LE SEIZE AOUT DE VARSOVIE
Qu'il a Vinstinct dn sang. — Je ne yeux pas savoir
De quel nom exécré votre haine le nomme ;
Voulez-vous définir le Peuple? — C'est un homme.
Cet homme défendait Varsovie aux abois ;
Le tonnerre du Czar éclatait dans ses bois ;
Le choléra dans l'air, la famine à sa porte,
Au dedans, au dehors, toute espérance morte ;
Un horizon de deuil tombait autour de lui,
L'inévitable jour du désastre avait lui ;
Agent mystérieux de la diplomatie,
La trahison vendait son sang à la Russie ;
Il fatiguait la France et le ciel de clameurs,
Et le ciel et la France avaient répondu : Meurs !
Alors, tout pantelant d'une fièvre subite,
Roulant un œil de feu dans sa sanglante orbite.
Cet homme au désespoir, oubliant sa raison.
Pour se guérir du mal a mangé du poison^
Et broyant sous ses pieds des espérances vaines.
D'une main délirante il s'est ouvert les veines.
Oui, le sang a coulé ; la paille des cachots
L'a bu, fumant encor sous les cadavres chauds ;
Mêlant l'assassinat à l'insulte grossière,
La vengeance a traîné ces corps sur la poussière ;
Le peuple justicier, aux implacables mains,
A voulu reviser les jugemens humains ;
Aux tribunes du club sur les barreaux groupées,
Une main a jeté quelques tètes coupées ;
C'est horrible ! ! I Fermons les yeux pour ne plus voir ;
Éloignons-nous, le pied glisse dans l'abattoir ;
Un frisson glacial erre dans chaque membre :
La nouvelle à Paris en vint le deux septembre !
Oh I voilà bien l'histoire I elle n'invente pas ;
a»i NËMËSIS.
Dans les seatiers coonns elle marehe au compas ; Telle est la loi : le temps, comme toot nous rindîqiiei Donne imx crimes humains un cours périodique; Nous avons nos forfaits, cba<pie peuple a les siens. Eh ! que connaissons-nous encor des temps aneiemi? Quelques pages vers nous à peine sont venues; Les vieux siècles sont pleins de landes inconnues ; Si nous pouvions savoir tout ce qu'avant Cyrus En caractères d*or gardait le papyrus ; Tant d'histoires sans nom en Orient semées» Ces antiques trésors des saints rois Ptôléoiées ; Toutes les vérités que l'esclave thébain Jeta devant Omar à la flamme du bain ; Avec moins de terreur nous lirions nos annales. Car toutes les cités ont eu leurs saturnales; Dans tout livre de peuple un sanglant numéro Signale un noir feuillet écrit par le bourreau.
Sans doute il est aisé, quand rien ne vous agite. Quand un calme bonheur règne dans votre gtte. Quand l'oisiveté d'or, mère des doux ennuis, Ne vous laisse penser qu'aux voluptés des nuits. Et qu'au Forum muet aucun cri de discorde De l'arc des factions ne fait vibrer la corde ; Sans doute il est aisé sur un moelleux fauteuil De juger hardiment les époques de deuil ; De flétrir sans pitié ces sublimes courages Qui naquirent pour vivre au milieu des orages ; Ces hommes inspirés, seuls juges de leur temps. Qui croyaient leur mémoire absoute après cent «ns, En offrant chaque jour, sur la Grève indignée, Comme un acte de foi leur tête résignée. Ou qui souvent mouraient, lisant dans l'avenir L'arrêt immérité qui devait les puuir.
LE SEIZE AOUT DE VARSOVIE. tlS
Ainsi, du noir passé respectant la barrière,
Jamais nous ne jetons nos regards en arrière ;
Nous nous plaisons à ^oir, sous un prisme qui ment,
Les choses d'autrefois par les yeux du moment;
Il faut un grand effort de lucide pensée
Pour se créer acteur d'une époque passée.
Pour se faire vivant quand on ne vivait pas,
Et pour juger akm à leur juste compas
Des orageux acteurs d'un siècle qu'on ignore,
Gonmie si, sous nos pieds, le sol tremblait encore. *
Moi, Tesprit tout saisi par Texemple donné.
Du bufietin du jour je suis moins étonné :
Oui, quand un peuple en deuil tooche à son agonie.
Des révolutions le sinistre génie.
Adoptant pour appuis le meurtre et Féchafaud,
Prononce avec horreur le terrible : Il le faut 1
Puis du glaive des lois il anne la vengeance»
A des poignards rouilles donne l'intelligence ;
II brouille dans la nuit de son chaos épais
Les principes du bien, si beaux en temps de paix ;
U sait que, faisant trêve à leurs droits légitimes.
Les peuples quelquefois se sauvent par des crimes :
Si l'heure sonne, alors apparaissent debout
Ces types monstrueux et les mêmes partout.
Ces hommes eSrayans, contempteurs du salaire,
Qui servent, pour du sang, leur maître populaire.
Et marchent l'infismie écrite sur le dos ;
Ces orages vivans formés de diair et d'os
Qui, purifiant l'air, laissent voir dans l'espace
* Il est évideot poar toat le monde , excepté pour la malveillance intéressée , qne ces éloges ne s^adressent pas aux septembriseurs^ mais aux jeunes et héroïques Conventionnels qui donnaient leur vie en garantie de leur ooBviolMii poUtkine.
âl« NËUÉSIS.
Le rayon qai console et le malheor qiii passe.
Ce génie inconnu qui trace leurs chemins,
Désigne ces fléaux avec des noms humains.
Tels que ceux de Maillard et de Billaud-Yarenne :
Cherchez-en aujourd'hui sur la publique arène ;
Il est bien loin ce temps où le peuple en courroux
Effrayant magistrat, vint lever les écrous,
Et forçant des cachots la ténébreuse issue.
Mit sur son tribunal le sabre et la massue.
Eh bien I si le destin, même après quarante ans,
Nous ramenait encor les périls de ce temps ;
Si des princes ligués les milices lointaines
Venaient pendre leur tente aux sapins des Ardennes ;
S'ils arrivaient, ces rois que retient vers le Nord
Le puissant choléra sur ses ailes de mort;
Si, portant avec elle Holyrood et la peste,
La Prusse, de nouveau, lançait un manifeste ;
Si le vieux royalisme, habile en trahisons.
Jusqu'au sein de l'armée infiltrait ses poisons;
Si la Provence en feu, par la croix secondée,
Tendait sa main carliste à la chaude Vendée ;
Si Paris affamé ne trouvait plus son pain ;
Si, pour dernière horreur, les juges de Dupin,
Déroulant des complots l'interminable liste,
Renvoyaient innocent le crime royaliste :
Alors viendrait cette heure où l'homme se résout
A ce grand désespoir qu'on ajppelle un Seize Août ;
Le génie inconnu qui régit nos tempêtes
Irait frapper du pied à des portes secrètes.
Et les mêmes acteurs reparaîtraient ici^
La massue à la main, en criant : Nous voici !
Eh quoi t ministres vains dont le bras nous gouverne,
Vous tremblez au seul nom d'un Septembre moderne ;
Jusqu'à l'ongle des pieds vous sentez des frissons !
LE SEIZE AOUT DE VARSOVIE. JtT
Ah 1 plutôt méditez sur ces grandes leçons ! Allez, ne chargeons pas du poids de la colère Ces manœuvres obscurs, écume populaire ; La fange de la rue est sans pensée ; il faut Arriver jusqu'à Famé et remonter plus haut. Tous ces nains du Pouvoir aux formes rachitiques, Ces hommes de calculs, ergoteurs politiques, Ces sophistes du jour, ces froids temporiseurs. Voilà les assassins et les septembriseurs. Si notre France en deuil, généreuse patrone. Au tronc de Varsovie eût jeté quelque aumône ; Si les Machiavels qui règlent nos destins Eussent porté lespoir à nos frères lointains ; Non, l'aigle polonais, qu'un seul coup peut abattre, Jamais n'aurait terni son plumage d'albâtre ; Jamais, dans les prisons, d'effroyables excès N'eussent adjoint un frère au Septembre français. * C*est le juste-milieu qui, dans sa faible Chambre, A greffé le seize août sur notre deux septembre ; Cet holocauste impur, aux impurs nous l'offrons ; Que tout le sang versé retombe sur leurs fronts. Oui, si jamais sur nous l'aube écarlate brille, Si la terreur revient, elle sera leur fille. Du poète qui parle entendez tous la voix ; Je vous l'ai déjà dit une première fois : * Sur la cendre du sol mes pieds sentent la braise ; Vous avez fait un pacte avec quatre-vingt-treize. Que me fait ce reproche exhumé des vieux temps. De répéter sans fin mes oracles constans ? Qu'importe que vingt fois Némésis récidive? Jonas se répétait quand il prêchait Ninive.
* Cette opinion a déjà été exprimée dans la satire : jàux Électeurs du juste-milieu ; c'est cette satire qui a soalevé contre Némésis tant de récriminations et de calomnies.
91f NÉMiSIS.
Je veux, puiscpie le ciri vras accorde un sursis. Parler de pénitenee à yos cœurs endurcis ; Vous dire mille fois, de ma yoix de prepbète : Si la terreur retient, c'est vous qui l'aurez bute ; Et qn'étemettenent, au creux de votre sein. Le bouffdop do »os vers gronde comme un tocsin I
LE 16 AOUT DE VARSOVIE. Sf»
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NOTES
Ce grand peuple ! il s'est fait juge de ses Tictimes.
D'horribles scènes signalèrent les journées des 15 et 46 août 183i, à Varsovie. Le club patriotique , aigri depuis long-temps contre le gpuvernement , et mécontent de ce que le général Jankowski n'avait pas été condamné à mort , eut enfin recours à des actes de violence. Ce club se porta sur le château où les sept prisonniers d'État qu'on y trouva furent massacrés. Leurs corps furent jetés par-dessus le9 toifs et accrochés à des lanternes. — De là y on se rendit dans les maisons habitées par des individus récemment acquittés du chef de trahison , et dans les prisons , où l'on égorgea et pendit plusieurs prisonniers. Trente-cinq personnes perdirent la vie dans cette première nuit. Le lendemain les massacres continuèrent y et le calme ne se r^abtit qu'après l'arrestation dp président et de dix membres du club.
Jeta devant Omar à la flamme do bain.
Il est inutile de rappeler qu'Omar brûla la bibliothèque d'Alexandrie y qui contenait tant de manuscrits précieux sur la haute antiquité.
Ces bpmmea inspitéa, seola joges d« lenr t^mpa.
Les hommes de notre révohition.
MOSAÏQUE NÉMÉSIENNE.