‹ Œuvres de Barthélemy et MéryChapitre 43 sur 79 · VARSOVIE · texte numérisé non relu

VARSOVIE

P^enit summa dits et ineiueeaÙiU tempus !

Les rois prennent le denil quand les monarques meurent.

Tel est Tttsage antique entre ces grands voisins ;

Os honorent ainsi, sans que leurs yeux les pleurent.

Des hommes inconnus qu'ils nomment leurs cousins.

Simulacre obligé des tristesses humaines !

Ils règlent leur douleur par mois ou par semaines ;

Leur chagrin d'étiquette a des termes subits ;

Os prolongent gatment ces lamentables rôles

Jusqu'à ce qu'un valet leur dise ces paroles :

Sire, ne pleurez plus, voilà d'autres habits.

Et nous, qu'a centristes une peine si forte,

Ouand notre sœur aimée est pendue à la croix,

Quel deuil porterons-nous quand la Pologne est morte?

Faut-il suivre aujourd'hui l'étiquette des rois?

Quelle nuance attend notre sombre toilette ?

Jfl^ut-il qu'elle soit noire, ou blanche, ou violette? *

QmI S7BrtK>lique fard teindra notre douleur?

Le rouge, mes amis : c'est le deuil militaire ;

Kouge comme le sang qui jaillit d'une artère ;

Varsovie en mourant avait cette couleur.

Une douleur royale effleure l'épiderme.

Jamais cha^^in de Cour n'a blanchi des cheveux ; *

* Goaleart adoptées par Tétiquette pour le deuil dès coars.

VARSOYIE. 281

Mais la douleur d'un peuple est saignante et sans teime^

Un père au lit de mort la lègue à ses neveux :

C'est le deuil qui nous suit en pointes corrosif es,

L'entretien des travaux et des heures oisives,

Le spectre qui s'éveille avec nous le matin.

Qui fait tomber des pleurs dans nos coupes rougies,

D'un verdfttre reflet couronne les bougies,

Et met un l^atafalque au milieu d'un festin.

Non, le sang veut du sang I pleurer, c'est une honte I Le deuil même n'est plus qu'un appareil menteur ; Ce qu'il nous faut, à nous, c*est la vengeance prompte. C'est un drame de guerre où chacun soit acteur. Eh! qu'importe l'hiver, temporiseurs timides? Avons-nous toujours eu le ciel des Pyramides? C'est en hiver que l'aigle étouffa les Strélitz ; La glace est notre pont sur la Meuse et la Sambre ; Austerlitz rayonna sur nous le deux décembre, Le printemps ressuscite au soleil d' Austerlitz I

Voilà le cri du peuple ! il éclate, circule

Comme un dernier écho parti de la Vistule,

Et pour se faire entendre aux oreilles des sourds

L'émeute polonaise est dans nos carrefours.

0 noble Varsovie I 6 sœur assassinée !

Ceux qui t'avaient d'avance à périr destinée,

Que font-ils aujourd'hui? pleurant le grand malheur.

Parmi le deuil public ont-ils traîné le leur?

Les pieds nus, l'œil éteint, les tètes abattues,

Les a-t-on vus passer sur le pont des statues?

Avez-vous entendu leurs cris de repentir?

Ont-ils pleuré trois jours sur le peuple martyr?

De l'assassin Tartare impassible complice.

t92 NÉMËSIS.

Périer s'est-il couvert de cendre et de cilice?

Justice est-elle faite? et le froid Moniteur

A-t41 mis sur leurs noms le sceau réprobateur ?

Non ; rien n*a secoué leur coupable inertie ;

Frappez sur le caillou de la diplomatie.

Il n'en jaillira point d'étincelles de feu ;

Là tout est calculé jusqu'au poids d*un cheveu ;

Pour qu'un cabinet pleure il faut un protocole ;

Bien plus ! comme un régent d'une mutine école.

Plus hardi que jamais, Périer, le lendemain.

Vint siéger au sénat la férule à la main ;

L'orgueil, prêt à quitter l'hAtel des Capucines,

A poussé plus avant ses profondes racines :

Ils sont venus tous deux sans pleurs pour nos héros,

Sans haine pour le Czar, sans fiel pour les bourreaux ;

Et quand d'un peuple entier la tombe est assouvie,

Ils ont dit froidement : L'ordre est a Varsovie ! ^

Ils l'ont dit I et les murs du saint temple des lois

N'ont point sué le sang à travers leurs parois ;

Et les claqueurs payés, par qui tout se décide,

Ont tous battu des mains à ce grand homicide ;

Et les dieux du budget, demain reconnaissans.

Acquitteront en or tout ce fétide encens!

Ah ! si la baïonnette à leur voix accourue

N'eût imposé silence aux conseils de la rue ;

Si les longs roulemens des obstinés tambours

N'eussent couvert la voix qui parlait aux faubourgs ;

Si Périer, pour s'ouvrir de périlleuses traces.

N'eût fait autour de lui galoper les cuirasses.

Et devant le sénat, à la place des gonds,

N'eût sous le péristyle incrusté deux dragons;

Sans doute, mitigeant sa crise de colère,

I] eût mieux respecté la douleur populaire.

Et sans justifier un honteux abandon,

Son orgueil eût peut-être imploré le pardon.

VARSOVIE. m

Certes! quand la tribane érigée en prétoire

Cita le ministère à l'interrogatoire.

Elle nous présageait de plus nobles efforts :

Que n'a-t-elle écouté le jury du dehors?

Le crime était flagrant et les preuves précises,

n fallait le juger à ces grandes assises ;

Le fort de Ham est vaste, et pour les trahisons

Il peut encore ouvrir de nouvelles prisons.

Mais non, grâce aux douceurs du ton parlementaire.

Le procureur du peuple a fini par se taire.

Et les deux Scipions sortis tout radieux,

Montant à leur voiture ont rendu grâce aux dieux.

Ainsi, de tout destin notre France maîtresse N'a donc pu secourir une sœur en détresse I Varsovie était loin : un compas à la main, Les froids calculateurs ont toisé le chemin. Car pour se faire entendre à leur charité morte, n faut que le malheur pleure assis à leur porte. Ah ! depuis neuf longs mois que nos frères proscrits Fatiguent l'univers de lamentables cris.

S'ils eussent étalé leur misère profonde A quelque peuple assis aux limites du monde, A ces hommes cuivrés des lointains archipels Qui répondent toujours aux belliqueux appels. Et qui sur leurs bras nus gravent par des entailles Les services rendus sur les champs de batailles ; Ces peuples généreux n'auraient pas calculé Si la voix de douleur part d'un sol reculé. Mi compris qu'au-delà de telle latitude L'homme civilisé s'absout d'ingratitude ; Mais saisis tout à coup d'un électrique élan. Des lies du Cancer aux flots de Magellan, Ils auraient réveillé tout le peuple insulaire ;

Et de là, l'œil tendu yen l'étoile polaire,

Troublant la vaste mer de chants de mort joyeui.

Emportant dans leurs mains les os de leurs aïeux.

Us auraient eu le temps, avant son agonie,

D'arriver par Tilsitt dans la Lithuanie,

Et contre l'aigle noir que l'été fatigua

Le peuple océanique eût défendu Praga.

Et nous, nous leurs voisins, nous qui, sous le grand régne.

Avons de notre sang rougi la même enseigne,

Quand tous ces naufragés, les yeux vers nos climats,

Hissaient leur pavillon à la pointe des mâts.

Qu'ont fait nos citoyens pour leurs compagnons d'armes?

Ils se sont cotisés pour verser quelques larmes ;

Puis, sur leur front chagrin resserrant le bandeau.

Os ont laissé la vague engloutir le radeau.

Mais que sert de nourrir de poignantes pensées ?

Ce désastre a pris rang dans les choses passées,

Varsovie a vécu! ses murs sont dénMrfis,

Et les peuples du Nord ont leur Nécropotis.

Qui sait ? peut-être à l'heure où le chagrin me navre,

Le Grand-Duc donne un bal dans la cité-cadavre ;

La fête est ravissante aux lueurs des flambeaux ;

De longs tapis de Perse <Mit caché les tombeaux ;

Les fleurs et les parfums sont semés sur la fosse :

Les voilà tons rangés autour du chef molosse.

Tous ces fold^-maréchaux, tous leurs aides^de«*canipa.

Soldatesque difforme échappée aux Balkans ;

Aux grincemens aigus des grossières cithares,

Os dansent; voyez-^voua kurs petits yeux tartares?

Ne se donnent-ils pas les grâces de Paris,

Avec ces fronts kalmoucks platement équarris.

Ces faces de mandrille aux saillantes narines

Et ces gésiers hideux qui gonflent leurs potb-ines ?

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