LA FÊTE DU SOLEIL
« Le Soleil entre dans le Lion.
Calendrier,
Oh ! ne méprisons pas le vieut culte des Mages ; Sans doute le soleil mérita leurs hommages ; En voyant aujourd'hui ce qu'il a fait pour nous. On devient idolâtre et Ton tombe à genoux ! Non, tout n'est pas visible à l'œil de l'astronome : Une chaîne de flamme unit le ciel et l'homme ; Non, le soleil n'est point, tel que nous le voyons, Un aveugle cadran hérissé de rayons, Une meule de feu dans les airs balancée ; C'est l'astre inteUigeat, à l'ardente pensée, C'est le foyer qui verse aux peuples abattus Le germe chaleureux des sublimes vertus : La terre est son épouse, eHe en reçoit la vie ; Six mille ans de baisers ne l'ont point assouvie ; A. l'astre qui s'étetud sur de diiirs mamelons, La planète lascive entr'ouvre ses vallons. Et, ce que n'a point dit la trompeuse science. Elle a comme Saturne un anneau d'alliance. Oh I si nous avons vu naître de leur hymen Les perles du Bengale et l'encens d'Iémen ;
Si les rayons da ciel, condensés en filières,
Sèment d'argent et d'or le flanc des Cordillères,
n est un fruit plus beau que l'épouse a porté.
Un fruit que le soleil mûrit : la Liberté I
0 fille du Soleil, immortelle Androgyne,
Qui pourrait aujourd'hui nier ton origine ?
Ton acte de baptême, éclatant désaveu,
Est sur le zodiaque écrit en traits de feu :
Le peuple peut dormir onze mois de l'année ;
Hais quand de chauds rayons sa tête est couronnée,
Quand les feux du soleil entrent dans ce lion.
Sublime de vengeance et de rébellion,
n agite ses crins ondoyans de colère.
Écarte sur le sol sa griffe musculaire,
Roidit son cou nerveux, fait palpiter les monts
Sous le tonnerre sourd de ses rauques poumons»
Et près de se jeter dans l'orageuse lice,
n cherche et trouve au ciel son lumineux complice.
Le peuplp I il brise alors la chaîne aux lourds anneaux,
Son cilice oppresseur de tours et de créneaux.
Comme une femme au bal, de sueur étouffée,
Dénoue en badinant sa ceinture agrafée.
C'est alors qu'apparaît le géant inconnu ;
Dans la flamme et le fer il se roule tout nu.
Mâche les gonds d'airain, courbe les fortes grilles
Comme un champ de roseaux où passent les faucilles ;
Au front des monumens, sur les angles des toits.
Il laisse, dans ses jeux, l'empreinte de ses doigts ;
Il emporte, en courant, sur ses bras athlétiques.
Les coupoles de plomb et les flèches gothiques ;
Ouragan animé, trombe qui, dans son vol,
Ramasse les palais déracinés du sol,
Et sur le pâle front des royaux satellites
Les laisse retomber en flots d'aérolithes.
0 mes pères, Tenez, prenez-moi par la main ; De la Bastille encor-sayez-vons le chemin? Répondez-moi : le lieu de cette grande scène, Est-ce bien ce canal qui tombe dans la Seine? Avez-Yoas vu comment le peuple des faubourgs Entre ses bras velus fit craquer les huit tours? Oh I dites, contentez ma jeunesse envieuse ; Le soleil dorait-il la ville pluvieuse?
Sentiez-vous dans les airs ces germes échauffans. Ces parfums qu'aujourd'hui respirent vos enfans ? Entendiez-vous aussi, dans la grande semaine, Ces bruits mystérieux qu'aucune langue humaine, Aucun témoin, ne peut traduire avec la voix A ceux qui n'ont point vu les choses d'autrefois? Vous qui dans vos récits parlez mieux que l'histoire. Dites, car nous avons assez vu pour tout croire.
Et les vieillards m'ont dit : a Oui, ce banc de gazon
« Touchait le ponfr-levis de la grande prison ;
« n ne reste plus rien, rien que le vide espace ;
« Dans son fossé bourbeux cette eau limpide passe ;
ff Le talus menaçant de son large glacis,
«C'est la pelouse verte où nous sommes assis,
«Et les immenses blocs, sortis de ses entrailles,
«Nos femmes, pour leur sein, en ont fait des médailles.
«Oh! ce fut un beau jour! le temps était pareil;
« Sur les toits de Paris ruisselait le soleil :
« Le matin nous trouva courbés de rêverie ;
«C'était fête à Mariy, fête à l'Orangerie :
« Une imbécile Cour dansait à Trianon,
« Quand le vent lui porta notre premier canon.
« Oui, sans doute, ils vibraient à notre jeune oreille
« Ces bruits mystérieux d'un peuple qui s'éveille ;
« Du ciel qui nous versait un éternel éclair
«Des miasmes de feu paissaient dans notre chair. « A ces grands souvenirs notre vieux sang pétiUe ; a Nous entendons encor ces cris : A la Bastille ! «Nous voyons devant nous le peuple souverain «Démantelant ses murs comme un bélier d'airain, «Et cent mille chapeaux ornés de feuilles vertes a S'engouffrent, à la fois, dans les voûtes ouvertes* « Ah I le soir notre front fut libre de souci ; « La Cour ne dansait plus, et l'on dansait ici. »
Bien I vos mains au saint temple ont mis assez de pierres!
Vous pouvez, sans regrets, clore enfin vos paupières :
0 surcroit de bonheur ! vieillards, mourez contens.
Vous avez vu deux fois ce jour en quarante ansi
Nous aussi, pleins du feu qu'un grand souvenir aisse.
Nous aurons, comme vous, une chaude vieillesse.
Quand, au banc des Nestors à notre tour assis,
A vos faits glorieux nous joindrons nos récits,
Nos enfans rassemblés en cercle de famille
Compareront souvent le Louvre à la Bastille,
Et si ce double exemple embrase leur désir.
Entre les deux Juillet ils auront à choisir.
Et si jamais un jour ce fragile colosse
Que le peuple deux fois a jeté dans la fosse»
Si le noir despotisme, en ses bras étouffans.
Revient de son tombeau ressaisir nos enfans,
Peut-être ils souffriront sa criminelle atteinte
Dans ces hivers brumeux, sous l'atmosphère éteinte.
Aux heures de torpeur, filles des soleils froids»
Qui viennent enhardir l'insolence des rois.
Tant que sur la cité, dans de longs jours nocturnes»
Orion versera ses abondantes urnes.
Hais sit6t que Juillet dardera du zénith
Sur nos dignes enfans la flamme qui brunit.
Dans la liée où des rois seront leurs adversaires, Quand ils viendront guidés par deux anniversaires» Quand l'astre paternel, comme un tauréador. Piquera ces taureaux de son aiguillon d'or ; Alors ressuscitant nos héroïques fêtes.
Aux glaives ennemis montrant leurs larges tètes, La sueur au poitrail et la flamme aux naseaux, Des vivaces tyrans ils briseront les os. Glorieux supplément de nos épfaémérides I Ce jour de leur triomphe effacera nos rides, Et de ces jeunes fronts les rayons réfléchis Retomberont encor sur nos cheveux blanchis.
Eh bien I en méditant sur ces grandes images,
Est-il honteux d'aimer le vieux culte des Mages?
Oh I si ma voix parlait au suprême Conseil,
Je fonderais demain la fête du Soleil.
Au jour où l'astre saint fuyant le Capricorne
Toucherait du Cancer l'étincelante borne ;
A ce point du solstice où le bleu firmament
Donne des jours si longs et des nuits d'un moment ;
Le peuple, pour bénir sa réjouissante idole.
Irait au Panthéon, moderne Capitole ;
Paris verrait alors, à des temps révolus.
Ces tableaux des Incas que notre enfance a lus :
Aspect miraculeux I quand la lumière éclose
Argentait les vallons où coule le Potose,
Sous tes palmiers sacrés tout un peuple béant
Attendait à genoux le céleste géant.
Qui, près de s'élancer dans les brûlantes zones,
Brisait ses Islmes d'or dans Teau des Amazones.
Ohl je crois voir déjà, dans mOn sublime vœu,
La ville de Juillet idolâtre du feu !
A l'aube du grand jour, de ma voix sibylline,
J'ai convoqué Paris sur la haate colline ; Le temple protecteur de la grande cité S'ouvre, montrant ses murs beaux de leur nudité. Et l'éternel témoin du vieux culte héliaque, La pierre où Tentyris grava le zodiaque. Tout un )>euple dévot se presse aux deux battans ; Le porche trop étroit regorge d'assistans ; Jusqu'aux frontons aigus que l'oiseau seul fréquente, Desenfans sont groupés dans les feuilles d'acanthe. Les prêtres cependant parfument le saint lieu Des fleurs d'héliotrope, encens du nouveau dieu ; Les vierges du Soleil, comme aux nuits éleusines. Recourbent vers le ciel leurs claires tibicines ; Elles chantent en chœur, et le sublime chant Accompagne le dieu de l'aurore au couchant. C'est l'heure solennelle où la ville étonnée S'unit à l'astre saint par un grand hyménée ; Pacte mystérieux, symbolique tableau.
Qu'inventa la cité fille et reine de l'eau ; Jeux sacrés d'autrefois, que, sur TÂdriatique, Créa, dans ses beaux jours, un peuple poétique : Sur ses quais, sur ses ponts qui se courbent en arc, Sur les marbres polis de la place Saint-Marc, Ce peuple saluant une mer qu'il adore Suivait avec orgueil le vol du Bucentaure ; ^ Là, Venise épousait avec solennité La mère de sa gloire et de sa liberté. Et le Doge courbé sur la profonde vague. Prêtre de cet hymen, laissait tomber la bague. Un spectacle plus grand se répète à mes yeux : Sur le large escalier flotte un globe soyeux ; On lit sur l'anneau d'or qui sous lui se balance :
* VaisMaa da Doge.
Au soleil de Juillet qui protège la France !
Au bruit soard des canons, aux battemens des mains.
Le navire de l'air fend les vierges chemins ;
On croit du Panthéon voir monter la coupole ;
Long-temps on suit des yeux le sphérique symbole.
Qui noyé dans Tazur, messager triomphal.
Va porter au soleil notre anneau nuptial.
Et le soleil couchant a compris notre fête ;
Sur le bord de l'abtme on dirait qu'il s'arrête ;
0 prodige I il nuancé au fond de son ciel bleu,
Le blanc de son opale et le rouge du feu;
En signe d'alliance au peuple qui l'implore
II peint comme un drapeau l'horizon tricolore.
Et montre à la cité digne de le servir
Ce grand Palladium que rien ne peut ravir !
»t»»»r ^%v^%v»^^*»»w» ^m^iw*i^^%^^%f^w^%^*i%^*^^ w*f <^<%^^^%^^i»%^ %/m^i^^i^^mn^*^nt
NOTES
En voyant anjonrd'hni ce qn*il a fait ponr nooa.
Pendant les trois grandes journées , le soleil n'a pas cessé un instant de nous éclairer de ses rayons ; et peut-être Tinfluence vivifiante de cet astre a-t-elle un peu contribué à l'enthousiasme populaire et à la rapidité de la victoire : ce qui faisait dire à un homme d'esprit que le soleil aurait dû avoir la première décoration de l'ordre de juillet.
Cest alors qa*apparait le géant inconnu.
Le peuple.
De la Bastille encor sayez-yons le chemin ?
La révolution de 1789 et celle de 1830 ont ensemble plus d'un rapport : tontes deux se sont faites au mois de juillet , toutes deux ont eu le soleil pour complice , et se sont terminées en moins de temps qu'il en faudrait pour en écrire l'histoire.
Et cent mille chapeaux ornés de feuilles vertes.
Le 12 juillet 1789 ^ dans l'après-midi , on apprit à -Paris que Necker Tenait d'être congédié. La nouvelle de cet évèncftanent produisit la plus grande fermentation. Camille Desmoulins profita habilement de cette disposition des esprits : il sortit d'un café du Palais-Royal , tenant un pistolet d'une main et une épée de l'autre , monta sur une chaise et annonça la nouvelle ; puis arrachant une feuille d'arbre, il l'attacha à son chapeau en guise de cocarde, cria aux armes, et se mit à la tête des rassemblemens. Le vert devint alors un signe de ralliement, et cette couleur était heu-
iO» NÉMËSIS.
reusemênt choisie, paisqae c'est celle de Fespérance. OnTabandonna néanmoins pea de temps après , parce que phisieun citoyens firent remarquer que c'était la couleur du comte d'Artois.
U peint comme na dnpeaa lliomoii tricolore.
On peut citer à ce propos un fait assez remarquable. Au musée de 1823 f le général Lejeune exposa un tableau représentant des taureaux en pierre au milieu d'un paysage espagnol. Dans le fond un arc-en-ciel tricolore attirait tous les regards; quelques champions de la légitimité jetaient les hauts cris, prétendant que le peintre ayait eu une intention hostile. Mais l'autorité les ayant laissés dire, on finit par s'habituer aux trois couleurs de l'arcen-clel.
AUX ÉLECTEURS DU JUSTE-MILffiU.
Laissez-moi : dans l'arène ayant de redescendre, Que mon immense deuil se roule dans la cendre ; Laissez-moi déchirer ma tunique ; je yeux Souiller de yils parfums ma barbe et mes cheyeux, Pétrir Timpure fange ayec mon pain azyme, Maudire de Juillet le second millésime.
Et, ployant sous le poids d'un inutile effort, Payoiser Némésis d'wae écharpe de mort.
Ainsi, la yoix du peuple et le conseil des sages
Et nos libres journaux, populaires messages»
Et d'un triste passé les sanglantes leçons,
Tout s'est évanoui dans l'air, comme des sons I
n a fallu revoir sortir de l'urne infecte
Tous ces froids prédicans de la moyenne secte :
Un Dupin, qui vers nous reporte avec fierté
Son incommensurable impopularité ;
CoUardy qui, des Bourbons autrefois le complice,
Peut-être aujourd'hui même est leur chef de police,
Somnolent professeur, de modestie enflé.
Qui vit depuis quinze ans sur un discours sifflé ;
Le renégat Bertin, voyageur diplomate,
Du pèlerin de Gand ambitieux Âchate,
Qui, digne de son frère, importe aux Pays-Bas
l&O NÉMÉSIS.
Le choléra-morbus da Journal des Débats ;
Le ténébreux Persil que le soleil offense ;
L'ami de Cazalès, Thomme à la double enfance,
Lameth, que tous les ans les électeurs dévots
Au marché de Pontoise accueillent de bravos ;
Et de tant d'autres noms la série éternelle,
Chartrouse, Rambuteau, Jars, Chastellier, Prunelle,
Hydropiqué bétail, marécageux troupeau
Que chaque ministère a marqué sur la peau.
Puis, grâce aux doubles choix, il faudra bien qu'on nomme
Et le beau Salvandy, femme changée en homme.
Et le laid Villemaiu, professeur aux longs cours.
Qui vendit sa jeunesse et son premier discours
Le jour qu'à l'Institut, lauréat néophyte.
Il brossa de baisers la botte moscovite ;
Qui depuis, sous les yeux des collèges souffrans,
Dans rUniversité broute vingt mille francs. "
Ainsi la vérité qu'à vos yeux on fit luire.
Électeurs endurcis, n'a donc pu vous instruire?
Ainsi les cris sauveurs des apôtres feirvens
Aujourd'hui sont encore emportés par les vents I
Vous avez pris pour guide, en approchant de l'urne.
Le fanal tremblotant du Messager nocturne.
Qui répète le soir ce que chaque matin
Prêchent les lourds pédans du journal de Bertin.
Eh quoi I sans que la honte embrasât votre joue.
Vous avez déployé l'in-folio de boue ;
Ce mannequin hideux que Périer fait mouvoir,
* Le moment est yeini où font censeur politise doit déponiUer ce prétendu bon ton des convenances dont s'accommoderaient trop bien les plats intrigans qui se gorgent da budget. Qoel est l'homme an cœur de glace qui, après s'être yatraqné, emprisonné, fosillé, mitraillé, miné, consentirait encore à garder l'arbanité, le ton décent de la dîscossion avec ses spoliateurs et ses assassins? Cette vertu n,*est plus de saison.