CHAPITRE XII
Causes immédiates qui ont déterminé la révolution française*
Le principe démocratique, qui fut presque étouffé dans tous les gouvernemens d'Europe, tant que dura l'énergie du régime féodal, ne cesse depuis lors d'acquérir des forces et de tendre à son développement.
Tandis que les arts, le commerce et le luxe enrichissent la partie industrieuse du peuple, appauvrissent les grands propriétaires de terre, et rapprochent les classes par la fortune, les sciences et l'éducation les rapprochent par les mœurs, et rappellent les hommes aux idées primitives de l'égalité.
À ces causes naturelles s'est jointe presque partout l'influence de la puissance royale ; longtemps opprimée par l'aristocratie, elle a appelé le peuple à son secours. Le peuple sert long-temps d'auxiliaire au trône contre leurs ennemis communs ; mais lorsqu'il a acquis assez de force pour ne plus se contenter d'un rôle subordonné, il fait explosion, et prend sa place dans le gouvernement. Diverses causes peuvent presser ou retarder cette marche naturelle ; mais la plus puis-
A LA REVOLUTION FRANÇAISE. Sî
santé est certainement la situation géographique des diverses contrées, plus elle les appelle au commerce et à la navigation, plus elle les rapproche du reste du monde, et plutôt la puissance démocratique devra s'y développer. Plus cette situation les isole, les enchaîne aux travaux de l'agriculture et les expose aux fureurs de la guerre, et plus tard le peuple y sentira ses forces, et y connaîtra ses droits.
Tout était prêt en France pour une révolution démocratique, lorsque l'infortuné Louis XYt est monté sur le trône, la conduite du gouvernement l'a puissamment favorisée.
Le cardinal de Richelieu avait acheA'é dabattre l'aristocratie, relevée pendant les guerres civiles. Louis XÎY, héritier d'un pouvoir absolu , qui n'avait été troublé qu'un moment par les agitations de la régence, le soutint et le consolida par l'admiration qu'il sut inspirer, et plus encore par l'ascendant d'un caractère très énergique.
Après lui, devait commencer la série des rois fainéans; mais le pouvoir était encore neuf, il était sorti de ses mains avec tant d'autorité, que, ni les brusques caprices du régent, ni la mollesse et les scandales de Louis XV, ne purent l'ébranler.
Mais, si le gouvernement de ces deux princes 1. 1. i;.
avait été sans vertu, il n'avait pas été sans habileté. Louis XIV avait agrandi le pouvoir, pour enchaîner une nation encore fière et généreuse eux, avilirent la nation pour la soumettre h un pouvoir déjà dégradé ; ils brisèrent tous les obstacles, corrompirent les mœurs, parurent vouloir détruire jusqu'au ressort de l'orgueil et de l'honneur, élevant la richesse au-dessus de la naissance, et créant mille moyens honteux d'arriver à la richesse. Ils tendaient à cette espèce d'égalité qui fait la sécurité des gouvernemens despotiques.
Les progrès même de l'instruction, qui devaient un jour détruire ce despotisme, parurent le servir. Le xvme siècle avait été celui de l'imagination ; avec lui disparurent ces sentimens exaltés, ces fictions brillantes qui soutiennent quelque temps le caractère national contre les efforts d'un gouvernement absolu. La littérature et les arts prirent la teinture des mœurs et suivirent la direction du gouvernement.
La philosophie , qui s'élance toujours au-delà des bornes, servit aussi ce mouvement, on lui livra la superstition, et elle consentit encore à respecter le trône. On la vit même se prosterner dans beaucoup de cas ; enfin, tel fut le succès de! ce système suivi de dégradation, que la nation ne connut plus que l'amour de l'or, l'attrait du plai-
sir et la plus frivole vanité, et, lorsqu'elle fut mise à l'épreuve par les actes violens qui signalèrent la fin du règne de Louis XIV, elle allia tant d'obéissance à tant de mépris pour son maître, qu'elle semblait prête à tout souffrir.
Mais le pouvoir qui existait n'était pas moins parvenu à l'époque de sa maturité; privé des liens du respect et de l'affection, il ne régnait pour ainsi dire plus que par les moyens mécaniques. Les deux ordres privilégiés qui formaient encore la machine du gouvernement, s'étaient ruinés par leur luxe et dégradés par leurs moeurs le tiers-état au contraire avait acquis de grattées lumières et d'immenses richesses. 1-* nation n'était contenue que par l'habitude de son esclavage, et par l'opinion où elle oiaât de la possibilité de briser ses chaînes, mais cette opinion que le gouvernement avait encore contenue avait fait dans le fond de la nation d'immenses progrès, et déjà, dans la génération qui naissait, les préceptes d'Helvétius et de Rousseau commençaient à faire oublier ceux de Voltaire. Pour que l'autorité royale pût se soutenir dans de pareilles conjonctures, il eût fallu que le trône fût occupé par un tyran ou par un grand homme. Tibère eût conservé son pouvoir, en achevant d'asservir et de dégrader son peuple; Charlemagne eût maintenu son ascendant en l'appelant à des réformes dont il eût lui-même été le chel, l'arbitre et le modérateur.
Louis XVI n'était ni Tun ni l'autre, il avait trop de vertu, pour ne pas tenter de corriger des abu^ qui avaient scandalisé ses regards, il n'avait ni le caractère ni les talens qui eussent pu contenir une nation impétueuse , que l'état où elle était parvenue appelait à la réforme.
Son règne fut une succession de tentatives pour le bien, d'actes de faiblesse et d'impéritie.
S'il était un moyen de prévenir l'explosion du pouvoir populaire, c'eût été de l'associer au gouvernement, \p1 qu'il était établi, et d'ouvrir toutes les carrières au ^rs-état ; on fit tout le contraire : parce qu'un gouvernement corrompu avait abattu l'aristocratie, on crut qu'un gouvernement paternel devait la rétablir; on rappelais parlemens, on rendit à la naissance tous ses avanta^aS on exclut de plus en plus le tiers-état de la carnkvp militaire , on mit lés lois en opposition avec les mœurs, avec la marche naturelle des choses, on fit tout pour irriter la jalousie d'une classe et pour exalter les prétentions de l'autre; on accoutuma le tiers-état à voir une puissance ennemie dans le trône , que lui seul pouvait soutenir ou renverser, on rendit à l'aristocratie cette ivresse qui, lorsqu'ensuite on a voulu la frapper, l'a conduite à provoquer une révolution , dont elle est devenue la victime.
La marche du conseil et la conduite de la cour.
travaillaient à l'envi , à pousser la nation vers les nouveautés et à détruire l'ancien prestige de l'autorité.
Une suite de ministres novateurs, essayant mille réformes , sans les accomplir , accoutumèrent la nation à l'idée du mieux. Une cour en qui l'imprévoyance de la jeunesse avait succédé à la profonde corruption des courtisans de Louis XV, se fit un jeu d'abolir tous les usages, de détruire tous les prestiges.
Ce que la nature des choses avait amené, ce que la conduite du gouvernement avait préparé, la guerre d'Amérique le détermina ; par cet enchaînement miraculeux de circonstances qui produisent les évènemens extraordinaires, tandis que tout se disposait à l'intérieur pour une révolution, la politique extérieure tendait de son côté à l'opérer, et peut-être à presser celle de l'Europe.
Les auteurs de ce système politique qui, en alliant la France à l' Autriche , avait pour objet de maintenir la paix sur le continent, de porter tout le superflu de notre substance à l'accroissement de notre marine , à l'abaissement de l'Angleterre, à l'agrandissement de notre commerce, avaient préparé et fomenté, dans les mêmes vues, l'insurrection des colonies anglaises contre leur métropole. Lorsque ce système fut parvenu à sa ma-
turité, il fallut le soutenir. De là cette guerre dont il résulta trois effets en faveur de notre révolution: le premier, que la nation se remplit d*iclées d'insurrection et de liberté ; le deuxième , que l'armée, déjà civilisée par une longue paix, se pénétra des mêmes idées que la nation, et allia l'enthousiasme des vertus civiques à celui des vertus guerrières ; le troisième , que les finances achevèrent de se détériorer. De sorte que, tandis que le gouvernement vit venir à lui l'opinion avec l'attitude la plus menaçante , les deux principaux ressorts du pouvoir vinrent subitement à se briser dans ses mains.
Cependant , il avait reconquis quelque renommée ; au succès de ses armes et de ses négociations se joignait la popularité d'un ministre habile à la conquérir; et si alors on avait eu le courage d'envisager l'état des finances et de l'améliorer par des réformes , éloignant le moment des besoins et conservant l'empire de l'opinion , on se fût rendu maître des changemens qu'il était devenu nécessaire d'opérer dans le gouvernement, et on en eût adouci la secousse.
Mais on ne connaissait point assez le mal pour admettre un remède aussi douloureux. La cour était loin d'y consentir, et le principal ministre , loin de l'oser, voulait demeurer étranger à toute révolution forte. Il n'avait pas eu envers la nation le courage d'imposer, pendant la guerre,
des plans salutaires ; il n'eut point envers le roi celui d'exiger des réformes suffisantes ; il voulait plaire. Il cacha le mal, il admit une sorte de système qui était l'effet combiné des habitudes de sa profession personnelle et de la disposition dominante de son caractère ; il faisait reposer les finances sur le crédit , et le crédit sur le caractère moral du ministre. En se rendant ainsi nécessaire , il espérait sans doute raccommoder la machine par les détails , et guérir le mal avant qu'il fût connu. On ne lui donna pas même le temps de se livrer à ces faibles palliatifs. Il emporta les regrets de la nation , qui rendait justice à sa probité, et qui s'exagérait ses talens.
Celui qui , travaillé d'un mal profond , n'a pas même la résolution de supporter quelque régime, appelle à son secours les empiriques. C'est ce qu'on lit alors. On vit paraître ce conseiller de la couronne dont le nom sera lié au souvenir de la révolution française comme celui de son mauvais génie. Bien loin qu'il fût question d'économie sous son administration, il fut prodigue par caractère, par complaisance et par système. De même qu'un homme ruiné cherche à éblouir par son faste , espérant quelque ressource inattendue de l'espèce de considération qu'il s'attire, de même ce ministre sembla vouloir captiver les hom-
mes puissans par ses profusions, et enivrer la nation par une prospérité factice , afin de tout préparer, et d'être maître des esprits au moment où il mettrait au jour les opérations hardies par lesquelles il se flattait de rétablir les finances.
ïl amena, enfin, cette fameuse époque où le déficit fut déclaré , et où les hommes d'état purent prévoir presque tout ce qui est arrivé depuis.
Une partie des choses qu'il proposa eussent pu réussir, mises en avant par un ministère estimé , après de grandes réformes dans les dépenses , et lorsque les besoins n'étaient encore ni aussi étendus , ni aussi pressans. Mais lorsqu'un gouvernement décrié , scandaleux par ses profusions , mit subitement au jour son extrême détresse , n'ayant plus pour lui ni la considération , ni la crainte , toutes ses propositions parurent des pièges , et ses demandes n'excitèrent que l'indignation et le mépris.
Ce qu'il ne put obtenir par la confiance , il voulut l'exiger par autorité. Alors commença un combat qui, jusqu'à la convocation des états -généraux , n'offre plus que le tableau de l'agonie du pouvoir. Plus ses moyens étaient détruits, plus ses tentatives furent violentes.
Enfin, les états-généraux se réunirent. Pour bien juger les évènemens qui ont suivi , il est surtout nécessaire de se faire une juste idée de le-
tat des choses et des dispositions respectives de tous ceux dont l'influence combinée devait agir sur la révolution.