‹ Œuvres de BalzacChapitre 6 sur 78 · TROIS VENGEANCES · texte numérisé non relu

TROIS VENGEANCES

Un des plaisirs les plus vifs en province et que chacun poursuit avec le plus d'acharnement, est la découverte des secrets en amour ; mais aussi, n'estce pas la chasse transportée dans la région des sentiments? Peut-être cette curiosité générale rend-elle les passions plus profondes dans une sous-préfecture que partout ailleurs. La rigidité des mœurs, la continuité de l'espionnage, la surveillance officieuse qui fait de la vie privée une vie quasi publique, la promiscuité que la disposition des lieux et que les habitudes domestiques introduisent dans les intérêts et jusque dans les pensées des maîtres et des serviteurs, tout oblige les amours illicites à s'envelopper des précautions les plus minutieuses, à observer un mutisme absolu, ;i garder une dissimulation perpétuelle. Une passion devient là comme une partie où chacun des amants joue sa vie, un duel où tous deux se battent contre mille adversaires. Qui, dans une petite ville, n'a pas ses ennemis? Il suffit donc d'une inimitié poussée à bout par des circonstances souvent fortuites, pour qu'un homme soit victime de quelque trahison impossible à prévoir : un hasard, une lettre anonyme, un piège habilement tendu, un bon mot dit avec la légèreté qui caractérise la nation française. Ces réflexions que les Parisiens et les gens de province ont pu faire, et dont le mérite consiste dans leur excessive vulgarité, s'appliquent à la principale aventure narrée dans cette scène; elles sont d'ailleurs nécessaires pour expliquer la conversation de quatre chasseurs

qui traversaient à cinq heures du matin, par un effroyable brouillard, le parc du Grossou, château situé au bord de la Loire, à quelques lieues de Sancerre.

— Savez-vous pourquoi le procureur du roi n'a pas voulu venir chasser avec nous? dit Catien Boirouge, fils du président du tribunal, beau jeune homme de vingt-deux ans, le boute-en-train du pays.

— Pourquoi? demanda le receveur des contributions.

— 11 aime madame de la Baudraye, et va se trouver ce matin seul avec elle, puisque M. de la Baudraye part après déjeuner pour Sancerre.

— Mais pourquoi vous mêlez-vous de leurs petites affaires? dit le troisième chasseur, nommé Horace Bianchon, enfant du pays, qui, après s'être fait recevoir médecin à Paris, étnil venu se distraire de ses études avant d'aller reprendre le collier de fer que l'ambition ou la gloire mettent au cou de tous les D. M. P. {(loctor mediciis p'uisicnsis).

— Horace a raison , dit le quatrième qui était un auteur également arrivé de Paris depuis quelques jours. Je ne comprends pas comment tous vous occupez autant les uns des autres. Vous perdez votre temps à des riens.

Horace Bianchon regarda son ami Emile Lousteau comme pour lui dire que les malices de feuilleton , les bons mots de petit journal , étaient incompris à Sancerre. Le receveur des contributions et le fils du président s'interrogèrent par un coup d'oeil qui vou-

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I;iit (lire : < N"y a-t-il pas dans celte jdirasi' (juelfjiic chose (le {)iqiiaiil pour iioiij? iJevoiis-iious rire ou nous radier? ■>

— Ma curiosité doit vous parailrc extraordinaire à vous autres qui rencontrez à Paris autant de femmes dilîcrenlcs qu'il y a de jours dans l'année, dit Catien; mais à Sancerre où il ne s'en trouve pas six, et 011. de ces .mx femmes, quatre ont des prétentions désordonnées à la vertu, quand les deux plus belles vous tiennent;! une distanceénorme pardes regards dédaigneux comme si elles étaicntdes princesses de sang royal, il est bien permis à un jeune homme de vingt-deux ans de chercher à deviner les secrets d'une de ces deux femmes, car alors elle sera forcée d'avoir des égards pour lui.

— Cola s'appelle des égards ici! dit le journaliste.

Le receveur des contributions directes qui possédait, par \oie de légitime mariage, une femme qui en l81o avait épouvanté un jeune cosaque, coula un regard défiant sur son entreprenant compagnon.

— La question change, dit Horace lîianchon. Tuis , je n'aime pas le procureur du roi. 3Iais j'accorde à madame de la Baudraye trop de bon goût, pour croire qu'elle s'occupe de ce vilain singe ; son mari est mille fois mieux, et je ne vois pas de motifs à cette liaison.

— Oh ! oh I oh 1 s'écria le receveur dos contributions d'un air drolatique, et sur trois tons différents. Laissez-moi vous chiffrer l'affaire. M. de la Baudraye n'a pas six mille livres de rente, et avec son petit air de suinte uitouche, la belle madame de la Baudraye est pleine d'ambition ; Sancerre lui déplaît, elle rêve des grandeurs parisiennes et voudrait piloter fon mari vers les régions supérieures du gouvernement. Or, notre petit procureur dû roi a fait accroire à madame de la Baudraye qu'il est protégé par j1. de Yillèle; elle le suppose doué de talents éminents, elle le voit bientôt procureur général ; de ce haut siège, il devient, quelque coiispiratio!! aidant, procureur gérséral près la cour des pairs, et subsidiaircment , comnie il dit. garde des sceaux. M. de la Baudraye entrerait alors, par sa

■protection, dans le corps auguste des receveurs généraux. Selon moi, ceci constitue le lilaccment à gros intérêt des capitaux de l'amour. Un procureur du roi qui peut fourrer de pareilles idées dans la tête d'une femme, e,t bien capable de la séduire. L'éloquence a de grands privilèges. Si M. de Clagny a fa«;ciné madame de la Baudraye au point de faire briller à ses jeux la simarre des sceaux, il a bien pu changer en agréments d'Adonis sa peau de taupe, ses youx faux, sa crinière ébouriffée, sa voix d'huissier enroué, sa maigreur de poëte crotté. Si madame delà Baudraye le voit procureur général, elle

peut le voir joli garçon. Joignez à ces calculs et à c 'tie fascination l'cnimi qui règne à Sancerre, la liaison du procureur du roi et de madame de la Baudraje devient très-naturelle.

— Ce monsieur joue joliment serré, dit Catien Boi rouge.

— Mais les procureurs du roi sont tenus d'être rusés; leurs fonciions les obligent d'avoir autant de (inesse qu'ils ont d'ambition; il n'en est pas un qui ne croie être du bois dont on fait les gardes des sceaux, dit le journaliste.

— Ne flétrissez pas la belle madame de la Baudraye par de simples suppositions ! s'écria le savant élève du premier chirurgien de l'Ilôtel-Dieu, qui , malgré ses études , ou peut-être à cause de ses études, avait conservé quelque jeunesse de cœur.

— Monsieur a raison. Comment as-tu découvert leur secret, (iatien? dit le receveur des contributif ns directes. Je ne suis pas un béjaune, j'ai vu d'étranges choses dans ma vie, je n'ai pas encore aperçu entre M. deClagnyetmadamedelaBauiiraye le moindre indice d intimilé. Ni amis ni ennemis, ils paraissent si parfaitement liKlifférenls, que...

— Hier, en sortant de table, le mouchoir de madame de la Baudraye est tombé; il était près d'elle, il ne l'a pas ramassé.

— Le receveur ne te semble-l-il pas au désespoir d'avoir une femme trop iaide pour lui permettre de faire l'usure dont il nous parlait :* dit Bianchon à l'oreille de Lousteau.

— Horace, dit à haute voix le journaliste, voyons, savant inlcr[)rèle de la nature humaine, tendons un piégea loup au procureur du roi, nous rendrons service à notre ami Catien, et nous rirons. Je n'aime pas les procureurs du roi.

— Tu as un juste pressentiment de ta destinée, dit Horace. Mais pourquoi troubler de pauvres gens occupés à être heureux?

— Messieurs , dit le receveur, je propose de leur raconter, après le diner, quelques histoires de femmes sur()rises par leurs maris , et qui soient tuées, assassinées avec des circonstances terrifiantes. Nous verrons la mine que feront madame de la Baudraje et M. de Clagny.

— Bas mal , dit le journaliste. Je connais à Paris un directeur de journal qui, dans le but d'éviter une triste destinée, n'admet que des hijtoires où les amants sont brûlés, hachés, piles, disséqués; où les femmes sont bouillies, frites, cuites; il apporte alors | ces effroyables récits à sa femme en espérant qu'elle lui sera fidèle par peur; il se contente de ce pis aller, le modeste mari : « Vois-tu, ma mignonne, où conduit la plus petite faute! j' lui dit-il en traduisant le discours d'Arnolphe à Agnès. Çffrayons assez madame de la Baudraye pour que, pendant

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'iùw séjour au Grossou , elle envoie promener mon petit procureur du roi. Ce sera drôle.

— Eh bien! dit le receveur des contributions, snoi qui ai vu d'étranges choses dans ma vie... Oui, tnessieurs, ajoula-t-il en surprenant un sourire échangé entre le médecin et le journaliste, lorsqu'on a été payeur général dans les armées de Napoléon, qu'on a roule ça bosse pendant dix ans en h'gypte, en Italie, en Allemagne, on a dii observer ie monde. Eh bien! selon moi, la frayeur causée par le pressentiment d'un danger, rapproche deux amants plutôt qu'elle ne les désunit.

— Mon Dieu! s'écria Catien, pourquoi vous ai-je parlé de madam.e de la Baudrnye ! nous la mettons îà comme une morte sur un amphithéâtre de dissection.

— Allons, dit le journaliste en interrompant Catien, après l'avoir accusée, vous voilà chevauchant îa morale. Vous me faites de la peine, mon jeune ami. Après avoir entendu l'admirable théorie de M. Gravier, qui nous a déduit les raisons sur lesquelles se fonde la passion de madame de la Baudraye, vous revenez au don-quicholtisme! je vous croyais plus fort. Décidémentvousêtesde votre âge.

— La question mérite d'être étudiée, ditlesavaat médecin. La terreur rapproche-t-elle ou séparet-elle deux personnes qui s'aiment? Mais, reprit-il en examinant avec une excessive rapidité les faces de la question, le résuliat doit être en raison directe avec les caractères. l'no formule gci'.érale est impossible. Cependant, il n'existe que deux manières de résoudre le problème, on se fuit ou l'on se rapproche, il y a prudence ou imprudence; les tenipéranients sanguins-nerveux seront imp.-udcnts, les lymphatiques seront prudents. Que deviennent alors les sous-genres, les métis...?

— Tls se confessent, répondit Lousteau, ils hésitent, ils pleurent, ils se suicideiït.

— Que diable se disent-ils? demanda M. Gravier à Catien.

— Madame de la îîaudraye pfiurrait être parfaitement innocente, etce jeune honiino pourrait avoir la berlue, dit Einile. I>"abord, cette femme n'a pas assez d'esprit pour être ambitieuse; puis elle a \inglsixans, ellcigiurerainour; enfin M. delà Baudraye est un homme âpre, content de lui-même, croyant à chaque instant qu'on le trompe, une espèce de saiiglier déliant capable de donner un coup de boutoir à tort et à travers sans réllèchir au mal qu'il lerail. D'autre part, madame de la llauloit est une dévote incapable d'inviter au Grossou l'amant de sa nile. .Madame de la Baudraye aurait à tromper son père, sa mère , son mari , sa femme de chambre, et relie de sa mère; c'est trop d'; uvrage, je l'acquitte.

— D'autant plus que son mnri ne la quitte pas ,

dit M. Gravier, riant du calembour en vrai receveur des contributioiis qu'il était. Enfin, ils sont logés au premier, et M. de Clagny a été mis au second étage, dans l'appartement destiné aux autorités supérieures.

— Si madame de la Baudraye est vertueuse, dit doctoralement le journaliste , nos investigations feront éclater son mérite à nos yeux ; si elle est coupable d'aimer, même en tout bien tout honneur, le chef du parquet , attendu que cette passion est fondée sur d'infâmes calculs, nous sommes suffisamment autorisés à venger la bellejeunesseetlesvingtdeux ans de Catien, rival malheureux du ministère public. X'est-il pas le fds du président? L'affaire ne sortira donc pas du tribunal, elle sera jugée à huis clos, et tout en nous amusant ce soir, nous environnerons la beauté du plus grand respect et du mystère le plus profond. Ainsi, convenons de nos faits ! cherchons des histoires à faire trembler la belle Samaritaine de Sancerre. Messieurs , je vous recommande une tenue sévère, montrez-vous diplomates, ayez un laisser-aller sans affectation, épiez, sans en avoir l'air, la figure des deux criminels, vous savez?... en dessous, ou dauj la glace, à la dérobée. Nous passerons une soirée amusante. Mais voici le garde et ses chiens. Ce matin nous chasserons le lièvre, ce soir nous chasserons le procureur du roi.

Cette conversation explique ce qui se passa le soir, après diner, au château du Grossou. Le café pris, madame de la Hautoît s'assit dans sa bergère au coin du feu. 3L de la Hautoît et M. de Clagny com^ mencèrent leur trictrac. Le fils du président eut l'excessive complaisance d'apporter la lampe aux deux joueurs, de manière à ce que la lumière tombât d'aplomb sur madame de la Baudraye, innoccinment occupée à garnir de laine le canevas en osier d'une corbeille à papier. Les quatre conspirateurs se groupèrent les uns debout, les autres asîis autour de ces personnages.

— Pour qui faites-vous donc cette jolie corbeille, madîjme? dit le journaliste. l'our quelque loterie de bienfaisance?

— Kon, dit-elle.

— Aous êtes bien indiscret' dit le receveur des contributions.

— Monsieur n'est pas du pa\s, dit Catien; il ne ( (iiinailra pas l'heureux n)ortel chez qui se trouvera la corbeille de madame.

— Il n'y a pas d'heureux mortel , reprit la jeune femme en rougissant, elle est pour 31. de la Baudraye.

Le procureur du roi regarda sournoisement madame de la Baudraye et la corbeille comme s'il se lut dit intérieurement : <: \o'\\h ma corbeille à papirr perdue! -<

— '"umment. madame, et vous i:r voulez pas que

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nous le disions heureux ? heureux d'avoir une jolie femme, heureux de ce qu'elle lui fait d'aussi charmantes choses sur ses corbeilles à papier ! Le dessin est rouge et noir, à la Robin des bois. Si je me marie, je souhaite qu'aprrs huit ans do ménage les corbeilles que brodera ma femme soient pour moi.

— Pourquoi ne seraient-elles pas pour vous? dit madame de la Baudrayc en levant sur Emile un œil bleu plein d'une angélique pureté.

— Les Parisiens ne cruicnl à rien, dit le procureur du roi d'un Ion amer. La vertu des femmes est surtout mise en question avec une efFrayanlc audace. Oui, depuis quelque temps, les livres que vous faites, messieurs les écrivains, vos revues, vos pièces de théâtre, toute votre infâme lillérature repose sur l'adultère...

— Eh ! monsieur le procureur du roi, reprit Emile en riant, je vous laissais jouer tranquillement , je ne vous attaquais point, et voilà que vous faites un réquisitoire contre moi. Foi de journaliste, j'ai broché plus de cent articles contre les auteurs de qui vous parlez, mais j'avoue que si je les ai réprimandés, c'était pour dire quelque chose qui ressemblât à de la critique. Soyons justes, si vous les condamnez, il faut condamner Homère et son Iliade, laquelle roule sur la belle Hélène; il faut condamner le Paradis Perdu de Milton, ii\e et le serpent me paraissent un gentil petit adultère symbolique. H faut supprimer les psaumes de David , inspirés par les amours de ce J^ouis XIV hébreu. II faut jeter au feu Mithridate, le Tartufe, l'École des Femmes, Phèdre, yJndromaqne, le Mariage de Figaro^ VEnfer de Dante, les Sonnets de Pétrarque, tout Jean- Jacques Rousseau, les romans du moyen âge, V Histoire de France, Y Histoire romaine, etc., etc. Je ne crois pas, hormis VHistoire des Variations de Bossuct et les Provinciales de Pascal , qu'il y ait beaucoup de livres à lire, si vous voulez en retrancher ceux où il est question de femmes aimées à rencontre des lois.

— Le beau malheur! dit le procureur du roi. Emile, piqué de l'air magistral que prenait M. de

(llagny, voulut le faire enrager par une de ces froides mystifications qui consistent à défendre des opinions auxquelles on ne tient pas, dans le but de rendre furieux un pauvre homme de bonne foi, une véritable plaisanterie de journaliste.

— En nous plaçant au point de vue politique où vous êtes forcé de vous mettre, dit-il en continuant sans relever l'exclamation , en revêtant la robe du procureur général à toutes les époques, car tous les gouvernemenls ont leur ministère public, eh bien ! la religion catholique se trouve infectée dans sa source d'une violente illégalité conjugale. Aux yeux du roi Hcrode, à ceux de Pilale qui défendait le

gouvernement romain, la femme de Joseph pouvait paraître adultère, puisque, de son propre aveu, Joseph n'était pas le père du Christ. Le juge païen n'admettait pas plus l'immaculée conception que vous n'admettriez un miracle semblable si quelque religion se produisait aujourd'hui en s'appuyant sur des mystères de ce genre. Croyez-vous qu'un tribunal de police correctionnelle reconnaîtrait une nouvelle opération du Saint-Esprit? Or, qui peut oser dire que Dieu ne viendra pas racheter encore l'humanité? Est elle meilleure aujourd'hui que sous Tibère?

— Votre raisonnement est un sacrilège, reprit le procureur du roi.

— D'accord , dit le journaliste, mais je ne le fais pas dans une mauvaise intention. Vous ne pouvez supprimer les faits historiques, vous ne sauriez ôter Pilate de la Passion. Selon moi , Pilate condanmant Jésus-Christ, Anitus organe du parti aristocratique d'Athènes demandant la mort de Socrate, représentaient des sociétés établies, se croyant légitimes, revêtues de pouvoirs consentis, obligées de se défendre. Pilate et Anitus étaient alors aussi logiques que les procureurs généraux qui demandent aujourd'hui la tête des sergents de la {lochelle, qui font tomber la tête des républicains armés contre le trône légitime , et celles des novateurs dont le but est de renverser à leur profit les sociétés sous prétexte de les mieux organiser. En présence des grandes familles d'Athènes et de l'empire romain , Socrate et Jésus étaient criminels; pour ces vieilles aristocraties , leurs opinions ressemblaient à celles delà Montagne; supposez leurs sectateurs triomphants, et ils eussent fait un léger 9.3.

— Où voulez-vous en venir, monsieur? dit le procureur du roi.

— A l'adultère ; ne doit-il pas entrer comme élément littéraire dans une littérature qui peint une époque où cet élément abonde comme il abondait jadis dans les anciennes sociétés? Je conclus, monsieur, en disant qu'un mahométan, en fumant sa pipe, peut parfailement dire que la religion des chrétiens est fondée sur l'adultère; comme nous croyons que Mahomet est un imposteur, que son Coran est une répétition de la Bible et de l'Evangile, et que Dieu n'a jamais eu la moindre intention de faire, de ce conducteur de chamcauxt , son prophète.

— S'il y avait en France beaucoup d'hommes comme vous, et il y en a malheureusement trop, tout gouvernement y serait impossible.

— Et il n'y aurait pas de religion, dit madame de la Hautoitdont le visage avait fait d'étranges grimaces pendant cette discussion.

— Tu leur causes une peine infinie, dit Bianchon

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à l'oreille d'Emile, ne parle pas religion, tu leur dis des choses à les renverser.

— Si j'étais écrivain et romancier, dit le receveur des contributions, je prendrais le parti des maris malheureux. Moi qui ai vu beaucoup de choses et d'étranges choses, je sais que, dans le nombre des maris trompés, il s'en trouve dont l'attitude ne manque point d'énergie , et qui , dans la crise , sont Irès-dramatiqucs, pour employer un de vos mots, monsieur, dit-il en regardant Emile. Je connais une histoire où l'époux outragé n'était pas bête

— Vous avez raison , mon cher monsieur Gravier, dit Bianchon, je, n'ai jamais trouvé ridicules les maris trompés ; au contraire, je les aime...

Trois personnes seulement se mirent à rire : d'abord M. de la Hautoit qui était un bon vieillard revenu des erreurs de la jeunesse; puis le journaliste, ce féroce moqueur qui par état cherchait des quolibets pour consoler les malheurs ; enfin Catien. Le procureur du roi, M. Gravier, et les deux dames restèrent graves.

— Riez , dit Horace , je serai jusqu'à mon dernier soupir le défenseur des dupes et l'adversaire des fripons.

Le procureur du roi jeta ses dés d'une façon convulsive, et ne regarda point le jeune médecin.

— Ne trouvez-vous pas, disait Bianchon, un mari sublime de confiance? Il croit en sa femme, il ne la soupçonne point, il a la foi du charbonnier. S'il a la faiblesse de se confier à sa femme, vous vous en moquez; s'il est défiant et jaloux, vous le haïssez; dites-moi quel est le moyen terme pour un homme d'esprit?

— Dites-nous plutôt voire histoire, M. Gravier, reprit Jules.

— Volontiers, si ces dames le permettent, car M. le procureur du roi , quoique célibataire, vient de se prononcer ouvertement contre l'immoralité des récits où la charte conjugale est violée.

— Comment donc ! mais il est si amusant de travailler en entendant raconter des aventures! Je préfère une narration à une lecture , chacun alors peut causer, dit madame de la Baudraye, tandis que le silence continu c\igé par un livre est fort ennuyeux.

— u Peu de temps après le 18 brumaire, dit M. Gravier, vous savez qu'il y eut une levée de boucliers en Bretagne et dans la Vendée. Le premier consul , empressé de pacifier la France , entama des négociations avec les principaux chefs etdépl(»)a les plus vigoureuses mesures militaires; mais, tout en combinant des plans de campagne avec les séductions de sa diplomatie ilalienne, il mit en jeu les ressorts machiavéliques de la police, alors confiée à Fouché. nien de tout cela ne fut inutile pour

étouffer la guerre allumée dans l'Ouest. A cette époque, un jeune homme appartenant à la famille de Maillé fut envoyé par les Chouans , de Bretagne à Saumur, afin d'établir des intelligences entre certaines personnes de la ville ou des environs et les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de son voyage , la police de Paris avait dépêché des agents chargés de s'emparer du jeune émissaire à son arrivée à Saumur. Effectivement, l'ambassadeur fut arrêté le jour même de son débarquement, car il vint en bateau, sous un déguisement de maître marinier. Mais, en homme d'exécution , il avait calculé toutes les chances de son entreprise ; son passe-port, ses papiers étaient si bien en règle, que les gens envoyés pour se saisir de lui craignirent de se tromper. Le chevalier de Beauvoir, je me rappelle maintenant son nom , avait bien médité son rôle : il se réclama de sa famille d'emprunt, allégua son faux domicile, et soutint si hardiment son interrogatoire qu'il aurait été mis en liberté sans l'espèce de croyance aveugle que les espions eurent en leurs instructions, malheureusement trop précises. Dans le doute, ces alguazils aimèrent mieux commettre un acte arbitraire que de laisser échapper un homme à la capture duquel le premier consul paraissait attacher une grande importance. Dans ces temps de liberté, les agents du pouvoir national se souciaient fojt peu de ce que nous nommons aujourd'hui la légalité. Le chevalier fut donc provisoirement emprisonné, jusqu'à ce que les autorités supérieures eussent pris une décision à son égard. Cette sentence bureaucratique ne se fit pas attendre. La police ordonna de garder très-étroilement le prisonnier, malgré ses dénégations. Le chevalier de Beauvoir fut alors transféré, suivant de nouveaux ordres , au château de l'Escarpe, dont le nom indique assez la situation. Celle forteresse, assise sur des rochers d'une grande élévation , a pour fossés des précipices ; on y arrive de tous côtés par des pentes rapides et dangereuses; comme dans tous les anciens châteaux,la porte principale esta ponl-levis et défendue par une large douve. Le commandant de celle prison, charmé d'avoir à garder un homme de distinction dont les manières étaient fort agréables, qui s'exprimait à merveille et paraissait instruit, qualités rares à cette époque, accepta le chevalier comme un bienfait de la Providence. Il lui proposa d'être à l'Escarpe sur parole, et de faire cause commune avec lui contre Teurmi. Le prisonnier ne demanda pas mieux. Beauvoir était un loyal gentilhomme, mais c'était aussi par malheur un fort joli garçon. Il avait une figure attrayante, l'air résolu, la parole engageante, une force prodigieuse. Leste, bien découplé, entreprenant, aimant le danger, il eût fait un extellcnl chef de partisans; il les faut ainsi. Le

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commandant lui assigna le plus commode des apparlcmcnts du château, l'admit à sa table, et n'eut d'aboril qu'à se louer du \ eiidéeii. Ce coiuniaridaiit était Corse et marié; sa femme, jolie et agrî-abie, lui semblait peut-être difficile à garder; bref, il était jaloux en sa qualité de Corse et de militaire assez mal tourné. Beauvoir plut à la dame, il la trouva fort à son goût; peut être s'aimèrent-ils; en prison, l'amour va si vite! Commirent-ils quelque imprudence? Le sentiment qu'ils eurent l'un pour Tautre dépassa-t-il les bornes de celle galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers les femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement explique sur ce point assez obscur de son histoire; mais toujours esl-il constant que le commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur son prisonnier. Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, abreuve d'eau claire, et enchaîné suivant le perpétuel programme des divertissements prodigués aux captifs. Sa cellule, située sous la plaie-forme, était voùtceen pierrcdure,lesmurailles avaient une épaisseur désespérante, la tour donnait sur un précipice. Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité d'une évasion, il tomba dans ces rêveries qui sont tout ensemble le désespoir et la consolation des prisonniers. Il s'occupa de ces riens qui deviennent de grandes affaires : il compta les heures et les jours, il fit Tapprentissage du triste état (le prisonnfer, reçut le baptême des douleurs, se replia sur lui-même, et apprécia la valeur de l'airetdu soleil; puis, après une quinzaine de jours, il eut celte maladie terrible, cette fièvre de liberté qui pousse les prisonniers à ces entreprises sublimes dont les prodigieux résultais nous semblent inexplicables quoique réels, et que 31. le docteur (il se tourna vers Biaiichon) atlribuerail sans doute à des forces inconnues, le désespoir de son analyse physiologique, mystères de la volonté humaine dont la profondeur épouvante la science. (Bianchon fit un signe négatif.) Beauvoir se rongeait le cœur, car la mort seule pouvait le rendre libre. Vn malin, le porte-clefs chargé d'apporter la nourriture du prisonnier, au lieu de s'en aller après lui avoir donné sa maigre pitance , resta devant lui les bras croisés, et le regarda singulièremenl. Leur conversation se réduisait ordinairement à peu de chose, et jamais le gardien ne la commençait. Aussi le chevalier fut-il très-étonné lorsque cet homme lui dit :

11 — 'ilonsieur, vous avez sans doule voire idée en vous faisant toujours appeler M. Lebrun ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas, mon affaire n'est point de vérifier votre nom. Que vous vous nommiez Pierre ou Paul, cela m'est bien indifférent; à chacun son métier, les vaches seront bien gardées. Cependant je sais, dit-il en clignant de l'œil ,

que vous êtes M. Charles-Félix-Théodorc , chevalier de Beauvoir, et cousin de madame la duchesse de .Maillé... Hein? ajoula-t-il d'un air de triomphe après un moment de silence en regardant son prisonnier.

<i Beauvoir, se voyant incarcéré fort et ferme, ne crut pas que sa position put empirer par l'aveu de son véritable nom.

«: — Eh bien! quand je serais le chevalier de Beauvoir, qu'y gagnerais-tu? lui dit-il.

«1 — r»h ! tout est gagné, répliqua le porte-clefs à voix basi^e. Ecoutez-moi. .Vai reçu de l'argent pour faciliter votre évasion; mais un instant ! si j'étais soupçonné de la moindre chose, je serais fusillé tout bellement. J'ai donc dit que je tremperais dans cette affaire juste pour gagner mon argent. Tenez , monsieur, voilà une clef, dit-il en sortant de sa poche une petite lime. Avec cela, vous scierez un de vos barreaux. Dame! ce ne sera pas commode, reprit-il en montrant l'ouverture étroite parlaquelle le jour entrait dans le cachot.

r. C'était une espèce de baie pratiquée au-dessus du cordon qui couronnait extérieurement le donjon, entre ces grosses pierres saillantes destinées à figurer les supports des créneaux.

Il — 3Ionsieur, dit le geôlier, il faudra scier le fer assez près pour que vous puissiez passer.

t' — Oh ! sois tranquille ! je passerai , dit le prisonnier.

II — Et assez haut pour qu'il vous reste de quoi attacher votre corde, reprit le porte-clefs.

•'. — Où est-elle? demanda Beauvoir.

(! — La voici, répondit le guichetier en lui jetant une corde à nœuds. Elle a été fabriquée avec du linge, afin de faire supposer que vous l'avez confectionnée vous-même; elle est de longueur suffisante. Quand vous serez au dernier nœud, laissezvous couler tout doucement, le reste est \otre atTaire. A^ous trouverez probableaient dans les environs une voiture tout attelée et des amis qui vous îittendent. .Mais je ne sais rien, moi! Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a une sentinelle au r//cf de la tour. Vous saurez bien choisir une nuit noire, et guetter le moment oîi le soldat de faction dormira. A'ous risquerez peut-être d'attraper un coup de fusil ; mais...

<i — C'est bon ! c'est bon ! je ne pourrirai pas ici! s'écria le chevalier.

<i — Ah! ça se pourrait bien tout de même, répliqua le geôlier d'un air bête.

ti Beauvoir prit cela pour une de ces réflexions niaises que font ces gens-là. L'espoir d'être bientôt librelerendaitsi joyeux qu'il ne pouvait guère s'arrêter au discours de cet homme, espècede paysan renl'orré. II se mil à l'ouvrage aussitôt, cl la journée lui

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vutTit pour scier les barreaux. Craignant une visite :lu commandant, il cacha son travail, en bouchant les fentes avec de la mie de pain roulée dans de la rouille, afin de lui donner la couleur du fer. Il serra sa corde , et se mit à épier quelque nuit favorable, avec cette impatience concentrée et cotte profonde agitation d'âme qui dramatisent (encore un de vos mots nouveaux!) la vie des prisonniers. Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scier les barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit à rextéricur sur le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer qui restait dans la baie. Puis, il attendit ainsi le moment le plus obscur de la nuit et l'heure à laquelle les sentinelles doivent dormir. C'est vers le matin, à peu près. Il connaissait la durée des factions, l'instant des rondes, toutes choses dont s'occupent les prisonniers, même involontairement; il guetta le moment où Tune des sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et retirée dans sa guérite, à cause du brouillard. Certain d'avoir réuni toutes les chances favorables à son évasion, il se mit alors à descendre, nœud à nœud, suspendu entre le ciel et la terre, en tenant sa corde avec une force de géant. Tout alla bien. A l'avant-dernier nœud, au moment de se laisser couler à terre, il s'avisa, par une pensée prudente, de chercher le sol avec ses pieds, et ne trouva pas de sol. Diable ! le cas était assez embarrassant pour un homme en sueur, fatigué, perplexe, et dans une situation où il s'agissait de jouer sa vie à pair ou non. Il allait s'élancer par une raison frivole, son chapeau venait de tomber; heureusement il écouta le bruit que sa chute devait produire, et n'entendit rien! Le prisonnier conçut de vagues soupçons sur sa position ; il se demanda si le commandantne lui avait pas tendu quciqucpiége ; mais dans quel intérêt? En proie à ces incertitudes, il songea presque à remettre la partie à une autre nuit. Provisoirement^il résolut d'attendre lesclartés indécises du crépu';cule, heure qui ne serait peutêtre pas tout à fait défavorable à sa fuite. 8a force prodigieuse lui permit de grimper vers le donjon ; mais il était presque épuisé au moment où il se remit sur le supportexiérieur, guettant tout comme un chat fur le bord de sa goultière. lîicntùt, à la faibleclarté doTaurore, il aperçut, en faisant lloller sa corde, une petite distance de cent pieds entre le dernier nœud et les rochers pointus du précipice. '■• — Merci, commandant ! dit-il avec le sang-froid qui le caractérisait.

« Puis, aprèsavoirquchpie peuréfléchiàcelle habile vengeance, il Jugea nécessaire de rentrer dans .son cachot. Il mit sa défroque en évidence sur son lit, laiîSa la corde en dehors pour faire croire à sa chute; il :-e tapil Iranquillomen' donière la porte,

et attendit l'arrivée du perfide guichetier en tenant à la main une des barres de fer qu'il avait sciées. Le guichetier ne manqua pas de venir plus tôt qu'à l'ordinaire, pour recueillir la succession du mort; il ouvrit la porte en sifflant; mais quand il fut à une distance convenable, Beauvoir lui assena sur le crâne un si furieux coup de barre que le traître tomba comme une masse, sans jeter un cri ; la barre lui avait brisé la tête. Le chevalier déshabilla promptement le mort, prit ses habits, imita son allure, et, grâce à l'heure matinale et au peu de défiance des sentinelles de la porte principale, il s'évada. »

Ni le procureur du roi, ni madame de la Baudraye ne parurent croire qu'il y eut dans ce récit la moindre prophétie qui les concernât. Les intéressés se jetèrent des regards interrogalifs, en gens surpris de la parfaite indifférence des deux prétendus amants.

— Bah ! j'ai mieux à vous raconter, dit Emile Lous'eau qui comprit que l'histoire de M. Gravier n'allait pas assez directement au but.

— Voyons, dirent les auditeurs.

— Lors de l'expédition entreprise en 1823-1824, par le roi Louis XVIII, pour sauver Ferdinand VII du régime constitutionnel, je nie trouvais, par hasard, à Tours, sur la route d'Espagne. La veille de mon départ, j'étais au bal chez une des plus aimables femmes de celte ville où l'on sait s'amuser mieux que dans aucune autre capitale de province. Peu de temps avant le souper, — on soupe encore à Tours, — je me joignis à un groupe de causeurs au milieu duquel un monsieur qui m'était inconnu racontait une aventure. Cet orateur, venu fort tard au bal, avait, je crois, diné chez le receveur général. En entrant, il s'était mis à une table d'écarté; puis, après avoir 7;flssé plusieurs fois, au grand contentement de ses parieurs, dont le côté perdait, il s'était levé, vaincu par un sous-lieutenant de carabiniers. Pour se consoler, il avait pris part à une conversation sur l'Espagne, sujet habituel de mille dissertations inutiles. Pendant le récit, j'examinais avec un intérêt involontaire la figure et la personne du narrateur. Mon homme était un de ces êtres à mille faces qui ont des ressemblances avec tant de types...

— Types! encore un de leurs mots, dit le rece- \cnr à l'oreille de madame de la Daudraye.

— ... Que, dit Emile en continuant, l'observateur reste indécis, et ne sait s'il faut les classer parmi les gens de génie obscurs ou parmi les intrigants subalternes. D'abord il était décoré d'un ruban rouge, symbole trop prodigué qui ne préjuge plus rien en faveur de personne I 1.0 j)r;)curonr du roi fil un légf^r liaiil-Ie corps

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cil enleiidaiil celte proposition contre la Légion d"honiicur.

— Puis, il avait un habit vert, et je n'aime pas les habits verts au bal ; enfin il avait de petites boucles d'acier à ses souliers; sa culotte était horriblement usée, sa cravate inélégante me fit même de la peine, non pour lui. mais pour la ville de Tours; bref, je vis bien qu'il ne tenait pas beaucoup au costume. Ses manières et sa voix avaient je ne sais quoi de commun; sa figure, en proie aux rougeurs que les travaux de la digestion y imprimaient, ne rehaussait par aucun trait saillant l'ensemble de sa personne; il avait le front découvert et peu de cheveux sur la tèle. D'après tous ces diagnostics, j'hésitais à en faire, soit un conseiller de préfecture, soit un ancien commissaire des guerres, lorsqu'en lui voyant poser familièrement la main sur la manche de son voisin, je le jetai dans la classe des plumitifs, bureaucrates et consorts. Enfin je fus tout à fait convaincu de la vérité de mon observation en remarquant qu'il n'était écoutéquc pour son histoire. Aucun de ses auditeurs ne lui accordait cette attention soumise et ces regards complaisants qui sont le privilège des gens considérés. Je ne sais si vous voyez bien l'homme, se bourrant le nez de prises de tabac, parlant avec la prestesse des gens empressés de finir leur discours, de peur qu'on ne les abandonne; s'exprimant d'ailleurs avec une grande facilité, contant bien, peignant d'un trait, et jovial comme un loustic de régiment. Permettezmoi, dit Lousteau. de doimerà son histoire la forme d'un article, elle y gagnera. Je commence.

' Ouelque temps après son entrée à Madrid, le grand-duc de Berg invita les principaux personnages de cette ville à une fête française offerte par l'armée à la capitale nouvellement conquise. 3Ialgré la splendeur du gala, les Espagnols n'y furent pas trèsrieurs; leurs femmes dansèrent peu ; la plupart des conviés jouèrent. Les jardins du palais étaient illuminés assez splendidement pour que les dames pussent s'y promener avec autant de sécurité qu'elles l'eussent fait en plein jour. La fête était impérialement belle, rien ne fut épargné dans le but de donner aux Espagnols une haute idée de l'empereur, s'ils voulaient le juger d'après ses lieutenants. Dans un bosquet assez voisin du palais, entre une heure et deux du malin, plusieurs militaires françaiss'en- Iretenaient des chances de la guerre, et de l'avenir peu rassurant que pronostiquait l'attitude des Espagnols présents à celte pompeuse fête.

<;— 3Ia foi, dit un Français, dont le costume indiquait le chirurgien en chef de quelque corps d'armée, hier j'ai formellement demandé mon rappel au prince Murât. Sans avoir précisément peur de laisser mes os dans la Péninsule, je préfère aller

panser les blessures faites par nos bons voisins les Allemands; leurs armes ne vont pas si avant dans le torse que les poignards castillans. Puis, la crainte de l'Espagne est, chez moi, comme une superstition. Dès mon enfance, j'ai lu des livres espagnols, un tas d'aventures sombres et mille histoires de ce pays,qui m'ont vivement prévenu contre ses mœurs. Eh bien, depuis notre entrée à Madrid, il ui'est arrivé d'être déjà, sinon le héros, du moins le complice de quelque périlleuse intrigue, aussi noire, aussi obscure que peut l'être un roman de lady Radcliffe. J'écoute volontiers mes pressentiments, et dès demain je détale. Murât ne me refusera certes pas mon congé, car grâce aux services que nous rendons, nous avons des protections toujours efficaces.

<■■ — Puisque tu tires ta crampe, dis-nous ton événement, répondit un colonel, vieux républicain qui, du beau langage et des courtisaneries impériales, ne se souciait guère.

>; Le chirurgien en chef regarda soigneusement autour de lui comme pour reconnaître les figures de ceux qui l'environnaient, et, sur qu'aucun Espagnol n'était dans le voisinage, il dit :

<; — Nous ne sommes ici que des Français, volontiers, colonel Hulot. Il y a six jours, je revenais tranquillement à mon logis, vers onze heures du soir, après avoir quitté le général Latourdont l'hôtel se trouve à quelques pas du mien. Nous sortions tous les deux de chez l'ordonnateur en chef, où nous avions fait une bouillotteassez animée. Tout àcoup, au coin d'une petite rue, deux inconnus, ou plutôt deux diables, se jettent sur moi, m'entortillent la létectlesbras dans un grand manteau. Je criai, vous devez me croire, conime un chien fouetté, mais le drap étouffait ma voix, et je fus transporté dans une voiture avec la plus rapide dextérité. Lorsque mes deux compagnons me débarrassèrent du manteau, j'entendis ces désolantes par(|les prononcées par une voix de femme, en mauvais français :

< — Si vous criez, ou si vous faites mine de vous échapper, si vous vous pcrmeltez le moindre geste équivoque, le monsieur qui est devant vous est capable de vous poignarder sans scrupule. Tetiez-vous donc Irancfuille. Maintenant je vais vous apprendre la cause de votre enlèvement. Si vous voulez vous donner la peine d'étendre votre main vers moi, vous trouverez entre nous deux vos instruments de chirurjiie que nous avons envoyé chercher chez vous de votre part; ils vous seront nécessaires, nous vous emmenons dans une maison pour sauver l'honneur d'une dame sur le point d'accoucher d'un enfant qu'elle veut dormer à ce gentilhomme sans que son mari le sache. Ouoique mctnsicur quille peu madrinii", d<' laquelle il ej Inujonrs passionnénienl

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ipris, et qu'il surveille avec tente rattention de la alousie espagnole, elle a pu lui cacher sa grossesse, la croit malade. Vous allez donc faire l'accoucheîient. Les dangers de l'entreprise ne vous concerlent pas; seulement, obéissez-nous; autrement, 'amant, qui est en face de vous dans la voiture, et ^ui ne sait pas un mot de français, vous poignardcaità la moindre imprudence.

« — Et qui êtes-vous? lui dis-je en cherchant la nain de mon interlocutrice dont le bras était enveoppé dans la manche d'un habit d'uniforme.

«( — Je suis la caméristedemadame, sa confidente, ?t toute prête à vous récompenser par moi-même, ii vous vous prêtez galamment aux exigences de lotre situation.

ti — Volontiers, dis-je en me voyant embarqué de brce dans une aventure dangereuse.

<( A la faveur de l'ombre, je vérifiai si la figure et es formes de cette fille étaient en harmonie avec les dées que le son guttural de sa voix m'avait inspi- •ées. Cette bonne créature s'était sans doute soumise lar avance à tous les hasards de ce singulier enlèvenent, car elle garda le plus complaisant silence, et a voiture n'eut pas roulé pendant plus de dix niilutes dans Madrid qu'elle reçut et me rendit un jaiser satisfaisant. L'amant que j'avais en vis-à-vis le s'offensa point de quelques coups de pied dont

e gratifiai fort involontairement; mais comme il l'entendait pas le français, je présume qu'il n'y fit ias attention.

1 — Je ne puis êlro votre maîtresse qu'à ime seule ;ondition, meditlacaméristeen réponse aux bêtises jue je lui débitais emporté par la chaleur d'une Dassion improvisée à laquelle tout faisait obstacle.

c — Et laquelle?

f — Vous ne chercherez jamais à savoir à qui 'appartiens. Si je viens chez vous , ce sera de nuit , it vous me recevrez sans lumière.

( — Bon, lui dis-je.

t Notre conversation en élail là quand la voiture irriva près d'un mur de jardin.

1 — Laissez-moi vous bander les yeux , me dit la feinnie de chambre, vous vous appuierez sur mon liras, et je vous conduirai moi-même.

« Elle me serra sur les yeux un mouchoir qu'elle fioua fortement derrière ma tête. J'enlemlis le bruit i'unedefmiseavec précaution dans la serrure d'une petite porte par le silencieux amant que j'avais eu pour vis-à-vis. Bientôt la femme de chan»brc, au :;orps cambré, et qui avait du mencho dans son ïllure, me conduisit, à travers les allées sablées l'un grand jardin , jusqu'à un certain endroit où 'lie s'arrêta. Par le bruit que nos pas firent dans 'air, je présumai que nous étions dcvartl la maison.

it — Silence, mainlenani , me dit-elle à roreillc,

et veillez bien sur vous-même! Ne perdez pas de vue un seul de mes signes, je ne pourrai plus vous parler sans danger pour nous deux, et il s'agit en ce moment de vous sauver la vie.

«: Puis, elle ajouta , mais à haute voix : t; — Madame est dans une chambre au rez-dechaussée; pour y arriver, il nous faudra passer dans la chambre et devant le lit de son mari; ne toussez pas, marchez doucement, et suivez-moi bien de peur de heurter quelque meuble, ou de mettre les pieds hors du tapis que j'ai arrangé.

i- loi l'amant grogna sourdement , comme un homme impatienté de tant de retards. La camériste se tut, j'entendis ouvrir une porte, je sentis l'air chaud d'un appartement, et nous allâmes à pas de loup, comme des voleurs en expédition. Enfin la douce main de la fille m'ôta mon bandeau. Je me trouvai dans une grande chambre, haute d'étage, et mal éclairée par une lampe fumeuse. La fenêtre était ouverte, mais elle avait été garnie de gros barreaux de fer par le jaloux mari. J'étais jeté là comme au fond d'un sac. A terre, sur une natte, une femme dont la tête était couverte d'un voile de mousseline, mais à travers lequel ses yeux pleins de larmes brillaient de tout l'éclat des étoiles, serrait avec force sur sa bouche un mouchoir et le mordait si vigoureusement quescs dents y entraient; jamais je n'ai vu si beau corps , mais ce corps se tordait sous la douleur comme une corde de harpe jetée au feu. La malheureuse avait fait deux arcsboutants de ses jambes, en les appuyant sur une espèce de commode; puis, de ses deux mains, elle se tenait aux bâtons d'une chaise en tendant ses bras dont toutes les veines étaient horriblement gonllées. Elle ressemblait ainsi à un criminel dans les angoisses de la question. Pas un cri d'ailleurs, pas d'autre bruit que le sourd craquement de ses os. Nous étions là, tous trois, muets et immobiles. Les ronflements du mari retentissaient avec une consolante régularité. Je voulus examiner la camériste, mais elle avait remis le masque dont elle s'était sans doute débarrassée pendant la route, et je ne pus voir que deux yeux noirs et des formes agréablement prononcées. L'amant jeta sur-le-champ des serviettes sur les jambes de sa maîtresse, et replia en double sur la figure un voile de mou?seline. Lorsque j'eus soigneusement dbservé celle femme, je reconnus, à certains symptômes jadis remarqués dans une bien triste circonstance de ma vie, que l'enfant était mort. Je me penchai vers la fille pour l'instruire de cet événement. En ce moment, le déliant inconnu lira son poignard , mais j'eus le temps de tout dire à la femme de chambre, qui lui cria deux mots à voix basse. En entendant nwiii arrêt, l'amant eut un léger frisson qui passa

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sur lui (les pieds à la trie comme un éclair, il me semlila voir pâlir sa Ji^^iire ïous sou ma'-que de veloiH'S noir. La camériste saisit un moment où cet homme au désespoir regardait la mourante qui devenait violette, et me montra sur une table des verres de limonade tout préparés, en me faisant un signe négalir. Je n nipris (;n'il fallait m*al)Steiiir de boire, mal;,'ré l'horrible clialcur qui me desséchait le gosier, l/amant eut soif, il prit un verre vide, rem|)lit de limonade et but. En ce moment, la dame eut une convulsion violente qui m'annonça l'heure favorable à l'opéralioii , je pris ma lancette et la saignai lestement au bras droit avec assez de bonheur. La camériste reçut dans des serviettes le sang qui jaillit aiiondanimeiil; puis l'inconnue tomba dans un abattement propice. Je m'armai de courage, et j:^ pus, après une heure de travail, extraire l'enfant parmorceaux. L'Espagnol ne pensa plus à m'empoisonner en comprenant que je venais de sauver sa maîtresse. De grosses larmes roulaient par instants sur son manteau. La femme ne jela pas un cri, mais elle tressaillait comme une bcte fauve surprise , et suait à grosses gouttes. Dans un instant horriblement critique, elle fit un geste pour montrer la chambre de son mari; le mari venait de se retourner; de nous quatre, elle seule avait entendu le froissement des draps, le bruissement du lit ou des rideaux. Nous nous arrêtâmes, et à travers les trous de leurs masques , la camériste cl l'amant se jetèrent des regards de feu comme pour se dire :

«1 — Le tuerons-nous ?

<i J'étendis alors la main pour prendre le verre de limonade que l'inconnu avait entame. L'Espagnol crut que j'allais boire un des verres pleins, il bondit au=si légèrement qu'un chat, posa son long poignard sur les deux verres empoisoimés, et me laissa le sien eti me faisant signe de boire le reste. Il y avait tant d'idées, tant de sentiment dans ce signe et dans sou vif mouvement, que je lui pardonnai les atroces combinaisons méditées pour me tuer et ensevelir ainsi toute mémoire de cet événement. Lorsque j'eus achevé de boire, il me serra la main, et enveloppa lui-même soigneusement les débris de son enfant. Après deux heures de soins et de craintes, la camériste et moi nous recouchâmes sa maîtresse. Cet homme, jeté dans une entreprise aussi aventureuse, avait pris, en prévision d'une fuite, des diamants sur papier; il les mit à mon insu dans ma poche. Par parenthèse, comme j'ignorais le somptueux cadeau de l'Espagnol, mon domestique m'a volé ce trésor le surlendemain , et s'est enfui naiiti d'une vraie fortune, .le dis à l'iireille de la femme de chambre les prcraulinns qui restaient à prendre , e( je voulus

décamper. La camériste resta près de sa maîtresse, circonstance qui ne me rassura pas excessivement; mais je résolus de me tenir sur mes gardes. L'amant lit un paquet de l'eidant i.iort et des liisges où la femme de chambre avait reçu le sang de sa maîtresse; il le serra fortement, le cacha sous son manteau, me passa la main sur les yeux comme pour me dire de les fermer, et sortit le premier eu m'invitani par un geste à tf'tiir le pan de son babil ; j'obéis, non sans donner un dernier regard à ma maîtresse de hasard. La camériste arracha son masque en voyant l'Espagnol dehors, et me montra la plus délicieuse ligure du monde. Ouand je me trouvai dans le jardin , en plein air, j'avoue que je respirai comme si l'on m'eùtôté un poids énorme de dessus la poitrine. Je marchais à une distance respectueuse de mon guide, en veillant sur ses moindres mouvements avec la plus grande attention. Arrivés à la petite porte, il me prit par la main, m'appuya sur les lèvres un cachet monté en bague que je lui avais vu à un doigt de la main gauche , et je lui fis entendre que je comprenais ce signe éloquent. Nous nous triiuvâmcs dans la rue où deux chevaux nous attendaient ; nous montâmes chacun le nôtre , mon Espagnol s'empara de ma bride, la ti.'it dans sa main gauche, prit entre ses dents les guides de sa monture , car il avait son paquet sanglant dans sa main droite, et nous partîmes avec la rapidité de l'éclair. Il me fut impossible de remarquer le moindre objet qui put me servir à me faire reconnaître la route que nous parcourions. Au petit jour, je me trouvai près de ma porte, et l'Espagnol s'enfuit, en se dirigeant vers la porte d'Afocha.

<: — Et vous n'avez rien aperçu qui puisse vous faire soupçonner à quelle femme vous aviez affaire? dit un officier au chirurgien.

<: — Lue seule chose, reprit il. Quand je saignai l'inconnue, je remarquai sur son bras, à peu près au milieu, une petite envie, grosse comme une lentille, et environnée de poils isruns.

t: En ce moment, l'indiscret chirurgien pâlit, tous les yeux fixés sur les siens en sui\ iront la direcliin; les Français virent alors un Espagnol enveloppé d'un manteau , et de qui le regard brillait dans une touffe d'orangers. A peine les officiers tournèrent-ils leurs yeux sur lui, que cet homme disparut avec une légèreté de sylplie. Vu capitaine s'élança vivement à sa poursuite.

II — Sarpéjeu ! mes amis, s'écria le chirurgien, cet œil de basilic m'a glacé. J'entends sonner des cloche:i dans mes oreilles! Recevez mes adieux, vous m'ciilerrcrez ici !

<: — Es-tu béte! dit le colonel liulol. Falcon s'est mis à la piste de l'espion, il saura bien nous en rendre raison.

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Il — Eh bien? s'écrièrent les officiers en voyant revenir le capitaine tout essouiïïé.

>'• — Au diable! répondit Falcon, il a passé, je crois, à travers les murailles. Comme je ne pense pas qu'il soit sorcier, il est sans doute de la maison ! il en connaît les passages, les détours, et m'a facilement échappé.

■; — Je suis perdu! dit le chirurgien dune voix sombre.

« — Allons, tiens-toi calme, répondirent les officiers ; nous nous casernerons à tour de rôle chez toi, jusqu'à ton départ. Ce soir, nous t'accompagnerons.

<: En effet, trois jeunes officiers, qui avaient perdu leur argent au jeu, reconduisirent le chirurgien à son logement, et s'offrirent à rester chez lui. Le surlendemain, le chirurgien avait obtenu son renvoi en France, et faisait tous ses préparatifs pour partir avec une dame à laquelle Murât donnait une forte escorte; il achevait de dîner en compagnie de ses amis, lorsque son domestique vint le prévenir qu'une jeune dame voulait lui parler. Le chirurgien et les trois officiers descendirent aussitôt en craignant quelque piège; l'inconnue ne put que dire à son amant :

« — Prenez garde !

« Et tomba morte. Cette femme était la camériste qui, se sentant empoisonnée, espérait arriver à temps pour sauver le chirurgien.

it — Diable! diable! s'écria le capitaine Falcon, voilà ce qui s'appelle aimer! une Espagnole est la seule femme au monde qui puisse trotter avec un monstre de poison dans le bocal.

" Lechirurgien resta singulièrement pensif. Pour noyer les sinistres pressentiments qui le tourmentaient, il se remit à table et but immodérément, ainsi que ses compagnons. Tous, à moitié ivres, se couchèrent de bonne heure. Au milieu de la nuit, lechirurgien fut réveillé par le bruitaiguque firent les anneaux de ses rideaux violemment tirés sur les tringles. Il se mit sur son séant, en proie à la trépidation mécanique qui nous saisit au moment d'un semblable réveil. 11 vit alors, debout devant lui, un Espagnol enveloppé dans son manteau et qui lui jetait le même regard brûlant, parti du buisson pendant la fête. Le chirurgien cria :

« — Au secours! A moi, mes amis!

« A ce cri de détresse, l'Espagnol répondit par un rire amer.

<( — L'opium croît pour tout le monde, répondit-il.

" Cette espèce de sentence dite, il lui montra ses trois amis profondément endormis, lira de dessous son manteau un bras de femme récemment coupé, le présenta vivement au chirurgien en lui montrant

un signe semblable à celui qu'il avait si imprudemment décrit :

'■■ — Est-ce bien le même? demanda-t-il. <! A la lueur d'une lanterne posée sur le lit, le chirurgien reconnut le bras et répondit par sa stupeur. Sans plus amples infonnations, le mari de l'inconnue lui plongea son poignard dans le cœur. ' — Votre conte est furieusement dur à croire, dis-je au narrateur, mais il est encore plus invraisemblable; car pourriez-vous m"expliquer qui, du mort ou de l'Espagnol, vous l'a raconté?

<- —Monsieur, me répondit-il en paraissant piqué de mon observatio» purement littéraire, comme fort heureusement le coup de poignard que j'ai reçu a glissé à droite au lieu d'aller à gauche, vous me permettrez de savoir un peu ma propre histoire. Je vous jure qu'il y a encore des nuits où je vois en rêve ces deux yeux.

«c L'ancien chirurgien en chef s'arrêta, pâlit, et resta, la bouche ouverte, dans un véritable état d'épilepsie. Nous nous retournâmes tous du côté du salon. A la porte était un grand d'Espagne, un afiaucesculo en exil, arrivé depuis quinze jours en Touraine. H était venu fort tard à ce bal où il apparaissait pour la première fois dans le monde, et visitait les salons, accompagné de sa femme dont le bras droit nous sembla cruellement immobile. Nous nous séparâmes en silence pour laisser passer ce couple, que nous ne vîmes pas sans émotion. Imaginez-vous un vivant tableau de Alurillo. Sous des orbites creusées et noircies, l'homme montrait des yeux de feu qui restaient lîxes; sa face était desséchée, son crâne sans cheveux offrait des tons ardents, et son corps effrayait le regard tant il était maigre. La femme, imaginez-la! non, vous ne la feriez pas vraie. Elle avait cette admirable taille espagnole qui a fait créer un mot dans notre langue; quoique pâle, elle était belle encore: son teinl, par un privilège inouï pour une Espagnole, éclatait de blancheur ; mais son regard plein du soleil de l'Espagne tombait sur vous comme un jet de plomb fondu. Inutilededirequeicchirurgien avait disparu. <: — ^ladame, demandai-je à la marquise vers la fin de la soirée, par quel événement avez-vous donc perdu le bras?

<i — Dans la guerre de rinilénendanre, > me répondit-elle.

Le procureur du roi jela sur Lou-«leau un regard judiciaire.

— L'Espagne est un singulier pays, dit madame de la lîaudrayc, quelle iiistoire! Il ne s'en passe point de send)lables en France.

— La France, madame, dit le procureur du mi, n'est malheureusement pas exenq)le de crimes.

— J'ai aussi la mienne, dit le docteur nianchnn.

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Nous ne sommes pas loin dii lliéâlro où le drame s'est accompli, car la Tnuraine et le Berry se touclienl ; puis \olro aventure me l'a rappelée, il s'agit d'un Espagnol.

— Contez vile! dit M. (iravier,

— Il n'y a que moi qui n'aurai rien à dire ! s'écria Galicn.

— Vous n'avez pas pu vuir encore beaucoup de choses, lui répondit M. Cravicr.

— Laissez donc parler M. Bianchon, dit madame de la Hautoil.

\ L'anecdote que raconte V. lUanchon est l'histoire traqique de la Grande Bretéche, et de madame de Verret, déjà racontée dans les Scènes de la Vie Privée, Uynie III de cette édition, dans la scène qui a pour titre Le Coseil. L'Editeur croit devoir se dispenser de la reproduire iciJ]

Celle dernière histoire avait fait tressaillir plus d'une fois madame de la Baudraye; cette naïve et charmante femme dit alors avec un accent plein de naturel :

— Mais qu'est-ce qui peut engager une femme à se mettre dans des états pareils ?

— Ah! madame, dit Lousteau, l'amour, le bel amour, le bonheur!

— Mais, monsieur, dit-elle, en quoi l'amour estil plus amusant que le mariage?

A cette question, posée avec simplesse, les quatre conspirateurs se regardèrent en témoignant de leur surprise.

— Elle est bien fine ! se dit Emile.

— Femme sublime, s'écriait Catien, je t'adore!

— Nous verrons bien si elle est aussi niaise qu'elle veut le paraître, pensait le receveur des contributions.

— Pauvre créature! fil Bianchon, quelle vie elle mène, et quelle belle existence elle pourrait avoir, si elle appartenaitàun homme capable de l'apprécier !

— Madame, répondit l'impitoyable journaliste à la ravissante madame de la Baudraye, personne ne vous expliquera l'amour mieux que M. de la Baudraye.

— Je le mettrai dès demain sur ce chapitre, répondit-elle.

Le procureur du roi se moucha précipitamment, il regardait madame de la Baudraye avec un étonnement où les deux Parisiens voulurent voir de l'affectation.

— Je rêverai de toutes ces horreurs, dit madame de la llauloit.

— Au risque d'y rêver, ma chère maman, répondit madame de la Baudraye, je voudrais que toutes nos soirées fussent aussi agréables. Mais

M. Bianchon et M. Lousteau retourneront à Paris où vont tous les gens d'esprit... (Ici le procureur du roi fit un léger salut.) El personne ne nous fera plus de contes !

— Pour que cela fût amusant, il faudrait convenir de ne point parler religion, dit madame de la liautoit.

— Madame, répondit Lousteau , je me plaçais pour raisonner dans la situation des païens et des mahométans...

— Monsieur, répliqua vivement madame de la Hautoil en ùtanl ses besicles, dans aucune situation, un homme bien élevé ne doit mettre en doute les vérités de la religion catholique...

— Madame, chez vous, mes paroles étaient sans danger; dans tout le département, il n'y a qu'ici où l'on puisse impunément nier la vertu des femmes, et s'entretenir de la position de Joseph relativement aux Gentils.

M. Gravier et Emile se mirent à blâmer les séducteurs avec un emportement qui sembla si peu naturel au procureur du roi, qu'il intervint.

-r- Monsieur, dit-il à Emile, votre sévérité vous place dans une situation bien dure ou bien modeste. Si vous avez des bonnes fortunes, vous vous condamnez; si vous n'en avez pas, vous faites bon marché de vos prétentions, et l'on ne saurait vous accuser de fatuité.

— Je vous ai donc amené, dit le journaliste en riant, à quelque indulgence pour l'adultère, comme si c'était une question personnelle. Monsieur le procureur du roi , votre dilemme pèche par une énumération incomplète ; on peut avoir des bonnes fortunes sans se rendre coupable du délit d'adultère; car, selon la loi française, ce crime horrible est un délit; si la critique littéraire en fait un cas pendable, la police correctionnelle en sourit.

Le magistrat regarda les conteurs comme s'il voyait en eux des voleurs à interroger.

— Bon! fit Emile Lousteau, je saurai le mot de l'énigme.

La vie de château comporte une infinité de mauvaises plaisanteries, parmi lesquelles il en est qui sont d'une horrible perfidie. M. Gravier, qui avait vu tant de choses, proposa, quand chacun s'alla coucher, de mettre les scellés sur la porte de madame de la Baudraye, et sur celle du procureur du roi. Les canards accusateurs du poëte Ibicus ne sont rien en comparaison du cheveu que les espions de la vie de château fixent sur l'ouverture d'une porte par deux petites boules de cire aplaties, et placé si bas, qu'il est impossible de se douter de ce piège. Le galant sort-il et ouvre-t-il l'autre porte soupçonnée? La coïncidence des deux cheveux arrachés dit tout. Quand chacun fut censé endornu, le médecin.

NOUVELLES SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE

le journaliste, le receveur des contributions, et le jeune adorateur de madame de la Baudraye, vinrent pieds nus, en vrais voleurs, condamner mystérieusement les deux portes, et se promirent de venir à cinq heures vérifier l'état de ces scellés. Jugez de leur étonnement et du plaisir de Catien, lorsque tous quatre, un bougeoir à la main, à peine vêtus, vinrent examiner les cheveux, et trouvèrent celui du procureur du roi ainsi que celui de madame de la Baudraye dans un satisfaisant état de conservation.

— Est-ce la même cire? dit M. Gravier.

— Sont-ce les mêmes cheveux? demanda Lousteau.

— Oui, dit Catien.

— Mais, s'écria le docteur Horace Bianchon, il y a, selon moi, de fortes raisons pour que, malgré ce certificat de bonne vie et mœurs, la question reste indécise.

— L'avenir nous éclairera, dit Emile.

M. de Clagny ne fut ni procureur général , ni garde des sceaux. Ce digne magistrat était un homme sans ambition, qui devint tout uniment président du tribunal à Sancerre.M. de la Baudraye ne changea point son état de propriétaire faisant

valoir ses biens, doué d'une forte dose d'estime pour lui-même, et attendant avec impatience la mort du brave M. de la Hautoît, pour habiter, exploiter, améliorer la terre du Grossou. Madame de la Baudraye ne mania jamais le canif avec lequel les femmes donnent des coups dans le parchemin de leur contrat. Quoiqu'elle eut dabord trouvé son mari peu agréable, elle arriva par degrés à l'indifférence des prisonniers auxquels une évasion parait impossible; elle roula paisiblement dans lornière du mariage, en sacrifiant à ses enfants et à bon mari le peu d'idées estraconjugales qu'elle pouvait avoir conçues. Ses relations avec M. de Clagny restèrent dans les bornes d'une amitié sincère, et personne n'y vit rien d'illicite, quoiqu'en définitive le panier se trouvât chez lui. La belle dame de la Baudraye vieillit et se fana si bien, que quand Horace Bianchon la revit en 1836, il ne la reconnut point. Quoique peu dramatique, ce dénoùment est celui de beaucoup d'existences, dont la monotonie fait dire à certaines femmes supérieures , enfoncées à la campagne, que... elles s'ennuient à périr. Madame de la Baudraye s'ennuyait sans doute, mais elle n'en disait rien, ce qui semble une rare supériorité à beaucoup de tyrans domestiques.

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