‹ Œuvres de BalzacChapitre 77 sur 78 · DES DERNIERS SYMPTÔMES · texte numérisé non relu

DES DERNIERS SYMPTÔMES

L'auteur de ce livre a rencontré, dans le monde, tant de gens possédés d'une sorte de fanatisme pour la connaissance du temps vrai, du temps moyen, pour les montres à secondes, et pour l'exactitude de leur existence , qu'il a jugé cette Méditation trop nécessaire à la tranquillité d'une grande quantité de maris, pour l'omettre. Il eût été cruel de laisser les hommes qui ont la passion de l'heure, sans boussole pour apprécier les dernières variations du zodiaque matrimonial et le moment précis où le signe du minotaure apparaît sur l'horizon.

La connaissance (lu temps ro^jwj/a/ demanderait peut-être un livre tout entier, tant elle exige d'observations fines et délicates. LeMagister avoue que sa jeunesse ne lui a permis de recueillir encore que très-peu de symptômes; mais il éprouve un juste orgueil, en arrivant au terme de sa difficile entreprise, de pouvoir faire observer qu'il laisse à ses successeurs un nouveau sujet de recherches; et que, dans une matière en apparence aussi usée, non-seulement tout n'était pas dit, mais qu'il restera bien des points à éclaircir.

Il donne donc ici , sans ordre et sans liaison, les éléments informes qu'il a pu rassembler jusqu'à ce jour, espérant avoir le loisir de les coordonner plus tard et de les réduire en un système complet.

S'il était prévenu dans cette entreprise éminemment nationale, il croit devoir indiquer ici, sans pour cela être taxé de vanité, la division naturelle de ces symptômes. Ils sont nécessairement de deux sortes: les unicornes et les bicornes. Le minolaure unicorne est le moins malfaisant : les deux coupables s'en tiennent à l'amour platonique, ou du moins leur passion ne laisse point de traces visibles dans la postérité ; tandis que le minotaurc bicorne est le malheur avec tous ses fruits.

Nous avons marqué d'un astérisque les symptômes qui nous ont paru concerner ce dernier genre.

OBSERVATIONS MINOTAURIQUES.

* Quand, après être restée longtemps séparée de son mari, une femme lui fait des agaceries un peu trop fortes, afin de l'induire en amour, elle agit d'après cet axiome du droit maritime : Le parilloii couvre la marchandise.

Une femme est au bal ; une de ses amies arrive auprès d'elle et lui dit :

— Votre mari a bien de l'esprit.

— Vous trouvez?...

" Dans le procès en divorce de milord Abcrgaveny, le valet de chambre déposa que :

u Madame la vicomtesse avait une telle répugnance pour tout ce qui appartenait à milord, qu'il l'avait très-souvent vue brûlant jusqu'à des brimborions de papier qu'il avait touchés chez elle, x

Si une femme indolente devient active, si une femme qui avait horreur de l'élude apprend une langue étrangère , enfin tout changement complet opéré dans son caractère est un des symptômes les plus décisifs.

La femme très-heureuse par le cœur ne va plus dans le monde.

Une femme qui a un an)ant devient 1res indulgente.

* Un mari donne cent ccus par mois à sa femme pour sa toilelle; et, tout bien considéré, elle dépense au moins cinq cents francs sans faire un sou de dettes : le mari est volé, nuitamment, à main armée, par escalade, mais sans effraction.

" Deux époux couchaient dans le même lit, oiadame était constamment malade; ils couchent séparément, elle n'a plus de migraines, et sa santé devient plus brillante que jamais : symptôme effrayant!

Irie femme qui ne prenait aucun soin d'ellemême, passe subitement à une recherche extrême dans sa toilette. — Il v a du minolaure!

PlIVSiOLOGlIi Di: MAiUAGi:.

— Ml ! ma chère, je ne connais pas de plus grand supplice que de ne pas être comprise.

— Oui, ma cliùre, mais quand on Test!..,

— Oh! cela n'arrive presque jamais.

— Je conviens que c'est bien rare. Ah! c'est un grand bonheur, mais il n'existe pas deux êtres au monde qui sachent vous comprendre.

* Le jour où une femme a des procédés pour son mari... — tout est dit.

Je lui demande :

— D'où venez-vous, Jeanne?

— Je viens de chez votre compère, quérir voire vaisselle que vous laissâtes.

— Ho da! tout est encore à moi! fis-je.

L'an suivant, je réitère la même question en même posture.

— Je viens de quérir notre vaisselle.

— Ha ! ha ! nous y avons encore part ! fis-je. Mais après si je l'interroge, elle me dira bien autrement :

— Vous voulez tout savoir comme les grands, et vous n'avez pas trois chemises. — Je viens de quérir ma vaisselle chez mon compère, où j'ai soupe.

— Voilà qui est un point grabelé! fis-je.

Méfiez-vous d'une femme qui parle de sa vertu.

On dit à la duchesse de Chaulnes, dont l'état donnait de grandes inquiétudes :

— M. le duc de Chaulnes voudrait vous revoir.

— Est-il là?...

— Oui.

— Qu'il attende... il entrera avec les sacrements. Cette anecdote minotauriquc a été recueillie par

Chamfort, mais elle devait se trouver ici comme type.

* Il y a des femmes qui essayent de persuader à leurs maris qu'ils ont des devoirs à remplir envers certaines personnes :

— Je vous assure que vous devez faire une visite à M. un tel... — Nous ne pouvons pas nous dispenser d'inviter à dîner M. un tel...

Allons, mon fils, tenez-vous donc droit; essayez

donc de prendre les bonnes manières! Enfin, regarde M. un tel !... vois comme il marche, examine comme il se met !...

Quand une femme ne prononce le nom d'un homme que deux fois par jour, il y a peut-être incertitude sur la nature du sentiment qu'elle lui porte ; mais trois !... Oh ! oh !

Quand une femme reconduit un homme qui n'est ni avocat, ni ministre, jusqu'à la porte de son appartement, elle est bien imprudente.

C'est un terriblejour que celui où un mari ne peut pas parvenir à s'expliquer le motif d'une action de sa femme.

La femme qui se laisse surprendre mérite son

sort.

Quelle doit être la conduite d'un mari en s'apercevantd'un dernier symptôme qui ne lui laisse aucun doute sur l'infidélité de sa femme?

Cette question est facile à résoudre. Il n'existe que deux partis à prendre : celui de la résignation, ou celui de la vengeance; mais il n'y a aucun terme entre ces deux extrêmes.

Si Ton opte pour la vengeance, elle doit être complète. L'époux qui ne se sépare pas à jamais de sa femme est un véritable niais.

Si un mari et une femme se jugent dignes d'être encore liés par l'amitié qui unit deux hommes l'un à l'autre, il y a quelque chose d'odieux à faire sentir à sa femme l'avantage qu'on peut avoir sur elle.

Voici quelques anecdotes, dont plusieurs sont inédites, et qui marquent assez bien, à mon sens, les différentes nuances de la conduite qu'un mari doit tenir en pareil cas :

M. de Roquemont couchait une fois par moi.^ dans la chambre de sa femme , et il s'en allait en disant :

— Me voilà net, arrive qui plante !

Il y a là, tout à la fois, de la dépravation et je ne sais quelle pensée assez haute de politique conjugale.

Un diplomate, en voyant arriver l'amant de sa femme, sortait de son cabinet, entrait chez madame, et leur disait :

PHYSIOLOGIE DU MARIAGE

— Au moins ne vous battez pas!...

Ceci a de la bonhomie.

On demandait à M. de BouiFiers ce qu'il ferait si, après une très-longue absence, il trouvait sa i'omnie grosse.

— Je ferais porter ma robe de chamljre et mes Mantoudes chez elle.

Il y a de la grandeur d'âme.

— Madame, que cet îiomnie vous maltraite quand \ou3 êtes seule, cela est de votre l'aulc; mais je ne souffrirai pas qu'il se conduise mal avec vous en ma [)'.ésence; car c'est me manquer.

Il y a noblesse.

Le sublime du genre est le bonnet carré posé sur ie pied du lit par le magistrat, pendant le sommeil (les deux coupables.

Il y a de bien belles vengeances. Mirabeau a peint admirablement, dans un de ces livres qu'il lit pour gngner sa vie, la sombre résignation de cette Italienne condamnée par son mari à périr avec lui dans les Maremmes ''.

DERNIEPiS ASïOIWES.

Ce n'est pas se venger que de surprendre sa femme <l son anîant et de les tuer dans les bras l'un de l'autre; c'est le plus immense service qu'on puisse leur rendre.

Jamais un mari ne sera si bien vengé que par i'amant de sa femme.

MÉDITATION XXYÏII.

DES COMPENSATIOIVS.

La catastrophe conjugale dont un certain nombre de maris est nécessairement victime, amène presque toujours une péripétie. Alors, autour de vous tout se calme. Votre résignation, si vous vous résignez, a le pouvoir de réveiller de puissants remords dans l'âme de voire femme et de son amant ; car leur bonheur même les instruit de l'étendue de la lésion qu'ils vous causent. '^'ous êtes eh tiers, sans vous en douter, dans tous leurs plaisirs. Le principe de bienfaisance et de boitlé qui gît au fond du cœur

' r.es .MarciHinos .sont uni" coiilnio ilo l'Italie doiil l'air Ci.t iiiiirk'i

humain n'est pas aussi facilement étoufl'é qu'on le j)ense : aussi les deux âmes qui vous tourmentent sont précisément celles qui vous veulent le plus de i,ien.

Dans ces causeries si suaves de familiarité qui servent de liens aux plaisirs, et qui sont, en quelque sorte, les caresses de nos pensées, souvent votre femme dit à votre Sosie :

— Eh bien, je t'assure, Auguste, que maintenant je voudrais bien savoir 31, A — Z heureux, car, au fond, il est bon : s'il n'était pas mon mari, et qu'il lîc fût que mon frère, il y a beaucoup de choses que je ferais pour lui plaire ! Il m'aime, et — son amitié me gène.

— Oui, c'est un brave homme!...

Alors vous devenez l'objet du respect de ce célibataire, qui voudrait vous donner tous les dédommagements possibles pour le tort qu'il vous fait; îijais il est arrêté par cette fierté dédaigneu.fe dont l'expression se mêle à vos discours, et qui s'empreint dans tous vos gestes.

En effet, dans les premiers moments où le Minolaure arrive, un homme ressemble à un acteur em- Larrassé sur un théâtre où il n'a pas l'habitude de e montrer. Il est très-difficile de savoir porter sa sottise avec dignité; mais cependant les caractères ; énéreux ne sont pas encore tellement rares qu'ot! ne puisse en trouver un pour notre mari-moclèle.

Alors, insensiblement vous êtes gagné par la grâce des procédés dont votre femme vous accable. Elle prend avec vous un ton d'amitié qui ne l'aban- <Ionnera plus désormais. La douceur de votre intérieur est une des premières compensations qui rend à un mari le minotaure moins odieux. Mais, comme il est dans la nature de l'homme de s'habituer aux plus dures conditions, malgré ce sentimcnl de noblesse que rien ne saurait altérer, vous êtes amené, par une fascination dont la puissance vous enveloppe sans cesse, à ne pas vous refuser à toutes les petites douceurs de votre position.

Supposons que le malheur conjugal soit tombé sur un gastrolâtre. Il demande nalurellcmcnt des consolations à son goût. Son plaisir, réfugié en d'autres qualités sensibles de son être, prend d'autres habitudes. Vous vous façonnez à d'autres sensations. Alors un jour, en revenant du ministère, après élre longtemps demeuré de\ant la riche et savoureuse bibliothèque de Chevet, balançant entre une somme de cent francs à débourser et les jouis- .^li.'ices pron)ises par un pâté de foies gras de Slrasl)Ourg, vous êtes stupéfait de trouver le pâté insolemment installé sur le buffet de votre salle à manger. Est-ce en vertu d'une espèce de mirage gastrononlique?... Alors, dans cette incertitude, vous marchez à lui (un pâté est une créature atii-

PIIYSIOLOGII- DU MARIAGE.

mée) d'un pas ferme, vous scmblcz hennir en subo dorant les truffes dont le parfum traverse les savantes

cloisons dorées ; vous vous penchez à deux reprises différentes; toutes les houppes nerveuses de votre palais ont une âme, vous savourez les plaisirs d'une véritable fête; et, dans cette extase, un remords vous poursuivant, vous arrivez chez votre femme.

— En vérité, ma boinie amie, nous n'avons pas une fortune à nous permettre d'acheter des pâtés...

— Mais il ne nous coûte rien !

— Oh! oh!

— Oui, c'est le frère de M. Achille qui le lui a envoyé...

Vous apercevez M. Achille dans un coin. Le célibataire vous salue, il parait heureux de vous voir accepter le pâté. Vous regardez votre femme qui rougit; vous vous passez la main sur la barbe en caressant à plusieurs reprises votre menton; et, comme vous ne remerciez pas, les deux amants devinent que vous agréez la compensation.

Le ministère a changé tout à coup. Un mari, conseiller d'État, tremble d'être rayé du tableau, quand, la veille, il espérait une direction générale. Tous les ministres lui sont hostiles, et alors il devient constitutionnel.

Prévoyant sa disgrâce, il s'est rendu à Auteuil chercher une consolation auprès d'un vieil ami, qui lui a parlé d'Horace et de Tibulie. En rentrant chez lui il aperçoit la table mise comme pour recevoir les honmies les plus influents de la congrégation.

— En vérité, madame la comtesse, dit-il avec humeur en entrant dans sa chambre, où elle est à achever sa toilette, je ne reconnais pas aujourd'hui votre tact habituel... Vous prenez bien voire temps pour donner des dîners... Vingt personnes vont savoir...

— Eh, vont savoir que vous êtes directeur général!... s'écrie-t-elle en lui montrant une cédule royale.

Il reste ébahi. 11 prend la lettre, la tourne, la retourne, la décachette. Il s'assied, la déploie...

— Je savais bien, dit-il, que sous tous les ministères possibles on rendrait justice...

— Oui, mon cher! Mais 31.' de Villeplaine a répondu de vous, corps pour corps, à Son Éminencc le cardinal de... dont il est le ..

— M. de Villeplaine?...

Il y a là une compensation si opulente, que le mari ajoute avec un sourire de directeur général :

— Peste, ma chère; mais c'est affaire à vous!...

— Ah, ne m'en sachez aucun gré !... Adolphe Ta fait d'instinct et par attachement pour vous!...

Certain soir, un pauvre mari, retenu au logis par une pluie battante, ou lassé peut-être d'aller passer ses soirées au ion, au café, dans le monde, ennuyé

de tout, se voit contraint après le diner de suivre sa femme dans la chambre conjugale. Il se plonge dans une bergère et attend sullanesquement son café. Il sendjie se dire : <( Après tout, c'est ma femme!... i.

La sirène apprête elle-même la boisson favorite, (Ile met un soin particulier à la distiller, la sucre, y goûte, la lui présente; et, en souriant, elle hasarde, odalisque soumise, une plaisanterie, alin de dérider le front de son maître et seigneur.

Jusqu'alors, il avait cru que sa femme était bête; mais en entendant une saillie aussi fine que celle par laquelle vous l'agacerez, madame, il relève la tête de cette manière particulière aux chiens qui dépistent un lièvre.

— Où diable a-t-elle pris cela?... 3Iais c'est un hasard ! se dit-il en lui-même.

Alors, du haut de sa grandeur, il réplique par une observation piquante.

Madame y riposte, la conversation devient aussi vive qu'intéressante, et ce mari, homme assez supérieur, est tout étonné de trouver l'esprit de sa femme orné des connaissances les plus variées. Le mot propre lui arrive avec une merveilleuse facilité; son tact et sa délicatesse lui font saisir des aperçus d'une nouveauté gracieuse. Ce n'est plus la même femme.

Elle remarque l'clTct qu'elle produitsur son mari; c-(, auiant pour se venger de ses dédains, que pour l'aire admirer l'amant de qui elle tient, pour ainsi dire, les trésors de son esprit, elle s'anime, elle éblouit. Le mari, plus en état qu'un autre d'apprécier une compensation qui doit avoir quelque influence sur son avenir, est amené à penser que les passions des femmes sont peut-être une sorte de culture nécessaire.

Mais comment s'y prendre pour révéler celle des compensations qui flatte le plus les maris?

Entre le moment où apparaissent les derniers symptômes et l'époque de la paix conjugale, dont nous ne tarderons pas à nous occuper, il s'écoule â peu près une dizaine d'années. Or, pendant ce laps (!e temps et avant que les deux époux signent le traité qui, par une réconciliation sincère entre le peuple féminin et son maître légitime, consacreleur jjclite restauration n)atrinioniale,avantennn de fermer, selon l'expression de Louis XVllI, Tabime des révolutions, il est rare qu'une femme honnête n'ait ou qu'un amant. L'anarchie a des phases inévitables. La domination fougucu'^cdes tribuns est remplacée par celle du sabre, ou de la plume, car l'on ne rencontre guère des amants dont la constance soit décennale. Ensuite nos calculs prouvantqu'une femme liDunête n'a que bien strictement acquitté ses contributions physiologiques ou diaboliquesenncfaisanl que trois heureux, il estdans les probabilités qu'elle

PIIYSIOLOGII' DU 3IAKIAGE.

aura mis le pit-d en plus d'une région amoureuse. Alors quelquefois, pendant un trop long inlerrègne de l'amour, il peut arriver que, soit par caprice, soit par tentation, soit par l'attrait de la nouveauté, une femme entreprenne de séduire son jnari. Figurez-vous la charmante madame de T..., Ihéroïne de notre Méditation sur la Stratégie, commençant par dire d'uii air fin :

— Mais je ne vous ai jamais vu si aimable?...

De flatterie en flatterie, elle tente, elle pique la curiosité, elle plaisante, elle féconde en vous le plus léger désir, elle s'en enipare et vous rend orgueilleux de vous-même.

Alors arrive pour un mari la nuit des dédommagements. Une femme confond alors l'imagination de son mari. Semblable à ces voyageurs cosmopolites, eile raconte les merveilles des pays qu'elle a parcourus. Elle entremêle se.^ discours de mots appartenant à plusieurs langages. Les images passionnées de l'Orient, le mouvement original des phrases espagnoles, tout se heurte, tout se presse. Elle déroule k's trésors de son album avec tous les mystères de la coquetterie, elle est ravissante, vous ne l'avez jamais connue!...

Avec cet art particulier qu'ont les femmes de s'approprier tout ce qu'on leur enseigne, elle a su f »ndre les nuances pour se créer une manière qui ts'appartient qu'à elle. ^ ous n'aviez reçu qu'une fciume gauche et naïve des mains de IHyménée, le (Célibat généreux vous en rend une dizaine. Alors ùii mari, joyeux et ravi, voit sa couche envahie par la troupe fobàtre de ces courtisanes lutiiies dont nous avons parlé dans la Méditation suv les Premiers Sjmptômes. Ces déesses viennent se grouper, rire et folâtrer sous les élégantes mousselines du lit nuptial.

La Phénicienne vous jette ses couronnes et se balance mollement; la Chalcidisseuse vous surprend par les prestiges de ses pieds l)lancs et délicats; î'Lfnehnanc arrive et vous découvre, en parlant le dialecte de la belle lonie, des trésors de bonheur inconnus dans l'étude approfondie qu'elle vous fait faire d'imc seule sensation.

Désolé d'avoir dédaigné tant de charmes, et fatigué souvent d'avoir rencontré autant de perfidie chez les prêtresses de \"éi!us que chez les femmes honnêtes, un mari hâte quelquefois, par sa galanterie, le moment de la réconciliation, vers laquelle tendent toujours d'honnêtes gens; et ce regain de boniieur est récolté avec plus de plaisir, peut-être, que la moisson première. Le Minotaure vous avait pris de l'or, il vous reititue des diamants. En effet, c'est peut-être ici le lieu d'articuler un fait de la plus haute importance. On peut avoir une femme, •sans la possj^der. (ionunc la plu[)ar( des maris. \ous

n'aviez peut-être encore rien reçu de la vôtre, et pour rendre votre union parfaite, il fallait peutêtre l'intervention puissante du Célibat. Comment nommer ce miracle, le seul qui s'opère sur un patient en son absence?... Hélas! mes frères, nous n'avons pas fait la nature!...

Mais par combien d'autres compensations , non moins riches, l'âme noble et généreuse d'un jeune célibataire ne sait-elle pas quelquefois racheter son pardon! Je me souviens d'avoir été témoin d'une des plus magnifiques réparations que puisse offrir un amant au mari qu'il ininotaurise.

l'ar une chaude soirée de l'été de 1817, je vis arriver, dans un des salons de Tortoni, un de ces deux cents jeunes gens que nous nommons, avec iantde confiance, nos amis. Il était dans toute la . plcntleur de sa modestie. Une adorable femme, mise avec un goût parfait, et qui venait de consentir à entrer dans un de ces frais boudoirs consacrés parla mode,^ était descendue d'une élégante calèche, qui s'arrêta sur le boulevard, en empiétant aristocratiquement sur le terrain des promeneurs. 3Ion jeune célibataire apparut donnant le bras à sa sou^ veraine, tandis que le mari suivait, tenant par la main deux petits enfants jolis comme des amours. Les deux amants, plus lestes que le père de famille, étaient parvenus avant lui dans le cabinet indiqué par le glacier. En traversant la salle d'entrée, le maîi heurta je ne sais quel dandy qui se formalisa d'être heurté; et de là naquit une querelle, qui en un instant devint sérieuse par l'aigreur des répliques respectives.

Au moment où le dandy allait se permettre un geste indigne d'un homme qui se respecte, le célibataire était intervenu, il avait arrête le bras du dandy, il l'avait surpris, confondu, atterré, il était superbe. Il accomplit l'acte que méditait l'agresseur en lui disant;

— Monsieur !...

Ce — monsieur!., est un des plus beaux discours que j'aie jamais entendus. Il semblait que le jeune célibataire s'exprimait ainsi:

— Ce père de famille m'appartient. Puisque je nie suis cnqiaré de son honneur, c'est à moi de le défendre. Je connais mon devoir, je suis son rem- [)laçaiit et je me battrai pour lui.

La jeune femme était sublime! l'àle, éperdue, elle avait saisi le bras de son mari ([ui parlait toujours; et, sans mot dire, elle lenlraina daiis la calèche, ainii que ses enfants. C'était une de ces femnies du grand monde, qui savent toujours accorder la violence de leurs sentiments avec le bon ton.

— Oh ! M. Adolphe, s'écria la jeune dame en voyant son ami remonler d'un air jiai dans la calèche.

— Ce n'est rien, madame, c'est un de mes amis, et lious nous soninios embrassés...

Cependant le lendemain matin le courageux céli balairc reçut un coup d'épée qui mil sa vie en danger, et le retint six mois au lit. Il fut Tobjct des soins les plus toiicii.ints de la part des deux épuux. Que de compensations!...

Aussi, quelques années après cet événement, un vieil oncle du mari, dont les opinions ne cadraient pas avec colles du jeune ami de la uïaison, et qui conservait un petit levain de rancune contre lui, à propos d'une discussion politique, entreprit de le î'airc expulser du logis. Le vieillard alla jusqu'à dire à son neveu qu'il fallait opter entre sa succession et le renvoi de cet impertinent célibataire. Alors le respectable négociant, car c'était un agent de change, dit à son oncle:

— Ah ! ce n'est pas vous, mon oncle, qui me réduirez à manquer de reconnaissance i... Mîiissi je le lui disais, ce jeune homme se ferait tuer pour vous!... Il a sauvé mon crédit, il passerait dans le feu pour moi, il me débarrasse de ma femme, il in'atlire des clien!s, il ni"a procuré toutes les négociationsde l'emprunt Viiièle...je luidois la vie, c'est le père de mes enfants... cela ne s'oublie pas !...

Toutes CCS compensations peuvent passer pour complètes; mais malheureusement il y a des compensations de tous les genres. 11 en existe de négatives, de fallacieuses, et enfin, il y en a de fallacieuses et négatives tout ensemble.

Je connais un vieux nlari possédé par le démon du jeu. Presque tous les soirs l'amant de sa femme vient et joue avec lui. Le célibataire lui dispense avec libéralité les jouissances que donnent les incertitudes et le hasard du jeu, et sait perdre régulièrement une centaine de francs par mois, mais madame les lai donne.... La compensation est fallacieuse.

Vous êtes pair de France et vous n'avez jamais eu que des tilles. Totre femme accouche d'un garçon!... La conîpeiisaiion est négative.

L'enfant qui sauve votre nom de l'oubli ressemble à sa mère... Madame la duchesse vous persuade que l'enfant est de vous. La compensation négative devient fallacieuse.

Si tant de maris arrivent doucettement à la paix conjugale, et portent avec tant de grâce les insignes imaginaires delà puissance patrimoniale, leur philosophie est sans doute soutenue par le conforiabilisme de certaines compensations que les oisifs ne savent pas deviner. Quelques années s'écoulent, et les deux époux atteignent à la dernière situation de l'existence artiiicielle à laquelle ils se sont condamnés en s'unissant.

PHYSIOLOGIE DU MARIAGH.

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