CHAPITRE VIII
Société des Feuillans. —Part que l'Auteur eut à sa formation.
Dès le premier instant où le club des jacobins se fut prononcé en état d'insurrection contre la loi , la presque totalité des députés, qui en était membre, crut ne plus pouvoir y demeurer ; ils voulurent prendre, à cet égard, une résolution commune, et se réunirent , pour en délibérer , dans l'église des Feuillans. Là, à la pluralité d'environ trois cents contre huit ou dix, ils résolurent, d'abord, de se retirer des jacobins , et, ensuite, de former une autre société ou plutôt de transférer aux Feuillans la société des amis de la constitution, dont ils avaient été les premiers fonda teurs.
Dans les premiers quinze jours , la société des feuillans reçut l'adhésion de quatre cents sociétés départementales, et celle des jacobins n'en avait pas douze qui prissent son parti. Si ce début avait été suivi avec quelque soin, si on eût donné la publicité convenable à ces premiers succès, si la correspondance des feuillans eût été active et instructive, s'ils eussent développé leur conduite et leurs principes par de bons écrits, il est possible qu'ils fussent devenus le centre du parti révolutionnaire, qu'ils eussent donné, pendant les
premiers temps, un grand appui à la constitution, et qu'ils eussent été un des plus grands obstacles à une seconde révolution.
Mais les choses ne devaient pas se passer ainsi, le club des jacobins était demeuré composé d'un grand nombre d'esprits ardens, pour la plupart journalistes ou libellistes, qui mettaient toute leur gloire et toute leur existence à conserver le crédit de leur club et à lui assurer la victoire ; ils firent des efforts incroyables pour se soutenir, et lirent surtout mouvoir les deux grands ressorts : la terreur des piques et celle des libelles.
Les feuillans, au contraire , étaient composés, en grande partie , de députés trop occupés aux travaux de l'assemblée, pour donner leurs soins à la formation d'un club, trop près du moment où ils allaient retourner dans leurs foyers pour mettre un grand intérêt aux succès d'une société dont ils ne tarderaient pas à se séparer. Ennuyés et dégoûtés, pour la plupart, du régime des clubs, et convaincus qu'après la révolution finie, le temps où ils avaient été utiles était passé, ils ne donnèrent aucune attention aux recrues qu'ils faisaient ; les membres des jacobins , et autres qui se réunirent à eux en grand nombre, étaient, pour la plupart , dans le même esprit , hommes paisibles, propriétaires. La correspondance fut abandonnée à des commis.
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D'ailleurs, faut-il le dire, la nalion n élait pas encore et ne pouvait êti*e de long-temps dans une situation, où des sociétés instituées pour maintenir et pour détendre la constitution, pussent se soutenir et lutter avec avantage contre celles qui pousseraient les esprits à de nouveaux changemens. La classe propriétaire et paisible, était en général trop peu déterminée pour les nouvelles institutions, pour qu'on pût la porter à braver quelques périls et à s'enrôler pour ainsi dire , pour les défendre.
Je développerai ailleurs avec plus d'étendue, ces circonstances et les autres causes qui ont amené en France une seconde révolution ; il a suffi de les indiquer ici.
Ces causes prises dans la composition des deux sociétés , et dans la situation générale des choses, eussent suffi pour assurer la chute de celle des feuillans ; le travail de la révision la rendit plus prompte , en offrant à leurs rivaux un moyen de les attaquer auprès des esprits ardens et crédules. Avant d'arriver à cette époque , si audacieusement défigurée, des travaux de l'assemblée constituante, je vais exposer en peu de mots , quelle est la part que j'ai eue dans l'institution des feuillans, l'un des moyens que mes détracteurs ont employé avec le plus de succès pour me dépopulariser. Il n'y a lieu dans tout ce que je vais dire , qui n'ait pour témoin un lies grand nombre de personnes.
J'ai annoncé qu'aux premiers actes d'insurrection des jacobins , contre le décret de l'assemblée nationale du 15 juillet , les députés membres de cette société , songèrent à s'en séparer. Ce mouvement fut absolument spontané ; s'il fut imprimé par quelqu'un , ce fut par ceux qui avaient été témoins des faits qui donnaient lieu à cette résolution, et je n'étais pas de ce nombre ; je n'eus, non plus qu'aucun de mes amis , part à la convocation et à l'indication du lieu de la réunion; je m'y trouvai avec trois ou quatre cents autres. Dans la discussion j'opinai le dix ou douzième, pour que les députés se retirassent des jacobins: c'était un avis à peu près unanime, avant comme après que j'eusse parlé.
J'étais contre la formation d'un nouveau club, mon opinion à cet égard était fort connue, je n'eus aucune part à la résolution contraire ; elle fut proposée par un député actuellement membre de la convention nationale, dont le patriotisme ardent n'a jamais été contesté ; il la motiva sur ce que ce moyen était le seul qui pût empêcher que le club des jacobins ne demeurât le centre de toutes les sociétés patriotiques et n'en corrompît l'esprit; si je ne m'opposai point à sa proposition , c'est que je crus que ce mal était encore moindre que de voir un grand nombre de nos collègues retourner par habitude aux jacobins et leur rendre une consistance . dont ceux qui les dirigeaient
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ne voulaient se servir que pour bouleverser le royaume et renverser la constitution.
J'ai vu quelques personnes me faire un crime de m'être opposé , quelque temps après , à la réunion des deux sociétés ; voici exactement le fait : Tandis qu'on était occupé à Paris de l'élection des députés à la législature , les jacobins envoyèrent quelques-uns de leurs membres aux feuillans , pour les inviter à revenir dans leur sein ; je crus m'aperce voir que cette démarche fraternelle avait pour unique objet de relever leur crédit dans l'opinion publique , et surtout dans le corps électoral , et qu'ils espéraient en ramenant les feuillans au milieu d'eux ? au moins momentanément, regagner assez de consistance pour se rendre maîtres des élections et porter leurs chefs à la législature. J'étais présent lorsqu'on reçut la députation , je proposai à la société , non de se refuser à leurs instances , mais d'ajourner toute délibération sur ce sujet jusqu'après les élections ; je dis sans aucun déguisement que la démarche des jacobins me paraissait dirigée pour faire élire M. Brissot, et que comme il ne voulait faire partie des représentais du peuple , que pour avoir plus de moyens de détruire la constitution ? je ne pensais pas que ceux qui faisaient profession de la défendre dussent lui prêter leurs secours pour la renverser. Plusieurs autres opinans pensèrent
comme moi . fa société ajourna indéflnltnént la discussion sur la réunion , elle n'a plus été proposée.
La société des feuillans fut dissoute, ou presque dissoute par la séparation de l'assemblée constituante ; quant à moi je cessai absolument d'y aller, un assez grand nombre de membres de la législature et d'autres personnes, parmi lesquelles je n'étais point , entreprit de la rétablir art mois de décembre 1791; j'étais encore alors h Paris où j'ai été retenu six semaines de plus que je ne voulais, par une cause tout-à-fait étrangère aux affaires publiques ; on me pressa d'aller aux feuillans, on me témoigna même, ainsi qu'à mes amis, qu'en refusant d'y paraître , nous ferions mettre en doute la persévérance de nos opinions et notre caractère politique ; j'y fus , et j'y parlai deux fois sur les colonies. En moins de quinze jours , ce club avait acquis une telle consistance qu'il comptait déjà plus de trois cents députés de la législature , et huit ou neuf cents autres membres tous ou anciens députés , ou hommes cfe lettres distingués, ou gens très dévoués à la constitution. Les jacobins furent épouvantés de cette affïuence, ils crurent que leur règne allait finir ; les moyens ordinaires de la calomnie étaient trop lents dans un danger aussi pressant , il fallut recourir à des mesures plus expéditives, ils firent insulter la so-
ciéte rivale par deux ou trois cents individus sansculotte , sous la direction de quelques chefs , au nombre desquels était M. Girey-Dupré, collaborateur de M. Brissot.
J'avoue que cet incident m'a encore retenu à Paris , environ dix ou douze jours au-delà de celui que j'avais marqué pour mon départ.
Telle est en abrégé l'histoire de cette société dont le nom est resté depuis au parti qui a entrepris de défendre la constitution.
Si j'ai cru devoir dire avec quelques détails , combien j'ai pris peu de part à son institution et à son existence , ce n'est pas que je veuille me séparer des hommes honorables qui la composent , ni que je regardasse comme un sujet de reproche, l'influence plus étendue que j'aurais pu y avoir; mais il me semble qu'en faisant connaître au public avec quelle impudence on lui a menti sur des faits connus d'un grand nombre de témoins, il devrait se tenir en garde sur d'autres allégations contre lesquelles on ne peut souvent invoquer que son caractère et sa Ixnme foi.