‹ Œuvres de BeaumarchaisChapitre 311 sur 319 · Prison ijorpétuelle à Oran ou Ceuia. sur Afrique · texte numérisé non relu

Prison ijorpétuelle à Oran ou Ceuia. sur Afrique

BEAUMARCB IIS

arrivée ; faites retirer l'ordre de l'arrêter, je vous prie; ceci esl le comble de l'atrocité de la pari de son adversaire. Je vous crois, m'a répondu M. Grimaldi, mais je ne suis le maître ijih- de suspendre un moment; tout le mon d v est armé contre lui; qu'il parte à Vinstant pour lu France] on fermera les yeux sur sa fuite.

\in-i. monsieur, partez, il n'j a pas un moment à perdre, on vous enverra vos effets en France; vous avez six mules à vos ordres. A toul prix, dès demain matin, reprenez la nulle de France; je ne pourrais vous servir contre le soulèvement général, contre des ordres si précis, et je serais désolé qu'il vous arrivât malheur en ce pays ; partez. »

En l'écoutant je ne pleurais pas, mais par intervalle il me to in bail des yeu\ de grosses gouttes 'l'eau que le resserrement universel > amassait. J'étais stupide et muet. M. l'ambassadeur, attendri, plein de bonté, prévenanl toutes mes objections, par l'aveu libre et franc que j'avais raison, ne m'en «lisait pas moins qu'il fallait céder à la nécessité, et fuir un malheur certain.

« Et île quoi me punirait-on, monsieur, puisque vous-même convenez que j'ai raison sur tous les points? Le roi fera-t-il arrêter un homme innocent et grièvement outragé? Comment imaginer «pie celui qui peut tout préférera le mal quand il connaît le bien? — Eh! monsieur, l'ordre du roi s'obtient, s'exécute, et le mal esl fait avant qu'on soil détrompé. Les rois sont justes: mais on intrigue autour d'eux sans qu'ils le sachent, et de vils intérêts, des ressentiments qu'on n'ose avouer, n'en sont pas moins souvent la source de tout le mal qui >c fait. Partez, monsieur: une fois arrêté, personne ici ne prenant intérêt à vous, on finirait par conclure que, puisqu'on vous punit, il se peut que vous ayez tort; et bientôt d'autres événements feraient oublier le vôtre; car la légèreté du public est partout un des plus fermes appuis de l'injustice. Partez, vous dis-je, partez. — Mais, monsieur, dans l'étal où je suis, où voulez-vous que j'aille? — Votre tête >e trouble a l'excès, monsieur de Beaumarchais: évitez un mal présent, et songez que vous ne rencontrerez peut-être pas deux fois en votre vie l'occasion de placer des réflexions si douloureuses pour l'humanité: vous ne serez peut-être jamais indignement outragé par un homme plus puissant que vous : ..m- ne courrez peut-être jamais nie- secondé foi- le risque d'aller en prison pour avoir été, contre un fou. prudent, ferme el raisonnable; ou si un pareil malheur vous arrivait en France, un homme au milieu de sa patrie a mille moyen- de faire valoir son droit qui lui manquent ailleurs. On traite moins bien un étranger sans appui qu'un citoyen domicilié, qu'un père de famille, comme vous l'êtes, au milieu de tous ses parents. — Eh! monsieur, que diront les mien-? que penseront en France me- augustes protectrices, qui, m'ayant vu constamment persécuté autour d'elles, ont pu juger au moins que je ne méritais pas le mal qu'on disait de moi"? Elles croiront que mon honnêteté n'était qu'un masque tombé a la première occasion que j'ai cru trouver de mal faire Impunément. — Allez, monsieur, j'écrirai en France; et l'on m'en croira sur parole. — Et ma sœur, monsieur! ma malheureuse sœur! ma sœur, qui n'esl pas plus coupable que moi! — Songea a vous, l'on pourvoira au reste. — Ah dieux! dieux! ce serait là le fruit de mon

QUATRIÈME MÉMOIRE A CONSULTER to~

voyage en Espagne! » — Mais partez, parlez, était le mot dont M. d'Ossun no sortait plus. Si j'avais besoin d'argent, il m'en offrait avec tonte la générosité de <on caractère. — « Monsieur, j'en ai : mille louis dans ma bourse, el deux cent mille francs dans mon portefeuille me donneront le moyen de poursuivre un si sanglant outrage. — Non, monsieur, je n'y consens pas: vous m'êtes recommandé: partez, je vous en prie, je vous le conseille, et j'irai plus loin même s'il le faut. — Je ne vous entends plus, monsieur, pardon, je ne vous entends plus. » Et dans le trouble où jetais, je courus, m'enfoncer clans les allées sombres du parc d'Aranjuez. J'y passai la nuit dans une agitation inexprimable.

Le lendemain malin, bien raffermi, bien obstiné, bien résolu de périr ou d'être vengé, je vais au lever de M. de Grimaldi, ministre d'Etat. J'attendais dans son salon, lorsque j'entendis prononcer plusieurs fois le nom de M. Whal. Cet homme respectable, qui n'avait quitté le ministère que pour mettre un intervalle de repos entre la vie et la mort. était logé dans la maison de .M. de Grimaldi. Je l'apprends, et sur le champ je me fais annoncer chez lui comme un étranger qui a les choses les plus importantes à lui communiquer. Il me fait entrer: et la plus noble figure rassurant mon cœur agile : « Monsieur, lui dis-je, je n'ai point d'autre titre à vos bienfaits que celui d'être Français et outragé : vous êtes né vous-même en France, où vous eûtes du service; depuis vous avez passe dans ce pays par tous les grades de l'illustration militaire et politique; mais tous ces titres me donnent moins la confiance de recourir à vous que la véritable grandeur avec laquelle vous avez remis volontairement au roi le dangereux ministère des Indes, dont vous êtes sorti les mains pures, lorsqu'un autre eût pu y entasser des milliards. Avec l'estime de la nation, vous êtes resté l'ami du roi : c'est le nom dont il vous honore sans cesse. Eh bien! monsieur, il vous reste uni- belle action à faire: elle est digne de vous: et c'est un Français au désespoir qui compte sur le secours d'un homme aussi vertueux. — Vous êtes Français, monsieur, me dit-il: c'est un beau titre auprès de moi; j'ai toujours chéri la France, et voudrais pouvoir reconnaître en vous tous les bons traitements que j'y ai reçus. Mais vous tremblez, votre âme est hors d'elle: asseyez-vous, et dites-moi vos peines : elles sont affreuses, sans doute, si elles égalent le trouble où je vous vois. »

Il défend à l'instant sa porte: et moi, dans un état inexprimable .le crainte et d'espérance, je lui demande la permission de lire le journal exacl île ma conduite depuis le jour de mon arrivée à Madrid. Vous y suivrez mieux, monsieur, le fil des événements, que dans une narration désordonnée, que j'entreprendrais vainement de vous faire.

Je lus mon mémoire. M. Whal me calmait île temps en temps, en nie recommandant île lire moins vite pour qu'il m'entendit mieux, et m'assurant qu'il prenait le plus vif intérêt à ma narration. A mesure que le- événements passaient, je lui mettais à la main les écrits, les lettres, toutes les pièces justificatives. Mais lorsque je vins à la plainte criminelle', à l'ordre de me mettre au cachot, suspendu seulement par M. de Grimaldi, à la prière de notre ambassadeur, au conseil qu'il m'avait donné de partir, auquel je ne lui cachais pas que je résistais, déterminé

a périr ou à obtenir justice du roi, il fail un cri, se lève, el m'embrassanl tendrement : — « Sans doute le roi vous fera justice, et vous avez raison d'j compter. M. l'ambassadeur, malgré sa bonté pour vous, esl forcé de consulter ici la prudence de sou état, mais moi je vais servir voire vengeance de toute l'influence du mien : non, monsieur, il ne sera pas dit qu'un brave Français ail quitté sa pairie, ses protecteurs, ses affaires, ses plaisirs, qu'il ail l'ail quatre cents lieues puni' secourir une sœur honnête et malheureuse, et ipien fuyant de ce pays il remporte dans son cœur, de la généreuse nation espagnole, l'abominable idée que les étrangers n'obtiennent chez elle aucune justice. Je vous servirai de père en cette occasion, comme vous en avez servi à voire soeur. C'est moi qui ai donné au roi ce Clavico. Je suis coupable de tous ses crimes: eh! dieux! que les gens en place sonl malheureux de ne pouvoir scruter avec assez de soins tous les hommes qu'ils emploient, et de s'entourer, sans le savoir, de fripons dont les infamies leur sont trop souvent Imputées! Ceci, monsieur, est d'autant plus imporlanl pour moi, que ce Clavico, ayant commencé par faire une espèce de feuille ou gazette, et se trouvant, par ses fonctions, rapproché du ministère, eût pu parvenir un jour à des emplois plus considérables, el moi je n'aurais fail présent à mon roi que d'un scélérat. On excuse nu ministre de s'être trompé sur le choix d'un indigne sujet: mais sitôt qu'il le voil marqué du sceau de la réprobation publique, il se doit h lui-même de le chassera l'instant. J'en vais donner l'exemple à loiis les ministres qui me suivront. >•

Il sonne. 11 fait mettre <\<i> chevaux, il me conduit au palais; en attendant M. de Grimaldi, qu'il avait fait prévenir, ce généreux protecteur entre chez le roi, s'accuse du crime de mon lâche adversaire, i la générosité d'en demander pardon. 11 avait sollicité son avancement avec ardeur, il met plus d'ardeur encore à solliciter sa chute. .M. de Grimaldi arrive; les deux minisires me foui entrer, je me prosterne: « Lisez votre mémoire, me dil M. Whal avec chaleur; il n'y a pas d'âme honnête qui n'en doive être touchée comme je l'ai été moi-même. » J'avais le cœur élevé à sa haute région; je le sentais baltre avec force dans ma poitrine, el me livranl à ce qu'on pourrait appeler l'éloquence du moment, je rendis avec force et rapidité tout ce qu'on vient de lire. Alors le roi, suffisamment instruit, ordonna que Clavico perdîl son emploi, et fùl à jamais classé de ses bureaux.

Ames honnêtes el sensibles! croyez-vous qu'il y eût des expressions pour l'état où je me trouvais? Je balbutiais les mots de respect, de reconnaissance : el celle âme, entraînée naguère presqu'au degré de la férocité contre son ennemi, passant à l'extrémité opposée, alla jusqu'à bénir le malheureux donl la noirceur lui avait procuré le noble et précieux avantage qu'il venait d'obtenir aux pieds du trône.

Pour comble de bontés, le monarque envoya chez M. l'ambassadeur de France, où je dînais, donner l'ordre au Français à qui il venait de rendre une justice si éclatante, de lui faire parvenir le journal exacl de ce qui avait été lu el jugé au palais. M. l'ambassadeur, aussi louché que moi. me donna trois de ses secrétaires qui, de leur part, y mettanl une bienveillance patriotique, copièrent en peu d'heures mon journal avec les pièces justificatives, el le tout fut porté par M. l'ambassadeur au

roi. qui ne dédaigna pas de dire qu'il garderait cel ouvrage, et même de s'informer avec bonté si le Français était satisfait.

Telle est la justice que j'ai obtenue en Espagne dans une querelle où j'étais en quelque façon l'agress . Mon cœur se serre en pensant que depuis, en France, étant offensé... Telle- soûl les preuves authentiques et respectables sur lesquelles -'appuie le compte exact que l'animosité vient île me forcer «le rendre de ma conduite en cette occasion, l'une des plus importantes de ma vie. J'ai ose nommer, sans leur aveu, le prince magnanime qui s'est plu à me faire justice, les généreux ministres qui y ont coopère, le très respecté marquis d'Ossun, nuire inestimable protecteur M. Wbal, et toutes les personnes qui on! contribué à ma justification.

Au milieu d'une nation étrangère, je n'ai rencontré que grandeur, générosité, noble intérêt, service ardent, justice éclatante: et je n'aurais pas attendu dix ans à publier la reconnaissance que je garderai toute ma vie a la généreuse nation espagnole, si j'avais pu la faire éclater sans y mêler le récit d'un événement personnel qui ne pouvait intén que mes parents et moi.

Je revins à Madrid, où tous les Français s'empressèrent de renouveler à ma pauvre sœur le témoignage de leur ancienne amitié. A la nouvelle de la perte de son emploi qui se répandit partout, mon lâche ennemi, certain d'être arrêté, se sauva chez les capucins, d'où il m'écrivit une longue lettre pour implorer nia commisération. Il avait rai-un d'y compter, je ne le haïssais plus, je n'ai même jamais haï personne. Mais dans cette lettre, ce qui m'étonna davantage, fut l'assurance avec laquelle il se tait sur sa plainte criminelle contre moi. se flattant apparemment que je l'ignorais encore. 11 -'y défend seulement d'avoir provoqué l*opposition île la duena, a laquelle il attribue nmn ressentiment. Voici sa lettre avec ma réponse en marge, telle que je la lui envoyai.

Copie 'le la lettre de Clavico.

■ Depuis mercredi que j'ai reçu, monsieur, la nouvelle de la privation

de mon emploi l, j'ai été dan- de- accès de lièvre les plus violents jusqu'à ce moment, où. malgré ma faiblesse et mon abattement, je prends la plume pour vous remercier des bontés que vous avez eues pour moi. Non. je n'aurais jamais cru cela de vous. Vous aviez raison de ne pas répondre à mes lettres; on n'a rien à dire aux gens que l'on veut perdre sans ressources2. Eh bien! monsieur, êtes-vôus satisfait? Ces dames le sont-elles? Jouissez, jouissez tous de votre vengeance. Mais sur qui tombe-t-elle, cette vengeance:' Sur un homme que vous aimiez, qui a suivi en tout aveuglement vos volontés, sur un homme enfin qui vous aime encore malgré ton t ce qui s'est passé :. Ah ! monsieur,

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