‹ Œuvres de Barthélemy et MéryChapitre 7 sur 79 · LA JUSTICE DU PEUPLE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE DU PEUPLE

Ont traîné leurs comptoirs dans les cryptes d'Anzin. Partout mêlant le fiel au fond de ses calices, L'ironie a trouvé de comiques supplices ; Tribuns infortunés ! vos sonores plafonds Se lézardent au bruit des orchestres bouffons ; Dans la rue, aux clartés de cent torches flambantes, Les électeurs trahis, nocturnes corybantes. Comme un timbre infernal mêlent jusqu'au matin Les tintemens du euivre au tam-tam de Tétain. Voilà le cri du peuple I il grince à votre porte ; C'est le glas solennel de votre gloire morte ; Dans ces rires moqueurs, dans ces lugubres sons, Puissiez-vous recueillir d'imposantes leçons I Que vos noms proclamés dans la scène nocturne Ne contaminent plus la sainteté de l'urne ; Dans le temple des lois vos titres sont ravis ; En tuniques de deuil restez sur le parvis ; Laissez entrer les purs, frappez votre poitrine ; Abjurez les erreurs de l'impure doctrine ; A la face de tous quand vous aurez, sept ans. Imprimé le cilice à vos reins pénitens. Quand l'eau de Siloë, dans la piscine ronde. Aura coulé sept ans sur votre lèpre immonde, Peulrêtre alors la voix qui sort des cieux amis Vous dira : Levez-vous, vos péchés sont remis I

lOa NEBfESIS.

NOTES

Toos compilant l'histoire avec la m Ame .main, Depnis le vieux Strabon jasqa'an froid YiHemam.

M. Villemam est auteur d'une Bistoire de Cromwell yqui faiftaît dire à on de nos académiciens les plus spirituels que la réputation de M. Yilleniain avait commencé sous Napol^ et arail fini sous Gromwell.

Aristxcle-le-Jnste ett le Gollard antiqoe,'

Il fut éla sept fois dans les bonrgs de l'Attiqne.

Aux élections de 1831 , M. Royer-Gollard fut nommé dans sept collèges.

Oh ! si , comme Gsisot , faisant on conrs d'histoire.

M. Guizot cumule son titre de ministre avec le titre de titulaire de la chaire d'histoire , à la faculté des lettres.

Pninelle de Lyon a détonmé les yenz.

M. le docteur Prunelle , député, et maire de la ville de Lyon.

Les Pérîer de yisîUe. *

Ont traîné le ara comptoirs dans les cryptes d'Ans in.

MM. Perler, originaires de Yizille, dans le département de risère , sont propriétaires des mines d'Anzin , et c'est, dit-on , ce qui est cause que la Belgique n'a pas été réunie à la France. Cette réunion , que les Belges eux-mêmes appelaient de tous leurs vœux lorsqu'ils eurent secoué le joug de Guillaume, comme nous avions secoué celui de Charles X, semblait être une conséquence toute naturelle des évènemens. Mais si elle eût eu lieu , la houille que Ton extrait des mines fécondes de la Belgique , à plus bas prix qu'en France, se fût répandue sans droit d'entrée dans nos départemens, et les produits d'Anzin eussent diminué de moitié. La royauté de Léopold peut donc être considérée comme émanée d'un hectolitre de charbon.

AuTBEFOis dans Bagdad, la ville aax mille dômes/

Pour entendre le yrai dans la bouche des hommes,

Le calife, suivi de Mesrour ou d'Hassan,

Le soir quittait sans bruit son pavillon Marsan :

Déguisé sous Ihabit d'un marchand de Surate,

Souvent dans les bazars, sur les ponts de FEuphrate,

Aux caravansérails, sous le figuier des puits,

Il venait écouter les longs propos des nuits :

Et si la voix publique, infaillible interprète.

Dénonçait d*un visir Finicpiité secrète.

Le lendemain Bagdad voyait à son réveil

Une tète coupée, aux portes du Conseil.

Fable des anciens jours ! histoire imaginaire 1

Ainsi, pour découvrir un prince débonnaire

Qui montre à la franchise un visage riant.

Hélas I il faut ouvrir les contes d'Orient.

Mais aujourd'hui, qu'un roi soit l'élu de la foule.

Qu'il consacre ses droits sous une sainte ampoule,

Qu'il donne à ses sujets une Charte en octroi.

Qu'il soit usurpateur ou légitime roi,

Qu'il règne à Westminster ou sur le Pausilippe,

Qu'il s'appelle, François, Ferdinand ou Philippe,

Sitôt que sur son front une couronne a lui.

Jamais la vérité n'arrive jusqu'à lui.

Que vas-tu donc chercher aux confins de l'Alsace?

KM. NÉMËSIS.

Un spectre pour bourdon, vingt landaws pour besace ;

Penses-tu découvrir, fastueux pèlerin,

L'acerbe vérité sur la Meuse ou le Rhin?

La vérité n'est point à la porte des villes

Où viennent t'accueillir ces échevins serviles.

Qui, depuis Pharamond, mannequins louangeurs,

Gorgent de plats discours tous les rois voyageurs.

Inévitable écueil ! sitôt que le roi passe.

Mille drapeaux levés tricolorent l'espace ;

Un bras municipal ramollit le chemin

D'un édredon de fleurs, fumier du lendemain ;

Pour la garde du roi, quatre chevaux à l'amble

S'avancent, effrayés de se trouver ensemble ;

On s'enroue en vivat ; des pavés jusqu'aux toits

Se croisent mille chants d'indigènes patois ;

Et du canon bourgeois la culasse enrhumée

Tousse et jette dans l'air mille francs de fumée.

Tu trouveras partout, déroulé sur tes pas.

Ce programme, le seul qu'on ne transgresse pas ;

n est déjà bien vieux, car Néron et Galère

Ont aussi voyagé dans l'encens populaire.

Ohl si de cris sans fin tu veux être assourdi.

Viens, révèle ta face aux peuples du Midi ;

Viens donc, je te promets, sur leurs arides côtes.

Le délirant amour de mes compatriotes :

Visite tour à tour, sous nos brûlans climats.

Le papal Avignon, Aix et le Port^Thomas ; *

Là, règne un proconsul, fils du nouveau régime,

Que madame Guizot enfanta comme un crime ;

0 scandale I son nom est, dans notre cité.

Le synonyme impur de la lubricité :

L'histoire de ses nuits eût fait rougir Pétrone ; *

* Marseille y chef-Uea de M. Thomas.

Daus son cabinet noir, connu de la matrone, Avare de son or, l'avocat bas-alpin Marchandait la pudeur pour une once de pain. Eh bien I si quelque jour tu viens dans cette ville Qui meurtrit de baisers ton bien-aimé Joinville, Dans un drame bouffon acceptant un emploi, Cet immonde préfet danserait devant toi. Partout tu trouveras un complot d'impostures ; Les hommes et les murs sont couverts de tentures ; Souris à ce tableau ; le cortège passé, Que voit-on ? l'homme triste et le mur crevassé ; Quand le drame est fini, les ignobles comparses Rendent au régisseur leurs dépouilles éparses. Tout passe devant toi, mais rien ne t'est connu : 0 roi, tu frémirais si tu voyais à nu La France de Juillet portant dans ses entrailles L'étouffant anévrisme aux actives tenailles. Triste, jaune, les traits par le mal décrépits, Dévorant sur le sol quelques maigres épis ; La France telle enfin que Périer nous l'a faite I Aussi la parent-ils sous des habits de fête ; Aussi pour te cacher l'ulcère qui l'atteint. Quand tu lui rends visite, on lui farde le teint.

Oh I si tu veux un jour sur le Rhône ou l'Isère Prendre en flagrant délit la publique misère, Et loyal médecin d'un peuple languissant. Dans un corps appauvri régénérer le sang. Voyage comme nous : vieux soldat dé Jemmapes, Coupe subitement tes royales étapes;- Romps le fil conducteur que tient ta cécité ; Laisse dans l'horizon la bruyante cité Où, depuis quatre jours, Toeil fixé sur l'horloge, Le mensonge en frac noir médite ton éloge ;

106 NËMÉSIS.

Revêts des habits d*homme« et dirige tes pas

Vers la cité paisible où l'on ne t'attend pas ;

Et là, sous ks remparts aux fraîches ayenues*

Où passsenmt pour toi des faces inconnues.

Sous les grossiers treillis où discute parfois

Le bon sens accoudé sur des tables de bois.

Ton oreille entendrait, en phrases peu fleuries.

L'austère vérité muette aux Tuileries.

Viens, calife moderne, au caravansérail

Où boit la populace en veste de travail ;

Là, nos graves journaux, populaire chronique»

Sont traduits chaque soir en langage cynique ;

Là tous ces favoris dont le pas familier

De ton palais bourgeois ébranle l'escalier.

Nocturnes tisserands de frauduleux systèmes,

Comparaissent chargés de rauques anathèmes!

Ce peuple les dénonce ; il sait que le Pouvoir

De la sueur du pauvre a fait son abreuvoir ;

Qu'ils procèdent entre eux, dans le conseil aulique.

Au pillage réglé de la caisse publique ;

Que dans tous leurs hôtels, réceptacles impurs,

La sourde iniquité filtre à travers les murs ;

Il a gardé les noms de ces hideux convives

Qui de nos saints martyrs ont mangé les chairs vives,

Et, depuis, sont venus dans ton palais ducal

Avec un masque humain sur leur front de chacal ;

Il sait que de Franchet la meute reparue

Flaire la liberté qui vague dans la rue ;

Que sur le tabouret où fume le réchaud

Les soldats des trois-jours sent marqués d'un fer diaud ;

Que de tout lèle pur les flammes sont éteintes.

Depuis que la faveur, jouant des choses saintes.

Promenée €» public dans un char suborneur.

Sur des seins avilis éclabousse l'honneur.

AU ROI. un

Et puis, si l'estafette a semé sur leur route Ces bulletins de mort que toute oreille écoute ; Si les cris fraternels d'un peuple agonisant Nous somment de payer une dette de sang ; Si le pape, abjurant sa puissance mondaine, Vend ses cbères brebis au boucher de Modène; Si le long des deux mers, l'exécuteur des rois, Hettemich a planté la potence et la croix ; Si ntalie entière, où tout cri noble expire, Livre un foie immortel au vautour de l'Empire ; À ces bruits désastreux, tout un peuple debout Offre à ses alliés son jeune sang qui bout; Rien ne comprime plus son énergique plainte : Ses regards attachés sur la frontière sainte, n demande à son roi si l'hymne marseillais. Qu'il entonna lui-même au balcon du palais, N'est plus qu'un souvenir, une vieille ballade Que chante une nourrice à son enfant malade ; n déchire en lambeaux, dans un transport guerrier, La chemise de force où renferme Périer.

Ose donc une fois, oubliant Tétiquette, De ton peuple unanime entendre la requête. Vain espoir ! comme un songe il est passé le temps Où ta grille de fer s'ouvrait a deux battans, Qaand, noblement rebelle à l'orgueil de ta race, Tu passais en famille au bord de ta terrasse. La franchise aujourd'hui parle à des cœurs glacé&; Dès qu'elle ouvre la bouche, on lui répond : Assez I Pourtant ils méritaient une courte audience. Ces générenx Lorrains, si purs de conscience, Qui, bravant de leur roi le sévère coup d'œil, De la France à genoux portaient le cri de deuil; Vn ordre impérieux, dicté par la doctrine,

108 NÉHÉSIS.

À refoulé leur Yoix au fond de leur poitrine. Et d'un regard sévère expulsé l'orateur Comme un huissier brutal chasse un solliciteur. Certes, ce n'étaient point des valets d*antichambre Ces hommes qui, debout sur la Meuse et la Sambre, Veillent, en déployant le vieux drapeau lorrain, Sur la virginité de nos villes du Rhin.

Si donc la vérité, proscrite par tes gardes,

Entre le peuple et toi trouve des hallebardes ;

Si ton orgueil, peu fait à nos rudes façons,

Demande des respects et non pas des leçons.

Que sert de parcourir, pour trouver le mensonge.

Cette ornière de fleurs qu'un ministre prolonge ?

Rentre dans ton Paris ; déjà sur l'horizon

D'un sol brûlé de feu flotte Texhalaison ;

Le vingt Juin va briller; le soleil de justice

Marque à la liberté son terrible solstice ;

Ton ministre, effrayé de se voir si puissant.

N'ose toucher du doigt un peuple incandescent :

Et ce peuple, fuyant le toit qui le réclame.

Erre, semble chercher le plan de quelque drame ;

Une grave pensée entretient ses ennuis :

Sous la chaleur du jour, dans le calme des nuits.

On dirait, à le voir abaissant ses paupières.

Qu'il médite des mots imjHrimés sur les pierres ;

C'est l'émeute vivace, hydre des carrefours.

Que le galop disperse , et qui renaît toujours :

L'émeute I je l'entends, et ce mot que je trace

Tremble au bruit du tambour qui m'appelle et qui passe ;

Les chevaux des dragons, par Témeute bravés.

Sous leurs bonds imprudens réveillent nos pavés;

Et les flots populeux élancés par rafales

Heurtent du boulevart les portes triomphales ;

Et maintenant où sont ces imposantes voix Qae le chaos nocturne entendit autrefois? Où sont ces chefs connus dont la main pacifique Était pour tout Paris une garde civique? Qui nous garantira l'avenir du matin ?

Est-ce Royer-Collard, ouGuizot, ou Bertîn? Ou ces femmes de cour qui, quand ragit l'hyène, Invoquent, dans Saint^loud, leur vierge italienne ? Ou tes vingt seniteurs, catholiques récens, Qui parfument Saint-Roch de cierges et d'encens? Toi seul tu peux calmer, sans que notre sang coule. Cette irascible mer où fermente la houle ; Apaisée aujourd'hui, craignons-la pour demain ; Laisse^ laisse à d'Argout les fêtes du chemin ; Reviens seul, qu'une fois ta volonté hardie Chasse tes conseillers, moteurs de l'incendie ; Retourne de Varenne, il est temps : souviens-toi Que Paris s'habitue à dormir sans un roi.

iUt NÉMÈ3I5.

NOTES

Là , règne ttn procontol • •

M. Thomas , ex-arocat , préfet des Bouches-du-Rhdne*

Il fait que de Franchet la meate repame.

M. Franchet fat long-temps directear de la police générale sous la Restauration. C'était un des plus fervens apôtres du jésuitisme en robe courte.

Sur dea leina avilia éclabousse l'honnear.

Allusion aux croix d'honneur , dont on a fait une si large curée dqpuis quatre ans.

Si les cris fraternels d'un peaple agonisant Noos somment de payer one dette de sang.

Allusion aux Polonais, nos anciens et braves aUiés, qui réclamaient à grands cris l'interyention protectrice de la France.

Ces généreux Lorrains.

Lors du voyage de Louis-Philippe en Lorraine , la garde nationale de Metz adressa au roi d'énergiques observations. Le roi prit fort mal la démarche de ces braves citoyens, et leur dit qu'il était venu pour recevoir des hommages et non pas des leçons.

Entre le peaple et toi trouve des hallebardes.

Allusion au mot de Charles X , qui , lors de son avènement au trône, dit aux gardes qui empêchaient le peuple d'approcher de

sa peraoane : « Laisser, laissez ; entre mon 'peuple et moi, plus de hallebardes ! »

Demande des respects et non pas des leçons.

Voir plus haut, la cinquième note.

Retoome de Yarenne. •

Allusion à Louis XVI , et à son retour de Yarenne.

MEsnraissnmvMranfflntMSMes^flessffiwsfiQfaesfliBai

Moi-MÉBiE aussi, la honte et le remords dans l'ame.

Poète de Juillet, je mens à mon programme I

A mon hôtel Cléry, quand je prêtai serment,

Dans un long prospectus j'annonçai hautement

Que, désertant parfois l'arène politiqtie.

D'accusateur public je deviendrais critique;

Que le même scalpel qui tortura d'Argout,

Ouvrirait Tépiderme aux Marsyas du goût ;

Que NémésiSy terrible à toute forfaiture.

Fouetterait les Dupin de la littérature.

Ou que parfois sa main, sur Tautel du bon sens.

Brûlerait au génie un grain de pur encens.

Oh I sans doute, au milieu du drame qui m'obsède.

J'aurais voulu glisser un tranquille intermède,

Et, sous le vent de flamme où passe Némésis^

Rencontrer, vers le soir, l'ombre d'une oasis :

Car j'aime les loisirs de ma zone natale ;

J'aime sur les divans la vie horizontale,

Quand j'aspire, à longs flots, noyé dans mon coussin.

Le tube de rosier, présent du noble Hussein ; *

Ou qu'à midi, berçant mon hamac de créole

Dans un air agité- qui me tient lieu d'Éole,

* L'infortuné Hassein , dey d'Alger, m'envoya ane pipe magnifiq[ae , après la pablication dn poème dont il était le héros.

D'une fraîcheur d'emprunt semant mon corridor, Je poursuis un long rêve en arabesques d'or. Si je les avais eus ces loisirs de poète, Ma main aurait cueilli, dans nos jours de disette. Quelques rares épis, quelques rayons de miel Qu'au désert littéraire a fait tomber le ciel. J'ai lu cette chronique écrite avec tant d'ame, Sous le porche noirci des tours de Notre-Dame, Iliade gothique, ou vers des murs géans Fourmillent à Tassant le peuple des Truands, Quand, sur ses larges mains, le héros du poème Emporte au front des tours la vierge de Bohême, Celle qui, secouant sa robe et ses cheveux, Dans une chair de prêtre alluma tant de feux, La vive Esméralda, la scintillant^ fée Qui meurt pure à seize ans, à la Grève étouffée. Amoureux de tout nom par la gloire ennobli, Je n'aurais pas laissé dans un injuste oubli Nodier, jeune vieillard, poète de la prose. Qui mêle sur son front Fancolie et la rose. Enfant aux cheveux gris, penseur aérien Qui cisèle un atome échafaudé sur rien, Et dans les Souvenirs, qu'avec grâce il récite. Mélange les couleurs de Sterne et de Tacite. Eh 1 quel cœur généreux eût applaudi mes vers. Si dans ce drame en feu qui brûle Tunivers, À l'aspect des gibets dressés pour l'Italie, J'étais venu sourire aux fêtes de Thalie ? A peine si j'ai vu l'effroyable Satan Que l'enfer de Poissy révélait à Fontan ; Et ce noble Antony qui, devant le parterre. Sans classique rideau consomme un adultère, Épouvantable scène où Bocage et Dorval Ont fait pâlir Torgueil d'un théâtre rival.

lU NEMESIS.

Jamais, depuis trois mois, les lèvres déridées ,

Détendant l'arc de fer où vibrent mes idées.

Sur les frais boulevarts, dans un cirque bouffon,

Je n'ai pu diriger le vol de mon griffon ;

Jamais je n'ai franchi la solitaire porte

Où Langlois, chaque nuit, meurt auprès d'une Morte ;

Jamais l'hdtel Lubbert ne m'abrita le soir ;

Jamais, depuis trois mois, on ne me vit m'asseoir,

Oubliant notre lutte étrangère et civile,

A côté de Pageot, pasteur du Vaudeville, *

Et cahoté par lui, de sa poudre couvert,

Applaudir la gaité d'Arnal et de Ouvert.

Eh 1 comment aujourd'hui, quand la fièvre nous ronge.

Quand un brûlant souci sans trêve se prolonge.

Quand l'État est battu par le flot des hasards,

Gomment donner une heure au doux culte des arts?

Que le pâtre grossier des vallons du Vésuve,

Tandis que sous ses pieds gronde l'immense cuve,

Contemple, insoucieux, son pâturage vert,

Moi, j'ai mon œil cloué sur le cratère ouvert.

Mon volcan, c'est l'émeute : elle n'est point calmée

Tant que sa tête garde un réseau de fumée.

Et qu'on entend frémir, sur le sol encor mou,

Des bruits mystérieux sortis on ne sait d'où.

Toujours à mon oreille un bruit d'émeute tonne.

Voyez Paris ; Paris dans un jouir monotone.

Quand un rare soleil, doux présent de l'été,

Sème les boulevarts d'un parfum de gaîté ;

Lorsque son pavé, pur de l'éternelle boue,

Ne garde, en aucun point, l'empreinte de la roue ;

Pour retremper sa vie à l'air incandescent,

* Pageot, spectateur inamovible et quotidien daTaadeville; sa place éternelle est à l'orchestre. C'est de lai qu'on peut dire : Sedet teterniimque sedebit.

Vers réclatante rue un peuple entier descend ; Le pénible travail est joyeux sur sa natte ; L'orgue du Savoyard nasille une sonate ; Sur le ttottoir futur, par Bondy projeté, L'industrie en passant heurte l'oisiveté. La nait tombe : Vivien déchaîne ses Cerbères ; A l'avare clarté des rouges réverbères.

Les phalènes d'amour montrent, sous le satin. Leurs appas frelatés, désespoir du matin ; Dans les antres vineux les criminels novices Préparent à Darmaing trois colonnes de vices ; * Dans les antres dorés, le Conseil à huis clos Prépare aux citoyens d'homicides complots ; Partout, à pas pressés, la foule régulière Sillonne, avec la nuit, J'immense fourmilière ; Le Satan des Débcus convoque ses démons ; C'est bien I Paris est calme, il va dormir : dormons.

Je sors le lendemain, et, dans la ville immense. Le tableau de la veille à mes yeux recommence ; Seulement j'aperçois quelques hommes pressés Qui passent devant moi par la foule éclipsés ; En même temps surgit, vers le cap d'une rue, Conmie une tache noire avec l'aube apparue ; Elle rappelle aux yeux ce point sombre et lointain Que le navigateur voit sur un ciel d'étain. Nuage qui, formé par le pic aux deux crêtes, Médite un ouragan sur le Cap des Tempêtes. C'est un groupe isolé d'où s'exhalent parfois Des murmures confus, de menaçantes voix ; C'est l'orateur, debout sur la borne angulaire. Qui verse aux assistans sa fièvre de colère ;

* M. Darmaing , rédacteur en chef de la Gaiette des Tribunaux,

Le cercle s'agrandit et voile le pavé ;

Bientôt, snr un seul point, Paris est enclavé ;

Chaos prestigieux ! mosaïque vivante I

Tourbillon convulsif dont le bruit épouvante I

C'est le centre où chacun arrive pour tout voir;

Et vers ce confluent, immense réservoir.

Plus groudans, plus pressés que dans les jours de fétest

Descendent, à pleins bords, de longs fleuves de tètes.

Voilà qu'on voit paraître, en galop nivelé.

Les centaures luisans au casque échevelé ;

L'homicide cheval, complice du carnage.

Fend le flot populaire et le passe à la nage ;

Les raides fantassins, immobiles jalons,

Bordent les carrefours de rouges échelons :

Vivien, le grand-veneur, a déchaîné sa meute ;

Elle va furetant les taillis de l'émeute ;

Refoulés en entrant, ils se lancent encor

Comme de vieux limiers excités par le cor ;

Ténébreux argousins, à la honteuse épée.

Us marchent l'œil oblique et Toreille occupée ;

Milice de chenil, qui, d'un pas maraudeur.

Se glisse et reconnaît un complot à l'odeur.

Cependant le tambour, au roulement sonore,

A dénoncé l'émeute au peuple qui l'ignore ;

n nous invite tous à traîner un fusil

Pour défendre d'Argout, Villemain et Persil.

A ce pressant appel tous les cœurs sont de glace ;

Quelques rares amis se groupent sur la place.

Et Tobstiné tambour, ce tocsin ambulant.

Dans les quartiers lointains s'enfonce en grommelant.

Voilà donc quels soucis dévorent nos semaines I Quelle cause a produit ces tristes phénomènes? Aux veilles de galté quelle invisible main

Prépare dans la nait le dettil du lendemaio ? Quel mage, quel devin, quel prophète biblique Expliquera ce mot? Est--ce la République, Ou le pftle jeune homme, impérial tison, Qui des cercles d'Autriche a brisé la prison? Eh! qu'avons-nous besoin de subtils interprètes? Que sert de recourir à des causes secrètes? La cause est sous nos yeux ; cette émeute sans fin. Ce vivace géant, qui le nourrit? la faim. La faim ! c'est le fléau méconnu par nos sages ; Voyez, sa main de plomb sillonne ces visages; Quand Fatelier se ferme et que, dans Jes faubourgs. L'artisan n'obtient plus son pain de tous les jours, Alors, les bras pendans, l'œil creux, la barbe inculte. Il vient pour travailler au chantier du tumulte. Et pourtant voilà ceux que l'infâme journal Nous montre tout flétris des fers de l'arsenal ; Des forçats libérés, que la honte accompagne. Qui tous portent aux pieds les stigmates du bagne. Taisez-vous, dépouillez ces faux airs de grandeur, Hommes de calomnie et de lâche impudeur : Ce peuple incriminé par vos plumes vénales, De ses trois jours de règne explorez les annales ; Vous étiez dans sa main comme des passereaux ; Il pouvait vous broyer, vous, vos fils, vos bureaux ; Eh bien I tous ces forçats altérés de pillage Ont-ils de vos comptoirs efileuré le grillage ? Aujourd'hui, grâce enfin à l'ordre revenu. C'est vous, pillards publics, qui les mettez à nu. Et voilà ceux pourtant que votre orgueil blasphème ! Des forçats libérés, dites-vous? et quand même 1 Quand la grande cité nourrirait dans son sein Tous ceux qu'après leur temps renvoya Targousin ; Auriea&-vous donc le droit d'interroger leur vie,

118 NËMÉSIS.

Yoitt que le ministère à ses pontons convie? Savez-Yons qu'à Paris il est plus d'un salon Où Tair est pins infect qu'au bagne de Toulon? Chez vous, plus bassement Tiniquité se yantre : Eux, ils ont fait leur temps, et vous faites le vôtre.

Pour moi qui ne frémis de toucher et de voir Que les hommes ferrés au bagne du Pouvoir, Toujours, quand une voix, s'élevant de la foule. Viendra me révéler qu'un sang généreux coule ; Dans ses heures de gloire ou de calamités, Quand le peuple au forum tiendra ses comités. Toujours je nagerai dans la foule mouvante Pour buriner au vol son histoire vivante ; Toujours, quand sous mes yeux Forage né du sol Montera vers la nue en brûlant parasol. Pour peindre le volcan, bravant le sort de Pline, J'accourrai du vallon sur la haute colline. Et dans le choc public aventurant mon nom, Je verrai de mes yeux si je suis libre ou non.

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NOTES

J'ai la cette chroniqae

Notre^Dame-de-Paris , cet admirable ouvrage de Victor Hugo.

Et dans les Souvenirs^ qa'avec grâce il récite.

Les Souvenirs de la Révolution , livre d'un puissant intérêt.

i . L'effroyable Satan

Qae l'enfer de Poissy révélait à Fontan.

Lorsque la révolution de 1830 éclata , M. Fontan était à Poissy où il subissait Temprisonnement de cinq ans auquel il avait été condamné pour un article inséré dans YAlhum sous le titre du ilfoiiioii enragé, M. Fontan adoucissait les horreurs de son cachot par des travaux littéraires , et il Qst possible que ce soit là qu'il ait commencé son drame du Moine , emprunté au célèbre roman de Lewis.

Je n'ai pu diriger le vol de mon gri£fon.

Allusion au griffon qui, ainsi que nous l'avons dit plus haut, servait dé vignette à la Némésis hebdomadaire.

Où Langlois, chaque noit, menrt auprès d'une Morte,

M. Langlois, directeur du théâtre des Nouveautés , théâtre abandonné du public , venait de faire jouer un drame de M. An« celoty intitulé la Morte.

Jamais Fhètel Lnbbert ne m'abrite le soir.

M. Lubberty alors directeur de TOpéra-Comique à la salle Ventadour.

120 NÉMËSIS.

Applaudir U gaité d^Amal et de Dnvert.

M. Duvert est auteur d'un grand nombre de vaudevilles dans lesquels Amal joue le principal rôle.

Sur le trottoir fotor par Bondy projeté,

M. de Bondy , alors préfet de la Seine , avait le projet de faire des trottoirs dans toutes les rues assez larges pour permettre cet embellissement.

• • . • . Vivien déchaîne ses Cerbères,

M. Vivien était alors préfet de police.

Les centaures loisana an casqne écheyelé.

La garde municipale à cheval , qui porte le même casque et le même uniforme que les dragons de Timpératrice.

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