CHAPITRE XI
Application de ce qui précède aux États intérieur» d'Europe et aux États maritimes.
Suivons l'application de ces idées aux différentes monarchies de l'Europe.
§ 1er. — ÉTATS INTÉRIEURS.
Les états intérieurs et sans aucune communication avec la mer, sont ceux où l'aristocratie a dû continuer à dominer et où le peuple n'a pu même acquérir assez de force pour fortifier le pouvoir royal contre ses tyrans.
Voyez l'état politique de l'Allemagne, celui de la Pologne, celui de la Hongrie, jusqu'au milieu du siècle dernier , qui sont les trois grandes régions intérieures de l'Europe.
Après la conquête des barbares et sous le régime féodal, le gouvernement de ces pays fut à peu près le même que celui de tous les autres empires de l'Europe.
Mais tandis que ceux qui communiquaient avec la mer s'acheminaient, par les progrès du commerce et de l'industrie, vers une forme de gouvernement plus favorable au peuple et à la royauté,
\ LA RÉVOLPTIO\ FRANÇAISE. (ft
l'aristocratie étendait de jour en jour dans ses états intérieurs sa force et son indépendance ; le pouvoir d'élire les rois s'y conservait ; ces états continuaient d'être des espèces de fédérations aristocratiques sous la direction d'un chef électif.
Je ne conçois pas comment des historiens très ingénieux ont pu attribuer aux querelles des empereurs et des papes cette forme de fédération aristocratique a laquelle l'Allemagne est parvenue à travers les siècles, comme si une cause aussi puérile pouvait avoir eu quelque influence! comme si le gouvernement de la Pologne, où les rois n'ont jamais eu rien à démêler avec les chefs de l'Église, n'était pas de la même nature que celui de l'empire, avec cette différence , qu'étant encore plus rigoureusement intérieur, encore plus privé de commerce par sa position, les villes libres y sont encore plus faibles, et la constitution plus parfaitement aristocratique.
Je ne puis me refuser ici à une observation sur l'empire d'Allemagne, et qui n'est pas étrangère à mon sujet. Parmi les causes puissantes qui ont donné tant de gloire et tant de durée au système politique de l'Europe, il n'en est peut-être aucune de plus efficace que cette forme géographique qui a mis au centre une grande région fertile, habitée par une nation riche et vaillante, mais que la forme de son gouvernement oblige au système défensif.
Je trouve que 1 Allemagne est comme le noyau ferme de l'Europe, dont les parties qui l'environnent sont les parties mobiles. Sa constitution lente et conservatrice empêche qu'elle n'envahisse autour d'elle, et sa force impénétrable empêche les états qu'elle sépare de s'atteindre.
La puissance royale a fait en Hongrie quelques progrès, mais il est évident qu'elle les a dus à une cause qui, dans tout autre pays, eût établi le despotisme le plus absolu, à la politique de la maison d'Autriche, qui, depuis plusieurs siècles, en possession de plusieurs royaumes, a su les subjuguer les uns par les autres; la très grande puissance que la noblesse a conservée dans ce pays, et l'éligibilité de la couronne maintenue jusqu'au milieu du siècle dernier, prouvent avec quelle énergie la nature des lieux y lutte contre une force qui, partout ailleurs, eût établi le despotisme.
L'histoire politique des royaumes du nord n'est pas moins remarquable.
La féodalité n'eût jamais de grandes racines en Suède, mais par une raison fort différente de celle des pays commerçans et bien plus comparable à celle de la Suisse. La pauvreté du sol et 1 apreté du climat ont fait que les hommes y ont toujours conservé quelque chose de leur primitive indépendance. L'ordre des bourgeois y a toujours été très faible, mais les paysans y ayaient une
représentation à la diète dans des siècles où ils étaient esclaves dans toute l'Europe. Si donc la puissance royale n'y a pas acquis une existence solide, c'est parce que l'ordre des bourgeois, c'est-à-dire le commerce, l'industrie et la propriété mobilière qui a émancipé les rois dans tous les pays, n'y a pas eu la force nécessaire ; les rois qui n'ont jamais eu d'appui constant que les bourgeois, n'y ont eu qu'une autorité variant sans cesse ; cette autorité étant dépourvue d'un appui solide, elle n'a jamais reposé que sur les talens militaires de quelques monarques.
En Danemarck, qui est une espèce d'arcbipel situé à l'entrée de la mer Baltique , l'influence de l'industrie a dû être bien plus précoce et bien plus grande; aussi, depuis très long-temps, la puissance royale y était mieux établie qu'en Suède , et elle a fini par y devenir absolue.
Je ne dirai rien de la Russie. Cet état, qui paraît participer de la féodalité, de la barbarie du Nord et des gouvernemens orientaux, ne peut point être jugé par les mêmes principes que les gouvernemens européens ; chercher à l'approfoncfîr serait l'objet d'une étude bien plus difficile qu'avantageuse.
Le roi de Prusse était, il n'y a pas long-temps, un aristocrate du corps germanique. Ses acquisitions ? opérées en grande partie par la force des
armes , ont contribué, avec la situation de ses états, à y favoriser le passage immédiat du gouvernement féodal au despotisme militaire.
Telle est aussi , quoique plus lentement, la progression de toutes les possessions de la maison d'Autriche. Les progrès de la richesse, lents dans ses états intérieurs, y servent cependant peu à peu la puissance royale , en lui donnant le moyen de lever l'impôt, et ne conduiront probablement jamais le peuple à y être politiquement quelque chose, les immenses ressources militaires que renferment ces régions appartenant toujours de plus en plus au monarque, à mesure qu'il aura plus de moyens de les payer.
Je pourrais, en parcourant les petits états de l'intérieur, régis sous une forme monarchique, prouver que la même cause y a agi avec la même régularité; mais ces détails, peu nécessaires, ne serviraient qu'à la confusion. D'ailleurs, plus les états sont puissans, moins ils tiennent du dehors leur manière d'être intérieure , plus ils sont euxmêmes.