille n'avait jamais rencontré d'homme aussi séduisant. Elle ne pouvait se dire à l'allemande : — Voilà mon idéal ! mais elle se sentait prise de la tète aux pieds, et se disait : — Voilà mon affaire ! Tout à coup, elle vola chez Mariette pour savoir si le dîner pouvait subir un retard sans perdre de sa bonté.
— 3Ion oncle , ce monsieur de Troisville est bien aimable! dit-elle en revenant.
— Mais , ma fille, il n'a encore rien dit.
— Mais cela se voit dans la tournure, sur la physionomie. Est-il garçon?
— Je n'en sais rien, répondit l'abbé qui pensait à une discussion sur la grâce, émue e^itre l'abbé Couturier et lui. M. de Troisville m'a écrit qu'il désirait acquérir une maison ici. S'il était marié, il ne serait pas venu seul, reprit l'abbé d'un air insouciant; car il n'admettait pas que sa nièce pût vouloir se marier.
■ — Est-il riche ?
— Il est le cadet d'une brandie cadette, répondit l'oncle. Le grand-père a commandé des escadres; mais le père du jeune homme a fait un mauvais mariage.
— Le jeune homme ! répéta la vieille fille ; mais il me sem.ble, mon oncle . «ju'il a bien quarantecinq ans?
— Oui , dit l'abbé ; mais quand on a soixante-dix ans, un quadrégenaire parait jeune.
En ce moment , tout Alençon savait que 31. le vicomte de Troisville était arrivé chez mademoiselle Cormon.
L'étranger rejoignit bientôt ses hôtes et se prit à admirer la vue delà Brillante, le jardin, la maison, et dit : — M. l'abbé , toute mon ambition serait de trouver une habitalion semblable à celle-ci...
La vieille fille voulut voir une déclaralion dans celle phrase et baissa les yeux.
— Vous devez bien vous y plaire, mademoiselle ? reprit le vicomte.
— Elle est dans notre famille depuis l'an 1754, époque à laquelle un de nos ancêtres, intendant du duc d'Alençon, acipiit ce terrain et la fit bâtir, dit mademoiselle Cormon. Elle est sur pilotis.
Jacquelin annonça le dincr; 31. de Troisville offrit son bras à l'heureuse fille qui tâcha de ne pas trop s'y apiuiyt'r ; elle craignait encore tant d'avoir l'air do faire des avances !
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— Tout est très-liarnioiiieux ici, ilit le vicomte en s'asseyant à table.
— Nos arbres sont pleins d'oiseaux ([ui nous font de la musique à Iton marché; personne ne les tracasse, et toutes les nuits le rossignol chante , dit mademoiselle Cormon.
— Je parle de l'intérieur de la maison, fil observei- le vicomte qui ne se donna pas la peine d'étudier mailemoiselle Cormon, et ne reconnut pas sa nullité d'esprit. — Oui, tout y est en rapport, les tons de couleur , les meubles , la physionomie...
— Cependant, elle nous coûte beaucoup; les impositions sont énormes! répondit l'excellente fille, frappée du mot rapport.
— Ah! les impositions sont chères ici? demanda le vicomte . qui , préoccupé de ses idées , ne remarqua point le coq-à-l'àne.
— Je ne sais pas, dit l'abbé, ma nièce est chargée de toute l'administration.
— Les impositions sont des misères pour des personnes riches ! reprit mademoiselle Cormon qui ne voulut point paraître avare. Quant aux meubles, je les laisserai comme ils sont et n'y ferai rien changer, à moins que je ne me marie; car alors il faudra que tout ici soit au goût du maître.
— Vous êtes dans les grands principes, mademoiselle ! dit en souriant le vicomte ; vous ferez un hfureux...
— Jamais personne ne m'a dit un aussi joli mot! pensa la vieille fille.
Le vicomte complimenta mademoiselle Cormon sur le service, sur la tenue de la maison, en avouant qu'il croyait la province arriérée , et qu'il la trouvait ivH-coîifortable.
— Qu'est-ce que c'est que ce mot là, bon Dieu ! pensa- t-elle. Où est le chevalier de Valois pour y répondre. Confortable? Y a-t-il plusieurs mots là dedans? allons, du courage, se dit-elle, c'est peutêtre un mot russe, je ne suis pas obligée d'y répondre. — Mais, reprit-elle à haute voix, en se sentant la langue déliée par rélo(|ucnce (juc trouvent presque toutes les créatures humaines dans les circonstances capitales, monsieur, nous avons ici la plus brillante société ; c'est précisément chez moi que la ville se réunit; et vous pourrez en juger tout-à-l'heure , car quelques-uns de nos fidèles auront sans doute appris mon retour, et viendront me voir. Nous avons le chevalier de Valois, un seigneur de l'ancienne cour, homme d'infiniment d'esprit et de goût; puis 31. le marquis de Cordes et mademoiselle Armand», sa sœur (elle se mordit
la langue et se ravisa) ; une fille remanjuable dans son genre, ajouta-t-elle. Elle a voulu rester fille pour laisser toute sa fortime à son frère et à son neveu.
— Ah ! fit le vicomte , oui , les Cordes, je me les rappelle!
— Alençonest très gai , reprit la vieille fille une fois lancée ; on s'y amuse beaucoup ; le receveurgénéral donne des bals ; le préfet est un homme aimable, monseigneur l'évèque nous honore quelquefois de sa visite...
— Allons , reprit en souriant le vicomte, j'ai donc bien fait de vouloir revenir, comme le lièvre, mourir au gite.
— 3Ioi aussi , dit la vieille fille , je suis comme le lièvre , je meurs ou je m'attache.
Le vicomte prit le proverbe ainsi rendu pour une plaisanterie , et sourit.
— Ah ! se dit la vieille fille , tout va bien , il me comprend celui-là!
La conversation se soutint sur tles généralités. Par une de ces mystérieuses puissances, inconnues, indéfinissables, mademoiselle Cormon retrouvait dans sa cervelle . sous la pression de son désir d'être aimable , toutes les tournures de phrases du chevalier de Valois. C'était comme dans un duel, où le diable sem!)Ie ajuster lui-même le canon du pistolet. Jamais adversaire ne fut mieux couché en joue. 31. de Troisville était beaucoup trop homme de bonne compagnie pour parler de l'excellence du dîner; mais son silence était un éloge; il avait, en buvant les vins délicieux que lui servait Jacquelin, l'air de reconnaître des amis; il paraissait connaisseur. Le véritable amateur n'applaudit pas, il jouit. Le vicomte s'informa curieusement du prix des terrains, des maisons, des emplacements; il se fit longuement décrire par mademoiselle Cormon l'endroit du continent de- la Jirillante et de la Sarthe ; il s'étonnait que la ville se fût placée si loin de la rivière. La topographie du pays l'occupa ijeaucoup. L'abbé , fort silencieux , laissa sa nièce tenir le dé de la conversation. Véritablement, mademoiselle crut occuper 3L de Troisville ijui lui souriait avec grâce, et qui s'engagea pendant ce dîner beaucoup plus (pie ses plus empressés épouseurs en quinze jours. Aussi , comptez (jue jamais convive ne fut mieux cotonné de petits soins, enveloppé de plus d'attentions; c'était comme un amant chéri de retour dans le ménage dont il fait le bonheur. 3Iademoiselle prévoyait le moment où il fallait du pain au vicomte, elle le couvait de ses regards; elle lui mettait adroitement un supplément du mets qu'il paraissait aimer, (juand il
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tournailla tête; elle l'aurait fait crever, s'il eût été gourmand ; mais quel délicieux échantillon n'était-ce pas de ce qu'elle comptait faire en amour! Elle ne commit pas la sottise de se déprécier; elle mit bravement toutes voiles dehors, arbora tous ses pavillons; elle se posa comme la reine d'Alençon , elle vanta ses confitures, elle pécha des compliments , elle parla d'elle comme si tous ses tromjjettes étaient morts. Elle s'aperçut qu'elle plaisait au vicomte , car son désir l'avait si bien transformée qu'elle était devenue femme. Au dessert, elle n'entendit pas sans un ravissement intérieur des allées et des venues dans l'antichambre , et des bruits au salon (jui annonçaient que sa compagnie habituelle venait; elle le fit remarquer à son oncle et à M. de Troisville comme une preuve de l'alfection qu'on lui portait , tandis que c'était l'effet de la lancinante curiosité qui avait saisi toute la ville. Impatiente de se produire dans sa gloire, mademoiselle Cormon dit à Jacquelin que l'on prendrait le café et les liqueurs dans le salon , où le domestique alla devant l'élite de la société étaler les magnificences d'un cabaret de Saxe, qui ne sortait de son armoire que deux fois par an. Tout ceci fut observé par la compagnie en train de gloser à petit bruit.
— Peste ! fit du Bousquier , rien que les liqueurs de madame Amphoux qui ne servent qu'aux quatre fêtes carillonnées!
— C'est décidément un mariage arrangé depuis un an, par correspondance, dit M. du Ronceret; le directeur des postes prétend qu'il arrive ici, depuis un an , de^ lettres timbrées d'Odessa.
Madame Granson frissonna. M. le chevalier de Valois, quoiqu'il eût dîné comme quatre, était pâle dans la section senestre de sa figure ; il sentait qu'il allait livrer son secret; il dit : Ne trouvez- vous pas <pi'il fait froid aujourd'hui? je suis gelé.
— C'est le voisinage de la Russie , fit du Bousquier.
Le chevalier le regarda d'un air i\u\ voulait dire : — Bien joué !
Mademoiselle Cormon apparut si radieuse, si triomphante, qu'on la trouva belle. Cet éclat extraordinaire n'était pas dû seulement au sentiment; toute la masse de son sang tempêtait en elle-même depuis le malin , et ses nerfs étaient agités par le pressentiment d'une grande crise : il fallait toiMes ces circonstances pour lui avoir permis de se ressembler si peu à elle-même. Avec quel bonheur elle fit les solennelles présentations du vicomte au chevalier, du chevalier au vicomte, de tout Alen-
çon à M. de Troisville, de M. de Troisville à ceux d'Alençon !
Par un hasard assez explicable , le vicomte et le chevalier, ces deux natures aristocratiques, se mi rent à l'instant même à l'unisson ; elles se reconnurent; tous deux se regardèrent comme deux hommes de la même sphère. Ils se mirent à causer, debout devant la cheminée; le cercle s'était formé devant eux , et leur conversation , quoique faite . sotto voce, fut écoutée dans un religieux silence. Pour bien saisir l'effet de cette scène , il faut se figurer mademoiselle Cormon occupée à cuisiner le café de son prétendu, le dos tourné à la cheminée.