‹ Œuvres de BeaumarchaisChapitre 232 sur 319 · UN MOT · texte numérisé non relu

UN MOT

Pendant ma longue proscription, quelques amis zélés avaient imprimé cette pièce, uniquement pour prévenir l'abus d"une contrefaçon infidèle, furtive, et prise à la volée pendant les représentations '. Mais ces amis eux-mêmes, pour éviter d'être froissés par les agents de la terreur, s'ils eussent laissé leurs vrais titres aux personnages espagnols (car alors tout était péril), se crurent obligés de les défigurer, d'altérer même leur langage, et de mutiler plusieurs scènes.

Honorablement rappelé dans ma patrie après quatre années d'infortune, et la pièce étant désirée par les anciens acteurs du Théâtre-Français, dont on connaît les grands talents, je la restitue en entier dans son premier état. Cette édition est celle que j'avoue.

Parmi les vues de ces artistes, j'approuve celle de présenter, en trois séances consécutives, toul le roman de la famille Almaviva, dont les deux premières époques de semblent pas, dans leur gaieté légère, offrir des rapports bien sensibles avec la profonde et touchante moralité de la dernière; mais elles ont, dans leur plan de l'auteur, une connexion intime, propre à verser le plus vif intérêt sur les représentations de la Mère coupable.

J'ai donc pensé, avec les comédiens, que nous pouvions dire au public : Après avoir bien ri, le premier jour, au Barbier de Séville. de la turbulente jeunesse du comte Almaviva, laquelle est à peu près celle de tous les hommes;

Après avoir, le second jour, gaiement considéré, dans la Folle Journée, les fautes de son àue viril, et qui sont trop souvent les nôtres :

1. Elle fut représentée, pour la première fois, au théâtre du Marais, le 26 juin H92.

Venez vous convaincre avec nous, par le tableau de sa vieillesse, en voyant la Mère coupable, que tout homme qui n'esl pas né un épouvantable méchanl Qnil toujours par être bon, quand l'âge des passions s'éloigne, el surtoul quand il a goûté le bonheur si doux d'être père! G'est le bul moral de la pièce. Elle en renferme plusieurs autres que ses détails feront ressortir.

Et moi, l'autour, j'ajoute ici : Venez juger la Mère coupable, avec le bon esnrit qui l'a l'ait composer pour vous. Si vous trouvez quelque plaisir àmêler vos larmes aux douleurs, au pieux repentir de cette femme infortunée; si ses pleurs commandenl les vôtres, 2-ies couler librement. Les larmes qu'en verse au théâtre, sur des maux simulés qui ne fonl pas le mal de la réalité cruelle, sont bien douces. On est meilleur quand on se sent pleurer. On se trouve si bon après la compassion!

Auprès de ce tableau touchant, si j'ai missous vos yeux le machinateur l'homme affreux qui tourmente aujourd'hui cette malheureuse famille, ah! je vous jure que je l'ai vu a^ir : j.- n'aurais pas pu 1'mventer. I." Tartufe de Molière était ''-lui de la religion : aussi, de toute la Famille d'Orgon, ne trompa-t-il que le chef imbécile! Celui-ci, bien plus dangereux, Tartufe de laprobité, possède l'art profond de s'attirer la respectueuse confiance de la familh entière qu'il dépouille. C'est celui-là qu'il fallait démasquer. C'esl pour vous garantir des pi'''-''-» de ces monstres '-t il en existe partoul que j'ai traduit sévèrement celui-ci sur la scène lïan Pardonnez-le moi en faveur de sa punition, qui fait la clôture de la pièce. Ci- cinquième acte m'a coûté; mais je me serais cru plus méchant que Bégearss, si j<- l'avais laissé jouir du moindre fruit ,1,. ses atrocités, -a je ne vous eusse calmés après des alarmes si

vives.

Peut-être ai-je attendu trop tard pour achever cel ouvrage terrible qui ni'' consumait la poitrine, et devait être écrit dans la force de Pâse. 11 m'a tourmenté bien longtemps! Mes deux comédies espagnoles ne furent faites que pour le préparer. Depuis, en vieillissant j'hésitais de m'en occuper : je craignais de manquer de force- 't peut-être n'en avais-je plus à l'époque où je l'ai tenté.! mais enfin, fe l'ai composé dans une intention droite el pure : avec la tête froide d'un homme el le cœur brûlant d'une femme, comme on a «lit que.J.-J. Rousseau écrivait. J'ai remarqué que cetensemble, cet hermaphrodisme moral, est moins rare qu'on ne le croit.

Au reste, sans tenir à nul parti, à nulle secte, ht Mère coupable est un tableau des peines intérieures qui divisent bien des familles: peines auxquelles malheureusement le divorce, très bon d'ailleurs, ne remédie point. Quoi qu'on fasse, il déchire ces plaies secrètes, au Heu de les cicatriser. Le sentiment de la paternité, la bonté du

Page 1