A M. CASIMIR PÉRIER
Je te vis une fois : pour toi ni pour tes oeuvres Ha Némésis alors n'avait point de couleuvres ; Je t'aimais entre tous ; mes poèmes naissans Devant ton pur autel montaient comme l'encens; C'était aux jours de gloire, où, massue étemelle, Ta logique enclouait la bouche de Yillèle, Où, du trône oratoire immuable voisin.
Ton regard fascinait l'épervier toulousain. Je vin» : aucun huissier ne barra mon passage ; Ta maison me parut la demeure d'un sage ; Et comme j'admirais ton salon ravissant Qu'a meublé le pinceau de Téniers et d'Hersent, Par un geste amical, bannissant l'étiquette. Le tribun financier accueillit le poète. *
Alors ta vertu mâle était notre entretien ;
* Gomme on poairait tirer de ces vers certaines inclactioiift contraires à mes gonts d'indépendance et à mes habitodes de retraite et d'isolement , je me hâte d'expliquer à mes lecteurs le motif de cette visite que je fis à M. Périer, il y a trois ans environ. C'était à Tépoqne où la librairie commençait à perdre son crédit commercial, et on les écrivains patriotes étaient anssi malhenrenx qn'anjonrd'hui; les billets de librairie étaient refnsés par tons les banquiers ; j'en avais ponr six mille francs, dont personne ne voulait ; je me présentai chez M. Périer, qui me les prit snr-Iecbamp avec nne grâce infinie. Je lui en ai gardé reconnaissance tant qu'il a été député; je la lui continuerhi quand il ne sera pins ministre. Bîentèt.
tas NÉMÉSIS.
Aucun nom ne brillait aussi pur que le tien ;
Notre France d!alors, par tant de pleurs flétrie.
Citait, avec orgueil, ta féconde industrie,
Ton hôtel, le rival du palais Mont-Thabor, *
Et l'hospitalité de tés pénates d'or.
0 que n'es-tu tombé dans ta gloire sereine.
Aux jours où, près de toi sur la publique arène,
Le pouvoir spadassin égorgeait en duel
Tes généreux amis, Foy, Jordan, Manuel I
Impérissables morts que tout un peuple envie !
Pleure sur toi, le ciel t'a laissé trop de vie ;
Dans la lice où l'on court sur le char de l'orgueil ;
La borne du triomphe est souvent unécueil.
Ah I tu connaissais mal cette liberté fière
Que demanda quinze ans ton aveugle prière ;
De rêves enfantins berçant ton âge mûr,
Tu croyais voir, sans doute, une vierge au front pur.
Blonde, à l'œil caressant, de guirlandes parée.
Gomme dans l'ftge d'or de Saturne et de Rhée ;
Dégagée, en son vol, des terrestres liens,
Jetant sa chevelure aux vents éoliens,
Ses pieds roses posés sur la flottante nue,
Et de sa chaste main voilant sa gorge nue.
Tu la sollicitais de tes vœux imprudens;
Eh bien I elle parut; mais le salpêtre aux dents,
Hais rouge de sueur, de carnage repue.
Secouant, dans ses mains, une chaîne rompue.
Ses pieds noircis de boue et par le sang lavés,
Comme deux socs de fer labourant les pavés :
Sur le trône fangeux où fumait l'hétacombe.
Sa grande toix tonnait comme un mortier de bombe ;
Sublime d'impudeur, reine du peuple-roi,
* Le palais dn Tréaot,
A M. CASIMIR PËRIER. ISB
Elle te reconnut, et te dit : Viens à moi I Alors, comme Saiil aux pieds de la sibylle, Tu sentis défaillir ta poitrine débile ; Ton oreille tinta ; dans sa rouge sapeur Le fantdme évoqué te foudroya de peur.
Ainsi ne trembla pas devant la femme forte (Pour elle, à deux battans, il fit ouvrir sa porte ), Ton opulent rival dont les splendides toits Reflétaient leurs rayons sur le quartier d'Artois; Son portique toscan, sa cour, ses galeries, Au peuple des trois-jours servaient d'hAtelleries ; LAFFriTE I dès qu'il vit la liberté debout. Pour embrasser là vierge il abandonna tout : Tout, ses nombreux cliens, et sa fille adorée, Et son parc sur le fleuve, et sa maison dorée ; A l'appel du canon, il fut homme, il prouva Que son sang répondait au sang de Moskowa ; Du dévouement civique il consacra l'exemple ; Lui-même il démolit les cèdres de son temple, Ses lames d'or, ses murs, ses fastueux lambris. Et sur la barricade il jeta ces débris : Fortune de vingt ans en trois jours disparue, n n'en reste qu'un nom sur l'angle d'une rue ! ! ! Toi, tu ne perdis rien ; à travers tant de maux, Ton arbre domestique a gardé ses rameaux ; Le soleil des trois-jours n'a pas brûlé ta tète ; Toi, tu n'as pas jeté ton lest à la tempête ; Ton aire est abondante et tes greniers sont pleins ; On dit de toi : Cet homme est riche ; je te plains I Et toi-même, aujourd'hui, dans ton poste sublime. Du regret corrosif tu sens la sourde lime ; Richesse, honneurs, rubans, que ne donnerais-tu Pour avoir de trois jours prolongé ta vertu, Et comme ton rival, dans la grande tourmente,
i%h NÉMËSIS.
Épuisé tes trésors pour doter ton amante? Au sommet da pouvoir, tu le sens, il ne faut Que des citoyens purs qu'a manques Téchafaud ; Tu subis aujourd'hui ta faute originelle : Car tu vois accourir, à Tabri de ton aile. Tous ceux qui, spéculant sur un double pardon, Du parti terrassé méditaient l'abandon.
Et qui, dans le combat, brillant par leur absencet Ont commis avec toi le crime d'innocence.
Ils assiègent ta cour, ces complices honteux ;
Ils dévorent ta vie en sa fleur ; ce sont eux
Qui, près de toi, pareils aux infernaux génies,
SoufBent dans tes linceuls le feu des insomnies,
Qui, te fermant les yeux, t'ont conduit par la main
Sur la montagne à pic où cesse tout chemin.
Là-bas, pas un rameau, pas une faible tige
Pour arrêter ta chute au moment du vertige :
L'œil constamment penché sur cet abîme noir.
Tu frémis et tu tords tes mains de désespoir.
Ainsi te voilà donc suspendu sur deux gouffres !
Je te plains, je suis homme et je sens que tu souffres ;
Ehl comment ton regard pourrait-il soutenir
L'optique transparent d'un sinistre avenir ?
Écoute : Mazarin, au bord du précipice.
Des bizarres tarots consultait l'aruspice ;
Au ministre étendu sur un coussin de mort
Une femme expliquait les énigmes du sort ;
Et lui, crédule enfant du pays des augures.
Suivait sur les cartons les errantes figures :
Eh bien I tu vas ouïr une vpix et des mots
Qui suspendront ton souffle et gèleront tes os ;
Écoute Némésis, la sibylle à l'œil fauve.
Qui trouUe les mourans au fond de leur alcôve :
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a Toi qui, des coups du peuple incrédule témoin, « Oses dire à son flot : Tu n'iras pas plus loin ; a Et vous tous, qui voulez, par un horrible pacte, a Arrêter dans les airs Feau de la cataracte ; « Écoutez, chefs du peuple : onze mois de délais a N'ont pu porter nos voix au fond de vos palais ^ «Dans les iniquités de vos œuvres humaines, « Vous avez dévoré cinquante-une semaines, «La dernière s*approche, elle est toute pour nous : «Nous sommes fatigués de prier à genoux ; a En parlant de trop bas notre voix s'est perdue ; «Levons-nous I de plus près qu'elle soit entendue I « Dans ce mois triomphal malheur aux hommes sourds I a Le sang du Louvre crie, et voici les trois jours 1 1 ! »
A M. DE LAMARUNE,
CANDIDAT A LA DÉ?UTATlOK OS TOVLOXt XT HM DVffKXft^lrK.
Je me disais : Donnons quelques larmes amères Au poète qui suit de sublimes chimères. Fuit les cités, s'assied aux bords des vieilles tours, Sous les vieux aqueducs prolongés en arcades. Dans l'humide brouillard des sonores cascades. Et dort sous l'aile des vautours.
Hélas ! toujours au bord des lacs, des précipices, Toujours comme on le peint devant ses frontispices, Drapant d'un manteau brun ses membres amaigris, Solvant de l'œil, baigné par les feux de la lune,
Les vagues à ses pieds mourant Tune' après l'une. Et les aigles dans les^ieux gris.
Quelle vie I et toujours, poète suicide. Boire et boire à longs flots une existence acide ; Ne donner qu'à la mort un sourire fané ; Se bannir en pleurant loin des cités riantes, Et dire comme Job en mille variantes : O mon Dieu! pourquoi suis-je né?
Oh I que je le plaignais ! ma douleur inquiète Demandait aux passans : Où donc est le poète ? Que ne puis-je donner une obole à sa faim ! Et lui dire : Suis-moi sous mes pins d'Ionie, Là tu t'abreuveras d'amour et d'harmonie ; Tu vivras comme un séraphin.
Mais j'étouffai bientôt ma plainte ridicule ; Je te vis une fois sous tes formes d'Hercule, Gourant eu tilbury, sans regarder le ciel ; Et l'on disait : Demain il part pour la Toscane ; De la diplomatie il va sonder Tarcane Avec un titre officiel.
Alors je dis : Heureux le géant romantique Qui mêle Ëzéchiel avec l'arithmétique !
De Sion à la Banque il passe tour à tour ; Pour encaisser les fruits de la littérature. Ses traites à la main, il s'élance en voiture En descendant de son vautour.
D'en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes. Tes Gloria Patri délayés en deux tomes. Tes psaumes de David imprimés sur vélin ;
A M. DE LAMARTINE. i«
Hais qaand de tes billets réchéanee est venue, Poète financier, tu descends delà nae Pour régler avec Gosselin. *
Un trône est-il vacant dans notre académie? A l'instant, sans regrets, tu quittes Jérémie Et le char d'Elisée aux rapides essieux ; Tu daignes ramasser avec ta main d'archange Des titres, des rubans, joyaux pétris de fange. Et tu remontes dans les cieux.
On dit même aujourd'hui, poète taciturne, Que tu viens méditer sur les chances de l'urne ; Que> le front couronné d'ache et de nénuphar, Appendant à ton mur la cithare hébraïque. Tu viens solliciter l'électeur prosaïque, Sur l'Océan et sur le Var.
Oh I frère, cette fois j'admire ton envie, Et tu pousses trop loin le dégoût de la vie : Nous avons bien permis à ton modeste orgueil D'échanger en cinq ans tes bibliques paroles Contre la croix d'honneur, l'amitié de YitroUes Et l'académique fauteuil ;
Hais qu'aujourd'hui, pour prix de tes hymnes dévotes, Aux hommes de Juillet tu demandes leurs votes, C'en est tropl l'Esprit-Saint égare ta fierté ; Sais-tu qu'avant d'entrer dans l'arène publique, Il faut que, devant nous, tout citoyen explique Ce qu'il fit pour la liberté?
* Quatrième et dernier libraire de M. de Lamartine.
128 NËMÉSIS.
On n'a point oublié tes œuvres trop récentes, Tes hymnes à Bonald en strophes caressantes, Et sur Tautei Rémois ton vol de séraphin ; Ni tes vers courtisans pour tes rois légitimes, Pour les calamités des augustes victimes Et pour ton seigneur le Dauphin.
Ya, les temps sont passés des sublimes extases^ Des harpes de Sion, des saintes paraphrases ; Aujourd'hui tous ces chants expirent sans écho ; Va donc, selon tes vœux, gémir en Palestine Et présenter sans peur le nom de Lamartine Aux électeurs de Jéricho.