‹ Œuvres de Barthélemy et MéryChapitre 31 sur 79 · LA MALÉDICTION DES VINGT- QUATRE HEURES · texte numérisé non relu

LA MALÉDICTION DES VINGT- QUATRE HEURES

Sous ce brouillard de plomb, bandeau de cécité, Comment aj^lez-YOus cette ile de la Seine» De tant de coi^s impurs entassement obscèiie, Qu'un Cocyte bourbeux étreint? — C'est la Cité. Et ce dôme ardoisé d'un gothique édifice, Cet immense perron d'où tonibe un peuple noir. Ce vieux phare étouffé sous un triple éteignoir^ * Son nom ? — Le Palais-de-Justice.

Ile de pleurs, de cris, de deuil et de forfaits I Noble Paris, voilà ton origine immonde, Yoili ta vieille mère ; eh te mettant ad mohde . Elle garda sa honte et sou arrière-faix. Horrible Muséum de toutes les misères, Cette tle infecte tout de son exhalaison ; Et le fleuve innocent s'imbibe dn pofeoii^ En baignant Ttle des ulcère$^

Tout est 1& : les égouts des modernes Truands, Les caveaux des festins aux livides murailles,

* Les trois tonrelles aiguës qui bordent le Palais ont la forttiedtfhïis éteignoirs gigantee^aes.

Oà le peuple affamé dévore des entrailles, Et les gouffres sans nom pleins d'escaliers gluans ; Puis THAtel-Dieu gisant sur la pAIe civière. Le cachot du départ que l'espérance fuit, Et la Morgue au teint vert qui jette chaque nuit Son hameçon dans la rivière.

0 Paris, voilà bien ton antique blason ! * Ta ceinture de quais s'arrondit en bordages. Tes ponts, qui sont roidis comme autant de cordages, Retiennent ta carène aux rives de gazon. Ton balcon est ce parc où se brise la lame ; Ta poulaine est un roi de bronze ; cet amas D'aiguilles, de maisons, c'est ton lest ; et tes m&ts Sont les deux tours de Notre-Dame.

Puisaes-tu quelque jour, soulevé par les eaux» Ton drapeau d'amiral hissé sur ta misène, Atteindre en descendant la pente de la Seine, L'Océan Atlantique où nagent les vaisseaux. Vomis ce lest impur, levain de ta naissance f Libre de ce contact, virginal et léger. Que Paris une fois se montre & l'étranger Avec la robe d'innocence !

Ainsi disparaîtrait, dans ces deux Océans» Ce vieux palais bAti par les rois fainéans. Et qui même aujourd'hui» parfumé de tristesse. Étouffé les enfans de la bonne Lutèce !

* Il est inatile de rappeler qae Paris porte un vaisseau dans ses armes; cette ^tymologîe héraldique s'explique naturellenienl par la forme de Tile de la Qté, berceaa de la grande capitale.

Qui sait même ! la mer, dont le flot ronge tout. Sur quelque îlot voisin le laisserait debout ; En vain ses dents de sel, ses limes de bitume^ Sa colère qui monte en panache d'écume. Heurteraient l'édifice et sa grille de fer : Dans ces greffes béans il rongerait la mer. n garderait encor la forme satanique D'un juge c[ui prononce une sentence inique ; Ses lucarnes de plomb, rondes au front des tours. Ressembleraient de loin & des yeux de yautours : Ce serait un écueil de puissante racine. Plus affreux que Carybde aboyant à Messine ; Là, Tiendraient s'engloutir, sous un noir corridor, Les vaisseaux du Pérou chargés de mines d'or, Et ceux de l'Inde anglaise avec leur riche cale. Qui portent à Brighton les trésors du Bengale : Tous les rochers voisins, périculeux abris, Blanchiraient d'ossemens et d'horribles débris. Et le sage nocher fuyant ce promontoire, Lui donnerait pour nom : Roc du Réquisitoire.

Hélas ! où m'ont conduit'ces chimériques vœux I

Il pèsera long-temps sur nous et nos neveux

Cet édifice noir garni de ses tourelles,

Ce forum glapissant de nos tristes querelles I

A jamais étemel dans sa caducité,

II est inamovible autant que la Cité,

Autant que ses deux tours, ce grand numéro onze

Qui vomit tant de sons de ses gueules de bronze.

Jamais l'édit royal venu du Carrousel,

Sur le sol du Palais ne sèmera du sel ;

Jamais nous ne verrons sur l'autre bord du fleuve,

Dans les quartiers polis de la Lutèce neuve,

Thémis, transfuge enfin de ses hideux caveaux.

906 NËMÉSISk

S'inangarçr on temple au portiquies nouyeau.

Là, depuis Ghilpéric, rien n'a changé de face.

C'est encor le^cbenil de la seconde race ;

Aussi, voyez ce joga en toqœ de yelours.

Qui marche gravement sous les pilastres lourds.

Qui raye avec ses pieds la poussière des daUes ;

L'esprit tout obsédé d'images féodales^

Peut-il, devant le siècle abaissant ses genoux^

Croire qu'un beau Juillet étincela sur nous?

Si le temps marche ailleurs, 1&, rien ne le rappelle ,>

Regardez le cadran de la Sainte-Chapelle :

Le temps a Cait tomber ses aiguilles de fer,

C'est le £i:ère éternel du cadran de l'enfer.

Un jour nous avons cru (c'était encore un rêve)

Que le parfum de poudre exhalé de la Grève

Dans le palais voisin entrant avec l'éclair.

De sa fétide cour devait assainir l'air ;

Que les juges vendus aux royales Gomorrhea,

Et dont l'iniquité suait par tous les pores,

De la vertu j^oscrite effrontés assassins,

Ne remonteraient plus vers les prétoires saints ;

Vain espoir 1 aucun vent de salubre atmosphère

N'a purgé ce manoir, sentine pestiféré.

Et ces hommes pervers dont Satan sait les noQcis,

Sortis de leurs caveaux, se sont dit : a Revenons ;

«( Remontons sur nos bancs, nous jugerons encore

c< Ces odieux amis du signe tricolore ;

«r Nous ppurrons les plonger vivans dans nos cachots,

a Nous voterons contre eux la Grève et les fers chauds,

« Et le Trésor royal, au jour des échéances,

ix, Comme sous Charles-Dix, soldera nos séances. »

Ils sont donc revenus dans cet auguste lieu

Ces Judas, et leur vue a fait reculer Dieu I

Succombant cette fois à tant d'ignominie,

Le Christ a retrouvé sa première agonie. Et devant les sermens dç ces lipmmes impurs Tous les saints crucifix ont ^éserté les murs.

Os sont donc, icevenps I Moi , candide poète.

Je les croyais ei^cor cous la voûte secrète

Où j'aurais p)i« ti^ojis j[0UBS, mieux quç [e ne le fais^

Fouetter impunément leurs quinze ans de forfaits.

Venez les voir : c'est l'heure où leur salle est ouverte ;

Leur triste ampl^ithéàtre est uuç table verte

Où quatre opérateurs^ d'un œil inattentiÇ,

Sous le scalpel des lois dissèquent rhonun^e vif;

À l'ignoble chantier où Dupin les convie

Ces manœuvres hideux viennent gagner leur vie ;

Un squalide recors range sur l'établi

Le Code où la raison est vouée à l'oubli,

La plume criminelle et la fausse balance ;

Déjà l'huissier criard, dieu bruyant du sileuije.

Entonne le verset d'içtroït : Chapeav bas 1

A l'aspect des Dagons étranglés de rabat^.

On ordonne soudain de fermer les croisée^,

Car ils craignent de voii* les maisons pavoisées,

Et le drapeau flottant qui jette ses couleurs

Sur le marché voisin, mosaïque de fleurs.

Les sbires pourvoyeurs, limiers de bonne race.

Présentent pour fournée au tribunal yorace

Des grappes de filous que, par amusement,

Quatre juges distraits égrènent en dormant;

Puis, ces forbans de nuit que la famine ronge,

Qui, dans tous les forfaits, boivent comme l'éponge ;

Ces immondes cliens des repaires vineux.

Que vingt fois la menotte a flétris de ses nœuds,

Innombrable bétail que Desmortiers rallie,

Qu'une grande cité garde comme une lie.

SW8 NËMÉSIS.

Locataires sans bail des cachots de Paris, De Yomitiyes cbairs, de mets hideux nourris, Qui, sans rien prélever de leurs peines futures, Préludent & Farrêt par six mois de tortures. Leur histoire est écrite en un simple dossier ; En entendant leurs noms que décline l'huissier. Le juge, coudoyant ses trois dormeprs intimes. Condamne en un clin d'œil les banales victimes.

Tout à coup, du milieu de ce fangeux levain, Surgit un homme pur, populaire écrivain, Poète citoyen, qui depuis sept années Maigrit en combattant pour nos lois profanées ; Lui qui, sous les Bourbons, chanta les trois couleurs, Vient pour se disculper sur le banc des voleurs I Malheureux ! sais-tu bien que ceux à qui tu paries Sous un autre drapeau sont les juges de Charles, Et qu*ib vont condamner tes innocens délits Comme au temps où leur salle avait ses fleur&-de-lis I Tu crois que pour juger leur ame se recueille, Insensé ! mets la main dans leur noir portefeuille, Et tu vas y trouver Tarrèt qui te proscrit. Par leurs iniques mains depuis trois jours écrit ; Tais-toi ; ne parle pas à ces hommes de fraudes. Ne va pas devant eux jeter les émeraudes ; Ta langue harmonieuse est de glace pour eux. Ou tinte comme un son dans leurs cerveaux si creux ; Ces quatre juges noirs, que tu ne vois qu'en buste, Sache que leur aspect épouvante le juste, Qu'ils sont de la raison l'inamovible effroi : Le Minos du milieu» ce vieillard, c'est Jouffroy ; Prends garde ! son sourire est d'un funeste augure ; Il se grime en bon homme et ment à sa figure ; Crains aussi ceDuret, au sourcil monacal,

Pftle comme un fœtus qui sort de son bocal ;

Jarry, qui ramassa la robe de son père,

Et Danjan marqaeté de taches de vipère.

Cadavéreux limon pétri par Belzébuth,

Leur nom seul dans ma bouche engendre le scorbut ;

Le vert-de-gris royal est sous leur étamage ;

Ds sont tels que Dupin les fit à son image !

Ils s'étaient engloutis sous le trdne vaincu, Mais Satan a soufDé sur eux, ils ont vécu I L'esprit mystérieux qui sous ces voûtes plane, Le hibou du Palais aux ailes de membrane, Dupin a protégé ces funèbres oiseaux Quand le peuple sur eux étendait ses réseaux. Et devant ces horreurs qui brûlent l'épiderme, Mon vers s'adoucirait, ma main serait moins ferme ! Comme nos bons aïeux j'irais en vers badins Poète de salon, chansonner nos Dandins I Quand leur griffe de fer me vole et m'assassine. J'ajouterais un acte aux P laideurs de Racine ! Non, je veux en rentrant sous ma noire prison. Que ma satire en feu brûle comme un tison ; Équitable bourreau d'une infâme justice.

Je veux que sur les toits mon arrêt retentisse ; Ils sont mes criminels, et si je les maudis. C'est qu'ils m'ont fait asseoir au siège des bandits ; C'est qu'ils ont extorqué l'honorable salaire Que porte à Némésis l'obole populaire ; C'est qu'ils ont abattu mon poétique essor Sous les doigts desséchés des goules du Trésor I

0 Cambyse I A grand nom d'éternelle épouvante I Toi qui fis écorcher l'iniquité vivante, Que ne peux-tu venir dans ce hideux palais

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