‹ Œuvres de BeaumarchaisChapitre 69 sur 319 · ACTE I. SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I. SCÈNE II

le comte. — Oh! grade, grâce, ami! Est-ce que tu fais aussi des vers? Je t'ai vu là griffonnant sur ton genou, et chantant dès le malin.

Figaro.— Voilà précisément la cause de mon malheurr Excellence. Quand ou a rapporté au ministre que je faisais, je puis dire, assez joliment des bouquets à Gloris, que j'envoyais des énigmes aux journaux, qu'il courait des madrigaux de ma façon, en un mot, quand il a su que j'étais imprimé tout vif. il a pris la chose au tragique et m'a fait ôter mon emploi, sous prétexte que l'amour des lettres est incompatible avec l'esprit des affaires.

le comte. — Puissamment raisonné! et tu ne lui ti- pas représenter...

FIGARO. — Je me crus trop heureux d'en être oublié, persuadé qu'un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal.

le comte. — Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu'à mon service tu étais un assez mauvais sujet.

figaro. — Eh! mon Dieu, monseigneur, c'esl qu'on veut que le pauvre soit sans défaut.

le comte. — Paresseux, dérangé...

figaro. — Aux vertus qu'on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fassent dignes d'être valets?

le comte, riant. — l'as mal. IJ tu t'es retiré en cette ville?

figaro. — Non pas tout de suite.

le comte, l'arrêtant. — In moment... J'ai cru que c'était elle... I»is toujours, je t'entends de reste.

figaro. — De retour à Madrid, je voulu- essayer de nouveau mes talents littéraires, et le théâtre me parut un champ d'honneur...

le comte. — Ah! miséricorde!

FI't.\R<>. Pendant sa réplique, le comte regarde arec attention do c6té de la

jalousie.. — En vérité, je ne sais comment je n'eus pas le plus grand succès, car j'avais rempli le parterre des plus excellents travailleurs; des mains... comme des battoirs; j'avais interdil les gants, les cannes, tout ce qui ne produit que des applaudissements sourds: et, d'honnewr, avant la pièce, le café m'avait paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les efforts de la cabale..,

le comte. — Ah! la cabale! monsieur l'auteur tombé!

figaro. — Tout comme un autre : pourquoi pas? Ils m'ont sifflé; mais si jamais je puis les rassembler...

le comte. — L'ennui te vengera bien d'eux?

figaro. -- Ah! comme je leur en garde! morbleu!

le comte. — Tu jures! Sais-tu qu'on n'a que vingt-quatre heures au Palais pour maudire se- juges'?

HO LE BARfclER DE SKVILLE

figaro. — On a vingt-quatre ans au théâtre. La vie est trop courte pour user un pareil ressentiment.

le comte. — Ta joyeuse colère me réjouit. .Mais tu ne me dis pas ce qui t'a l'ait quitter Madrid.

figaro. — C'est iiinii bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pourretrouver mon ancien maître. Voyant à .Madrid que la république des lettres était celle des loups, toujours armés les uns contre les autres, el que livrés au mépris où ce risible acharnemenl les conduit, tous les insectes, les moustiques, les cousins, les critiques, les maringouins, les envieux, 1rs feuillistes, les libraires, les censeurs, el toul ce qui s'attache à la peau des malheureux gens de lettres, achevaient de déchiqueter el sucer le peu de substance qui leur restail ; fatigué d'écrire, ennuyé de moi, dégoûté des autres, abîmé de dettes el léger d'argenl ; à la lin, convaincu que l'utile revenu du rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j'ai quitté Madrid; et, 1 i bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux Castilles, la Manihè, l'Estramadure, la Sierra-Morena, l'Andalousie, accueilli dans une ville, emprisonné dans l'autre, et partout supérieur aux événements; loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là, aidant au bon temps, supportant le mauvais, me moquanl des sois, bravanl les méchants, riant de ma misère et faisant la barbe à toul le monde, vous me voyez enfin établi à Séville, el prêt de nouveau à servir Votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira m'ordonner.

le comte. — Qui l'a donné une philosophie aussi gaie?

figaro. — L'habitude du malheur. .le me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer. Que regardez-vous donc toujours de ce côté?

le comte. — Sauvons-nous 1

FIGARO. — Pourquoi?

LE comte. — Viens dune, malheureux! tu me perds,

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