‹ Œuvres de BalzacChapitre 8 sur 78 · DE BAI.ZIC. I · texte numérisé non relu

DE BAI.ZIC. I

sjers se portent de l'encrier à la presse, et de la presse à l'encrier, leur a sans doute valu ce sobriquet. En revanche, les ours ont nommé les compositeurs des singes, à cause du continuel exercice qu'ils font pour attraper les lettres dans les cent cinquante-deux petites cases où elles sont contenues. A la désastreuse époque de 1793, Séchard, âgé d'environ cinquante ans, se trouva marié. Son âge et son mariage le firent échapper à la grande réquisition qui emmena presque tous les ouvriers aux armées. Le vieux pressier resta seul dans l'imprimerie dont le maître, autrement dit le naïf, venait de mourir en laissant une veuve sans enfant. L'établissement parut menacé d'une destruction immédiate, l'ours solitaire étant incapable de se transformer en singe, attendu qu'en sa qualité d'imprimeur, il ne savait ni lire ni écrire. Sans avoir égard à ces incapacités, un représentant du peuple, pressé de répandre les beaux décrets de la Convention, investit le pressier du brevet de maître imprimeur, et mit sa typographie en réquisition. Afin de sauver sa tète, le citoyen Séchard accepta ce périlleux brevet. H indemnisa la veuve de son maître en lui apportant les économies de sa femme, avec lesquelles il paya le matériel de l'imprimerie à moitié de la valeur. Ce n'était rien. Il fallait imprimer sans faute ni retard les décrets républicains. En cette conjoncture difficile, Jérôme-Nicolas Séchard eut le bonheur de rencontrer un noble du pays de Foix, qui ne voulait ni émigrer pour ne pas perdre ses terres, ni se montrer pour ne pas perdre

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sa léte, cl qui ne pouvait trouver de pain que par un travail quelconque. M. le comte de llarsay endossa donc rjiuniblc veste (l'un prote de province; il composa, lut et corrigea lui-mi-me les décrets qui portaient la peini' de mort contre les citoyens qui cachaient des noi)les; Tours devenu naïf les lira, les lit alTicher, et tous deux restèrent sains et saufs. Kn 179ô, le grain de la terreur étant passé, Nicolas Séchanl fui oliligé de chercher unaulre niaitre Jacques qui put ctre compositeur, correcteur et proie. Un abbé, depuis évéque sous la reslauraliun, qui refusait alors de prêter le serment, remplaça le comte de Marsay jusqu'au jour où le premier consul rét.d)lilla religion calhoIi(|ue. Le comte et l'évèque se renconln-rent plus lard sur le même banc de la chambre des pairs. Si, en 1802, Jérôme-Nicolas Séchard ne ."-avait pas mieux lire et écrire qu'en 1793, il s'était ménagé d'assez belles ètoffea pour pouvoir [taycr un prote. Le compagnon si insoucieux de son avenir était très-redoulabletàses singes et à ses ours, car l'avarice commence où la pauvreté cesse; et le jour où l'imprimeur entrevit la possibilité de se faire une fortune, l'intérêt développa chez lui une intelligence matérielle de son étal, mais avide, soupçonneuse et pénétrante. Sa pratique narguaitla théorie. Il avait fini par toiser d'un coup d'œil le prix d'une page et d'une feuille, selon chaque espèce de caractère. Il prouvait a ses ignares chalands que les grosses lettres coûtaient plus cher à remuer que les fines; s'il s'agissait des petites, il disait qu'elles étaient plus difficiles à manier La composition étant la partie typographique à laquelle il ne comprenait rien, il avait si peur de se tromper qu'il ne faisait jamais que des marchés léonins. Fi ses compositeurs tra. aillaient à l'heure, son œil ne les quittait jamais. S'il savait un fabricant dans la gêne, il achetait ses papiers à vil prix et les emmagasinait. Aussi, dès ce temps possédaitil déjà la maison où l'imprimerie était logée depuis un temps immémorial. 11 eut toute espèce de bonheur, il devint veuf, et n'eut qu'un lils; il le mit au lycée de la ville, moins pour lui donner de l'éducation, que pour se préparer un successeur. 11 le traitait sévèrement afin de prolonger la durée de son pouvoir paternel; les jours de congé, il le faisait travailler à la casse en lui disant d'apprendre à gagner sa vie, pour pouvoir un jour récompenser son pauvre père qui se saignait pour l'élever.

Au départ de l'abbé, il choisit donc pour prote celui de ses quatre compositeurs que le futur évéque lui signala comme ayant autant de probité que d'intelligence; par ainsi, le bonhomme fut en mesure d'attendre le moment où son fils pourrait diriger l'établissement qui s'agrandirait alors sous des mains jeunes et habiles.

David Séchard fit au lycée d'Angoulême les plus brillantes éludes. Ouoiqu'un ours parvenu sans connaissances ni éducation méprisât considérablement la science, le père Séchard envoya son fils à Paris, pour y étudier la haute typographie. Mais il lui fit une si violente recommandalion d'amasser quelque bonne sonime dans un pays qu'il appelait \(i paradis des ouvriers, en lui disant de ne pas compter sur la bourse paternelle, qu'il y voyait sans doute un moyen d'arriver à ses liir>. Tout en apprenant son métier, David profila de son séjour pour achever son éducation ; le proie de Didol devint un savant. Au commencement de l'année 1819, David Séchard quitta Paris, sans y avoir coulé un rouge liard à son père qui le rappelait pour remettre entre ses mains le limon des affaires.

L'imprimerie de Nicolas Séchard avait alors le seul journal d'annonces judiciaires qui exist.àt dans le déparlement, la pratique delà préfecture cl celle (le l'évêché, trois sortes d'impressions qui devaient procurer une grande fortune à un jeune homme actif. Mais précisément à cette époque, les frères Coiiilet, fabricants de papiers, achetèrent le second brevet d'imprimeur à la résidence dAnyoulême, que jusqu'alors le vieux Séchard avait su réduire à la plus complète inaction, à la faveur des crises militaires qui, sous l'empire, comprimèrent tout mouvement industriel. Par cette raison, il n'en avait poinl fait l'acquisition, et sa parcimonie fut une cause de ruine pour la vieille imprimerie. Enapprenant celte nouvelle, le vieux Séchard pensa joyeusement que la lutte qui s'établirait entre son établissement et les Cointet serait soutenue par son fils, et non par lui.

— J'y aurais succombé, se dit-il, mais un jeune homme élevé chez MM. Didot s'en tirera.

Le septuagénaire soupirait après le moment où il pourrait vivre à sa guise. S'il avait peu de connaissances en haute typographie, en revanche il passait pour être extrêmement fort dans un art que les ouvriers ont plaisamment nommé la soùlographie, art bien estimé par le divin auteur du Pantagruel, mais dont la culture, persécutée par les sociétés dites de tenipérance, est de jour en jour i)lus abandonnée. Jérôme-Nicolas Séchard, fidèle à la destinée que son nom lui avait faite, était doué d'une soif inextinguible. Sa femme avait pendant longtemps contenu dans de justes bornes sa passion pour le raisin pilé, goût si naturel aux ours, que M. de ("hateaubrianfl l'a remarqué chez lesvérilablesours de l'Amérique; mais les philosophes ont remarqué que les habitudcsdu jeuneâge reviennent avec force dans la vieillesse de l'homme, et Séchard confirmait cette observation; plus il vieillissait, plus il aimait à boire. Sa passion laissait sur sa physiononùe oursine des

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marques qui la rendaient originale. Son nez avait pris le développement et la forme d'un A majuscule, corps de triple canon. Ses deux joues veinées ressemblaient à ces feuilles de vigne pleines degibbosités violettes, purpurines et souvent panachées ; vous eussiez dit d'une truffe monstrueuse enveloppée par les pampres de l'automne. Cachés sous deuxgros sourcils pareils à deux buissons d'épine-vinette chargés de neige, ses petits yeux gris où pétillait la ruse invincible d'une avarice qui tuait tout en lui, jusqu'cà la paternité, conservaient leur esprit en toute occasio!!, même pendant l'ivresse. Sa tète chauve et découronnce, mais ceinte de cheveux grisonnants qui frisotaient encore, rappelait à l'imagination les cordelicrs des Contes de la Fontaine. Il étaitcourt etventru comme beaucoupdecesvieux lampions qui consomment plus d'huile que de mèche : car les excès en toute chose poussent le corps dans la voie qui lui est propre ; l'ivrognerie, comme l'étude, engraisse encore l'homme gras et maigrit l'homme maigre. Jérôme-Nicolas Séchard portait depuis trente ans le fameux tricorne municipal qui dans quelques provinces se retrouve encore sur la tète du tambour de la ville ; son gilet et son pantalon étaient en velours verdâtre; enfin, il avait une vieille redingote brune, des bas de coton chinés et des souliers à boucles d'argent. Ce costume où l'ouvrier se retrouvait encore dans le bourgeois convenait si bien à ses vices et à ses habitudes, il exprimait si bien sa vie, qu'il semblait avoir été créé tout habillé. Vous ne l'auriez pas plus imaginé sans ses vêlements qu'un oignon sans sa pelure.

Si le vieil imprimeur n'eût pas depuis longtemps donné la mesure de son aveugle avidité , son abdication suffirait à peindre son caractère. Malgré les connaissances que son fils devait rapporter de la grande école des Didot, il se proposa de faire avec luilabonneaflfaire qu'il ruminait depuis longtemps. Si le père en faisait une bonne, le fils devait en faire une mauvaise ; mais pour le bonhomme, il n'y avait ni fils ni père en aflaircs. S'il avait d'abord vu dans David son unique enfant , plus tard il y vit un acquéreur naturel de qui les intérêts étaient opposés aux siens: il voulait vendre cher, David devait acheter à bon marché; son fils devint donc un ennemi à ' vaincre. Celte transformation du sentiment en intérêt personnel, ordinairement lente, tortueuse et hypocrite chez les gens bien élevés, fut rapide et directe chez le vieil ours qui montra combien la soùlographie rusée l'emportait sur la typographie instruite.

Quand son fils arriva, le bonhomme lui témoigna le tendresse commerciale que les gens habiles ont pour leurs dupes; il s'occupa de lui comme un amant se serait occupé de sa maîtresse: il lui donna

le bras, il lui dit où il fallait mettre les pieds pour ne pas se crotter; il lui avait fait bassiner son lit, allumer du feu, préparer un souper. Le lendemain, après avoir essayé de griser son fils durant un plantureux dîner, Jérôme-JNicolas Séchard fortement aviné lui dit un : <; Causons d'affaires! » qui passa si singulièrement entre deux hoquets, que David le pria de remettre les affaires au lendemain. Le vieil ours savait trop bien tirer parti de son ivresse pour abandonner une bataille préparée depuis si longtemps. D'ailleurs, après avoir porté son boulet pendant cinquante ans, il ne voulait pas, dit-il, le garder une heure de plus. Demain son fils serait le naïf.

Ici peut-être est-il nécessaire de dire un mot de l'établissement. L'imprimerie, située dans l'endroit où la rue de Beaulieu débouche sur la place du Mûrier, s'était établie dans cette maison vers la fin du règne de Louis XIV. Aussi depuis longtemps les lieux avaient-ils été disposés pour l'exploitation de cette industrie. Le rez-de-chaussée formait une immense pièce éclairée sur la rue par un vieux vitrage et par un grand châssis sur une cour intérieure. On pouvait arriver d'ailleurs au bureau du maître par une allée. Mais en province les procédés de la typographie sont toujours l'objet d'une curiosité si vive que les chalands aimaient mieux entrer par une porte vitrée pratiquée dans la devanture donnant sur la rue, quoiqu'il failùt descendre quelques marches, le sol de l'atelier se trouvant au-dessous du niveau de la chaussée. Les curieux ébahis ne prenaient jamais garde aux inconvénients du pa-sago à travers les défilés de l'atelier : s'ils regardaient les berceaux formés par les feuilles étendues sur des cordes attachées au plancher, ils se heurtaient le long des rangs des casses, ou se faisaient décoiffer par les barres de fer qui maintenaient les presses; s'ils suivaient les agiles mouvements d'un compositeur grappillant ses lettres dans les cent cinquantedeux casselins de sa casse, lisant sa copie, ^disant sa ligne dans son composteur cl y glissant une interligne, ils donnaient dans une rame de papier trempé chargée de ses pavés, ou s'attrapaient la hanche dans l'angle d'un banc; le tout au grand ■ smusement des singes et des ours. Jamais personne n'était arrivé sans accident jusqu'à deux grandes cages situées au bout de cette caverne, qui formaient deux misérables pavillons sur la cour, et où trônaient d'un côté le prote, de l'autre le maître imprimeur.

Dans la cour, les murs élaient agréablement décorés par des treille:., qui, vu la réputation du maître, avaient une appétissante couleur locale. Au fond et adossé au noir mur mitoyen, s'élevait un appentis en ruine où se trempait et se façonnait le japier. Là, clail l'évier sur leqiK'l se lavaii^nf avant

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et après le tirage les formes, ou, pour employer le laii^^age vulgaire, les planches de caractères. Il s'en échappait une décoction d'encre mêlée aux eaux ménagères de la maison, qui faisait croire aux paysans venus les jours de marché que le diable se débarbouillait dans celte maison. Cet appentis était flanqué d'un côté parla cuisine, de l'autre par un bûcher.

Le premier étage de cette maison, au-dessus duquel il n'y avait que deux chambres en mansardes, contenait trois pièces. La première, aussi longue que l'allée , moins la cage du vieil escalier de bois , éclairée sur la rue par une petite croisée oblonguc et sur la cour par un œil-de-bœuf, servait à la fois d'antichambre et de salle à manger. Furemenl et simplement blanchie à la chaux, elle se faisait remarquer par la cynique simplicité de l'avarice commerciale : le carreau sale n'avait jamais été lavé, le mobilier consistait en trois mauvaises chaises, une table ronde, et un buffet situé entre deux portes qui donnaient entrée dans une chambre à coucher et dans un salon; les fenêtres et la porte étaient brunes de crasse, des papiers blancs ou imprimés l'encombraient la plupart du temps; souvent le dessert, les bouteilles, les plais du dîner de Jérôme- Nicolas Séchard se voyaienlsur les ballots. La chambre à coucher, dont la croisée avait un vitrage en plomb qui tirait son jour de la cour, était tendue de ces vieilles tapisseries que l'on voit en province le long des maisons le jour de la Fête-Dieu. Il s'y trouvait un grand lit à colonnes garni de rideaux, de bonnes-grâces et d'un couvre-pieds en serge rouge , deux fauteuils vermoulus, deux chaises en bois de noyer et en tapisserie, un vieux secrétaire, et sur la cheminée un cartel. Cette chambre, où se respirait une bonhomie patriarcale et pleine de teintes brunes, avait été arrangée par le sieur Rouzeau , prédécesseur et maître de Jérôme-Nicolas Séchard. Le salon, modernisé par feu madame Séchard, offrait d'épouvantables boiseries peintes en bleu de perruquier ; les panneaux étaient décorés d'un papier à scènes orientales, coloriées en bistre sur un fond blanc; le meuble consistait en six chaises garnies de basane bleue dont les dossiers représentaient des lyres. Les deux fenèlrcs grossièrement cintrées, et par où l'œil embrassait la place du3Iùrier, étaient sans rideaux ; la cheminée n'avait ni flambeaux, ni pendule, ni glace. Madame Séchard était morte au milieu de ses projets d'embellissement, et l'ours, ne devinant pas l'utilité d'améliorations qui ne rapportaient rien, les avait abandonnées. Ce fut là que pcde titiibanfc, Jérôme-Nicolas Séchard amena son fils, et lui montra sur la table ronde un état du matériel de son imprimerie dressé par le proie, sous sa direction.

— Lis cela, mon garçon , dit Jérôme-Nicolas Séchard en roulant ses yeux ivres du papier à son fils et de son fils au papier. Tu verras quel bijou d'imprimerie je te donne.

— Trois presses en bois, maintenues par des barres en fer, à marbre en fonte...

— Une amélioration que j'ai faite, dit le vieux Séchard en interronqiant son fils.

— Avec tous leurs ustensiles : encriers, balles et bancs, etc., seize cents francs 1 Mais, mon père, dit David Séchard en laissant tomber l'inventaire, vos presses sont des sabots qui ne valent pas cent écus, et dont il faut faire du feu.

— Des sabots, s'écria le vieux Séchard, des sabots! Prends l'inventaire et descendons! Tu vas voir si vos inventions de méchante serrurerie manœuvrent comme ces bons vieux outils éprouvés! Après, tu n'auras pas le cœur d'injurier d'honnêtes presses qui roulent comme des voitures en poste, et qui iront encore pendant toute ta vie sans nécessiter la moindre réparation ! Des sabots! Oui, c'est des sabots où tu trouveras du sel pour cuire des œufs ! des sabots que ton père a manœuvres pendant vingt ans, et qui lui ont servi à te faire ce que tu es.

Le père dégringola l'escalier raboteux, usé, tremblant, sans y chavirer; il ouvrit la porte de l'allée qui donnait dans l'atelier, se précipita sur la première de ses presses sournoisement huilées et nettoyées, il montra les fortes jumelles en bois de chêne frotté par son apprenti.

— Est-ce là un amour de presse? dit-il.

Il s'y trouvait le billet de faire part d'un mariage. Le vieil ours abaissa la frisquette sur le tympan, le tympan sur le marbre qu'il fit rouler sous la presse; il tira le barreau, déroula la corde pour ramener le marbre à sa place, releva tympan et frisquette avec l'agilité qu'aurait mise un jeune ours. La presse ainsi manœuvrée jeta un si joli cri, que vous eussiez dit d'un oiseau qui serait venu heurtera une vitre et se serait enfui.

— Y a-t-il une seule presse anglaise capable d'aller ce train-là? dit le père à son fils étonné.

Le vieux Séchard courut successivement à la seconde, à la troisième presse, sur chacune desquelles il fit la même manœuvre avec une égale habileté. La dernière olTrit à son œil, troublé de vin, un endroit néglige par l'apprenti ; l'ivrogne, après avoir notablement juré, prit non sans peine le pan de sa redingote pour la frotter, comme un maquignon qui lustre le poil d'un cheval à vendre.

— Avec ces trois presses-là , sans proie, lu peux gagner tes neuf mille francs par an, David, Comme ton futur associé, je m'oppose à ce que lu les remplaces par ces maudites presses en fonte qui usent

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les caractères. Vous avez crié miracle à Paris , vous avez voulu des Stanhope! merci de vos Slanhope qui coûtent chacune deux mille cinq cents francs , presque deux fois plus que ne valent mes trois bijoux ensemble, et qui vous échinent la lettre par leur défaut d'élasticité. Je ne suis pas instruit comme toi, mais retiens bien ceci : la vie des Stanhope est la mort du caractère. Ces trois presses te feront un bon user, l'ouvrage sera proprement lire, et les Angoumoisins ne t'en demanderont pas davantage. Imprime avec du fer ou avec du bois, avec de l'or ou de l'argent, ils ne te payeront pas un liard de plus.

— Item, dit David, cinq milliers de livres de caractères, provenant de la fonderie de M. Vaflard...

A ce nom, l'élève des Didot ne put s'empêcher de sourire.

— Ris , ris ! Après douze ans, les caractères sont encore neufs. Voilà ce que j'appelle un fondeur! M. Vaflard est un honnête homme qui fournit de la matière dure; et pour moi le meilleur fondeur est celui chez lequel on va le moins souvent.

— Estimés dix mille francs, reprit David en continuant. Dix mille francs , mon père ! mais c'est à quarante sous la livre, et M3I. Didot ne vendent leur cicéro neuf que trente-six sous la livre. Vos tètes de clous ne valent que le prix de la fonte, dix sous la livre.

— Tu donnes le nom de têtes de clous aux Bâtardes, aux Coulées, aux Rondes de M. Gi-Hé qui Valent six francs la livre, des chefs-d'œuvre de gravure achetés il y a «inq ans et dont plusieurs ont encore le blanc de la fonte, tiens !

Le vieux Séchard attrapa quelques cornets pleins de sortes qui n'avaient jamais servi et les montra.

— Je ne suis pas savant, je ne sais ni lire ni écrire, mais j'en sais encore assez pour deviner que les caractères d'écriture de la maison Gillé ont été les pères des Anglaises de tes MM. Didot. Voici une ronde, dit-il en désignant une casse et y prenant un M, une ronde de cicéro qui n'a pas encore été dégommée.

David s'aperçut qu'il n'y avait pas moyen de discuter avec son père. Il fallait tout admettre ou tout refuser, il se trouvait entre un non et un oui. Le vieil ours avait con)pris dans rinvontaire jusqu'aux cordes de l'étendago ; la plus petite raniette, les ais, les jattes, la pierre et les brosses à laver, tout était chiffré avec le scrupule d'un avare ; et le total allait à trente mille francs, y compris le brevet de maître imprimeur et l'achalandage. David se demandait en lui-même si l'affaire était ou non faisable. Kn voyant son fils muet sur le chiffre, le vieux Séchard devint inquiet; il préférait un débat violent à une

acceptation silencieuse. En ces sortes de marchés, le débat annonce un négociant capable qui défend ses intérêts. Qui tope à tout, disaitlevieux Séchard, ne paye rien. Tout en épiant la pensée de son fils, il fit le dénombrement des méchants ustensiles nécessaires à l'exploitation d'une imprimerie en province; il ariiena successivement David devant une presse à satiner, une presse à rogner pour faire les ouvrages de ville , et dont il lui vanta l'usage et la solidité.

— Les vieux outils sont toujours les meilleurs , dit-il. On devrait en imprimerie les payer plus cher que les neufs, comme cela se fait chez les batteurs d'or.

D'épouvantables vignettes représentant des Hymens, des Amours, des morts qui soulevaient la pierre de leurs sépulcres en décrivant un V ou un M, d'énormes cadres à masques pour les affiches de spectacles, devinrent, par l'effet de l'éloquence avinée de Jérôme-Nicolas, des objets de la plus immense valeur. Il dit à son fils que les habitudes des gens de province étaient si fortement enracinées, qu'il essayeraiten vain de leur donner de plus belles choses. Lui, Jérôme-Nicolas Séchard, avait tenté de leur vendre des almanachs meilleurs que le Double Liégeois imprimé sur du papier à sucre! eh bien, le Double Liégeois avait été préféré aux plus magnifiques almanachs. David reconnaîtrait bientôt l'importance de ces vieilleries, en les vendant plus cher que les plus coûteuses nouveautés.

— Ah ! ah ! mon garçon , la province est la province,et Paris estParis. Si un homme del'Iloumeau farrive pour faire faire son billet demariage,etque tu le lui imprimes sans un Amour avec des guirlandes, il ne se croira point marié et te le rapportera s'il n'y voit qu'un .V, comme chez tes MM. Didot, qui sont la gloire de la typographie, mais dont les inventions ne seront pas adoptées avant trente ans daas les provinces. Y.i voilà.

Les gens généreux font de mauvais commerçants. David était une de ces natures pudiques et tendres qui s'effrayentil'une discussion etqui cèdent au moment où l'adversaire leur pique un peu troplecœur. Ses sentiments élevés et l'empire que le vieil ivrogne avait conservé sur lui, le rendaient encore plus impropre à soutenir un débat d'argent avec son père, surtout quand il lui croyait les meilleures intentions: car il attribua d'abord la voracité de l'intérêt à l'attachement que le pressier avait pour ses outils. Cependant, comme Jérôme-Nicolas Séchard avait eu le tout de la veuve Rouzeau pour dix mille francs en assignats, et qu'en l'état actuel des choses, trente mille francs étaient un prix exorbitant, le (ils s'écria ;

— Mon père , vous m'égorgez !

- Moi qui t'ai donné la vie! dit le \ieil ivmgue

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cil levant la main vers l'ctendago. Jlais , Da\id, à quoi donc évalucs-lu le bre\ct? Sais-lu te que vaut le journal d'annonces à dix sous la ligne, privilège qui, à lui seul, a ra|)|)orté cinq cents francs le mois dernier? .Mon gars, iiuvre les livres, vois ce que produisent les alTiclies et les registres de la prélecture, la pratique de la mairie et celle de révêché! Tu es un fainéant qui ne veut pas faire sa fortune. Tu marcliandes le cheval qui doit te conduire à qui hjue biau domaine comme celui de .Marsac.

A cet inventaire était joint un acte de société entre le père et le fils. Le bon père louait à la société sa maison pour une somme de douze cents francs, quoiqu'il ne Tcùt achetée que six mille livres, et il s'y réservai! une des deux chamhres pratiquées dans les mansardes. Tant que David Séchard n'aurait pas remboursé les trente mille francs, les bénéfices se partagoraienlparmoilié; et le jouroù ilaur-aitremboursé cette summr à son père, il de\icndrait seul et unique propriétaire de rimprimerie. David estima le brevet, la clientèle et le journal, sans s'occuper des outils, il crut pouvoir se liquider et accepta ces conditions. Habitué aux finasseries de paysan, et ne connaiss.inf rien aux larges calculs des Parisiens, le père fut étonné d'une aussi prompte conclusion.

— 31on Ois se serait-il enrichi? se dit-il , ou invcnte-l-il en ce moment de ne pas me payer?

Dans celte pensée, il le questionna pour savoir s'il a])porlait de l'argent, alin de le lui prendre en à-compte. La curiosité du père éveilla la défiance du fils. David resta boutonné jusqu'au menton.

Le lendemain, le vieux Séchard fit transporter par son appretiii dans la chambre au deuxième étage ses meubles qu'il comptait faire apporter à sa campagne par les charrettes qui y reviendraient à vide. Il livra les trois chambres du premier étage toutes nues à son fil;, de même qu'il le mit en possession de rimprimcrie sans lui donner un centime pour payer les ouvriers. Quand David pria son père, en sa qualité d'associé, de contribuer à la mise nécessaire à l'exploitation commune, le vieux pressier fit rignoraiit. H ne s'était pas obligé, dit-il, à donner de l'argent en donnant son imprimerie, il croyait que sa mise de fonds était faite. Pressé par la logique de son fils, il lui répondit que, quand il avait acheté limprimerie à la veuve Rouzeau, il s'était tiré dairaire sans un sou. Si lui, pauvre ouvrier dénué de connaissances, avait réussi, un élève des Didol ferait encore mieux. D'ailleurs David avait gagné de l'argent qui provenait de l'éducation pa}ée par la sueur du front de son vieux père, il pouvait bien l'employer aujourd'hui.

— Ou'as-tu fait de les banques? lui dit-il en revenant à la charge afin d'éclaircir le problème que le silence de son fils avait laissé la veille indécis.

— Mais, n'ai-je pas eu à vivre? n'ai-je pas acheté des livres? répondit David indigné.

— Ah! lu achetais des livres! tu feras de mauvaises alîaires. Les gens qui achètent des livres ne sont guère propres à en imprimer, répondit l'ours.

David éprouva la plus horrible des humiliations, celle que cause l'abaissement d'un père, car il lui fallut subir le flux de raisons viles, pleureuses, attendrissantes, lâches, commerciales, serrées, par lesquelles le vieil avare formula son refus. 11 refoula ses douleurs daiis son âme, en se voyant seul , sans appui, en trouvant un spéculateur dans son père que, par curiosité philosophique, il voulait connai- Ire à foiid. Il lui fit observer qu'il ne lui avait jamais demandé compte de la fortune de sa mère : ii cette fortune ne pouvait entrer en compensation du prix de l'imprimerie, elle devait au moins servir à son exploitation en commun.

— La fortune de la mère? dit le vieux Séchard, mais c'est son intelligence et sa beauté !

A cette réponse , David devina son père tout entier, et comprit que, pour en obtenir un complc, il faïKlrait lui inlciiler un procès interminable, coûteux et déshonorant. Ce noble cœur accepta le fardeau qui allait peser sur lui, car il savait avec combien de peine il acquitterait les engagements pris envers son père.

— Je travaillerai, se dit-il. Après tout, si j'ai du mal, le bonhomme en a eu. Ne sera-ce pas d'ailleurs travailler pour moi-même?

— Je te laisse un trésor, dit le père inquiet du silence de son fils.

David lui demanda quel était ce trésor.

— 3Iarion, dit le père.

Ce trésor consistait en une grosse fille de campagne, indispensable à l'exploitation deTimprimerie; elle Irenspait le papier et le rognait, faisait les commissions et la cuisine, blanchissait le linge, déchargeait les voilures de papier, allait toucher l'argent et nettoyait les tampons ; si elle eut su lire, le vieux Séchard l'aurait mise à la composition.

Le vieux Séchard partit à pied pour la campagne. Quoique très-heureux de sa vente, déguisée sous le nom d'association, il était inquietdelamanièrcdont il serait payé. Après les angoisses de la vente, viennent toujours celles de sa réalisation. Toutes les passions son tessenliellemcnt jésuitiques. Cet homme qui regardait rinstruelion Comme inutile s'efforça de croire à son inlluence, il hypothéquait ses trente mille frawcs sur les idées d'honneur que l'éducation devait avoir développées chez son fils. En jeune homme bien élevé, David suerait bang et eau pour payer ses engagements; ses connaissances lui feraient trouver des ressources, il s'était montré plein de beaux senlimenls, il payerait ! lîeaucoupde pères.

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qui agissent ainsi, croient avoir agi paternellement, comme le vieux Séchard avait fini par se le persuader en atteignant son vignoble, situé àMarsac, petit village à deux lieues d'Angoulcme. Ce domaine, où le précédent propriélait e avait hâti une jolie habitation, sélait augmenté d'année en année depuis 1809, époque où le vieil ours l'avait acquis. Il y échangea les soins du pressoir contre ceux de la presse, et il était, comme il le disait, depuis trop loiigtempsdanslevinpuurnepas bien s'j connaître.

Pendant la première année de sa retraite à la campagne, le père Séchard montra une figure soucieuse au-dessus de ses échalas, car il était toujours dans ses vignes, comme jadis il demeurait au milieu de son atelier. Ces trente mille francs inespérés le grisaient encore plus que la purée septembrale, il les maniait idéalement entre ses pouces. Moins la somme était due, plus il désiraitrencaisser. Aussi, souvent accourait- il de Marsac à Angoulème, attiré par ses inquiétudes. Il gravissait les rampes du rocher sur le haut duquel est assise la ville, il entrait dans l'atelier, pour voir si son fds se lirait d'affaire. Or les presses étaient à leurs places; l'unique apprenti, coiffé d'un bonnet de papier, décrassait les tampons; le vieil ours entendait crier une presse sur quelque billet de faire part, il reconnaissait ses vieux caractères, il apercevait son fils et le prote, chacun lisant dans sa cage un livre que l'ours prenait pour des épreuves; alors, après avoirdiné avec David, il retournait à son domaine de Marsac, en remâchant ses craintes. L'avarice a comme l'amour un don de seconde vue sur les futurs contingents, elle les flaire, elle les pressent; loin de l'atelier où l'aspect de ses outils le fascinait en le reportant aux jours où il faisait fortune, le vigneron retrouvait d'inquiétants symptômes d'inactivité. Le nom de Coinfet frères l'eïïa.Touc\nni, il le voyait dominant celui de Séchard et fils. Enfin il sentait le vent du malheur; et son pressentiment était juste, le malheur planait sur la maison Séchard. Mais les avares ont un dieu, l'ar un concours de circonstances imprévues, ce dieu devait faire trébucher dans Tescarcelle de l'ivrogne le prix de sa vente usuraire.

Voici pourquoi l'imprimerie Séchard tombait, malgré ses éléments de prospérité. Indifférent à la réaction religieuse que produisait la llcstauration dans le gouvernement, njais également insouciant du libéralisme, David gardait la plus nuisible des neutralités en matière politique et religieuse. Il se trouvait dans un temps où le ; commerçants de province devaient professer un(! opinion adii d'avoir des chalands, car il fallait opter entre la pratique des libéraux et celle des royalistes. Ln amour qui vint au cœur de David et ses préoccupations scientifiques, son beau naturel, l'empêchèrent d'avoir

cette àpreté au gain qui constitue le vrai commerçant, et qui lui eut fait étudier les différences qui distinguent l'industrie provinciale de l'industrie parisienne: les nuances si tranchées dans les départements disparaissent dans le grand mouvement de Paris. Ses concurrents, les frères Cointet, se mirent à l'unisson des opinions monarchiques; ils firent ostensiblement maigre, hantèrent la cathédrale, cuUivèrent les prêtres, et réimprimèrent les premiers livres religieux dont le besoin se fit sentir; ils prirent ainsi l'avance dans cette branche lucrative, et calomnièrent David Séchard, en l'accusant de libéralisme et d'athéisme. Comment, disaientils, employer un homme qui a\ait pour père un septembriseur, un ivrogne, un bonapartiste, un vieil avare qui devait lui laisser des monceaux d'or? Ils étaient pauvres, chargés de famille, tandis que David était garçon et serait puissamment riche; aussi n'en prenait-il qu'à son aise, etc. Influencés par ces accusations portées contre David, la Préfecture et rÉvêché donnèrent le privilège de leurs iinpressions aux frères Cointet. Bientôt ces avides antagonistes, enhardis par l'incurie de leur rival, créèrent un second journal d'annonces. La vieille imprimerie fut réduite aux impressions de la Ville, et le produit de sa feuille d'annonces diminua de moitié. Piiche de gains considérables faits sur les livres d'église et de piété, la maison Cointet proposa bientôt aux Séchard de leur acheter leur journal, afin d'avoir les annonces du département et les insertions judiciaires sans partage. Aussitôt que David eut transmis cette nouvelle à son père, le vieux vigneron, épouvanté déjà par la marche de la maison Cointet, fondit de Marsac sur la place du Mûrier avec la rapidité du corbeau qui a flairé les cadavres d'un champ de bataille.

— Laisse-moi manœuvrer les Cointet, ne le mêle pas de cette affaire, dil-il à son fils.

Le vieillard eut bientôt deviné l'intérêt des Cointel, il les effraya par la sagacité de ses aperçus. Son fils faisait une sottise qu'il venait empêcher, disait-il. Sur quoi reposera sa clientèle, s'il cède son journal? Les avoués, les notaires, tous les négociants de l'Houmeau seront libéraux; les Cointel ont voulu nuire aux Séchard en les accusant de libéralisme, ils leur ont ainsi préparé une planche de salut, car les aimonces libérales resteraient aux Stchard! Vendre le journal, mais auîant vendre matériel et brevet. Il demandait alors aux Cointet soixante mille francs de l'imprimerie pour ne pas ruiner son fiis. 11 aimait son fils, il défendait son fils. Le vigneron se servit de son fils comme les paysans se servent de leurs femmes : son lils voulait ou ne voulait pas, selon les propositions qu'il arrachait utif à une aux (loinlcl, qu'il amena, non sans

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elForls, à donner une somme de vingt-deux mille francs pour le Juuntal tk- la Charcute. Mais David dut s"engaî5er à ne jamais ini|iiiniei quelque journal que ce fut, sous peine de trente mille IVancsdedommages-intérèls. Celle vente était le suicide de l'imprimerie Scchard ; mais le vigneron ne s'en inquiétait guère : après le vol, \ienl toujours l'assassinat. Le honliomme comptait appliquer celle somme au pajen)cnl de son fonds; et pour la palper, il aurait donné David par-dessus le marché, d'autant plus que ce gênant fils avait droit à la moitié de ce trésor inespéré. En dédommagement, le généreux père lui abandonna l'imprimerie, mais en maintenant le loyerdela maison aux fameux douze cents francs. Depuis la vente du journal aux Coinlet, le vieillard vint rarement en ville; il allégua son grand âge, mais la raison véritable était le peu d'inlérct qu'il portait à une imprimerie qui ne lui apparlenait plus. iNéanmoins il ne put entièrement répudier la vieille affection qu'il portait à ses outils. Quand ses affaires ramenaient à Angouicmc, il eût été trèsdifficile de décider qui latliiait le plus dans sa maison, de ses presses en bois, ou de son fils auquel il venait par forme demander ses loyers. Son ancien proie, devenu celui de Cointet, savait à quoi s'en tenir sur celle générosité paternelle; il disait que ce fin renard se ménageait ainsi le droit d'intervenir dans les affaires de son fils, en devenant créancier privilégié par l'accumulation des loyers.

J^a nonchalanle incurie de David Séchard avait des causes qui peindront le caractère de ce jeune homme. Ouelques jours après son ius'allalion dans l'imprimerie paternelle, il avait rencontré l'un de ses amis de collège dans la plus profonde misère. L'ami de David Séchard était un jeune homme, alors âgé d'environ vingt et un ans, nommé Lucien Chardon, et lils d'un ancien chirurgien des armées républicaines, mis hors deservice par une blessure. La nalurç avait fait de M. Chardon un chimiste, et, poussé par ses inclinations, il s'était établi pharmacien à Angoulénic. La mort le surprit au milieu des préparaliis nécessiléspar une lucrative découverte à la recherche de laquelle il avait consumé plusieurs années d'études scientifiques. D voulait guérir loule espèce de goutte. La goutte est la maladie des riches, et comme les riches payent cher la santé quand ils en sont privés, il avait choisi ce problème à résoudre parmi tous ceux qui s'étaient offerts à ses méditations. Placé entre la science et l'enqiirisme, 31. Chardon com|)rit que la science pouvait seule assurer sa fortune; il avait donc étudie les causes de la maladie, et basé son remède sur un certain régime qui l'appropriait à chaque tempérament. Il était mort pendant un séjour à l'iiris, où il sollicilHit l'approbation de l'Académie

de médecine, et perifit ainsi le fruit de ses travaux. Pressentant sa fortune, le pharmacien ne négligeait rien pour réducalion de son lils et de sa fille, en sorte que l'enlrelien de sa maison avait constamment dévoré les produits de sa pharmacie. .Vinsi, non-seulement il laissa ses enfants dans la misère; mais encore, pour leur malheur, il les avait éle\és dans l'espérance de destinées brillantes qui s'éteignaient avec lui. L'illustre Dcsplein, qui lui dorma des soins, le vit mourir dans des convulsions de rage. Son ambition avait pour principe le violent amour qu'il portait à sa femme, dernier rejeton de la famille de Knbempré, miraculeusement sauvé parluidel'échafaud en 1795. Sans que la jeune fille eut voulu consentir à ce mensonge, il avait gagné du temps en la disant enceinte; il s'était ainsi créé le droit de l'épouser, et l'épousa malgré leur commune pauvreté. Ses enfants, comme tous les enfants de l'amour, eurent pour tout héritage la merveilleuse beauté de leur mère, présent si souvent fatal quand la misère l'accompagne.

Ces espérances, ces travaux, ces désespoirs si vivement épousés avaient profondément altéré la beauté de madame Chardon, de même que les lentes dégradations de lindigence avaient changé ses mœurs; mais son courage et celui de ses enfants égala leur infortune. La pauvre veuve vendit la pharmacie située dans la grande rue de l'iioumeau, le principal faubourg d'Angoulème. Le prix de la phannacie lui permit de se constituer trois cents francs de rente, somme insuffisante pour sa propre exislence; mais elle et sa fille acceptèrent leur position sans en rougir, et se vouèrent à des travaux mercenaires. La mère gardait les femmes en couche. Ses bonnes façons la faisaient préférer à toute autre dans les maisons riches, où elle vi\ ait sans rien coûter à ses enfants, tout en gagnant trente sous par jour. Pour éviter à son fils le désagrément de voir sa mère dans un pareil abaissement de condition, elle avait pris le nom de madame Charlotte. Les personnes qui réclamaient ses soins s'adressaient à M. Poslel, le successeur de M. Chardon. La sœur de Lucien travaillait ciicz une blanchisseuse de fin, sa voisine, et gagnait environ vingt sous par jour; elle conduisait les ouvrières, et jouissait, dans l'atelier, d'une espèce de suprématie qui la sortait un peu de la classe des grisettcs. Les faibles produits de leur travail, joints aux trois cents livres de rente de madame Chardon, arrivaient environ à onze cents francs par an, avec lesquels ces trois personnes devaient vivre, s'habiller et se loger. La stricte économie de ce ménage rendait à peine suffisante cette somme, presque enlièrement absorbée par Lucien. 3Iadame Chardon et sa fille Eve croyaient en Lucien connue la femme de Mahomet eu. son

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mari ; leur dévouement à son avenir était sans bornes. Cette pauvre famille demeurait à riloumeau dans un logement loué pour une très-modiquesommo par le successeur de M. Chardon, et situé au fond d'une cour intérieure, au-dessus du laboratoire. Lucien y occupait une misérable chambre en mansarde.

Stimulé par un père qui, passionné pour les sciences naturelles, l'avait d'abord poussé dans cette voie, Lucien fut un des plus brillants élèves du collège d'Angoulème, où il se trouvait en troisième lorsque Séchard y finissait ses études. Quand le hasard fit rencontrer les deux camarades de collège, Lucien, fatigué de boire à la grossière coupe de la misère, était sur le point de prendre un de ces parlis extrêmes auxquels on se décide à vingt ans. Cinquante francs par mois que David donna généreusement à Lucien en s'offrant à lui apprendre le métier de protc, quoiqu'un protc lui fut parfaitement inutile, sauva Lucien de son désespoir. Les liens de leur amitié de collège ainsi renouvelée se resserrèrent bientôt par les similitudes de leurs destinées et par les différences de leurs caractères. Tous deux, l'esprit gros de plusieurs fortunes, possédaient cette haute intelligence qui met l'homme de plain-pied avec toutes les sommités, et se voyaient jetés au fond de la société. Cette injustice du sort fut un lien puissant. i*uis tous deux étaient arrivés à la poésie par une pente différente. Quoique destiné aux spéculations les plus élevées des sciences naturelles, Lucien se portait avec ardeur vers la gloire littéraire; tandis que David, que son génie méditatif prédisposait à la poésie, inclinait par goût vers les sciences exactes. Cette interposition des rôles engendra comme une fraternité spirituelle. Lucien communiqua bientôt à David les hautes vues qu'il tenait de son père sur les applications de la science à l'industrie, et David fit apercevoir à Lucien les roules nouvelles où il devait s'engager dans la littérature pour s'y faire un nom et une fortune.

L'amitié qui lia ces deux jeunes gens devint en peu de jours une de ces passions qui ne naissent qu'au sortir de l'adolescence; car David entrevit bientôt la belle tve, et s'en éprit, comme s'éprennent les esprits mélancoliques et méditatifs. UEt nunc et seinper et in secitta seculoruiii de la liturgie est la devise de ces sublimes poètes inconnus dont les œuvres consistent en de magnifiques épopées enfantées et perdues entre deux cœurs. Quand l'amant eut pénétré le secret des espérances que la mère et la sœur de Lucien mettaient en ce beau front, quand leur dévouemcntaveugle lui futconnu, il trouva doux de se rapprocher de sa maîtresse en partageant ses immolations et son espoir. Lucien fut donc pour David un frère choisi, «.omine les ultras

qui voulaient être plus royalistes que le roi, David outra la foi que la mère et la sœurde Lucien avaient en son génie, et il le gâta comme une mère gâte son enfant. Durant une de ces conversations où, pressés parledéfautd'argentquileurliaitlcs mains, ils ruminaient, comme tous les jeunes gens, les moyens de réaliser une prompte fortune en secouant tous les arbres déjà dépouillés par les premiers venus, sans en obtenir de fruits, Lucien se souvint de deux idées émises par soîî père. M. Chardon avait parlé de réduire de moitié le prix dusucreparl'cmploi d'un nouvel agent chimique, et de diminuer d'autant le prix du papier, en tirant de l'Amérique certaines matières végétales analogues à celles dont se servent les Chinois et qui coûtaient peu. David s'empara de cette idée, en y voyant une fortune, et considéra Lucien comme un bienfaiteur envers lequel il ne pourrait jamais s'acquitter.

Chacun devine combien les pensées dominantes et la vie intérieure des deux amis les rendaient impropres à gérer une imprimerie. Loin de rapporter quinze à vingt mille francs, comme celle des frères Cointet, imprimeurs-libraires de l'Evèché, propriétaires du Phare de la Charente, désormais le seul journal du département, l'imprimerie de Séchard fils produisait à peine trois cents francs par mois, sur lesquels il fallaitpréleverletraitementduprote, les gages de Marion, les impositions, le loyer; ce qui réduisait David à une centaine de francs par mois. Des hommes actifs et industrieux auraient renouvelé les caractères, acheté des presses en fer, se seraient procuré dans la librairie parisienne des ouvrages qu'ils eussent imprimés à bas prix; mais le maître et le prote, perdus dans les absorbants travaux de l'intelligence, se contentaient des ouvrages que leurdonnaientleurs derniers clicnts.Les frères Cointet avaient fini par connaître le caractère et les mœurs de David, ils ne le calomniaient plus; au contraire, une sage politique leur conseillait de laisser vivoter cette imprimerie, et de l'entretenir dans une honnête médiocrité, pour qu'elle ne tombât point entre les mains de quelque redoutable antagoniste; ils y envoyaient eux-mêmes les ouvrages de ville. Ainsi, sans le savoir, David Séchard n'existait, commercialement parlant, que par un habile calcul de ses concurrents. Heureux de ce qu'ils nommaient sa manie, les Coinlet avaient i)our lui des procédés en apparence pleins de droiture et de loyauté; mais ils agissaient en réalité, comme l'administration des Messageries, lorsqu'elle simule une concurrence pour en éviter une véritable.

L'extérieur de la maison Séchard était en harmonie avec la crasse avarice qui régnait à l'intérieur, où le vieil ours n'avait jamais rien réparé. La pluie, le soleil, les iiilcinpéries de chaque saison avaient

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donné l'aspecl dun vieux Ironc d'arbre à la porte de l'allée , lanl elle élail siliuiinée de fentes inégales. La façade, mal bâtie en pierres et on briques mêlées sans symétrie, semblait |)iier sous le p(»i(Js d"un toit vermoulu surcharge de ces tuiles creuses qui composent toutes les toitures dans le midi de la France. Le vitrage vermoulu était garni de ces énormes volets maintenus par les épaisses traverses qu'exige la chaleur du climat. II eut été didicile de trouver dans tout Angouléme une maison aussi lézardée, aussi rabougrie; elle ne tenait plus que par la force du ciment. Imaginez cet atelier clair aux deux cx- Irémilés, somitre au milieu, ses murs couverts d'afliehes de spectacle, brunis en bas par le contact des ouvriers qui y avaient roulé depuis trente ans, son attirail de cordes au plancher, ses piles de papier, ses vieilles presses, ses tas de pavéi à charger les papiers trempés, ses rangs de casses, et au bout les deux cages où, chacun de leur coté, se tenaient le maître et le proie; vous comprendrez l'existence des deux amis en en étudiant le cadre.

En 18^1, dans les premiers jours du mois de mai, llavid et Lucien étaient près du vitrage de la cour, au moment où, \ers deux heures, leurs quatre ou cinq ouvriers quittèrent Tatelier pour aller dîner. Quand le maître vit son apprenti fermer la porte à sonnette qui donnait sur la rue, il emmena Lucien dans la cour comme si la senteur des papiers, des encriers, des presses et des vieux bois, lui eut été insupportable. Tous deux s'assirent sous un berceau d'où leurs yeux pouvaient voir quiconque entrerait dans Tatclier. Les ra\ons du soleil se jouaient alors dans les pampres delatreiIle,cL caressaient les deux poètes en les enveloppant de sa lumière comme d'une auréole. Le contraste produit par l'opposition de ces deux caractères et de ces deux figures lut alors si vigoureusement accusé, qu'il aurait séduit la brosse d'un grand peintre.

David avait les formes que donne la nature aux êtres destinés à de grandes luttes, éclatantes ou secrètes. Son large busie était flanqué par de fortes épaules en harmonie avec la plénitude de toutes ses formes. Son visage brun de ton, coloré, gras, supporté par un gros cou, enveloppé d'une abondante forél de cheveux noirs, ressemblait au premier aborda celui des chanoines chantés parlioileau; mais un second examen vous révélait dans les sillons des lèvres épaisses, dans la fossette du menton, dans la tournure d'un nez carré, fendu par un méplat tourmenté, dans les yeux surtout, le feu continu d'un unique amour, la sagacité du penseur, l'arde.nte mélancolie d'un esprit qui pouvait embrasser les deux extrémités de l'horizon, en en pénétrant toutes les sinuosités, et qui se dégoûtait facilement des jouissances tout idéales en y portant

les clartés de l'analyse. Si l'on devinait dans celte face les éclairs du génie qui s'élance, on voyait aussi les cendres auprès du volcan; l'espérance s'y éteignait dans un profond sentiment du néant social où la naissance obscure et le défaut de fortune maintiennent tant d'esprits supérieurs.

Auprès du pau\ re imprimeur à qui son état, quoique si \oisin de rinlelligente, donnait des nausées, auprès de ce Silène lourdement appuyé sur luimême qui buvait à longs traits dans la coupe de la science et de la poésie, en s'enivrant alin d'oublier les malheurs de la vie de province, Lucien se tenait dans la pose gracieuse trouvée par les sculpteurs pour le Bacchus indien. Son visage avait la distinction des lignes de la beauté antique : c'était un front et un nez grec, la blancheur veloutée des femmes, des yeux noirs tant ils étaient bleus, des yeux pleins d'amour, et dont le cristallin le disputait en fraîcheur à celui d'un enfant. Ces beaux yeux étaient surmontés de sourcils comme tracés par un pinceau chinois et bordés de longs cils châtains. Le long des joues, brillait un duvet soyeux dont la ctjuleur s'harinonisait à celle d'une blonde chevelure naturellement bouclée. Une suavité divine respirait dans ses tempes d'un blanc doré. Une incomparable noblesse était empreinte dans son menton court, relevé sans brusquerie. Le sourire des anges tristes errait sur ses lèvres de corail rehaussées par de belles dents. Il avait les mains de l'homme bien né, des mains élégantes, à un signe desquelles les hommes devaient obéir et que les femmes aiment à baiser. Lucien était mince et de taille moyenne. A voir ses pieds, un homme aurait été d'autant plus tenté de le prendre pour une jeune fille déguisée, que, semblable à la plupart des hommes fins, pour ne pas dire astucieux, il avait les hanches confornices comme celles d'une femme. Cet indice, rarement trompeur, était vrai chez Lucien, que la pente de son esprit remuant amenait souvent, quand il analysait l'état actuel de la société, sur le terrain de la dépravation particulière aux diplomates qui croient que le succès est la justification de tous les moyens, quelque honteux qu'ils soient. L'un des malheurs auxquels sont soumises les grandes intelligences, c'est de comprendre forcément toute chose, les vices aussi bien que les vertus.

(les deux jeunes gens jugeaient la société d'autant plus souverainement qu'ils s'y trouvaient placés plus bas; car les honunes méconnus se vengent de Thumililé de leur position par la hauteur de leur coup d'œil. Mais aussi leur désespoir était d'autant plus amer, qu'ils allaient ainsi plus rapidement là où les portait leur véritable destinée. Lucien avail beaucoup lu, beaucoup comparé; David avait beaucoup pen>é, beaucoup médité. Malgré les apparences

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d'une santé vigoureuse cl rustique, l'imprimeur était un géuic mélancolique et maladif, il doutait de lui-même; tandis que Lucien, doué d'un esprit entreprenant mais mobile, avait une audace en désaccord avec sa tournure molle, presque déoile, mais pleine de grâces féminines. Lucien avait au plus haut degré le caractère gascon, hardi, brave, aventureux, qui s'exagère le bien et amoindrit le mal, qui lîe recule point devant une faute sil y a profit, et qui se moque du vice s'il s'en lait un marchepied. Ces dispositions d'ambitieux étaient alors comprimées par les belles illusions de la jeunesse, par l'ardeur qui le portait vers les nobles moyens que les hommes amoureux de gloire emploient avant tous les autres. 11 n'était encore aux prises qu'avec ses désirs el non avec les difficultés de la vie, avec sa propre puissance et non avec la lâcheté des hommes qui est d'un fatal exemple pour les esprits mobiles. Vivement séduit par le brillant de l'esprit de Lucien, David l'admirait tout en rectifiant les erreurs dans lesquelles le jetait la furie française. Cethommcjusteavait un caractère timide en désaccord avec sa forte constitution , mais il ne manquait point de la persistance des hommes du Nord; s'il entrevoyait toutes les difficultés, il se promettait de les vaincre sans se rebuter; s'il avait la fermeté d'une \ertu vraiment apostolique, il la tempérait par les grâces d'une inépuisable indulgence. Dans cette amitié déjà vieille, l'un des deux aimait avec idolâtrie, et c'était David. Aussi Lucien commandait-il en femme qui se sait aimée. David obéissait avec plaisir. La beauté physique de son ami comportait une supériorité qu'il acceptait en se Irousant lourd et commun. Au bœuf l'agriculture patiente, à l'oiseau la vie insouciante, semblait se dire l'imprimeur; je serai le bœuf, il sera l'aigle. Depuis environ trois ans, tous deux avaient donc confondu leurs destinées si brillantes dans l'avenir. Ils lisaient les grandes œuvres qui apparurent depuis la pai\ sur l'horizon littéraire cl scientifique, les ouvrages de Schiller, de Gœthe, de lord Byron, de Walter Scott, de Jean Paul, de Berzélius, de Davy , de Cuvier, de Lansarline , etc. Us s'échauffaient à ces grands foyers, ils s'essayaient en des œuvres avortées, ou prises, quittées et reprises avec ardeur; ils travaillaientcontinuclicmcnt sans lasser les inépuisables forces de la jeunesse. Également pauvres, mais dévorés par l'amour de l'art et de la science, ils oubliaient la misère présente, en s'occupant à jeter les fondements de leur renommée.

— Lucien, sais-tu ce que je viens de recevoir de Paris? dit l'imprimeur en tirant de sa poche un i)etit volume in-18. Écoute !

Da\id lut, connue savent lire le5 poêles, l'idylle

d'André de Chénier, intitulée Ji-cre, puis celle du Jeune Malade, puis l'élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien , et les deux derniers ïambes.

— Voilà donc ce qu'est André de Chénier! s'écria Lucien à plusieurs reprises. 11 est désespérant, répélait-i! pour la troisième fois, quand David, trop ému pour continuer, lui laissa prendre le volume- Un poëte retrouvé par un poëte! dit-il en voyant la signature de la préface.

— Après avoir produit ce volume, reprit David, il croyait n'avoir rien fait qui fût digne d'être publié.

Lucien lut à son tour l'épique morceau de rJreïigle, plusieurs élégies; el quand il tomba sur le fragment :

S'ils n'ont point de bonheur, en est-il sur la terre?

il baisa le livre, et les deux amis pleurèrent, car tous deux aimaient avec idolâtrie. Les pampres s'étaient colorés, les vieux murs de la maison fendilles, bossues, inégalement traversés par d'ignobles lézardes , avaient été revêtus de cannelures , de Lossages, de bas-reliefs et des innombrables chefsd'œuvre de je ne sais quelle architecture par les doigts d'une fée. La Fantaisie avait secoué ses fleurs et ses rubis sur la petite cour obscure ! La Camille d'André Chénier était de.enue pour David son Eve adorée et pour Lucien la grande dame qu'il courtisait. La Toésie avait secoué les pans majestueux de sa robe éloilée sur l'atelier où grimaçaient les singes et les ouri de la typographie. Cinq heures sonnaient, mais les deux amis n'avaient ni faim ni soif; la vie leur était un rêve d'or, ils avaient tous les trésors de la terre à leurs pieds, ils apercevaient ce coin d'horizon bleuâtre indiqué du doigt parl'Espéiance à ceux dont la vie est orageuse el au\ quels sa voix de sirène dit : « Allez, volez, vous échapperez au malheur par cet esprcc d'or, d'argent ou d'azur. » En ce moment, l'apprenti de l'imprimerie ouvrit la petite porte vitrée qui donnait de l'atelier dans la cour, et désigna les deux amis à un inconnu qui s'avança vers eux en les saluant.

— Monsieur , dit-il à David en tirant de sa poche un énorme cahier, voici un mémoire que je désirerais faire imprimer; voudriez-\ous évaluer ce qu'il coulera?

— Monsieur, nous n'impi^imons pas des manuscrits aussi considérables, répondit Da\id sans regarder le cahier ; vo\ez MM. Cointet.

— Mais nous avons cependant un Irès-joli caractère qui pourrait convenir, reprit Lucien en prenant !e manuscrit. Il faudrait que vous eussiez la complaisance de revenir demain, et de nous laisser votre ouvrage pour eslinu-r les frais d'inqiression.

— N'est-ce jtas à M. Lucien Chardon que j'ai riiDnneur...?

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— Oui, monsieur, répondit le proie.

— .Te suis heureux, monsieur, dit l'aulcur, d'avoir pu rencontrer un jeune poi-le jjromis à de si belles destinées. Je suis envoyé par madame de Bargeton.

En entendant ce nom, Lucien rougit et balbutia quelques mots pour exprimer sa reconnaissance de rinléretque lui portait madame do Bargeton. David remarqua la rougeur et l'embarras de son ami. qu'il laissa soutenir la cun\er>alion avec le gentilhomme campagnard, auteur d'un mémoire sur la culture des vers à soie, et que la vanité poussait à se faire inq)rimer i)our pouvoir être lu par ses collègues de la Société d'agriculture.

— Eh bien! Lucien, dit David quand le gentilhomme s'en alla, ainjerais-tu madame de Bargeion ?

— Epcrdumcnt !

— Et ^ous êtes plus séparés Tun de l'autre par les préjugés que si vous étiez, elle à Pékin , toi dans le Groenland.

— La volonté de deux amants triomphe de tout, dit Lucien en baissant les yeux.

— 'J'u nous oublieras, répondit le craintif amant de la belle Eve.

— Peut-être fai-jc, au contraire, sacrifié ma maîtresse, s'écria Lucien.

— f)ue veux-tu dire?

— Malgré mon amour, malgré les divers intérêts qui me portent à m'impalroniser chez elle , je lui ai dit que je n'y retournerais jamais , si un homme de qui les talents étaient supérieurs aux miens, dont l'avenir devait être glorieux, si David Séchard, mon frère , mon ami , n'y était reçu ! Je dois trouver une réponse à la maison. Mais quoique tous les aristocrates soient invités ce soir pour m'entendre lire des vers, si la réponse est négative , je ne remettrai jamais les pieds chez madame de Bargeton.

David serra violemment la main de J^ucien, après s'être essuyé les yeux. Six heures sonnèrent.

— Eve doit être inquiète, adieu! dit brusquement Lucien.

l\ s'échappa, laissant David en proie à l'une de ces émotions que l'on ne sent aussi complètement qu'à cet âge, surtout dans la situatio?i où se trouvaient ces deux jeunes cygnes auxquels la vie de province n'avait pas encore coupé les ailes.

— Cœur d"or ! s'écria David en accompagnant de l'œil Lucien qui traversait l'atelier.

Lucien descendit à riloumeau parla belle promenade de Beaulieu, par la rue du Minage et la Porte-Saint-l'iorrc. S'il prenait ainsi le chemin le plus long, dites-vous que la maison de madame de Bargclon était située sur celte route. Il éprouvait tant de plaisir n passer sous les fenêtres de celle

femme, même à son insu, que depuis deux mois il ne revenait plus à riloumeau par la Porle-Palet. En arrivant sous les arbres de Beaulieu, il contempla la distance qui séjjarail Angouléme de IHoumeau. Les mœurs du pays avaient élevé des barrières morales bien autrement difficiles à franchir que les rampes par où descendait Lucien. Le jeune ambitieux qui venait de s'introduire dans l'hôtel de Bargeton en jetant la gloire connue un pont volant entre la ville et le faubourg, était inquiet de la décision de sa maîtresse comme un favori qui craint une disgrâce, après avoir essayé d'étendre son pouvoir. Ces paroles doivent paraître obscures à ceux qui n'ont pasencfjrc observé les mœurs particulières aux cités divisées en ville haute et ville basse 5 mais il est d'autant plus nécessaire d'entrer ici dans quelques explications sur Angouléme, qu'elles feront comprendre madame de Bargeton, un des personnages les plus importants de celte histoire.

CSi3

MADAME DE BARGETOX.

Angouléme est une vieille ville, bâtie au sommet d'une roche en pain de sucre qui domine les prairies où se roule la Charente. Ce rocher tient vers le Périgord à une longue colline qu'il termine brusquement sur la route de Paris à Bordeaux, en formant une sorte de promontoire dessiné par trois pi ttoresques vallées. L"imporlancequ'avail celle ville au temps des guerres religieuses est attestée par ses remparts, par ses portes et par les restes d'une forteresse assise sur le pilon du rocher. Sa situation en faisait jadis un point stratégique également précieux aux catholiques et aux calvinistes, mais sa force d'autrefois constitue sa faiblesse aujourd'hui; car en rempéchanl de s'étale^sur la Charente, ses remparts et la pente trop rapide du rocherPontcondamnéc à la plus funesle immobilité. Vers le temps où celle histoire s'y passa, le gouvernement essayait de pousser la ville vers le Périgord en bâtissant le long de la colline le palais de la préfecture, une école de marine, des établissements militaires, en préparant des routes. 3Iais le commerce avait pris les devants ailleurs. Depuis longtemps le bourg de Elloumcau s'était agrandi comme une couche de champignons au pied du rocher, sur les bords de la rivière le long de laquelle passe la grande route de Paris à Bordeaux. Personne n'ignore la célébrilc des papeteries d'Angoulcme, qui, depuis trois siècles, s'plaioiit forcément établie*; sur la Charenleet

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sur ses afTluentsoùellcs Irouvèrenldeschutesd'eau. L'État avait fondé à Ruelle sa plus considérable fonderie de canons pour la marine. Le roulage, la poste, les auberges, le charronnage, les enlreprisesdevoilurespubiiques,touteslcsindustricsqui viventparia route et par la rivière se groupèrent au bas d'vingoulème pour éviter les difficultés que présentent ses abords. Naturellement les tanneries , les blanchisseries, tous les commerces aquatiques restèrent à portée de la Charente ; puis les magasins d'eaude-vie , les dépôts de toutes les matières premières voiturées par la rivière, enfin tout le transit borda la Charente de ses établissements. Le faubourg de l'Houmeau devint donc une ville industrieuse et riche, une seconde Angoulème que jalousa la ville haute où restèrent le gouvernement, l'évêché, la justice, l'aristocratie. Ainsi, rHoumeau, malgré son active et croissante puissance, ne fut qu'une annexe d'Angoulême. En haut la noblesse et le pouvoir, en bas le commerce et l'argent; deux zones sociales constamment ennemies en tous lieux ; il est difficile de deviner qui des deux villes hait le plus sa rivale. La restauration avait depuis neuf ans aggravé cet état de choses assez calme sous l'empire.

La plupart des maisons du haut Angoulème sont habitées ou par des familles nobles ou par d'antiques bourgeoises qui vivent de leurs revenus, et composent une sorte de nation autochthone dans laquelle les étrangers ne sont jamais reçus. A peine si après deux cents ans d'habitation , si après une alliance avec l'une des familles primordiales, une famille venue de quelque province voisine se voit adoptée; aux yeux des indigènes elle semble être arrivée d'hier dans le pays. Les préfets, les receveurs généraux , les administrations qui se sont succédé depuis quarante ans, ont tenté de civiliser ces vieilles familles perchées sur leur roche comme des corbeaux défiants; elles ont accepté leurs fêtes et leurs dîners; mais quant à les admettre chez elles, elles s'y sont refusées constamment. Moqueuses, dénigrantes , jalouses , avares , elles se marient entre elles, se forment en bataillon serré pour ne laisser ni sortir ni entrer personne ; les créations du luxe moderne, elles les ignorent; pour elles envoyer un enfant à Paris, c'est vouloir le perdre; cette prudence peint les mœurs et les coutumes arriérées de ces maisons atteintes d'un royalisme inintelligent, entichées de dévotion plutôt que religieuses, qui toutes vivent immobiles comme leur ville et son rocher. Angoulème jouit cependant d'une grande réputation dans les provinces adjacentes pour l'éducation qu'on y reçoit; les villes voisines y envoient leurs filles dans les pensions et dans les couvents.

Il est facile de concevoir combien l'esprit decaste influe sur les sentiments qui divisent Angoulème et

riioumcau. Le commerce est riche, la noblesse est généralement pauvre ; l'un se venge de l'autre par un mépris égal des deux côtés. La bourgeoisie d'Angoulême épouse cette querelle. Le marchand de la haute ville dit d'un négociant du faubourg, avec un accent indéfinissable : u C'est un homme de l'Houmeau 1 » En dessinant la positioii de la noblesse en France et lui donnant des espérances qui ne pouvaient se réaliser sans un bouleversement général , la Restauration étendit la distance morale qui séparait, encore plus fortement que la distance locale, Angoulème de l'Houmeau. La société noble, unie alors au gouvernement, devint là plus exclusive qu'en tout autre endroit de la France. L'habitant de l'Houmeau ressemblait assez à un paria. De là procédaient ces haines sourdes et profondes qui donnèrent une effroyable unanimité à l'insurrection de 18-30, et détruisirent les éléments d'un durable état social en France. La morgue de la noblesse de cour désaffectionna du trône la noblesse de province, autant que celle-ci dèsafîcctionnait la bourgeoisie, en en froissant toutes les vanités.

Un homme de l'Houmeau, fils d'un pharmacien, introduit chez madame de Bargeton, était donc une petite révolution. Quels en étaient les auteurs? Lamartine et Victor Hugo, Casimir Delavigne et Jouy, Bérangcr et Chateaubriand, VillemainetM.Aignan, Soumet et Tissot, Etienne et d'Avrigny, Benjamin Constant et la Mennais, Cousin et 3Iichaud, enfin les vieilles aussi bien que les jeunes illustrations littéraires, les libéraux comme les royalistes. Madame de Bargeton aimait les arts et les lettres, goût extravagant, manie hautement déplorée dans Angoulème, mais qu'il est nécessaire de justifier en esqi'issant la vie de cette femme née pour être célèbre, maintenue dans l'obscurité par de fatales circonstances, et dont l'influence détermina la destinée de Lucien.

M. de Bargeton était l'arrièrc-petit-fils d'un jurât de Bordeaux, nommé Mirault, anobli sous Louis.XIll par suite d'un long exercice en sa charge. Sous Louis XIV, son fils, devenu Mirault de Bargeton , fut officier dans les gardes de la Porte, et fit un si grand mariage d'argent, que, sous Louis .\^', son fils fut appelé purement et simplement M. de Bargeton. Ce iM. de Bargeton, petit-fils de M. Mirault le jurât, tint si fort à se conduire en parfait gentilhomme, qu'il mangea tous les biens de la famille, et en arrêta la fortune. Deux de ses frères, grandsoncles du Bargeton actuel, redcviment négorianls, en sorte qu'il se trouve des Mirault dans le commerce à Bordeaux. Comme la terre de Bargeton, située en Angoumois dans la mouvance du fief de la Rochefoucauld, était substituée, ainsi ((u'une maison d'Angoulême, appelée l'hôtel de Bargeton. le petit-

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fils de M. (Je B.irgeton le 7/aH//eM>- hérita de ces deux biens. En 17S9, il perdit ses droits utiles, el n'eut plus que le revenu de la terre, ([ui valait environ six mille livres de rente. Si son },'rand-père eut suivi les glorieux exemples de Bargeton I et de liargeton II, Bargelon V, qui peut se surnommer le Muet, aurait été marquis de Bargelon ; il se fut allié à quelque grande ramille,sescrait trou véducetpaircomme tant d'autres; tandis qu'en lSn:),iirut très-flatté d épouser mademoiselle Marie-Louise-Anaïs de -\ègrej)elisse,filIcd'ungentilhommeoublié depuis longtemps dans sa gentilhommière, quoiqu'il représentât la branche eaiielte dune des plus antiques familles du Midi de la France. Il y eut un Nègrepelisse parmi les otages de saint Louis, mais le chef de la brancheainée porte l'illustre nom d'Espard, acquis sous Henri I\ par un mariage avec l'héritière de cette famille. Ce genliilionnne, cadet d'un cadet, vivait sur le bien de sa femme, petite terre située près de Barbezieux, qu'il exploitait à merveille e« allant vendre son blé au marché, brûlant lui-même son vin, et se moquant des railleries pourvu qu'il enta>sàt des écus , el que de temps en temps il put aniplilicr son domaine.

Des circonstances assez rares au fond (les provinces avaient inspiré à madame de Bargeton le goQt de la musique et de la littérature. Pendant la révolution, un abbé Niollant, le meilleur élève de l'abbé Roze, se cacha dans le petit castel d'Escarbas, en y apportant son bagage de compositeur. 11 avait largement payé l'hospitalité du vieux gentilhomme, en faisant l'éducation desafdle Anaïs, nommée Nais par abréviation, et qui sans cette aventure eut été abandonnée à elle-même, ou, par un plus grand malheur, à quelque mauvaise femme de chan)bre. Non-seulement l'abbé était musicien, mais il possédait des connaissances étendues en littérature, il savait l'italien et l'allemand, il enseigna donc ces deux langues et le contre-point à mademoiselle de Nègrepelisse; il lui expliqua les grandes œuvres littéraires delà France, de l'Italie et de l'Allemagne, en déchiffrant avec elle la musique de tous les maîtres. Enfin, pour combattre le désœuvrement de la profonde solitude à laquelle les condan)naient les événements politiques, il lui apprit le grec et le latin , etluî donna quelque teinturedcs sciences naturelles.

La présence d'une mère ne niodifia point celte mâle éducation chez une jeune personne déjà trop portéeà l'indépendance par la vicchampêtre. L'abbé Niollant, âme enthousiaste et poétique, était surtout remarquable par l'esprit particulier aux artistes qui comporte plusieurs prisables qualités, mais qui s'élève au-dessus des idées bourgeoises par la liberté desjugcmenls et par l'étendue des aperçus. Si, dans le monde, cet esprit se fait pardonner ses témérités par son originale profondeur, il [)eul scniider nui-

sible dans la vie privée, par les écarts qu'il inspire. L'abbé ne manquait point de cœur, ses idées turent donc contagieuses pour unejeune fille comme mailemoiselle de Nègrepelisse, chez qui l'exaltation naturelle auxjeunes personnes selrouvaitcorroborée par la solitude de la campagne. L'abbé Niollant communiqua sa hardiesse d'examen, sa facilité de jugement à son élève; mais ces qualités si nécessaires à un homme deviennent des défauts chez une femme deslinéeaux humbles occupalionsd'unemère de famille.

Quoique l'abbé recommandât continuellement à son élève d'être d'autant plus gracieuse et modeste, que son savoir était plus étendu, mademoiselle de Nègrepelisse prit une excellenlc opinion d'ellemême, et conçut un robuste mépris pour l'humanité. Ne voyant autour d'elle que des inférieurs et des gens empressés de lui obéir, elle eut la hauteur des grandes dames, sans avoir les douces fourberies de Irur politesse. Flattée dans toutes ses vanités par un pauvreabbé qui s'admirait en elle comme un auteur dans son œuvre, elle eut le malheur de ne rencontrer aucun point de comparaison qui l'aidât à se juger. Le manque de compagnie est un des plus grands inconvénients de la vie de campagne. Faute de rapporter aux autres les petits sacrifices exigés par le maintien et la toilette, on perd l'habitude de se gêner pour autrui; tout en nous se vicie, la forme comme les idées. N'étant pas réprimée par le commerce de la société, la hardiesse des idées de mademoiselle de Nègrepelisse passa dans ses manières, dans son regard ; elle eut cet air cavalierqui parait, au premier aborfl, original, mais qui ne sied qu'aux femmes de vie aventureuse.

Ainsi, cctteéducationdontlesaspérités seseraient polies dans les hautes régions sociales, devait la rendre ridicule à Angoulême , alors que ses adorateurs cesseraient de diviniser des erreurs gracieuses pendant la jeunesse seulement. Quant à M. de Nègrepelisse, il aurait donné tous les livres de sa fille pour sauver un bœuf malade, car il était si avare qu'il ne lui aurait pas accordé deux liards au delà du revenu auquel elle avait droit, quand même il eut été question de lui acheter la bagatelle la plus nécessaire à son éducation. L'abbé mourut en 1802, avant le mariage de sa chère enfant, mariage qu'il aurait sans doute déconseillé.

Le vieux gentilhomme se trouva bien empêché de sa fille quand l'abbé fut mort. Il se sentit trop faible pour soutenir la lutte qui allait éclater entre son avarice et l'esprit indépendant de sa fille inoccupée, (^omme toutes les jeunes personnes sortiesde la route tracée où doivent cheminer les femmes. Nais avait jugé le mariage et s'en souciait peu. Elle répugnait à soumettre son intelligence et sa personne aux hommes sans valeur et sans grandeur

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personnelle qu'elle avait pu rencontrer. Elle voulait commander, et devait obéir. Entre obéir à des caprices grossiers, à des esprits sans indulgence pour ses goûts, et s'enfuir avec un amant qui lui plairait, elle n'aurait pas hésité. BI. de Nègrcpelisse était encore assez gentilhomme pour craindre une mésalliance. Comme beaucoup de pères, il se résolut à marier sa fille, moins pour elle que pour sa propre tranquillité. Il lui fallait un noble ou un gentilhomme peu spirituel, incapable de chicaner le compte de tutelle qu'il voulait rendre à sa fille, assez nul d'esprit et de volonté pour que Naïs pût se conduire à sa fantaisie, assez désintéressé pour l'épouser sans dot. 3Iais comment trouver un gendre qui convint également au père et à la fille? In pareil homme était le phénix des gendres. Dans ce double intérêt, M. deNègrepelisseéludiales hommes de la province, et M. de Bargeton lui parut être le seul qui répondîtà son programme. M. de Bargeton, quadragétiairefort endommage par les dissipations de sa jeunesse, était accusé d'une remarquable impuissance d'esprit; mais il lui restait précisément assez de bon sens pour gérer sa fortune, et assez de manières pour demeurer dans le monde d'Angoulême sans y commettre ni gaucheries ni sottises. M. de Nègrcpelisse expliqua tout crûment à sa fille la valeur négative du mari-modèle qu'il lui proposait, et lui fit apercevoir le parti qu'elle en pouvait tirer pour son propre bonheur : elle épousait un nom, elle achetait un chaperon, elle conduirait à son gré sa fortune à l'abri d'une raison sociale, et à l'aide des liaisons que son esprit et sa beauté lui procureraient à Paris. Nais fut séduite par la perspective d'une semblable liberté. 31. de Bargeton crut faire un brillant mariage, en estimant que son beau-père ne tarderait pas à lui laisser la terre qu'il arrondissait avec amour; mais en ce moment M. de Nègrepclissc paraissait devoir écrire Tépitaphe de son gendre.

Madame de Bargeton se trouvait alors âgée de trente-six ans, et son mari en avait cinquante-huit ; disparité d'autant plus choquante que M. de Bargeton semblait avoir soixante et dix ans, tandis que sa femme pouvait impunément jouer à la jeune fille, se mettre en rose, ou se coiffer à l'enfant. Ouoique leur fortune n'excédât pas douze mille livres de rente, elle était classée parmi les six fortunes les plus considérables de la vieille ville, les négociants et les administrateurs exceptés. La nécessité de cultiver leur père, dont madame de Bargeton attendait l'héritage pour aller à Paris, et qui le fit si bien attendre que son gendre mourut avant lui, força M. et madame de Bargeton d'habiter Angoulême, où les brillantes qualités d'esprit et les richesses brutes cachées dans le cœur de Nais devaient se

perdre sans fruit, et se changer avec le temps en ridicules. En effet, nos ridicules sont en grande partie causés par un beau sentiment, par des vertus ou par des facultés portées à l'extrême. La fierté, que ne modifie pas l'usage du grand monde, devient de la roideur en se déployant sur de petites choses au lieu de s'agrandir dans un cercle de sentiments élevés. L'exaltation, cette vertu d'âme qui engendre les saintes, qui inspire les dévouements cachés et les éclatantes poésies, devient de l'exagération en se prenant aux riens de la province. Loin du centre où brillent les grands esprits, où l'air est chargé de pensées, où tout se renouvelle, l'instruction vieillit, le goût se dénature comme une eau stagnante. Faute d'exercice, les passions se rapetissent en grandissant des choses minimes; là, est la raison de l'avarice et du commérage qui empestent la vie de province. Bientôt, l'imitation des idées étroites et des manières mesquines gagne la personne la plus distinguée. Ainsi périsseiit des hommes nés grands, des femmes qui, redressées par les enseignements du monde et formées par des esprits supérieurs, eussent été charmantes.

Madame de Bargeton prenait la lyre à propos d'une bagatelle, sans distinguer les poésies personnelles des poésies publiques. Il est en effet des sensations incomprisesqu'il faut garder pour soi-même. Certes, un coucher de soleil est un grand poëme, mais une femme n'est-elle pas ridicule en le dépeignant à grands mots devant des gens matériels? Il s'y rencontre de ces voluptés qui ne peuvent se savourer qu'à deux, poëte à poëte, cœur à cœur. Elle avait le cTéfaut d'employer de ces immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement numinées des tartines dans l'argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent. Elle prodiguait démesurément des superlatifs qui pyramidalisaient sa conversation; les moindres choses y prenaient des proportions gigantesques. Dès cette époque, elle commençait à tout txpiser, individuttli'seï; synthétiser, dramatiser, super ioriser, analyser, poétiser, pfosaiser, colossi/ier, anrjéliser, néolofjlsir et fragicjiier: car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes. Son esprit s'enflammait d'ailleurs comme son langage. Le dithyrambe était dans son cœur et sur ses lèvres. Elle palpitait, elle se pâmait, elle s'enthousiasmait pour tout événement : pour le dévouement d'une sœur grise et l'exécution des frères Faucher, pour Ipsiboë comme pourl'Anaconda, pour l'évasion de Lavaletle comme pour une de ses amies qui avait mis des voleurs en fuile en faisant la grosse vdix Pourelle, tout était sublime, extraordinaire, étrange, divin, mer-

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vcilleux. Elle s'animait, se courrouçait, s'abattait sur cllc-mènic, s'élançait, rctonihail, regardait le ciel ou la tcrre;scsyeux se remplissaient de larmes. Elle usait sa \\c en de perpétuelles admirations et se consumait en d'étranges dédains : elle concevait le pacha de Jaiiina, elle aurait voulu lutter avec lui dans son sérail, et trouvait quelque chose de grand à être cousue dans un sac et jetée à l'eau; elle en- \iait lady Ksilier Slanhope, ce bas-bleu du désert; il lui preiiaitenviedese faire sœurdeSainte-Camille et d'aller mourir de la fièvre jaune à Barcelone en soignant les malades : c'était là une grande, une noble destinée! lùdin, elle avait soif de tout ce qui n'était pas l'eau claire de sa vie, cachée entre les herbes. Elle adorait lord Byron, Jean-Jacques Rousseau, toutcslcs existences poétiques et dramatiques. Elle avait des larmes pour tous les malheurs et des fanfares pour toutes les victoires ; elle sympathisait avec Napoléon vaincu, elle revêtait les gens de génie d'une auréole, et croyait qu'ils vivaient de parfums et de lumière. A beaucoup de personnes, elle paraissait une folle dont la folie était sans danger; mais, certes, à quelque perspicace observateur, ces choses eussent semblé les débris d'un magnifique amour écroulé aussi vite que bâti, les restes d'une Jérusalem céleste; l'amour sans l'amant. Et c'était vrai

L'histoire des dix-huit premières années du mariage de madame de Bargelon peut s'écrire en peu de mots. Elle vécut pendant quelque temps de sa propre substance et d'espérances lointaines. Puis, après avoir reconnu que la vie de Paris, à laquelle elle aspirait, lui était interdite par la médiocrité de sa fortune, elle se prit à examiner les personnes qui l'entouraient, et frémit de sa solitude. Il ne se trouvait autour d'elle aucun hommcqui put lui inspirer une de ces folies auxquelles les femmes se livrent, poussées par le désespoir que leur cause une vie sans issue, sans événement, sans intérêt Elle ne pouvait compter sur rien, pas même sur le hasard, car il y a des vies sans hasard.

Au temps où l'Empire brillait de toute sa gloire, lors du passage de Napoléon en Espagne où il envoyait la fleur de ses troupes, ses espérances trompées se réveillèrent. La curiosité la poussa naturellement à contempler ces héros qui conquéraient l'Europe sur un mot mis à l'ordre du jour, et qui renouvelaient les fabuleux exploits delà chevalerie. Les villes les plus avaricieuscs et les plus réfractaires étaient obligées de fêter la garde impériale, au-devant de laquelle allaient les maires et les préfets, une harangue en bouche, comme pour la royauté. Madame de Bargeton, venue à une redoute offerte par un régiment à la ville, s'éprit d'un gentilhomme, simple sous-lieutenant à qui le rusé Napoléon avait montré le bâton de maréchal de

France. Cette passion contenue, noble, grande etqui contrastait avec les passionsalors si facilement nouées et dénouées, fut chastement consacrée par la main de la mort. A Wagram, un boulet de canon écrasa sur le cu'urdu marquis de Canle-Croix le seul portrait qui attestât la beauté de madame de Bargeton. Elle pleura longtemps ce beau jeune homme, qui en deux campagnes était devenu colonel, échauffé par la gloire, par l'amour, et qui mettait une lettre de Nais au-dessus des distinctions impériales. La douleur jeta sur la figure de cette femme un voile de tristesse. Ce nuage ne se dissipa qu'à l'âge terrible où la femme commence à regretter ses belles années passées sans qu'elle en ait joui, où elle voit ses roses se faner, où les désirs d'amour renaissent avec l'envie de prolonger les derniers sourires de la jeunesse. Toutes ses supériorités firent plaie dans son âme au moment où le froid de la province la saisit. Comme l'hermine, elle serait morte de chagrin si, par hasard, elle se fut souillée au contact d'hommes qui ne pensaient qu'à jouer quelques sous le soir après avoir bien dîné. Sa fierté la préserva des tristes amours de la province. Entre la nullité des hommes qui l'entouraient et le néant, une femme aussi supérieure dut préférer le néant. J^c mariage et le monde furent donc pour elle un monastère. Elle vécut par la poésie, comme la carmélite vit par la religion. Les ouvrages des illustres étrangers jusqu'alors inconnus qui se publièrent de 181fî à 1821, les grands traités de M. de Bonald et ceux de M. de Maistre, ces deux aigles penseurs, enfin les œuvres moins grandioses de la littérature française qui poussa si vigoureusement ses premiers rameaux, lui embellirent sa solitude, mais n'assouplirent ni son esprit ni sa personne. Elle resta droite et forte comme un arbre qui a soutenu un coup de foudre sans en être abattu. Sa dignité se guinda, sa royauté la rendit précieuse et quintessenciée; comme tous ceux qui se laissent adorer par des courtisans quelconques, elle trônaitavcc ses défauts. Tel était le passé de madame de Bargeton, froide histoire, nécessaire à dire pour faire comprendre sa liaison avec Lucien qui fut assez singulièrement introduit chez elle.

Pendant ce dernier hiver, il était survenu dans la ville une personne qui avait animé la vie monotone d'action que menait madame de Bargeton. La place de directeur des contributions indirectes étant venue à vaquer, M. de Barantc envoya pour l'occuper un homme de qui la destinée aventureuse plaidait assez en sa faveur pour que la curiosité féminine lui servit de passe-port chez la reine du pays. M. du Chàtelet, venu au monde Châtelet tout court, mais qui dès 1801 avait eu le bon esprit de se qualifier, était un de ces agréables jeunes gens qui,

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sous Napoléon , échappèrent à toutes les conscriptions, en demeurant auprès du soleil impérial. 11 avait commencé sa carrière par la place de secrétaire des commandements d'une princesse impériale. M. du Chàtelet possédait toutes les incapacités exigées par sa place. Bien fait , joli homme , bon danseur, savant joueur de billard, adroit à tous les exercices, médiocre acteur de société, chanteur de romances, applaudisseur de bons mots, prêt à tout, souple, envieux, il savait et ignorait tout. Ignorant en musique, il accompagnait au piano tant bien que mal une femme qui voulait chanter par complaisance une romance apprise avec mille peines pendant un mois. Incapable de sentir la poésie, il demandait hardiment la permission de se promener pendant dix minutes pour faire un impromptu, quelque quatrain plat comme nn soufflet, et où la rime remplaçait l'idée. M. du Chcàtolet était encore douédu talent de remplir la tapisserie dont les fleurs avaient été commencées par la princesse; il tenait avec une grâce infinie les écheveaux de soie qu'elle dévidait, en lui disant des riens où la gravelure se cachait sous un gaze plus ou moins trouée. Ignorant en peinture, il savait copier un paysage, crayonner un profil, croquer un costume et le colorier. Enfin il avait tous ces petits talents qui étaient de si grands véhicules de fortune dans un temps où les femmes ont eu plus d'influence qu'on ne le croit sur les affaires. Il se prétendait fort en diplomatie , la science de ceux qui n'en ont aucune et qui sont profonds par leur vide; science d'ailleurs fort commode en ce sens qu'elle se démontre par Texcrcice même de ses hauts emplois; que, voulant des hommes discrets, elle permet aux ignorants (Je ne rien dire, de se retrancher dans des hochements de tête mystérieux; et qu'enfin l'homme le plus fort en cette science est celui qui nage en tenant sa tête au-dessus du fleuve des événements qu'il semble alors conduire, ce qui devient une question de légèreté spécifique; là, comme dans les arts, il se rencontre mille médiocrités pour un homme de génie.

Malgré son service ordinaire et extraordinaire auprès de l'altesse impériale, le crédit de sa protectrice n'avait pu le placer au conseil d'État : non qu'il n'eut fait un délicieux maître des requêtes comme tant d'autres; mais la princesse le trouvait mieux placé près d'elle que partout ailleurs. Cependant il fut nommé baron, vint à Cassel comnie envoyé extraordinaire, et y parut en effet trèsextraordinaire, lin ffautrcs termes, Napoléon s'en servit au milieu d'une crise conmie d'un courrier diplomatique. Au moment où l'empire tomba, le baron du Chàtelet avait la promesse d'être nommé minisire en AVestphalio, près de.TérAmo. Après avoir

I)C IULZ.VC. I.

manqué ce qu'il nommait une ambassade de famille, le désespoir le prit; il fit un voyage en Egypte avec le général Armand de Montriveau. Séparé de son compagnon par des événements bizarres, il avait erré pendant deux ans de désert en désert, de tribu en tribu, captif des Arabes qui se le revendaient les uns aux autres sans pouvoir tirer le moindre parti de ses talents. Enfin, il atteignit les possessions de l'iman de Mascate, pendant que Montriveau se dirigeait sur Tanger; mais il eut le bonheur de trouver à Mascate un bâtiment anglais qui mettait à la voile, et put revenir à Paris un an avant son compagnon de voyage. Ses milheurs récents, quelques liaisons d'ancienne date, des services rendus à des personnages alors en faveur, le recommandèrent au président du conseil, qui le plaça près de M. de Barante, en attendant la première direction libre.

Le rôle rempli par M. du Chàtelet auprès de l'altesse impériale, sa réputation d'homme à bonnes fortunes, les événements singuliers de son voyage, ses souffrances , tout excita la curiosité des femmes d'AngouIcme. Ayant appris les mœurs de la haute ville, M. le baron du Chàtelet se conduisit en conséquence. Il fit le malade, joua l'homme dégoûté, blasé. A tout propos, il se prit la tête comme si ses souffrances ne lui laissaient pas un moment de relâche, petite manœuvre qui rappelait son voyage et le rendait intéressant. Il alla chez les autorités supérieures, le général, le préfet, le receveur général et l'évêque; mais se montra partout poli, froid, légèrement dédaigneux comme les hommes qui ne sont pas à leur place et qui attendent les faveurs du pouvoir. Il laissa deviner ses talents de société qui gagnèrent à ne pas être connus; puis, après s'être fait désirer, sans avoir lassé la curiosité, après avoir reconnu la nullité divs hommes et savamment examiné les femmes pendant plusieurs dimanches à la cathédrale, il reconnut en madame de Bargeton la personne dont l'intimité lui convenait. Il compta sur la musique pour s'ouvrir les portes de cet hôtel impénétrable aux étrangers. Il se procura secrètement une messe de Miroir, l'étudia au piano ; puis, un beau dimanche où toute la société d'Angoulême était à la messe, il extasia les ignorants en touchant l'orgue, et réveilla l'intérêt qui s'était attaché à sa personne en faisant indiscrètement circuler son nom parles gens du bas clergé. Au sortir de l'église, madame de Bargeton le complimenta, regretta de ne pas avoir l'occasion de faire de la musique avec lui; pendant celte rencontre cherclu'c, il se fit naturellementoffrirlo|)asse-port qu'il n'eût pas obtenu s'il l'eût demandé. L'adroit baron vint chez la reine d'Angoulême, à laquelle il rendit des soins compromettants Ce vi(Mix beau, car il avait quarante-

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cinq ans, roconiiul dans celle fenninc loule une jeunesse à ranimer, des trésors à faire valoir, peulèlrc une veuve riche en espérances à épouser, enlin une alliance avec la laniillc de Nè}z;repelisse. qui lui pcrniellail d'alxtriN-r à Paris la marquise d'Kspard donl le crédit pouvait lui rouvrir la carrière politique. 3Ialgré le gui sondjre cl luxuriant qui gâtait ce bel arhre, il résolut de s'y allachcr, de l'émonder, de le cultiver, d'en obtenir de beaux fruits. T/Angoulème noble cria contre l'introduction d'un giaour dans la Caaba, car le salon de madame de Bargelon était le cénacle d'une société pure de tout alliage. L'évéque seul y venait habituellemenl , le préfet y était reçu deux ou trois fois dans l'an; le receveur général n'y j)énétrait point; madame de Bargcloa allait à ses soirées, à ses concerts , et ne dinail, jamais chez lui. Ne pas voir le receveur général et agréer un simple directeur des contributions, ce renversement de la hiérarchie parut inconce\able aux autorités dédaignées.

Ceux qui peuvent s'initier par la pensée à des petitesses qui se retrouvent d'ailleurs dans chaque sphère sociale, doivent comjjrendre combien l'hôtel de Bargcton était imposant dans la bourgeoisie d'Angouléme. Quant à llloumeau, les grandeurs de ce Louvre au petit pied, la gloire de cet hôtel de Rambouillet angoumoisin brillait à une distance solaire. Tous ceux qui s'y rassenibbiient étaient les plus jjitoyables esprits, les plus mesquines intelligences, les plus pauvres sires à vingt lieues à la ronde. La politique se répandait en banalités verbeuses et passionnées; la Quotidienne y paraissait liède, Louis XVIII y était traité de Jacobin. Quant aux femmes, la plupart sottes et sans grâce se mettaient mal, toutes avaient quelque imperfection qui les faussait, rien n'y était complet, ni la conversation ni la toilette, ni l'esprit ni la chair. Sans ses projets sur madame de liargeton , Chàtelot n'y eut pas tenu. Néanmoins, les manières et l'esprit de caste, l'air gentilhomme, la fierté du noble au petit castel , la connaissance des lois de la polite.-se, y couvraient tout ce vide. La noblesse des sentiments y était beaucoup plus réelle (}ue dans la sphère des grandeurs parisiennes; il y éclatait un respectable allachemenl quand mrnie aux Bourbons. Cette société pouvait se conqiarcr, si celte image est admissible, à une argenterie de vieille forme, noircie, mais pesante; l'immobilité de ses opinions politiques ressemblait à de la fidélité ; l'espace mis entre elle et la bourgeoisie, la difTieulté d'y parvenir, sinmlaienl une sorte d'élé\ation cl lui donnaient une valeur de convention : chacun de ces nobles avait son prix pour les habitants, comme le cauris représente l'argent chez les nègres du Bambarra.

Plusieurs femmes, flaltécs par IM. du Châtelcl et recoimaissant en luidcssupériorilésqui maïujuaienl aux hommes de leursociélé, calmèrent l'insurrection des amours-propres, car toutes es|)éraient s'approprier la succession de l'altesse impériale. Les puristes pensèrent qu'on verrait l'intrus chez madame de Bargcton , mais qu'il ne serait reçu dans aucune autre maison. DuChâtelel essuya plusieurs impertinences, mais il se maintint dans sa position en cultivant le clergé. Puis il caressa les défauts que le terroir avait donnés à la reine d'Angouléme. Il lui apporta tous les livres nouveaux, il lui lisait les poésies qui paraissaient. Ils s'extasiaient ensemble sur les œuvres des jeunes i)oëtes , elle de bonne foi , lui s'ennuyant, mais prenant en patience les poêles romantiques qu'en homme de l'école impériale, il comprenait peu. Madame de Bargcton , enthousiasmée de la renaissance due à l'influence des lis, aimait M. de Chateaubriand de ce qu'il avait nommé \ iclor Hugo un enfant sublin)e. Triste de ne connaître le génie que de loin,elle soupirait après Paris où vivaient les grands hommes.

M. du Châlelet crut alors faire merveille en lui apprenant qu'il existait à Angouléme «« autre enfant sublime, un jeune poêle qui, sans le savoir, surpassait en éclat le lever sidéral des constellations poétiques. Un grand homme futur était né dans riloumeau! Le proviseur du collège avait montré d'admirables pièces de vers au baron. Pauvre et modeste, l'enfant était un Chatterton sans lâcheté politique, sans la haine féroce contre les grandeurs sociales qui poussa le poêle anglais à écrire des pamphlets contre ses bienfaiteurs. Au milieu des cinq ou six personnes qui partageaient son goût pour les arts et les lettres, celui-ci parce qu'il raclait un violon, celui-là parce qu'il tachait plus ou moins le papier blanc de quelque sépia; l'un en sa qualité de président de la société d'agriculture, l'autre en vertu d'une voix de basse qui lui permettait de chanter en manière d'hallali \cScfia/oincorpoarefe; parmi ces figures fantasques, madame de Bargcton se trouvait comme un alTamé devant un dinerde théâtre où les mets sont en carton. Aussi rien ne pourrait-il peindre sa joie au moment où elle ap|)rit cette nouvelle. Elle voulut voircepoëlc, cet ange ! elle en raffola, elle s'enthousiasma, elle Cii parla pendant des heures entières. Le surlendemain, l'ancien courrier diplomatique avail négocié par le proviseur la présentation de Lucien chez madame de Bargcton.

Vous seuls, pauvresilotesdeprovincc pourqui les distances sociales sont plus longues à parcourir que pour les Parisiens aux yeux desquels elles se raccourcissent de jour en jour, vous sur qui pèsent si durement lesgrillesentrelesquelleschaque monde s'ana-

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(liémalisc cl se dit raca, vous seuls cnmprenflrcz le bouleversement qui laboura la cervelle et le cœur de Lucien Chardon, quand son imposant proviseur lui dit que les portes de rhôLel de Bargeton allaient s'ouvrir devant lui! la gloire les avait fait tourner sur leurs gonds! il serait bien accueilli dans cette maison dont les vieux pignons attiraient son regard quand il se promenait le soirà Beaulieu avec David, en se disant que leurs noms ne parviendraient peutêtre jamais à ces oreilles dures à la science lorsqu'elle partait de trop bas !

Sa sœur fut seule initiée à ce secret. En bonne ménagère, en divine devineresse, Eve sortit quelques louis du trésor pour aller acheter à Lucien des souliers fins chez le meilleur bottier d'Angoulème, un habillement neuf chez le plus célèbre tailleur. Elle lui garnit sa meilleure chemise d'un jabot qu'elle blanchit et plissa elle-même. Quelle joie, quand elle le vit ainsi velu ! combien elle lut (lère de son frère ! combien de recommandations! Elle devina mille petites niaiseries. L'entrainementde méditations avait donné à Lucien Thabitude de s'accouder aussitôt qu'il était assis; il aliaitjusqu'àattirerunelable pour s'y appuyer. Eve lui défendit de se laisser aller dans le sanctuaire aristocratique à des mouvements sans gêne. EUeraccompagnajusqu'à la porte Saint-Pierre, arriva presque en face de la cathédrale, le regarda prendre par laruedeBeaulieu,pouraller sur la promenade où l'attendait M. duChàtelet. Puis la pauvre fdle demeura tout émue comme si quelque grand événement se fût accompli. Lucien chez madame de Bargeton , c'était pour Eve l'aurore de la fortune. Pauvre enfant, sainte créature, elle ignorait que là où l'ambition commence, les naïfs sentiments ce-sent.

En arrivant dans la rue du 3Iinage, les choses extérieures n'étonnèrent point Lucien. Ce Louvre tant agrandi par ses idées était une maison bâtie en pierre tendre particulière au pays, et dorée par le temps. L'aspect, assez triste sur la rue, était intérieurement fort simple ; c'était la cour de province, froide et proprette, une architecture sobre, quasi monastique, bien conservée. Lucien monta par un vieil escalier à balustres de châtaignierdont les marches cessaient d'être en pierre, à partir du premier étage. Après avoir traversé une antichambre mesquine, un grand salon peu éclairé, il trouva la souveraine dans un petit salon lambrissé de boiseries sculptées dans le goût du dernier siècle et peintes en gris; le dessus des portes était en camaïeu; nn vieux damas rouge, maigrement accompagné, décorait les paimeaux ; les meubles de vieille lornu' se cachaient piteusement sous des housses à carre.mx rouges et blancs. Il aperçut madame de Bargeton assise sur un canapé à petit matelas piqué, devant une (able ronde couverte d'un (apis vert, éclairée

par un flambeau de vieille forme, à deux bougies et à garde-vue. La reine ne se leva point, elle se tortilla fort agréablement sur son siège, en souriant au poêle que ce trémoussement serpentin émut beaucoup; il le trouva distingué.

L'excessive beauté de Lucien, la timidité de ses manières, sa voix, tout en lui saisit madame de Bargeton. Le poêle était déjà la poésie. Le jeune homme examina, par de discrètes œillades, cette femme qui lui parut en harmonie avec son renom ; elle ne trompait aucune d^ ses idées sur la grande dame. Madame de Bargeton portait, suivant une mode nouvelle, un béret tailladé en velours noir. Cette coiffure comporte un souvenir du moyen âge qui impose à un jeune homme en amplifiant pour ainsi dire la femme; il s'en échappait une folle chevelure d'un blond rouge, dorée à la lumière, ardente au contour des boucles. La noble dame avait le teint éclatant par lequel une femme rachète les prétendus inconvénients de cette fauve couleur. Ses yeux gris étincclaient, son front déjà ridé les couronnait bien par sa masse blanche hardiment laillée; ils étaient cernés par une marge nacrée où, de chaque côté du nez, deux veines bleues faisaient ressortir la blancheur de ce délicat encadrement. Le nez offrait une courbure bourbonienne qui ajoutait au feu d'un visage long en présentant comme un point brillant où se peignait le royal entrainement des Condé. Les cheveux ne cachaient pas entièrement le cou, la robe négligemment croisée laissait voir une poitrine de neige où l'œil devinait une gorge intacte et bien placée. De ses doigts effilés et soignés, mais un peu secs, madame de Bargeton fit au jeune poète un geste amical pour lui indiquer la chaise qui était près d'elle. M. du Châtelet prit un fauteuil. Lucien s'aperçut alors qu'ils étaient seuls. La conversation de madame de Bargeton l'enivra. Les trois heures passées près d'elle furent un de ces rêves que Ton voudrait rendre éternels. Il trouva celle femme plutôt maigrie que maigre, amoureuse sans amour, maladive malgré sa force; ses défauts, que ses manières exagéraient, lui plurent, car les jeunes gens commencent par aimer l'exagéralion , ce luxe de l'àme. Il ne remarqua point la flélrissure des joues couperosées sur les pommettes et auxquelles les ennuis et quelques souffrances avaient donné des tons de brique. Son imagination s'empara d'abord de ces yeux de feu, de ces boucles élégantes où ruisselait la lumière, de cette éclatante blancheur, points lumineux auxquels il se prit comme un papillonaux bougies, l'uis celle âme parla trop à la sieime pour qu'il pût juger la femme. L'entrain de celle exaltation féminine, la verve des phrases un peu vieilles querépétaildcpuis longtemps madame de Bargelon, mais qui lui parurent neuves, le fascinèrent d'au-

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tant mieux qu'il voulait trouver tout bien. Il n'avait point apporté de poésie à lire; mais il n'en fut pas question ; il avait oublié ses vers pour avoir le droit de revenir, madame de Rarfçeton n"eii avait point parlé pour l'engager à lui faire quelque lecture un autre jour. N'était-ce pas une première entente?

M. du Chàtelet fut mécontent de cette réception ; il aperçut tardivement un rival dans ce beau jeune homme qu'il reconduisit jusqu'au détour de la première rampe au-dessous de Beaulieu dans le dessein de le soumettre à sa diplomatie. Lucien ne fut pas médiocrement étonné d'entendre le directeur des contributions indirectes se vanter de l'avoir introduit, et lui dormer.à ce titre des conseils.

Plut à Dieu qu'il fut mieux traité que lui, disait M. du Chàtelet. La cour était moins impertinente que cette société de ganaches. On y recevait des blessures mortelles, on y essuyait d'affreux dédains. La révolution de 1789 recommencerait, si ces genslà ne se réformaient pas. Quant à lui, s'il continuait d'aller dans cette maison, c'était par goût pour madame de Bargeton, la seule femme un peu propre qu'il y eut à Angoulème, à laquelle il avait fait la cour par désœuvrement et dont il était devenu follement amoureux. Il allait bientôt la posséder, il était aimé, tout le lui présageait. La soumission de cette reine orgueilleuse serait la seule vengeance qu'il tireraitde cette sotte maisonnée de hobereaux. Il exprima sa passion en homme capable de tuer un rival s'il en rencontrait un. Le vieux papillon impérial tomba de tout son poids sur le pauvre poëlc, en essayant de l'écraser sous son importance et de lui faire peur; il se grandit en racontant les périls de son voyage grossis; mais s'il imposa à l'imagination du poêle, il n'effraya point l'amant.

Depuis cette soirée, nonobstant le vieux fat. malgré ses menaces et sa contenance de spadassin bourgeois, Lucien était revenu chez madame de Bargeton d'abord avec la discrétion d'un homme de l'Houmeau. puis il se familiarisa bientôt avec ce qui lui avait paru d'abord une énorme faveur, et vint la voir de plus en plus souvent. Le fds d'un pharmacien fut pris par les gens de cette société pour un être sans conséquence. Dans les commencements, si quelque gentilhomme ou quelques femmes, venus faire une visite à Nais, rencontraient Lucien, tous avaient pour lui l'accablante politesse dont les gens comme il faut usent avec leurs inférieurs; Lucien trouva d'abord ce monde fort gracieux, mais plus tard il reconnut le sentiment d'où procédaient ces fallacieux égards. Bientôt il surprit quelques airs prolecteurs qui remuèrent son fiel et le confirmèrent dans les haineuses idées républicaines par lesquelles beaucoup de ces futurs patriciens préludent avec la haute société. Mais combien de souffrances

n'aurail-il pas endurées pour Nais qu'il entendait nonmier ainsi, car entre eux les intimes de ce clan, de même que les grands d'Espagne et les personnages de la crème à ^'ienne5 s'appelaient, hommes et femmes, par leurs petits noms, dernière nuance inveiitée pour mettre une distinction au cœur de l'aristocratie angoumoisine.

Nais fut aimée comme tout jeune homme aime la première femme qui le flatte, car Naïs pronostiquait un grand avenir, une gloire immense à Lucien. .Madame de Bargeton usa de toute son adresse pour établir chez elle son poète. Non-seulement elle l'exaltait outre mesure, mais elle le représentait comme un enfant sans fortune qu'elle voulait placer; elle le rapetissait pour le garder; elle en faisait son lecteur, son secrétaire; mais elle l'aimait plus qu'elle ne croyait pouvoir aimer, après l'affreux malheur qui lui était advenu. Elle se traitait fort mal intérieurement, elle se disait que ce serait une folie d'aimer un jeune homme de vingt ans, qui, par sa position, était déjà si loin d'elle. Ses familiarités étaient capricieusement démenties par la fierté que lui inspiraient ses scrupules; elle se montrait tour à tour allière et protectrice, tendre et flatteuse. D'abord intimidé par le haut rang de cette femme, Lucien eut donc toutes les terreurs, les espoirs et les désespérances qui martellent le premieramourel le mettent si avant dansjc cœur par les coups que frappent alternativement la douleur et le plaisir. Pendant deux mois, il vit en elle une bienfaitrice qui allait s'occuper de lui maternellement. Mais les confidences commencèrent. Madame de Bargeton appela son poète <-. cher Lucien, ;> puis « cher i> tout court. Le poète enhardi nomma cette grande dame <.Na'is.»En l'entendant lui donner ce nom. elle eut une de ces colères qui séduisent tant un enfant, elle lui reprocha de prendre le nom dont se servait tout le monde. La fière et noble Nègrepelisse offrit à ce bel ange un de ses noms, elle voulut être " Louise » pour lui. Lucien atteignit au troisième ciel de l'amour.

T n soir, Lucien éîant entré pendant que Louise contemplaitun portrait qu'elle serra promptement, il voulut le voir. Pour calmer le désespoir d'un premier accès de jalousie, Louise montra le portrait du jeune Cante-Croix, et raconta, non sans larmes, la douloureuse histoire de ses amours, si purs et si cruellement étouffés. S'essayait-elle à quelque infidélité envers son mort, ou avait-elle inventé de faire à Lucien un rival de ce portrait? Lucien était trop jeune pour analyser sa maîtresse, il se désespéia naïvement, car elle ouvrit la campagne pendant laquelle les femmes font battre en brèche des scrupules plusou moins ingénieusement fortifiés. Leurs discussions sur les devoirs, sur les convenances, sur la religion, sont comme des places fortes qu'elles

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aimenl à voir prendre d'assaut. L'innocent Lucien n'avait pas besoin de ces coquetteries, il eût guerroyé tout naturellement.

— Je ne mourrai pas mol, je vivrai pour vous, dit audacieusement un soir Lucien qui voulut en linir avec 31. de Gante-Croix, et qui jeta sur Louise un regard où se peignait unepassion arrivéeà terme.

Effrayée des progrès que ce nouvel amour faisait chez elle et chez son poêle, etie lui demanda les vers promis pour la première page de son album, en cherchant un sujet de querelle dans le relard qu'il mettait à les faire. Que devint-elle en lisant les deux stances suivantes, qu'elle trouva naturellement plus belles que les meilleures de M. de Lamartine?

Le magique pinceau, les muses mensongères N'orneront pas lonjoiirs de ces feuilles légères

Le fidèle vélin; Et le crayon furtif île ma belle mailresse 51e confira souvent sa secrèle allégresse

Ou son muet chagrin.

Ah ! quand ses doigts plus lourds i"! mes pages fanées Demanderont raison des riches destinées

Que lui lient l'avenir; Alors, veuille l'Amour que de ce beau voyage

Le fécond souvenir Soit doux à contempler comme un ciel sans nuage!

— Est-ce bien moi qui vous les ai dictés? dit-elle. Ce soupçon, inspiré par la coquetterie d'une

femme qui se plaisait à jouer avec le feu, fit venir une larme aux yeux de Lucien; alors elle le calma en le baisant au front pour la première fois.

Lucien fut décidément un grand homme qu'elle voulut former; elle imagina de lui apprendre l'italien et l'allemand, de perfectionner ses manières; elle trouva là des prétextes pour l'avoir toujours chez elle, à la barbe de ses ennuyeux courtisans. Quel intérêt dans sa vie ! Elle se remit à la musique pour son poëte à qui elle révéla le monde musicul. Rlle lui joua quelques beaux morceaux de Beethoven et le ravit.

Heureuse de sa joie, elle lui disait hypocritement en le voyant à demi pâmé :

— Ne peut-on pas se contenter de ce bonheur? Le pauvre poète avait la bêtise de répondre :

— Oui.

Enfin, les choses arrivèrent à un h I point que Louise avait fait dincr I^ucien avec elle dans la semaine précédente, en tiers avec M. de liargcton. Malgré celte précaution toute la ville sut le fait et le tint pour exorbitant; chacun se demanda s'il était vrai; ce fut une rumeur affreuse : à plusieurs la so- *ciété parut à la veille d'un boideversen)ent ; d'autres s'écrièrent : ^ oilà le fruit des doctrines libérales. Le jaloux du Châtelet apprit alors que madame Charlotte qui gardait les femmes en couches élail

madame Chardon, mère du Chateaubriand de l'IIoumeau, disait-il, expression qui passa pour un bon mot. Madame de Chandour accourut la première chez madame de Bargeton.

— Savez-vous, chère Nais, ce dont tout Angoulême parle? lui dit-elle. Ce petit poëtriau a pour mère madame Charlotte qui gardait il y a deux mois ma belle-sœur en couches.

— Ma chère, dit madame de Bargeton en prenant un air tout à fait royal, qu'y a-t-il d'extraordinaire à ceci? n'est-elle pas la veuve d'un apothicaire? Une pauvre destinée pour une demoiselle de Rubempré! Supposons-nous sans un sou vaillant! que ferions-nous pour vivre, nous? comment nourririez-vous vos enfants?

Le sang-froid de madame de Bargeton tua les lamentations de la noblesse. Les âmes grandes sont toujours prêtes à faire une vertu d'un malheur. Puis il se trouve, dans la persistance à faire le bien qu'on incrimine, un invincible attrait; l'innocence a le piquant du vice. Dans la soirée, le salon de madame de Bargeton fut plein de ses amis, venus pour lui faire des remontrances. Elle déploya toute la causticité de son esprit : elle dit que si les gentilshommes ne pouvaient être ni Molière, ni Racine, ni Rousseau, ni Voltaire, ni Massillon, ni Beaumarchais, ni Diderot, il fallait bien accepter les tapissiers, les horlogers, les couteliers dont les enfants devenaient grands hommes ; elle dit que le génie était toujours gentilhonmie; elle gourmanda les hobereaux sur le peu d'entente de leurs vrais intérêts; enfin elle dit beaucoup de bêtises qui auraient éclairé des gens moins niais, mais ils en firent honneur à son originalité. Enfin, elle conjura l'orage à coups de canon. Quand Lucien, mandé par elle, entra pour la première fois dans le vieux salon fané oti l'on jouait au Avhist à quatre tables, elle lui fit un gracieux accueil el le présenta en reine qui voulait être obéie. Elle appela le directeur des contributions, .M. Châtelet, et le pétrifia en lui faisant comprendre qu'elle connaissait l'illégale superfétation de sa particule. I>ucicn fut, dès ce soir, violemment introduit dans la société de madame de Bargeton ; mais il y futacceplé comme une substance vénéneuse que chacun se promettait d'expulser en la soumettant au\ réactifs de l'impertinence. .Malgré ce triomphe. Nais perdit de son empire; il y eut des dissidents qui tcnlèrent d'émigrer. Par le conseil de M. du Châtclcl, Amélie, qui était madame de Chandour, résolut d'élever autel contre autel en recevant chez elle les mercredis. Madame de Bargeton ouvrait son salon tous les soirs, el les gens qui venaient chez elle él aient si routiniers, si bien habitués à se retrouver devant les mêmes tapis, à jouer aux mêmes trictracs, à voir les gens, les fianibeaux, à mettre leurs manleattv, leurs dou-

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blcs souliers, leurs chiipeaux (I;iiis le iiicine couloir, qu'ils Jiiin.iieiit les marches de rescalier autant que la inailrosse de la maison. Tous su résignèrent à subir le Cliardoiitierel du sacré bocage, dit Alexandre de Jirehiaii, autre bon mol. Endu, le jué.^ident delà société d'at^ricuiture a[iaisa la sédition par une observation magistr,Tle :

— Avant la ré\oIulion, dit-il, les plus grands seigneurs rece\ aient l)uelos,Clrinim,(;réliillon, tous gcnt.qui. connue ce petit j)oële<lerilounieau, étaient sans con.sé(]ueiice; mais ils n'admellaient point les receveurs des tailles, ce qu"est, aprèj tout, Cliàielet.

Du Chàtelet paya pour Chardon, chacun lui marqua de la Iroifleur. Ku se sentant attaqué, le directeur des contributions, qui, (icpuis le moment où elle l'axait api)e|é Cliàielet, s'était juré à lui-même de posséder madame de liargcton, entra dans les \ues de la maîtresse du logi^; il soutint te jeune poëtc, en se déclarant son ami. Ce grand diplomate, dont s'était maladioiti nient privé riùn[)ereur, caressa Lucien, il se dit son ami; il donna, pour le lancer, un dîner où se trouvèrent le préict, le receveur général, le colonel du régimcJit en garnison, le directeur de l'école, le {H ésideiil du triijUna!,eniin toutes les S( inimités ad mi niitratives. Le pauvrepoëte l'ut lèté si grandement, que tout autre qu'un jeune homme de \ingl-dcux ans aurait véhémentement soupçonné de mystilication les louanges au moyen desquilles on abusa de lui. Au dessert, Chàtelet fit récitera son rival une ode de Sardanapale mourant, le chcl-d'œuvre du moment. En l'entendanlj le proviseur du (oliége, homme flcgmalique, battit des mains endi>anl que Jean-Baplisle llouiseau n'avait pas mieux l'ail. Ce baron Cliàteh^t pensa que le petit rimeur crèverait toL ou lard dans la serre chaude des h»uaiiges, ou que, dans l'ivresse de sa gloire anticipée, il se permettrait quelques impertinences qui le l'eraienl rentrer dans son obscurité jirimilive. En attendant le décès de ce génie, il parut immoler ses prétentions aux pieds de madamede iiargeton ; mais, avec l'habileté des roués, il avait arrêté son plau et suivit avec une attention stratégique la niarche des deux amants, en épiant l'occasion d'extcrniiner Lucien.

Il s'éleva dès lors dans Angoulénic et dans les environs un bruit sourd qui proclamait l'existence d'un grand homme en Angoumois. Madame de Bargcton était généralement louée pour les soins qu'elle prodiguait au jeune aigle, l ne lois sa conduite approuvée, elle voulut obtenir une sanction générale. Elle tambourina dans lo déparlement une soirée à glaces, à galeaux et à thé, grande innoNation dans une ville où le thé se vendait encore chez les apothicaires, comme une drogue employée contre les iiidigeslvJiis. La fleur de l'arislocralic l'iit conviée

pour entendre une grande œuvre que devait lire Lucien.

Louise avait caché les ('ilficultés vair)cucs à son anu, mais elle lui toucha quelques mots de la conjuration formée contre lui par le monde, car elle ne \oulail [tas lui laisser ignorer les dangers de la carrière que doivent parcourir les hommes de génie et où se rencontrent des obstacles infranchissahles aux courages médiocres. Elle lit de cette victoire un enseignement. De ses blanches mains, elle lui montra la gloire achetée jiar de continuels supplices, elle lui parla du bûcher des martyrs à traver.>er, elle lui beurra ses plus belles tartines cl les panacha de ses plus pompeuses expressions ; ce fut une contrefaçon des improvisa lions qui déparent le roman de Corinne. Elle se Irudva si grande par son éloquence, qu'elle aima davantage le Benjamin qui la lui inspirait. Enfin elle lui conseilla de réjMidicr audacieusement son père en prenant le noble nom de Piubempré,sans se soucier des criailleries soulevées par un échange que d ailleurs le roi légitimerait. Elle se chargeait d'obtenir cette faveur, elle était apparentée à la marquise d'Espard, une demoiselle de Blamont- (Ihauvry, fort en crédit à la cour. A ces mots, le roi, la marquise d'Espard, la cour, Lucien vilconime Uii feu d'artifice, et la nécessité de ce Laplèmc lui fut prouvée.

— Cher petit, lui dit Louise d'une voix tendrement moqueuse, plus tôt il se fera, plus vite il sera sanctioniié.

Elle lui souleva l'une après l'autre les couches successives de l'état social, lui fit compter les échelons qu'il franchissait soudain par cette habile détermination. En un instant, elle lit abjurera Lucien ses idées populacières sur la chimérique égalité de 17S3. Elle réveilla chez lui la soif des distinctions que la froide raison de Iîa\id avait calmée; elle lui montra la haute société comme le seul théâtre sur l((juel il devait marcher, se tenir. Le haineux libéral devint monarchique in piilu. Lucien mordit à la pomme du luxe aristocratique et de la gloire ; il jura d'apporter aux pieds de sa dame une couronne, fùtelle ensanglantée; il la conquerrait à tout prix, quibuscuinque iiis. l'our prouver son courage, il raconta ses souffrances actuelles qu'il avait cachées à Louise, conseillé par cette indéfinissable pudeur attachée aux premiers senlimcnls et qui défend au jeune homme d'étaler ses grandeurs, tant il aime à voira{)précierson âme dans son //it«{//i//o. 11 peignit les étreitites d'une misère supportée avec orgueil, ses travaux chez David, ses nuits employées à l'étude. Celle jeune ardeur rappela le colonel de vingt-six ans à madame cîe Bargeton, dont !e regard s'amollit. En voyant la faiblesse gagner son imposante maitresse, Lucien prit une main qu'on lui laissa prendre.

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ol la balsa avec la fuiic du poc'tc, du jeune homme , (ic Tamant. Louise alla jusqu'à pcrmetlie au fiis de l'apolliicaire d'atteindre à son front ctd'y imprimer SCS lèvres palpitantes.

— Enfant! enfant! si l'on nous voyait, je serais bien ridicule, dit-elle en se réveillant d'une torpeur extatique.

Pendant celle soirée, l'esprit de madame de Bargeton fit de grands ravages dans ce qu'elle nommait les préjuges de Lucien. A l'entendre, les hommes de génie n'avaient ni frères ni sœurs, ni pères ni mères ; îes grandes œuvres qu'ils devaient édifier leur imposaient un apparent égoïsine, en les obligeant de tout sacrifier à leur grandeur. Si la famille souffrait d"abord des dévorantes exactions perçues par un cerveau gigantesque, plus tard elle recevait au centuple le prix des sacrifices de tout genre exigés par les premières luttes d'une royauté contrariée, en partageant les fruits de la victoire. Le génie ne relevait pas de lui-même : il était seul juge de ses moyens, car lui seul connaissait la fin; il devait donc se mettre au-dessus des lois , appelé qu'il était à les refaire; d'ailleurs, qui s'empare de son siècle, peut tout prendre, tout risquer, car tout est à lui. Elle citait les commencements de la vie de Bernard de Palissy, de Louis XL de Fox, de Napoléon, deChrisîophe Colomb, de César, de tous les illustres joueurs, d'abord criblés de dettes ou misérables, incompris, tenus pour fous, pour mauvais fils, mauvais pères, mauvais frères, mais qui plus tard devenaient l'orgueil de la famille, du pays, du monde. Ces raisonnements abondaient dans les viees secrets de Lucien et avançaient la corruption de son cœur, car, dans l'ardeur de ses désirs, il admettait les moyens o priori. Mais ne pas réussir, est un crime de lèsemajesté sociale. Un vaincu n'a-t-il pas alors assassiné toutes les vertus bourgeoises sur lesquelles repose la société qui chasse avec horreur les Mari us assis devant leurs ruines? Lucien ne se savait pas entre l'infamie des bagnes et les palmes du génie; ilplanaitsurleSinaï des prophètes sans comprendre qu'au bas s'étend une mer Morte, l'horrible suaire de Gomorrhe.

Louise débrida si bien le cœur cl l'esprit de son poêle, des langes dont la vie de province les avait cnveli)ppés, que Lucien voulut éprouver madame de Bargeton afin de savoir s'il pouvait, sans éprouver la honte d'un refus , conquérir cette haute proie. La soirée annoncée lui donna l'occasion de tenter cette épreuve. L'ambition se mêiail àson amour. Il aimait cL voulait s'élever, double désir bien naturel chez les jeunes gens qui ont un cœur à satisfaire et l'indigence à combattre. En conviant aujourd'hui tous ses enlaiits à un même festin , la société réveille dès le malin de lu vie les ambitions, elle destitue la Wn

nesse de ses grâces et vicie la plupart de ses sentiments généreux en y nîêlant des calculs. La poésie voudrait qu'il en fût autrement, mais le fait vient trop souvent démentir la fiction à laquelle on voudrait croire , pour qu'on puisse se permettre de représenter le jeune homme autrement qu'il est au dix-neuvième siècle. Le calcul de Lucien lui parut se faire au profit d'un beau sentiment, desonamitié pour David. Lucien écrivit une longue lettre à sa Louise, car il se trouva plus hardi la plume à la main que la parole à la bouche. En douze feuillets trois fois recopiés, il lui raconta le génie de son père, ses espérances perdues , et la misère horrible à laquelle il était en proie; il lui peignit sa chère sœur comme un ange, David comme un Cuvierfutur,qui, avant d'être un grand homme, était un père, un frère, un ami pour lui. Il se croirait indigne d'être aiméd'elle, sa première gloire, s'il ne lui demandait pas de faire pour David ce qu'elle faisait pour luimême. Il renoncerait à tout plutôt que de trahir David Séchard, il voulait que David assistât à son succès. II écrivit une de ces lettres folles où les jeunes gens opposent le pistolet à un refus , où tourne le casuisme de l'enfance, où parle la logique insensée des belles âmes, délicieux verbiage brodé de ces déclarations naïves échappées du cœur à l'insu de l'écrivain, et que les femmes aiment tant.

Après avoir remis sa lettre à la femme de chambre, Lucien était venu passer la journée à corriger des épreuves , à diriger quelques travaux , à mellre en ordre les petites affaires de l'imprimerie, sans rien dire à David , car dans les jours où le cœur est encore enfant, les jeunes gens ont de ces sublimes discrétions; puis peut-être Lucien commençait-il à redouter la hache de Phocion que savait manier David, peut-être craignait-il la clarté de son regard qui allait au fond de l'âme. Après la lecture de Chénier, son secret, atteint par un reproche qu'il sentit comme le doigt que pose un médecin sur une plaie, avait passé de son cœur sur ses lèvres.

Maintenant endjrassez les pensées qui dïirenl l'a'isaillir pendant qu'il descendait d'Angoulême k l'Hounieau. (^ette grande dame s'était-elle fâchée? allail-elle recevoir l)a\id chez elle? l'ambitieux ne serait-il pas précipité dans son trou à l'Iloumeau? Ouoique, avant de baiserLouiseau front, Lucien eùl pu mesurer la distance qui sépare une reine de son favori, il ne se disait pas que David ne pouvait franchir en un clin d'œil l'espace qu'il avait mis cinq mois à parcourir. Ignorant combien était absolu l'ostracisme prononcé sur les petites gens, il ne savait pas qu'une seconde tentative de ce genre était la [lerte de madame de Bargeton. Atteinte cl convaincue de s'être encanaillée, elle serait obliuéc

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de quiticr la ville, où sa caste la fuirait comme au moyen âge on fuyait un lépreux. Le clan de tlne aristocratie et le clergé lui-même défendrait Nais envers et contre tous, au ca>; on elle se permettrait une faille ; mais lecrimc de voir mauvaisecompagnie ne lui serait jamais remis, car si l'on excuse les fautes du pouvoir, on le condamne après son aljdicalion ; or, recevoir David , n'était-ce pas abdiquer? Si Lucien n'end)rassail pas ce cùlé de la question, son inslincl aristocratique lui faisait pressentir bien d'autres difficultés qui l'épouvantaient. La noblesse des senlimeiits ne donne pas inévitablement la noblesse des manières. Si Racine avait l'air du plus noble courtisan. Corneille ressemblait fort à un marchand de bœufs; IJe.-cartcs avait la tournure d'un bon négociant hollandais ;'souvcnt en rencontrant Montesquieu son râteau sur l'épaule , son bonnet de nuit sur la tète, les visiteurs de la Brède le prirent pour un \ul},aire jardinier. L'usage du monde, quand il n'eit pas un don de haute naissance, une science sucée avec le lait ou transmise par le sang, co:istitue une éducation que le hasard doit seconder par une certaine élégance de formes, par une distinction dans les traits, par un timbre (le voix. Toutes ces grandes petites choses manquaient à David , tandis que la nature en avait doué son ami. Gentilhomme par sa mère. Lucien avait jusqu'au pied haut courbé du Franc; tandis que David Sécliard avait les pieds plats du Welche et l'encolure de son père le pressier. Lucien entendait les railleries qui pleuvraient sur David, il lui semblait voir le sourire que réprimerait madame de Bargeton ; eidin, j^ans avoir précisément honte de son frère, il se promettait de ne plus écouter ainsi son premier mouvement, et de le discuter. Après l'heure de la poésie et du dévouement, après une lecture qui venait do montrer aux deux amis les campagnes littéraires éclairées par un nouveau soleil , l'heure de la politique et des calculs sonnait pour Lucien. En rentrant dans l'Houmeau, il se repentait de sa lettre. Il aurait voulu la reprendre, car il avait aperçu par une échappée les impitoyables lois du monde. Il avait deviné combien la fortune acquise favorisait l'ambition, et il lui coûtait de retirer son pied du premier bâton de l'échelle par laquelle il devait monter à l'assaut des grandeurs. Puis les images de sa vie simple et tranquille, parée des plus vives fleurs du sentiment; ce David plein de génie qui l'avait si noblement aide , qui lui donnerait au besoin sa vie ; sa mère si grande dans son abaissement et qui le croyait aussi bon qu'il était spirituel ; sa sœur, cette fille si gracieuse dans sa résignation; son enfance si pure, et sa conscience encore blanche; ses espérances qu'aucune bise n'avait cfl'euillées, tout refleurissait dans son souvenir.

Il se disait alors qu'il était plus beau de percer les épais bataillons de la tourbe aristocratique ou bourgeoise à coups de succès, que de parvenir par les faveurs d'une femme. Son génie luirait lot ou tard comme celui de tant d'hommes, ses prédécesseurs, qui avaient dompté la société; les femmes l'aimeraient alors!... L'exeniple de Napoléon, si fatal au dix-neuvième siècle par les prétentions qu'il inspire à tant de gens médiocres, apparut à Lucien, qui jeta ses calculs au vent en se les reprochant. Ainsi était fait Lucien, il allait du mal au bien , du bien au mal , avec une égale facilité.

Au lieu de l'amour que le savant porte à sa retraite. Lucien éprouvait depuis un mois une sorte de honte, en apercevant la boutique où se lisait en lettres jaunes sur un fond vert :

Pharmacie de Postel, successeur de Chabdos.

Le nom de snn père, écrit ainsi dans un lieu par où passaient toutes les voitures, lui blessait la vue. Le soir où il franchit sa porte ornée d'une petite grille à barreaux de mauvais goût, pour se produire à Beaulieu, parmi les jeunes gens les plus élégants de la haute ville en donnant le bras à madame de Bargeton , il avait étrangement déploré le désaccord qu'il reconnaissait entre cette habitation et sa bonne fortune.

— Aimer madame de Bargeton, la posséder bientôt peut-être, et loger dans ce nid à rats! se disait-il en débouchant par l'allée dans la petite cour où plusieurs paquets d'herbes bouillies étaient étalés le long des murs, où l'apprenti récurait les chaudrons du laboratoire, où M. Postel, ceint d'un tablier de préparateur, une cornue à la main, examinait un produit chimique tout en jetant l'œil sur s.'i boutique; et s'il regardait trop attentivement sa drogue, il avait l'oreille à la sonnette. L'odeur dos camomilles, des menthes, de plusieurs plaiites distillées, remplissait la cour et le modeste appartement où l'on montait par un de ces escaliers droits, appelés des escaliers de meunier, sans autre rampe que deux cordes. Au-dessus était l'unique chambre en mansarde où demeurait Lucien.

— Bonjour, mon fiston, lui dit M. Postel , le véritable type du boutiquier de province. Comment va notre petite saute? "\Ioi je viens de faire une expérience sur la mélasse, mais il aurait fallu votre père pour trouver ce que je cherche. C'était un fameux homme , celui-là ! Si j'avais connu son secret contre la goutte, nous roulerions tous deux carrosse aujourd'hui!

Il ne se passait pas de semaine que le pharmacien, aussi bcte qu'il était bon homme, ne donnât un coup de poignard à Lucien, en lui i)arlant de la

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falalo discrélioii que son père avait gardée sur sa découverte.

— C'est un grand malheur, répondit brièvement Lucien qui commençait à trouver l'élève de son père prodigieusementcommun, quoiqu'il Teut souvent béni, car plus d'une fois l'honnête l'ostcl avait secouru la veuve et les enfants de son maître.

— Ou'avez-vous donc? demanda M. Poste! en posant son éprouvelte sur la table du laboratoire.

— Est-il venu quelque lettre pour moi?

— Oui, une qui fleure comme baume! elle est auprès de mon pupitre, sur le comptoir.

La lettre de madame de Bargeton mêlée aux bocaux de la pharmacie ! Lucien s'élança dans la boutique.

— Dépèche-toi, Lucien ! ton dîner t'attend depuis une heure, il sera froid! cria doucement unejoiie voix à travers une fenêtre entr'ouverteetque Lucien n'entendit pas.

— Il est toqué, votre frère, mademoiselle! dit Poste! en levant le nez. Depuis quelques jours son esprit est lévigé par un pilon connu.

Ce célibataire, assez semblable à une petite tonne d'eau-de-vie sur laquelle la fantaisie d'un peintie aurait mis une grosse figure grêlée de petite vérole et rougeaude, prit en regardant Eve un air cérénjonieux et agréable qui prouvait qu'il pensait à épouser la fille de son prédécesseur, sans pouvoir mettre fin au combat que l'amour et l'intérêt se livraient dans son cœur. Aussi souvent disait-il à Lucien en souriarfl la phrase qu'il lui redit quand le jeune honmic repassa près de lui : u Elle est fameusement jolie votre îœur! vous n'êtes pas mal non plus! votre père faisait tout bien. :>

Eve était une grande brune, aux cheveux noirs, aux yeux bleus. Quoiqu'elle offrit les s\mptùmcs d'un caractère viril, elle était douce, tendre et dévouée. Sa candeur, sa naïveté, sa tranquille résignation à une vie laborieuse, ?a sagesse que nulle médisance n'attaquait, avaient du séduire David Séchard. Aussi depuis leur première entrevue, une sourde et simple passion s'élail-elle émue entre eux, à l'allemande, sans manifestations bruyantes ni déclarations empressées. Chacun d'eux avait pensé secrètement à l'autre, comme s'ils eussent été séparés par quelque mari jaloux que ce sentiment aurait offensé. Tous deux se cachaient de Lucien, à qui peut-être ils croyaientporterquelquedommage. David avait peur de ne pas plaire à Èvc, qui, de son côté, se laissait aller aux timidités de l'indigence, l'ne véritable ouvrière aurait eu de la hardiesse, mais une enfant bien élevée et déchue -se conformait à sa triste fortuçc. Modeste en apparence, ficrc en réalité, Eve ne voulait pas courir sus au (ils d'un homme qui passait ])our riche. En ce mo-

ment, les gens au fait de la valeur croissante des propriétés estimaient à plus de quatre-vingt mille francs le domaine de Marsac, sans compter les terres que le vieux Séchard , riche d'économies, licureux à la récolte, habile à la vente, devait y joindre en guettant les occasions. David était peut-être la seule personne qui ne sut rien de la fortune de son père. Pour lui, Marsac était unebicoqueachctée, en 1810, quinze ou seize mille francs, où il allait une fois par an, au temps des vendanges, et où son père le promenait à travers les vignes, en lui vantant des récolîesque l'imprimeur ne voyait jamais, et dont il se souciait fort peu. L'amour d'un savant habitué à la solitude et qui agrandit encore les sentiments en s'en exagérant les difficultés, voulait être encou-' ragé; car, pour lui, Eve était une femme plus imposante que ne l'est une grande dame pour un simple clerc. Gauche et inquiet près de son idole, aussi pressé de partir que d'arriver, David contenait sa passion au lieu de l'exprimer. Souvent, le soir, après avoir forgé quelque prétexte pour consulter Lucien, il descendait de la place du Mûrier jusqu'à l'Houmeau, par la porte Palet; mais en atteignant la porte verte à barreaux de fer, il s'enfuyait, craignant de venir trop tard, ou de paraître importun à Eve qui sans doute était couchée. Quoique ce grand amour ne se révélât que par de petites choses, Eve l'avait bien compris; elle était flattée sans orgueil de se voir l'objet du profond respect empreint dans les regards, dans les paroles, dans les manières de David ; mais la plus grande séduction de l'imprimeur était son fanatisme pour Lucien ; il avait deviné le meilleur moyen de plaire à Eve. Pour dire en quoi les muettes délices de cet amour différaient des passions tumultueuses, il faudrait le comparer aux fleurs champêtres opposées aux éclatantes fleuri des parterres. C'étaicntdes regards doux et délicats comme les lotos bleus qui nagent sur les eaux, des expressions fugitives comme les faibles parfums de l'églantine, des mélancolies tendres comme le velours des mousses ; fleurs de deux belles âmes qui naissaient d'une terre riche, féconde, immuable. Eve avait plusieurs fois déjà deviné la force cachée sous cette faiblesse; elle tenait si bien compte à David de tout ce qu'il n'osait pas, que le plu»; léger incident pouvait amener une plus intime union de leurs âmes.

Lucien trouva la porte ouverte par Eve. et s'assit sans lui rien dire, à une petite table posée sur un X, sans linge, où son couvert était mis. Le pauvre petit ménage ne possédait que trois couverts d'argent, Eve les cnqilovait tous pour le frère chéri.

— Que lis-lu donc là? dit-elle après avoir mis sur la table un plat qu'elle relira du feu, et après

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avoir éleiiit son fourneau mobile en en ferni.inl la bouehc et le couvrant de rétoulToir.

Lucien ne répondit jtas. l'i\e prit une petite assiette coqnctlenienl arrangée avec des leuilles de vigne, et la mit sur la table avec une jatte pleine de crème.

— Tiens, Lucien, je t'ai eu des fraises. Lucien prêtait tant datlenlion à sa lecture ([u'il

n'entendit point, llve \int alors s'asseoir [très de lui, sans laisser échapper un murmure, car il entre dans le sentiment d'une sœur pour son frère un [ilaisir immense à être traitée sans façon.

— Mais (pi "as-tu donc? s'écria-t-elle en vo\ant briller des larmes dans les yeux de son frère.

— Rien, rien, Lve, dit-il en la prenant par la taille, l'attirant à lui, la baisant au front et sur les clie\eux, puis sur le cou, a\cc une en'crvcscenco îiirprcnanle.

— Tu te caches de moi.

— Eh bien, elle m'aime !

— Je savais bien que ce n'était pas moi que tu endirassais, dit d'un ton boudeur la pauvre sœur en roiigi sanl.

— Nous ierons tous iicureu\! s'écria Lucien en avalant son potage à grandes cuillerées.

— Nous! répéta È\e.

Inspirée par le même près entimenl qui s'était emparé de J)a\id, elle ajouta :

— Tu vas nous aimer moins !

— Comment pcu\-[u croire cela, si lu me connais!

hvc lui teiidii la ntain jjour presser la sienne; l'uis, elle ota l'assiette vide, la soupière en terre brune, et avança le plat qu'elle avait fait. Au lieu de manger, Lucien relut la lettre de madame de IJargeton que la discrète Eve ne demanda point à voir, tant elle avait de res{>cct pour son frère. S'il voulait la lui comnminqucr, elle devait attendre, et s'il ne le voulait pas, pouvait-elle l'exiger? Elle attendit. \'oici cette lettre :

<; 3Jon anu, pourquoi refuserais-je à votre frère en science l'appui que je vous ai prête? A mes yeux, les talents ont des droits égaux ; mais vous ignorez les préjugés des personnes qui composent ma société. Nous ne ferons pas reconnaître l'anoblissement de l'esprit à ceux qui ont l'aristocratie de l'ignorance. Si je ne suis pas assez puîssante pour leur imposer M. David Séchard, je vous ferai volontiers le sacrifice de ces pauvres gens, ce sera comme une hécatombe antique. Mais', cher ami, vous ne \oulez sans doute pas me faire accepter la compagnie d'une personne dont l'esprit ou les manières pourraient ne pas me plaire. Vos llatteries m'ont appris combien l'amitié s'aveugle facilement !

m'en voudrez-vous, si je mets à mon consenlcnieul une restriction? Je veux voir votre ami, le juger, savoir par moi-même, dans lintérêt de votre avelur, si vous ne vous abusez ixiiiit. N'est-ce pas un de ces soins maternels que je dois avoir pour vous , mon cher poëte ?

» LoiISE DE NÈGREPELISSE. ))

JiUcien ig!iorait avec quel art le oui s'cniploie dans le beau monde pour arriver au non , et le non pour amener un oui ; celle lettre fut un triomphe pour lui. David irait chez madante de Rargeton, il y brillerait de la majesté du génie. Dans l'ivresse que lui causait une victoire qui lui lit croire à la puissance de son ascendant sur les homuies, il prit une attitude si fière, tant d'espérances se reflétèrent sur S)n visage en y produisant un éclat radieux, que sa so'ur ne put s'empêcher de lui dire qu'il était beau.

— Si elle a de l'esprit, elle doit bien l'aimer, cette lémmc! Et alors ce soir elle sera chagrine, car toutes les femmes vont te faire mille coquetteries; tu seras bien beau en lisant ton Saint Jean dans Palmes! je voudrais être souris pour nte glisser là! \ iens, j'ai ai»prèlé ta toilette dans la chambre de notre mère.

Cette chambre était celle d'une miièrc décente. Il s'y trouvait un lit en noyer, garni de rideaux blancs, et au bas duquel s'étendait un maigre tapis vert; puis une commode à dessus de bois ornée d'un miroir, des chaises en noyer. Sur la cheminée, une pendule rappelait les jours de l'ancienne aisance disparue. La fenêtre avait des rideaux blancs, les murs étaient tendus d'un papier gris à fleurs grises. Le carreau, mis en couleur et frotte par Eve, brillait de propreté. Au milieu de cette chambre était un guéridon où sur un plateau rouge à ro aces dorées se voyaient trois tasses et un sucrier en porcelaiiie de ]>imoges. Eve couchait dans un cabinet contigu qui contenait un lit étroit, une vieille bergère et une table à ouvrage près de la fenêtre ; mais l'exiguïté de cette cabine de marin exigeait que la porte vitrée restât toujours ouverte, afin d'y donner de l'air. Malgré la détresse qui se révélait daiis la sobriété des choses, il y respirait la modestie d'une vie studieuse, et pour ceux qui corirraissaient la mère et ses deux enfants, ce spectacle olVrait d'attendrissantes harmoiiios.

Lucien mettait sa cravate quand le pas de David se fit entendre dans la petite cour, et l'imprimeur parut aussitôt avec la démarche et les façons d'un homme pressé d'arriver.

— Eh bien, David! s'écria l'ambitieux, nous triomphons! elle m'aime! luiras.

— Non, dit l'imprimeur d'un air confus, je viens te r'jm'MTior de 'jolte preuve d'^unilié qui m'a fait

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luire de sérieuses réflexions. Ma vie à moi, Lucien, est arrêtée. Je suis David Séchard , imprimeur du roi, à Angoulèmej mon nom est sur tous les murs au bas des aflîches. Pour les personnes de cette caste, je suis un artisan, un négociant si tu veux, mais un industriel établi en boutique, rue de Beaulieu, au coin de la place du Mûrier. Je n'ai encore ni la forlune de M. Chenessy , ni le renom de Cuvier, deux sortes de puissances que les nobles essayent encore de nier ; mais qui, je suis d'accord avec eux en ceci, ne sont rien sans le savoir-vivre et les manières du gentilhomme. Par quoi puis-je légitimer cette subite élévation ? Je me ferais moquer de moi par les bourgeois autant que par les nobles. Toi, tu te trouves dans une situation différente. Un protc n'est engagé à rien, tu travailles à acquérir des connaissances indispensables pour réussir, tu peux expliquer tes occu[)ations actuelles par ton avenir. D'ailleurs, tu peux demain entreprendre autre chose, étudier le droit, la diplomatie, entrer dans l'administration, enfin tu n'es ni chiffré, ni casé. Profite de ta virginité sociale, marche seul et mets la main sur les honneurs! i^avoure joyeusement tous les plaisirs, ceux que procurent la vanité, la gloire et Tamour; sois heureux, je jouirai de tes succès, tu seras un second moi-même, ma [lensée me permcttia de vivre de ta vie. A toi les fêtes, Téclat du monde et les rapides ressorts de ses intrigues; à moi la vie sobre, laborieuse du commerçant et les lentes occupations de la science. Tu seras notre aristocratie , dit-il en regardant Eve. Quand tu chanccllcias, tu trouveras mon bras pour te soutenir; si tu as à te plaindre de quelque trahi.-on, tu pourras te réfugier dans nos cœurs, tu y trouveras un amour inaltérable. La protection, le faveur, le bon vouloir des gens, divisés sur deux têtes, pourraient se lasser; nous nous nuirions à deux. Marche devant, tu me remorqueras s'il le faut. Loin de l'envier, je me consacre à toi. Ce que tu viens de faire pour nioi, en risquant de perdre la bienfaitrice, ta maîtresse peut-être, plutôt que de m'aliandonner , que de me renier, cette sin)ple chose, si grande, eli Lien ! Lucien, elle me lierait à jamais à toi, si nous n'étions pas déjà comme deux frères. N'aie ni remords ni soucis de paraître prendre la plus forte part, ce partage à la Monlgommery est d.ins mes goûts. Enlin, quand lu me causerais quehjues tourments, qui sait si je ne serai pas toujours ton oldigé?...

En disanl ces mots, il coula le plus timide des regards vers Evequi avait les yeux pleinsde larmes, cai* elle de\ inait tout.

— Enfin, dit-il à Lucien étonné, tu es bien fait, tu as une jolie taille, tu portes bien les habits, tu as Tair d'un gentilhomme dans ton habit bleu à boulons jaunes, avec un simple pantalon de jiaiikiji;

moi, j'aurais l'air d'un ouvrier au milieu de ce monde, je serais gauche, gêne, je dirais des sottises ou je ne dirais rien du tout: toi, tu peux, pour obéir au préjugé des noms, prendre celui de ta mère , te faire appeler Lucien de Rubempré ; moi , je suis et serai toujours David Séchard. Tout te sert et tout me nuit dans le monde où tu vas. Tu es fait pour y réussir. J.,es femmes adoreront la figure d'ange. N'est-ce pas, Eve?

Lucien sauta au cou de David cl l'embrassa. Celte modestie coupjiit court à bien des doutes, à bien des difficultés. Comment n'eùt-il pas redoublé de tendresse pour un homme qui arrivait à faire par amitié les mêmes réllexions qu'il venait de faire par ambition? L'amljiiieux et l'amoureux sentaient la route aplanie , le cœur du jeune homme et de l'ami s'épanouiïsait. Ce fut un de ces moments rares dans la vie où toutes les forces sont doucement tendues, où toutes les cordes vibrent en rendant des sons pleins. Mais cette sagesse d'une belle àme excitait encore en Lucien la tendance qui porte l'honimc à tout rapporter à lui. Nous disons tous, plus ou moins, con'me Louis XIV : rEtat, c'est moi! L'exclusive tendresse de sa mère et de sa sœur, le dévouement de David, l'habitude qu'il avait de se voir l'objet des efforts secrets de ces trois êtres, lui donnaient les vices de l'enfant de famille, engendraienl en lui cet égoïsme qui dévore le noble, et que madame de Bargeton caressait en l'incitant à oublier ses obligations envers sa sœur, sa mère et David. 11 n'en était rien encore; mais n'y avait-il pas à craindre qu'en étendant autoiu* de lui le cercle de son ambition, il fût contraint de ne penser qu'à lui pour s'y maintenir?

Cette émotion passée, David fil observer à Lucien que son [)oëme de Saint Jean dans Palntos était peut-être tro[) biblique pour êlre lu devant un monde à qui la poésie apocalyptique devait être peu familière. Lucien, qui se produisait devant le public le plus difficile delà Charente, parut inquiet. David lui conseilla d'emporter André de Chénier, et de remplacer un plaisir douteux j)ar un [ilaisir certain. Lucien lisait en perfection , il plairait nécessairement cl montrerait une modestie qui le ser- \ irait sans doute. Connue la plupart des jeunes gens, ils donnaient aux gens du monde leur intelligence et leurs \erlus, car si la jeunesse (jui n'a pas encore failli est sans indulgence pour les fautes (les autres, elle leur prête aussi ses magnifiques croyances. 11 faut en effet avoir bien ex[iérimenlc la vie avant de recomiailre que. suivant un beau mol de Raphaël, comprendre c'est égaler. En général, le sens nécessaire à l'intelligence de la poésie est rare en Erance,où l'esprit dessèche promptenient la source des sainlcb larmes de l'extase, où pcrsoniic

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ne veut prendre la peine de défricher le sublime, de le sonder pour en percevoir l'indni. Lucien allait faire sa première expérience des ij^norances et des froideurs mondaines! Il [lassa chez l)a\idy prendre le volume de poésie.

Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus end)arrassé (prt ii aucun moment de sa vie. Ln prijie à mille (erreurs, il voulait et redoutait un éloge, il désirait s'enfuir, car la pudeur a sa coquetterie aussi ! lie pauvre amant n'osait dire un mot qui aurait eu l'air de quêter un rcmcrcîraent, il trou\ait toutes les paroles compromettantes, et se taisait enganlanl une attitude de criminel. Eve, qui devinait les tortures de celte modeslie , se plut à jouir de son silence, mais quand il tortilla son chapeau pour s'en aller, elle sourit.

— M. David, lui dit-elle, si vous ne passez pas la soirée chez madame de liargeton, nous pouvons la passer ensemble; il fait beau, voulez-vous aller nous promener le long de la Charente? Nous causerons de Lucien.

David eut envie de se prosterner devant cette délicieuse jeune lille. Kve avait mis dans le son de sa voix des récompenses inespérées; elle avait, par la tendresse de l'accent, résolu les difficultés de cette situation ; sa proposition était plus qu'un éloge, c'était la première faveur de l'amour.

— Seulement, dit-elle à uti geste que fit David, laissez-moi quelques instants pour m'haLillcr.

David, qui de sa vie n'avait su ce qu'était un air, sortit en chanleronnant , ce qui surprit Thonnête Poste! et lui donna de violents soupçons sur les relations dEve el de limprinicur.

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