MEDITATION XXIX
UE L.\ PAIX C:0>iJlGALE.
Mon esprit a si fraternellement accompagné le 3Iariage dans toutes les phases de sa vie fantastique, qu'il me semble avoir vieilli avec le ménage que j'ai pris si jeune au commencement de cet ouvrage.
Après avoir éprouvé par la pensée la fougue des pren;ières passions humaines ; après avoir crayonné, tout imparfait que soit le dessin, les événements principaux de la vie conjugale ; après ni'ètre déijattuconlre tant de femmes qui ne m'apparlenaienl pas; après m'èlre usé à combattre tant de caraclè- !es évoqués du néant ; après avoir assisté à tant de (jalailles, j'éprouve une lassitude intellectuelle qui étale cunnne un crêpe sur toutes les choses delà vie. Il me sembic que j'ai un catarrhe, que je porte des lunettes verics, que mes mains tremblent, et que je vais passer la seconde moitié de mon existence et xle mon livre à excuser les folies de la première.
Je me vois entouré de grands enfants que je n'ai point faits, et assis auprès d'une femme que je n'ai point épousée. Je crois sentir des rides amassées sur mon front. Je suis devant un foyer qui pétille comme en dépit de moi, et j'habite une chambre anliqiic... Alors j'éprouve uii mouvement defîroi en [)orlaiit la main à mon cœur; car je me demande:
— Est-il donc flétri?...
Semblable à un vieux procureur, aucun sentiment ne m'en impose, et je n'admets un fait que quand il m'est attesté, comme dit un vers de lord liyron, par deux bons faux témoins. Aucun visage i;e me trompe.
Je suis morne et sombre. Je connais le monde et il n'a plus d'illusion pour moi. Mes amitiés les plus saintes ont été trahies. J'échange avec ma femme un regard d'une immense profondeur, et la moindre de nos paroles est un poignard qui traverse notre vie de part en part. Je suis dans un horrible calme.
Voilà donc la paix de la vieillesse! Le vieillard possède donc en lui par avance le cimetière qui le possédera bientôt. Il s'accoutume au froid. L'homme meurt, comme nous le disent les philosophes, en détail; et même il trompe presque toujours la mort: ce qu'elle vient saisir de sa m.tin décharnée est-il iiien toujours la vie?...
0 mourir jeune et palpitant !... Destinée digne d'envie! N'est-ce pas, comme l'a dit un ravissant poëte , <t emporter avec soi toutes ses illusions, s'en- <i sevelir, comme un roi d'Orient, avec ses pierreries '■■ et ses trésors, avec toute la fortune humaine? »
Que d'aclinn'; de gràcos ne devons-nous donc pas
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
adresser à l'esprit doux et bienfaisant qui respire en toute chose ici-bas ! En effet, le soin que la nature prend à nous dépouiller pièce à pièce de nos vêlements, à nous déshabiller l'âme en nous affaiblissant par degrés l'ouïe, la vue, le toucher, en ralentissant la circulation de notre sang, et figeant nos humeurs pour nous rendre aussi peu sensibles à l'invasion de la mort que nous le fûmes à celle de la vie; ce soin maternel qu'elle a de notre fragile enveloppe, elle le déploie aussi pour les sentiments et pour cette double existence que crée l'amour conjugal.
Elle nous envoie d'abord la Confiance, qui, tendant la main, et ouvrant son cœur, nous dit : — A'ois! je suis à toi pour toujours...
La Tiédeur la suit, marchant d'un pas languissant, détournant sa blonde tète pour bâiller, comme une jeune veuve obligée d'écouter un ministre prêt à lui signer un brevet de pension.
L'Irdifférexce arrive, elle s'étend sur un divan, ne songeant plus à baisser la robe que jadis le Désir levait si chastement et si vivement. Elle jette un œil sans pudeur comme sans immodestie sur le lit nuptial; et, si elle désire quelque chose, ce sont des fruits verts pour réveiller les papilles engourdies qui tapissent son palais blasé.
Enfin l'ExpÉRiENCE philosophiquedela vie se présente, le front soucieux, dédaigneuse, montrant du doigt les résultats et non pas les causes, la victoire calme, et non pas le combat fougueux. Elle suppute des arrérages avec les fermiers et calcule la dot d'un enfant. Elle matérialise tout. Par un coup de sa baguette, la vie devient compacte et sans ressort : jadis tout était fluide, maintenant tout s'est minéralisé.
Alors le plaisir n'existe plus pour nos cœurs. Il est jugéj il n'était qu'une sensation., une crise passagère ; or, ce que l'àmc veut aujourd'hui, c'est un état; et le bonheur seul est permanent. Il gît dans la tranquillité la plus absolue, dans la régularité des repas, du dormir, et du jeu des organes appesantis.
— Cela est horrible!... m'écriai-je, je suis jeune, vivace !... Périssent tous les livres du monde plutôt que mes illusions!
Je quittai mon laboratoire et je m'élançai dans Paris. En voyant passer les figures les plus ravissantes, je m'aperçus bien que je n'étais pas vieux; et la première femme, jeune, belle et bien mise qui m'apnarut, fit évanouir par le feu de son regard la sorcellerie dont j'étais volontairement la victime. A peine avaiï-je fait quelques pas dans le jardin des Tuileries, endroit vers lequel je m'étais dirigé, que j'aperçus le prototype de la situation matrimoniale à laquelle ce livre est arrivé. J'aurais voulu
caractériser, idéaliser ou personnifier le mariage, [el que je le conçois, qu'il eut été impossible à la sainte Trinité même d'en créer un symbole aussi complet.
Figurez-vous une femme d'une cinquantaine d'années, vêtue d'une redingote de mérinos brunrouge, tenant de sa main gauche un cordon vert noué au collier d'un joli petit griffon anglais, et donnant le bras droit à un homme en culottes et en bas de soie noirs , ayant sur la tète un chapeau dont les bords se retroussaient caj)ricieusement, et sous les deux côtés duquel s'échappaient les touffes neigeuses de deux ailes de pigeon. Une petite queue, à peu près grossecomme un tuyau de plume, fe jouait sur une nuque jaunâtre assez grasie que le collet rabattu d'un habit râpé laissait à découvert.
Le couple marchait d'un pas d'ambassadeur, et le mr.ri, septuagénaire au moins, s'arrêtait complaisamment, toutes les fois que le griffon faisait une gentillesse.
Je m'empressai de devancer limage vivante de ma Méditation, et je fus surpris au dernier point en reconnaissant le marquis de T..., l'ami du comte de I\océ, qui, depuis longtemps, me devait la fin de l'histoire interrompue, que j'ai rapportée dans la Théorie du «(Voir la Méditation XVII).
— 3'ai l'honneur, me dit-il, de vous présenter madame la marquise de T....
Je saluai profondément urje dame au visage pâle et ridé. Son front était orné d'un tour dont les boucles plates et circu'airement placées, loin de produire quelque illusion, ajoutaient un désenchantement de plus à toutes les rides qui le sillonnaient.
Elle avait un peu de rouge, el ressemblait assez à une vieille actrice de province.
— Je ne vois pas, monsieur, ce que vous pourrez dire contre un mariage comme le nuire: me dit le \ieillard.
— Les lois romaines le défendent!... répondis-jc en riant.
La marquise me jeta un regard qui marquait autan t d'inquiétude que d'improbation, et qui semblait
dire :
— Est-ce queje serais arrivée à mon âge peur n'être
qu'une concubine?... .
Nous allâmes nous asseoir sur un banc, dans le sombre bosquet plaîilé à l'angle de la haute torrarso qui domine la place Louis XVI, du coté du (iardemeuble.
L'automne effeuillait déj.! les arbres, et dispersait devant nous les feuilles jaunes de sa couronne ; mais le soleil ne laissait pas que de répandre une dmice chaleur.
PlIYSIULUtilli m MAKIAGK.
— El» bien, l'ouvrage est-il fini?... me clil le \ieillard avec cet onctueux accent, particulier aux liornines de l'ancienne aristocratie.
Il joignit à ces paroles un sourire sardonique en guise de commentaire.
— A peu près, monsieur, répondis-je. J'ai atteint la situation philosopliiqucà laquelle vousmesemblez être arrivé, mais je vous avoue que je...
— Vous cherchiez des idées?... ajouta-t-il en achevant une phrase que je ne savais plus commerjt Icrmijier. Eh bien, dit-il en continuant, vous pouvez hardiment prétendre qu'en parvenant à l'hiver (If sa vie, un homme... (qui pense, entendons-nous) linil par disputer à l'amour la folle existence que nos illusions lui ont donnée!...
— Quoi! c'est vous qui nieriez Tamour, le lendemain d'un mariage!
— D'iibord, dit-il, le lendemain, ce serait une raison; mais mon mariage est une spéculation, reprit-il en se penchant à mon oreille. J'ai acheté les soifis, les attentions, les services dont j'ai besoin, et je suis bien certain d'obtenir tous les égards que réclame mon âge; car j'ai donné toute ma fortune à mon neveu par testament; et ma femme ne devant être riche que pendant ma vie, vous concevez que...
Je jetai sur le vieillard un regard si pénétrant, qu'il me serra la main et me dit ;
— Vous paraissez avoir bon cœur, car il ne faut jurer de rien... Eh bien, croyez que je lui ai ménagé une douce surprise dans mon testament, ajouta-t-il gaiement.
— Arrivez donc, Joseph!... s'écria la marquise en allant au-devant d'un domestique qui apportait une redingote en soie ouatée; monsieur a peut-être déjà eu froid !
Le vieux marquis mit la redingote, la croisa; et, me prenant le bras,- il m'emmena sur la partie de la terrasse où abondaient les rayons du soleil.
— Dans votre ouvrage, me dit-il, vous aurez sans doute parlé de l'amour en jeune homme. Eh bien, si vous voulez vous acquitter des devoirs que vous impose le mot ec... élec...
— Eclectique..., lui dis-je en souriant, car il n'avait jamais pu se faire à ce nom philosophique.
— Je connais bien le mot!... reprit-il. Si donc vous voulez obéir à votre vœu d'ùlectisnic, il faut que vous exprimiez au sujet de l'amour quelques idées viriles que je vais vous communiquer, et dont je ne vous disputerai pas le mérite, si mérite il y a; car je veux vous léguer de mon bien, mais ce sera tout ce que vous en aurez.
— Il n'y a pas de fortune pécuniaire qui vaille une fortune d'idées, quand elles sont bonnes toutefois! Ainsi, je\ous écoule avec reconnaissance.
— L'amour n'existe pas, reprit le vieillard en me regardant. Ce n'est pas même un sentiment, c'est une nécessité malheureuse qui tient le milieu entre les besoins du corps et ceux de l'âme. Mais, en épousant pour un moment vos jeunes pensées, essayons de raisonner sur cette maladie sociale. Je crois que vous ne pouvez concevoir l'amour que comme un besoin ou comme un sentiment?
Je fis un signe d'affirmation.
— Considéré comme besoin, dit le vieillard, l'amour se fait sentir le dernier parmi tous les autres, et cesse le pren)ier.
Nous sommes amoureux à vingt ans (passez-moi les ditférences) , et nous cessons de l'être à cinquante.
l'endant ces trente années, combien de fois le besoin se ferait-il sentir si nous n'étions pas provoqués par les mœurs incendiaires de nos villes, et p.'ir l'habitude que nous avons de vivre en présence, non pas d'une femme, mais des femmes?
Que devons-nous à la conservation de la race? l'eut-èlre autant d'enfants que nous avons de mamelles, parce que si l'un meurt, l'autre vivra. Si ces deux enfants étaient toujours fidèlement obtenus, où iraient donc les nations? Trente millions d'individus sont une population trop forte pour la France, puisque le sol ne suffit pas à sauver plus de dix millions d'êtres de la misère et de la faim. Songez que la Chine en est réduite à jeter ses enfants à l'eau, selon le rapport des voyageurs. Or, deux enfants à faire, voilà tout le mariage. Les plaisirs supcrdus sont i;on-seulement du libertinage, mais une perte immense pour l'homme, ainsi que je vous le démontrerai tout à l'heure. Comparez donc à cette pauvreté d'action et de durée l'exigence quotidienne et perpétuelle des autres conditions de nuire existence? La nature nous interroge à toute heure pour nos besoins réels ; et, tout au contraire, (Ile se refuse absolument aux excès que notre imagination sollicite parfois en amour.
C'est donc le dernier de nos besoins, et le seul dont l'oubli ne produise aucune perlurbatiou dans l'économie du corps! L'amour est un luxe social, connne les dentelles et les diamants.
Maintenant, en l'examinant comme sentiment, lious pouvons y trouver deux distinctions, le plaisir et la passion. Analysez le plaisir. Les alfections humaines reposent sur deux principes : l'attraction et l'aversion. L'attraction est ce sentiment général pv)ur les choses qui flattent notre instinct de conservation; l'aversion est l'exercice de ce même instinct, quand il nous avertit qu'une chose peut lui porter préjudice. Tout ce qui agile puissamment notre organisme nous donne une conscience plus intime de notre existence ; \oi!à le plaisir. Il se
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
loiislitiiedudésir, de la difficulté et de la jouissance d'avoir n'importe quoi. Le plaisir est un élément unique, et nos passions n'en sont que des modiflcations plus ou moins vives ; aussi , presque toujours, riiahilude d'un plaisir exclut les autres. Or l'amour est le moins vif de nos plaisirs et le moins durable. Où placez-vous le plaisir de l'amour?
Sera-ce la possession d'un beau corps?... Avec de l'argent vous pouvez acquérir dans une soirée des odalisques admirables ; mais au bout d'un mois, vous aurez blasé peut-être à jamais le sentiment en vous. Serait ce par hasard autre chose?... aimeriezvous une femme parce qu'elle est bien mise, élégante, qu'elle est riche, qu'elle a voiture, qu'elle a du crédit?... Ne nommez pas cela de l'amour, car c'est de la vanité, de l'avarice, de l'égoïsme. L'aimez-vous parce qu'elle est spirituelle?... Vous obéissez peut-être à un sentiment littéraire.
— Mais, lui dis-je, l'amour ne révèle ses plaisirs qu'à ceux qui conibndcnt leurs pensées, leurs forlunes, leurs sentiments, leurs âmes, leurs vies...
— Oh!... oh!... oh!... s'écria le vieillard d'un ton goguenard, trouvez-moi sept hommes par nation qui aient sacrifié à une femme, non pas leurs vies... car cela n'est pas grand'chose, le tarif de la \ie humaine n'a pas, sous Napoléon, monté plus haut qu'à vingt mille francs; et il y a en France en ce moment deux cent cinquante mille braves qui donnent la leur pour un ruban rouge de deux pouces; mais sept hommes qui aient sacritié à une femme dix millions, sur lesquels ils auraient dormi solitairement pendant une seule nuit...
Dubois et Pméja sont encore moins rares que l'amour de mademoiselle Dupuis et de Bolingbroke. Alors, ces sentiments-là procèdent d'une cause inconnue.
Mais vous m'avez amené ainsi à considérer l'amour comme une passion. Eh bien, c'est la dernière de toutes , et la plus méprisable. Elle promet tout et ne tient rien. Elle vient de même que l'amour comme besoin, la dernière, et périt la première. Ah ! parlez-moi de la vengeance, de la haine, de l'avarice, du jeu, de randjition, du fanatisme!... Ces passions-là ont quelque chose de viril, ces sentimenls-là sont impérissables. Ils font tous les jours les sacrifices qui ne sont faits par l'amour que par boutade.
Mais, reprit-il, maintenant abjurez l'amour. D'abord plus de tracas, de soins, d'inquiétudes, plus de ces petites passions qui gaspillent les forces humaines. Un homme vit heureux et tranquille. Socialement parlaîU sa puissance est iniininient plus grande et plus intense. Ce divorce fait avec ce je ne sais quoi nommé amour, est la raison primitive du pouvoir de tous les hommes qui agissent
sur les masses humaines, mais ce n'est rien encore.
Ah ! si vous connaissiez alors de quelle force magique un homme est doué, quels sont les trésors de puissance intellectuelle et quelle longévité de corps il trouve en lui-même, quand , se détachant de toute espèce de passions humaines, il emploie toute son énergie au profit de son âme! Si vous pouviez jouir pendant deux minutes des richesses que Dieu dispense aux hommes sages qui ne considèrent l'amour que comme un besoin passager auquel il suffit d'obéir à vingt ans, six mois durant; aux hommes qui , dédaignant les plantureux et obturateurs biftecks de la Normandie, se nourrissent des racines qu'il a libéralement dispensées , et qui se couchent sur des feuilles sèches comme les solitaires de la Thébaide!... ah! vous ne garderiez pas trois secondes la dépouille des quinze mérinos qui vous couvrent, vous jetteriez votre badine, et vous iriez vivre dans les cieux!... A ous y trouveriez l'amour que vous cherchez dans la fange terrestre, vous y entendriez des concerts autrement mélodieux que ceux de M. Rossini, des voix plus pures que celle de la Malibran... Mais j'en parle en aveugle et par oui-dire ; si je n'avais pas été en Allemagne, devers l'an 1791 , je ne saurais lien de tout ceci... Oui, l'homme a une vocation pour l'infini. Il y a en lui un instinct qui l'appelle vers Dieu. Dieu est tout, donne tout, fait oublier tout, et la pensée est le fil qu'il nous a donné pour communiquer avec lui !...
Il s'arrête tout à coup, l'œil fixé vers le ciel.
— Le pauvre bonhomme a perdu la tête ! pensai-je.
— Monsieur, lui dis-je, ce serait pousser loin le dévouement pour la philosophie éclectique que de consigner vos idées dans mon ouvrage; car c'est le détruire. Tout y est base sur l'amour platonique ou sensuel. Dieu me garde de finir mon livre par de tels 1/lnsphèmcs sociaux ! .l'essayerai plutotde retourner par quelque subtilité pantagruélique à mon troupeau de célibataires et de femmes honnêtes, en iii'iiigéniant à trouver quelque utilité sociale et rai- :.(>iinable à leurs folies. Oh ! oh ! si la paix conjugale nous conduit à des raisonnements aussi désenchanieurs, aussi sombres , je comiais bien des maris qui [)référeraicnt la guerre.
— Ah! jeune homme, s'écria le vieux marquis, je n'aurai pas à me reprocher de ne pas avoir indiqué le chemin à un voyageur égaré.
— Adieu, vieille carcasse!... dis-je en nioi-mènie, adieu, mariage ambulant! adieu, squelette de feu d'artifice! adieu, machine! Quoique je vous aie ('onné parfois quelques traits de gens qui m'ont été chers, vieux portrait de famille, rentrez dans la l'outique du marchand de tableaux, allez rejoindre
PHYSIOLOGIE Ul' MARIAGK.
iiiadanic de T... ol toutes les autres : que vous deveniez des enseignes à bière... peu m'importe.
Ml^DITATIOIV XXX.
CO?iClXSIO>.
Un liomnie de solitude, et qui se croyait le don (le seconde vue, ayant dit au peuple d'Israël de le suivre sur une montagne pour y entendre la révélation de quelques mystères, se vit accompagné par une troupe qui tenait as^ez de place sur le cheniin l'Our que son amour-propre en lût chatouillé, tout jîrophète qu'il put être.
Mais comme sa montagne se trouvait à je ne sais quelle distance, il arriva qu'à la première poste, un artisan se souvint qu'il devait livrer une paire de habouches à un duc et pair, une femme pensa que la bouillie de ses enfants était sur le feu, un publicain songea qu'il avait des métalliques à négocier, et ils s'en allèrent.
Un peu plus loin, des amants restèrent sous des oliviers, en oubliant les discours du prophète; car ils pensèrent que la terre promise était là où ils fi'arrètaient, et la parole divine là où ils causaient ensemble.
]}cs oijèses, chargés de ventres à la Sancho, et qui depuis un quart d'heure s'essuyaient le front avec leurs foulards, commencèrent à avoir soif, et rcsièrent auprès d'uiic claire fontaine.
Quelques anciens militaires se plaignirent des cors qui leur agaçaient les nerfs , et parièrent d'Austcj lilz à propos de bottes trop étroites.
A la seconde poste, quelques gens du monde se dirent à Toreilie :
— Mais c'est un t'uu que ce prophètc-l-i !...
— Est-ce que vous Pavez écouté?
— Moi, je suis venu par curiosité.
— Et moi, parce que j'ai vu qu'on le suivait. (C'était un l'ashionable.)
— C'est un charlatan.
Le prophète marchait toujours.
Mais, quand il fut arrivé sur le plateau d'où l'on découvrait un iiiiuicnse horizon, il se retourna et ne vit auprès de lui qu'un pauvre Israélite auquel il aurait pu dire, comme le prince de Ligne au méchant petit tambour bancroche qu'il trouva sur la place où il se croyait allendu par la gariiison : — Eh bien! messieurs les lecteurs, il parait que vous n'êtes qu'un?,..
Homme de Dieu qui m'as suivi jusqu'ici !... j'espère quunc petite récapitulation ne t'elïraycra pas, et j'ai voyagé dans la con\i(;tit)n que lu le di-
sais comme moi : — Où diable allons-nous?
— Eh bien, c'est ici le lieu de vous demander, m(jn respectable lecteur, quelle est votre opinion relativement au renouvellement du monopole des tabacs, ce que vous pensez des impots exorbitants mis sur les vins, sur le port d'armes, sur les jeux, sur la loterie, et sur les cartes à jouer, l'eau-de-vie, les savons, les colons, et les soieries, etc.
— Je pense que tous ces impots entrant pour un tiers dans les revenus du budget, nous serions fort embarrassés si...
— De sorte, mon excellent mari modèle, que si ; orsonne ne se grisait, ne jouait, ne prenait de tabac, ne chassait; enlin si nous n'avions, en France, ni vices, ni passions, ni maladies, l'Etat ocraità deux doigts d'une banqueroute; car il parait que nos rentes sont hypothéquées sur la corruption publique, comme notre commerce ne vit que par le luxe, bi l'on veut y regarder d'un peu plus près, tous les impots sont basés sur une maladie morale. En effet, la plus grosse recette des domaines ne vient-elle pas des contrats d'assurance que chacuii s'empresse de se constituer contre les nutations de sa bonne foi, de même que la foi tune des gens de justice prend sa source dans les procès qu'on intente à cette foi jurée? Et pour continuer cet examen philosophique, je verrais les gendarmes sans chevaux et sans culottes de peau, si tout le monde se tenait tranquille et s'il n'y avait ni imbéciles, ni paresseux. Imposez donc la vertu!... Eh i.icn, je pense qu'il y a plus de rapports qu'on ne le croit entre mes femmes honnêtes et le budget; et je me charge de vous le démontrer, si vous voulez me laisser iinir mon livre connue il a conuncncé , ; ar un petit essai statistique.
M'accorderez-vous qu'un amant doive mettre plus îojvcnt des chemises blanches que n'en met, soit uii mari, soit un célibataire inoccupé? Cela me semble hors de doute. La différence qui existe entre uf> mari et un amant se voit à l'esprit seul de leur toilette. L'un est sans artilice, sa harLe reste souvent longue, et l'autre ne se montre jamais que sous les armes. Sterne a dit fort plaisamment que le livre de sa blanchisseuse était le mémoire le plus historique qu'il connût sur .son Tristram Shandj-jel que, par le nombre de ses chemises, on pouvait deviner les endroits de son livre qui lui avaient le plus coûté à faire. Eh bien! chez les amants, le registre du blanchisseur est l'historien le plus fidèle et le plus impartial qu'ils aient de leurs amours. En effet, une passion consomme une quantité prodigieuse de pèlerines, de cravates, de robes nécessitées par la coquetterie ; car il y a un immense prestige attaciié à la blancheur des bas, à l'éclat d'une collerette et d'un canczou, aux {dis artistrment faits d'une clio-
PIIYSIOLOGIK IW MARIAGE.
Mi)
mise d'homme, à la grâce de sa cravate et de son col. Ceci explique Fendroit où j"ai dit de la Cemii!;honnête (Méditation II) : Elle passe sa vie à faire empeser ses robes.
J'ai pris des renseignements auprès d'une dame, afin de savoir à quelle somme on pouvait évalucicette contribution imposée par ramour, et je me souviens qu'après l'avoir fixée à cent francs par an pour une femme, elle me dit avec nue sorte de bonhomie :
— Mais, c'est selon le caractère des hommes, car il y en a qui sont plus gâcheurs les uns que les autres.
Cependant, après une discussion très-approfondie, où je stipulais pour les célibataires, et la dame pour son sexe, il fut convenu que, l'un portant l'autre, deux amants appartenant aux sphères sociales dont cet ouvrage s'est occupé, doivent dépenser pour cet article, à eux deux, cent cinquante francs par an do plus qu'en temps de paix.
Ce fut par un semblable traité amiable et longuement discuté, que nous arrêtâmes aussi une différence collective de quatre cents francs entre le pied de guerre et le pied de paix, relativement à toutes les parties du costume.
Cet article fut même trouvé fort mesquin par toutes les puissances viriles et féminines que nous consultâmes.
Les lumières qui nous furent apportées par quelques personnes pour nous éclairer sur ces matières délicates, nous donnèrent l'idée de réunir dans un dîner quelques têtes savantes, afin d'être guidé par des opinions sages dans ces importantes recherches.
L'assemblée eut lieu. Ce fut le verre à la main, et après de brillantes improvisations, que les chapitres suivants du budget de l'amour reçurent une sorte de sanction législative.
La somme de cent francs fut allouée pour les commissionnaires et les voitures.
Celle de cinquante écus parut très-raisonnable pour les petits pâtés que l'on mange en se promenant, pour les bouquets de violettes et les parties de spectacle.
Une somme de deux cents francs fut reconnue nécessaire <à la solde extraordinaire demandée par la bouche et les dîners chez les restaurateurs. \)\\ moment où la dépense était admise, il fallait bien la couvrir par une recette.
Ce fut dans cette discussion qu'un jeune chevau- Icger (car le roi n'avait pas encore supprimé sa maison rouge à l'époque où cette transaction fut méditée), rendu presque ebriolus par le Champagne, fui rappelé à l'ordre pour avoir osé comparer les amants à des appareils distillaloires.
Mais un chapitre qui donna lieu aux plus violentes discussions, qui resta même ajourné pendant plusieurs semaines et qui nécessita un rapport, fut celui des cadeaux.
Dans la dernière séance, la délicate madame de D... opina la première; et, par un discours plein de grâce et qui prouvait la noblesse de ses sentiments, elle essaya de démontrer que, la plupart du temps, les dons de l'amour n'avaient aucune valeur intrinsèque.
L'auteur répondit qu'il n'y avait pas d'amants qui ne fisient faire leurs portraits.
Vne dame objecta que le portrait n'était qu'un premier capital, et qu'on avait toujours soin de se les redemander pour leur donner un nouveau cours.
Mais tout à coup un gentilhomme provençal se leva pour prononcer une philippiquc contre les femmes.
Il parla de l'incroyable faim dont la plupart des amantes étaient possédées pour les fourrures, les pièces de satin, les étoffes, les bijoux et les meubles.
Une dame l'interrompit en lui demandant si madame d'0....y, son amie intime, ne lui avait pas déjà payé deux fois ses dettes.
— Vous vous trompez, madame, reprit le Provençal, c'est son mari.
— L'orateur est rappelé <à l'ordre, s'écria le président, et condamné à festoyer toute l'assemblée pour s'être servi du mot mari.
Le Provençal fut complètement réfuté par une dame qui tâcha de prouver que les femmes avaient beaucoup plus de dévouement en amour que les hommes; que les amants coûtaient fort cher, et qu'une femme honnête se trouverait très-heureuse de s'en tirer avec eux pour deux mille francs seuKment par an.
La discussion allait dégénérer en personnalité?, quand on demanda le scrutin. Les conclusions de la commission furent adoptées.
Elles portaient, en substance, que la somme des cadeaux animels serait évaluée, entre amants, à cinq cents francs, mais que dans ce chiffre seraient également compris :
I" L'argent des parties de campagne;
2° Les dépenses pharmaceutiques occasionnées par les rhumes que Ton gagnait le soir en se promenant dans les allées trop humides des parcs, ou en sortant du spectacle, et qui constituaient de véritables cadeaux;
3" Les ports de lettres et les frais de chancellerie;
4" Les voyages et toutes les dépenses généralement quelconques dont le détail aurait échappé, sans avoir égard aux folies qui pouvaient être faites par
PHYSIOLOGIE DU MARIAGI-,
des dissipateurs, attendu que, d'après les recherches de la commission, il était démontré que la plupart des profusions profitaient aux lillcs d'Opéra et non aux femmes légitimes.
Le résultat de cette statistique pécuniaire de l'amour fut que, l'une portant l'autre, une passion coûtait par an près de quinze cents francs, néces- saires à une dépense supportée par les amants d'une manière souvent inégale, mais qui n'aurait pas lieu sans leur attachement. Il y eut aussi une sorte d'unanimité dans l'assemblée pour constater que ce chiffre était le minimum du coût annuel d'une passion.
Or, mon cher monsieur, comme nous avons, par les calculs de notre Statistique conjiirjale (voyez les Méditât ons I, II et III), prouvé d'une manière irrévocable qu'il existait en France une niasse flottante d'au moins quinze cent mille passions illégitimes, il s'ensuit :
Que les criminelles conversations du tiers de la population française contribuent pour une somme de près de trois milliards au vaste mouvement circulatoire de l'argent, véritable sang social dont le budget est le cœur;
Que la femme honnête ne donne pas seulement la vie aux enfants de la patrie, mais encore à ses capitaux ;
Que nos manufactures ne doivent leur prospérité qu'à ce mouvement systolairej
Que la femme honnête est unêtre essentiellement budgélif et consommateur;
Que la moindre baisse dans l'amour public entraînerait d'incalculables malheurs pour le fisc cl pour les rentiers ;
Qu'un mari a au moins le tiers de son revenu hypothéqué sur l'inconséquence de sa femme, etc.
Je sais bien que vous ouvrez déjà la bouche pour me parler de mœurs, de politique, de bien et de mal... mais, mon cher minotaurisé, le bonheur n'est-il pas la fin que doivent se proposer toutes les sociétés?... N'est-ce pas cet axiome qui fait que ces pauvres rois se donnent tant de mal après leurs peuples? £h bien, la femme honnête n'a pas comme eux, il est vrai, des trônes, des gendarmes, des tribunaux, elle n'a qu'un lit à offrir; mais si nos quatre cent mille femmes rendent heureux, par celte ingénieuse machine, un million de célibataires et, pardessus le marché, leurs quatre cent mille maris, n'atteignent-elles pas mytérieusement et sans faste au but qu'un gouvernement a en vue, c'est-à-dire de donner la plus grande somme possible debonheur à la masse?
— Oui, mais les chagrins, les enfants, les malheurs...
— Ah! permettez-moi de mettre en lumière le
mot consolateur j)ar lequel l'un de nos plus spirituels caricaturistes termine une de ses charges :
— L'homme n'est pas parfait!
Il sulïil donc que nos institutions n'aicnl pas plus d'inconvénients que d'a\antagcs pour qu'elles soient excellentes; car le genre humain n'est pas placé, socialement parlant, entre le bien et le n>al, mais entre le mal et le pire.
Or, si l'ouvrage que nous avons actuellement accompli a eu pour but de diminuer la pire des institutions matrimoniales, en dévoilant les erreurs et les contre-sens auxquels donnent lieu nos mœurs et nos préjugés, il sera certes un des plus beaux titres qu'un homme puisse présenter pour être placé parmi les bien/'aiteiirs de l'humanité.
L'auteur n'a-t-il pas cherché, en armant les maris, à donner plus de retenue aux femmes, par conséquent plus de violence aux passions, plus d'argent au fisc, plus de vie au commerce et à l'agriculture?
Grâce à cette dernière Méditation, il peut se flatter d'avoir complètement obéi au vœu d'éclectisme qu'il a formé en entreprenant cet ouvrage, et il espère avoir rapporté, comme un avocat général , toutes les pièces du procès, mais sans doimer ses conclusions.
En effet, que vous importe de trouver ici un axiome?
Voulez-vous que ce livre soit le développement de la dernière opinion qu'ait eue Tronchet,qui,sur la fin de ses jours, pensait que le législateur avait considéré, dans le mariage, bien moins les époux que les enfants?
Je le veux bien.
Souhaitez-vous plutôt que ce livre serve de preuve à la péroraison de ce capucin qui, prêchant devant Anne d'Autriche, et voyant la reine ainsi que les dames fort courroucées de ses arguments trop victorieux sur leur fragilité, leur dit en descendant de la chaire de vérité :
— Mais vous êtes toutes d'honnêtes femmes, et c'est nous autres qui sommes malheureusement des fils de Samaritaine?...
Soit encore.
Permis à vous d'en extraire telle conséquence qu'il vous plaira; car je pense qu'il est fort difficile de ne pas rassembler deux idées contraires sur ce sujet, qui n'aient quelque justesse. Mais le livre n'a pas été fait pour ou contre le mariage, et il ne vous en devait que la plus exacte description. Si l'examen de la machine peut nous amener à perfectionner un rouage; si en nettoyant une pièce rouillée nous avons donné du ressort à ce mécanisme, accordez un salaire à l'ouvrier. Si l'auteur a eu l'impertinence de dire des vérités trop dures,
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
s'il a trop souvent généralisé des faits particuliers, et s'il a trop négligé les lieux communs dont on se sert pour encenser les femmes depuis un temps immémorial, oh ! qu'il soit cruciOél Mais ne lui prêtez pas d'intentions hostiles contre l'inçtitution en elle-même; il n'en veut qu'aux femmes, et aux hommes. Il sait que du moment où le mariage n"a pas renversé le mariage, il est inattaquable; et après tout, s'il existe tant de plaintes contre cette institution, c'est peut-être parce que l'homme n'a de mémoire que pour ses maux, et qu'il accuse sa femme comme il accuse la vie; car le mariage est une vie dans la vie.
Cependant, les personnes qui ont l'habitude de se faire une opinion en lisant un journal, médiraient peut-être d'un livre qui pousserait trop loin la manie de l'éclectisme; alors s"ii leur faut absolument quelque chose qui ait l'air d'une péroraison, il n'est pas impossible de leur en trouver. Et puisque des paroles de Napoléon servirent de début à ce livre, pourquoi ne finirait-il pas ainsi qu'il a commencé:
En plein conseil d'État donc, le premier Consul prononça cette phrase foudroyante qui fait, tout à la fois, l'éloge et la satire du mariage et le résumé de ce livre :
— Si l'homme ne vieillissait pas, je ne lui voudrais pas de femme !
POST-SCRirTUM.
— Et vous marierez-vous?... demanda madame d'A''*'',à laquelle l'auteur venait de lire son manuscrit.
(C'était Tune des deux dames à la sagacité desquelles l'auteur a déjà rendu hommage dans l'introduction de son livre. )
— Certainement, madame, répondit-il. Rencontrer une femme assez hardie pour vouloir de moi. sera désormais la plus chère de toutes mes espérances. '
— Est-ce résignation ou fatuité?. .
— C'est mon secret.
— Eh bien, M. le docteur es arts et sciences conjugales, permettez-moi de vous raconter un petit apologue oriental que j'ai lu jadis dans je ne sais quel recueil qui nous était offert, chaque année, en guise d'almanach.
Au commencement de l'empire, les dames mirent à la mode un jeu qui consistait à ne rien accepter de la personne avec laquelle on convenait de jouer, sans dire le mot ladesté. Une partie durait, comme bien vous pensez, des semaines entières, et le comble de la finesse était de se surprendre l'un
ou l'autre à recevoir une bagatelle sans prononcer le mot sacramentel.
— Même un baiser?
— Oh ! j'ai vingt fois gagné Vladesfé ainsi ! ditelle en riant.
Ce fut, je crois, en ce moment et à l'occasion de ce jeu, dont l'origine est arabe ou chinoise, que mon apologue obtint les honneurs de l'impression.
Mais, si je vous le raconte, dit-elle en s"interrompant elle-même, pour effleurer l'une de ses narifies avec l'index de sa main droite, par un charmant geste de coquetterie, promettez-moi de le placera la fin de votre ouvrage!...
— Ne sera-ce pas le doter d"un trésor?... Je vous ai déjà tant d'obligations, que vous m'avez mis dans l'impossibilité de m'acquitter, ainsi j'accepte.
Elle sourit malicieusement et reprit en ces termes :
— Un philosophe avait composé un fort ample recueil de tous les tours que notre sexe peut jouer ; et, pour se garantir de nous, il le portait continuellement sur lui. Un jour, en voyageant, il se trouva près d'un camp d'Arabes. Une jeune femme assise à Tombre d'un palmier se leva soudain à l'approche du voyageur, et l'invita si obligeamment à se reposersous sa tente, qu'il ne put se défendred'accepler. Le mari de cette dame était alors absent. Le philosophe se fut à peine posé sur un moelleux tapis, que sa gracieuse hôtesse lui présenta des dattes fraîches et un alcarazas plein de lait, il ne put s'empêcher de remarquer la rare perfection des mains qui lui offrirent le breuvage et les fruits. 3Iais pour se distraire des sensations que lui faisaient éprouver les charmes de la jeune Arabe, dont il commençait à craindre les pièges, le savant prit son livre et se mit à le lire.
La séduisante créature, piquée de ce dédain, lui dit de la voix la plus mélodieuse:
— Il faut que ce livre soit bien intéressant, puisqu'il vous paraît la seule chose digne de fixer votre attention. Est-ce une indiscrétion que de vous demander le nom delà science dont il traite?...
Le philosophe répondit tenant les yeux baissés:
— Le sujet de ce livre n'est pas de la compétence des dames !
Ce refus du philosophe excita de plus en plus la curiosité de la jeune Arabe. Elle avança le plus joli petit pied qui jamais eut laissé sa fugitive empreinte sur le sable mouvant du désert. Le philosophe eut des distractions, et son œil. trop puissamment tenté, ne tarda pas à voyager de ces pieds, dont les promesses étaient si fécondes en plaisirs, jusqu'au corsage plus ravissant encore; puis il confondit bien-
PHYS10L0(ili: DU MAUlAGi:.
lui la Uaimne de son adiuiration avec le feu dont pclillaicril les ardcnlcs et noires prunelles de la jeune Asiatique.
Alors elle redemanda d'une voix si douce quel était ce livre, que le pliilosoplio charmé répondil :
— Je suis l'auteur de cet ouvrage. Mais le fond n'est pas de moi. Il contient toutes les ruses que les femmes ont inventées.
— Quoi!.... toutes absolument? dit la fille du désert.
— Oui, toutes! Et ce n'est qu'en étudiant constamment les femmes que je suis parvenu à ne plus les redouter.
— Ah!... dit l'Arabe en abaissant les longs cils de ses blanches paupières.
Puis, lançant tout à coup le plus vif de ses regards au prétendu sage, elle lui fit oublier bientôt et son livre et les tours qu'il contenait. Voilà mon philosophe le plus passioiiné de tous les hommes.
Croyant apercevoir dans les manières de la jeune femme une légère teinte de coquetterie, l'étranger osa hasarder un aveu. Comment aurait-il résisté? le ciel était bleu, le sable brillait au loin comme une lame d'or, le vent du désert apportait l'amour, et la femme de l'Arabe semblait réfléchir tous les feux dont elle était entourée; aussi ses yeux pénétrants devinrent humides; et, par un signe de tète qui parut imprimer un mouvement d'ondulation à celte lumineuse atmosphère, elle consentit à éc )uter les paroles d'amour que disait l'étranger.
Le sage s'enivrait déjà des plus flatteuses espérances, qiiand la jeune femme, entendant au loin le galop d'un cheval qui semblait avoir des ailes, s'écria :
— Nous sommes perdus ! mon mari va nous surprendre. Il est jaloux comme un tigre et plus impitoyable.... Au nom du prophète, et si vous aimez la vie, cachez-vous dans ce coffre !...
L'auteur épouvanté, ne voyant point d'autre parti à prendre pour se tirer de ce mauvais pas, entra dans le coff"re, s'y blottit; et la femme, le refermant sur lui, en prit la clef.
Elle alla au-devant de son époux; et, après quelques caresses qui le mirent en belle humeur:
— Il faut, dit-elle, que je vous raconte une aventure bien singulière.
— J'écoute, ma gazelle !... répondit l'Arabe, qui s'assit sur un tapis en croisant les genoux selon l'habitude des Orientaux.
— Il est venu aujourd'hui une espèce de philosophe! dit-elle. Il prétend avoir rassemblé dans un livre toutes les fourberies dont mon sexe est capahle ; et ce faux sage m'a entretenue d'amour.
— Eh bien?.... s'écria l'Arabe.
— Je l'ai écoulé !... reprit-elle avec sang-froid. Il
est jeune, pressant, et... vou; êtes arrivé lorl à propos pour secourir ma vertu charicolante!...
yV ces mots 1' Vrabe bondit conime un lionceau, et tira son kangiar en rugissant.
Le philosophe, qui, du fond de son colTre, entendait tout, donnait à Arimane son livre, les fcmnjcs et tous !es hommes de l'Arabie l'élrée.
— Falmé!... s'écria le mari, si tu veux vivre, ré- I ponds!... Où est le traître?...
j Efi'rayée de l'orage qu'elle s'était plu à exciter, ! Fatmé se jeta aux pieds de son époux, et trem- I blaiite sous l'acier menaçant du poignard, elle désigna le coff"re par un seul regard, aussi prompt que timide.
Elle se releva honteuse, et, prenant la clef qu'elle avait à sa ceinture, elle la présenta au jaloux ; mais au moment où il se dispoîaità ouvrir le coffre, la malicieuse Arabe partit d'un grand éclat de rire. Faroun s'arrêta tout interdit, et regarda sa femme avec une sorte d'inquiétude.
— Enfin j'aurai ma belle chaîne d'or!... s'écriat-elle en sautant de joie. Donnez-la-moi, vous avez perdu X'Iailesté. Une autre fois ayez plus de mémoire.
Le mari, stupéfait, laissa tomber la clef, et présenta la prestigieuse chained'or à genoux, en offrant à sa chère Falmé de lui apporter tous les bijoux des caravanes qui passeraient dans l'année, si elle voulait renoncer à employer des ruses aussi cruelles pour gagner Vladesté. Puis, comme c'était un Arabe et qu'il n'aimait pas à perdre uï\ié chaîne d'or, bien qu'elle dût appartenir à sa femme, il remonta sur son coursier et partit, allant grommeler à son aise dans le désert; car il aimait trop Fatmé pour lui montrer des regrets.
Alors la jeune femme, tirant le philosophe plus mort que vif du coffre où il gisait, lui dit gravement :
— Monsieur le docteur, n'oubliez pas ce tour-là dans votre recueil.