CHAPITRE X
Idées générales sur les Monarchies»
Passons aux monarchies.
Dans tout gouvernement qui a quelque chose de monarchique, il y a un centre de pouvoir et un centre très énergique qui tend à attirer à lui toute l'autorité, et, par là même, à l'unité de l'état.
Les progrès de la richesse mobilière lui donnent, d'abord, le moyen d'agrandir le pouvoir en abattant l'aristocratie, et les monarchies féodales passent ainsi de la fédération aristocratique à l'unité monarchique.
Si telles sont les dispositions de l 'état, que le peuple acquiert une force plus grande que la puissance militaire dont le prince dispose, la démocratie prendra place dans le gouvernement, et la monarchie se combinera avec une représentation nationale.
Si , au contraire, la nature des choses borne les progrès] populaires et donne une grande énergie à la force armée, celle-ci acquérant, dans la main du prince, une supériorité décidée, l'unité monarchique dégénérera dans un despotisme militaire.
Il n'est pas une page de l'histoire moderne qui ne dépose pour ces vérités. Éclaircissons encore ces idées avant d'en venir aux exemples.
Lorsqu'il n'existait, ni art, ni commerce, ni richesses mobilières, il n'existait aucune circulation et aucun impôt ; les états ne pouvaient rien entreprendre au dehors, et n'avaient presque rien à craindre de leurs voisins : ils existaient et s'agitaient sur eux-mêmes. La richesse , telle qu'elle existait, la force militaire et, par conséquent, la puissance publique, résidaient dans les grands propriétaires de terres ; le peuple était esclave et le prince était sans pouvoir.
Le peuple, acquérant quelques richesses avec les progrès de l'industrie, consentit à en céder au prince une partie pour obtenir sa protection contre la tyrannie des grands, qui virent, dans la même progression, leur richesse diminuer, et le prince, fort de l'appui des premiers et surtout de l'affaiblissement de ceux-ci, vit, d'un autre côté, son autorité sortir d'une longue tutelle.
Par le produit de l'impôt, il établissait et payait des juges et toute la machine du gouvernement ; mais il fit quelque chose de plus important, il changea la nature des armées, et ce fut ce moyen là surtout qui fit la révolution.
Puisqu'une grande armée, là où elle existe, est la principale base du pouvoir, la manière dont elle
est organisée doit influer sur la distribution de l'autorité.
Il existe deux sortes de force armée essentiellement distinctes :
La première est composée de troupes réglées qui sont une réunion d'hommes pris indistinctement dans toutes les parties de l'état , employées à un service continuel, payées et commandées par la puissance qui domine au centre de l'état ; comme une telle armée ne forme qu'un corps des habitans de toutes les provinces, comme elle appartient à toute la nation et obéit à une autorité unique, toujours prête à soumettre chaque partie à la volonté qui gouverne le tout, il est facile de concevoir qu'elle est un puissant lien de l'unité.
Une telle armée, se ralliant à la volonté centrale qui, pour elle, est toujours celle de son chef, est essentiellement monarchique .
La seconde espèce de force armée, est celle qui est appelée milice dans les gouvernemens européens ; je comprends, sous ce nom, toute force armée dont chaque corps est levé sur un canton de l'état , commandé par des officiers du même canton , qui n'est employée au service général de l'état que dans le moment du besoin , qui n'est point payée par le trésor public, ou ne l'est que dans les courts intervalles de son service.
Autant la première espèce d'armée tend à l u-
nité, autant celle-ci penche vers la fédération ; il est facile de concevoir qu'elle ne peut point former un tout bien amalgamé, que chaque corps appartient moins a l'état qu'à son canton, que les troupes dépendent moins du chef commun et du général avec lequel leurs rapports sont aussi rares qu'éloignés , que de leurs officiers vivant au milieu d'elles et raffermissant chaque jour les liens de l'autorité ou de la confiance.
La force armée des temps féodaux était tout entière de cette dernière espèce ; jamais soudoyée par l'état, servant seulement au moment du besoin, commandée par les seigneurs, composée d'hommes dont les uns étaient leur vassaux et les autres leurs esclaves, elle ne dépendait que d'eux, n'obéissait qu'à eux , et retenait ainsi l'autorité dans chaque fief, liés entre eux et à leurs chefs communs par ce lien fédératif dont la foi et l'hommage étaient l'expression.
Lorsque les rois obtinrent les subsides des communes enrichies par la renaissance des arts, ils commencèrent à former et à soudoyer des troupes réglées. Ces nouvelles forces , plus exercées, toujours actives, soumises à une discipline plus exacte, mues par une volonté unique, augmentant de nombre à mesure que l'impôt qui les soudoyait croissait avec la richesse publique, balancèrent d'abord , puis surpassèrent , ensuite firent
totalement disparaître la milice féodale, et, dans la même progression, l'autorité passa des mains des seigneurs, chefs de celle-ci, dans les mains du roi, général de celles-là.
Ici se trouve une nuance délicate entre les diverses monarchies dont l'effet, d'abord léger, mais, grossissant toujours, finira par conduire les unes au despotisme militaire, et les autres à une liberté bien organisée.
La base de l'aristocratie est la terre ; la base de la monarchie , la force publique ; la base de la démocratie, la richesse mobilière.
-Il est des empires où l'influence de la terre est si dominante, que le principe monarchique, soutenu des faibles efforts du peuple, n'a jamais pu y prendre le dessus ; leur sort est de rester sous une sorte de fédération féodale légèrement adoucie par les mœurs du siècle où nous sommes parvenus. Leur sort ultérieur est, peut-être, d'être conquis au moment où les gouvernemens qui les environnent parviennent à une énergie que leur extrême faiblesse ne peut balancer.
Il en est où les forces sont tellement partagées que le peuple a pu en acquérir assez pour donner à la royauté les moyens d'abattre l'aristocratie, et jamais pour pouvoir lutter lui-même contre le monarque. La force démocratique et la force aristocratique, s'y balancent avec égalité, le pouvoir
royal , s'élevant sur toutes les deux, les paralyse l'une par l'autre, et parvient à les subjuguer : d'abord, il abat les nobles avec l'argent du peuple ; ensuite, il abat le peuple avec l'esprit des nobles, qui dégénère en une sorte de servilité militaire ; car la noblesse est aussi disposée à s'allier au prince, contre le peuple, quand elle craint de voir dominer celui-ci, qu'à subjuguer elle-même le pouvoir royal. La destinée de ces états est d'arriver, par une progression lente de l'anarchie féodale, au régime militaire le plus absolu.
Enfin, il est des empires que leur situation met à couvert du fléau de la guerre , toujours favorable aux rois dépositaires de la force publique, aux nobles, dont la propriété territoriale ne peut pas périr , destructive du peuple dont le travail exige le repos, appelle à la navigation et au commerce, où par la nature des choses la richesse mobilière, et par conséquent la puissance du peuple, doivent acquérir une immense étendue. Là, le peuple qui donne au prince l'or avec lequel il paie son armée et gouverne l'état, acquerra un jour assez de force pour le lui refuser ; il y mettra des conditions, il voudra en surveiller l'emploi, il voudra que l'autorité qu'il soutient, soit organisée pour son plus grand avantage , il voudra faire luimême ses affaires dans les parties qu'il est capable de conduire, et surveiller celles qu'il ne peut
gérer. Alors s'organisera la monarchie libre et limitée , le plus heureux ; le plus beau des gouvernemens qui ait jamais régné sur la terre.
Le pouvoir royal y sera fondé sur la nécessité bien sentie par tous , et sur l'influence de toutes les parties du gouvernement ? dont il sera dépositaire.
Le pouvoir populaire sera contenu.
L'aristocratie , si elle existe, y sera retenue dans ce cercle qui l'empêche de nuire ; et qui la rend utile; privée de l'espoir d'accroître son pouvoir , qui la rend toujours factieuse J elle se tiendra sur la défensive, et deviendra le lest du gouvernement. Par sa lenteur conservatrice , placée entre deux pouvoirs plus forts et plus actifs, qui l'influenceront, l'un par l'opinion, et l'autre par la distribution des honneurs, elle les liera l'un à l'autre , et adoucira les coups trop violens , qu'ils pourront se porter.
L'unité sera fortement établie par l'intérêt des deux pouvoirs dominans, celui du peuple et celui du roi , et il arrivera que l'étendue du territoire appellera le peuple dans le gouvernement, sous la forme représentative.
Je ne puis m'arracher à ce tableau. Peuples à qui la nature a permis d'arriver a cette forme de
gouvernement, quels que soient les sacrifices qu'il vous ait coûté , vous ne l'aurez pas acheté trop cher!
Quoique chacune des monarchies de l'Europe soit entraînée, par sa situation, vers L'an de ces trois résultats, il est vrai cependant que de grands évènemens politiques peuvent quelquefois les faire dévier, au moins pour quelque temps, de la route que leur assignent les causes générales. Il arrivera, dans la plupart de ces états , un moment où l'aristocratie étant affaiblie, sans être détruite, et le prince et le peuple fortifiés, l'influence des trois pouvoirs se trouvera, sans que le pouvoir soit organisé, dans une sorte d'équilibre. Des causes accidentelles peuvent décider alors celui qui l'emportera, et profitant du triomphe que les circonstances lui auront acquis, pour se fortifier et pour affaiblir les autres, il donnera à la progression du gouvernement une direction différente de celle que la nature des choses lui destinait.
Telle est l'influence du despotisme, que si, aidé de causes accidentelles , il vient à l'emporter pendant quelque temps, il arrêtera par sa force eompressive les progrès de la population et de la richesse, et même les fera rétrograder, et prolongera son empire contre l'influence des lieux et du climat.
De même, si le peuple aidé des évènemens l'em-
porte , dirigeant l'esprit du pouvoir vers le travail et l'acquisition, et dilatant, pour ainsi dire, les fibres du corps politique, il introduira dans celui-ci un nouvel élément d'hommes et de richesses et le rendra capable de soutenir la forme du gouvernement, que des causes fortuites y auraient établie contre la nature des choses.
Ainsi de l'aristocratie; nous avons vu comment, favorisée par l'invasion des barbares, elle institua des usages et des lois, qui la firent dominer pendant plusieurs siècles.
Mais l'erreur qu'ont commise les historiens dans l'interprétation de l'histoire moderne , c'est qu'ils ont attribué presque tout à ces causes accidentelles, tandis qu'il est vrai de dire que toutes puissantes, pour le moment, ou, si on le veut, pour fixer l'époque des révolutions , elles ne changent presque rien à la longue , et dans les grands résultats.
On me demandera, où, dans ce tableau des monarchies, j'ai placé celle de Montesquieu; elle est précisément au point que je viens de dire, là où le gouvernement sorti de la féodalité , s'achemine vers une autre forme qui n'est pas encore développée , où l'aristocratie a cessé d'être tyrannique, sans que le prince soit encore despote, ou que le peuple soit encore libre ; époque où domine le pouvoir royal, contenu par le souvenir du pouvoir des
nobles, et par l'opinion, qui est le prélude du pouvoir du peuple.
Le respect et les honneurs , qui ne naissent qu'après le pouvoir, ici survivent aussi quelque temps. Une noblesse chevaleresque, fera encore régner ces maximes , après que la base réelle de son pouvoir ne sera plus. Ces hommes , ces maximes et son exemple, sont alors le plus puissant des principes moraux, qui donnent l'impulsion au gouvernemeent, et c'est aussi la doctrine de Montesquieu.
Mais Montesquieu me semble avoir fait un gouvernement de ce qui n'est qu'un état précaire , et un passage entre deux formes plus déterminées ; il a peint la situation où il a vu plusieurs parties de l'Europe, au moment où il écrivait, sans considérer que cette situation ne pouvait durer, parce qu'elle était fondée sur une force d'opinion dont la base n'existait plus, et qu'il fallait bientôt à la monarchie d'autres limites et d'autres supports. La monarchie de Montesquieu s'achemine vers le despotisme militaire, ou vers la monarchie organisée.