‹ Œuvres de BalzacChapitre 48 sur 78 · ES PRÉDESTINÉS · texte numérisé non relu

ES PRÉDESTINÉS

Prédestiné signifie destiné par avance au bonheur ou au malheur. La théologie s'est emparée de ce mot et l'emploie toujours pour désigner les bienheureux ; nous lui donnons ici une signification toute fatale à nos élus, dont on peut dire le contraire de

PiiYSiOLOGiE DU MARIAGE

ceux de l'Évangile : 'c Beaucoup trappclés, beaucoup d'élus. i>

L'expôrience a démontré qu'il existait certaines classes d'hommes plus sujettes que les autres à certains malheurs : ainsi, comme les Gascons sont exagérés, les Parisiens vaniteux, comme on voit l'apoplexie s'attaquer aux gens dont lecol estcourt, comme le charbon (sorte de peste) se jette de préférence sur les bouchers, la goutte sur les riches, la santé sur les pauvres, la surdité sur les rois, la paralysie sur les administrateurs, on a remarqué que certaines classes de maris étaient plus particulièrem'ent victimes des passions illégitimes. Ces maris et leurs femmes accaparent les célibataires, c'est une aristocratie d'un autre genre.

Si quelque lecteur se trouvait dans une de ces classes aristocratiques, il aura, nous l'espérons, assez de présence d'esprit, lui ou sa femme, pour se rappeler à l'instant l'axiome favori de la grammaire latine de Lhomond : pas de règle sans exception. Un ami de la maison pourra même citer ce vers :

La personne présenle est toujours exceptée.

Et alors chacun d'eux aura, in petto, le droit de se croire une exception. Mais notre devoir, l'intérêt que nous portons aux maris, et l'envie que nous avons de préserver tant de jeunes et julies femmes des caprices et des malheurs que traîne à sa suite un amant, nous forcent à signaler par ordre les maris qui doivent se tenir plus particulièrement sur leurs gardes.

Dans ce dénombrement, paraîtront les premiers tous les maris que leurs affaires, places ou fonctions, chassent du logis à certaines heures et pendant un certain temps. Ceux-là porteront la bannière de la confrérie.

i'armi eux, nous distinguerons les magistrats, tant amovibles qu'inamovibles, obligés de rester au Palais pcndajit une grande partie de la journée : les autres fonctionnaires trouvent quelquefois les moyens de quitter leurs bureaux; mais un juge ou un procureur du roi, assis sur les lis, doit, pour ainsi dire, mourir pendant l'audience. Là est son champ de bataille.

Il en est de même des députés et des pairs qui discutent les lois, des ministres qui travaillcnt'avec le roi, des directeurs qui travaillent avec les ministres, des militaires en campagne, et enlin du caporal en patrouille, comme le prouve la lettre de Lalleur, dans le Voyaçie Sentimental.

Après les gens forcés de s'absenter du logis à des heures fixes, viennent les hommes à qui de vastes et sérieuses occupations ne laissent pas une minute

l)E BAÏ.Z vr. I.

pour être aimables : leurs fronts sont toujours soucieux, leur entretien est rarement gai.

A la tête de ces troupes encorniiistibulécs , nous placerons ces banquiers travaillant à remuer des millions, dont les têtes sont tellement remplies de calculs que les chiffres finissent par percer leur occiput et s'élever en colonnes d'additions au-dessus de leurs fronts.

Ces millionnaires oublient la plupart du temps les saintes lois du mariage et les soins réclamés par la tendre fleur qu'ils ont à cultiver, jamais ne pensent à l'arroser, à la préserver du froid et du chaud. A peine savent-ils que le bonheur d'une épouse leur a été confié; s'ils s'en souviennent, c'est à table en voyant devant eux une femme richement parée, ou lorsque la coquette, craignant leur abord brutal, vient, aussi gracieuse que Vénus, puiser à leur caisse... Oh! alors, le soir, ils se rappellent quelquefois assez fortement les droits spécifiés à l'article 213 du Code civil, et leurs femmes les reconnaissent, mais comme ces forts impôts que les lois établissent sur les marchandises étrangères : elles les souffrentet les acquiilent en vertu decetaxiome: il n'y a pas de plaisir sans un peu de peine.

Les savants , qui demeurent des mois entiers à ronger l'os d'un animal antédiluvien, à calculer les lois de la nature ou à en épier les secrets ; les Grecs et les Latins, qui dînent d'une pensée de Tacite, soupent d'une phrase de Thucydide, vivent en essuyant la poussière des bibliothèques, en restant à l'affût d'une note ou d'un papyrus, sont tous prédestinés. Rien de ce qui se passe autour d'eux m* les frappe, tant est grande leur absorption, leur extase : leur malheur se consommerait en plein midi, à peine le verraient-ils! Heureux! ô mille fois heureux! Exemple : M. Reauzée qui, revenant chez lui après une séance de l'Académie, surprend sa femme avec un Allemand.

— Quand je vous avertissais, madame, qu'il fallait que je m'en aille!... s'écrie l'étranger.

— Eh! monsieur, dites au moins que je m'en allasse! reprend l'académicien.

Viennent encore, la lyre à la main, quelques poètes dont toutes les forces animales abandonnent l'entre-sol pour aller dans l'étage supérieur. Sachant mieux monter Pégase que la jument du compère Pierre, ils se marient même rarement, habitués qu'ils sont à jeter, par intervalles, leur fureur sur des Chloris vagabondes ou imaginaires.

Mais les hommes dont le nez est barbouillé do tabac ;

Mais ceux qui, par malheur, sont nés avec une éternelle pituite;

31ais les maris qui fument ou qui chiquent ;

Mais les gens auxquels un caractère sec et bilieux

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