CHAPITRE VI
Développement et preuve de ce qui précède par des exemples
et des faits.
Les Romains avaient vaincu et civilisé la plus grande partie de l'Europe ; ils avaient apporté do nouveaux arts aux nations soumises , et , en dégradant leur courage et leurs mœurs, ils les avaient rendues incapables de se défendre.
Il paraît qu'au même temps les peuples qui habitent les régions les plus septentrionales étaient parvenus à ce degré de force et de population où lâchasse et l'éducation des troupeaux ne pouvaient plus suffire à leur subsistance ; le sentiment du besoin les portait donc à chercher dans la possession de nouvelles contrées les moyens d'y satisfaire. Si ces peuples eussent été retenus dans leurs limites par la puissance de leurs voisins , ils auraient suivi la marche naturelle des sociétés; instruits par la nécessité, la culture 'de la terre leur eût
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siiiïi. Mais trouvant, dès les premiers essais , que les habilans du Midi étaient incapables de défendre leurs troupeaux et les terres fertiles dont ils étaient en possession, ils préférèrent à de nouveaux travaux un moyen d'acquérir plus conforme a leurs penchans et à leurs habitudes. Ils fondirent donc par troupes sur les peuples que Rome avait soumis en les incorporant à l'empire. Le succès des premières entreprises en produisit de nouvelles ; ils passèrent du pillage à la conquête : après avoir fait des incursions heureuses, ils tentèrent, ce qui était plus conforme à leurs besoins, de véritables émigrations. Des peuples entiers du Nord se transportèrent dans le Midi, occupèrent les provinces romaines , et fondèrent la plupart des états qui divisent aujourd'hui l'Occident.
Ces nouveaux conquérans, loin d'apporter en Europe de nouveaux arts et de nouvelles richesses , les détruisirent ; loin d'augmenter la population, ils l'anéantirent ou la dispersèrent par leurs ravages : tout ce qui ne pouvait s'allier avec leurs mœurs et leur civilisation imparfaite , tels que le commerce , les beaux-arts et les lettres , disparut à mesure que leurs incursions se multiplièrent et que leur domination se consolida. Cependant, tandis que toutes les institutions de l'Europe disparaissaient, les leurs firent quelques progrès par le mélange de ce qu'ils purent s'approprier des
usages des vaincus : ils avaient apporté avec eux les mœurs et l'indépendance d'un peuple sauvage et guerrier, ils reçurent des vaincus la religion et la culture des terres. Ce fut la combinaison de ces trois choses qui constitua le gouvernement féodal.
Quoique dans la marche naturelle des sociétés, la culture des terres précède l'industrie manufacturière et le commerce , ces périodes se suivent cependant d'assez près , et , lorsqu'une grande région est en entier cultivée , les arts ont déjà fait assez de progrès pour que leurs résultats politiques soient de donner au peuple quelque force , et de balancer et modérer considérablement les effets qui naîtraient dune situation exclusivement agricole.
Un peuple, parvenu naturellement à ce période, pourrait aussi avoir des institutions plus perfectionnées qui en modéreraient l'abus ; il ne formerait que de petits états où la volonté commune pou riait avoir quelque énergie et tempérerait l'influence des riches ; enfin , en suivant la progression naturelle, il arriverait promptement à des mœurs plus douces.
Les circonstances de la conquête changèrent ces effets, et l'aristocratie modérée qui s'établit
naturellement dans le troisième période des sociétés humaines fut transformée en une tyrannie.
Voici les principales causes de ces circonstances:
Lorsque, par les effets successifs de la conquête, l'Europe fut arrivée à l'état des peuples qui ne connaissent encore d'autre art que l'agriculture, elle ne s'y trouva point par le progrès commun de toute la nation, mais par l'effet du mélange de deux races d'hommes dont l'une sortait d'un état de civilisation beaucoup plus avancé, et l'autre d'un état beaucoup plus barbare. De sorte que , dans ce mélange , les vaincus apportèrent toute la faiblesse d'un peuple dégénéré , et les vainqueurs, toute la barbarie d'un peuple énergique et fort.
La conquête produit toujours une grande inégalité dans les partages ; non seulement elle dépouille les vaincus , mais , nous l'avons déjà dit , parmi les vainqueurs elle n'enrichit guère que les chefs.
La manière dont elle s'était faite avait aggravé la situation. La conquête n'avait point été l'effet d'une seule invasion semblable a ces révolutions rapides qui ne changent presque rien à l'état des choses et , soumettant les vaincus à la domination du vainqueur, soumettent presque toujours aussi
le vainqueur aux mœurs , aux usages du vaincu ; une longue suite d'incursions successives , de longues dissensions entre les diverses peuplades des conquérans avaient désolé l'Europe pendant deux siècles ; ses richesses s'étaient anéanties , sa population avait disparu, et, ce qui était alors, ce qui est presque toujours parmi les peuples une conséquence inévitable de la guerre, une portion considérable du peuple qui restait avait été réduite à l'esclavage .
Quand les hommes arrivent naturellement au troisième période de la société , qui est la culture de la terre , ils abandonnent une grande partie du terrain qu'ils étaient en possession de parcourir; ils se rapprochent en groupes, ne cultivent qu'une petite étendue, et forment de petits états dont le centre est une ville naissante , et où la volonté commune exerce quelque pouvoir sur l'influence des riches ; mais lorsque des barbares , chasseurs ou pasteurs sur leurs foyers, inondèrent l'Europe , ils la parcoururent avec la rapidité qui convenait à leurs habitudes ; des nations formées de quelques centaines de mille hommes couvrirent des régions immenses, et fondèrent de vastes états dans une époque du régime social où il ne peut exister quelque ordre et quelque liberté que dans de très petites associations.
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Aussi long-temps qu'il subsista quelques débris des richesses des arts et de la civilisation des Vaincus, l'aristocratie fut tempérée, et le peuple conserva encore quelque force.
Aussi long-temps que les nations conquérantes se disputèrent les grandes régions de l'Europe, chacune d'elles, soit pour conquérir , soit pour se défendre, eut besoin de se tenir unie, et de donner quelque autorité à son chef. Ainsi, le pouvoir monarchique , quoique exposé à de fréquentes révolutions, conserva cependant l'énergie nécessaire pour assurer la défense des acquisitions communes, et, dans cet intervalle qui sépare l'invasion de l'empire du parfait établissement du gouvernement féodal , l'aristocratie fut encore assez limitée. Mais, peu à peu, il arriva deux choses, le commerce et les arts, reculant toujours devant les ravages de la guerre, achevèrent de disparaître, et la richesse mobilière, cette nature de propriété qui est le fruit du travail, qui est le partage de la portion active et laborieuse du peuple, et qui fait sa force et sa liberté, enfin qui, comme je le prouverai bientôt, est le principal ciment de l'unité des états, fut tout-à-fait anéantie ; avec elle disparut la liberté du peuple et la police intérieure des états ; les grands empires de l'Europe prirent leur assiette, les nations se fixèrent sur leurs territoires, existèrent sur elles-mêmes et cessèrent
d'être aussi belliqueuses. — Il résulta de là que le pouvoir monarchique, étant moins nécessaire, eut moins d'énergie, et que ses liens, qui ne tenaient qu'à la nécessité de la défense commune , se relâchèrent ; alors l'Europe se trouva divisée en grandes monarchies, où le prince n'avait presque aucune autorité, où le peuple était sans industrie, où se trouvaient deux classes d'hommes, dont l'une disposait de la force des armes qui est tout, là où la puissance publique n'a aucune énergie, dont l'autre avait le pouvoir de la superstition si important chez un peuple dont l'ignorance est excessive, et qui, l'une et l'autre, étant en possession des terres, seule richesse de cette époque, achevèrent bientôt d'asservir le peuple, de s'affranchir de l'autorité du prince, et, par leurs progrès, par la subordination qui s'établit entre eux, par les lois qu'ils créèrent pour régulariser cet étrange régime, fondèrent ce que nous appelons le gouvernement féodal.
J'ai dit que dans un pays où la seule propriété est celle des terres, et où le travail industriel n'est pas connu, les grandes propriétés tendent toujours à absorber les petites ; mais ce qui ne s'opère que par des moyens légaux dans un pays où Fanion lé publique a quelque force, et où les mœurs tendent à se civiliser, devait s'opérer par des voies plus promptes et plus violentes dans de grandes
monarchies où le prince était sans pouvoir, et où les mœurs d'une partie de la nation étaient encore presque aussi barbares que son origine.
Telle était la nature du régime féodal, il atteignit le plus haut degré de force et d'intensité au moment où les barbares eurent détruit toutes les traces du commerce et des arts.
Les progrès pour les rétablir devaient être lents, car les mêmes causes qui avaient plongé l'Europe dans l'esclavage, l'ignorance et l'anarchie féodale, tendaient à les y maintenir; mais l'influence lente de la nature l'emporte toujours à la longue sur celle des causes accidentelles ; les hommes, modifiés par de grands évènemens, redeviennent peu à peu ce que le sol, le climat, et toutes les causes générales veulent qu'ils soient. La nature a destiné les Européens à surpasser par leur active industrie tous les habitans du globe, ou du moins tous ceux de l'ancien monde ; elle a voulu que la zone tempérée, qui ne renferme en Asie que des terres intérieures et qui, en Afrique, n'existe pas, fût en Europe entrecoupée par des mers, des golfes, des lacs, et une multitude de rivières navigables, de sorte que là où la température du climat donne à l'homme plus de force et d'activité , la nature du sol assure aux terres plus de fécondité, plus de moyens aux communications commerciales, et que les deux grandes causes qui modifient la na-
lurc humaine, l'influence du ciel et celle de la terre, s'y réunissent pour donner aux peuples toute l'étendue de faculté dont ils sont susceptibles.
L'industrie et les arts devaient donc y renaître, et si le régime féodal les retarda, les débris qui subsistaient en Orient des arts et des sciences des Grecs et des Romains, transportés en Occident par différentes causes, contribuèrent a les répandre.
Malheureuse circonstance qui, avec tant d'autres, a fait que dans nos sciences et nos arts, comme dans nos langues, nos mœurs, nos institutions, rien n'est indigène, rien n'est primitif, mais le fruit de mille sources différentes, altérées et corrompues les unes par les autres! Nous avons épuisé dans de vaines imitations l'âge où notre génie avait toute sa force. Quand nous avons commencé, la nature était le vrai modèle, nous n'avions déjà plus cette jeunesse avec laquelle on peut la sentir et la peindre : le génie et le goût qui chez les Grecs existèrent ensemble, chez nous se sont succédé. Chose bien remarquable, celui des beaux-arts où les anciens n'ont point laissé de modèle, est le premier, et peut-être le seul, où les modernes ont excellé, je veux parler de la peinture.
Les hautes sciences fuient long-temps corrompues par la même cause, mais le mal fut moins grand parce que dans la marche naturelle des >so-
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ciétés leur règne arrive plus tard que celui des productions de l'imagination et du sentiment ; nous déraisonnâmes dans un âge où les nations ne peuvent savoir encore raisonner, et nous avons pu réparer nos erreurs depuis, mais nous usâmes dans de fausses connaissances et de faibles imitations, cet âge destiné à sentir la nature et à la peindre : âge précieux qui, comme les sensations de la jeunesse, une fois passé ne revient plus.
Mais à côté de ces productions qui sont la partie la plus brillante et la plus fastueuse du génie humain, il en est qui sont d'une utilité plus habituelle, et dont l'influence sur les mœurs et les gouvernemens est plus puissante parce qu'elle est plus générale : ce sont les arts utiles, les métiers, le commerce dans toutes ses branches, et cette partie des sciences qui s'applique immédiatement à la simplification et à la perfection de ces arts ; aucune cause n'ayant contrarié les progrès des peuples de l'Europe dans ce genre d'industrie et de connaissance auquel la nature semble les avoir particulièrement destinés, à peine purent-ils se faire jour à travers l'anarchie féodale, que leurs progrès devinrent rapides et universels, et on doit les considérer comme le principal agent qui , dans l'espace de quatre à cinq siècles, a modifié tous les gouvernemens et changé la face de l'Europe.
J'ai dit que la propriété territoriale, lorsque son influence n'est pas limitée et modifiée par les richesses industrielles, est le principe de l'aristocratie, parce que sa première origine date de la conquête ou de l'occupation qui ne favorise que le petit nombre ; parce que sa progression naturelle est l'envahissement des petites propriétés par les grandes ; parce qu'il est dans sa nature de donner l'empire et la force militaire à ceux qui la possèdent,
La richesse industrielle, au contraire, est le partage de la portion laborieuse du peuple ; son origine est le travail ; c'est par elle que le riche devient tributaire de l'industrie du pauvre ; c'est par elle que le pauvre industrieux attire, peu à peu, à lui des parcelles de la propriété du riche, et finit par acquérir quelque portion de ses terres, c'est par elle qu'il acquiert, avec l'aisance, cette instruction, cette fierté qui la suit, c'est par elle que le peuple se rassemble dans ces grands ateliers de manufactures qu'on appelle les villes, et qu'il parvient, par sa réunion, à opposer une résistance efficace à l'oppression des grands propriétaires ; la propriété industrielle et mobilière est donc le principe de la démocratie, comme la propriété territoriale est le principe de l'aristocratie.
J'ai dit que , dans un grand état où il n'existe
d'autre industrie que la culture de la terre, et, par conséquent, d'autre propriété que la propriété territoriale , le lien social, et, pour ainsi dire, la cohésion entre les différentes parties ne peut être que très faible.
L'industrie et la propriété mobilière produiront l'effet opposé ; par elles, les objets d'échanges se multiplient, de grandes richesses se transportent facilement, toutes les dislances se rapprochent, une circulation continuelle s'établit entre toutes les parties d'un empire, les capitaux venant à s'accumuler, l'état peut, par l'impôt, acquérir le moyen de payer un gouvernement civil, et une armée qui appartienne, non à chaque section qui la fournit, mais à la société tout entière. Il se formera une classe nombreuse de citoyens appliqués au commerce et aux manufactures qui, ayant un grand besoin de paix et de protection, fourniront au gouvernement, par l'octroi de l'impôt, le moyen d'acquérir une force suffisante.
Ainsi, tout comme la propriété territoriale est, dans les grands états, la base de l'aristocratie et du fédéralisme, la propriété mobilière est le principe de la démocratie et celui de l'unité.
C'est un beau sujet d'observations que de voir comment cet agent politique a travaillé depuis cinq
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centsanstotis les gouvernemons européens, do suivre ses effets généraux sur cette immense surface de terre , et ses effets divers à raison des causes particulières et de la situation géographique de chaque état qui lui a donné plus ou moins d'énergie, qui a plus ou moins pressé ou retardé l'époque de sa puissance ; tantôt travaillant d'une manière lente et sensible, tantôt, lorsque sa force accumulée devient supérieure aux obstacles qui l'ont contenue, changer en un moment, et par une violente explosion, la face des empires et celle même de l'Europe entière.
Tandis que, par le travail et les arts, le peuple s'enrichissait, se multipliait dans les villes et se préparait à acquérir et à diviser en petites portions les propriétés territoriales, les seigneurs, devenant chaque jour esclaves de nouvelles jouissances, consumant dans les besoins du luxe nouveau les revenus qui, consacrés à l'hospitalité et à la guerre, auraient été la base de leur pouvoir, devenant peu à peu et trop faibles pour contenir des vassaux qui acquéraient l'esprit de liberté avec l'accroissement de population et d'aisance, et trop pauvres pour suffire à leur nouvelle magnificence, vendirent peu à peu à leurs industrieux sujets des droits que, par la nature des choses, il n'était plus possible de leur disputer La franchise et la division des terres suivirent les progrès de
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la liberté des personnes; l'homme qui, dans l'esclavage, avait cultivé les terres pour son maître, acquérant par son pécule une partie de sa liberté, ne travailla plus sans intérêt et devint une espèce de métayer; acquérant, par ses profits accumulés, sa liberté tout entière, il acquit aussi la propriété de la terre à la charge d'un cens.
Ces effets civils, cette intervention dans les moyens d'acquérir, ce changement, dans les rapports réciproques du peuple et des seigneurs, eurent lieu dans tous les pays soumis au régime féodal ; plus les évènemens politiques et leur situation géographique y pressèrent les progrès de l'industrie, du commerce et des arts, plus cette révolution qui changeait la condition des hommes y fut rapide et complète.
Il y eut plus de diversité dans les effets que la même cause produisit» Dans le système politique et le gouvernement des états placés sur un petit territoire où l'avantage de la situation lui assurait une grande intensité, cette cause donna toute la force au peuple et créa des républiques : dans de grands empires, où les campagnes conservent nécessairement une influence supérieure à celle des villes, où le centre du pouvoir ne peut exister que dans le chef de l'armée, la force politique qui devait résulter de l'affranchissement et delà richesse du peuple, fut se résoudre dans le monarque, à la
charge de protéger contre l'anarchie et l'aristocratie les droits civils des sujets; il reçut d'eux la plus grande partie de l'exercice du pouvoir politique. Avec l'impôt, paye par le peuple, il relira des mains des grands le pouvoir militaire, la juridiction, et une portion plus ou moins étendue de la puissance législative. Des différences remarquables s'établirent entre les différentes monarchies, mais, comme elles sont toutes relatives au plus ou moins d'énergie que le principe général a dû y exercer, loin d'en rendre l'influence douteuse, elles en sont la meilleure démonstration. L'aperçu que je tracerai bientôt portera cette démonstration au dernier degré d'évidence ; mais je vais parler, auparavant, d'une autre révolution que la même cause effectua dans la situation de l'Europe.