DES APPARTEMENTS
Les 1110) eus et les systèmes qui précèdent sont en quelque sorte purement moraux. Ils participent à la noblesse de notre âme, et n'ont rien de répugnant; mais maintenant nous allons avoir recours aux précautions à la Bartolo. N'allez pas mollir : il y a un courage marital, comme un courage civil et militaire, comme un courage de garde national.
Quel est le premier soin d'une petite fille après avoir acheté une perruche? N'est-ce pas de l'enfermer dans une belle cage d'où elle ne puisse plus sortir sans sa permission?
Cette enfant vous apprend ainsi votre devoir.
Tout ce qui tient à la disposition de votre maison et de ses appartements sera donc conçu dans la pensée de ne laisser à votre femme aucune ressource, au cas où elle aurait décrété de vous livrer au Minotaurc; car la moitié des malheurs arrivent par les déplorables facilités que présentent les a[)partements.
Avant tout, songez à avoir pour concierge nn homme seul et entièremenldévouéà votre personne, ("est un trésor facile à trouver : quel est l'homme qui n"a pas toujours, de par le monde, ou un père nourricier ou quelque vieux serviteur qui, jadis. Ta fait sauter sur les genoux ?
Une haine d'Atrée et de Thyeste devra s'élever par vos soins entre votre femme et ce Nestor, gardien de votre porte. Cette porle est l'Alpha et l'Oméga d'une intrigue. Toutes les intrigues en amour ne se réduisent-elles pas toujours à ceci : entrer, sortir?
Votre maison ne vous servirait à rien si elle n'était pas entre cour et jardin, et construite de manière à n'être en contact avec nulle autre.
Vous supprimerez d'abord dans vosappartcmcnts de réception ks moindres cavités. Ln placard, ne contînt-il que six pois de confitures, doit être muré. Vous vous préparez à la guerre, et la première pensée d'un général est de couper les vivres à son ennemi. Aussi toutes les parois seront-elles pleines, afin de présenter à l'œil des lignes faciles à parcourir et qui permettent de reconnaître sur-le-champ le moindre objet étranger. Consultez les restes des monuments antiques, et vous verrez (jue la beauté des appartements grecs et romains venait principalement de la pureté des lignes, de la netteté des parois, de la rareté des meubles. Les Grecs auraient souri de pitié en apercevant dans un salon les hiatus de nos armoires.
Ce magnifique syslènu' de défense sera surtout mis en vigueur dans l'appartement de votre femme. Ne lui laissez jamais draper son lit de înanière à ce
qu'on puisse se promener autour dans un dédale de rideaux. Soyez impitoyable sur les communications. Mettez sa chambre au bout de vos appartements de réception. N'y souffrez d'issue que sur les salons, afin de voir, d'un seul regard, ceux qui vont et ^ iennent chez elle.
Le Mariarje deFigarowous aura sans doute appris à placer la chambre de votre femme à une grande hauteur du soi. Tous les célibataires sont des Chérubins.
Votre fortune donne, sans doute, à votre femme le droit d'exiger un cabinet de toilette, une salle de bain et l'appartement d'une femme de chambre ; alors, pensez <à Suzanne, et ne commettez jamais la faute de pratiquer ce petit appartement-là au-dessous de celui de madame : mettez-le toujours audessus ; et ne craignez pas de déshonorer votre hôtel par de hideuses coupures dans les fenêtres.
Si le malheur veut que ce dangereux appartement communique avec l'appartement de votre femme l)ar un escalier dérobé, consultez longtemps votre architecte : que son génie s'épuise à rendre à cet ("•calier sinistre l'innocence de l'escalier primitif, l'échelle du meunier; que cet escalier, nous vous en conjurons, n'ait aucune cavité perfide, que ses marches anguleuses et roides ne présentent jamais cette voluptueuse courbure dont Faublas et Justine se trouvaient si bien, en attendant que le marquis de B**" fut sorti. Les architectes, aujourd'hui, Ibnt des escaliers préférables à des ottomanes! llélablissez plutôt le vertueux colimaçon de nos ancêtres.
En ce qui concerne les cheminées de l'appartenient de madame, vous aurez soin de placer dans les tuyaux une grille en fer à cinq pieds ûo. hauteur au-dessus du manteau de la cheminée, dùl-on la sceller de nouveau à chaque ramonage. Si votre femme trouvait celle précaution ridicule, alléguez les nombreux assassinats coniniis au moyen des clieminces. Presque toutes les femmes ont peur des voleurs.
Le lit est un de ces meubles décisifs dont la structure doit être longuement méditée. Là tout est d'un intérêt capital. Voici les résultats d'une longue expérience.
Donnez à ce meuble une forme assez originale pour qu'on puisse toujours le regarder sans déplaisir, au milieu des modes qui se succèdent avec ral)iilité en délruisant les créations précédentes du génie de nos décorateurs, car il est essentiel que VI lie femme ne puisse pas changer à volonté ce IIk àtre de bonheur.
l,a base en sera ijleine, massive, et ne laissera aucun inlervalle perfide entre elle et le parquet.
Et souvenez-vous bien que la doua .lulia de Hyron avait caché don Juan sous son oieiller.
PHYSIOLOGIE 1)1 MAKIAGK.
3Iais il serait ridicule de traiter légèrement un .sujet aussi délicat, l^e lit est tout le mariage. Aussi nous ne larderons pas à nous occuper de celle admirable création du génie humain, invention que n-iusdevons inscrire dans notre rccoimaissance bien plus haut que les navires, que les armes à (eu, que le briquet de l'uniade, que les voilures et leurs roues, que les machines à vapeur, à simple ou à double pression , à siphon ou à délente, plus haut même que les tonneaux et les bouteilles. D'abord , il lient de tout cela , pour peu qu'on y réfléchisse; mais si l'on vient à songer qu'il est noire second père, vl que la moitié la plus tranquille et la plus agitée de notre existence s'écoule sous sa couronne protectrice, les paroles manquent pour l'aire son éloge! (Voyez la Méditation XVII intitulée : Théorie du lu'.)
Lorsque la guerre, dont nous parlerons dans noire troisième partie, écialcra entre vous et madame, vousaureztoujoursd'ingér.ieux prétextes pour fouiller dans ses coniinodos cl dans ses secrétaires; car si votre femme s'avisait de vous dérober tine statue, il est de votre intérêt de savoir où elle l'a cacliée.
Un gy«écce construit d'après ce syslènicvous pcrmellra de reconnaître d'un seul coup d'œil s'il contient deux livres de soie de plus qu'à Turdinaire.
Laissez-y pratiquer une seule armoire, vous êtes perdu !
AccoutunKZ surtout votre femme, pendant la lune de miel , à déployer une excessive recherche dans la teime des appartements : querieii n-y Iraine. Si vous ne l'habituez pas à un soin minutieux, si les mêmes objets ne se retrouventpas éternellement aux méu.cs places, elle vous introduirait un tel désordre, que vous ne pourriez plus voir s'il y a ou non les deux livres de soie de plus ou de moins.
Les rideaux de vos appartements seront toujours d'é(ofies trèi^-diaphanes, et le soir vous contracterez l'habitude de vous promener de manière à ce que madame ne soit jamais surprise de vous voi/ aller jusqu'à la fenêtre, par distraction. Etdin, pour linir l'article des croisées, faites-les construire, dans votre hôtel, de telle sorte, que l'appui ne soit jamais assez large pour qu'on y puisse placer un sac de farine.
L'appartement de votre femme une fois arrangé d'après ces principes, existât-il dans votre hôtel des niches à loger tous les saints du Paradis, vous êtes en sûreté. Vous pourrez tous les soirs, de concert avec voire ami le concierge, balancer l'entré-.; par la sortie; et, pour obtenir des résultats certains, rien ne vous empêcherait même de lui apprendre à tenir un livre de visites en partie double.
hivousavez un jardin, ayez la passion des chiens. En laissa !il toujours sous vos fenêtres un de ces incorruptibles gardiens, vous tiendrez en respect le
Minotaure; surtout, si vous liabiluez votre ami quadrupède à ne rien prendre de substantiel que de la main de votre concierge, atin que des célibataires sansdélicalcsse ne puissent pas l'empoisonner.
'Joutes ces précautions se prendroiit naturellement et de manière à n'éveiller aucun £Oupçi;n. bi des homn;es ont été assez imprudents pour ne pas avoir établi, en se marianl, leur domicile conjugal d'après ces savants principes, ils devront au plus lot vendre leur hôte! , en acheter un autre, ou prétexter des réparations, et reniellrc la maison à neuf.
A ous bannirez inipitoyablement de vos appartements les canapés, les ottomanes, les causeuses, les chaises longues, etc. D'abord, ces meubles ornent maintenant le ménage des épiciers, et on les trouve même chez les coifleurs; mais ce .sont essentiellement des meubles de perdition; jamais je n'ai pu les voir sans frayeur; il m'a toujours semblé y apercevoir le diable avec ses cornes et son pied fourchu.
Après tout, rien n'est si datigercux qu'une chaise, et il est bien malheureux qu'on ne puisse pas enfermer ks femmes entre quatre murs!... (^)uel est le mari qui, en s'asseyant sur une chaise disjointe, n'est pas toujours porté à croire qu'elle a reçu l'instruction du Sofa de Crébillon iibs'.'* Mais nous avons heureuscnienl arrangé vos appartements d'après un système de prévision tel que rien ne peut y arriver de fatal , à ujoins que vous n'y consentiez par votre négligence.
Un défaut dont vous ne vous corrigerez jamais, sera une espèce de curiosité distraite. Elle vous portera sans cesse à examiner toutes les boites, à mettre sens dessus dessous les nécessaires. Vous procéderez à cette visite dumiciliaire avec originalité, gracieusement, et chaque fois vous obtiendrez votre pardon en excitant la gaieté de votre femme.
Vous manifesterez toujours aussi l'élonnement le plus profond à l'aspect de chaque meuble nouvellemeiil mis dans cet apparicmenfsi bien rangée, i^urie-champ vous vous en ierez expliquer l'utilité; puis vous mettrez votre esprit à la torture pour deviner s'il n'a pas un emploi tacite, ou n'enferme pas de perfides Ciichetlcs.
(]e n'est pas lout.\ ous avez trop d'esprit pour ne pas sentir que votre jolie perruche ne restera dans sa cage qu'autant que- celte cage sera belle. Les moindres accessoires respireront donc l'élégance et le goût. L'ensemble oinira sans cesse un tableau simple et gracieux. ^ ous renouvellerez souvent les tentures et les mousseiines. La fraîcheur du décor est trop essentielle pour économiser sur cet article. C'est le mouron matinal que les enfants niellent soigneusenîent dans la cage de leurs oiseaux, pour leur faire croire à la verdure dos [)rairics. Un appartement de ce genre est alors l'ullinia ratio des ma-
PHYSIOLOGIE DU .MARIAGE
ris : une fcnur.c n'a rien à dire quand on lui a tout prodigué.
Les maris condaninés à habiter des apparleincnls à loyer sont dans la plus horrible de toutes ies situations.
Quelle influence heureuse ou fatale le portier ne peut-il pas exercer sur leur sort !
Leur maison ne sera-t-elle pas flanquée à droite et à gauche de deux autres maisons? il est vrai qu'en plaçant d"un seul côté l'appartement de leurs femmes, le danger diminuera de moitié; mais ne sont-ils pas obligés d'apprendre par cœur et de nicditer l'âge, l'état, la fortune, le caractère, les liabiludes des locataires de la maison voisine, et d'en connaître même les amis et ies parents?
Un mari sage ne se logera jamais à tin rez-del] chaussée.
Tout homme peut appliquer à son appartement les précautions que nous avons conseillées au propriétaire d'un hôtel, et alors le locataire aura sur le propriétaire cetavantage, qu'un appartement, occupant moins d'espace, est beaucoup mieux surveillé.
oso