‹ Œuvres de BalzacChapitre 47 sur 78 · MEDITATION IV · texte numérisé non relu

MEDITATION IV

DE LA FEjIîIE vertueuse.

La question n'est peut-être pas (ant de savoir combien il y a de femmes vertueuses, que si une femme honnête peut rester vertueuse.

Pour mieux éclaircir un point aussi important, jetons un rapide coup d'œil sur la population masculine.

De nos quinze millions d'hommes, retranchons d'abord les neuf millions de bimanes à trenle-dcux vertèbres, et n'admettons à notre analyse physiologique que six millions de sujets. I^es Murât, les Marceau, les Lefcbvrc, le-i j^Iarnuintcl, les Diderot et les ilollin , gernicnt souvent tout à coup du seifi de ce marc social en fermentation ; mais ici, nous commettrons à .dessein des inexactitudes. Ces erreurs de calcul retom!>eror!t de tout leur poids à la conclusion, et corroboreront les terribles résultats que va nous dévoiler le mécanisme des passions publiques.

Des iix millions d'hommes privilégiés, nous olerons trois iniilions do vieillards et d'enfants.

Cette soustraction, dira-l^on, a produit quatre millions chez les femmes.

Cette différence peut, au premier aspect, sembler singulière; mais elle est facile à justifier.

L'âge moyen auquel les femmes sont mariées est vingt ans, et à quarante elles cessent d'appartenir à l'amour.

Or, un jeune garçon de dix-sept ans donne de fiers coups de canif dans les parchemins des contrats et particulièrement dans les plus anciens, disent les chroniques scandaleuses.

Or, un homme de cinquante-deux ans est plus redoutable à cet âge qu'à tout autre. C'est à cette belle époque de la vie qu'il use et d'une expérience chèrement acquise et de toute la fortune qu'il doit avoir. Les passions sous le fléau desquelles il tourne étant les dernières, il est impitoyable et fort comme l'homme entraîné par le courant, qui saisit une verte et flexible branche de saule, jeune pousse de l'année.

APBORtSIVIE.

l'hysiquoment un homme est plus longtemps honiuîe que la femme n'est femme.

Pielativement au mariage, la différence de durée qui existe entre la vie amoureuse de l'homme et celle de la femme est donc de quinze ans. Ce terme équivaut aux trois quarts du temps pendant lequel les infidélitésd'une femme peuventfaire le malheur d'un mari. Cependant le reste de la soustraction faite sur notre masse d'hommes n'offre une différence que d'un sixième en plus, en le comparant à celui qui résulte de la soustraction exercée sur la masse féminine.

Grande est la modestie de nos calculs. Quant à nos raisons, elles sont d'une évidence si vulgaire, que nous ne les avons exposées que par cxaclilude et pour prévenir toute critique.

il est donc prouvé à tout philosophe tant soit peu calculateur, qu'il existe en France une masse flottante de trois millions d'hommes âgés de dix-sepl ans au moins, de cii;quanle-(leux ans au jtlus, tous bien vivants, bien cndcntcs, bien décidés à n)ordre, mordant, et ne demandant qu'à marcher fort et ferme dans le chemin du paradis.

Les observations déjà failes nous autorisent à séparer de cette masse un million de maris. Supposons un moment que, satisfaits et toujours heureux comme notre mari-modèle, ils se contentent do l'amour conjugal.

PlIYSIOLOGli: DU MARIAGE.

Mais notre iDassc de deux inilliuns de célibalaircs n'a pas besoin (Je cinq sous de renie pour lairc l'amour;

Mais il suffit à un lioniiiic d'avoir bon pied , bon œil, pour décrocher le porliail d'un mari ;

Mais il n'est pas nécessaire qu'il ail une jolie ligure, ni même qu'il soit bien lait;

Mais i)0urvu qu'un liunime ait de l'esprit, une ligure distinguée et de Viittnujvnt , les femmes ne lui demandent jamais d'où il sort, mais où il veut aller;

Mais les bagages de l'amour sont les charmes de la jeunesse;

3Iais un habit du à Staub, une paire de gants prise chez ^^allver, des botles élégantes qu'É\ral tremble d'avoir fournies, une cravate bien nouée, suffiscntà un homme pour devenir le roi d'un salon;

Mais enfin les militaires, qu(jique l'engouement pour la graine d'épinard et raiguilletle soit bien lon)bé, les militaires ne forment-ils pas déjà à eux seuls une redoutable légion de célibataires... ? Sans parler d'Eginhard, puisque c'était un secrétaire particulier, un journal n'a-t-il pas rapporté dernièrement qu'une princesse d'Allemagne avait légué sa fortune à un simple lieutenant des cuirassiers de la garde impériale?

Mais le notaire de village, qui, au fond de la Gascogne, ne passe que trente-six actes par an, envoie son fils faire son droit à Paris; le bonnetier veut que son fils soit notaire; l'avoué destine le sien à la magistrature; le magistrat veut être ministre pour doter ses enfants de la pairie. A aucune époque du monde il n'y a eu si brûlante soif d'instruction. Aujourd'hui ce n'est plus l'esprit qui court les rues, c'est le talent. Par toutes les crevasses de notre étal social sortent de brillantes fleurs, comme le printemps en fait éclore sur les murs en ruine; dans les caveaux même, il s'échappe d'entre les voûtes des touffes à demi colorées, qui verdiront pour peu que le soleil de l'instruction y pénètre. Depuis cet immense développctnent de la pensée, depuis celle égale cl féconde dispersion de lumière, nous n'avons plus de supériorités, parce que chaque homme représente la masse d'instruction de son siècle. Nous sommes entourés d'encyclopédies vivantes qui marchent, pensent, agissent et veulent s'éterniser. De là ces élira y an les secousses d'ambitions ascendantes et de passions délirantes : il nous faut d'autres mondes, il nous faut des ruches prêtes à recevoir tous ces essaims, et surtout il faut beaucoup de jolies fennnes ;

Mais ensuite, les maladies dont un homme est

' Lu (lue de Gesvres clail liés laid cl pclit. Eu se proincn^iul d;ni> k- paiv; de Versailles, il a|iei rut de» valels de riehe

affligé ne produisent pas de non-valeur dans la niasse totale des jjassions de l'homme. A notre honte, une femme ne nous est jan)ais si attachée que quand nous souffrons!...

A celte pensée, toutes les épigramnies dirigées contre le petit sexe (car c'est bien vieux de dire le beau sexe) devraient se désarmer de leurs pointes aiguës et se changer en madrigaux...! Tous les hommes devraient penser que la seule vertu de la femme est d'aimer, car toutes les fennnes sont prodigieusement vertueuses, et fermer l.'i le livre et la méditation.

Ah! vous souvenez-vous de ce moment lugubre et noir où, seul et souffrant, accusant les honnnes, surtout vos amis; faible, découragé et pensant à la mort; la tête appuyée sur un oreiller fadement chaud , et couché sur un drap dont le blanc treillis de lin s'imprimait douloureusement sur votre peau, vous promeniez vos yeux agrandis sur le pa[)ier vert de votre chambre muette; vous souvenez-vous, dis-je, de l'avoir vue entr'ouvrir votre porte sans bruit, montrer sa jeune, blonde tête encadrée de rouleaux d'or et d'un chapeau frais , apparaître comme une étoile dans une nuil orageuse, sourire, accourir moitié chagrine, moitié heureuse, se précipiter vers vous...

— Comment as-tu fait? qu'as-tu dit à ton mari :*...

Un mari!... ah ! nous voici ramenés en plein dans notre sujet.

APHORISME

Moralement, l'homme est plus souvent et plus longtemps homme que la femme n'est femme.

(^iependant nous devons considérer que parmi ces deux niillions de célibataires, il y a bien des malheureux chez lesquels le sentiment profond de leur misère et un travail obstiné éteignent l'amour ;

Ou'ils n'ont pas tous été au collège, et qu'il y a bien des artisans, bien des laquais *, bien des entrepreneurs de bàlimenls, bien des industriels qui ne pensent qu'à l'argent, bien des courtauds de boutique ;

Ou'il y a des honnnes plus bêtes et véritablement plus laids que Dieu ne les aurait faits;

Ou'il y en a dont le caractère est comme une châtaigne sans pulpe;

Oue le clergé est généralement chaste;

(aille, et dit ù ses amis : — Regardez coinine iiou-s faisons ces dioles-là, et comme ils nous font !...

Ou'il y a des hommes places de manière à ne pouvoir jamais entrer dans la sphère brillante où se niouventles femmes honnêtes; soitfauted'un haliit, soit timidité, soit manque d'un cornac qui les y introduise.

Mais laissons chacun augmenter le nomjjre des exceptions suivant sa propre expérience (car, avant tout, le but d'un livre est de faire penser), et supprimons tout d'un coup une moitié de la masse totale ; n'admettons qu'un million de cœurs dignes d'offrir leurs hommages aux femmes honnêtes : c'est, à peu de chose près, le nombre de nos supériorités intellectuelles, elles femmes n'aiment pas que les gens d'esprit ! mais encore une fuis , donnons beau jeu à la vertu !

Maintenant, à entendre nos aimables célibataires, chacun d'eux raconte une multitude d'aventures qui, toutes, compromettent gravement les femmes honnêtes. Il y a beaucoup de modestie et de retenue à ne distribuer que trois aventures par célibataire; mais si quelques-uns comptent par dizaine, il en est tant qui s'en sont tenus à deux ou trois passions et même à une seule dans leur vie, que nous avons, comme en statistique, pris le mode d'une répartition par tête. Or, si l'on multiplie le nombre des célibataires parle nombre des bonnes fortunes, on obtiendra trois millions d'aventures, et, pour y faire face, nous n'avons que quatre cent mille femmes honnêtes!...

Si le Dieu de bonté et d'indulgence qui plane sur les mondes ne fait pas une seconde lessive du genre humain, c'est sans doute à cause du peu de succès de la première!...

Voilà donc ce que c'est qu'un peuple ! Voilà une société tamisée, et voilà ce qu'elle offre en résultat.

APHOKISMES.

Les mœurs sont l'hypocrisie des nations : l'hypocrisie est plus ou moins perfectionnée.

La vertu est la politesse de rame.

L'amour physique est un besoin semblable à la faim, à cela près que l'hunnuc mange toujours, et qu'en amour son appétit n'est pas aussi soutenu, ni aussi régulier.

Un morceau de pain bis et une crachée d'eau font raison de la faim de tous les hommes; mais notre ci\ilisation a créé la tiastronomie.

L'amour a son morceau du pain; mais il a aussi cet art d'aimer, que nous appelons la coquetterie, mot charmant qui n'existe qu'en France, où cette science est née.

Eh bien! n'y a-t-il pas de quoi faire frémir tous les maris, s'ils viennent à penser qiie l'homme est tellement possédé du besoin inné de changer ses mets, qu'en tel pays sauvage où les voyageurs aient abordé, ils ont trouvé des boissons spiritueuses et des ragoûts?

3Iais la faim n'est pas si violente que l'amour; mais les caprices de l'âme sont bien plus nombreux, plus agaçants, plus recherchés dans leur furie que les caprices de la gastronomie; mais tout ce que les poètes et les événements nous ont révélé de l'amour humain arme nos célibataires d'une puissance terrible : ce sont les lions de l'Evangile cherchant des proies à dévorer.

Ici , que chacun interroge sa conscience, évoque ses souvenirs et se demande s"il a jamais rencontré d'homme qui s'en soit tenu à l'amour d'une seule femme?...

Comment, hélas! expliquer pourl'honneur de tous les peuples le problème résultant de trois millions de passions brûlantes qui ne trouvent pour pâture que quatre centmille femmes?. ..Veut-ondistribuer quatre célibataires par femme, et reconnaître que les femmes honnêtes pourraient fort bien avoir établi, par instinct et sans le savoir, une espèce de roulement entre elles et les célibataires , semblable à celui qu'ont inventé les présidents de cours royales pour faire passer leurs conseillers dans chaque chambre les uns après les autres au bout d'un certain nombre d'années?... .Triste manière d'éclaircir la difficulté!

Veut-on même conjecturer que certaines femmes honnêtes agissent, dans le partage des célibataires, comme le lion de la fal)le?... Quoi, une moitié au moi ns de nos autels seraien t des sépulcres blanchis! . . .

Pour l'honneur des dames françaises , veut-on supposer qu'en temps de paix les autres pays nous importent une certaine quantité de leurs femmes honnêtes, principalement l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie? Mais les nations européennes prétendront établir une balance, en objectant que la France exporte une certaine quantité de jolies femmes.

La morale, la religion souffrent tant à de pareils calculs, qu'un honnête homme, dans son désir d'innocenter les C(Mumes mariées, trouverait quelque agrément à croire que les douairières et les jeunes personnes sont pour moitié dans cette corruption générale, ou, mieux encore, que les célibataires mentent.

Mais que calculons-nous? Songez à nos maris qui, à la honte des mœurs, se conduisent presque tons

PllYSIOLOGIi: DU MARIAGE

comme des célibataires, el font gloire, in petto, de leurs aventures secrètes !

Oh ! alors, nous croyons que tout homme marié, s'il tient un peu â sa l'emnie à l'endroit de l'honneur, dirait le vieux Corneille, peut chercher une corde et un clou , fœntivi hahct iti cornu.

C'est cependant au sein de ces quatre cent mille femmes honnêtes qu'il faut, lanterne en main, chercher le nond)re des femmes vertueuses dcFrance!... En effet, par notre statistique conjugale, nous n'avons retranché que des créatures dont la société ne s'occupe réellement pas ; il est de fait qu'en France les lioiinétes yens, les gens comme il faut, forment à peine un total de trois millions d'individus; à savoir : notre million de célibataires, cinq cent mille femmes honnêtes, cinq cent mille maris , el un million de douairières, d'enfants el déjeunes filles.

Étonnez-vous donc mainlenanl du fameux vers de Boileau? Ce vers annonce que le poëtc avait habiîemçnt approfondi les réQcxionsmalhémaliquement développées à vos yeux dans ces affligeantes Méditations, et qu'il n'est pas une hyperbole. Cependant il existe des femmes vertueuses : Oui, celles qui n'ont jamais été tentées et celles qui meurent à leurs premières couches, en supposant que leurs maris les aient épousées vierges.

Oui, celles qui sont laides comme la Kaïfakatadary des Mille et une Nuits.

Oui, celles que Mirabeau appelle les Fées Concombres et qui sont composées d'atomes exactement semblables à ceux des racines de fraisier et denénufar; cependant, ne nous y fions pas !...

Puis, avouons, à l'avantage du siècle, que depuis la restauration de la morale et de la religion, et par le temps qui court, on rencontre éparses quelques femmes si morales, si religieuses, si attachées à leurs devoirs , si droites , si compassées , si roidcs, si vertueuses, si... que le diable n'ose seulement pas les regarder; elles sont flanquées de Rosaires, d'Iïeurcs et de Directeurs... chut!

Nous n'essayerons pas de compter les femmes vertueuses par bêtise; il est reconnu qu'en amour toutes les femmes ont de l'esprit.

Enfin il ne serait cependant pas impossible qu'ii y eût, dans quelque coin, des femmes jeunes, jolies, et vertueuses, dont le monde ne se doute pas !

Mais ne donnez pas le nom de femme vertueuse à celle qui, combattant une passion involontaire, n'a rien accordé à un amant qu'elle est au désespoir d'idolâtrer? C'est la plus sanglanteinjurequi puisse être faite à un mari amoureux. Que lui reste-t-il de sa femme ? Une chose sans nom : un cadavre animé. Au sein des plaisirs, sa femme demeure comme ce convive averti par Borgia, au milieu du festin, que certains mets sont empoisonnés : il n'a plus faim ,

mange du bout des dents ou feint de manger. Il regrette le repas qu'il a délaisse pour celui du terrible cardinal, et soupire après le moment où, la fête étant linie, il pourra se lever de table.

Quel est le résultat de ces réflexions sur la vertu féminine? Le voici ; mais les deux dernières maximes nous ont été données par un philosophe éclectique du xww siècle.

APHOKISMES.

Une femme vertueuse a dans le cœur une fibre de -

moins ou de plus que les autres femmes : elle est stupide ou sublime.

La vertu des femmes est peut-être une question de tempérament.

in.

Les femmes les plus vertueuses ont en elles quelque chose qui n'est jamais chaste.

(t Qu'un homme d'esprit ait des doutes sur sa maîtresse, cela se conçoit; mais sur sa femme!... Il faut être par trop bête. i>

u Les hommes seraient trop malheureux si, auprès des femmes, ils se souvenaient le moins du monde de ce qu'ils savent par cœur. ;>

Le nombre des femmes rares qui, semblables aux vierges de la parabole, ont su garder leur lampe allumée , sera toujours trop faible aux yeux des défenseurs de la vertu et des bons sentiments; mais encore faudra-t-il le retrancher de la somme totale des femmes honnêtes, et cette soustraction consolante rend encore le danger des maris plus grand, le scandale plus affreux , et entache d'autant plus le reste des épouses légitimes.

Quel mari pourra maintenant dormir tranquille à coté de sa jeune et jolie femme, en apprenant que trois célibataires, au moins, sont à l'affût; que s'ils n'ont pas encore fait de dégât dans sa petite propriété, ils regardent la mariée comme une proie qui leur est due, qui tôt ou tard leur écherra, soit par ruse , soit par force , par conquête ou de bonne vo-

PHYSIOLOGIE DU MARIAGE

lonlc? et il est impossible qu'ils ne soient pas, un jour, victorieux dans cette lutte! Effrayante conclusion!...

Ici des puristes en morale, les coUets-montés enfin, nous accuseront peut-être de présenter des calculs aussi désolants : il voudront prendre la défense ou des femmes honnêtes ou des célibataires; mais nous leur avons réservé une dernière observation. Augmentez, à volonté, le nombre des femmes honnêtes, et diminuez le nombre des célibataires , vous trouverez toujours, en résultat, plus d'aventures galantes que de femmes honnêtes ; vous trouverez toujours une masse énorme de célibataires réduits par nos mœurs à trois genres de crimes.

S'ils restent chastes, leur santé s'altérera au sein des irritations les plus douloureuses; ils rendront vaines les vues sublimes de la nature, et iront mourir de la poitrine en buvant du lait sur les montagnes de la Suisse.

S'ils succombent à leurs tentations légitimes, ou ils compromettront des femmes honnêtes , et alors nous rentrons dans le sujet de ce livre, ou ils se dégraderont parle commerce horrible des cinq cent mille femmes dont nous avons parlé dans la dernière catégorie de la première Méditation ; et dans ce dernier cas, que de chances pour aller boire encore du lait et mourir en Suisse !...

N'avez-vous donc jamais été frappés comme nous d'un vice d'organisation de notre ordre social, et dont la remarque va servir de preuve morale à nos derniers calculs ?

L'âge moyen auquel l'homme se marie est celui de trente ans ; l'âge moyen auquel ses passions, ses désirs les plus violents de jouissances génésiques se développent, est celui de vingt ans. Or, pendant les dix plus belles années de sa vie, pendant la verte saison où sa beauté, sa jeunesse et son esprit le rendent plus menaçant pour les maris qu'à toute autre époque de son existence, il reste sans trouvera satisfaire légalement cet irrésistible besoin d'aimer qui ébranle son être tout entier. Ce laps de temps représentant le sixième de la vie humaine, nous devons admettre que le sixième au moins de notre masse d'hommes, et le sixième le plus vigoureux, demeure perpétuellement dans une attitude aussi fatigante pour eux que dangereuse pour la société. Que ne les marie-t-on? va s'écrier une dévote. Mais quel est le père de bon sens qui voudrait marier son fds à vingt ans?

Ne connait-on pas le danger de ces unio'is précoces? Il Semble que le mariage soit un état bien contraire aux habitudes naturelles, puisqu'il exige une maturité de raison particulière. Enfin, tout le monde sait que Rousseau a dit : n 11 faut toujours un temps de libertinage , ou dans un étal ou dans

l'autre. C'estun mauvais levain qui fermente tôt ou tard. I)

Or, quelle est la mère de famille qui exposerait le bonheur de sa fille aux hasards de cette fermentation quand elle n'a pas eu lieu?

D'ailleurs, qu'est-il besoin de justifier un fait sous l'empire duquel existent toutes les sociétés? iN'y at-il pas en tous pays, comme nous Tavons démontré, une immense quantité d'hommes qui vivent le plus honnêtement possible hors du célibat et du mariage ?

Ces hommes ne peuvent-ils pas , dira toujours la dévote, rester dans la continence comme les prêtres?

D'accord.

Cependant nous ferons observer que le vœu de chasteté est une des plus fortes exceptions de l'état naturel nécessitées par la société; que la continence est le grand point de la profession du prêtre; qu'il doit être chaste comme le médecin est insensible aux maux physiques, comnie le notaire et l'avoué le sont à la misère qui leur développe ses plaies, comme le militaire l'est à la mort qui l'environne sur un champ de bataille. De ce que les besoins de la civilisation ossifient certaines fibres du coeur et forment des calus sur certaines membranes qui doivent résonner, il n'en faut pas conclure que tous les hommes sont tenus de subir ces morts partielles et exceptionnelles de Tâme. Ce serait conduire le genre humain à un exécrable suicide moral.

Mais qu'il se produise cependant , au sein du salon le plus janséniste possible , un jeune homme de vingt-huit ans, qui ait bien précieusement gardé sa robe d'innocence et qui soit aussi vierge que les coqs de bruyère dont les gourmets se festoient, ne voyez-vous pas d'ici la femme vertueuse la plus austère lui adresser quelque compliment bien amer sur son courage, le magistrat le plus sévère qui soit monté sur le siège hocher la tête en souriant, et toutes les dames se cacher pour ne pas lui laisser entendre leurs rires? L'héroïque et introuvable victime se retire-t-ellc du salon , quel déluge de plaisanteries pleut sur sa tête innocente!... Que d'insultes! Qu'y a-t-il de plus honteux en l'rance que l'impuissance? que la froideur? que l'absence de toute passion? que la niaiserie?

Le seul roi de France qui n'éloulTcraitpas do rire serait peut-être Louis XIII ; mais quant à son vertgalant de père, il aurait peut-être l:anni un tel jouvenceau , soit en l'accusafit de n"étre pas Français, soit en le croyant d'un dangereux exemple.

Étrange contradiction ! Un jeune homme est également blâmé s"ii passe sa vie en terre sainte, pour nous servir d'une expression de la vie de garçon! Serait-ce par hasard au profil dos femmes honnêtes

PIIYSIOLOGII- Dr MAUlAGi:

que les prél'cls de police cl les maires ont de tout temps ordonné aux passions publiques de ne commencer qu'à la nuit londKinte et de cesser à onze heures du soir?

Où voulez-vous donc que notre masse de célibataires jette sa gourme? Et qui trompc-t-on donc ici? comme demande Figaro. Sont-cc les gouvernants ou les gouvernés ?Ii'ordre social est-il comme ces petits garçons qui se bouchent les oreilles au spectacle pour ne pas entendre les coups de fusil? A-t-il peur de sonder sa plaie ? Ou serait-il reconnu que ce mal est sans remède et qu'il faut laisser aller les choses?

Mais il y a ici une question de législation ; car il est impossible d'échapper au dilemme matériel et social qui résulte de ce bilan de la vertu publique en fait de mariage.

Il ne nous appartient pas de résoudre celte diffîculté ; cependanl supposons un moment que , pour préserver tant de familles, tant de femmes, tant de filles honnêtes , la société se vît contrainte de donner à des cœurs patentés le droit de satisfaire aux célibataires : alors nos lois ne devraient-elles pas ériger en corps de métier ces espèces de Décius femelles qui se dévouent pour la république et font aux familles honnêtes un rempart de leurs corps? Les législateurs ont bien eu tort de dédaigner jusqu'ici de régler le sort des courtisanes. Elles sont une institution si elles sont un besoin.

Cette question est hérissée de tant de si et de mais que nous la léguons à nos neveux, il faut leur laisser quelque chose à faire. D'ailleurs elle est tout à fait accidentelle dans cet ouvrage; car aujourd'hui, plus qu'en aucun temps, la sensibilité s'est développée ; à aucune époque il n'y a eu autant de mœurs, parce qu'on n'a jamais si bien senti que le plaisir vient du cœur. Or, quel est rhommc à sentiment, le célibataire, qui, en présence de quatre cent mille jeunes et jolies femmes, parées des splendeurs de la fortune et des grâces de l'esprit, riches des trésors de la coquetterie et prodigues de bonheur, voudrait aller...? Fi donc!

Mettons pour nos futurs législateurs, sous des formules claires et brèves, le résultat de ces dernières observations.

AFHORISMES.

Dans l'ordre social , les abus inévitables sont des lois de la nature d'après lesquelles l'homme doit concevoir ses lois civiles et politiques.

L'adultère est une faillite, à cette différence près, dit Chamfort, que c'est celui à qui l'on fait banqueroute qui est déshonoré. En France, les lois sur l'adultère et sur les faillites ont besoin de grandes modidcations. Sont-elles trop douces? pèchent-elles par leurs principes?

Eh bien , courageux athlète, toi qui as pris pour ton compte la petite apostrophe que notre première Méditation adresse aux gens chargés d'une femme, qu'en dis-tu?

11 faut espérer que ce coup d'œil jeté sur la question ne te fait pas trembler, que tu n'es pas un de ces hommes dont l'épine dorsale devient brûlante et dont le fluide nerveux se glace à l'aspect d'un précipice ou d'un boa constrictor ! Hé! mon ami, qui a terre a guerre. Les hommes qui désirent ton argent sont encore bien plus nombreux que ceux .qui désirent ta femme.

Après tout, les maris sont libres de prendre ces bagatelles pour des calculs ou ces calculs pour des bagatelles; car, ce qu'il y a de plus beau dans la vie, ce sont les illusions de la vie. Ce qu'il y a de plus respectable, ce sont nos croyances les plus futiles. N'existe-t-il pas beaucoup de gens dont les principes ne sont que des préjugés , et qui , n'ayant pas assez de force pour concevoir le bonheur et la vertu par eux-mêmes, acceptent une vertu et un bonheur tout faits delà main des législateurs?

Aussi nous ne nous adressons qu'à tous ces Manfred qui , pour avoir relevé trop de robes, veulent lever tous les voiles dans les moments où une sorte de spleen moral les tourmente.

Pour eux, maintenant, la question est hardiment posée, et nous connaissons l'étendue du mal. Il nous reste à examiner les chances générales qui se peuvent rencontrer dans le mariage de chaque homme et le rendre moins fort dans le combat dont notre champion doit sortir vainqueur.

M]éDITATION V.

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