‹ Œuvres de BarnaveChapitre 31 sur 56 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Idées générales sur les républiques d'Europe.

Je crois devoir répondre à quelques objections, qu'on pourrait fonder sur l'exemple même de ces républiques contre le principe que j'ai posé, que le commerce, l'industrie, en un mot la propriété mobilière , est en Europe , le principe de la démocratie et le lien de l'unité des états.

En effet, toutes ou presque toutes ces républiques sont aujourd'hui plus ou moins aristocratiques ; les villes anséatiques, indépendamment de leur lien à l'empire, ont long-temps formé entre elles une ligue politique, et les provinces unies, qui sont le pays du monde où la richesse mobilière est le plus accumulée, n'ont cessé d'être régies par un gouvernement fédératif. On opposera aussi l'exemple de la Suisse existant depuis plusieurs siècles au centre des terres sous une forme républicaine et même en partie démocratique ; celui de Genève, celui des villes impériales, situées dans l'intérieur de l'Allemagne. Je suis d'autant moins disposé à éluder ces objections que ce qui est propre à les éclaircir jettera, d'avance, un grand jour sur ce que j'ai à dire des monarchies.

L'aristocratie , qui régit aujourd'hui la plupart des républiques, n'a rien de commun avec l'aristocratie équestre et féodale.

La plupart de ces républiques ont commencé dans un esprit véritablement démocratique, mais le commerce, qui, d'abord, avait été le principe de la force du peuple et de son affranchissement, ayant ensuite conduit quelques familles à l'acquisition d'une richesse excessive, elles ont usurpé peu à peu le pouvoir public et sont parvenues, par divers moyens, à rendre les magistratures héréditaires; delà cette aristocratie bourgeoise qui finit

ordinairement par domine]' dans les républiques commerçantes, mais qui, quoiqu'elle affecte le titre de noble et d'autres encore plus pompeux, n'est pas moins essentiellement différente, dans sa nature que dans son origine, de l'aristocratie équestre qui provient de l'exercice des armes et de la possession des terres.

La démocratie pure, conséquence naturelle de l'égalité dans les fortunes, offre, dans un territoire circonscrit, une situation tellement violente que l'état se précipite nécessairement dans la monarchie ou dans l'aristocratie.

En Italie, la république de Florence, après avoir échappé a l'aristocratie qui était la suite naturelle de son grand commerce, tomba sous la domination des Médicis.

Mais il n'en est pas moins vrai que toutes ces républiques ont été fondées par la démocratie. Dans les républiques commerçantes où, des deux grands ressorts du pouvoir qui sont la force militaire et l'argent, il n'existe, pour ainsi dire, que le dernier, les riches capitalistes, n'ayant rien audessus d'eux, deviennent aristocratie, par rapport au peuple, tandis que, dans les monarchies, ils demeurent démocratie , en opposition avec la noblesse équestre et le pouvoir militaire.

La fédération, sous laquelle quelques républiques de l'Europe existent, lient également à la

nature du gouvernement républicain, et ne nuit point aux principes que j'ai posés, que la richesse mobilière est le lien de l'unité des états.

Voici comment cela s'explique : en général, rien n'est moins disposé à la fédération qu'une république commerçante ; comme toute la puissance y va aux villes, et que le premier caractère qui distingue les marchands est une extrême jalousie, on peut s'assurer que la plus puissante voudra dominer et écrasera les autres , ou que, si elles ne peuvent se subjuguer, elles se sépareront, à moins qu'une raison extérieure très puissante ne vienne contrarier ces dispositions naturelles.

Quel que soit le gouvernement d'un pays et de quelque source que ceux qui le régissent tiennent le pouvoir, il est deux moyens ou, si on peut s'exprimer ainsi, deux instrumens principaux avec lesquels il l'exerce : ce sont les hommes et les richesses, la force militaire et l'argent.

Ces deux moyens de gouverner étant les principaux ressorts du pouvoir , la manière dont ils existent et se répartissent dans chaque pays, doit puissamment influer sur la forme de sa constitution ; et, par exemple, il est clair que chaque gouvernement ne peut couvrir au-delà de l'étendue de pays qui peut être dominée avec l'instrument de pouvoir qui lui est propre.

J'ai dit qu'en laissant de côté les Suisses qui

48 IlVTnODUCT10\

font une exception au système de nos institutions modernes, toutes nos républiques d'Europe sont fondées sur les arts et le commerce ; or, la première loi d'une république commerçante, c'est qu'il ne doit pas y avoir d'armée, ou qu'au moins le pouvoir militaire doit y être extrêmement subordonné, j'en conclurai bientôt qu'une république commerçante ne peut contenir que l'étendue de pays qu'il est possible de rallier par la seule force des richesses. Mais je dois prouver avant cette proposition.

Dans tout pays où il y a une force armée considérable, c'est nécessairement son influence qui domine ; le pouvoir va à ceux qui en disposent : il faut donc, ou que la constitution donne le pouvoir à ceux qui disposent de l'armée, ou que l'armée change la constitution.

Ainsi dans les républiques militaires, telles que Rome et Lacédémone, le peuple lui-même forme l'armée ; ainsi dans le gouvernement féodal , a ses diverses périodes, la force militaire est dans la disposition des propriétaires de fiefs ; ainsi dans la monarchie le roi est essentiellement chef de l'armée. Mais dans les républiques commerçantes, le peuple, ouvrier, manufacturier ou marchand, n'est pas soldat et ses magistrats ne sont point capitaines. L'existence , la richesse et le pouvoir y sont fondés sur les arts de la paix , la force armée

y est en quelque sorte étrangère au gouvernement, et n'entrant pas dans sa composition, si elle existe à côté de lui, elle doit l'attaquer et le détruire.

C'est pour cela qu'un pays extrêmement exposé aux invasions, peut difficilement exister sous la forme d'une république commerçante, parce que le moyen qui est nécessaire à sa sûreté, tend à changer sa constitution. On peut remarquer que la Hollande, quoique gardée par les eaux et par le peu de valeur naturelle de son sol , a été toujours amenée par ses guerres à rétablir le stalhoudérat et à lui donner une plus grande énergie. Là où une armée est nécessaire , il lui faut un chef constitutionnel , ou on aura sans cesse à craindre que son chef momentané ne devienne tyran.

Les républiques commerçantes arrivent, à certains momens, à une richesse excessive, et l'ambition des conquêtes en est ordinairement l'effet. C'est une illusion qui doit les conduire à leur ruine. Il faut étudier la politique de Carthage et le Venise, envers leurs armées et leurs généraux, 3t l'opposition frappante qui s'établit entre leur lésir de conquérir ; d'une part, et de l'autre leur néfiance et leur jalousie contre la force armée : aisant toutes les deux la guerre avec des merceîaires étrangers, l'une les fit commander par ses itoyens, et l'autre eut soin de ne remettre le comnandement qu'à des aventuriers sans considéra-

lion; mais à cela près, leurs soins pour contenir, pour surveiller , pour abaisser leurs généraux , sont les mêmes. Il en arriva qu'outre le danger de perdre leur liberté intérieure , par l'audacieux attentat d'un de ces chefs , elles augmentèrent le danger de voir leur indépendance opprimée par leurs voisins. Elles excitèrent toute la haine et toute la jalousie qui sont l'effet des vues immodérées d'agrandissement et n'osèrent jamais donner à leurs moyens militaires toute l'énergie et le développement dont ils étaient susceptibles. C'est par là que Carthage périt; ayant excité la haine de Rome, il y eut un moment où elle pouvait anéantir sa rivale, mais sa jalousie contre Annibal l'empêcha d'en profiter ; ayant sacrifié à sa politique intérieure le moyen de pousser ses succès au dehors, aussi loin qu'il était possible , elle succomba bientôt elle-même sous un ennemi victorieux à son tour, et qui par l'esprit de sa constitution n'avait pas les mêmes ménagemens à garder.

L'histoire de Venise est presque la même: ayant excité par son ambition une ligue formidable, son mauvais régime militaire fit qu'au moment du danger, elle se trouva presque sans défense; elle échappa, il est vrai, au dernier degré du malheur, mais elle le dut à la politique de ses ennemis , plutôt qu'à ses propres ressources; il n'y eut entre le sort de Carthage et le sien , que cette différence,

que Carthage eut à combattre une rivale unique \ qui n'eut jamais d'autre intérêt et d'autre politique, que de la détruire , et Venise, heureusement, eut affaire à une ligue, et lorsqu'elle fut au moment de sa ruine , ses ennemis , ayant des vues et des intérêts divers , la sauvèrent par leur division.

Maisll est cependant vrai que, long-temps avant le moment où sa force réelle fut énervée par la diversion de son commerce , elle avait perdu les conquêtes continentales, qui s'acquièrent et se conservent par la puissance militaire, et qu'elle ne possédait plus que ce territoire borné, qui peut être dominé par une ville puissante , et celles de ses possessions éloignées, qu'elle pouvait soumettre et défendre par ses vaisseaux.

C'est en effet par l'ascendant d'une ville opulente, sur les campagnes et sur les petites villes de son voisinage , qu'elle domine et qu'elle enrichit, et par sa force maritime , qu'une république commerçante remplace le moyen, si dangereux pour elle , d'une puissante armée ; une flotte puissante est l'effet naturel d'un grand commerce, d'une grande richesse et d'une grande industrie ; elle est parfaitement conforme à ses facultés , elle est très propre à acquérir et à protéger les établissemens utiles à son commerce , elle ne saurait menacer la liberté civile , et n'emploie presque que

des hommes soumis par leur état au citoyen commerçant ; elle est conforme à ses besoins.

L'unité d'un état exige une puissance centrale, qui attire fortement à elle toutes les parties et les subordonne à son influence. Comme dans les monarchies , le centre est au roi , et comme le caractère le plus essentiel de la royauté est le commandement de l'armée , l'unité monarchique peut s'étendre sur toute la surface du territoire qu'une grande armée peut contenir ; mais dans les républiques , le centre de l'unité de l'état ne peut être qu'une ville , et dans celles surtout qui sont fondées sur le commerce , l'existence d'une force armée est incompatible avec leur constitution. L'unité politique ne pourra donc s'étendre que sur l'étendue de territoire, qu'une grande ville peut dominer sans le secours d'une armée , et telle est la borne rigoureuse de l'unité , dans les républiques commerçantes, que si un état plus étendu se trouve conduit par les évènemens à la forme républicaine , et si les dangers qu'il peut courir de la part de ses voisins , ne lui permettent pas de se diviser en autant d'états indépendant, qu'il y existe de grandes villes , il se fédérera *. c'est le gouvernement de la Hollande.

Si la Hollande n'avait pas des voisins dangereux , renfermant un territoire trop étendu pour qu'une seule ville le soumette, et plusieurs villes

assez considérables pour former chacune le centre d'un état, il est probable qu'elle se diviserait en plusieurs républiques tout-à-fait distinctes et rivales; les dangers du dehors y maintiennent, contre l'effet naturel du commerce, le gouvernement fédératif, et, si le stathouder parvenait à attirer à lui la puissance de l'or, comme il a celle de la force armée, cette fédération ferait bientôt place à l'unité monarchique.

Concluons de ces observations que l'aristocratie et la fédération, qui se font remarquer dans quelques républiques commerçantes d'Europe , ne contrarient point les principes généraux que j'ai posés ci-dessus : 1° parce que l'aristocratie de ces républiques n'a rien de commun avec l'aristocratie féodale , et qu'elle n'est , en quelque sorte, qu'une démocratie dégénérée ; 2° parce que leur fédération ne provient point de leur propre disposition, mais de la petite étendue que peut comporter le gouvernement républicain , comparée à celle qu'exige impérieusement leur sûreté, de sorte qu'on peut dire que dans ces états l'influence du dehors fait violence à l'esprit du gouvernement intérieur.

oi INTRODUCTION

Page 1