‹ Œuvres de BalzacChapitre 51 sur 78 · PROBLEME · texte numérisé non relu

PROBLEME

L'on n'a |)as encore pu décider si une femme est Kisséc à devenir infidèle plutôt p.ir l'iinpossibililc

iiî)2

PHYSIOLOGIE DU MAUIAGI-.

où clic serait de se livrer au cliaiigeiiicnl, que par la liberté qu'on lui laisserait à cet égard.

Au surplus, coninic dans cet ouvrage nous saisissons un homme au moment où il vient de se marier, s'il a rencontre une femme d'un tempérament sanguin, d'une imagiiialiun vive, d'une constitution nerveuse ou d'un caractère indolent, sa situation n'en sera que plus grave.

Un homme se trouverait dans un danger encore plus critique si sa femme ne buvait que de l'eau (voyez la Méditation intitulée : J/jyjièiie conjugale]; mais si elle avait quelque talent pour le chant, ou si elle s'enrhumait trop facilimenl, il aurait à trembler tous les jours; car il est reconnu que les cantatrices sont pour le moins aussi passionnées que les femmes dont le sjstème muqueux est d'une grande délicatesse.

Enfin le péril empirerait bien davantage si votre femme avait moins de dix-sept ans; ou encore, si elle avait le fond du teint pâle et blafard; car ces sortes de femmes sont presque toutes artilicieuses.

-Mais nous nevoulonspasanticipersurles terreurs que causeront aux maris tous les diagnostics de malheur qu'ils pourraient apercevoir dans le caractère de leurs femmes. Cette digression nous a déjà trop éloigné des pensionnats, où s'élaborent tant dinfortunes, d'où sortent.des jeunes filles incapables d'apprécier les pénibles sacrifices par lesquels l'honticte homme, qui leur fait l'honneur de les épouser, est arrivé à l'opulence; des jeunes filles impatientes des jouissances du luxe, ignorantes de nos lois, ignorantes de nos mœurs, saisissant avec avidité l'empire que leur donne la beauté, et prêtes à abandonner les vrais accents de l'àme pour les bourdonnements de la flatterie.

Que cette Méditation laisse dans le souvenir de tous ceux qui l'auront lue, même en ouvrant le livré par contenance ou par distraction, une aversion profonde des demoiselles élevées en pension , et déjà de grands services auront été rendus à la chose l)ublique.

CvSO

MEDITATION Vil.

DE I.V Ll.NE I)E MIEL.

Si nos i)reniières Méditations prouvent qu'il est presque inqjossible à une femme mariée de rester vertueuse en France, le dénombrement des célibataires et des prédestinés, nos remarques sur l'édu-

cation des filles, et notre examen rapide des diilicultés que comporte le choix d'une femme, expliquent jusqu'à un certain point cette fragilité nationale. Ainsi, aprèsav(»iraccusé franchement la sourde maladie dont l'état social est travaillé, nous en avons, cherché les causes dans rimperfcction des lois, dans l'inconséquence des mœurs, dans l'incapacité des esprits, dans les contradictions de nos habitudes. Un seul fait reste à observer : l'invasion du mal.

Nous airivons à ce premier principe en abordant les hautes questions renfermées dans la Lune de Miel; et, de même que nous y trouverons le point de départ de tous les phénomènes conjugaux, elle nous offrira le brillant chaînon auquel viendront se rattacher nos observations, nos axiomes, nos problèmes, anneaux semés à dessein au travers des sages folies débitées par nos Méditations babillardes. La Lune de Miel sera, pour ainsi dire, l'apogée de l'analyse à laquelle nous devions nous livrer avant de mettre aux prises nos deux champions imaginaires.

Cette expression, Li(ne de Miel, est un anglicisme qui passera dans toutes les langues, tant elle dépeint avec grâce la nuptiale saison, si fugitive, pendant laquelle la vie n'est que douceur et ravissement; elle restera comme restent les illusions et les erreurs, car elle est le plus odieux de tous les mensonges. Si elle se présente comme une nymphe couronnée de fleurs fraîches, lécheresse et caressante comme une sirène, c'cstqu'clle est le Malheur même ; et le malheur arrive, la plupart du temps, en folâtrant.

Les époux destinés à s'aimer pendant toute leur vie, ne conçoivent pas la Lune de Miel : pour eux, elle n'existe pas, ou plutôt elle existe toujours : ils sont comme ces Immortels qui ne comprenaient pas la mort. Mais ce bonheur est en dehors de notre livre; et, pour nos lecteurs, le mariage est sous l'influence de deux lunes : la Lune de Miel — la Lune Rousse. Cette dernière est terminée par une révolution qui la change en un croissant; et, quand il luit sur un ménage, c'est pour l'élernité.

Comment la Lune de Miel peut-elle éclairer deux êtres qui ne doivent pas s'aimer ?

Comment se couche-t-elle quand une fois elle s'est levée?...

Tous les ménages ont-ils leur Lune de Miel?

Procédons par ordre pour résoudre ces trois questions.

L'admirable éducation que nous donnons aux filles, et les prudents usages sous la loi desquels les hommes se marient vont porter ici tous leurs fruits. Examinons les circonstances dont les mariages les moins malheureux sont précédés et accompagnés.

Nos mœurs développent chez la jeune fille dont vous faites votre femme une curiosité naturellement

PHYSIOLOGIE DU MAUIAGE,

excessive; mais connue les mères se piqueiil en France de mettre tous les jours leurs tilles au feu sans souffrir qu'elles se brûlent, cette curiosité n'a plus de l)ornes.

Une ignorance profonde des mystères du mariage dérobe à cette créature aussi naïve que rusée la connaissance des périls dont il est suivi ; et, le mariage lui étant sans cesse présenté comme une époque de tyrannie et de liberté, de jouissances et de souveraineté, ses désirs s'augmentent de tous les intérêts de l'existence à satisfaire : pour elle, se marier, c'est être appelée du néant à la vie.

Si elle a en elle le sentiment du bonheur, la religion , la morale , les lois et sa mère lui ont mille fois répété que ce bonheur ne peut venir que de vous.

L'obéissance est toujours une nécessité chez elle, si elle n'est pas une vertu; car elle attend tout de vous : d'abord les sociétés consacrent l'esclavage de la femme; mais elle ne forme même pas le souhait de s'affranchir; car elle se sent faible, timide et ignorante.

A moins d'une erreur due au hasard ou d'une répugnance que vous seriez impardonnable de n'avoir pas devinée, elle doit chercher à vous plaire : elle ne vous connaît pas.

Enfin pour faciliter votre beau triomphe, vous la prenez au moment où la nature sollicite souvent avec énergie les plaisirs dont vous êtes le dispensateur. Comme saint Pierre, vous tenez la clef du Paradis.

Je le demande à toute créature raisonnable, un démon rassemblerait-il autour d'un ange dont il aurait juré la perte, les éléments de son malheur avec autaiitde sollicitude que les bonnes mœurs en mettent à conspirer le malheur d'un mari?... N'êlesvous pas comme un roi entouré de flat'eurs?

Livrée avec toutes ses ignorances et ses désirs à un homme qui, même amoureux, ne peut et ne doit pas connaître ses mœurs secrètes et délicates, cette jeune fille ne sera-t-elle pas honteusement passive, soumise et complaisante pendant tout le temps que sa jeune imagination lui persuadera d'attendre le plaisir ou le bonheur, jusqu'à un lendemain qui n'arrive jamais?

Dans cette situation bizarre où les lois sociales et celles de la nature sont aux prises, une jeune fille obéit, s'abandonne, souffre et se tait par intérêt pour elle-même. Son obéissance est une spéculation; sa complaisance, un espoir; son dévouement, unesorte de vocation dont vous profitez; et son silence est générosité. Elle sera victime de vos caprices tant qu'elle ne les comprendra pas ; elle souffrira de votre caractère jusqu'à ce qu'elle l'ait étudié; elle se sacrifiera sans aimer, parce qu'elle croit au sem-

blant de passion que vous donne le premier moment de sa possession; elle ne se taira plus le jour où elle aura reconnu l'inutilité de ses sacrifices.

Alors, un matin arrive, où tous les contre-sens qui ont présidé à cette union se relèvent comme des L'ranches un moment ployées sous un poids par degrés allégi. Vous avez pris pour de l'amour l'existence négative d'une jeune fille qui attendait le bonheur, allait au-devant de vos désirs, dans l'espérance que vous voleriez au-devant des siens, et .'l'osait se plaindre des malheurs secrets dont elle s'accusait la première. Quel homme ne serait pas la dupe d'une déception préparée de si loin, et dont une jeune femme est iniiocente, complice et victime? II faudrait être un Dieu pour échapper à la fascination dont vous entourent la nature et la société. Tout n'est-il pas piège autour de vous et en vous ; car, pour être heureux , ne serait-il pas nécessaire de vous défendre des impétueux désirs de vos sens? Où est, pour les contenir, cette barrière puissante quélève la main légère d'une femme à laquelle on veut plaire, parce qu'on ne la possède pas encore?... Aussi, vous avez fait parader et défiler vos troupes, quand il n'y avait personne aux fenêtres; et vous avez tiré un feu d'artifice dont i! ne reste que la carcasse au moment où votre convive se présente pour le voir. Votre femme était devant les plaisirs du mariage comme un Mohican à l'Opéra : l'instituteur est ennuyé quand le sauvage commence à comprendre. En ménage, le moment où deux cœurs peuvent s'entendre est aussi rapide qu'un éclair et ne revient plus quand il a fui. Ce premier essai de la vie à deux, pendant lequel une femme est encouragée par l'espérance du bonheur, par le sentiment encore neuf de ses devoirs d'épouse, par le désir de plaire, par la vertu si persuasive au moment où elle montre l'amour d'accord avec le devoir, se nonnne la Lune de Miel. Comment peut-elle durer longtemps entre deux êtres qui s'associent pour la vie entière, sans se connaître parfaitement? Il y a tels mariages dont le malheur a été décidé par la première nuit : ceux-là n'ont même pas de Lune de Miel. S'il faut s'étonner d'une chose, c'est que les déplorables absurdités accumulées par nos mœurs autour d'un lit nuptial, fassent éclore si peu de haines!...

Mais que l'existence du sage soit un ruisseau paisible, et que celle du prodigue soit un torrent; que l'enfant, dont les mains imprudentes ont effeuillé toutes les roses sur son chemin , ne trouve plus que des épinesau retour ; que l'homme dont la folle jeunesse a dévoré un million ne puisse plus jouir, pendant sa vie, des quarante mille livres de rente que ce million lui eût données, ce sont des vérités triviales si l'on songe à la morale, et neuves si l'on pense

PHYSIOLOGIE DU MARIAGK.

à la condiiilc de la pluparl des honuues ; ce sont les images vraies de toutes les Lunes de Miel ; c'est leur histoire, c'est le fait et non pas la cause.

.Alais. que des hommes, doués d'une certaine puissance de pensée par une édut alion privilégiée, habiluésà desconibin.iisons prol'undes pour briller, soit en politique , soit en littérature, dans les arts, dans le commerce ou dans la vie privée, se marient tous avec Tinlenlion dï-tre heureux, de gouverner une femme par Tamour ou p.ir la force, et tombent tous dans le même piège , deviennent des sots après avoir joui d'un certain bonheur pendant un certain temps, il y a certes là un problème dont la solution réside plutôt dans des prul'ondeurs inconnues de l'âme humaine, que dans les espèces de vérités physiques par lesquelles nous avons déjà tâché d'expliquer quelques-uns de ces phénomènes. La périlleuse recherche des lois secrètes, que presque tous les hommes doivent violer à leur insu en celte circonstance, offre encore assez de gloire à celui qui échouerait dans cette entreprise, pour que nous tentions l'aventure. Essayons donc.

Malgré tout ce que les sots ont à dire sur la difficulté qu'ils trouvent à expliquer l'amour, il a des principes aussi infaillibles que ceux de la géométrie; mais chaque caractère les modifiant à son gré, nous l'accusons des caprices créés par nos innombrables organisations. S'il ne nous était permis de ne voir que les effets si variés de la lumière , sans en apercevoir le principe , bien des esprits refuseraient de croire à la marche du soleil et à son unité. Aussi, les aveugles peuvent crier à leur aise; je me vante, comme Socrate, sans être aussi sage que lui , de ne savoir que l'amour; et je vais essayer de détruire quelques-uns de ses préceptes, pour éviter, aux gens mariés ou à marier, la peine de se creuser la cervelle : ils atteindraient trop promptenienl le fond.

Or, toutes nos observations précédentes se résolvent en une seule proposition qui peut être considérée comme le dernier terme ou le premier, si l'on veut, de cette secrète théorie de l'amour qui finirait parvousennuversi nous ne la terminions pas promptement. Ce principe est contenu dans la formule suivante :

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