AXIOME
Entre deux êtres susceptibles d'amour, la durée de la passion est en raison de la résistance primitive de la femme.
Si l'on ne vous laisse désirer qu'un jour, votre amour ne durera peut-être pas trois nuits. Où faut-
il chercher les causes de celle loi ? Je ne sais. Si nous voulons porter nos regards autour de nous , les preuves de cette règle abondent : dans le système \égétal, les plantes qui restent le plus de temps à lioitre sont celles auxquelles est promise la plus longue existence; dans l'ordre m^ral , les ouvrages faits hier meurent demain ; dans l'ordre physique , k' sein qui enfreint les lois de la gestation livre un fruit morl. En tout, une œuvre de durée est lotigicmps couvée par le temps. In long avenir demande !in long passé. Si l'amour est un enfant, la passion est un homme. Cette loi générale qui régit la na- Uire, les êtres et les senliments, est précisément celle que tous les mariages enfreignent, ainsi que n )us l'avons démontré. Ce principe a créé les fables .imoureuses de notre moyen âge : les Amadis, les Lancelot, les Tristan des fabliaux, dont la constance e:i amour paraît fabuleuse à juste litre, sont les iillégories de cette mythologie nationale que notre imitation de la littérature grecque a tuée dans sa licur. Ces figures gracieuses dessinées par l'imagiliation des trouvères consacraient cette vérité : que nous ne nous attachons d'une manière durable aux choses, que d'après les soins, les travaux ou les désirs qu'elles nous ont coûté.
Tout ce que nos méditations nous ont révélé sur les causes de cette loi primordiale des amours , se réduit à l'axiome suivant qui en est toul à la fois le [)rincipc et la conséquence.
APHORISME
En toute chose l'on ne reçoit qu'en raison de ce nie l'on doime.
Ce dernier principe est tellement évident par luimême que nous n'essayerons pas de le démontrer. Nous n'y joindrons qu'une seule observation qui ne nous parait pas sans importance. Celui qui a dit : îout est vrai et tout est faux, a proclamé un fait que l'esprit humain naturellement sophistique interprète à sa manière; car il semble vraiment que les choses humaines aient autant de facettes qu'il y a fFesprits qui les considèrent.
Ce fait le voici :
11 n'existe pas dans la création une loi qui ne soit b ilancée par une loi contraire : la vie en tout est résolue par l'équilibre. Ainsi, dans le sujet qui nous occupe, en amour, il est certain que si vous donnez trop, vous ne recevrez pas assez. La mère qui laisse voir toute sa tendresse à ses enfants crée en eux
riiigralilude, car l'ingratitude vient peul-ctre de rinipossibililé où Ton est de s'acquitter. La femme qui aime plus qu'elle n'est aimée sera nécessairement tyrannisée. L'amour durable est celui qui lient toujours les forces de deux êtres en équilibre. Or, cet équilibre peut toujours s'établir : celui des deux qui aime le plus doit rester dans la sphère de celui qui aime le moins. Et n'est-ce pas, après tout, le plus doux sacrifice que puisse faire une âme aimante, si tant est que Tamour s'accommode de cette inégalité?
Quel sentiment d'admiration s'élève dans l'âme du philosophe, en découvrant qu'il n'y a peut-être qu'un seul principe dans le monde comme il n'y a qu'un Dieu, et que nos idées et nos alTections sont soumises aux mêmes lois qui font mouvoir le soleil, éclore les fleurs et vivre l'univers! ..
Peut-être faut-il chercher, dans cette métaphysique de l'amour, les raisons de la proposition suivante qui jette les plus vives lumières sur la question des Lunes de Miel et des Lunes Rousses.
L'homme va de l'aversion à l'amour; mais quand il a commencé par aimer et qu'il arrive à l'aversion, Une revient jamais à l'amour.
Dans certaines organisations humaines, les sentiments sont incomplets comme la pensée peut l'être dans quelques imaginations stériles. Ainsi de même que les esprits .sont doués de la facilité de saisir les rapports existants entre les choses sans en tirer de conclusion; de la faculté de saisir chaque rapport séparément sans les réunir; de la force de voir, de comparer et d'exprimer; de même les âmes peuvent concevoir les sentiments d'une manière imparfaite. Le talent, en amour comme en tout autre art, consiste dans la réunion de la puissance de concevoir et de celle d'exécuter. Le monde est plein de gens qui chantent des airs sans ritournelles, qui ont des quarts d'idée, comme des quarts de sentiment, et qui ne coordonnent pas plus les mouvements de leurs affections que leurs pensées; ce sont en un mot des êtres incomplets. Unissez une belle intelligence à une intelligence manquée, vous préparez un malheur; car il faut que l'équilibre se retrouve en tout.
Nous laissons aux philosophes de boudoir, et aux sages d'arrière-boutique, le plaisir de chercher les mille manières dont les tempéraments, les esprits, les situations sociales et la fortune, rompent les équilibres; et nous allons examiner la dernière cause qui influe sur le coucher des Lunes de Miel et l'apparition des Lunes Rousses.
Il y a dans la vie un princi|)e plus [tuissant que la vie elle-même : c'est un mouvement dont la rapidité procède d'une impulsion inconnue. L'homme n'est pas plus dans le secret de ce tournoiement que
la terre n'est initiée aux causes de sa rotation. Ce je ne sais quoi, que j'appellerai volontiers le courant de la vie, emporte no^ pensées les plus chères,, use la volonté du plus grand nombre, et nous entraine tous malgré nous. Ainsi un homme plein de bon sens, qui ne manquera même pas à payer ses billets, s'il est négociant, ayant pu éviter la mort, ou, chose plus cruelle peut-être, une maladie, par l'observation d'une pratique facile mais quoliilienne, est bien et dûment cloué entre quatre planches, nprès s'être dit tous les soirs : — Oh ! demain, je n'oublierai pas mes pastilles!
Comment expliquer cette étrange fascination qui domine tous les choses de la vie? Est-ce défaut d'énergie? les hommes les plus puissants de volonté y sont soumis : est-ce défaut de mémoire? les gens qui possèdent cette faculté au plus haut degré y sont sujets.
Ce fait que chacun a pu reconnaître en son voisin est une des causes qui excluent la plupart des maris de la Lune de Miel. L'homme le plus sage, celui qui aurait échappé à tous les écueils que nous avons déjà signalés , n'évite quelquefois pas les pièges qu'il s'est ainsi tendus à lui-même.
Je me suis aperçu que l'homme en agissait avec le mariage et ses dangers, à peu près comme avec les perruques; et, peut-être, est-ce une formule pour la vie humaine que les phases suivantes de la pensée à l'endroit de la perruque.
Première Époque. — Est-ce que j'aurai jamais les cheveux blancs?
Deuxième Epoque. — En tout cas, si j'ai des cheveux blancs, je ne porterai jamais de perruque! Dieu, que c'est laid une perruque!
l^n matin, vous entendez une jeune voix que l'amour a fait vibrer plus de fois qu'il ne l'a éteinte, s'écrier : — Comment! tu as un cheveu blanc!
Troisième Époque. — Pourquoi ne pas avoir une perruque bien faite, qui tromperait complètement les gens? il y a je ne sais quel mérite à duper tout le monde; puis, une perruque tient chaud, elle empêche les rhumes, etc.
OuATRiÈME Époque. — La perruque est si adroitement mise que vous attrapez tous ceux qui ne vous connaissent pas.
La perruque vous préoccupe, et l'amour-proprc vous rend tous les matins le rival des plus habiles coifTcurs.
Cinquième Epoque. — La perruque négligée. — Dieu que c'est ennuyeux d'avoir à se découvrir la tète tous les soirs, à la bichonner tous les malins!
Sixième Époque. — La perruque laisse passer quelques cheveux blancs, elle vacille, et l'observateur aperçoit sur votre nuque une ligne blanche qui forme un contraste avec les nuances plus foncées
PIIYSIOLOGIK DU MARIAGI-
(le Ja perruque circulaircnicnl retroussée par le c(»l de votre habit.
Septième Époqie. — La perruque ressemble à du chiendent, et (passez-moi Texpression) vous vous moquez de votre perruque!...
— Monsieur, nie dit une des puissantes intelligences féminines qui ont daigné m'éclaircr sur quelques-uns des passages les plus obscurs de mon livre, qu'enlendez-vous par celle perruque?...
— Madame, répondis-je, quand un homme tondte dansTindifférence à i"cndroitdeIa perruque il est... il est... ce que votre mari n'est probablement pas.
— Mais, mon mari n'est pas... (Elle chercha.)
Il n'est pas... aimable; il n'est pas... très-bien portant; il n'est pas... d'une humeur égale; il n'est pas...
— Alors, madame, il serait donc...
Nous nous regardâmes, elle avec une dignité assez bien jouée, moi avec un imperceptible sourire;
— Je vois, dis-je, qu'il faut singulièrement respecter les oreilles du petit sexe, car c'est la seule chose qu'il ait de chaste.
Je pris Taltiludc d'un homme qui a quelque cliosc d'important à révéler, et la belle darne baissa les yeux comme si elle se doutait d'avoir à rougir pendant mon discours.
„ Madame, aujourd'hui l'on ne pendrait pas un ministre, comme jadis, pour un oui ou un non; un Chateaubriand ne torturerait guère Françoise de Foix; et nous ne portons plus au côté une longue épée prête à venger l'injure. Or, dans un siècle où la civilisation a fait des progrès si rapides, où l'on nous apprend la moindre science en vingtquatre leçons, tout a du suivre cet élan vers la perfection. Nous ne pouvons donc plus parler la langue rude et grossière de nos ancêtres. L'âge dans lequel on fabrique des tissus aussi fins, aussi brillants, des meubles si élégants, des porcelaines si riches, devait être l'âge des périphrases et des circonlocutions. Il faut donc essayer de forger quelque mot nouveau pour remplacer la comique expression dont s'est servi Molière; puisque, comme a dit un auteur contemporain, le langage de ce grand homme est trop libre pour les dames qui trouvent la gaze trop épaisse pour leurs vêtements.
i: Maintenant les gens du monde n'ignorent pas plus que les savants le goût inné des Grecs pour les mystères. Cette poétique nation avait su empreindre de teintes fabuleuses les antiques traditions de son histoire. A la voix de ses rapsodes, tout ensemble poètes et romanciers, les rois devenaient des dieux, et leurs aventures galantes se transformaient en d'immortelles allégories.
<i Selon M. Chompré, licencié en droit, auteur classique du Dictionnaire de mythologie, le Laby-
rinthe était <: un enclos planté de buis et orné de bâtiments disposés de telle façon , que quand un ji'une homme y était entré une fois, il ne pouvait i)lus en trouver la sortie. » Cà et là quelques bocages lleuris s'offraient à sa vue, mais au milieu d'une multitude d'allées qui se croisaient dans tous les sens et présentaient toujours à l'œil une route :iniforme ; parmi les ronces, les rochers et les épines, le palicnt avait à combattre un animal nommé le Minolaure.
u Or, madame, si vous voulez me faire l'honneur de vous souvenir que le Minotaure était, de toutes les bêles cornues, celle que la mythologie nous signale connue la plus dangereuse ; que, pour se soustraire aux ravages qu'il faisait, les Athéniens s'éîaienl abonnés à lui livrer, bon an, mal an, cinquante vierges; vous ne partagerez pas l'erreur de ce bon M. Chompré, qui ne voit là qu'un jardin anglais ; et vous reco:inaîtrez dans cette fable ingénieuse une allégorie délicate, ou, disons mieux, une image fidèle et terrible des dangers du mariage.
II Les peintures récemment découvertes à llerculanum ont achevé de prouver cette opinion.
«En effet, les savants avaient cru longtemps , d'après quelques auteurs, que le Minotaure était un animal moitié homme, moitié taureau; mais la cinquième planche des anciennes peintures d'Herculanum nous représente «e monstre allégorique avec le corps entier d'un homme, à la réserve d'une tête de taureau; et, pour enlever toute espèce de doute, il est abattu aux pieds de Thésée.
II Eh bien, madame, pourquoi ne demanderionsnous pas à la mythologie de venir au secours de l'hypocrisie qui nous gagne et nous empêche de rire comme riaient nos pères?
Il Ainsi, lorsque, dans le monde, une jeune dame n'a pas très-bien su étendre le voile dont une femme honnête couvre sa conduite, là où nus aïeux auraient rudement tout expliqué par un seul mot, vous, comme une foule de belles dames à réticences, vous vous contentez de dire :
« — Ah! oui, elle est fort aimable, mais...
Il — Mais quoi !...
Il — 3Iais elle est souvent bien inconséquente. .
•'. j'ai longtemps cherché, madame, le sens de ce dernier mot, et surtout la ligure de rhétorique par laquelle vous lui faisiez exprimer le contraire de ce qu'il signifie, mes méditations ont été vaines. Vert- Yert a donc, le dernier, prononcé le mot de nos ancêtres, et encore s'est-il adressé, par malheur, à d'innocentes religieuses dont les infidélités n'atteignaient en rien l'honneur des hommes.
Il Alors, quand une femme est inconséquente, le mari serait, selon moi, minotaurisé.
<; Sile minolauriséest un galant homme, s'il jouit
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
d'une certaine estime, et beaucoup de maris méritent réellement d'être plaints, alors, en parlant de lui , vous dites encore d'une petite voix : « M. A... u est un homme bien estimable, sa femme est fort « jolie, mais on prétend qu'il n'est pas heureux Il dans son intérieur. :>
«c Ainsi, madame, l'homme estimable, malheureux dans son intérieur, l'homme qui a une femme inconséquente, ou le mari minotaurisé, sont tout bonnement des maris à la façon de Molière.
<i Eh bien ! déesse du goût moderne, ces expressions vous semblent-elles d'une transparence assez chaste?
« — Ah, mon Dieu, dit-elle en souriant, si la chose reste, qu'importe qu'elle soit exprimée en deux syllabes ou en cent ! d
Elle me salua par une petite révérence ironique, et disparut, allant sans doute rejoindre ces comtesses de préface, et toutes ces créatures métaphoriques si souvent employées par les romanciers à retrouver ou à composer des manuscrits anciens.
Quantàvous, êtres moins nombreux et plus réels qui me lisez, si, parmi vous, il est quelques gens qui fassent cause commune avec mon champion conjugal, je vous avertis que vous ne deviendrez pas tout d'un coup malheureux dans votre intérieur. Un homme arrive à cette température conjugale, par degrés et insensiblement. Beaucoup de maris sont même restés malheureux dans leur intérieur, toute leur vie, sans le savoir. Cette révolution domestique s'opère toujours d'après des règles certaines; car les révolutions de la Lune de Miel sont aussi sûres que les phases de la lune du ciel , et s'appliquent à tous les ménages! N'avons-nous pas prouvé que la nature morale a ses lois, comme la nature physique?
Votre jeune femme ne prendra jamais, comme nous l'avons dit ailleurs, un amant sans faire de sérieuses réflexions : au moment où la Lune de Miel décroit, vous avez plutôt développé chez elle le sentiment du plaisir que vous ne l'avez satisfait. Vous lui avez ouvert le livre de vie. Elle conçoit admirablement, par le prosaïsme de votre facile amour, la poésie qui doit résulter de l'accord des âmes et des voluptés. Comme un oiseau timide, épouvanté encore par le bruit d'une niousqueterie qui a cessé, elle avance la tête hors du nid, regarde autour d'elle, voit le monde; et, savante du mot révélé de la charade que vous avez jouée, elle sent instinctivement le vide de votre passion languissante. Elle devine que ce n'est plus qu'avec un amant qu'elle pourra reconquérir le délicieux usage de son libre arbitre en amour. Vous avez séché du bois vert pour un feu à venir.
Dans la situation où vous vous trouvez l'un et
l'autre, il n'existe pas de femme, même la plus vertueuse, qui ne se soit trouvée digne d'une grande passion, qui ne l'ait rêvée, et qui ne croie être trèsinflammable ; car il y a toujours de l'amour-proprc à augmenter les forces d'un ennemi vaincu.
— Si le métier d'honnête femme n'était que périlleux, passe encore..., me disait une vieille dame, mais il ennuie; et je n'ai jamais rencontré de femme vertueuse qui ne pensât jouer en dupe.
Alors, et avant même qu'aucun amant ne se présente, une femme en discute pour ainsi dire la légalité; elle subit un combat que se livrent en elle les devoirs, les lois, la religion et les désirs secrets d'une nature qui ne reçoit de frein que celui qu'elle s'impose : là commence pour vous un ordre de choses tout nouveau ; là se trouve le premier avertissement que la nature, cette indulgente et bonne mère, donne à toutes les créatures qui ont à courir quelque danger : elle a mis au cou du minotaure une sonnette, comme à la queue de cet épouvanta- Ide serpent, l'effroi du voyageur. Alors se déclarent, dans votre femme ce que nous appellerons les prc- )niers symptômes. Jlalheur à qui n'a pas su les combattre! Ceux qui, en nous lisant, se souviendront de les avoir vus se manifester jadis dans leur intérieur, peuvent passer à la conclusion de cet ouvrage, ils y trouveront des consolations.
Cette situation, dans laquelle un ménage reste plus ou moins longtemps, sera le point de départ de notre ouvrage, comme elle est le terme de nos observations générales. Un homme d'esprit doit savoir reconnaître les mystérieux indices, les signes imperceptibles , et les révélations involontaires qu'une femme laisse échapper alors; car la Méditation suivante pourra tout au plus accuser les gros traits aux néophytes de la science sublime du mariage.
oso
MtiDITATION VIII.
DES PREMIERS SVMPTÙMES.
Lorsque votre femme est dans la crise où nous l'avons laissée, vous êtes, vous, en proie à une douce et entière sécurité. Vous avez tant de fois vu le soleil, que vous commencez à croire qu'il peut luire pour tout le monde. Alors vous ne prêtez plus aux moindres actions devotre femme cette attention que vous donnait le premier feu du tempérament.
Cette indolence empêche beaucoup de maris d'apercevoir les symptômes par lesquels leurs femmes amioncent un premier orage; et cette disposition d'esprit a fait minotauriser plus de maris, que l'occasion, les fiacres, les canapés et les appartements
l»K ltAI,7,AC.
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
en ville. Ce scnlimonl crindifféronce pour le danger esl en quelque sorte produit et jusiilié par le calme apparent dont vous êtes entouré. La conspiration ourdie contre vous par notre million de célibataires aiïamés sen)!)le être unanime dans sa marche. Quoique tous ces damoiseaux soient ennemis les uns des autres, et que pas un d'eux ne se connaisse, une sorte d'instinct leur a donné le même mot d'ordre.
Peux personnes se marient-elles? Les sbires du minotaure, jeunes et v.icux, ont tous ordinairement la politesse de laisser entièrement les époux à eux-mêmes. Ils regardent un mari comme un ouvrier chargé de dégrossir, polir, tailler à facettes et monter le diamant qui passera de main en main pour êlre un jour admiré à la ronde. Aussi, l'aspect d'un jeune ménage fortement épris réjouit-il toujours ceux d'entre les célibataires qu'on a nommés les Roués : ils se gardent bien de troubler le travail dont la société doit profiter; ils savent, d'ailleurs, que les nouveaux mariés n'ont d'abord jamais assez l'un de l'autre ; mais ils savent aussi que les grosses pluies durent peu : alors ils se tiennent à l'écart, en faisant le guet, en épiant, avec une incroyable finesse, le moment où les deux époux commenceront à se lasser du septième ciel.
Le tact avec lequel les célibataires découvrent le moment où la bise vient à souffler dans un ménage ne peut être comparé qu'à cette nonchalance à laquelle sont livrés les maris pour lesquels la Lune Rousse se lève. Il y a même, en galanterie, une maturité qu'il faut savoir attendre. Le grand homme est celui qui juge tout ce que peuvent porter les circonstances. Ces gens de cinquante-deux ans, que nous avons présentés comme si dangereux, comprennent très-bien, par exemple, que tel homme, qui s'offre à être l'amant d'une femme et qui est fièrement rejeté, aurait été reçu à bras ouverts trois mois plus tard. Mais il est vrai de dire qu'en général les gens mariés mettent à trahir leur froideur la même naïveté qu'à annoncer leur amour.
Au temps où vous parcouriez avec madame les ravissantes campagnes du septième ciel, et où, selon les caractères, on reste campé plus ou moins longtemps, comme le prouve la Méditation précédente, vous alliez peu ou point dans le monde : heureux dans votre intérieur, si vous sortiez, c'était pour faire, à la manière des amanls, une partie fine, courir au spectacle, à la campagne, etc. Du moment où vous reparaissez, ensemble ou séparément, au sein de la société; que l'on vous voit assidus, l'un et l'autre, aux bals, aux fêtes, à tous ces vains amuLcments créés pour fuir le vide du cœur, les célibataires devinent que votre femme y vient chercher des distractions; donc, son ménage, son mari l'ennuient.
Là, le célibataire sait que la moitié du chemin est fait. Là, vous êtes sur le point d'être minotaurisé, et votre femme tend à devenir inconséquente : c'est-à-dire, au contraire, qu'elle sera très-conséquente dans sa conduite, qu'elle la raisonnera avec une profondeur étonnante, et que vous n'y verrez que du feu. Dès ce n)oment elle ne manquera en apparence à aucun de ses devoirs, et recherchera d'autant plus les couleurs de la vertu qu'elle en aura moins. Hélas! disait Crébillon,
. . . Doit-on donc liérilcr de ceux qu'on assassine !
Jamais vous ne l'aurez vue plus soigneuse à vous plaire. Elle clierchora à vous dédommager de la secrète lésion qu'elle médite de faire à votre bonheur conjugal, par de petites félicités qui vous font croire à la perpétuité de son amour; de là vient le proverbe : Heureux comme un sot. Mais, selon les caractères des femmes, ou elles méprisent leurs maris, par cela même qu'elles les trompent avec succès; ou elles les haïssent, si elles sont contrariées par eux; ou elles tombent, à leur égard, dans une indifférence pire mille fois que la haine.
En cette occurrence, le premier diagnostic chez la femme est une grande excentricité. Elle aime à se sauver d'elle-même , à fuir son intérieur, mais sans cette avidité des époux complètement malheureux. Elle s'habille avec beaucoup de soin, afin, dira-t-elle, de Hatler votre amour-propre en attirant tous les regards au milieu des fêtes et des plaisirs.
Revenue au sein de ses ennuyeux pénales , vous la verrez parfois sombre et pensive; puis tout à coup rire et s'égayer comme pour s'étourdir ; ou prendre l'air grave d'un Allemand qui marche au combat. D'aussi fréquentes variations annoncent toujours la terrible hésitation que nous avons signalée.
Il y a des femmes qui lisent des romans pour se repaître de l'image habilement présentée et toujours diversifiée d'un amour contrarié qui triomphe, ou pour s'habituer, par la pensée, aux dangers d'une intrigue.
Elle professera la plus haute estime pour vous. Elle vous dira qu'elle vous aime comme on aime un frère; que cette amitié raisonnable est la seule vraie, la seule durable , et que le mariage n'a pour but que de rétablir entre deux époux.
Elle distinguera fort habilement qu'elle n'a que des devoirs à remplir, et qu'elle peut prétendre à exercer des droits.
Elle voit avec une froideur, que vous seul pouvez calculer, tous les détails du bonheur conjugal. Ce bonheur ne lui a peut-être janiais beaucoup plu, et
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d'ailleurs, pour elle, il est toujours là; elle le connaît, elle Ta analysé; et alors, que de légères mais terribles preuves viennent prouver à un mari spirituel que cet être fragile argumente et raisonne au lieu d'être emporté par la fougue de la passion !
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Plus on juge, moins on aime.
De là jaillissent chez elle et ces plaisanteries dont vous riez le premier, et ces réflexions qui vous surprennent par leur profondeur; de là viennent ces changements soudains et ces caprices d'un esprit qui flotte. Parfois elle devient tout à coup d'une extrême tendresse comme par repentir de ses pensées et de ses projets, parfois elle est maussade et indéchiffrable; enfin, elle accomplit le varhim et mutabile fœmhia que nous avons eu jusqu'ici la sottise d'attribuer à leur constitution. Diderot, dans le désird'expliquer ces variations presque atmosphériques de la femme, a même été jusqu'à les faire provenir de ce qu'il nomme la bête féroce; mais vous n'observerez jamais ces fréquentes anomalies chez une femme heureuse.
. Ces symptômes sont légers comme de la gaze, ils ressemblent à ces nuages qui nuancent à peine l'azur du ciel et qu'on nomme des fleurs d'orage. Bientôt les couleurs prennent des teintes plus fortes.
Au milieu de cette méditation solennelle qui tend à mettre, selon l'expression de madame de Staël, plus de poésie dans la vie, quelques femmes, auxquelles des mères vertueuses par calcul, par devoir, par sentiment ou par hypocrisie, ont inculqué des principes tenaces, prennent les dévorantes idées dont elles sont assaillies, pour des suggestions du démon; et alors, vous les voyez trotter régulièrement à la messe, aux offices, aux vêpres même. Cette fausse dévotion commence par de jolis livres de prières, reliés avec luxe, à l'aide desquels ces chères pécheresses s'efforcent en vain de remplir les devoirs imposés par la religion et délaissés pour les plaisirs du mariage.
Ici, posons un principe, et gravez-le en lettres de feu dans votre souvenir.
Lorsqu'une jeune femme reprend tout à coup des pratiques religieuses autrefois abandonnées, ce nouveau système d'existence cache toujours un motif d'une haute importance pour le bonheur du mari. Sur cent femmes, il en est au moins soixante et dixneuf chez lesquelles ce retour vers Dieu prouve
qu'elles ont été inconséquentes ou vont le devenir.
Mais un symptôme plus clair, plus décisif, que tout mari reconnaîtra, sous peine d'être un sot, est celui-ci :
Au temps où vous étiez plongés l'un et l'autre dans les trompeuses délices de la Lune de Miel, votre femme, en véritable amante, fit constamment votre volonté. Heureuse de pouvoir vous prouver une bonne volonté que vous preniez, vous deux, pour de l'amour, elle aurait désiré que vous lui eussiez commandé de marcher sur le bord des gouttières, et, sur-le-champ, agile comme un écureuil, elle eût parcouru les toits. En un mot, elle trouvait un plaisir ineffable à vous sacrifier ce je qui la rendait un être diiîérent de vous. Elle s'était identifiée à votre nature, obéissant à ce vœu du cœur : iina caro.
Toutes ces belles dispositions d'un jour se sont effacées insensiblement. Blessée de rencontrer sa volonté anéantie, votre femme essayera maintenant de la reconquérir au moyen d'un système développé graduellement, et de jour en jour, avec une croissante énergie.
C'est le système de la Dijnifé de la femme mariée. Le premier effet de ce système est d'apporter dans vos plaisirs une certaine réserve et une certaine tiédeur dont vous êtes le seul juge.
Selon le plus ou le moins d'emportement de votre passion sensuelle, vous avez peut-être, pendant la Lune de Miel , deviné quelques-unes de ces vingtdeux voluptés qui autrefois créèrent, en Grèce, vingt-deux espèces de courtisanes adonnées particulièrement à la culture de ces branches délicates d'un même art. Ignorante et naïve, curieuse et pleine d'espérance, votre jeune femme aura pris quelques grades dans cette science aussi rare qu'inconnue, et que nous recommandons singulièrement au futur auti-ur de la Physiologie du plaL.^ir.
Alors, par une matinée d'hiver, et semblables à ces troupes d'oiseaux qui, craignant le froid de l'Occident, s'envolent d'un seul coup, d'une même aile, la Fellatrice, fertile en coquetteries qui trompent le désir pour en prolonger les brûlants accès ; la Tractatrice, venue de TtJrient parfumé, où les plaisirs qui font rêver sont en honneur; la Subagitalrice, fille de la grande Grèce ; la Lémane , avec ses voluptés douces et chatouilleuses; la Corinthienne, qui pourrait au besoin les remplacer toutes; puis enfin l'agaçante Phicidisseuse, aux dents dévoratriccs et lutines , dont l'émail semble intelligent. Une seule, peut-être, vous est restée; mais un soir, la brillante et fougueuse Propétide étend ses ailes blanches et s'enfuit, le front baissé, vous nionlrant pour la dernière fois, comme l'ange qui disparait aux yeux d'Abraham dans le tableau de Rembrandt, les ravissants trésors qu'elle ignore elle-même, et