‹ Œuvres de BeaumarchaisChapitre 3 sur 319 · P. A. CARON DE BEAUMARCHAIS · texte numérisé non relu

P. A. CARON DE BEAUMARCHAIS

(D'après le pastel de Perronneau. appartenant à M. Le Breton, conservateur du Musée céramique de Rouen. — Photog. Berthaud.)

L'existence de Beaumarchais fut romanesque. Le principal historiographe de l'auteur, du Mariage de Figaro, M. de Loménie, l'a contée en deux volumes pleins de saveur, où fourmillent, à l'appui des documents, les anecdotes piquantes. 11 faut lire ces livres ainsi que la remarquable étude de M. Lintilhac qui les complète, pour ainsi dire, ne laisse dans l'ombre aucun des incidents de la vie de notre héros, et doit être considérée comme un véritable monument littéraire, indiquant toutes les sources, commentant tous les faits.

Nous devons ici nous contenter d'un simple résumé de la biographie de Beaumarchais, d'une très brève étude précédant l'œuvre.

Cette étude a été faite d'une façon remarquable par M. John Labusquière, secrétaire du conseil municipal de Paris, et lue par lui le 16 mai 1897, jour de la cérémonie d'inauguration de la statue de Beaumarchais, œuvre du statuaire Clausade, élevt'e par la ville de Paris, rue Saint-Antoine, à l'angle de la rue des Tournelles.

Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire cette courte notice à cause de son exactitude historique et de la perfection de sa forme.

• ... Le 24 janvier 1732, rue Saint-Denis, à quelques pas seulement de la rue de la Ferronnerie, naît Pierre-Augustin Caron. Son pcre. maître horloger, était de condition bourgeoise. Il est le septième enfant, c'est-à-dire une charge nouvelle, un souci greffé sur tant d'autres et, cependant, il est le bienvenu, choyé, câliné, dans la famille déjà nombreuse; il en est le Benjamin. Des gâteries dont il est l'objet constant durant ses premières années, de la part de son père, de sa mère, de ses sœurs, mignonnes mamans, spirituelles, enjouées, il conservera toute sa vie une impression ineffaçable, d'une délassante fraîcheur parmi les rudes épreuves.

« A la chaleur de cette nichée, l'enfant se développe prestement et, sans doute, le sollicite-t-elle toujours, car il fait un médiocre écolier. Sinon les livres, du moins les professeurs lui semblent trop compassés, trop moroses ou trop froids. Sous leur regard disciplinaire, il est obligé d'éteindre ses malicieux sourires, de contenir son espièglerie native et, de la salle d'études, c'est une perpétuelle évasion de son esprit et

de son cœur; — son cœur retourne au foyer familial; son esprit bat l'estrade à travers les rêves, les fantaisies d'une imagination précocement en éveil.

« A treize ans l'écolier devient apprenti, peu assidu à l'établi paternel, qu'il déserte fréquemment, pousse par l'impérieux, irrésistible désir de vivre hors de toute contrainte, de s'extérioriser. C'est Chérubin en qui s'épanouit l'adolescence; dont le cœur s'émeut, dont les sens commencent de vibrer. Tout ce qui est brillant, vivant, bruyant, le séduit: la vue d'une jolie femme, dame de cour, bourgeoise ou acorte fille du peuple, l'enchante; une représentation de la troupe des Italiens ou des Français, un opéra, un menuet de Rameau l'attirent; les livres nouveaux, les libelles qui, comme autant de projectiles, bombardent le régime politique, social, religieux, exercent sur lui un puissant attrait. Il s'essaye à écrire, devient un musicien accompli, virtuose de goût qui demain, dans une préface, émettra sur la collaboration du librettiste et du compositeur des vues qui sembleraient tracées d'hier si elles n'étaient contemporaines de Gluck, ce génie précurseur, aujourd'hui plus que jamais resplendissant.

- Si vive est son intelligence qu'au terme de cet apprentissage assez désordonné le voici, à la vingtième année, un horloger éméiite, un maître dans si profession si minutieuse, toute de précision; non seulement un maître praticien, mais un inventeur et du même coup un plaideur.

<■ Il a découvert un nouveau système d'échappement; il le lui faut aussitôt disputer à Lepaute, qui revendique l'invention avec toute l'autorité d'une incontestable maîtrise. Au jeune horloger, l'Académie des sciences donne gain de cause, en proclamant l'excellence de sa découverte.

« Mais déjà perce chez Caron l'idéa qui dominera toute sa vie : être absolument maître de sa personne, conquérir son indépendance, coûte que coûte; ceci va former la règle suprême, l'unique direction de ses pensées, de ses calculs, de ses efforts, et cette idée, devenue obsession, donnera à ses actes un caractère tout particulier, à certains de ses mémoires, à ses pièces de théâtre telles que le Barbier de Scville et le Mariage de. Figaro, cet'e allure si vive, si batailleuse, si irrésistiblement gaie, parfois si âpre, qu'ils auront une répercussion assez puissante pour émouvoir, agiter tout un peuple inquiet de sa condition présente, en quête d'un demain plus supportable.

« Il ne conçoit pas l'indépendance ainsi que les âmes hautes et fortes qui la pratiquent en suivant droit la route qu'elles ont choisie, s'acheminant, envers et contre tous, au but qu'elles se sont assigné, au risque de souffrir, de se heurter douloureusement, irrémédiablement, à quelque insurmontable obstacle. Il est de son temps et il subit la fascinatrice influence du milieu auquel il ambitionne de se mêler, afin de part'eiper à ses avantages, à ses profits. Il a la sensation très nette

que le levier de son avenir, suivant sa conception personnelle, il ne le peut trouver que dans une situation extra-bourgeoise avec, comme outillage, la fortune. — Pour ne pas rester rivé à la médiocrité, pour ne pas risquer d'être écrase, il faut passer dans le camp de ceux qui dominent, de ceux qui écrasent...

•• Comme s'il eut hérité de la lampe merveilleuse d'Aladin, son rêve commence de prendre corps, de se réaliser. Son invention, le jugement rendu par l'Académie des sciences, le transforment en horloger du roi et le voici à la Cour, à la cour de Louis XV, brillante mais corrompue jusqu'aux moelles; où parmi la débauche la plus scandaleuse se pour.-uit avec une insouciance si inconcevable, si criminelle, la ruine morale, politique, financière, économique du pays.

a Ironie digne d'être notée, c'est le régulateur des horloges royales qui, d'un outil merveilleux, finement trempé, faussera, déformera les essentiels rouages de la vieille monarchie française!

■ Pour modestes, entachées de roture, que soient son origine et sa fonction, son apparition à la Cour n'est point banale. Ce n'est plus Chérubin: comme l'a si bien dit Sainte-Beuve, « c'est Lindor, séduisant et insinuant ». Frais de jeunesse et d'élégante vigueur, les reins cambrés, la tai.le souple, le jarret nerveux, l'œil tour à tour caressant et pétillant de malice, les .lèvres sensuelles, sans cesse fleuries d'un madrigal discret ou d'une spirituelle saillie, il peut rivaliser avec le courtisan le plus charmeur. Ainsi arme, ayant déjà pour lui cette alliée par avance victorieuse qu'est la femme afrinée. connaissant tous ses précieux avantages, avec une subtilité incomparable, une rare assurance, une décision froidement calculée, il marclie hardiment au combat pour la vie, en attendant que sonne l'heure fort inattendue des batailles pour le droit, la gloire et l'immortalité.

'< Mme Franquet, femme d'un contrôleur clerc d'office, remarque Pierre-Augustin Caron; il n'en faut pas davantage pour que le mari, âgé et couvert d'infirmités, le remarque à son tour et lui cède sa charge moyennant une redevance viagère. Lindor est contrôleur clerc d'office : Deux mois sont à peine écoulés. M. Franquet meurt, et son successeur recueille son héritage tout entier, fonction, fortune et veuve charmante; d'un modeste fief apporté dans la corbeille de mariage, il. aristocratise son nom trop plébéien à sa guise; il est désormais Caron de B.aumarchais.

« Quelques mois après son mariage, il devient veuf, mais la voie est largement ouverte devant lui: en 1761 il achète la chargede secrétaire du roi, et son merveilleux talent de flûtiste et de harpiste l'introduit dans le cercle intime des filles de Louis XV, Mmes Victoire et Adélaïde.

■ Plus que jamais il est résolu à ne pas jouer le lôle d'enclume, il veut, comme Voltaire, devenir « marteau ■•.

•• Si nouvelle position le sert à merveille. Pâris-Duverney, le richis-

sime fournisseur, se présente à lui en solliciteur. Il n'a pu, malgré

ses instantes démarches, ses réitérées supplications, obtenir du vieux roi, hanté d'autres soucis moins louables, une visite à l'école militaire du Champ-de-Mars, qu'il a édifiée, organisée. A cette visite, il attache un inestimable prix. Beaumarchais s'entremet, parle, et, toujours séduisant, décide Mesdames royales que, bientôt après, imite Louis XV. La fortune de Beaumarchais est enfin assurée par la plus magnifique gratitude.

« Bientôt il acquiert la charge de lieutenant général des chasses aux bailliage et capitainerie de la varenne du Louvre.

« Cette nouvelle fonction ne peut satisfaire son besoin d'activité. La fortune, si rapidement, si aisément cueillie, il la faut développer; il exécute ce voyage en Espagne où, s'il échoue dans ses vastes et audacieux projets financiers, il conquiert, par la mémorable affaire Clavijo, un retentissant renom de fraternelle chevalerie.

« Sa sœur Lisette, sinon consolée, du moins à peu près vengée, quelques affaires de son père avantageusement réglées, ses plans avortés, Beaumarchais revient à Paris, rapportant d'outre-Pyrenées les noms des héros de ses pièces : Figaro. Almaviva, Rosine. Bartholo. Basile, reservant pour la France, riche en types du genre, le juge Bridoison, descendant direct du « juge Bridoye » dont, si joyeusement, s'estomirait Pantagruel.

" Le génie de la spéculation n'est plus seul à le tenter; la hantise du théâtre s'empare de lui. En 1767, il donne à la Comédie-Française son drame Eugénie, qui compte pour peu dans sa gloire d'auteur dramatique, mais qui marque, en même temps qu'un succès d'émotion, une curieuse préface sur le genre dramatique sérieux.

« Survient l'année 1770; l'étoile de Beaumarchais, jusqu'à ce jour si favorable, semble pâlir, près de s'éteindre. Son drame les Deux Amis, n'obtient qu'un médiocre succès, c'est plutôt un échec; sa seconde femme, veuve d'un garde général des Menus-Plaisirs, meurt en couches, et son associé, le fondateur de sa fortune, disparaît, laissant, hélas! un légataire universel, le maréchal de camp comte de La Blache, qui s'empresse de mettre la fortune, l'honneur de Beaumarchais en péril, en se refusant à reconnaître exact, authentique, l'acte de prévoyance réglant, du vivant de Duverney, la liquidation des comptes des deux associés.

« Le coup est rude. Beaumarchais est en passe de se voir ruiné et convaincu de faux, s'il ne trouve des juges intègres. Les malechances s'accumulent. Au moment de plaider, alors qu'il faut suivre attentivement la procédure du Parlement, a peu pra aussi compliquée et aussi onéreuse que celle d'aujourd'hui, surgit la malencontreuse affaire de Chaulnes; une lettre de cachet interrompt le scandale; pour deux mois, Beaumarchais est arbitrairement séquestré au For-l'Evêque.

« De marteau le voici redevenu enclume, mais quelle prompte, éclatante revanche se prépare!

» Il lui faut voir le rapporteur de sa cause, le conseiller Goëzman. inaccessible comme une inexpugnable forteresse; mais cette forteresse a un point faible, Beaumarchais en est instruit; il obt'ent l'autorisation de sortir du For-1'Evêque. Mme Goëzman. jolie, coquette, dépensière, plus aristocratiquement cupide que la Babonnette de Dandin, procure une vague audience à Beaumarchais, moyennant cent louis d'or, un bijou de mon're incrustée de diamants et la menue monnaie de quinze louis d'argent, pourboire du secrétaire du conseiller. Ce n'est là, toutefois, qu'un cadeau condiiionnel ; si le procès est perdu, pièces d'or et montre seront restituées. Imprévoyante Mme Goëzman! le procès est perdu et il faut restituer, non s^ns des hésitations, des démarches réitérées, menaçantes. Par une obstination singulière, inexplicable, je dirais providentielle si Diderot n'avait été mon maitre philosophique, la linotte s'obstine à garder les quinze louis d'argent qu'elle arrêta au passage, sans doute pour épargner au sécrétai' e quelque fredaine galante, et ces modestes louis de métal blanc enfantent ces éblouissants, immortels Mémoires, inestimables trésors de notre littérature, de notre histoire nationale, préparateurs actifs d'un des mouvements les plus grandioses. les plus féconds, qu'enregistrent les fastes de l'Humanité.

■ Par le détail ne se peut analyser cette affaire intéressante, simplement judiciaire à ses origines, hautement morale, politiquement, socialement révolutionnaire dans son immédiate, foudroyante répercussion.

c Mme Goëzman et Beaumarchais sont accusés de corruption par l'imprudent conseiller, et la meute de libellistes soldés par le comte de La Blache se déchaîne, prodiguant les injures les plus vives, les accusations les plus écrasantes. Mais Lindor s'est évanoui dans la maturité venue, et le génie de l'implacable raillerie, de l'irrésistible logique explose. Ce n'est pas une défense, mais une contre-attaque tellement audacieuse, si habilement conduite, que la France entière devient attentive, puis s'enthousiasme. Beaumarchais a fait de sa cause la cause de tous; des abus qu'il flagelle, chacun a souffert ou peut souffrir.

« Je suis un citoyen, s'écrie-t-il, je suis un çitoven, c'est-à-dire je ne « suis ni un courtisan, ni un abbé, ni un gentilhomme, ni un financier, « ni un favori, ni rien de ce qu'on appelle une puissance aujourd'hui. « Je suis un citoyen, c'est-à-dire quelque chose de tout nouveau, quelque B chose d'inconnu, d'inouï en France. Je suis un citoyen, c'est-à-dire « ce que vous devriez être depuis deux cents ans, ce que vous serez « dans vingt ans peut-être. »

« Eh quoi! à peine sorti de prison, alors que la Bastille se dresse comme une sombre, imminente menace, alors que les lettres de cachet

sont la si courante monnaie des vengeances particulières, des fantaisies autoritaires, un homme surgit, assez audacieux pour braver la menace revendiquer son droit de justiciable, son titre de citoyen!

• Prévenu contre le Parlement, écrit Louis Blanc, le public épousa la querelle de Beaumarchais. La curiosité, s'éveillant de toutes parts, se changeait en une sympathie universelle. Dix mille exemplaires vendus en deux jours faisaient des moindres détails de ce procès une source inépuisable de conversations et de sarcasmes. On ne s'entretenait que des rouleaux et de la répéliton enrichie de diamants. On répétait partout les noms d'Arnaud Baculard. du gazetier Marin et de Bertrand Dairolles, désormais voués à la célébrité du ridicule pour s'être portés chevaliers de la dame aux quinze louis. »

« L'impopularité du parlement Maupeou, l'attaque directe, foudroyante d'esprit et d'éloquence, il n'en fallut pas davantage pour faire rire et frémir la France entière, ébranler le royaume, la royauté et ses organes les plus majestueux. Aux dernières heures d'une longue nuit, dressé sur ses ergots, un coq gaulois venait enfin de claironner l'aube prochaine.

« Blâmé en solennelle audience, Beaumarchais était d'avance acquitté par ce juge suprême qui brise les arrêts injustes, l'opinion. Mais le blâmé ne restait pas sur sa victoire éclatante, il la voulait complète et les mémoires écrasants ^e succèdent, se compliquant pour les puissants aveugles, inconscients de la formidable tourmente qu'ils préparent, de ces deux admirables comédies, d'une verve si éblouissante, d'une si ingénieuse et solide structure, le Barbier de Séville et le Mariage de Figaro. Des écrivains plus autorisés, plus experts que je ne saurais l'être, ont analysé ces chefs-d'œuvre, pas un ne s'est rencontré pour nier leur caractère si puissamment révolutionnaire que Louis XVI lui-même, avec une rare pénétration faite de simple bon sens, s'écriait qu'avant d'autoriser la représentation de la Folle Journée il faudrait raser la Bastille.

« C'est dans les Mémoires de l'affaire Goèzman, dans le Barbier de Séville, le Mariage de Figaro, dans les préfaces qui les accompagnent, dans la part active, déterminante qu'il prend aux luttes pour l'indépendance des Etats-Unis, en armant un navire de guerre, en fournissant aux insurgents des armes et des munitions, surtout en décidant Louis XVI à prendre parti pour la naissante republique, que réside la gloire littéraire, artistique, civique de Beaumarchais, qui est la source même de son immortalité.

" On ne retrouve plus sa verve éblouissante, sa causticité victorieuse, son éloquence, dans sa lutte purement financière, à propos de la Compagnie des eaux, contre Mirabeau hautain, tonnant déjà comme il tonnera en 1780. aussi accessible à la corruption qu'il le sera plus tard. Pas davantage ne reparaissent ses succès éclatants dans l'aventure Kornmann, et tout à fait sa verve s'émousse, quand, sous la

Révolution atteignant son maximum d'intensité, après avoir monté la garde pour elle aux premiers jours, après avoir fait partie de la première Commune provisoire, après avoir vu deux fois sa maison menacée par la foule qui le soupçonne, après avoir vu sa vie en danger, après avoir été enfermé à Saint-Lazare, après avoir échappé, comme par miracle aux septembrisades, il lui faut encore défendre sa fortune, son honneur, en cette affaire des 60,000 fusi's, but d'une opération patriotique et financière.

« C'est que la raillerie n'est plus de mise devant la gigantesque Convention, devant l'inflexible Comité de salut public, et la lame affilée du rasoir de Figaro, si cruelle aux puissants de l'ancien régime, devient bien chétive devant le couperet de Samson.

« Proscrit, dans le temps même que son ancien adversaire Mirabeau était dépanthéonisé, il rentre en France, auprès de sa fille chérie, le 5 juillet 17Q6, et il meurt subitement, sans souffrances, dans la nuit du 17 au 18 mai 1790, après avoir tracé un dernier mémoire enthousiaste d'indignation, proposant de venger « par la véritable levée en masse l'exécrable injure de Radstadt ».

« Ce n'est ni à l'anobli, ni au financier, ni à l'agent des missions secrètes, ni à l'adversaire de l'énigmatique chevalier d'Eon, qu'un monument a été érigé, mais au glorieux enfant de Paris, père de Figaro, écrivain de haute lignée, vengeur des opprimés, solidaire d'un peuple luttant pour son indépendance nationale, préparateur de la Révolution française...

Ainsi est très exactement tracé à grandes lignes le portrait de Beaumarchais.

Quelques traits empruntés à M. de Loménie, et l'esquisse sera complète :

« Horloger, musicien, chansonnier, dramaturge, auteur comique, homme de plaisir, homme de cour, homme d'affaires, financier, manufacturier, éditeur, armateur, fournisseur, agent secret, négociateur, publiciste, tribun par occasion, homme de paix par goût et cependant plaideur éternel, faisant comme Figaro tous les métiers, Beaumarchais a mis la main dans la plupart des événements, grands ou petits, qui ont précédé la Révolution.

Presque au même instant on le voit, condamné au blâme, à la dégradation civique par le parlement Maupeou, décider le renversement de la magistrature qui l'a condamné, faire jouer le Barbier de Séville, correspondre secrètement de Londres avec Louis XVI et non encore rehabilité, dénué de crédit, ayant tous ses biens saisis, obtenir du roi lui-même un million avec lequel il commence et entraîne l'intervention de la France dans la querelle des États-Unis et de l'Angleterre.

Un peu plus loin, toujours composant des chansons, des comédies, des opéras, et toujours avec deux ou trois procès sur le corps, Beaumarchais fait le commerce dans les quatre parties du monde : il a

I i NOTICE BIOGRAPHIQUE

quarante vaisseaux à lui sur les mers; il fait combattre sa marine avec les vaisseaux de l'État à la bataille de La Grenade, il fait décorer ses officiers, discute avec le roi les frais delà guerre et traite de puissance a puissance avec le congrès des Etats-Unis.

Assez fort pour tout cela, assez fort pour introduire Figaro au théâtre malgré Louis XVI, et pour imprimer la première édition générale de Voltaire, maigre le clergé et la magistrature, Beaumarchais n'a pas même assez de force pour se prendre au sérieux et se préserver, au milieu de sa plus grande splendeur, d'être arrêté un beau matin sans rime ni raison, et, à cinquante-trois ans, enfermé pendant quelques jours dans une maison de correction comme un jeune mauvais sujet; ce qui ne l'empêche pas de figurer à la même époque comme patron des gens de lettres auprès des ministres, d'avoir des rapports très suivis comme financier, et même à titre d'agent et de conseiller important, avec MM. de Sartines, de Maurepas, de Yergennes, de Necker, de Galonné, d'être courtisé par une foule de grands seigneurs qui lui empruntent de l'argent et oublient souvent de le rendre, de protéger même des princes auprès de l'archevêque de Paris et de contribuer puissamment, mais bien involontairement, à la destruction de la monarchie.

Persécuté sous la république comme aristocrate, après avoir été emprisonné comme factieux sous la royauté, l'ex-agent de Louis XVI n'en devient pas moins, maigre lui, l'agent et le fournisseur du comité de salut public.

Cette mission de fournisseur, qui devait le sauver, met sa vie en péril et porte le dernier coup à sa fortune.

Né pauvre, enrichi et ruiné deux ou trois fois, il voit tous ses biens au pillage, et, après avoir possédé 1 3o ooo francs de rentes, procrit, caché sous un faux nom dans un grenier de Hambourg, le vieux Beaumarchais en est réduit un instant à ce degré de misère, qu'il ménage, dit-il, une allumette, pour la faire servir deux fois.

Rentré dans son pays à soixante-cinq ans, malade, sourd, mais toujours infatigable, Beaumarchais, en même temps qu'il se mêle avec une vivacité juvénile de toutes les affaires du moment, en même temps qu'il surveille la mise en scène de son dernier drame, la Mère coupable, ramasse courageusement les débris de sa fortune, et recommence, un pied dans la tombe, tout le travail de sa vie, se débat au milieu d'une légion de créanciers, poursuit une légion de débiteurs, et meurt en plaidant à la fois contre la république française et contre la république des États-Unis. » — Oui, ce fut un grand avocat qui. s'il ne défendit pas toujours de justes causes, en plaida du moins les plus généreuses, ce qui fait que son nom est digne de vivre auprès de celui de Voltaire.

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