AU PEUPLE ANGLAIS
Et moi, long-temps aussi, vieux Français d'un autre âge.
Au seul nom des Anglais je sentis un outrage ;
D'enfantins préjugés l'œil encore obscurci.
En pleurant Waterloo je songeais à Crécy ;
Chaque page où l'histoire exaltait l'Angleterre
Aigrissait mon venin de haine héréditaire :
Un jour dans l'arsenal, assis sous le hangar.
J'entendis Cosmao maudire Trafalgar. *
Un jour, j'étais bien jeune alors, mais dans mon ame
Ces grands tableaux de mer vivent en traits de flamme»
En suivant ce chemin que dentellent les eaux,
J'arrivai dans Toulon, la ville des vaisseaux :
Je vis le Romulus^ rasé comme une tombe, **
Ramenant dans le port sa sanglante hétacombe ;
Il rentrait pesamment avec son pont troué.
Avec son pavillon au cabestan cloué,
Avec ses mâts flottans sur l'eau, ses galeries.
Ses barres de timon par le boulet meurtries,
Et tous ses aspirans, si braves et si beaux,
* Le Tice-amiral Cosmao > un des plas héroïqaes o£Bciers de la marine impériale. Ce fat lai qui aarait presqae réparé le désastre de Trafalgar, sans la tempête qai brisa sur les rivages de Cadix nos raisseanx qni s'étaient repris.
** Le Romnlus , vaisseau à deux ponts , célèbre par le combat qu'il soutint contre trois vaisseaux anglais.
Devant le banc de quart écharpés en lambeaux ;
Quel deuil I quelle clameur s'élança de la ville
Jusqu'au sommet du roc où repose Tréville I *
Sur les dalles du môle aux populeux abords,
Sur le flanc des vaisseaux étages de sabords,
Sur Lamalgue et Faron, protecteurs de deux rades, **'
On entendait ce cri : Vengeons nos camarades I
Et puis Ton racontait la nuit de trahison,
Cette nuit de frimaire au rougefttre horizon.
Où TAnglais, embrasant nos richesses rivales.
Fuyait à la lueur de ces torches navales ;
Et ma jeune mémoire, ardente à retenir.
S'incrusta ce tableau pour un long avenir.
Vingt ans après, rêveur au bord de la Tamise,
Nourrissant dans mon sein la vengeance promise,
Vers Chatam, arsenal de mftts et de canons.
Des vaisseaux ennemis j'interrogeais les noms ;
J'y vis ceux, dont la proue, au repos condamnée,
Couvrit de tant de deuil la Méditerranée ;
Et ceux qui, pour venger la cause des Bourbons,
Dans le port toulonnais laissèrent des charbons ;
Et ceux qui, crénelés dans une anse fatale.
Brûlèrent d'Aboukir la flotte orientale ;
Et ceux de Trafalgar, que Nelson au cercueil
Couvrit, à leur retour, de victoire et de deuil ;
Ceux, enfin, plus connus aux yeux de mon enfance,
Ces flottans guichetiers des côtes de Provence,
Qui vinrent démolir, sous un immense effort.
Ce même Romulus qui rentra dans le port :
Alors j'aurais voulu, sut* cesi poupes hautaines,
De la profonde cale aux pointes des antennes,
* L*amiral de Latouche - Tréville , mort à Toalon, fot inbamé sur la montagne qui domine les denx rades. Une colonne marque son tombcaa. ** Noms des deux forts de Toulon.
AU PEUPLE ANGLAIS. ifft
Spttffler de ma poltiine un ouragan de feiiï, Et changer en tisons d'incendiaires vœat.
Eh bien! oublions tout, deuil, trahison, défaite.
Confondons notre histoire, et que la paix soit faite ;
Juillet sur nous et vous n'aura pu luire en vain,
Et l'air d'un peuple libre épure tout levain.
Rougissons des vieux temps de nos tristes querelles,
L'Océan tout entier a ruisselé sur elles ;
De Calais à Brighton, les arts, depuis quinze ans^
Transvasent chaque jour de mutuels présens ;
Au crible du malheur, sur ce double rivage,
Les peuples ont poli leur âpreté sauvage ;
A travers le détroit ils se donnent la niain,
Et le gouffre de Tonde est pour eux un chemin ;
Et surtout aujourd'hui que le nœud populaire
Unit au continent l'tle triangulaire.
Que l'Etna de Juillet, dans sa cuve d'airain.
Va de Londre à Paris par un pont sou&-marin,
Et que sur la Tamise une orageuse scène
Sous le pont d'Iéna fait bouillonner la Seine.
Oui, nos Chartes sont sœurs, filles du même droit; Nos liens sont communs : au milieu du détroit La grande liberté tient sa balance austère. Un plateau sur la France et l'autre en Angleterre ; Et le glaive ennemi qui romprait ses chaînons Allumerait d'un coup nos fraternels canons. Qu'on Tavoue : à travers cette brume épaissie Que pousse en Occident le vent de la Russie, Deux peuples qu'uniront de politiques nœuds Allument aujourd'hui leurs phares lumineux ; Ils s'élèvent autant sur leurs voisins d'Europe Que le pin du Garmel au-dessus de l'hysope ;
Ils ont seuls une histoire, un livre à mille plis,
Où s'entassent aux yeux leurs travaux accomplis,
Incomparable histoire où la page première
Mous éblouit déjà comme un trait de lumière.
Qui, loin de s'affaiblir aux jours que nous voyons,
Astre contemporain, agrandit ses rayons.
Eux seuls, après mille ans, fiers de leur droit d'atnesse,
Étincellent encor de vie et de jeunesse ;
Pour élever le trône où leurs pieds sont placés
Ils ont pris pour gradins tous les siècles passés ;
Eux seuls ont retrouvé, par une œuvre assidue,
La primitive loi que Thomme avait perdue,
Et délivré, bien mieux que sur un parchemin.
Des lettres de noblesse à tout le genre humain.
Aussi, craignant pour eux un pacte populaire, Tous les princes groupés sur le cercle polaire Regardent en tremblant comme un astre fatal L'étoile qui se lève au ciel occidenti^l ; Les trois Mages du Nord, sortis de leur royaume. Cherchent la Liberté sous un berceau de chaume ; Mais cette fois, glacés de prodiges récens, lis ne lui portent pas la myrrhe ni l'encens ; Avant qu'en leur palais sa pique ne les blesse Ils veulent étouffer la naissante déesse.
L'étouffer ! lions^nous par les nœuds les plus saints. Peuple anglais! déjouons ces infâmes desseins; Qu'avec le continent votre ile se fédère, Car nous avons commis un crime solidaire ! Coupables tous les deux d'avoir senti nos droits, Nous sommes assignés au tribunal des rois : Qu'ils se cotisent donc pour nous livrer bataille ; Ils nous ont déjà vus dans toute notre taille.