‹ Œuvres de BeaumarchaisChapitre 233 sur 319 · IN MOT SLR LA MÈRE COUPABLE · texte numérisé non relu

IN MOT SLR LA MÈRE COUPABLE

cœur, l'indulgence, en sont les uniques remèdes. Voilà ce que j'ai voulu peindre et graver dans tous les esprits.

Les tommes de lettres qui se sonl voués au théâtre, en examinant cette pièce, pourront y démêler une intrigue de comédie, Fondue dans le pathétique d'un drame. Ce dernier genre, trop dédaigné de quelques juges prévenus, ne leur paraissait pas de force à comporter ces deux éléments réunis. L'intrigue, disaientils, est le propre des sujets gais, i 'est le nerf de la comédie : on adapte le pathétique à la marche simple du drame, pour en soutenir la faiblesse. Mais ces principes hasardés s'évanouissent à l'application, comme un peut s'en convaincre en s'exerçant dans les deux genres. L'exécution plus ou moins bonne assigne à chacun son mérite: <-t le mélange heureux de ces deux moyens dramatiques employés avec art, peut produire un très grand effet. Voici comment je l'ai tenté.

Sur des événements antécédents connus et c'est un fort grand avantage), j'ai fait en sorte qu'un drame intéressant existât aujourd'hui entre le comte Almaviva, la comtesse et ces deux enfants. Si j'avais reporté la pièce à l'âge inconsistant où les faute- se -ont commises, voici ce qui fût arrivé.

D'abord le drame eût dû s'appeler, non /" Mère coupable, mais l'Épouse infidèle, ou les fypoux coupables. Ce n'était déjà plus le même genre d'intérêt; il eût fallu y faire entrer les intrigues d'amour, <{>■- jalousies, du désordre, que sais-je? de tout autres événements : et la moralité que j«- voulais faire sortir d'un manquement si grave aux devoirs de l'éj se honnête, cette moralité,

perdue, enveloppée dans les fougues de l'âge, n'aurait pas été aperçue.

liais i< i c'est vingt ansaprès que les fautes sont consommée-, c'est quand les passions sont usées; c'est quand leurs objets n'existent plus, que les conséquences d'un désordre presque oubli''- viennent peser sur l'établissement et sur le soit de deux .-niants malheureux qui les ont toutes ignorées, et qui n'en sont pas moins les victimes. C'est de ces circonstances graves que la moralité tire toute sa force, et devient le préservatif des jeunes personnes bien uées qui, lisant peu dans l'avenir, sont beaucoup plus prés du danger de se voir égarées que de celui d'être vicieuses. Voilà sur quoi porte mon drame.

Puis, opposant au scélérat notre pénétrant Figaro, vieux serviteur très attaché, le seul être que le fripon n'a pu tromper dans la maison, l'intrigue qui se noue entre eux s'établit sou> cet autre aspect.

Le scélérat inquiet se dit : L"n vain j'ai le secret de tout le monde ici, en vain je me vois près de le tourner à mon profit; si

je ne parviens pas à faire chasser ee valet, il pourra m'arriver malheur!

D'autre côté, j'entends le Figaro se dire : Si je ne réussis à dépistei ce monstre, à lui faire tomber le masque, la fortune, l'honneur, le bonheur de cette maison, t < m t esl perdu. Ma Suzanne, jetée entre ces deux lutteurs, n'esl ici qu'un souple instrument dont chacun entend se servir pour hâter la clmte île l'autre.

Ainsi, la comédie d'intrigue, soutenanl la curiosité, marche tout au travers du drame, dont elle renforce l'action, sans en diviser l'intérêt, qui se porte tout entier sur la mère. Les deux enfants, aux yeux du spectateur, ne courent aucun danger réel. On voit bien qu'ils s'épouseront, si le scéléral est Chassé; car ce qu'il y a de mieux établi dans l'ouvrage, c'est qu'ils ne sont parents à nul degré, qu'ils sont étrangers l'un à l'autre : ce que savent forl bien, dans le secret du cœur, le comte, la comtesse, le scélérat, Suzanne et Figaro, tous instruits des événements; sans compter le public qui assiste à la pièce, et à qui nous n'avons rien caché.

Tout l'art de l'hypocrite, en déchirant le cœur du père et de la mère, consiste à effrayer les jeunes gens, à les arracher l'un à l'autre, en leur faisant croire à chacun qu'ils sont enfants du même père; c'est là le fond de son intrigue. Ainsi marche le double plan, que l'on peut appeler complexe.

Une telle action dramatique peut s'appliquer à tous les temps, à tous les lieux où les grands traits de la nature, et tous ceux qui caractérisent le cœur de l'homme et ses secrets, ne seront pas trop méconnus.

Diderot, comparant les ouvrages de Richardson avec tous ces romans que nous nommons l'histoire, s'écrie, dans son enthousiasme pour cet auteur juste eJ profond : Peintredu coeur humain! c'est toi seul qui ne mens jamais] Quel mot sublime! Et moi aussi j'essaye encore d'être peintre dû cœur humain : mais ma palette est desséchée par l'âge et les contradictions. La Mère coupable a dû s'en ressentir!

Que si ma faible exécution nuit à l'intérêt de mon plan, le principe que j'ai posé n'en a pas moins toute sa justesse! Un tel essai peut inspirer le dessein d'en offrir de plus fortement concertés. Qu'un homme de feu l'entreprenne, en y mêlant, d'un crayon lundi, l'intrigue avec le pathétique; qu'il broie et fonde savamment les vives couleurs de chacun, qu'il nouspeighe à grands iraiN l'homme Vivant en société, son état, ses plissions, ses vices, ses vertus, ses fautes et ses malheurs, avec la vérité frappante que l'exagération même, qui fait briller les autres genres, ne penne! pas toujours de rendre aussi fidèlement : touchés, intéressés, instruits, nous ne dirons plus que le drame est un genre décoloré, né

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de l'impuissance de produire une tragédie ou une comédie. L'art aura pris un noble essor; il aura fait encore un pas.

0 mes concitoyens, vous ù qui j'offre cel essai, s'il vous paraît faible ou manqué, critiquez-le, mais sans m'injurier. Lorsque je lis mes autres pièces, on m'outragea longtemps pour avoir osé mettre au théâtre ce jeune Figaro que vous avez aimé depuis, •l'étais jeune aussi, j'en riais. En vieillissant l'esprit s'attriste, le caractère se rembrunit. J'ai beau faire, je ne ris plus quand un méchant ou un fripon insulte ma personne, à l'occasion de mes ouvrages : on n'est pas maître de cela.

Critiquez la pièce : fort bien. Si l'auteur est trop vieux pour en tirer du fruit, votre leçon peut profiter à d'autres. L'injure ne profite à personne, et même elle n'esl pas de bon goût. On peut offrir cette remarque à une nation renommée par son ancienne politesse, qui la faisait servir de modèle en ce point, comme elle est encore aujourd'hui celui de la haute vaillance.

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