‹ Œuvres de BeaumarchaisChapitre 310 sur 319 · I. L'atu'ion palais des rois d'Espagne à Madrid · texte numérisé non relu

I. L'atu'ion palais des rois d'Espagne à Madrid

excuser ma conduite envers mademoiselle votre sœur. L'ambition m'a perdu : mais si j'eusse prévu que dona Maria eut un frère comme vous, loin de la regarder comme une étrangère isolée, j'aurais conclu que tes plus grands avantages devaient suivre notre union. Vous venez de me pénétrer de la plus haute estime, et je me mets à vus pieds pour vous supplier de travailler à réparer, s'il esl possible, tous les maux que j'ai t'ait- à votre sœur. Rendez-la-moi, monsieur: et je me croirai trop heureux d'obtenir de vous ma femme et le pardon de tous mes crimes. — 11 n'esl plus temps, ma sœur ne vous aime plus : faites seulement la déclaration, c'est tout ce que j'exige de vous et trouvez bon après qu'en ennemi déclaré je venge ma sœur au gré de son ressentiment. »

Il lit beaucoup de façons, et sur le style dont je l'exigeais, et sur ce que je voulais qu'elle fût toute de sa main, et sur ce que j'insistais à ce que les domestiques fussent présents pendant qu'il écrirait: mais comme l'alternative était pressante et qu'il lui restait encore je ne sais quel espoir de ramener une femme qui l'avait aimé, sa fierté se soumit à écrire la déclaration suivante, que je lui dictais en me promenant dans l'espèce de galerie où nous étions.

Déclaration dont f ai l'original.

« Je soussigné Joseph Clavijo. garde d'une des archives de la couronne, reconnais qu'après 'avoir été reçu avec bonté dans la maison de madame Guitbert, j'ai trompé mademoiselle Caron sa Sœur, par la promesse d'honneur, mille fois réitérée, de l'épouser, à laquelle j'ai manqué. sans qu'aucune faute ou faiblesse de sa part ait pu servir de prétexte ou d'excuse à mon manque de loi: qu'au contraire la sagesse de cette demoiselle, pour qui j'ai le plus profond respect, a toujours été pure et sans lâche. Je reconnais que. par ma conduite, la légèreté de mes discours et par l'interprétation qu'on a pu y donner, j'ai ouvertement outragé celte vertueuse demoiselle, a laquelle je demande pardon par cet écrit fait librement, et de ma pleine volonté, quoique je me reconnaisse tout à fait indigne de l'obtenir: lui promettant toute autre espèce de réparation qu'elle pourra désirer si celle-ci ne lui convient pas. Fait à .M.olrid et écrit tout de ma main, en présence de -<>n frère, le 19 mai 1164.

« Signé : Joseph Clavijo. »

Je prends le papier, et lui dis en le quittant : « Je ne suis point un lâche ennemi, monsieur, c'est sans ménagement que je vais venger ma sœur. Je vous en ai prévenu. Tenez-vous bien pour averti de l'usage crue) que je vais faire de l'arme que vous m'avez fournie. — Monsieur, je crois parler au plus offensé mais au plus généreux des hommes : avant de me diffamer, accordez-moi le moment de tenter un effort pour ramener encore une fois Dona Maria : c'esl dans cet unique espoir que j'ai écrit la réparation que vous emportez : mais avant de me présenter, j'ai résolu de charger quelqu'un de plaider ma cause auprès d'elle; et ce quelqu'un, c'est vous. — Je n'en ferai rien. — Au moins vous lui

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direz le repentir amer que vous avez aperçu en moi. Je borne à cela toutes mes sollicitations. A votre refus je chargerai quelque autre personne de me mettre à ses pieds. ■ — Je le lui promis.

Le retour de mon ami chez ma sœur avait porté l'alarme dans tous les esprits. En arrivant, je trouvai les femmes éplorécs et les hommes très inquiets : mais au compte que je rendis de ma séance, à la vue de la déclaration, les cris de joie, les embrassements succédèrent aux larme-: chacun ouvrait un avis ililTérent; les uns opinaient à perdre Glavico, les autres penchaient à lui pardonner; d'autres s'en rapportaient à ma prudence, et tout le monde parlait à la fois. Mais ma sœur de -écrier : •« Non, jamais, jamais, je n'en entendrai parler : courez, mon frère, à Aranjuez : allez voir M. l'ambassadeur, et dans tout ceci gouvernez-vous par ses conseils. »

Avant de partir pour la cour, j'écrivis à Clavico que ma sœur n'avait pas voulu entendre un seul mot en sa faveur, et que je m'en tenais au projet de la venger et de le perdre. Il me lit prier de le voir avant mon départ: et je me rendis librement chez lui. Après mille imprécations contre lui-même, toutes ses prières m: bornèrent à obtenir de moi qu'il allât pendant mon absence, avec un ami commun, parler à ma sœur aînée, et que je ne rendisse son déshonneur public qu'à mon retour, -il n'avait pas obtenu son pardon. Je partis pour Aranjuez.

M. le marquis d'Ossun, notre ambassadeur, aussi respectable qu'obligeant, après m'avoir marqué tout l'intérêt qu'il prenait à moi. en faveur des augustes recommandations qui* lui étaient parvenues de France, me dit : « La première preuve de mon amitié, monsieur, est de vous prévenir que votre voyage en Espagne est de la dernière inutilité à l'objet de venger votre sœur : l'homme qui l'a insullee deux fois par sa retraite inopinée n'eût jamais osé se rendre aussi coupable, s'il ne se fût pas cru puissamment soutenu. Quel est votre dessein ? espérez-vous lui faire épouser votre sœur? — Non, monsieur, je ne le veux pas; mais je prétends le déshonorer. — Et comment? » Je lui fis le récit de mon entrevue avec Clavico. qu'il ne crut qu'en lisant son écrit que je lui présentai.

« Eh bien, monsieur, me dit cet homme respectable, un peu étonné de mon action, je change d'avis h l'instant. Celui qui a tellement avancé les nlîaires en deux heures est fait pour les terminer heureusement. L'ambition avait éloigné Clavico de mademoiselle votre sreur; l'ambition, la terreur ou l'amour le lui ramènent. Mais a quelque titre qu'il revienne, le moins d'éclat qu'on puisse faire en pareille occasion est toujours le mieux. Je ne vous cache pas que cet homme est fait pour aller loin, et, sou- ce point de vue. c'est peut-être un parti très avantageux. A votre place, je vaincrais ma sœur sur >es répugnances, et profitant du repentir de Clavico. je les marierais promptement. — Comment, monsieur, un lâche? — 11 n'esl un lâche que s"il ne revient pas de bonne foi. Mais ce point accordé, ce n'est qu'un amant repentant. Au resle. voilà mon avis, je vous invite à le suivre, et même je vous en saurai gré par des considérations que je ne puis vous expliquer. >

Je revins à Madrid un peu troublé des conseils de M. le marquis d'Ossun. A mon arrivée, j'appris qui' Clavico était venu, accompagné de

quelques ami- communs, se jeter aux pied- de mes sœurs; que la plus jeune, à son arrivée, s'élail enfuie dans sa chambre et n'avait plus voulu reparaître: et l'on me dil qu'il avait conçu beaucoup d'espérance d< cette colère fugitive. J'en conclus à mon tour qu'il connaissait bien les femmes, douces et sensibles créatures, qu'un peu d'audace, mêlée de repentir, trouble à coup sûr étrangement, mais dont le cœur ému n'en reste pas moins disposé en faveur de l'humble audacieux qui gémit à leurs pieds !

Depuis mon retour d'Aranjuez, ce Glavico désira me voir tous les jours, me rechercha, m'enchanta par son esprit, ses connaissances, et surtout par la noble confiance qu'il paraissait avoir en ma médiation. Je le servais de lionne foi; nos amis se joignaient à moi; mais le profond respect que ma sœur paraissait avoir pour mes décisions me rendait très circonspecl à -on égard; c'était son bonheur et non sa fortune que je désirais; c'était son cœur et non sa main que je voulais forcer.

Le 2'i mai, Clavico se retira brusquement du logis de M. Portuguès et fut se réfugier au quartier des Invalide-, cbez un officier de sa connaissance. Cette retraite précipitée ne m'inspira d'abord aucun ombrage quoiqu'elle me parût singulière. Je courus au quartier: il allégua pour motif de cette retraite que M. Portuguès étant un des- plus opposés à son mariage, il comptait me donner la plus haute preuve de la sincérité de son retour en quittant la maison d'un si puissant ennemi de ma sœur. Cela rue parut si probable et si délicat que je lui sus un gré infini de sa retraite aux Invalides. Le 20 mai j'en reçus la lettre suivante :

Copie de la lettre de Clavico, dont j'ai l'original.

« Je me suis expliqué, monsieur, d'une manière très précise, sur la ferme intention où je suis de 'réparer les chagrins que j'ai causés involontairement à mademoiselle Caron; je lui offre de nouveau de l'épouser, si les malentendu- passés ne lui ont pas donné trop d'éloignement pour moi. Mes propositions sont très sincères. Toute ma conduite et mes démarches tendent uniquement à regagner son cœur, et mon bonheur dépendra du succès de mes soins; je prends donc la liberté de vous sommer de la parole que vous m'avez donnée, de vous rendre le médiateur de cette heureuse réconciliation. Je sais qu'un galant homme -honore en s'humiliant devant une femme qu'il a offensée: et que tel qui croit s'avilir en demandant excuse à un homme, a bonne grâce de reconnaître ses torts aux yeux d'une personne de l'autre sexe. C'est donc en connaissance de cause que j'agis dans toute cette affaire. L'assurance libre et franche que je vous ai donnée, monsieur, et la démarché que j'ai faite pendant votre voyage d'Aranjuez auprès de mademoiselle votre sœur, peuvent me faire un certain tort dans l'esprit des personnes qui ignorent la pureté de mes intentions: mais j'espère que. par un exposé fidèle de la vérité, vous me ferez la grâce d'instruire convenablement tous ceux que l'ignorance ou la malignité ont fait tomber dans l'erreur à mon égard. S'il m'était possible de quitter Madrid sans un ordre exprès de mon chef, je partirais sur le champ pour aller à Aran-

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juez lui demander son approbation; mais j'attends encore de votre amitié que vous prendrez le soin vous-même de lui faire pari des tues légitimes el honnêtes que j'ai sur mademoiselle votre sœur, et dont cette lettre vous réitère l'assurance; la promptitude do cette démarche est, selon mon cœur, la plus grande marque que vous puissiez me donner du retour que je vous demande pour l'estime parfaite et lé véritable attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, monsieur votre, etc.

Signé : Clavtjo. •

2o mai 176 i.

A la lecture dé cette lettre, que je faisais devant mes sœurs, la plus jeune fondit en larmes. Je l'embrassai de toute mon àme : « Eh bien! mon enfant, tu l'aimes ëncore; tu en es bien honteuse, n'est-ce pas? je le vois. -Mais va! tu n'en es pas moins une honnête, une excellente fille; et puisque ton rësseh'tirhenï tire à sa fin, laisse-le s'éteindre dans lés larmes du pardon : elles sont bien douces après celles de la colère. C'est un monstre (ajoutai-je en riant) que ce Clavico, comme la plupart des hommes; mais, mon enfant, tel qu'il est, je me joins à M. le marquis d'Ossun pour te conseiller de lui pardonner. J'aimerais mieux pour lui qu'il se fût battu; j'aime mieux pour toi qu'il ne l'ait pas fait. »

Mon bavardage la lit sourire au milieu de ses larmes, et je pris ce charmant conflit pour un consentement tacite aux vues de M. l'ambassadeur; je courus chercher mon homme, à qui je dis bien qu'il était cent fois plus heureux qu'il ne le méritait: il en convint avec une bonne foi qui finit par nous charmer tous : il arriva tremblant chez ma sœur. On enveloppa la pauvre troublée, qui, rougissant moitié honte et moitié plaisir, laissa échapper enfin avec un soupir son consentement a tout ce que nous allions faire pour l'enchaîner de nouveau.

Dans son enchantement, Clavico prit la clef de mon secrétaire, et fut écrire le papier suivant, qu'il signa, et qu'il apporta, le genou en terre. à signer à sa maîtresse, devant MM. Laugier, secrétaire d'ambassade de Pologne: Gazan. consul d'Espagne à Bayonne; Devignes, chanoine de Perpignan: Durocher, premier chirurgien de la reine-mère; Durand el Pcrrier, négociants français: don Firmin de Salsedo. contador de la trésorerie du roi; de Bievardi, gentilhomme italien: Boca, officier des gardes flamandes, et autres : chacun joignit ses instaures aux miennes, et l'on arracha, par-dessus le consentement verbal, la signature de ma pauvre sœur* qui. ne sachant plus où mettre sa tête, de confusion; vint se jeter dan- mes bras en pleurant, et réassurant tout bas qu'en vérité j'étais un homme dur et sans pitié pour elle.

Copie exacte de V écrit de la main de Clavico, signé de lui et de mil sœ«r, dont foi Voriginalt

» Nous soussignés, Joseph ClavijO; et .Marie-Louise Caron; avons renouvelé; par ce présent écrit, les promesses mille el mille fois réitérée- que nous nous somme- faites de n'être jamais l'un qu'à l'autre, et

nous nous engageons de sanctifier ces promesses par le sacremenl de mariage le plus tôt qu'il sera possible : en foi de quoi nous avons fait el signé cet écrit entre nous. »

« Signé : Marie-Louise Caronj el Joseph Clavho.

A Madrid, ce 26 mai 1764.

Tout le monde passa la soirée avec nous dans la joie d'un si heureux changement, et je partis pour Aranjuez à onze heures du soir; car, dans un pays aussi chaud, la nuit est le temps le plus agréable pour voyager.

Je supplie le lecteur de suspendre encore son jugement sur la futilité de ces détails : il verra bientôl s'ils étaient importants.

En arrivant à Aranjuez, je rendis un compte exact à M. l'ambassadeur, qui eut la bonté de donner plus d'éloges à toutes les parties de ma conduite qu'elles n'en méritaient, mais qui me conseilla de ne rien dire à M. de Grimaldi de ce qui s'était passé, de peur de nuire à mon futur beau-frère.

Je me rendis chez ce ministre: il me reçut avec bonté, lut la lettre de Clavico, donna son consentement au mariage, et souhaita toute sorte île bonheur à ma sœur, en remarquant seulement que don Joseph Clavico eût pu m'épargner le voyage', la forme -usitée en pareil cas étant d'écrire au ministre. Je rejetai tout sur l'empressement que j'avais montré moi-même de venir lui faire ma cour avant le temps où je le plierais de m'honorer de quelques audiences pour l'entretenir d'objets très importants.

A mon retour à Madrid, je trouvai chez moi la lettre suivante du seigneur Clavico.

Copie de la lettre dont j'ai l'original.

« Voici, monsieur, l'indigne billet qui s'est répandu dans le publie, tant à la cour qu'à la ville : mon honneur y est outragé de la manière la plus sanglante, et je n'ose pas voir même la lumière, tandis qu'on aura de si basses idées de mon caractère et de mon honneur. Je vous prie, monsieur, très instamment, de faire voir le billet que j'ai signé, el d'en donner des copies. En attendant que le monde se désabuse. pendant quelques jours, il n'esl pas convenable de nous voir; au contraire, cela pourrait produire un mauvais efTet. et l'on croirait que ce malheureux papier est le véritable, el que celui qui paraîtrait à sa place n'était qu'une composition faite après coup. Imaginez, monsieur, dans quelle désolation doit me mettre un pareil outrage, et croyez-moi, monsieur, votre, etc.

•■ Signé : Clavuo. »

11 avait joint à sa lettre une déclaration fausse, gigantesque, abominable, et qui était toute entière de son écriture. Je pris un peu d'humeur de la conclusion que tirait Clavico de cet

indigne papier. Je courus lui en faire les plus lendres reproches; je le trouvai conclu-. Partie de ses effets étanl restée chez M. Portuguès, je lui envoyai sur le champ du linge de toute espèce à changer, et pour le consoler du chagrin où cel écril fabriqué paraissait le plonger, je lui promis qu'à son rétablissement je le mènerais partout comme mon frère et comme un homme honorable, en l'assurani que je voyais dans les dispositions de tout le monde qu'on se' plairai! à m'en croire à ma parole.

Nous convînmes de tous les préparatifs du mariage de ma sœur, et, le lendemain, plusieurs de ses amis me menèrent, à son invitation, chez le grand vicaire, chez le notaire apostolique, etc. Cela fait, je revins chez lui très content : » Mon ami. lui dis-je en l'embrassant, l'état où nous sommes a l'égard l'un de l'autre me permet de prendre quelques libertés avec vous : -i vous n'êtes pas en argent comptant, vous ferez fort bien d'accepter ma bourse, dans laquelle j'ai mis cent quadruples cordonnés et autres pièces d'or; le tout valant environ neuf mille livres argent de France, sur quoi vous enverrez vingt-cinq quadruples à ma sœur pour avoir des rubans, et voici des bijoux et des dentelles de France; si vous voulez lui en faire présent, elle les recevra de votre main plus agréablement encore que de la mienne. •

Mon ami accepta les bijoux et dentelles, ayant de la peine à croire, dit-il. qu'on en trouvât d'aussi lion goût à Madrid; mais, quelqueinstances que je lui fisse, il refusa l'argent, que je remportai.

Le lendemain, jour de l'Ascension, un valet métis ou quart d'Espagnol indien que j'avais pris à Bayonne, et qui la veille avait été me chercher de l'or cordonné chez mon banquier, me vola mes cent quadruples, ma bourse, toutes les pièces d'argenterie de mon nécessaire qui n'étaient pas apparentes, un carton de dentelles à mon usage, tous mes bas de soie, et quelques vestes d'étoffes d'or, le tout valant à peu près quinze mille francs, et prit la fuite.

Je fus sur le champ chez le commandant de Madrid faire ma plainte, et je demeurai un peu surpris de l'air glacé dont elle fut accueillie. On sera moins étonné dans un moment que je ne le fus alors moi-même; l'énigme va bientôt se débrouillées

Cet accident ne m'empêcha pas de donner tous mes soins à mon ami malade: je lui reprochai doucement ma perte, en lui disant que, s'il eût accepté mes offres la veille au soir, il m'eût fait grand plaisir, el m'eût empêché d'être volé. Mon ami m'assura que ce petit malheur était irréparable, parce que ce valet, qui avait sûrement pris la route de Cadix, serait parti avec la flotte avant qu'on l'eûl attrapé. J'en écrivis à M. l'ambassadeur, et ne m'en occupai plus.

Les jours suivants se passèrent en soins assidus de ma part, el en témoignages de la plus tendre reconnaissance de celle de Clavico. Mais le .". juin, étanl venu pour le voir à l'ordinaire au quartier des Invalides, j'ai appris avec surprise que mon ami avait encore brusquement délogé.

Changer de gîte une seconde fois sans m'en donner avis me parut, je l'avoue, très extraordinaire. Je le fis chercher dans tous les hôtels garnis de Madrid, et. l'ayant enfin trouvé rue Saint-Louis, je lui témoignai mon élonnement avec un peu moins de. douceur que la première

ni ATRIÈME MÉMOIRE A CONSULTER 433

maïs il m'avoua '[n'ayant été instruit qu'on avait reproché à -on ami • If partager avec un étranger un logement de quartier que le roi ne lui donnait que pour lui seul, -an- consulter l'embarras, ni sa santé, ni l'heure indue, il avait cru devoir quitter à l'instant l'appartement <le son ami. Il fallut bien approuver sa délicatesse; mais je !>• grondai obligeamment de n'être pas venu prendre un logement dan- la maison de ma sœur; je voulais même l'y conduire à l'instant. Il me serra le; main- avec reconnaissance et m'objecta que, venant de prendre médecine, il ne - sortir de 'liez lui. cet usage étant celui de tous le- Espagnols.

Le lendemain, il refusa, sous le même prétexte, me- offres réitérées de venir chez ma -'êur. Alors nos ami- commencèrent à secouer la t-'-te. à concevoir des soupçons; mai- il- me paraissaient encore plu- absurdes que malhonnête-. A quoi bon des feinte- ave. moi? Le contrat était fait: il ne put être signé de plusieurs jours, à cause de ses impatientantes purgeries: en I - me disait-on, tout acte e?t nul lorsqu'il -e trouve daté du jour qu'un des contractants a pris médecine : chaque pays, chaque mode.

Ma sœur tremblait de nouveau: c'était par de semblables délais que cet homme les avait déjà deux foi- conduites à de- dénoùments affreux. Je lui imposais silence avec amertume; cependant le soupçon -■ - -- -ait dans mon cœur. Pour m'en délivrer tout à fait, le " juin, jour pris enfin pour signer le contrat, j'envoyai chercher d'autorité le notaire apostolique.

Mais quelle fut ma surprise lorsque cet homme me dit qu'il allait faire signer au seigneur Clavico une déclaration bien contraire à mes vue-! qu'il avait reçu la veille une opposition au mariage de ma sœur par une jeune personne qui prétendait avoir une promesse de Clavico datée de 1755, de neuf années avant l'époque où non- étions.

Je m'informe vite du nom de l'opposante. Le notaire m'apprend que c'était uno duenna fille de chambre . Humilié, furieux, je cour- chez l'indigne Clavico.

rf te promesse de mariage vient de vous, lui dis-je: elle a été fabriquée hier. Vous êtes un homme abominable, auquel je ne voudrai- pas donner ma sœur pour ton- les trésors de l'Inde. Mai- ce soir je pars pour Aranjuez; je rend- compte a M. Grimaldi de votre infamie: et. loin de m'opposer pour ma sœur à la prétention de votre duenna, je demande pour unique vengeance qu'on vous la fas-e épouser sur le champ. Je lui servirai de père, je lui payerai -a dot, et lui prodiguerai tous me- -'•'•oui- pour qu'elle vous poursuive jusqu'à l'autel. Alors, pris dans voire propre piège, vous serez déshonoré,- et je serai vei -

— Mon cher fier'-, mon ami. me dit-il. suspendez vos ressentiments et votre voyage jusqu'à demain : je n'ai nulle part à cette noirceur. A la vérité, dan- un délire amoureux, je fi- cette promesse autrefois a la duenna de madame Portugué-. qui était jolie, mais qui depuis notre rupture ne m'en a jamais reparle. Ce sont les ennemis de dona Maria votre sœur qui font agir cette fille : mais croyez, mon ami, que le dé-i?tement de la malheureuse e^t l'affaire de quelque- pistoles d'or. Je vous conduirai ce soir chez nu célèbre avocat, que j'engagerai même

à vous accompagner à Aranjuez. el nous aviserons ensemble, avant que vous partiez, aux moyens de parer à ce nouvel obstacle, beaucoup moins importanl que voire vivacité ne vous le rail craindre. Mettez-moi aux pieds de dona Maria votre sœur, que je fais vœu d'aimer toute ma vie, ainsi ii1"' vous, el ne manquez pas de vous rendre ici ce soir à huit heures précises.

L'amerlume étail dans mon cœur et l'indécision dans ma Lête. Je n'écoutais pourtanl pas encore les pronostics affreux que l'on répandait : il étail possible que j'eusse élé joué par un fripon; mais quel étail son but? Ne pouvanl le deviner, n'en voyanl même aucun qui fùl raisonnable, je suspendais mon jugement, quoique l'effroi eûJ déjà gagné toul ce qui m'environnait. Je me rends à huil heures chez cel étrange mortel, accompagné des sieurs Perrier h Durand. A peine étions-nous descendus de voiture, que la maîtresse de là maison vinl au-devanl de nous, et me <lii : •■ Le seigneur Clavico esl délogé depuis une heure : on ignore où il est allé •.

Frappé de cette nouvelle, el voulanl en douter encore, je monte h la chambre qu'il avail occupée; je ne trouve plus aucun de ses effets : mon cœur su serra de nouveau! De retour chez moi, j'envoyai six personnes courir loule la ville pour me découvrir le traître, à quelque prix que ce fût; mais convaincu de sa trahison, je m'écriais encore : • A quoi bon ces noirceurs:' » Je n'y concevais rien, lorsqu'un courrier de M. l'ambassadeur, arrivant d'Aranjuez, me remit une lettre de Son Excellence, en me disant qu'elle était très pressée. Je l'ai conservée, el vais la transcrire ici.

Lettre de M. l'ambassadeur de France, dont j'ai l'original.

A Aranjuez, le 7 juin 1764.

■ M. «le Robiou, monsieur, commandahl de Madrid, vient de passer chez moi pour m'apprendre que le sieur Clavijo s'étail retiré dan- un quartier des Invalides, el avail déclaré qu'il y prenait asile contre hes violences qu'il craignail de votre part, attendu que vous l'aviez forer dans sa propre maison, il y <i quelques joins, le pistolet sur lu gorge, à signer un billet par lequel il s'était engagé à épouser mademoiselle votre "(pur. Il serait inutile que je vous communiquasse ici ce qui' je pensé sur un aussi mauvais procédé. Mais vous concevez aisémenl que, quelque honnête el droite qu'ait été votre conduite dans celle (i/friire. on pourrait > donner une tournure donl le- conséquences seraient aussi désa- !• ibles que fâcheuses pour vous. Ainsi, je \<>u- conseille de demeurer entièrement tranquille en paroles, en écrits et en actions, jusqu'à ce que je vous aie vu, ou ici. si vous revenez promplemenl. ou a Madrid, où je retournerai le 12.

•< J'ai l'honneur d'être avec une parfaite considération, monsieur, votre, etc.

Signé, I >ssim. »

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour moi. Quoi! cet homme qui depuis quinze jours me pressait dans ses bras, ce monstre qui

m'avait écril dis lettres pleines 'le tendresse, m'avait sollicité publiquement 'lij lui donner ma sœur, était venu dis fois manger chez elle a la face dé tout Madrid! il avait fait une plainte au criminel contre moi pour cau^e de violence : et me poursuivait sourdement! je ne me connaissais plu-.

Un officier des gardes wallonne- entre a l'instant et me dit : « M. de Beaumarchais vous n'avez pas un instant à perdre; sauvez-vous, ou demain matin vous serez arrête dans votre lit : l'ordre est donné; je viens vous en prévenir : votre homme est un mon-tre: il a soulevé contre vous tou? les esprits; et vous a conduit de promesses en promesses pour se rendre votre accusateur public. Fuyez! fuyez à l'instant: ou. renfermé dans un cachot, vous n'avez plus ni protection ni défense.

— Moi, fuir! me -auver! plutôt périr. Ne nie parlez plus, mes amis. ayez-moi seulement une voiture de route à six mule- pour demain quatre heures du matin, et laissez-moi me recueillir jusqu'à mon départ pour Aranjuez. »

Je me renfermai : j'avais l'esprit troublé, le cœur dans un étau; rien ne pouvait calmer cette agitation. Je me .jetai dans un fauteuil, où je restai pré- de deux heures dan- un vide absolu d'idées el de résolution-.

| ■ repos fatigant m'ayanl enfin rendu a moi-même, je me rappelai '[ue cet homme, depui- la date de -a plainte' pour fait de violence, -'était promené publiquement avec moi dan- mon carrosse, m'avait écrit dix lettre- tendres, m'avait chargé spécialement de sa demande auprès du ministre devant vingt personnes. Je me jette a mon bureau; j'y broche, avec toute la rapidité d'un homme en pleine fièvre, le journal exact de ma conduite depuis mon arrivée a Madrid: noin^. dates, discours, tout se peint a ma mémoire, tout est fixé -ous ma plume. J'écrivais encore à cinq heures du malin lorsqu'on m'avertit que ma voiture m'attend et que- l'inquiétude de mes ami- m- leur permet pa- de me laisser plu- longtemps a moi-même. Je monte en carrosse -an- m'in former -i quelqu'un me- suit, sans savoir -i j'étais présentable; une espèce d'ivresse me rendait sourd a tout ce qui n'étai mon objet; mai- on avait pourvu, sans me le dire, au nécessaire de mon voyage. Quelques ami- m'offrent de m'accompagner. - Je veux être seul, leur di-je. je n'ai pa- trop de douze heures de solitude pour calmer me- -en- ■. et je partis pour Aranjuez.

M. l'ambassadeur était au palais quand j'arrivai au Sitio real, je ne le vis qu'à onze heure- du soir, à -on retour. •■ Vous avez bien fait de venir sur le champ, me dit-il. je n'étais rien moins que tranquille sur vous; depuis quinze jours, votre homme a gagné toutes le- avenues du palais. San- moi, vous étiez perdu, arrêté et peut-être conduit au Presidio t. J'ai couru chez M. de Grimaldi : • Je reponds, lui ai-je dit. de la sse et de la bonne conduite de M. de Beaumarchais en toute affaire comme de la mienne propre. C'est un homme d'honneur qui n'a fait que ce que vous et moi eussions fait à sa place; je l'ai suivi depui- -on

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