‹ Œuvres de BarnaveChapitre 22 sur 56 · CXXX NOTICE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

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elle put loger dans le même hôtel. C'est de cette dernière ville que Barnave écrivit à celle de ses sœurs qui était restée à Grenoble, cette lettre déjà plusieurs fois publiée, et qui respire toute la tendresse et toute l'énergie de son âme. Il n'y pense qu'à sa mère, à ses sœurs, il veut qu'elle soit lue en commun après qu'il ne sera plus ; il les console, il les exhorte à la résignation, il leur donne des conseils pour l'avenir ; il les supplie de ne pas s'affliger sur son sort. « J'ai cru long-temps » aux chimères , leur dit-il, mais j'en suis bien » désabusé, et au moment où je suis prêt à quitter » la vie, le seul bien que je regrette c'est l'amitié.... » La mort n'est rien, ajoute-t-il.... Aujourd'hui » c'est mon idée habituelle, et j'existe avec elle » aussi calme et serein, que si je ne l'apercevais » comme les autres hommes que dans un vague » éloignement. — Séparez donc tout-à-fait de la » douleur que vous causerait mon sort, tout ce qui » se rapporterait au sentiment de mon propre mal- » heur; n'y voyez que le vôtre, car il sera réel, et » donnez lui tous les adoucissemens dont une perte, » si grande qu'elle puisse être, est toujours suscep- » tible, lorsqu'elle n'affecte que soi, et qu'on n'y » fait point entrer un sentiment de compassion » pour ce que l'on aime. »

A Dijon, l'escorte de Barnave fut renvoyée et le voyage s'acheva en poste avec deux gendarmes dans

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lavoiture.il fallut se séparer de sa mère et de sa sœur qui, dans l'espoir que leurs démarches auraient quelque succès, le devancèrent et arrivèrent à Paris deux jours avant lui.

Mais, hélas ! qu'espérer des hommes de sang qui gouvernaient la France? Le zèle, T amitié si ardente de Boissy d'Anglas avaient tout tenté inutilement. La circonstance que nous allons rapporter montrera si alors un appel à l'humanité était possible !

Le député Bazire, après avoir participé à tous les crimes qui avaient souillé cette déplorable époque, en avait maintenant horreur ; il portait quelque intérêt à Barnave, et c'était par son moyen, et en employant auprès de lui une tierce personne, que Boissy d'Anglas était parvenu à faire retarder cette translation à Paris, fatal acheminement vers l'échafaud; l'intermédiaire était absent et le moment pressait.

Boissy d'Anglas prit le parti de se rendre chez Bazire, auquel il n'avait jamais parlé. Il lui exposa en peu de mots le motif de sa visite. Bazire lui répondit avec douleur : « Je suis affligé de ce que vous » me dites, mais je ne puis rien faire pour votre » ami; j'ai moins d'influence que vous et vous ne » tarderez pas à le voir... Je suis touché de Tinté- » rôt que vous prenez à un jeune homme que j'aime » et delà confiance que vous m'accordez ; je veux » vous prouver combien j'y suis sensible en vous » donnant un conseil utile : Ne faites auprès d'aucun

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» autre, pour Barnave, la démarche que vous venez » de faire auprès de moi : vous vous perdriez in- » failliblement et vous ne le sauveriez pas. »

Un mois après cet entretien, Bazire périssait lui— même sous les coups de ses anciens complices.

Barnave fut déposé à la Conciergerie, parmi les nombreuses victimes dévouées comme lui à la mort. Il y trouva Duport-Dutertre, le seul de ses co-accusés qui eût été arrêté, et qui devait être jugé avec lui. Ce jugement eut lieu dix jours après.

Dans cet intervalle, Barnave ne put voir sa mère que deux fois et sa sœur seulement une ; c'était la commune de Paris qui délivrait aux parens les permissions de communiquer, et elle s'en montrait toujours avare. Ces momens de douloureux épanchemens furent donc bien courts ; encore avait-on ordre de les abréger !

Mais le jour du jugement approchant, on voulut exercer sur Barnave la plus cruelle des tortures ; on connaissait la trempe de son âme ; on redoutait l'influence de cette parole puissante lorsqu'il serait en présence du tribunal révolutionnaire, et on espéra se rendre maître de son courage en affaiblissant ses forces physiques.

Si c'est un devoir pour nous de ne pas dissimuler ce qui dégrade l'humanité, nous sommes heureux de proclamer également ce qui l'honore. Un homme,

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qu'une protection céleste a seule pu sauver, lorsque chaque jour il exposait sa vie pour le salut ou la consolation des proscrits , Baillot , qui avait été député de Tonnerre à l'Assemblée constituante, et qui depuis fut membre du tribunal de cassation , sans se laisser arrêter par le danger auquel il s'exposait, parvint à pénétrer dans la prison de Barnave. Il savait quelle était la force morale de son infortuné collègue. Il recula d'étonnement en remarquant dans son accent et dans ses traits des signes non équivoques d'abattement. Barnave le devina et lui dit : « Non, mon généreux ami, l'épreuve » n'est pas plus forte que mon âme; mais ce n'est » pas assez de m'ôter la vie, ils veulent encore » m' enlever l'honneur de ma mort ; on me prive de » nourriture et je succombe au besoin. » Baillot courut chercher quelques alimens , qu'il eut grandpeine à dérober à l'œil vigilant des gardiens ; Barnave lui en témoigna sa reconnaissance ; et, lorsque ses forces furent réparées, il lui dit : « Quel service » vous m'avez rendu! à présent, je puis mourir » comme je le dois. »

Ce fut le 7 frimaire an II, ou 28 novembre 1793, que Barnave comparut devant le sanglant tribunal , devenu l'instrument le plus terrible de la révolution. Hermann le présidait; Foucauld, Verteuil, Lame, l'assistaient comme juges; Fouquier-Thinville remplissait les fonctions d'accusateur public : noms jus-

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tement exécrés , puisse l'infamie qui y demeure attachée préserver à jamais l'humanité de leur voir des imitateurs ! Douze individus, qui usurpaient le nom de jurés, prêtèrent serment de n'écouter ni la haine, ni la méchanceté , et de juger avec impartialité et selon leur conscience. Amère dérision, profanation de ce qu'il y a de plus saint dans l'administration de la justice!

A côté de Barnave , fut placé Duport-Dutertre , âgé de trente-neuf ans, que ses vertus, sa capacité et la voix de tous les citoyens de Paris avaient porté au ministère de la justice, et qui sut toujours allier ce qu'il devait à son pays et à l'infortuné monarque qui eut toutes ses affections.

Chaque accusé fut autorisé à se faire assister d'un conseil; celui qui eut le courage de prêter son appui à Barnave fut Lépidor, jeune homme qui n'avait pas encore de position au barreau, mais qui plus tard s'en fit une très honorable, et qui était digne, par ses sentimens, de remplir la périlleuse mission qu'il avait lui-même sollicitée (1).

La première séance, commencée à neuf heures, fut remplie par la lecture de l'acte d'accusation el par l'audition de quelques témoins à charge, au

(1) La vie et les plaidoyers de Lépidor ont une place distinguée dans les Annales du Barreau français, tome IX. Ces! par erreur que, dans le procès- verbal du jugement de Barnave, il est nommé Lépidarale.

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nombre desquels on peut être surpris de trouver le nom de Merlin de Thion ville. La séance, suspendue à deux heures, fut reprise à cinq et continuée jusqu'à dix. De nouveaux témoins furent entendus ; ils le furent encore dans la journée du lendemain ; et , par un raffinement de cruauté, comme pour ne laisser aux accusés aucun doute sur le sort qui leur était réservé, les débats furent un moment interrompus pour donner lecture d'un décret de la Convention, qui accordait un supplément de traitement aux exécuteurs des jugemens criminels.

Ce ne fut que dans la soirée de ce second jour que Fouquier-Thinvilleprit la parole. Il s'arrêta peu aux motifs qui avaient fait mettre Barnave en accusation ; ils étaient si frivoles qu'il était impossible d'en faire la base d'une condamnation capitale; car s'il était vrai qu'il eût conseillé au roi de refuser sa sanction aux décrets portés contre les prêtres et contre les émigrés, quel reproche avait-il encouru, puisque ce refus était au nombre des droits garantis au monarque par la constitution? Mais Fouquier-Thinville , comme le président l'avait fait dans le cours des débats, rechercha scrupuleusement les opinions de Barnave à l'Assemblée constituante ; il lui fit surtout un crime de ses rapports sur les colonies ; et, ce qu'il y eut d'étrange, c'est qu'après avoir fait déposer contre lui des colons réfugiés en France , sur l'effet des mouvemens

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que Barnave avait proposé de réprimer à Saint-Domingue, Fouquier argumenta des mêmes témoignages qui avaient servi , peu de jours auparavant , pour faire condamner Brissot par le même tribunal, quoique les opinions de cet ex-conventionnel , accusé également d'avoir causé la perte de Saint-Domingue, eussent toujours été diamétralement contraires à celles de Barnave. Entre autres griefs, Fouquier fut jusqu'à lui reprocher d'avoir parlé au jeune prince royal, pendant le retour de Varennes, et de lui avoir adressé des complimens.

Rien ne peut se comparer à la violence de ce réquisitoire ; elle fut telle qu'elle indisposa même un public aguerri à ces sortes de spectacles , et qui , pour la plupart, était composé des séides de l'accusateur.

Barnave se défendit lui-même ; il exposa toute sa vie, il en expliqua toutes les circonstances ; et, avec la fierté d'un homme dont la conscience est irréprochable, il l'opposa en défi aux ardentes agressions de son accusateur. Plusieurs fois, il fut interrompu, soit par Fouquier , soit par le président ; mais son énergie, la puissance de sa parole, les réduisaient au silence, et il put terminer cette êloquçnte improvisation , dont le succès , devant tout autre tribunal , n'eût pas été un moment douteux.

Sa jeunesse, son courage sans ostentation, l'évidence de son innocence, le souvenir de services si

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récens encore, ce langage si digne et si ferme, firent une profonde impression sur cette foule, plus nombreuse que d'ordinaire, accourue au nom de la victime et que l'attendrissement commençait à gagner ; les jurés eux-mêmes, pour la première fois, sans doute, paraissaient émus ou incertains, et un instant les amis de Barnave, qui suivaient ces débats avec une tendre et inquiète sollicitude, Boissy-d'Anglas, Baillot, osèrent espérer qu'il leur serait rendu.

Mais le président se hâta de comprimer ce mouvement; dans un résumé aussi violent que l'accusation, où le juge s'effaçait devant l'homme de sang, Hermann s'abandonna à toutes ses haines : il fit honte au jury de son émotion, et parvint bientôt à lui rendre ces sentimens implacables qui n'admettaient ni justice ni pitié.

Les jurés s'étant retirés immédiatement après dans la salle de leurs délibérations, ils reparurent presque aussitôt et rapportèrent contre les deux accusés la déclaration qui leur était demandée. Ce fut fort avant dans la nuit que l'arrêt de mort fut prononcé.

Barnave et Duport l'entendirent sans ètonnement : forts l'un et l'autre de la vertu des belles âmes, ils conservèrent leur tranquillité, et rentrèrent dans leur prison, s'entretenant avec calme, non d'euxmêmes, ils avaient trop prévu leur sort, mais des malheurs de leur pays.

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Ils n'avaient plus que quelques heures à vivre, pendant lesquelles le généreux Baillot put encore serrer la main de son ami, et à peine purent-ils prendre un peu de repos que le fatal convoi fut prêt. Barnave et Duport furent conduits sur la place de la Révolution, avec trois autres victimes, parmi lesquelles étaient un vénérable curé et sa sœur.

Bien que le public de Paris eût pu s'accoutumer à un spectacle si souvent répété, cependant le nom de Barnave réveilla ses sentimens d'humanité ; partout sur son passage, il put entendre des regrets; partout il put voir la tristesse et le deuil.

Monté sur l'èchafaud, son inébranlable fermeté ne l'abandonna pas; encore une fois il voulut s'adresser à ce peuple, qui avait eu jadis pour lui, comme il le disait, presque de l'idolâtrie : pour parler à cette foule assemblée il retrouva la chaleur, l'entraînement de ses meilleurs jours; maison en craignit les effets, il fallut précipiter le moment fatal. Barnave, pressé de terminer, le fit en adressant au ciel des vœux pour la liberté de sa patrie, et quelques secondes après, cette éloquente voix fut éteinte pour toujours, ce noble cœur cessa de battre, cette haute intelligence n'exista plus.

Barnave mourut sans avoir eu la consolation de dire un dernier adieu à sa mère et à sa sœur. Ces femmes infortunées étaient allées deux jours avant, à la commune de Pans, solliciter un nouveau per-

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mis pour se rendre auprès de lui ; on s'attendait à cette démarche; des ordres les avaient prévenues, et au lieu de leur accorder l'autorisation qu'elles sollicitaient, on les y retint prisonnières. Pendant quarante-huit heures d'une douloureuse anxiété on leur laissa tout ignorer. La liberté leur fut enfin rendue, grâce encore aux démarches actives de Baillot, et ce fut en sortant qu'elles apprirent de la bouche d'une sentinelle, le jugement et la fin d'un être si cher.

Cette vie que nous venons de retracer, est pour le moraliste un grand sujet d'étude.

Jeté au milieu d'une révolution à l'âge où la plus généreuse des passions, l'amour du bien, a, comme toutes les autres, ses illusions et ses dangers; à cet âge où un cœur ardent, une imagination facile à décevoir, la confiance qui naît de l'enthousiasme, l'enivrement de la popularité, tout conspire pour nous faire dépasser le but que nous voulions atteindre , Barnave eut à lutter à la fois contre les évènemens et contre lui-même. Les évènemens ! Il n'était pas en son pouvoir d'en triompher ; mais il sut se vaincre, et c'est là son plus beau titre de gloire. A peine eut-il reconnu qu'il était sorti des voies dans lesquelles un patriotisme éclairé autant que sincère, lui prescrivait de se renfermer, qu'on le vit y rentrer avec un courage prêt à tout braver, résigné à

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tout souffrir. Modèle à présenter à ceux qui, se dévouant à la carrière publique, ne savent point assez avec quelle énergique résolution il faut affronter ses ècueils, et quelle abnégation d'eux-mêmes leur impose la nécessité, souvent inévitable, de résister à ses propres entraînemens, de s'élever audessus des partis, au-dessus de son époque.

Barnave, en mourant, n'espéra pas des hommes une prompte justice , il y avait alors trop de passions; mais il l'espéra du temps. Il eut la confiance que sa mémoire serait un jour réintégrée dans tous ses droits à l'estime publique, et nous, qui sommes la postérité pour lui, rendons-lui le témoignage que cette confiance qui l'aida à bien mourir, n'aura pas été trompée.

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