CHAPITRE IV
Evènemens des 5 et 6 octobre.
Les terribles evènemens des 5 et 6 octobre survinrent.
Les causes générales de cette catastrophe sont assez connues : la disette affreuse de Paris, les bruits répandus sur un repas des gardes-du-corps, sur le prochain départ du roi , la préparèrent. Si à ces causes générales , il se joignit une impulsion secrète, c'est ce que j'ai toujours absolument ignoré. Quand je ferais en ce moment, non un exposé de ma propre conduite, mais la relation la plus secrète de ce qui est parvenu jusqu'à moi des evènemens les moins connus de la révolution, je ne saurais donner aucune instruction sur celui-là.
Lorsque M. Pétionet M. Duport s'exprimèrent avec chaleur sur le repas des gardes-du-corps ? on ignorait dans l'assemblée le mouvement qui se formait à Paris ; je n'ai jamais douté que ces dénonciateurs ne l'ignorassent comme les autres. Il est des bruits et des soupçons relatifs à cet événement ? sur lesquels il me serait impossible de
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prononcer, n'ayant jamais eu aucune connaissance des choses et des personnes; mais ce dont je ne puis douter, c'est que parmi ceux même de ces bruits qui ont été les plus accrédités , il n'y en ait d'absolument faux. Quant à moi , je l'appris avec plusieurs de mes collègues , à-peu-près à midi, par un député de la noblesse, qui , arrivant de Paris, nous annonça qu'un attroupement nombreux, et qui lui avait paru tout composé de femmes, était sorti de Paris en même temps que lui, suivant la route de Versailles. On crut dans les premiers momens et même après l'arrivée des femmes , que ce mouvement n'avait d'autre objet que de demander du pain , et que s'il y avait quelque intention hostile, elle était dirigée contre l'assemblée ; l'esprit qui l'animait ne m*a été bien connu que le soir, par les propos que tenaient dans l'avenue les porteurs de piques , disant qu'ils venaient venger la cocarde du tiers-état. Passant peu après, sur la place d'armes , je vis une partie de la garde nationale de Versailles , dans la plus grande agitation. Je fus chez M. de Gouvernet, commandant en second de cette garde nationale, pour l'instruire de l'état où je l'avais vue, et l'invitai à faire ses efforts pour y rétablir l'ordre; j'étais avec M. Alexandre de Lameth, il nous dit qu'il l'avait déjà inutilement tenté, et y retourna, mais tout aussi inutilement. Nous dînâmes dans sa
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chambre , il devait être plus de six heures; je retournai ensuite a l'assemblée i où les femmes arrivées de Paris, et quelques députés occupaient les bancs. Je passai le reste delà soirée, en partie à l'assemblée, et en partie au château , et je rentrai chez moi après avoir vu la place d'armes couverte par la garde nationale parisienne, dans le meilleur ordre. Je regardais alors le danger comme absolument passé.
C'est le lendemain matin à sept ou huit heures, que j'appris les évènemens. Je courus à l'assemblée : la consternation y régnait. Il fut arrêté qu'on ne se séparerait pas du roi.
L'assemblée nationale se transféra donc à Paris; jamais l'intrigue, la calomnie n'ont été aussi actives qu'à cette mémorable époque, le respect que je dois au malheur de quelques personnes, m'impose le silence sur ces cabales qui furent la principale cause de la division du côté gauche, et par là de presque tous les malheurs qui ont accompagné la révolution.
Il suffit de dire que tandis que quelques députés formèrent le club connu sous le nom de 89 , je me trouvai dans le nombre de ceux qui reconstituèrent , sous le nom de société des amis de la constitution , celui qui avait porté à Versailles le nom de club breton , société devenue si fameuse et si puissante , par ses nombreuses affiliations ,
qui incontestablement a contribué à donner une sage direction à la révolution , mais qui a servi d'instrument depuis a tous ceux qui ont voulu la prolonger.