‹ Œuvres de BalzacChapitre 9 sur 78 · L.t soirée; au BOUD de L'EAV · texte numérisé non relu

L.t soirée; au BOUD de L'EAV

J.es plus petites circonstances de cette soirée agirent beaucoup sur Lucien, de qui le caractère le portait à écouter ses premières impressions. Comme tous les amants inexpérimentés, ilarrivadesi bonne heure, que Louise n'était pas encore au salon. M. de Bargeton s'y trouvait seul. Lucien avait déjà commencé son apprentissage des petites lâchetés par lesquelles l'amant d'une femme mariée achète son bonheur, et qui donnent aux femmes la mesure de ce qu'elles peuvent exiger ; mais il ne s'était pas encore trouvé face à face avec 31. de Bargeton.

M. de Bargeton était un de ces petits esprits doucement établis entre l'inolTensive nullité qui com-

prend encore, et la Hère stupidité qui ne veut ni rien accepter, ni rien rendre. Pénétré de ses devoirs envers le inonde , Ct s'elTorçant de lui être agréable, il avait adopté le sourire du danseur pour unique langage. Content ou mécontent, il souriait; il souriait à une nouvelle désastreuse aussi bien qu'à l'annonce d'un heureux événement. Son sourire répondait à tout par les expressions qu'il lui donnait ; et s'il fallait absolument une approbation directe, il le renforçait dun rire complaisant, ne lâchant une parole qu'à la dernière extrémité. Un téte-à-lête lui faisait éprouver le seul embarras qui compliquait sa vie \égélalivc, car il était obligé de chercher quelque chose dans limmensilé de son vide intérieur. La plupart du temps, il se tirait de peine en reprenant les naïves coutumes de son enfance : il pensait tout haut, il vous initiait aux moindres détails de sa vie, il vous exprimait ses besoins, ses petites sensations qui, pour lui, ressendilaient à des idées. Il ne parlait ni de la pluie ni du beau temps, il ne donnait pas dans les lieux communs de la conversation par où se sauvent les imbéciles, il s'adressait aux plus intimes intérêts de la \ie.

— Par complaisance pour madame de Bargeton, j'ai mangé ce malin du veau qu'elle aime beaucoup, etmon estomacme faitbiensoufTrir, disait-il. Jesais cela, j'y suis toujours pris! expliquez-moi cela.

Ou bien :

— Je vais sonner pour demander un verre d'eau sucrée, en voulez-vous un par la même occasion?

Ou bien :

— Je monterai demain à cheval, et j'irai voir mon beau-père.

Ces petites phrases ne supportaient pas la discussion , elles arrachaient un non ou un oui à l'interlocuteur, et la conversation tombait à plat. M. de Bargeton implorait alors l'assistance de son visiteur en mettant à l'ouest son nez de vieux carlin poussif, il le regardait de ses gros yeux vairons d'une façon qui signifiait: Vous dites? Les ennuyeux empresses de parler d'eux-mêmes, il les chérissait, il les écoutait avec une probe et délicate attention qui le leur rendait si précieux, que les bavards d'Angoulêmc lui accordaient une sournoise intelligence, et le i)iétendaient mal jugé; quand ils n'avaient plus d'auditeurs, ils venaient achevericursrécitsouleurs raisonnements auprès de lui, sûrs de trouver son sourire élogieux. Son salon était toujours plein, il s'y trouvait généralement à l'aise, il s'occupait des plus petits détails; il regardait qui entrait, saluait en souriant et conduisait à sa femme le nouvel arrivé; il guettait ceux qui partaient et leur faisait la conduite en accueillant leursadieux par son éternel sourire. Ouand la soirée était animée et qu'il voyait chacun à son affaire, l'heureux gentilhomme res-

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lait planté sur ses deux hautes jambes comme une cigogne sur ses pattes, ayant l'air d'écouter une conversation politique; ou il venait étudier les cartes d'un joueur sans y rien comprendre, car il ne savait aucun jeu; ou il se promenait en humant son tabac et soufflant sa digestion.

Sa femme était le beau côté de sa vie, elle lui donnait des jouissances infinies; lorsqu'elle jouait son rôle de maîtresse de maison, il s'étendait dans une bergère en l'admirant, car elle parlait pour lui; puis il s'était fait un plaisir de chercher l'esprit de ses phrases, et comme souvent il ne les comprenait que longtemps après qu'elles étaient dites, il se permettait des sourires qui partaient comme des boulets enterrés qui se réveillent ; son respect pour elle allait jusqu'à l'adoration. Or, une adoration quelconque suffît aubonheur delà vie.En personne spirituelle et généreuse, Anaïs n'avait pas abusé de ses avantages; en reconnaissant chez son mari la nature facile d'un enfant qui ne demandait pas mieux que d'être gouverné, elle en avait pris soin comme on prend soin d'un manteau ; elle le tenait propre, le brossait, le serrait, le ménageait; et se sentant ménagé, brossé, soigné, M. de Bargeton avait contracté pour sa femme une affection caniiie. Il est si facile de donner un bonheur qui ne coûte rien! Madame de Bargeton, ne connaissant à son mari aucun autre plaisir que celui de la bonne chère, lui faisait faire d'excellents dîners ; elle avait pitié de lui ; jamais elle ne s'en était plainte, et quelques personnes, ne comprenant pas le silence de sa fierté, prêtaient à M. de Bargeton des vertus cachées. Elle l'avait d'ailleurs discipliné militairement, et son obéissance aux volontés de sa femme était passive. Elle lui disait : «t Faites une visite à monsieur ou h madame une telle. ;> Il y allait comme un soldat à sa faction. Aussi devant elle se tenait-il au port d'armes et immobile. 11 était en ce moment question de le nommer député.

Lucien ne pratiquait pas depuis assez longtemps la maison pour avoir soulevé le voile sous lequel se cachait ce caractère inimaginable. M. de Bargeton enseveli dans sa bergère, paraissant tout voir et tout comprendre, se faisant une dignité de son silence, lui semblait prodigieusement imposant. Au lieu de le prendre pour une borne de granit, I>ucien en fit un sphinx redoutable par suite du penchant qui porte les hommes d'imagination à tout grandir ou à prêter une âme à toutes les formes, et il crut nécessaire de le flatter.

' — J'arrive le premier, dit-il en le saluant avec un peu plus de respect que l'on n'en accordait à ce bonhomme.

— C'est assez naturel , répondit M. de Bargeton.

Lucien prit ce mot pour l'épigramme d'un mari

jaloux, il devint rouge, et se regarda dans la glace en cherchant une contenance.

— Vous habitez l'Hounieau, dit M. de Bargeton; les personnes qui demeurent loin arrivent toujours plus tôt que celles qui demeurent près.

— A quoi cela tient-il? dit Lucien en prenant un air agréable.

— Je ne sais pas, répondit M. de Bargeton, qui rentra dans son immobilité.

— Vous n'avez pas voulu le chercher, reprit Lucien ; un homme capable de faire l'observation peut trouver la cause.

— Ah! fit 31. de Bargeton, les causes finales! Hé! hé!...

Lucien se creusa la cervelle pour ranimer la conversation qui tomba lii.

— Madame de Bargeton s"habille sans doute? dit-il en frémissant de la niaiserie de cette demande.

— Oui, elle s'habille, répondit naturellement le mari.

Lucien leva les yeux pour regarder les deux solives saillantes, peintes en gris, et dont les entredeux étaient plafonnés, sans trouver une phrase de rentrée; mais il ne vit pas sans terreur le petit lustre à vieilles pendeloques de cristal, dépouillé de ra gaze et garni de bougies ; les housses du meuble avaient été ôtées, et le lampas rouge montrait ses fleurs fanées. Ces apprêts annonçaient une réunion extraordinaire, et il conçut alors des doutes sur la convenance de son costume; il était en bottes. Il alla regarder avec la stupeur de la crainte un vase du Japon qui ornait une console à guirlandes du temps de Louis XV ; puis il eut peur de déplaire à ce mari en ne le courtisant pas, et il résolut de chercher s'il avait un dada que l'on put caresser.

— Vous quittez rarement la ville, monsieur? dit-il à 31. de Bargeton vers lequel il revint. '

— Rarement.

Le silence recommença, et 31. de Bargeton épia comme une chatte soupçonneuse les moindres mouvements de Lucien qui troublait son repos. Chacun d'eux avait peur de l'autre.

— Aurait-il conçu des soupçons sur mes assiduités? pensa Lucien, car il paraît m'êlre bien hostile!

En ce moment, heureusement pour Lucien fort embarrassé do soutenir les regards inquiets avec lesquels M. de Bargeton l'examinait allant et venant, le vieux domestique, qui avait mis une livrée verte à parements rouges, annonça 31. du Châtelet. Le baron entra fort aisément, salua 31. de Bargeton, et (it à Lucien une pelile inclination de léle qui était alors à la mode, mais que le poëte trouva financièrementimpertinente. 31. duChàtelet portait un pantalon d'une blancheur éblouissante, à souspieds intérieurs qui le maintenaient dans ses plis;

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il avait des souliers fins el des l)ns de fil écossais; sur son gilet blanc flottait le ruban noir de son lorgnon, cl son habit noir se recommandait par iiik' coupe et une forme parisiemie. C'était bien le i)el- I.Urc que ses anlécédeiils annonçaient; mais l'âge Tavaitdéjà doté d'un petit ventre rond assez difllcile à contenir dans les bornes de l'élégance; il teignait ses cheveux et ses favoris blanchis par les souffrances de son voyage, ce (pii lui donnait un air dur; son leint autrefois très-ilélicat avait pris la couleur cuivrée des gens qui reviennent des Indes ; mais sa tournure, quoique ridicule par les prétentions quil conservait, révélait néanmoins l'agréable secrétaire des commandements d'une altesse impériale. Il prit son lorgnon, regarda le pantalon de nankin, Us bottes, le gilet, l'habit bleu fait à Angouléme de Lucien, enfin tout son rival. Puis il remit froidement le lorgnon dans la poche de son gilet, comme s'il eut dit : <: Je suis content. i> Ecrasé déjà [)ar l'élégance de son ri\al, Lucien pensa qu'il aurait sa revanche quand il montrerait à l'assemblée son visage animé par la poésie; mais il n'en éprouva pas moins une vive souffrance qui continua le malaise intérieur que la prétendue hostilité de M. de Bargeton lui avait donné. Le baron semblait faire peser sur lui tout le poids de sa fortune pour mieux humilier sa misère.

M. de r.argeton, qui comptait ne plus rien avoir à dire, fut consterné du silence que gardèrent les deux rivaux en s'examinant; mais quand il se trouvait au bout de ses efforts, il avait une question qu'il se réservait comme une poire pour la soif, et il jugea nécessaire de la lâcher en prenant un air affairé.

— Eh bien, monsieur, dit-il àChâtelcl, qu'y a-t-il de nouveau? Dit-on quelque chose?

— «^Liis, répondit méchamment le directeur des contributions, le nouveau, c'est M. Chardon. Adressez-vous à lui. Nous apportez-vous quelque joli poënie? demanda le sémillant baron en redressant la boucle majeure d'une de ses faces qui lui parut dérangée.

— Pour savoir si j'ai réussi, j'aurais du vous consulter, répondit Lucien , car vous avez pratiqué la poésie avant moi.

— Bah ! quelquesvaudcviiles assez agréables faits par complaisance, des chansons de circonstance, des romances que la musique a fait valoir, ma grande épître à une sœur de Buonaparte (l'ingrat !), ne sont pas des titres à la postérité.

En ce moment, madame de Bargclon se montra dans tout l'éclat d'une toilette étudiée. Elle portait un lurban juif enrichi d'une agrafe orientale, elle avait autour du cou une écharpe de gaze sous laquelle brillaient les camées d'un collier. Sa robe de

mousseline peinte, à trois rangées de volants posés transversalement, était à manches courtes, et lui permeltait de montrer plusieurs bracelets étages sur ses beaux bras blancs; mise théâlralequi charma Lucien. M. du (lliâlelet lui adressa des compliments nauséabonds qui la firent sourire de plaisir, tant elle était aise d'être louée devant Lucien. Elle n'échangea qu'un regard avec son cher poëtc, et rél)ondit au directeur des contributions en le mortifiant par une politesse qui l'exceptait de son intimité. En ce moment, les personnes invitées commencèrent à venir.

En premier lieu, se produisirent l'cvêque et son grand \icaire, deux figures dignes et solennelles, mais qui formaient un violent contraste : monseigneur était grand et maigre, son acolyte était court et gras; tous deux avaient des yeux brillants, mais l'évéque était pâle, et son grand vicaire offrait un visage empourpié par la plus riche santé. Chez l'un et chez l'autre, les gestes et les mouvements étaient rares, tous deux paraissaient prudents ; leur réserve et leur silence intimidaient, ils passaient pour avoir beaucoup d'esprit.

Les deux prêtres furent suivis par madame de Chandour et son mari, personnages extraordinaires que les gens auxquels la province est inconnue seraient tentés de croire une fantaisie de l'imagination. Le mari d'Amélie, la femme qui se posait comme l'antagoniste de madame de Bargeton, M. de Chandour, qu'on nommait Stanislas, était un ci-devant jeune homme, encore mince à quarante-cinq ans, et dont la figure ressendjlait à un crible. Sa cravate était toujours nouée de inanière à présenter deux pointes menaçantes, l'une à la hauteur de l'oreille droite, l'autre abaissée vers le ruban rouge de sa croix. Les basques de son habit étaient violemment renversées; son gilet très-ouvert laissait voir une chemise gonflée, empesée, fermée par des épingles surchargées d'orfèvrerie; enfin tout son vêtement avait un caractère exagéré qui lui donnait une si grande ressemblance avec les caricatures, qu'en le voyant les étrangers ne pouvaient s'empêcher de sourire. Stanislas se regardait continuellement avec une sorte de satisfaction de haut en bas, en vérifiant le nond)re des boutons de son gilet, en suivant les lignes ondulcusesquedessinail son pantaloncollant, en caressant ses jambes par un regard qui s'arrêtait amoureusement sur les pointes de ses bottes. Quand il cessaitdesecontemplerainsi, ses yeux cherchaient une glace, il examinait si ses cheveux tenaient la . frisure, il interrogeait les femmes d'un œil heureux en mettant un de ses doigts dans la poche de son gilet, se penchant en arrière, et se posant de trois quarts, agaceries de coq qui lui réussi.ssaicnt dans la société aristocratique dont il était le beau. La

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plupart (lu Icmps, ses discours comportaient des gravelurcs, comme il s'en disait au xviii'' siècle, et ce détestable genre de conversation lui procurait quelques succès auprès des femmes qu'il faisait rire. M. du Châtelet commençait à lui donner des inquiétudes. En effet, intriguées par le dédain du fat des contributions indirectes, stimulées par son affectation à prétendre qu'il était impossible de le faire sortir de son marasme, et piquées par son ton de sultan jjlasé, les femmes le recherchaient encore plus vivement qu'à son arrivée, depuis que madame de Bargelon s'était éprise du Byron d'Angoulèmc. Amélie était une petite femme maladroitement comédienne, grasse, blanche, à cheveux noirs, outrant tout, parlant haut, faisant la roue avec sa tOie chargée de plumes en été, de fleurs en hiver, belle parleuse, mais ne pouvant achever sa période sans lui donner pour accompngnement les sifflements d'un asthme inavoué.

M. de Saintot, nommé Astolphe, le président de la société d'agriculture, homme haut en couleur, grand et gros, apparut remorque par sa femme, espèce de figure assez semblable à une fougère desséchée, qu'on appelait Lili, abréviation d'Eliza. Ce nom, qui supposait dans la personne quelque chose d'enfantin, jurait avec le caractère et les manières de madame de Saintot, femme solennelle, extrêmement pieuse, joueuse difficile et tracassière. Astolphe passait pour être un savant du premier ordre. Ignorant comme une carpe, il n'en avait pas moins écrit les articles Sucre et Eau-de-vie dans un dictionnaire d'agriculture ; deux œuvres pillées en détail dans tous les articles des journaux et dans tous les anciens ouvrages où il était question de ces deux produits. Tout le département le croyait occupé d'un Traité sur la culture moderne. Ouoiqu'il restât enfermé pendant toute la matinée dans son cabinet, il n'avait pas encore écrit deux pages depuis douze ans. Si quelqu'un venait le voir, il se laissait surprendre brouillant des papiers, cherchant une note égarée, ou taillant sa plume ; mais il employait en niaiseries tout le temps qu'il demeurait dans son cabinet : il lisait longuement le journal, il sculptait des bouchons avec son canif, il traçait des dessins fantastiques sur son garde-main, il feuilletait Ciccron pour y prendre à la volée une phrase ou des passages dont le sens pouvait s'appliquer aux événemeiits du jour; puis le soir il s'eflorçait d'amc ner la conversation sur un sujet que lui permit de dire:

— Il se trouve dans Cicéron une page qui semble a^l>ir été écrite pour ce qui se passe de nos jours.

Il récitait alors son passage au grand étonnenieiit des auditeurs qui se redisaient entre eux :

— Vraiment Astolphe est un puits de scieMcc Ce fait curieux se contait par foule la ville, et

l'entretenait dans ses flatteuses croyances sur .Al. de Saintot.

Après ce couple, vint M. de Barlas, nommé Adrien, l'homme qui chantait les airs de basse-taille et qui avait d'énormes prétentions en musique. L'amour-propre l'avait assis sur le solfège : il avait commencé par s'admirer lui-même en chantant, puis il s'était mis à parler musique, et avait fini par s'en occuper exclusivement. L'art musical était devenu chez lui comme une monomanie; il ne s'animait qu'en parlant musique, il souffrait pendant une soirée jusqu'à ce qu'on l'eut prié de chanter; une fois qu'il avait beuglé l'un de ses airs, sa vie commençait : il paradait, il se haussait sur ses talons en recevant des compliments, il faisait le modeste, mais il allait néanmoins de groupe en groupe y recueillir des éloges; puis quand tout était dit, il revenait à la musique, en entamant une discussion à propos des difficultés de son air, ou en vantant le compositeur.

M. Alexandre de Brebian, le héros de la sépia, le dessinateur qui infestait les chambres de ses amis par des productions saugrenues, et gâtait tous les albums du département, accompagnait M. de Bartas. Chacun d'eux donnait le bras à la femme de l'autre. Au dire de la chronique scandaleuse , cette transposition était complète. liCS deux femmes, Lolotle (madame Charlotte de Brebian) et Fifine (madame Joséphine de Bartas), également préoccupées d'un fichu, d'une garniture, de l'assortiment de quelques couleurs hétérogènes, étaient dévorées du désir de paraître Parisiennes, et négligeaient leur maison où tout allait à mal. Si les deux femmes, serrées comme des poupées dans des robes économiquement établies, offraient sur elles une exposition de couleurs outrageusement bizarres, les maris se permettaient, en leiir qualité d'artistes, un laisseraller de province qui les rendait curieux à voir. Leurs habits fripés leur donnaient l'air des comparses qui dans les petits théâtres figurent la haute ' société invitée aux noces.

Parmi les figures qui débarquèrent dans le salon, l'une des plus originales fut celle de M. le comte de Senonches, arislocraliquement nommé Jacques, grand chasseur, hautain, sec, à ligure hàléc, aimable comme un sanglier, défiant comme un A énitien, jaloux comme un .More etvixant en très-bonne intelligence a\ec AI. du Ilaul«»y, autrement dit l'rancis, l'ami de la maison.

Madame de Senonches (Zéphirine) était grande et belle, mais couperosée déjà par une certaine ardeur de foie qui la faisait [lasser pour une femme exigeante. Sa taille line, ses délicates proportions lui permettaient d'aNoir des manières langoureuses qui sentaient l'affectation, mais (pii [»iMgnaie:il la

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passion cl les caprices toujours satisfaits d'une personne aimée.

Francis était un homme assez distingué, qui avait quitté le consulat de Valence et ses espérances dans la diplomatie, pour venir vivre à Ang(tul<'nie auprrs de Zéphirine, dite aussi Zizinc. L'ancien consul prenait soin du ménage, faisait l'éducation des enfants, leur apprenait les langues étrangères, et dirigeait la fortune de M. et de madame de Seiionclics avec un entier dévouement. L'Aiigoulèmc nobii-, l'Angouléme administratif, rAngouléme bourgeois avaient longtemps glosé sur la parfaite unité de ce ménage en trois personnes; mais à la longue, ce mystère de trinité conjugale parut si rare et si joli, que yi. du Hautoy eut semblé prodigieusement immoral, s'il avait fait mine de se marier. Quand Jacques chassait aux environs, chacun lui demandait des nouvelles de Francis, et il racontait les petites indispositions de son intendant volontaire, en lui donnant le pas sur sa femme; aveuglement si curieux chez un homme jaloux, que ses meilleurs amis s'amusaient à le faire poser, et l'annonçaient à ceux qui ne connaissaient pas le mystère alin de les anmser. M. du Ilautoy était un précieux dandy dont les petits soins personnels avaient tourné à la mignardise et à l'enfantillage; il s'occupait de sa toux, de son sommeil, de sa digestion et de son manger. Zéphirine l'avait amené à faire l'homme de petite santé. Elle le ouatait, j'enibéguinait, le médecinait; elle l'empâtait de mets choisis cumme un bichon de marquise; elle lui ordonnait ou lui défendait tel ou tel aliment; elle lui brodait des gilets, des bouts de cravate et des mouchoirs; elle avait fini par l'habituer à porter de si jolies choses qu'elle le métamorphosait en une sorte d'idole japonaise. Leur entente était d'ailleurs sans mécompte : Zizinc regardait à tout propos Francis, et Francis semblait prendre ses idées dans les yeux de Zizinc; ils blâmaient, ils souriaient ensemble, et semblaient se consulter pour dire le plus simple bonjour.

Le plus riche propriétaire des environs, l'homme envié de tous, M. le marquis de Pimentel et sa femme, qui réunissaient à eux deux quarante mille livres de rente, et passaient l'hiver à Paris, vinrent de la campagne en calèche avec leurs voisins , M. le baron et madame la baronne de Rastignac, accompagnés de la tante de la baronne, et de leurs filles, deux charmantes jeunes personnes, bien élevées, pauvres, mais mises avec cette simplicité qui fait tant valoir les beautés naturelles. Ces personnes, qui certes étaient l'élite de la compagnie, furent reçues par un froid silence et par un respect plein de jalousie, surtout quand chacun vil la distinction de l'accueil que leur fit madame de Bargeton. Ces deux familles appartenaient à ce petit nombre de

gens qui, dans les provinces, se tiennent au-dessus des commérages, ne se mêlent à aucune société, vivent dans une retraite silencieuse et gardent une im^o^antc dignité. M. de Pimentel et M. de Rastignac étaient appelés par leurs titres, aucune fan)iliarité ne mêlait leurs femmes ni leurs lilles à la haute coterie d'Angoulême; ils approchaient trop la noblesse de cour pour se commettre avec les niaiseries de la province.

Le préfet et le général arrivèrent les derniers, accompagnés du gentilhdinme campagnard qui, le matin , avait apporté son mémoire sur les vers à soie chez David. C'était sans doute quelque maire de canton recommandable par de belles propriétés; mais sa tournure et sa n)ise trahissaient une désuétude complète de la société : il était gêné dans ses habits, il ne savait où mettre ses mains, il tournait autour de son interlocuteur en parlant, il se levait et se rasseyait pour répondre quand on lui parlait, il semblait prêt à rendre un service domestique, il se montrait tour à tour obséquieux, inquiet, grave, il s'empressait de rire d'une plaisanterie, il écoutait d'une façou servile, et parfois il prenait un air sournois en croyant qu'on se moquait de lui. Plusieurs fois dans la soirée, oppressé par son mémoire, il essaya de parler vers à soie ; mais l'infortuné M. de Séverac tomba sur M. de Bartas qui lui répondit musique et sur M. de Saintot qui lui cita Cicéron. \ ers le milieu de la soirée, le pauvre maire finit par s'entendre avec une veuve et sa fille, madame et mademoiselle du Brossard qui n'étaient pas les deux figures les moins intéressantes de cette société. In seul mot dira tout : elles étaient aussi pauvres que nobles. Elles avaient dans leur mise cette prétention à la parure qui révèle une secrète misère. Madame du Brossard vantait fort maladroitement et à t')ut propos sa grande et grosse fille âgée de vingt-sept ans, qui passait pour être forte sur le piano; elle lui faisait officiellement partager tous les goûts des gens à marier, et, dans son désir d'établir sa chère Camille, elle avait dans une même soirée prétendu que Camille aimait la vie errante des garnisons et la vie tranquille des propriétaires qui cultivent leur bien. Toutes deux avaient la dignité pincée, aigre-douce des personnes que chacun est enchanté de plaindre, auxquelles on s'intéresse par égoïsme , et qui ont sondé le vide des phrases consolatrices par lesquelles le monde se fait un plaisir d'accueillir les malheureux. M. de Séverac avait cinquante-neuf ans, il était veuf et sans enfants; la mère et la fille écoulèrent donc avec une dévotieusc admiration les détails qu'il leur donna sur ses magnanières.

— Ma fille aime tant la soie, dit la mère, que je vous demanflerai la permission d'aller à Séverac lui

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montrer comment ça se récolte, clic saisira tout ce que vous lui direz.

Cette phrase maternelle et insidieuse termina glorieusement la conversation entre le maire de Séverac et madame du Brossard, après la lecture que fit Lucien.

Quelques habitués se coulèrent familièrement dans rassemblée, ainsi que deux ou trois fils de famille, timides, silencieux, parés comme des châsses , heureux d'avoir été conviés à cette solennité littéraire.

Toutes les femmes se rangèrent sérieusement en un cercle derrière lequel les hommes se tinrent debout. Cette assemblée de personnages bizarres, aux costumes hétéroclites, aux visages grimés, devint très-imposante pour Lucien, dont le cœur palpita quand il se vit l'objet de tous les regards. Quelque hardi qu'il fût, il ne soutint pas facilement cette première épreuve, malgré les encouragements de sa maîtresse qui déploya le faste de ses révérences et ses plus précieuses grâces en recevant les illustres sommités de l'Angoumois. Le malaise auquel il était en proie fut continué par une circonstance facile à prévoir, mais qui devait elTaroucher un jeune homme encore peu familiarisé avec la tactique du monde. Lucien , tout yeux et tout oreilles, s'entendait appeler M. de Rubempré par Louise, par M. de Bargeton, par l'évêque, par quelques complaisants de la maîtresse du logis, et M. Chardon par la majorité de ce redoute public. Intimidé parles œillades inlerrogatives des curieux, il pressentait son nom bourgeois au seul mouvement des lèvres , il devinait les jugements anticipés que l'on portait sur lui, avec cette franchise provinciale, souvent un peu trop près de l'impolitesse. Ces continuels coups d'épingle inattendus le mirent encore plus mal avec lui-même. Il attendit avec impatience le moment de commencer sa lecture , afin de prendre une attitude qui fit cesser son supplice intérieur; mais Jacques racontait sa dernière chasse à madame de Pimentel; Adrien s'entretenait du nouvel astre musical, de Rossini,avec mademoiselle Laure de Rastignac ; Astolphe décrivait au baron une nouvelle charrue dont il avait appris parcœur la description dans un journal. Lucien ne savait pas, le pauvre poëte, qu'aucune intelligence, excepté celle de madame de Bargeton, ne pouvait comprendre la poésie. Toutes ces personnes, privées d'émotions, étaient accourues en se trompant elles-mêmes sur la nature du spectacle qui les attendait, car il est des mots qui, semblables aux trompettes, aux cymbales, à la grosse caisse des saltimbanques, attirent toujours le public. Les mots beauté , gloire , poésie ont des sortilèges qui séduisent les esprits les plus grossiers.

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