‹ Œuvres de BarnaveChapitre 29 sur 56 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Conséquences des progrès de la civilisation!

Il est trois choses qui se lient et qui suivent de iront les progrès de la civilisation parmi les hommes : ce sont la population , la richesse et l'indépendance de l'opinion.

Avec les arts, qui nous enrichissent et qui accroissent le nombre des hommes en multipliant les moyens de les nourrir, naissent ces connaissances plus sublimes qui portent la lumière du raisonnement sur tous les objets de la crédulité ; la hardiesse de penser , comme tous les genres de courage, est le produit du sentiment de la force ; elle naît naturellement chez un peuple riche et nombreux, l'opinion se forme naturellement de l'accumulation des hommes, de leur aisance et de leur loisir.

Le progrès de l'industrie et de la richesse mobilière, qui affranchit le peuple et abaissa les grands, qui constitua les états sous des formes plus régulières , devait donc aussi parvenir à briser les liens de la superstition et saper par la base cette puissance que s'étaient acquise les ministres du culte catholique.

La révolution qui abaissa le clergé, comme celle qui affaiblit l'empire des seigneurs , tenant à des circonstances générales, eut plus d uniformité dans sa marche que celle qui changea la forme des gouvernemens ; toutes deux se déclarèrent en Europe par des crises remarquables qui peuvent être considérées comme les plus grands évènemens de l'histoire moderne , je veux dire les croisades et la réforme de Luther.

Les humiliations qu'éprouvèrent les pèlerins de la part des Turcs et les prédications de l'ermite Pierre , le scandale des indulgences et le ressentiment du moine Luther, ne furent pas les véritables causes de ces grandes explosions.

Lorsque des faits généraux les ont préparées , il se trouve toujours quelque incident pour les déterminer.

On peut , sous un certain point de vue , considérer la population, la richesse, les mœurs, les lumières , comme les élémens et la substance qui forment le corps social , et voir dans les lois et le gouvernement le tissu qui les contient et les enveloppe. Dans tout état de choses , il faut que l'un et l'autre soient en proportion de force et d'étendue ; si le tissu se dilate à mesure que la substance augmente de volume, les progrès du corps social

pourront s'effectuer sans commotion violente ; mais si , au lieu d'une force élastique , il oppose une rigidité cassante , il arrivera un moment où toute proportion cessera et où il faudra que l'humeur soit consumée ; ou qu'elle brise son enveloppe et s'extravase.

Les circonstances accidentelles qui auront lieu an moment de la crise ne l'opéreront pas , mais pourront la diriger.

Nous avons vu que les barbares du Nord , lorsque leurs institutions cessèrent de convenir à leur population et à leurs besoins , trouvèrent les limites du Midi sans défense , et l'inondèrent ; s'ils eussent été contenus sur leur territoire , la même force aurait réagi sur eux-mêmes et aurait changé leur régime social. Je dirai plus bas qu'un grand empire de l'Europe tendait à une révolution dans son gouvernement , lorsque la force qui devait l'opérer trouva une issue dans la découverte du Nouveau-Monde et s'y précipita. Combien de révolutions intérieures n'ont pas prévenu ou retardé ces guerres longues et sanglantes qui , tout à la fois , consument les richesses et la population, ouvrent une grande carrière à l'impatience du génie, et semblent augmenter la force du gouvernement dans la même proportion quelles diminuent celle des peuples.

Lorsque les liens étroits et rigides du régime léo-

dal ne purent plus contenir la masse de population, d'industrie et d'activité que les premiers progrès de la civilisation avaient produite en Europe, arrivèrent les croisades, crise heureuse et salutaire qui pressa, mais qui adoucit la révolution destinée à opérer l'affranchissement des communes ; cette inquiétude naturelle des peuples soumis a un gouvernement qui ne peut plus leur convenir étant attirée vers l'Orient par des causes accidentelles, ils y ensevelirent une partie de leur population. Ainsi, lune des causes qui devaient changer la face des évènemens se trouva diminuée et ralentie; d'autre part, les seigneurs, pour fournir aux dépenses de ces expéditions lointaines , furent audevant des vœux de leurs vassaux et leur accordèrent, pour de l'or, l'abandon de ces droits rigoureux qu'ils ne pouvaient plus maintenir. Une partie du levain de la révolution s'échappa donc , et le reste opéra son effet sans commotion, au moyen de ces arrangemens amiables.

Le clergé avait acquis d'immenses richesses et fondé un pouvoir absurde et excessif sur l'ignorance générale , sur la faiblesse du peuple et l'abaissement où la puissance royale avait été retenue par le régime féodal. Une tyrannie odieuse opprimait les rois, les nobles et le peuple, s'appropriait les biens , exerçait ou s'attribuait toute autorité politique et civile. Cette autorité, contraire à

I intérêt de tous, ne pouvait exister aussi longtemps que les moyens qui l'avaient élevée conserveraient leur énergie. Dès que les lumières se répandirent, que le peuple, affranchi, connut l'aisance et sentit sa force , que les rois , sortis de tutelle , purent exercer un pouvoir indépendant , cet édifice immense n'eut plus de base , et le choc le plus léger devait suffire pour le renverser ; aussi les premières paroles de Luther furent-elles comme une étincelle qui tombe sur un amas de matières combustibles. Depuis que l'Église romaine existait, une multitude de sectaires l'avaient attaquée ; plusieurs d'eux paraissent n'avoir été inférieurs au chef de la réforme ni par le caractère, ni par le talent, et cependant, malgré leurs efforts, l'Église romaine ne cessa de s'agrandir ; mais , lorsque le moment marqué pour sa décadence fut arrivé , au faîte de sa grandeur apparente, un seul homme lui devint redoutable. Chacun de ses apôtres eut des imitatenrs qui lui succédèrent , qui s'attribuèrent le droit de convertir des peuples et de faire des révolutions. Une partie de l'Europe suivit les novateurs et échappa à l'Église de Rome , et si elle conserva le reste , ce fut par l'abandon successif de ses droits les plus précieux , ce fut en sacrifiant sans cesse la réalité du pouvoir pour en garder la représentation.

Il me suffit d'avoir cité ces deux grandes crises,

qui marquèrent l'affaiblissement du pouvoir des nobles et de l'autorité du sacerdoce ; je ne suivrai point les vicissitudes que chacune de ces deux puissances essuya dans les différens états; elles sont liées aux révolutions de leurs gouvernemens, elles en font partie et trouveront leur place dans l'esquisse que je vais tracer de la progression de chacun deux. On ne s'attend pas à trouver dans quelques pages cet immense tableau ; je ne puis qu'en indiquer l'ensemble et quelques traits caractéristiques propres à jeter un nouveau jour sur le principe général que j'ai annoncé.

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