CHAPITRE XIII
Influences combinées qui devaient agir sur la révolution*
Les communes , d'une part , et , de l'autre , les ordres privilégiés, arrivaient pour se faire la guerre, et leur querelle devait commencer sur les formes mêmes de la délibération. La noblesse et le clergé ? réunis dans la double intention de conquérir, autant qu'ils pourraient, sur le trône , et de céder au peuple le moins possible , étaient fortement attachés aux formes de 1614. Ces formes, qui donnaient à chaque ordre le droit de délibérer séparément et d'opposer son vœu négatif aux propositions des deux autres ordres, leur garantissaient la conservation de leurs privilèges, et leur donnaient un moyen , en faisant valoir auprès du trône l'utilité de leurs suffrages, d'en obtenir d'avantageuses concessions. Les communes, qui, sans ayoir des idées arrêtées , avaient néanmoins
00 h INTRODUCTION
pour but principal d'affaiblir les privilèges et de reconquérir les usurpations des premiers ordres , tenaient fortement à la délibération par tête; et comme dans ces deux formes de délibération; les uns voyaient tous leurs moyens de conservation, les autres toutes leurs espérances d'acquérir; comme les premiers avaient évidemment pour eux l'usage établi, les autres la raison naturelle, il était impossible que ces débats eussent un terme, s'ils n'étaient résolus ou par l'intercession du gouvernement ou par la puissance du peuple.
Or, voyons quelle était la situation de ces deux pouvoirs dont l'un venait de naître et l'autre était déjà prêt à mourir.
Plusieurs provinces avaient été livrées à une longue agitation, lorsque les assemblées de bailliage , et la composition des cahiers mirent tous les esprits en mouvement, occupèrent les différentes classes de prétentions contraires, remplirent le tiers-état d'espérance, et lui donnèrent le sentiment de ses forces.
Des causes, ou naturelles ou factices, ayant produit, dans le temps, une grande rareté dans les subsistances, avaient produit, dans plusieurs villes, des mouvemens populaires.
Enfin, la capitale dont l'immense population devait avoir sur les évènemens une si grande influence, déjà agitée par les élections et par les
nombreux écrits dont les divers partis l'avaient inondée, recelait encore des principes de fermentation qui, pour agir plus secrètement, n'en avaient pas moins d'activité. Ils existaient surtout clans cette guerre secrète que les deux grandes ligues de l'Europe n'avaient cessé de se faire au milieu d'une apparente paix, tandis que la France et ses alliés, après avoir préparé et effectué la scission des colonies anglaises, avaient encouragé, en Hollande, les premiers essais d'une révolution, qui, en changeant la forme de son gouvernement, devait amener le changement de ses rapports extérieurs ; les puissances ennemies, habiles à se venger par les mêmes moyens, nourrissaient, en France et dans le Brabant, des germes de trouble ; les rois oubliaient les dangers communs pour les exciter, et c'est principalement sur la capitale, foyer du grand mouvement qui se préparait, qu'ils dirigeaient leurs efforts.
Toutes ces circonstances annonçaient que, pour peu que les débats fussent prolongés, pour peu qu'ils fissent durer l'inquiétude publique et la paralysie du pouvoir, le peuple interviendrait pour les terminer, et, une fois maître de la position, pourrait devenir le moteur et l'arbitre des évènemens.
Le gouvernement seul pouvait les diriger [en
les prévenant avec une sage fermeté'. Voici où il en était :
La cour et le ministère étaient divisés en deux principaux partis : l'un était celui des princes , chefs extravagans d'une faction que leur appui avait seul encouragée , incapables de juger l'étal des choses, ils soutenaient ouvertement la cause de l'aristocratie, et leur objet était bien moins de prévenir la chute de l'autorité que de s'attribuer une grande influence personnelle dans l'administration des affaires.
L'autre parti avait pour chef le ministre des finances, sa grande popularité en était le principal appui ; à lui , s'était jointe une partie du ministère, et le petit nombre de gens de la cour qui s'étaient attachés au parti du peuple. A travers les nuages et les indécisions dont furent toujours enveloppées les intentions de ce ministre, il paraît qu'il penchait vers un système de gouvernement à peu près semblable à celui de l'Angleterre ; mais il y a lieu de croire qu'il n'avait nullement jugé l'état des choses.
Si le gouvernement, coupant court aux débals qui s'élevèrent entre les ordres, était venu au secours des communes avant quelles eussent senti toute leur force ; si, dès les premiers jours, il eût déterminé les ordres a délibérer en commun, il est probable qu'il se fût acquit une grande in-
fluence sur les résolutions ; que , conformément à la disposition qui régnait alors parmi les députés, le travail se fût fait en beaucoup moins de temps ; que , prévenant les violentes convulsions auxquelles les événemens qui suivirent livrèrent le royaume, l'assemblée n'eût point ressenti l'atmosphère enflammée d'un peuple en état de fermentation ; que tous les anciens élémens du corps social , travaillant de concert à lui donner une nouvelle forme, n'étant point divisés par des haines ouvertes, et paraissant encore investis de toutes leurs forces respectives, le résultat eût été une transaction quelconque entre les divers partis, un nouvel arrangement de ce qui existait, plutôt qu'une révolution totale.
Mais celui qui, seul, eût pu faire cela n'en trouvait les moyens ni dans son caractère, ni peutêtre, dans sa position ; loin d'adopter cette marche franche et déterminée, le gouvernement parut espérer que les débats prolongés des trois ordres les réduiraient à recourir a lui , peut-être même croyait-il que le crédit des états-généraux, venant à baisser auprès de la nation, fatiguée de tant de dissensions, l'opinion publique se ralliant à lui, l'investirait d'une autorité suffisante pour devenir l'arbitre suprême de tous leurs travaux.
Ces frivoles spéculations s'évanouirent bien tôt, ce qui eût pu se faire parle gouvernement se fit sans
lui et contre lui ; les communes, lassées de tant de lenteur, et se sentant appuyées par l'opinion, déclarèrent, en se constituant, qu'elles représentaient la nation, dès lors, elles furent la seule puissance, et, dès lors, le sort delà révolution fut presque entièrement décidé.
Il l'était, du moins dans l'opinion, il le fut bientôt par le fait; l'autorité, qui n'avait pas su prévenir cette grande démarche, entreprit de la contrarier; elle avait été indécise quand il fallait agir, elle devint violente lorsqu'il ne lui restait plus qu'à céder.