TRAITÉ DE POLITIQUE MARITALE
Quand un homme arrive à la situation où le place la première partie de ce livre, nous supposons que ridée de savoir sa femme possédée par un autre, peut encore faire palpiter son cœur, et que sa passion se rallumera, soit par amour-propre ou par êgoïsme, soit par intérêt; car s'il ne tenait plus à sa femme , ce serait l'avant-dernier des hommes, et il iliériterait son sort.
Dans cette longue crise, il est bien difficile à un mari de ne pas commettre de fautes; car, pour la plupart d'entre eux, l'art de gouverner une femme est encore moins connu que celui de la bien choisir. Cependant la politique maritale ne consiste guère que dans la constante application de trois principes que doivent être Tàme de votreconduitc.Lepremier est de ne jamais croire à ce qu'une femme dit ; le second, de toujours chercher l'esprit de ses actions sans vous arrêter à la lettre; et le troisième, de ne pas oublier qu'une femme n'est jamais si bavarde que quand elle se tait, et n'agit jamais avec plus d'énergie que lorsqu'elle est en repos.
Dès ce moment, vous êtes comme un cavalier qui, monté sur un cheval sournois, doit toujours le regarder entre les deux oreilles, sous peine d'être désarçonne.
Mais l'art est bien moins dans la connaissance des principes que dans la manière de les appliquer : les révéler à des ignorants, c'est laisser des rasoirs
sous la main d'un singe. Aussi, le premier et le plus vital de vos devoirs est-il dans une dissimulation perpétuelle à laquelle manquent presque tous les maris. En s'apercevant d'un symptôme minotaurique un peu trop marqué chez leurs femmes, la plupart des hommes témoignent, tout d'abord, d'insultantes méfiances. Leurs caractères contractent une acrimonie qui perce ou dans leurs discours, ou dans leurs manières; et la crainte est, dans leur âme, comme un bec de gaz sous un globe de verre: elle éclaire leurs visages aussi puissamment qu'elle explique leur conduite.
Or, une femme qui a, sur vous, douze heures dans la journée pour réûéchir et vous observer, lit vos soupçons écrits sur votre front, au moment même ou ils se forment. Cette injure gratuite, elle ne la pardonnera jamais. Là, il n'existe plus de remède; là, tout est dit : le lendemain même, s'il y a lieu, elle se range parmi les femmes inconséquentes.
Vous (levez donc, dans la situation respective des deux parties belligérantes, commencer par affecter envers votre femme cette confiance sans bornes que ' vous aviez naguère en elle. Si vous cherchez à l'entretenir dans l'erreur par de mielleuses paroles, vous êtes perdu, elle ne vous croira pas; car elle a sa politique comme vous avez la v(jtre. Or, il faut autant de finesse que de bonhomie dans vos actions, pour lui inculquer, à son propre insu, ce précieux sentiment de sécurité qui l'invite à remuer les oreilles, et vous permet de n'user qu'à propos de la bride ou de l'éperon.
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Mais comment oser comparer un cheval, de toutes les créatures la plus candide, à un être que les spasmes de sa peiisée et les affections de ses organes rendent par moments plus prudent que le Servilc Fra-Paolo, le plus terrible ConsuUeur que les Dix aient eu à Venise; plus dissimulé qu'un roi; plus adroit que Louis XI; plus profond que Machiavel; sophistique autant que Hobbes ; fin comme Voltaire ; plus facile que la Fiancée de Mamolin, et qui, dans le monde entier, ne se défie que de vous?
Ainsi, à cette dissimulation, grâce à laquelle les ressorts de votre conduite doivent devenir aussi invisibles que ceux de l'univers, vous est-il nécessaire de joindre un empire absolu sur vous-même. L'imperturbabilité diplomatique si vantée de M. de Talleyrand sera la moindre de vos qualités : son exquise politesse, la grâce de ses manières, respireront dans tous vos discours. Le professeur vous défend ici très-expressément l'usage de la cravache si vous voulez parvenir à ménager votre gentille Andalouse. Qu'un homme batte sa maîtresse... c'est une blessure; mais sa femme!... c'est un suicide.
Comment donc concevoir un gouvernement saws maréchaussée, une action sans force, un pouvoir désarmé?... Voilà le problème que nous essayerons de résoudre dans nos Méditations futures. Mais ii existe encore deux observations préliminaircsà vous soumettre. Elles vont nous livrer deux autres théories qui entreront dans l'application de tous k's moyens mécaniques dont nous allons nous proposer l'emploi. Un exemple vivant rafraîchira ces arides et sèches dissertations : ne sera-ce pas quitter le livre pour opérer sur le terrain?
L'an 1822, par une belle matinée du mois de janvier, je remontais les boulevards de Paris, depuis les paisibles sphères du Marais, jusqu'aux élégantes régions de la Chaussée-d'Antin, observant pour la première fois, non sans une joie philosophique, ces singulières dégradations de physionomie et ces variétés de toilette qui, depuis la rue du Pas-de-la- Muie jusqu'à la Madeleine, font de chaque portion de boulevard un monde particulier, et de toute celte zone parisienne un large échantillon de mœurs.
N'ayant encore aucune idée des choses de la vie, et ne me doutant guère qu'un jour j'aurais l'outrecuidance de m'ériger en législateur du mariage, j'allais déjeuner chez un de mes amis de collège qui s'était, de trop bonne heure peut-être, afiligé d'une femme et de deux enfants. Mon ancien professeur de mathématiques demeurant à peu de distance de la maison qu'habitait mon camarade, je m'étais promis de rendre une visite à ce digne mathématicien, avant de li\rer mon estomac à toutes les friandises de l'amitié.
Je pénétrai facilement jusqu'au cœur d'un cabi-
net où tout était couvert d'une poussière attestant les honorables distractions du savant. Une surprise m'y était réservée : j'aperçus une jolie dame assise sur le bras d'un fauteuil, comme si elle eut monté un cheval anglais. Elle me fit cette petite grimace de convention, réservée par les maîtresses de maison pour les personnes qu'elles ne connaissent pas, mais elle ne déguisa pas assez bien l'air boudeur qui, à mon arrivée, attristait sa figure, pour que je ne devinasse pasTinopportunitéde ma présence. Sans doute occupé d'une équation, mon maître n'avait pas encore levé la tête; alors j'agitai ma main droite vers la jeune dame, comme un poisson qui remue sa nageoire, et je me retirai sur la pointe des pieds, en lui lançant un mystérieux sourire qui pouvait se traduire par : u Ce ne sera certes pas moi qui vous empêcherai de lui faire faire une infidélité à Polymnie. » Elle laissa échapper un de ces gestes de tête dont il est impossible de rendre la gracieuse vivacité.
— Eh, mon bon ami, ne vous en allez pas! s'écria le géomètre. C'est ma femme.
Alorsje la saluai plus particulièrement. 0 Coulon ! où étais-tu pour applaudir le seul de tes élèves qui comprit alors ton expression û'anacréontique appliquée à une révérence!... L'effet devait eu être bien pénétrant; car madame de M*** rougit et se leva précipitamment pour s'en aller, en me faisant un léger salut qui semblait dire : <i Adorable !...:>
Son mari l'arrêta en lui disant :
— Reste, ma fille. C'est un de mes élèves.
La jeune femme avança la tête vers le savant, comme un oiseau qui, perchésurune tranche, tend le cou pour avoir une graine.
— Cela n'est pas possible !... dit le mari en poussant un soupir ; et je vais le le prouver par .i plus B.
— Eh, monsieur, laissons cela, je vous prie! répondit-elle en clignant des yeux et me montrant.
Si ce n'eut été que de l'algèbre, mon maître aurait ])u comprendre ce regard, mais c'était pour lui du chinois, et alors il continua.
— Ma fille, vois, je le fais juge : nous avons dix mille francs de rente...
A ces mots, je me relirai vers la porte connue si j'eusse été pris de passion pour des lavis encadrés que je me mis à examiner. Ma discrétion fut récompensée par une éloquente œillade. Hélas! elle ne savait pas que j'aurais pu jouer dans Forlunio le rôle de Fine-oreille, qui enlend pousser les truffes.
— Les principes de réconomic générale, disait mon maître, veulent qu'on ne mette au prix du logement et aux gages des domestiques que deux dixièmes du revenu ; or, noire ap[tartement et nos gens coulent ensemble cent louis. .le le donne douze cents francs pour la toilette. (Là il appuya sur chaque syllabe.) Ta cuisine, reprit-il, consonnnc quaUe
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mille francs; nos enfants exigent au moins vingtcinq louis ; et je ne prends pour moi que liuit cents francs. Le blanchissage, le bois, la lumière vont à mille francs environ ; partant, il ne reste, comme lu vois, que six cents francs qui n'ont jamais sulTi aux dépenses iniprévues. Pour acheter la croix de diamants, il faudrait prendre mille ccus sur nos capitaux; or, une fois cette voie ouverte, ma petite belle, il n'y aurait pas de raison pour ne pas quitter ce Taris que tu aimes tant : nous ne tarderions pas à être obligés d'aller en province rétablir notre fortune compromise. Les enfants et la dépense croîtront assez! Allons, sois sage.
— Il le faut bien, dit-elle ; mais vous serez le seul, dans Paris, qui n'aurez pas donné d'étrennes à votre femme!
Kt elle s'évada comme un écolier qui vient d'achever une pénitence.
3Ioii maître hocha la tète en signe de joie. Quand il vit la porte fermée, il se frotta les mains, nous causâmes de la guerre d'Espagne, et j'allai rue de Provence, ne songeant pas plus que je venais de recevoir la première partie d'une grande leçonconjugale que je ne pensais à la conquête de Constantinople par le général Diebitsch. J'arrivai chez mon amphitryon au moment où les deux époux se mettaient à table, après m'avoir attendu pendant la demi-heure voulue par la discipline œcuménique de la gastronomie.
(lefut, jecrois,en ouvrant un patédefoiegras que ma jolie hôtesse dit à son mari d'un air délibéré :
— Alexandre, si tu étais bien aimable, tu me donnerais cette paire de girandoles que nous avons vue chez Fossin.
— 3Iariez-vous donc!... s'écria plaisamment mon camarade en tirant de son carnet trois billets de mille francs qu'il fit briller aux yeux pétillants de sa femme. Je ne résiste pas plus au plaisir de te les offrir, ajoula-t-il, que toi à celui de les accepter. C'est aujourd'hui l'anniversaire du jour où je t'ai vue pour la première fois : les diamants t'en feront peut-être souvenir?...
— fléchant!... dit-elle avec un ravissant sourire. Elle plongea deux doigts dans son corset; et, en
retirant un bouquet de violettes, elle le jeta, par un dépit enfantin, au nez de mon ami. Alexandre duiwioleprix des girandoles en s"écriant:
— J'avais bien vu les lleurs!...
Je n'oublierai jamais le geste vif et l'avide gaieté avec laquelle, semblable à un chat qui met sa patte mouchetée sur une souris, la petite femme se saisit des trois billets de banque. Elle les roula en rougissant de [tlaisir. et les mit à la place des violettes qui naguère parfumaient son sein.
Je ne pus m'empcchcr de penser à mon maitic
de mathématiques. Je ne vis alors d'autre différence entre son élève et lui, que celle qui existe entre un homme économe et un prodigue; ne me doutant guère que celui des deux qui, en apparence, savait le mieux calculer, calculait le plus mal.
Le déjeuner s'acheva donc très-gaiemet)t. Installés bientôt dans un petit salon fraichen)cnt décoré, assis devant un feu qui chatouillait doucement les fibres, les consolait du froid, et les faisait épanouir comme au printemps, je me crus obligé de tourner à ce couple amoureux une phrase de convive sur l'ameublement de ce petit oratoire.
— C'est dommage que tout cela coûte si cher!... dit mon ami ; mais il faut bien que le nid soit digne de l'oiseau! Pourquoi, diable, vas-tu me complimenter sur des tentures qui ne sont pas payées!... Tu me fais souvenir, pendant ma digestion, que je dois encore deux mille francs à un turc de tapissier.
A ces mots, la maîtresse de la maison inventoria des yeux ce joli boudoir; et, de brillante, sa figure devint songeresse. Alexandre me prit par la main et m'entraîna dans l'embrasure d'une croisée.
j— Aurais-tu par hasard un millier d'écus à me prêter? dit-il à voix basse. Je n'ai que dix à douze mille livres de rente, et cette année...
— Alexandre!... s'écria la chère créature en interrompant son mari, en accourant à nous, et présentant les trois billets; Alexandre... je vois bien que c'est une folie...
— De quoi te mêles-tu?... répondit-il, garde donc ton argent.
— Mais, mon amour, je te ruine ! Je devrais savoir que tu m'aimes trop pour que je puisse me permettre de te confier tous mes désirs...
— Garde, ma chérie, c'est de bonne prise! Bah, je jouerai cet hiver et je regagnerai cela !
— Jouer!... dit-elle avec une expression de terreur. Alexandre, reprends tes billets! Allons, monsieur, je le veux.
— Non, non, répondit mon ami en repoussant une petite main blanche et délicate, ne vas-tu pas jeudi au bal de madame de *"'?
— Je songerai à ce que tu me demandes, dis-je à mon camarade. Et je m'esquivai en saluant sa femme, mais je vis bien, d'après la scène qui se préparait, que mes révérences anacréontiques ne produiraient pas là beaucoup d'effet.
Il faut qu'il soit fou, pensais-je en m'en allant, pour parler de mille écus à un étudiant en droit!
Cinq jours après, jeme trouvaissurlemrnuitchez madame de*'* dont les bals devenaient à la mode. Au milieu du plus brillant des quadrilles, j'aperçus la femme de mon ami et celle du mathématicien. .Madame Alexandre avait une ravissante toilette dont quelques fleurs et de blanches mousselines faisaient
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tous les frais. Elle portait une petite croix à la Jeannette, attachée par un ruban de velours noir qui rehaussait la blancheur de sa peau parfumée, et de longues poires d'or effilées décoraient ses oreilles. Sur le cou de madame de M*"" scintillait une superbe croix de diamants.
— Voilà qui est drôle! dis-je à un personnage qui n'avait encore ni lu dans le grand livre du monde , ni déchitTré un seul cœur de femme.
Ce personnage était moi-même. Si j"eus alors le désir de faire danser ces deux jolies femmes, ce fut uniquement parce que j'aperçus un secret de conversation qui enhardissait ma timidité.
— Eh bien ! madame, vous avez eu votre croix?... dis-je à la première.
— Mais je l'ai bien gagnée !... répondit-elle avec un indéfinissable sourire.
— Comment, pas de girandoles?.... demandai-je à la femme de mon ami.
— Ah! dit-elle, j'en ai joui pendant tout un déjeuner ! Mais, vous voyez , j'ai fini par convertir Alexandre....
— Il se sera facilement laissé séduire? Elle me regarda d'un air de triomphe.
C'est huit ans après que tout à coup cette scène, jusque-là muette pour moi, s'est comme levée dans mon souvenir; et, à la lueur des bougies, au feu des aigrettes , j'en ai lu distinctement la moralité.
Oui, la femme a horreur de la conviction. Quand on la persuade, elle subit une séduction et reste dans le rôle que la nature lui assigne. Pour elle, se laisser gagner, c'est accorder une faveur. Les raisonnements exacts l'irritent et la tuent. Pour la diriger, il faut donc savoir se servir de la puissance dont elle use si souvent : la sensibilité. C'est donc en sa femme, et non pas en lui-même, qu'un mari trouvera les éléments de son despotisme : comme le diamant, il faut l'opposer à elle-même. Sa\oir offrir les girandoles pour se les faire rendre, est un secret qui s'applique aux moindres détails de la vie.
Passons maintenant à la seconde observation.
Qui sait administrer lin tottiati, sait en administrer cent mille, a dit un proverbe indien; et moi, j'amplifie la sagesse asiatique, en disant : Oui peut gouverner une femme, peut gouverner une nation. II existe, en effet, beaucoup d'analogie entre ces deux gouvernements. La politique des maris ne doit-elle pas être à peu près celle des rois? ne les voyons-nous pas tâcher d'amuser le peuple pour lui dérober sa liberté; lui jeter des comestibles à la tête, pendant une journée, pour lui faire oublier la misère d'un an; lui prêcher de ne pas voler, tandis qu'on le dépouille ; et lui dire : n II me semble que si j'étais peuple je serais vertueux? n
C'est l'Angleterre qui va nous fournir /e y^mr
dent que les maris doivent importer dans leurs ménages. Ceux qui ont des yeux ont dû voir que, du moment où la gouverneinentabilifé s'est perfectionnée en ce pays, les whigs n'ont obtenu que très-rarement le pouvoir. Un long ministère tory a toujours succédé à un éphémère cabinet libéral. Les orateurs du parti national ressemblent à des rats qui usent leurs dents à ronger un panneau pourri, dont on bouche le trou au moment où ils sentent les noix et le lard serrés dans la royale armoire. La femme est le whig de votre gouvernement. Dans la situation où nous l'avons laissée, elle doit naturellement aspirer à la conquête de plus d'un privilège. Fermez les yeux sur ses brigues, permettez-lui de dissiper sa force à gravir la moitié des degrés de votre trône : et quand elle pense toucher au sceptre, renversez-la, par terre, tout doucement et avec infiniment de grâce, en lui criant : Bravo! et en lui permettant d'espérer un prochain triomphe. Les malices de ce système devront corroborer l'emploi de tous les moyens qu'il vous plaira de choisir dans notre arsenal, pour dompter votre femme.
Tels sont les principes généraux dont il faut qu'un mari soit imbu, s'il ne veut pas commettre des fautes dans son petit royaume.
Maintenant, malgré la minorité du concile de Màcon ', nous distinguerons dans la femme une âme et un corps , et nous commencerons par examiner les moyens de se rendre maître de son moral. L'action de la pensée est, quoi qu'on en dise, plus noble que celle du corps, et nous donnerons le pas à la Science sur la Cuisine, à l'Instruction sur rilygiène.
oso
MIÉDITATION XI.
DE l'iNSTRICTIOIV EN MÉN.VGE.
Instruire ou non les femmes, telle est la question. De toutes celles que nou» avons agitées, elle est la seule qui offre deux extrémités sans avoir de milieu. La science et l'ignorance, voilà les deux termes irréconciliables de ce problème. Entre ces deux abîmes , il nous semble voir Louis X\ III calculer les félicités du xiii' siècle et les malheurs du xix«. Assis au centre de la bascule qu'il savait si bien faire pencher par son propre poids, il contenqjle à l'un des bouts la fanatique ignorance d'un frère lai, l'apathie d'un serf, le fer étincelant des chevaux d'un banneret, il croit entendre : France et Monljoie-Saint-Denis!... mais il se retourne :
' Montesquieu, qui nvait peiit-èlre deviné le régirae constitutionnel, a dit, je ne sais où, que le bon sens dans les assemhk'cs était toujours du coté de la minorité. .
il sourit en voyanl la morgue d'un manufacturier, capitaine dans la garde nationale; l'élégant coupé de l'agent de change; la simplicité du coslun)ed'uti pair de France devenu journaliste, et mettant son fils à l'École Polytechnique; puis les étoffes précieuses, les journaux , les machines à vapeur, et il boit enfin son cale dans une tasse de Sèvres , au fond de laquelle brille encore un M couronné.
Arrière la civilisatian ! arrière la pensée!
voilà votre cri. Vous devez avoir horreur de l'instruction chez les femmes, par cette raison, si bien sentie en Espagne, qu'il est plus facile de gouverner un peuple (fidiots qu'un peuple de savants. Une nation abrutie est heureuse : si elle n'a pas le sentiment de la liberté, elle n'en a ni les inquiétudes ni les orages; elle vit comme vivent les polypiers; comme eux, elle peut se scinder en deux ou trois fragments; chaque fragment est toujours une nation complète et végétante , propre à être gouvernée par le premier aveugle armé du bâton pastoral. Qui produit cette merveille humaine? L'ignorance : c'est par elle seule que se maintient le despotisme ; il lui faut des ténèbres et le silence. Or, le bonheur en ménage est, comme en politique, un bonheur négatif. L'affection des peuples pour le roi d'une monarchie absolue est peut-être moins contre nature que la fidélité de la femme envers son mari, quand il n'existe plus d'amour entre eux : or nous savons que chez vous l'amour pose en ce moment un pied sur l'appui de la fenêtre. Force vous est donc de mettre en pratique les rigueurs salutaires par lesquelles M. de Metlernich prolonge son statu quo; mais nous vous conseillerons de les appliquer avec plus de finesse et plus d'aménité encore ; car votre femme est plus rusée que tous les Allemands ensemble, et aussi voluptueuse que les Italiens.
Alors vous essayerez de reculer, le plus longtemps possible, le fatal moment où votre femme vous demandera un livre. Cela vous sera facile. Vous prononcerez d'abord avec dédain le nom de bas bleu; et, sur sa demande, vous lui expliquerez le ridicule qui s'attache, chez nos voisins, aux femmes pédantes.
Puis, NOUS lui répéterez souvent que les femmes les plus aimables et les plus spirituelles du mondese trouvent à Paris, où les femmes ne lisent jamais ;
Que les femmes sont comme les gens de qualité, qui, selon Mascarillc, savent tout sans avoir rien appris ;
Qu'une femme, soit en dansant, soit en jouant et sans même avoir l'air d'écouter, doit savoir saisir dansles discours deshommesà talcntles phrases toutes faites dontles sots composent leur esprit à Paris ;
Oue dans ce pays l'on se passe de main on main
les jugements décisifs sur les hommes et sur les choses; et que le petit ton tranchant avec lequel une femme critique un auteur, démolit un ouvrage, dédaigne un tableau, a plus de puissance qu'un arrêt de la cour ;
Que les femmes sont de beaux miroirs qui reflètent naturellement les idées les plus brillantes;
Que l'esprit naturel est tout, et que l'on est bien i)lus instruit de ce que l'on apprend dans le monde, que de ce qu'on lit dans les livres ;
Qu'enfin la lecture finit par ternir les yeux, etc.
Laisser une femme libre de lire les livres que la nature de son esprit la porte à choisir!... Mais c'est introduire l'étincelle dans une sainte-barbe; c'est pis que cela : c'est apprendre à votre femme à se passer de vous, à vivre dans un monde imaginaire, dans un paradis. Car que lisent les femmes? Des ouvrages passionnés, les Confessions de Jean-Jacques, des romans, et toutes ces compositions qui agissent le plus puissamment sur leur sensibilité. Elles n'aiment ni la raison ni les fruits mûrs. Or, avez-vous jamais songé aux phénomènes produits par ces poétiques lectures?
Les romans, et même tous les livres, peignent les sentiments et les choses avec des couleurs bien autrement brillantes que celles qui sont offertes par la nature! Cette espèce de fascination provient moins du désir que chaque auteur a de se montrer parfait en affectant des idées délicates et recherchées, que d'un indéfinissable travail de notre intelligence. Il est dans la destinée de l'homme d'épurer tout ce qu'il emporte dans le trésor de sa pensée. Quelles figures, quels monuments ne sont pas embellis par le dessin ? L'âme du lecteur aide à cette conspiration contre le vrai, soit par le siienceprofond dontil jouit ou par le feu de la conception, soit par la pureté avec laquelle les images se réfléchissent dans son entendement. Qui n'a pas, en lisant les Confessions de Jean-Jacques, vu madame de Warens plus jolie qu'elle n'était? On dirait que notre âme caresse des formes qu'elle aurait jadis entrevues sous de plus beaux cieux; elle n'accepte les créations d'une autre âme que comme des ailes pour s'élancer dans l'espace ; le trait le plus délicat, elle le perfectionne encore en se le faisant propre; et l'expression la plus poétique dans ses images lui apporte des images encore plus pures. Lire, c'est créerpeut-être à deux. Ces mystères de la transsubstantiation des idées sont-ils l'instinct d'une vocation plus haute que nos destinées présentes? Est-ce la tradition d'une ancienne vie perdue? Qu'étaitcUe donc si le reste nous offre tant de délices!...
Aussi, en lisant des drames et des romans, la femme, créature encore plus susceptible que nous di' s'exalter, doit éprouver d'enivrantes extases. Elle
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
>e crée une existence idéale auprès de laquelle tout ]);ilit; elle ne tarde pas à tenter de réaliser cette vie voluptueuse, à essayer d'en transporter la magie on elle. Involontairement, elle passe de l'esprit à la lettre, et de l'âme aux sens.
Et vous auriez la bonhomie de croire que les manières,les sentiments d'un homme comme vous, qui, la plupart du temps s'habille, se déshabille, etc., (levant sa femme, lutteront avec avantage devant les sentiments de ces livres, et en présence de leurs amants factices, à la toilette desquels cette belle lectrice ne voit ni trous ni taches?... Pauvre sot! trop lard, hélas! pour son malheur et le vôtre, votre lèmme expérimenterait que les héros de la poésie sont aussi rares que les Jpollons de la sculpture ! . . .
Bien des maris se trouveront embarrassés pour empêcher leurs femmes de lire ; il y en a même certains qui prétendront que la lecture a cet avantage qu'ils savent au moins ce que font les leurs quand elles lisent. D'abord, vous verrez, dans la Méditation suivante, combien la vie sédentaire rend une femme belliqueuse; mais n'avez-vous donc jamais rencontré de ces êtres sans poésie, qui réussissent à pétrifier leurs pauvres compagnes, en réduisant la vie à tout ce qu'elle a de mécanique? Etudiez ces grands hommes en leurs discours ! apprenez par cœur les admirables raisonnements par lesquels ils condamnent la poésie et les plaisirs de l'imagination.
Mais si, après tous vos efforts, votre femme persistait à vouloir lire... Mettez à l'instant même à sa disposition tous les livres possibles, depuis l'Abécédaire de son marmot jusqu'à René, livre plus dangereux pour vous entre ses mains que Thérèse phihjsophe. Vous pourriez la jeter dans un dégoût mortel de la lecture, en lui donnant des livres ennuyeux ; la plonger dans un idiotisme complet, avec Marie yilacoquc, la Brosse de pénitence, ou avec les chansons qui étaient de mode au temps de Louis XV; mais plus tard vous trouverez dans ce livre les moyens de si bien consumer le temps de votre femme, que toute espèce de lecture lui sera interdite.
Et, d'abord , voyez les ressources immenses que vous a préparées l'éducation des femmes, pour dé- I ourner la vôtre de son goût passager pour la science ! Examinez avec quelle admirable stupidité les filles se son t prêtées aux résultats de l'enseignement qu'on leur a imposé en France !
Nous les livrons à des bonnes , à des demoiselles de compagnie, à des gouvernantes qui ont vingt mensonges de coquetterie et de fausse pudeur à leur apprendre, contre une idée noble et vraie à leur inculquer. Elles sont élevées en esclaves et s'habituent à l'idée qu'elles sont au monde pour imiter leurs grand'mères, et faire couver des serins de Canarie, composer des herbiers, arroser de petits
rosiers de Bengale, remplir de la tapisserie, ou se monter des cols. Aussi, à dix ans si une petite fille a eu plus de finesse qu'un garçon , à vingt elle est timide , gauche , elle aura peur d'une araignée, dira des riens, pensera aux chiffons, parlera modes, et n'aura le courage d'être ni mère, ni chaste épouse.
Voici quelle marche on a suivie : on leur a montré à colorier des roses, à broder des fichus de manière à gagner huit sous par jour. Elles auront appris rhi:Uoire de France dans Le Ragois, la chronologie dans les tables du citayen Cliantereau, et l'on aura laissé leur jeune imagination se déchaîner sur la géographie; le tout, dans le but de ne rien présenter de dangereux à leur cœur; mais en même temps leurs mères, leurs institutrices, répétaient d'une voix infatigfible que toute la science d'une femme est dans la manière dont elle sait arranger cette feuille de figuier que prit notre mère Eve. Elles n'ont entendu pendant quinze ans, disait Diderot, rien autre chose que : — Ma fille, votre feuille de figuier va mal ; ma fille, votre feuille de figuier va bien; ma fille, ne serait-elle pas mieux ainsi?
Maintenez donc votre épouse dans cette belle et noble sphère de connaissances. Si par hasard votre femme voulait une bibliothèque, achetez-lui Florian , Malte-Brun, le Cabinet des Fées, les Mille et une Nuits, les Roses par Redouté, les Usages de la Chine, les Pigeons par madame Knip, le grand ouvrage sur l'Egypte, etc. Enfin, exécutez le spirituel avis de cette princesse qui , au récit d'une émeute occasionnée par la cherté du pain, disait : a Que ne u mangent-ils de la brioche!... »
Peut-être votre femme vous reprochcra-t-elle , un soir, d'être maussade et de ne [)as parler; peutêtre vous dira-t-elle que vous êtes gentil, quand vous aurez fait un calembour; mais ceci est un inconvénient très-léger de notre système : et, au surplus, que réducalion des femmes soit en France la plus plaisante des absurdités, et que votre obscurantisme marital vous mette une poupée entre les bras, que vous importe! Comme vous n'avez pas assez de courage pour entreprendre une plus belle tâche, ne vaut-il pas mieux traîner votre femme dans une ornière cotijugalc bien sure, que vous hasarder à lui faire gravir les hardis précipices de l'amour? Elle aura beau être mère, vous ne tenez pas précisément à avoir des Gracchus pour enfants, mais à être réellement /jw/c/- (jucin nuptiœ deinonstrant : or, pour vous aider à y parvenir, nous devons faire de ce livre un arsenal où chficun , suivant le caractère de sa femme ou le sien , puisse choisir Tannure convenable pour ccunhatlre le terrible génie du mal toujours prêt à s'éveiller dans Tâme d'une épouse; et, tout bien considéré, comme les
PHYSIOLOGIE m MARIAGE.
ignorants sont les plus cruels ennemis de Tinslruclion des femmes, celte Méditation sera un bréviaire pour la plupart des maris.
Une l'enime qui a reçu une éducation d'homme, possède, à la vérité, les facultés les plus brillantes ctlesplus fécondes en bonheur pour elle et pour son mari ; mais celte femme est rare comme le bonheur même ; or, vous devez , si vous ne la possédez pas pour épouse, maintenir la vôtre, au nom de votre félicité commune, dans la région d'idées où elle est née, car il faut songer aussi qu'un moment d'orgueil chez elle peut vous perdre, en mettant sur le trône un esclave qui sera d'abord tenté d'abuyer du pouvoir.
Après tout, en suivant le système prescrit par cette Méditation, un homme supérieur en sera quille pour mettre ses pensées en petite monnaie lorsqu'il voudra être compris de sa femme ; si , toutefois, cet homme supérieur a fait la sottise d'épouser une de ces pauvres créatures, au lieu de se marier à une jeune fdie dont il aurait éprouvé longtemps Tàme cl le cœur.
Par celle dernière observation matrimoniale notre but n'est pas de prescrire à tous les honwies supérieurs de chercher des femmes supérieures, et nous ne voulons pas laisser chacun expliquer nos principes à la manière de madame de Staël, qui tenta grossièrement de s'unir à Napoléon. Ces deux êtreslà eussent été très-malheureiix en ménage; et Joséphine était une épouse bien autrement accomplie que celte virago du xix« siècle.
En elTct, lorsque nous vantons ces filles introuvables, si heureusement élevées par le hasard, si bien conformées par la nature, et dont l'àme délicate supporte le rude contact de la grande âme de ce que nous appelons un homme, nous entendons parler de ces nobles et rares créatures dont Gœthe a donné un modèle dans la Claire du Comte tVEgmont : nous pensons à ces femmes qui ne recherchent d'autre gloire que celle de bien rendre leur rôle; se pliant avec une étonnante souplesse aux plaisirs et aux volontés de ceux que la nature leur a donnés pour maîtres; s'élevant tour à tour dans les immenses sphères de leur pensée , et s'abaissant à la simple tâche de les amuser comme des enfants; comprenant et les bizarreries de ces âmes si fortement tourmentées, et les moindres paroles et les regards les plus vagues; heureuses du silence, heureuses de la diffusion; devinant enfin que les plaisirs, les idées et la morale d'un lord Byron ne doivent pas cire ceux d'un bonnetier. 3Iais arrêtons-nous, celle peinture nous entraînerait trop loin de notre sujet : il s'agit de mariage et non pas d'amour.
Puissent ces lignes flatteuses compenser les dures vérités dont tant de femmelettes se trouveront choquées!